[236] Pelage, auteur de cette hérésie, était un moine né en

Angleterre, qui enseignait que l'homme naissait sans péchés, et

qu'il pouvait vivre dans l'innocence et parvenir au royaume du

ciel sans le secours de la grâce de Dieu.

Le lendemain matin, le saint évêque l'ayant prise à part, lui demanda

si elle se souvenait de ce qu'elle avait promis la veille. «Oui,

dit-elle, et j'espère l'observer par le secours de Dieu et par vos

prières.» Alors saint Germain, regardant à terre, vit une médaille de

cuivre où la croix était empreinte. Il la lui donna en lui

recommandant de la porter à son cou. Puis il ajouta ces paroles

remarquables: «Ne souffrez pas que votre cou ou vos doigts soient

chargés d'or, d'argent ou de pierreries; car si vous aimez la moindre

parure du siècle, vous serez privée des ornements célestes et

éternels.»

Peu de temps après le départ des deux évêques, sa mère allant à

l'église en un jour de fête solennelle, voulut l'obliger à rester à la

maison. Geneviève la conjura en pleurant de lui permettre d'y aller

aussi, et comme elle continuait de lui faire de vives instances, cette

femme entra en colère et lui donna un soufflet. Son emportement fut

puni sur-le-champ; elle perdit la vue et demeura aveugle près de deux

ans. Enfin, se souvenant de la prédiction de saint Germain, et poussée

par un mouvement extraordinaire de foi, elle dit à sa fille de lui

apporter de l'eau de puits et de faire le signe de la croix dessus.

Geneviève en ayant apporté et ayant fait le signe de la croix, sa mère

s'en lava les yeux trois fois, et recouvra la vue entièrement.

Geneviève reçut le voile sacré de la main de l'évêque de Paris. Après

la mort de son père et de sa mère, elle se retira à Paris, chez une

dame qui était sa marraine et qui l'avait invitée à venir demeurer

avec elle. Dès l'âge de quinze ans elle commença à ne manger que deux

fois la semaine, le dimanche et le jeudi; et ces jours-là même elle

prenait pour toute nourriture du pain d'orge, avec des fèves cuites

depuis une semaine ou deux, et ne buvait jamais que de l'eau. Elle

continua ce genre de vie si austère jusqu'à l'âge de cinquante ans,

où, par le conseil des évêques, pour qui elle eut toujours un profond

respect, elle commença d'user d'un peu de lait et de poisson. Un jeûne

si rigoureux était soutenu par une prière fervente et presque

continuelle. Elle y répandait en la présence de Dieu une si grande

abondance de larmes, que le lieu où elle priait ordinairement en était

tout trempé. Elle passait en prières la nuit du samedi au dimanche,

pour se préparer à célébrer le jour du Seigneur. Elle se disposait à

la fête de Pâques par une retraite qui durait depuis l'Épiphanie

jusqu'au jeudi saint.

La vertu de Geneviève fut longtemps éprouvée par de grandes

persécutions, et attaquée par les calomnies les plus atroces. La

sainte n'y répondit que par une patience à toute épreuve, et elle se

contenta de pleurer et de prier dans le secret pour ses ennemis et ses

calomniateurs. Saint Germain d'Auxerre passant à Paris, dans son

second voyage d'Angleterre, un de ses premiers soins fut de s'informer

de Geneviève. Alors le peuple se déchaîna contre elle et traita sa

vertu d'hypocrisie et de superstition; mais ce saint évêque, pour

faire voir qu'il en jugeait bien autrement, lui alla rendre visite et

la traita avec un respect qui fut admiré de tout le monde.

Attila, roi des Huns, après avoir ravagé plusieurs provinces de

l'empire romain, était entré dans la Gaule avec une armée formidable.

Cette nouvelle répandit l'alarme dans Paris; les habitants, ne se

croyant pas en sûreté dans leur ville, étaient résolus de se retirer

avec leurs biens dans des places plus fortes. Au milieu de cette

consternation universelle, Geneviève assembla les femmes, et les

exhorta à détourner les fléaux de la colère de Dieu par les prières et

les jeûnes. Elles la crurent, et passèrent plusieurs jours à prier

dans l'église. Mais notre sainte s'efforça en vain de persuader la

même chose aux hommes; elle eut beau leur représenter qu'ils devaient

mettre leur confiance en Dieu, que leur ville serait conservée, et que

celles où ils prétendaient se retirer seraient pillées et saccagées

par les Barbares, ils la traitèrent de fausse prophétesse, et leur

rage contre elle alla jusqu'à vouloir attenter à sa vie. Mais le

moment où Geneviève semblait avoir tout à craindre était celui que

Dieu avait marqué pour la délivrer; il changea tout d'un coup les

cœurs les plus emportés, à l'arrivée de l'archidiacre d'Auxerre, qui

leur montra les eulogies[237] qu'il apportait à Geneviève de la part

de saint Germain. Ils renoncèrent dès ce moment à leurs mauvais

desseins contre elle, et quand ils virent que l'événement avait

confirmé sa prédiction, que les Huns n'approchaient pas de leur ville,

ils n'eurent plus pour elle que des sentiments de vénération et de

confiance.

[237] Les eulogies étaient des présents de choses bénites que

l'on s'envoyait, en ces temps-là, en signe d'union et d'amitié.

La sainteté extraordinaire de sa vie fut récompensée par le don des

miracles. Cette vertu l'accompagnait partout, et l'on venait de toutes

parts implorer son secours. Elle mourut au commencement du sixième

siècle, âgée d'environ quatre-vingt-dix ans. Son corps fut inhumé dans

l'église des apôtres saint Pierre et saint Paul, qui porta plus tard

le nom de Sainte Geneviève. Ses reliques y reposent encore[238]; et

les bienfaits que Dieu accorde à ceux qui recourent à cette sainte

attirent tous les jours dans son église un grand concours de peuple.

RICHARD, _Abrégé des vies des Saints_, 2 vol. in-18, chez Didot,

t. I, p. 39.

[238] Elles ont été sauvées en 1793.

RÉSISTANCE DE L'ARVERNIE CONTRE LES WISIGOTHS.

471-475.

Dès 471, Euric avait commencé contre les Arvernes une guerre qui

n'était point encore terminée à la fin de 474, et dont l'historien

peut à peine aujourd'hui donner un aperçu général[239]. Il paraît que,

durant tout l'intervalle indiqué, Euric fit chaque année une ou

plusieurs irruptions en Arvernie, la parcourant et la ravageant dans

toutes les directions, détruisant partout les habitations et les

récoltes, forçant les cultivateurs à se réfugier dans les montagnes.

Ce fut le privilége et le malheur de cette belle province, d'être

particulièrement convoitée par tous les conquérants de la Gaule. Dans

son empressement de la voir à lui, Euric aimait mieux l'occuper

appauvrie et dévastée que de courir le risque d'en attendre trop

longtemps la conquête. Il ne s'en tenait pas au dégât des campagnes;

plusieurs fois il marcha sur la capitale, l'assiégea et la réduisit à

de dures extrémités. Mais les Arvernes tenaient bon; l'hiver venait;

il fallait lever le siége et attendre le printemps pour reprendre le

même cours d'hostilités.

[239] Les lettres de Sidoine Apollinaire sont aujourd'hui le seul

document d'après lequel on puisse se faire quelque idée de cette

guerre. La troisième du livre 3 est particulièrement intéressante

parmi celles qui ont rapport à ce sujet.

C'était au nom et pour la défense de l'Empire que les Arvernes

supportaient une si pénible guerre, et le gouvernement impérial n'en

savait rien, ou n'en prenait pas le moindre souci; il ne leur envoyait

pas un soldat, il ne prononçait pas un mot d'intervention en leur

faveur. Les rois Burgondes sont la seule puissance dont il y a lieu

de croire qu'ils obtinrent quelques secours, mais des secours

intéressés et suspects. Ces rois étaient jaloux d'Euric, ils

s'inquiétaient des accroissements de sa puissance, et il était de leur

politique de soutenir contre lui un peuple disposé à lui résister avec

énergie et qu'ils projetaient eux-mêmes de soumettre. Du reste,

l'histoire n'a gardé aucune marque certaine de la part que les

Burgondes prirent à cette guerre. Nous y voyons les Arvernes

habituellement réduits à leurs seules forces, commandées par leur

illustre compatriote Ecdicius, dont les exploits, durant cette

première période de la lutte, ne sont malheureusement pas connus.

Après Ecdicius, le personnage qui joua le plus grand rôle dans cette

guerre fut Sidoine Apollinaire, devenu évêque de Clermont à l'époque

où elle commença, ou bientôt après. Sidoine n'était guère connu jusque

là que comme un écrivain ingénieux et par des variations politiques

brusques et nombreuses; aussi ne devait-on pas s'attendre à l'énergie

et à la constance qu'il montra dans sa nouvelle position. Plein de

haine et de mépris pour les Barbares sans distinction, aussi fier du

titre de Romain qu'il aurait pu l'être au temps des Scipions, Sidoine

employa tout l'ascendant de l'épiscopat à inspirer aux Arvernes son

horreur des Goths, son respect pour les anciennes gloires de Rome, son

dévouement à l'Empire, bien que déchu. On ne vit jamais tant de

patriotisme romain secondé par tant de ferveur chrétienne.

Les fameuses processions expiatoires, dites des _Rogations_, venaient

d'être instituées par saint Mamert, évêque de Vienne, pour obtenir du

ciel la cessation de divers fléaux surnaturels qui avaient désolé son

diocèse. Ces mêmes processions, Sidoine les faisait autour de

Clermont, pour en affermir les remparts contre les assauts d'Euric, et

il écrivait là-dessus à saint Mamert lui-même une lettre dont

quelques traits méritent d'être cités. «Le bruit court que les Goths

sont en mouvement pour envahir le territoire romain; et c'est toujours

notre pays, à nous, malheureux Arvernes, qui est la porte par où se

font ces irruptions. Ce qui nous inspire la confiance de braver un tel

péril, ce ne sont pas nos remparts calcinés, nos machines de guerre

vermoulues, nos créneaux usés au frottement de nos poitrines; c'est la

sainte institution des Rogations. Voilà ce qui soutient les Arvernes

contre les horreurs qui les environnent de toutes parts[240].»

[240] _Lettres_, VII, I.--Sa date est de 472 ou 473.

Le sort de l'Arvernie était encore incertain, lorsqu'il se fit en

Italie un changement qui en décida. L'empereur d'Orient, Léon, prenant

enfin son parti de donner à l'Occident un souverain avec lequel il pût

s'entendre, fit choix de Julius Nepos, pour l'envoyer en Italie, avec

le titre d'empereur. Julius Nepos arrivé à Ravenne au mois de juin

474, y fut accueilli avec joie. L'empereur fait par le Burgonde

Gondebaud, Glycérius, fut déposé, tonsuré et fait évêque. Nepos

n'attendit pas les messages des Arvernes pour prendre une décision sur

les affaires de la Gaule. La chose était d'autant plus urgente qu'il y

avait tout lieu de croire qu'Euric, sans suspendre ses attaques contre

les Arvernes, était sur le point de se porter au delà du Rhône et

d'envahir le peu de territoire qui restait à l'Empire entre ce fleuve

et les Alpes.

Nepos fit donc partir en toute hâte pour la Gaule Licinianus de

Ravenne, personnage plus considéré encore pour l'intégrité de son

caractère que pour son rang de questeur. Il apportait à Ecdicius le

titre de patrice, qui lui avait été promis par l'empereur Anthémius,

et qu'il venait de gagner par la belle résistance qu'il avait opposée

à Euric[241]. Ce n'était là que la moindre partie de sa mission, mais

il y a de l'obscurité sur tout le reste. Nous verrons tout à l'heure

trois évêques, Græcus de Marseille, Fauste de Riez, Leontius d'Arles,

investis de pouvoirs extraordinaires pour traiter de la paix avec

Euric; il est plus que probable que ces pouvoirs leur furent conférés,

au nom de l'empereur Nepos, par le questeur Licinianus. Enfin il

paraît que, soit à Narbonne, soit à Toulouse, cet envoyé eut une

conférence avec Euric. Il n'existe pas le moindre indice des résultats

de cette conférence; mais, s'il est permis de les construire sur

l'ensemble des événements qui s'y rattachent, on n'est point

embarrassé à les deviner. Il est évident que l'Empire convint avec

Euric de lui abandonner tous les pays qu'il avait déjà conquis jusqu'à

la Loire et jusqu'au Rhône, y compris l'Arvernie elle-même, à

condition qu'il ne franchirait pas ces nouvelles limites.

[241] _Sidoine Apollinaire_, Lettres, V, 16.

Ce fut très-probablement au mois de juillet ou d'août de l'an 474

qu'eut lieu cette négociation, ou, pour rester dans des termes plus

généraux, la mission du questeur Licinianus. Les Arvernes, dont le

territoire était en ce moment libre d'ennemis, furent aisément

informés de l'arrivée du questeur et s'attendaient, d'un jour à

l'autre, à apprendre quelque chose de positif sur l'objet de son

voyage, lorsque les Goths, reparaissant tout à coup devant Clermont,

en recommencèrent le siége et leur coupèrent toute communication avec

le reste de la Gaule.

Des divers siéges soutenus par les Arvernes contre les armées d'Euric,

celui-ci est le dernier, probablement le plus mémorable, et le seul au

sujet duquel on trouve quelques détails épars çà et là dans diverses

lettres de Sidoine Apollinaire. Je les ai soigneusement recueillis,

en tâchant de les coordonner et de les réduire d'une expression

oratoire maniérée à une expression plus historique et plus simple.

Rien n'annonce que l'armée des assiégeants fût commandée par Euric en

personne; il est plus probable qu'elle l'était par ses généraux. Elle

n'était pas uniquement composée de Goths; beaucoup de Gallo-Romains en

faisaient partie, lesquels, si résignés qu'ils fussent à la domination

d'Euric, ne le servaient probablement pas sans répugnance et sans

douleur contre des hommes de même race et de même langue qu'eux.

Ecdicius, enfermé dans la place, la défendait cette fois comme les

précédentes; mais Ecdicius était un guerrier d'une bravoure toute

chevaleresque, pour lequel ce n'eût point été assez de résister à

l'ennemi, et qui voulait l'étonner. Un jour que les Goths paraissaient

fort animés à l'attaque des remparts, Ecdicius conçoit l'idée de faire

brusquement diversion à cette attaque; il sort à cheval, suivi

seulement de dix-huit compagnons aussi intrépides que lui, franchit

les fossés, paraît tout à coup dans le camp ennemi, et s'élance au

milieu d'un détachement de plusieurs milliers de Goths. Les premiers

qui l'ont reconnu sont saisis de frayeur et prennent la fuite. La

terreur gagne tout le détachement; elle gagne l'armée entière, qui,

renonçant à l'attaque des murs, se réfugie en désordre sur un

monticule voisin, poursuivie par Ecdicius, qui en tue quelques-uns des

plus braves, les derniers et les plus lents à fuir. L'intrépide

Arverne occupe un instant en vainqueur la plaine que vient de lui

abandonner l'ennemi, et rentre dans la ville aux applaudissements et

aux transports de tous les habitants qui l'ont vu du haut des

remparts. Il peut y avoir dans le merveilleux de ce trait quelque

chose qui tienne à l'exagération ou à l'omission de quelqu'une de ses

circonstances; mais, dût-on beaucoup en rabattre, il y resterait

encore de quoi prouver qu'en faisant la guerre aux Goths, Ecdicius

s'était conduit de manière à leur donner une haute idée de sa

bravoure.

C'était principalement par la famine et par la ruine générale du pays

que les assiégeants espéraient contraindre enfin les Arvernes à se

rendre; aussi détachaient-ils de tous côtés des corps de troupes pour

battre au loin la contrée, avec la consigne d'y tout détruire ou tout

enlever. Ecdicius résolut d'arrêter ces dégâts: il leva à ses frais,

organisa une petite armée mobile, à la tête de laquelle il tint la

campagne contre les corps détachés de l'ennemi qui la ravageaient, et

en traita plusieurs de manière à leur ôter toute envie de recommencer

leurs excursions.

Ecdicius eut alors le loisir de tenter une expédition plus hardie,

mais sur laquelle Sidoine a malheureusement laissé beaucoup de vague

et d'obscurité. Informé, à ce qu'il paraît, de la marche d'un renfort

qui arrivait aux assiégeants, il se porta avec sa petite armée

au-devant de lui, animé par l'espoir de l'anéantir. Il le rencontra à

la distance d'une ou deux marches de la ville. Un combat sanglant

s'engagea, lequel dura jusqu'à la nuit, chaque parti se maintenant sur

son terrain. Cependant les auxiliaires des assiégeants avaient

beaucoup plus souffert que la troupe d'Ecdicius, et ils étaient

résolus à battre en retraite sans attendre une nouvelle attaque. Une

considération les arrêtait: ils n'avaient pas eu le temps de donner la

sépulture aux nombreux cadavres des leurs restés sur le champ de

bataille, et ils regardaient comme une honte de les abandonner à un

ennemi qui pourrait les compter à son aise et les fouler aux pieds. Ce

scrupule et les déterminations qui s'ensuivirent indiquent, ce me

semble, des Barbares qui, dans ce cas, ne pouvaient guère être que des

Goths. Ces peuples attachaient, en général, la plus haute importance

et une sorte de point d'honneur à la sépulture de leurs guerriers

morts sur le champ de bataille.

Dans leur embarras, les adversaires d'Ecdicius coupèrent à leurs morts

la tête, qu'ils purent enterrer aisément, et laissèrent les corps là

où ils étaient tombés. Mais le jour venu, soit qu'ils eussent repris

courage, soit qu'ils éprouvassent à la vue de ces cadavres décapités,

une pitié qu'ils n'avaient pas d'abord sentie, ils se mirent à leur

donner la sépulture, mais à la hâte, sans l'ordre, sans le soin

accoutumés en pareil cas, et en hommes qui craignent à chaque instant

d'être interrompus; et ils le furent. Ecdicius les ayant attaqués et

les poussant de nouveau devant lui, tout ce qu'ils purent faire fut de

charger sur de nombreux chariots et d'emmener avec eux les corps

qu'ils n'avaient pas encore eu le temps d'ensevelir; mais à mesure

qu'ils rencontraient une habitation, une chaumière déserte, ils y

mettaient le feu et y jetaient quelques-uns de ces corps auxquels les

débris embrasés de la chaumière servaient à la fois de bûcher et de

tombeau.

Cependant les vivres, rares pour tous dans un pays ravagé plusieurs

années de suite, commençaient à manquer aux assiégés; ils étaient

réduits à manger les herbes qui poussaient dans les crevasses de leurs

murs, mais ils ne parlaient point de se rendre. Ils ne voyaient plus,

du haut de leurs remparts ébranlés, que villages et maisons

incendiées, que campagnes blanches d'ossements, et ils songeaient

encore à résister. L'hiver était venu; mais, en dépit de ses pluies,

de ses neiges, de ses longues et orageuses nuits, ils ne songeaient

point à abandonner la garde de leurs murs. Enfin, pour que rien ne

manquât aux misères des assiégés, ils se divisèrent en deux partis,

dont il paraît que l'un, croyant avoir assez souffert pour l'honneur,

partout ailleurs abandonné, du nom romain, voulait se rendre aux

Wisigoths. Ce fut le parti qui préférait mourir pour les lois romaines

à vivre sous la domination des Barbares, qui l'emporta jusqu'à la fin,

qui continua à combattre du haut de ses murs délabrés. Tant de

constance lassa les Wisigoths; ils levèrent le siége encore une fois,

et encore une fois les Arvernes respirèrent et se crurent libres.

Leur premier souci fut de savoir où en étaient les négociations entre

les Wisigoths et l'Empire. Sidoine Apollinaire écrivit à un noble et

puissant Narbonésien, nommé Félix, à portée d'être bien informé de

tout ce qu'il y avait déjà de fait ou de prêt à se faire à ce sujet,

et ce fut de lui, selon toute apparence, qu'il apprit qu'une paix

était sur le point d'être conclue entre Euric et l'empereur Nepos, par

l'intermédiaire des évêques de Marseille, de Riez et d'Arles, et que

la principale condition de cette paix était la cession de l'Arvernie

aux Wisigoths.

A cette nouvelle, Sidoine, outré de dépit et accablé de douleur,

écrivit à Græcus, l'un des trois évêques désignés, une lettre que je

traduis en entier, sauf deux ou trois traits de mauvais goût,

heureusement intraduisibles.

_Sidoine à Græcus._

«Le porteur accoutumé de mes lettres, Amantius, va, si du moins la

traversée est bonne, regagner son port de Marseille, emportant chez

lui, comme à l'ordinaire, quelque peu de butin fait ici. Je saisirais

cette occasion de jaser gaiement avec vous, s'il était possible de

s'entretenir de choses gaies quand on en subit de tristes. Or, c'est

où nous en sommes, dans ce coin disgracié de pays qui, si la renommée

dit vrai, va être plus malheureux par la paix qu'il ne l'a été par la

guerre. Il s'agit de payer la liberté d'autrui de notre servitude; de

la servitude des Arvernes, ô douleur! de ces Arvernes qui anciennement

osèrent se dire les frères des Latins, les descendants des Troyens;

qui, de nos jours, ont repoussé par leurs propres forces les attaques

des ennemis publics, et qui, souvent assiégés par les Goths, loin de

trembler dans leurs murailles, ont fait trembler leurs adversaires

dans leurs camps!

«Ce sont ces mêmes Arvernes qui, lorsqu'il a fallu tenir tête aux

Barbares de leur voisinage, ont été à la fois généraux et soldats.

Dans les vicissitudes de ces guerres, tout le fruit du succès a été

pour vous, pour eux tout le désastre des revers.

«Cette paix, dont on parle, est-elle donc ce qu'ont mérité nos

privations, nos murs et nos champs ravagés par le fer, le feu et la

peste, nos guerriers exténués par la fatigue? Est-ce dans l'espoir

d'une paix semblable que nous nous sommes nourris des herbes cueillies

dans les crevasses de nos remparts, fréquemment empoisonnées par des

plantes vénéneuses que nous ne savions point discerner, et cueillies

d'une main aussi livide qu'elles? Tous ces actes, de tels actes de

dévouement n'auront-ils, comme on l'assure, abouti qu'à notre perte?

«Ah! ne souffrez pas, nous vous en conjurons, un traité si funeste et

si honteux! vous êtes les intermédiaires de toutes les négociations;

c'est à vous les premiers que sont communiqués, en l'absence de

l'Empereur, les décisions prises, et soumises les décisions à prendre.

Écoutez donc, nous vous en conjurons, écoutez une âpre vérité, un

reproche qui doit être pardonné à la douleur; vous vous réunissez

rarement, et quand vous vous réunissez, c'est moins pour remédier aux

maux publics que pour traiter de vos intérêts privés. A force d'actes

pareils, vous ne serez bientôt plus les premiers, mais les derniers

des évêques. Le prestige ne saurait durer, et ceux là ne seront pas

longtemps qualifiés de supérieurs auxquels les inférieurs ont déjà

commencé à manquer.

«Empêchez donc, rompez à tout prix une paix si honteuse. Nous faut-il

combattre encore, être encore assiégés, être encore affamés? Nous

sommes prêts, nous sommes contents. Mais si nous sommes livrés,

n'ayant point été vaincus, il sera constaté que vous avez trouvé, en

nous livrant, un lâche expédient pour faire votre paix avec le

Barbare.

«Mais à quoi bon lâcher le frein à une douleur excessive! N'accusez

pas des affligés. Tout autre pays libre en serait quitte pour la

servitude: le nôtre doit s'attendre à des châtiments. Ainsi donc, si

vous ne pouvez nous sauver, obtenez du moins par vos instances la vie

sauve à ceux qui vont perdre la liberté. Apprêtez des terres pour les

exilés, des rançons pour les captifs, des provisions pour ceux qui

auront voyage à faire. Si nos murs s'ouvrent à l'ennemi, que les

vôtres ne soient pas fermés à des hôtes[242].»

[242] _Lettres_, VII, 7.

Cette lettre fit peut-être rougir un peu ceux à qui elle s'adressait,

mais elle ne fit rien de plus. La paix, déjà convenue entre l'Empire

et les Wisigoths, fut définitivement conclue à des conditions dont une

seule est bien connue, la cession de l'Arvernie à ces derniers.

Euric se hâta d'occuper cette belle province. Il en donna le

gouvernement, avec le titre de duc, à un nommé Victorius, qui en était

l'un des principaux personnages. Sidoine Apollinaire et Grégoire de

Tours, qui ont eu l'un et l'autre l'occasion de parler de ce

Victorius, en parlent d'une manière fort diverse. Le premier en fait,

bien qu'en termes généraux, un éloge flatteur, et manifeste pour lui

beaucoup de considération et d'attachement[243]; Grégoire de Tours le

représente comme un mauvais magistrat, qui se fit détester pour ses

violences et ses impudiques déportements, au point qu'il fut obligé de

s'enfuir, afin d'échapper aux Arvernes qui voulaient le tuer[244].

[243] _Lettres_, VII, 17.

[244] _Hist. des Franks_, II, 20.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 1/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 24 / 35 段