Aussitôt il donne ses ordres. La crainte d'une invasion prochaine

rassemble en peu de temps une nombreuse armée. Il laisse dans ses

États quatre de ses fils, et se mettant à la tête de ses troupes avec

ses deux aînés, Thorismond et Théodoric, qui voulurent partager le

péril avec leur père, il marche vers Arles pour se joindre aux

Romains. Aétius avait déjà dépêché des courriers dans toute la Gaule

et chez les peuples alliés, les invitant à s'unir à lui pour écarter

l'horrible tempête qui désolait l'Occident. Toute la Gaule prit les

armes. Mérovée[233] accourut avec les Franks; les Burgondes, les

Armoriques, les Ripuaires, des Saxons même établis vers les bouches du

Rhin, et des Sarmates, dont plusieurs cohortes avaient été transférées

en Gaule, se rendirent avec une incroyable diligence auprès d'Aétius.

Il se vit bientôt environné de tant de troupes, que l'armée d'Attila,

déjà beaucoup moins nombreuse qu'elle n'avait été d'abord, n'était

guère supérieure à la sienne.

[233] Ce fait n'est pas certain; on remarquera plus loin que

Jornandès ne parle pas de Mérovée.

Dans ces désastres publics, la charité épiscopale suppléait à la

timidité ou remédiait à la perfidie des commandants; et l'Église,

destinée à combattre les ennemis invisibles, s'occupait des périls

temporels de ses enfants. Sangiban, à la tête d'une troupe d'Alains,

commandait dans Orléans; mais on le soupçonnait d'entretenir avec

Attila de secrètes intelligences, et son inaction, aux approches de

l'ennemi, confirmait ces soupçons[234]. Saint Aignan, alors évêque

d'Orléans, prélat respectable par ses vertus, et rempli de ce courage

qu'inspire le mépris de la vie présente, prit sur lui tous les soins

d'un commandant. Avant qu'Attila eût passé la Seine, l'évêque se hâta

de relever les murs de la ville; il fit des amas de vivres, et par la

ferveur de ses prières et de celles de son peuple, il s'efforça

d'armer le ciel contre les Barbares. Pour presser le secours d'Aétius,

il se rendit en diligence à Arles, et revint se renfermer dans

Orléans, résolu d'y périr avec son troupeau si la ville n'était pas

secourue. Bientôt après son retour, les Huns arrivèrent. Ils

attaquèrent avec fureur la partie de la ville qui était sur la rive

droite de la Loire; ils mirent en œuvre toutes les machines alors en

usage dans les siéges, et livrèrent plusieurs assauts. Pendant que les

hommes combattaient sur les murailles, les femmes et les enfants,

prosternés avec leur évêque au pied des autels, élevaient leurs cris

vers Dieu et imploraient son assistance. Une pluie orageuse qui dura

trois jours fit cesser les attaques; et le prélat, profitant de cet

intervalle, alla trouver Attila dans son camp, pour en obtenir quelque

composition. Il fut repoussé avec insolence. L'orage ayant cessé, les

Huns donnèrent un nouvel assaut, et redoublant leurs efforts, ils

enfoncèrent les portes et entrèrent en foule. Les habitants, fuyant de

toutes parts, n'attendaient que le pillage et la mort, lorsqu'ils

entendirent sonner les trompettes romaines, et virent une nouvelle

armée qui, comme si elle fût descendue du ciel, fondait avec rapidité

sur les Huns. C'étaient Aétius et Théodoric à la tête de toutes leurs

troupes. Ils étaient entrés dans la ville de l'autre côté de la Loire,

en même temps qu'Attila y entrait par la porte opposée. Ce Barbare,

qui passait pour invincible dans les batailles, faisait si mal la

guerre, il était si peu instruit des mouvements de l'ennemi, qu'Aétius

traversa toute la Gaule méridionale et vint d'Arles à Orléans, sans

que les Huns en eussent aucune connaissance. Les Romains et les

Wisigoths, trouvant les Huns en désordre, en font un horrible carnage.

Orléans est inondé du sang de ses vainqueurs; les uns se jettent en

foule hors des portes; les autres, aveuglés par la terreur, se

précipitent dans le fleuve. Le saint évêque, aux yeux duquel les

Barbares étaient des hommes, courait de toutes parts pour arrêter le

massacre; il sauva un grand nombre de ces malheureux, qui demeurèrent

prisonniers. Attila, hors de la ville, ralliait les fuyards.

Frémissant de fureur, il reprit la route de la Belgique; et Orléans

fut alors pour la première fois le rempart de la Gaule, et le terme

fatal des conquêtes de ses ennemis.

[234] Aussitôt qu'Aétius et Théodoric furent informés de la

trahison que méditait Sangiban, ils s'assurèrent de sa personne

et des siens.

Aétius et Théodoric suivaient Attila, sans harceler son armée, se

croyant fort heureux s'ils pouvaient sans coup férir le conduire hors

des terres de l'empire. Il passa près de Troyes, qui n'avait alors ni

garnison, ni même de murailles. Cette ville attribua son salut aux

ferventes prières de saint Loup, son évêque. On dit que ce saint vint

avec son clergé au-devant du roi des Huns; et que comme Attila se

vantait d'être le fléau de Dieu, le saint répondit qu'il ne fallait

donc pas lui résister, et l'invita même à venir dans sa ville. On

ajoute que le Barbare adouci par cette soumission passa outre; mais

qu'il obligea l'évêque de l'accompagner jusqu'au passage du Rhin,

promettant de le renvoyer alors, et qu'il lui tint parole. Tout ce

récit pourrait bien n'être qu'un tissu de fables. La proximité

d'Aétius et de Théodoric pouvait empêcher Attila de s'arrêter au

pillage de Troyes. Les deux armées, qui marchaient à peu de distance

l'une de l'autre, étant arrivées dans les vastes plaines qui, un

siècle après, ont donné le nom à la province de Champagne

(_Campania_), le roi des Huns, honteux de se retirer en fugitif,

voulut se venger par une bataille de l'affront qu'il avait reçu à

Orléans. Le terrain ne pouvait être plus favorable pour déployer la

cavalerie des Huns. Ces plaines, au rapport de Jornandès, s'étendaient

en longueur à cinquante lieues sur trente-cinq de largeur. Il les

nomme champs Catalauniques (champs de Châlons) ou plaines de Mauriac,

déjà signalées par la victoire d'Aurélien sur Tétricus. Les modernes

ne s'accordent pas sur la position précise de ce lieu; les uns croient

que cette fameuse bataille se livra près de Méry, au diocèse de

Troyes, entre la Marne et la Seine; les autres au delà de la Marne,

près d'un village encore appelé Mauru, dans le diocèse de Châlons.

Attila, inquiet du succès d'une si importante journée, consulta ses

devins. Ils lui répondirent que les entrailles des victimes ne lui

promettaient pas la victoire, mais que le chef des ennemis y perdrait

la vie. Il se persuada que cette prédiction tomberait sur le général

romain; et comme Aétius était le principal obstacle à ses desseins, il

ne balança pas d'acheter la mort de ce grand capitaine, par la perte

d'une partie de son armée. D'ailleurs, plus impie que superstitieux,

il ne comptait pas assez sur l'infaillibilité de ses devins pour

perdre l'espérance de la victoire. Cependant, afin d'abréger le temps

du combat et de se préparer une ressource dans l'obscurité de la nuit

en cas de mauvais succès, il résolut de ne livrer bataille que quand

le jour serait fort avancé. Les deux armées étant campées en présence

l'une de l'autre, la nuit qui précéda la bataille, deux partis

très-nombreux, l'un de Franks, l'autre de Gépides, s'étant rencontrés,

se battirent avec tant d'acharnement qu'il en resta 15,000 sur la

place[235].

[235] Jusqu'ici le récit est emprunté à l'histoire du Bas-Empire

de _Le Beau_; la suite est de _Jornandès_.

Sur le terrain incliné du champ de bataille s'élevait une éminence qui

formait comme une petite montagne. Chacune des deux armées désirant

s'en emparer, parce que cette position importante devait donner un

grand avantage à qui s'en rendrait maître, les Huns et leurs alliés en

occupèrent le côté droit, et les Romains, les Wisigoths et leurs

auxiliaires, le côté gauche. Le point le plus élevé de cette hauteur

ne fut pas disputé, et demeura inoccupé. Théodoric et ses Wisigoths

tenaient l'aile droite; Aétius, la gauche avec les Romains. Ils

avaient placé au centre Sangiban, ce roi des Alains dont nous avons

parlé plus haut; et par un stratagème de guerre, ils avaient pris la

précaution d'enfermer au milieu de troupes d'une fidélité assurée

celui sur les dispositions duquel ils pouvaient le moins compter; car

celui-là se soumet sans difficulté à la nécessité de combattre, à qui

est ôtée la possibilité de fuir.

Quant à l'armée des Huns, elle fut rangée en bataille dans un ordre

contraire; Attila se plaça au centre avec les plus braves d'entre les

siens. Par cette disposition, le roi des Huns songeait principalement

à lui-même, et son but, en se plaçant ainsi au milieu de l'élite de

ses guerriers, était de se mettre à l'abri des dangers qui le

menaçaient; les peuples nombreux, les nations diverses qu'il avait

soumis à sa domination, formaient ses ailes. Entre eux tous se faisait

remarquer l'armée des Ostrogoths, commandée par Walamir, Théodemir et

Widémir, trois frères qui surpassaient en noblesse le roi même sous

les ordres duquel ils marchaient alors; car ils étaient de l'illustre

et puissante race des Amales. On y voyait aussi à la tête d'une troupe

innombrable de Gépides, Ardaric, leur roi, si brave, si fameux, et que

sa grande fidélité à Attila faisait admettre par ce dernier à ses

conseils. Le roi des Huns avait su apprécier sa sagacité; aussi lui et

Walamir, roi des Ostrogoths, étaient-ils de tous les rois qui lui

obéissaient ceux qu'il aimait le plus. Walamir était fidèle à garder

le secret, d'une parole persuasive, incapable de trahison. Ardaric

était renommé pour sa fidélité et pour sa raison. En marchant avec

Attila contre les Wisigoths leurs parents, l'un et l'autre

justifiaient assez sa confiance. La foule des autres rois, si l'on

peut ainsi parler, et les chefs des diverses nations, semblables à ses

satellites, épiaient les moindres mouvements d'Attila; et dès qu'il

leur faisait un signe du regard, chacun d'eux en silence, avec

crainte et tremblement, venait se placer devant lui, ou exécutait les

ordres qu'il en avait reçus. Cependant le roi de tous les rois,

Attila, seul veillait sur tous et pour tous.

On combattit donc pour se rendre maître de la position avantageuse

dont nous avons parlé. Attila fit marcher ses guerriers pour s'emparer

du haut de la colline; mais il fut prévenu par Thorismond et Aétius,

qui, ayant uni leurs efforts pour parvenir à son sommet, y arrivèrent

les premiers, et repoussèrent facilement les Huns, à la faveur du

point élevé qu'ils occupaient.

Alors Attila, s'apercevant que cette circonstance avait porté le

trouble dans son armée, jugea aussitôt devoir la rassurer, et lui tint

ce discours: «Après vos victoires sur tant de grandes nations, après

avoir dompté le monde, si vous tenez ferme aujourd'hui, ce serait

ineptie, je pense, que de vous stimuler par des paroles, comme des

guerriers d'un jour. De tels moyens peuvent convenir à un chef novice,

ou à une armée peu aguerrie; quant à moi, il ne m'est point permis de

rien dire, ni à vous de rien écouter de vulgaire. Car, qu'avez-vous

accoutumé, sinon de combattre? Ou bien qu'y a-t-il de plus doux pour

le brave que de se venger de sa propre main? C'est un grand présent

que nous a fait la nature, que de nous donner la faculté de rassasier

notre âme de vengeance. Marchons donc vivement à l'ennemi; ce sont

toujours les plus braves qui attaquent. N'ayez que mépris pour ce

ramas de nations discordantes; c'est signe de peur, que de s'associer

pour se défendre. Voyez! même avant l'attaque, l'épouvante déjà les

entraîne; elles cherchent les hauteurs, s'emparent des collines, et

dans leurs tardifs regrets, sur le champ de bataille, elles demandent

avec instance des remparts. Nous savons par expérience combien peu de

poids ont les armes des Romains; ils succombent, je ne dis pas aux

premières blessures, mais à la première poussière qui s'élève. Tandis

qu'ils se serrent sans ordre, et s'entrelacent pour faire la tortue,

combattez, vous, avec la supériorité de courage qui vous distingue,

et, dédaignant leurs légions, fondez sur les Alains, tombez sur les

Wisigoths. Ce sont eux qui entretiennent la guerre et qu'il nous faut

tâcher de vaincre au plus tôt. Les nerfs une fois coupés, les membres

aussitôt se laissent aller; et le corps ne peut se soutenir si on lui

arrache les os. Que votre courage grandisse, que votre fureur

ordinaire s'enflamme! Huns, voici le moment d'apprêter vos armes;

voici le moment aussi de vous montrer résolus, soit que blessés vous

demandiez la mort de votre ennemi, soit que sains et saufs vous ayez

soif de carnage. Nuls traits n'atteignent ceux qui doivent vivre,

tandis que, même dans la paix, la destinée précipite les jours de ceux

qui doivent mourir. Enfin pourquoi la fortune aurait-elle assuré les

victoires des Huns sur tant de peuples, sinon parce qu'elle les

destinait aux joies de cette bataille? Et encore, qui a ouvert à nos

ancêtres le chemin des Palus-Méotides, fermé et ignoré pendant tant de

siècles? Qui faisait fuir des peuples armés devant des hommes qui ne

l'étaient pas? Non, cette multitude rassemblée à la hâte ne pourra pas

même soutenir la vue des Huns. L'événement ne me démentira pas; c'est

ici le champ de bataille qui nous avait été promis par tant d'heureux

succès. Le premier je lancerai mes traits à l'ennemi. Que si quelqu'un

pouvait rester oisif quand Attila combattra, il est mort.» Enflammés

par ces paroles, tous se précipitent au combat.

Quelque effrayant que fût l'état des choses, néanmoins la présence du

roi rassurait ceux qui auraient pu hésiter. On en vint aux mains;

bataille terrible, complexe, furieuse, opiniâtre, et comme on n'en

avait jamais vu de pareille nulle part. De tels exploits y furent

faits, à ce que l'on rapporte, que le brave qui se trouva privé de ce

merveilleux spectacle ne put rien voir de semblable pendant sa vie;

car s'il faut en croire les vieillards, un petit ruisseau de cette

plaine, qui coule dans un lit peu profond, s'enfla tellement, non par

la pluie, comme il lui arrivait quelquefois, mais par le sang des

mourants, que grossi outre mesure par ces flots d'une nouvelle espèce,

il devint un torrent impétueux qui roula du sang; en sorte que les

blessés, qu'amena sur ses bords une soif ardente, y puisèrent une eau

mêlée de débris humains, et se virent forcés, par une déplorable

nécessité, de souiller leurs lèvres du sang que venaient de répandre

ceux que le fer avait frappés. Pendant que le roi Théodoric parcourait

son armée pour l'encourager, son cheval se renversa; et les siens

l'ayant foulé aux pieds, il perdit la vie, déjà dans un âge avancé.

D'autres disent qu'il tomba percé d'un trait lancé par Andax du côté

des Ostrogoths, qui se trouvaient alors sous les ordres d'Attila. Ce

fut l'accomplissement de la prédiction faite au roi des Huns peu de

temps avant par ses devins. Alors les Wisigoths, se séparant des

Alains, fondent sur les bandes des Huns; et peut-être Attila lui-même

serait-il tombé sous leurs coups, s'il n'eût prudemment pris la fuite

sans les attendre, et ne se fût tout d'abord renfermé, lui et les

siens, dans son camp, qu'il avait retranché avec des chariots.

Ce fut derrière cette frêle barrière que cherchèrent un refuge contre

la mort ceux-là devant qui naguère ne pouvaient tenir les remparts les

plus forts. Thorismond, fils du roi Théodoric, et le même qui s'était

emparé le premier de la colline et en avait chassé les Huns, croyant

retourner au milieu des siens, vint donner à son insu, et trompé par

l'obscurité de la nuit, contre les chariots des ennemis; et, tandis

qu'il combattait bravement, quelqu'un le blessa à la tête et le jeta à

bas de son cheval; mais les siens, qui veillaient sur lui, le

sauvèrent, et il se retira du combat. Aétius, de son côté, s'étant

également égaré dans la confusion de cette nuit, errait au milieu des

ennemis, tremblant qu'il ne fût arrivé malheur aux Goths. A la fin il

retrouva le camp des alliés, après l'avoir longtemps cherché, et passa

le reste de la nuit à faire la garde derrière un rempart de boucliers.

Le lendemain, dès qu'il fut jour, voyant les champs couverts de

cadavres, et les Huns qui n'osaient sortir de leur camp, convaincus

d'ailleurs qu'il fallait qu'Attila eût éprouvé une grande perte pour

avoir abandonné le champ de bataille, Aétius et ses alliés ne

doutèrent plus que la victoire ne fût à eux. Toutefois, même après sa

défaite, le roi des Huns gardait une contenance fière; et faisant

sonner ses trompettes au milieu du cliquetis des armes, il menaçait de

revenir à la charge. Tel un lion, pressé par les épieux des chasseurs,

rôde à l'entrée de sa caverne: il n'ose pas s'élancer sur eux, et

pourtant il ne cesse d'épouvanter les lieux d'alentour de ses

rugissements; tel ce roi belliqueux, tout assiégé qu'il était, faisait

encore trembler ses vainqueurs. Aussi les Goths et les Romains

s'assemblèrent-ils pour délibérer sur ce qu'ils feraient d'Attila

vaincu; et comme on savait qu'il lui restait peu de vivres, et que

d'ailleurs ses archers, postés derrière les retranchements du camp, en

défendaient incessamment l'abord à coups de flèches, il fut convenu

qu'on le lasserait en le tenant bloqué. On rapporte que dans cette

situation désespérée, le roi des Huns, toujours grand, surtout dans le

danger, fit dresser un bûcher formé de selles de chevaux, prêt à se

précipiter dans les flammes si les ennemis forçaient son camp; soit

pour que nul ne pût se glorifier de l'avoir frappé, soit pour ne pas

tomber, lui le maître des nations, au pouvoir d'ennemis si

redoutables.

Durant le répit que donna ce siége, les Wisigoths et les fils de

Théodoric s'enquirent les uns de leur roi, les autres de leur père,

étonnés de son absence au milieu du bonheur qui venait de leur

arriver. L'ayant cherché longtemps, selon la coutume des braves, ils

le trouvèrent enfin sous un épais monceau de cadavres, et après

l'avoir honoré par leurs chants, ils l'emportèrent sous les yeux des

ennemis. Vous eussiez vu alors des bandes de Goths, aux voix rudes et

discordantes, s'occuper des soins pieux des funérailles, au milieu des

fureurs d'une guerre qui n'étaient pas encore éteintes. Les larmes

coulaient, mais de celles que savent répandre les braves. Pour nous

était la perte, mais les Huns témoignaient combien elle était

glorieuse; et c'était, il semble, une assez grande humiliation pour

leur orgueil, de voir, malgré leur présence, emporter avec ses

insignes le corps d'un si grand roi. Avant d'avoir fini de rendre les

derniers devoirs à Théodoric, les Goths, au bruit des armes,

proclamèrent roi le vaillant et glorieux Thorismond; et celui-ci

acheva les obsèques de son père bien-aimé, comme il convenait à un

fils. Après l'accomplissement de ces choses, emporté par la douleur de

sa perte et par l'impétuosité de son courage, Thorismond brûlait de

venger la mort de son père sur ce qui restait de Huns. Il consulta le

patrice Aétius, à cause de son âge et de sa prudence consommée, pour

savoir ce qu'il fallait qu'il fît dans cette conjoncture. Mais

celui-ci, craignant qu'une fois les Huns écrasés, les Goths ne

tombassent sur l'empire romain, le décida par ses conseils à retourner

dans ses foyers, et à se saisir du trône que son père venait de

laisser, de peur que ses frères, s'emparant du trésor royal, ne se

rendissent maîtres du royaume des Wisigoths et qu'il n'eût ensuite à

soutenir contre les siens une guerre sérieuse et, qui pis est,

malheureuse. Thorismond reçut ce conseil sans se douter de la

duplicité qui l'avait dicté; il y vit plutôt de la sollicitude pour

ses intérêts, et laissant là les Huns, il partit pour la Gaule. Voilà

comme en s'abandonnant aux soupçons, la fragilité humaine se laisse

enlever l'occasion de faire de grandes choses.

On rapporte que dans cette fameuse bataille, que se livrèrent les plus

vaillantes nations, il périt des deux côtés cent soixante-deux mille

hommes, sans compter quatre-vingt-dix mille Gépides et Franks qui,

avant l'action principale, tombèrent sous les coups qu'ils se

portèrent mutuellement dans une rencontre nocturne, les Franks

combattant pour les Romains, et les Gépides pour les Huns.

En apprenant le départ des Goths, Attila, comme il arrive

ordinairement dans les événements imprévus, sentit redoubler sa

défiance, pensant que ses ennemis lui tendaient un piége, et se tint

longtemps renfermé dans son camp. Mais à la fin, détrompé par le long

silence qui avait succédé à leur retraite, son courage se releva

jusqu'à s'attribuer la victoire; il fit éclater une vaine joie, et les

pensées du puissant roi se reportèrent aux anciennes prédictions.

Quant à Thorismond, élevé subitement à la dignité royale dès la mort

de son père dans les champs Catalauniques, où il venait de combattre,

il fit son entrée dans Toulouse; et là, quelque joie que lui

témoignassent ses frères et les premiers de la nation, il fit paraître

de son côté tant de modération dans les commencements, que personne ne

lui disputa la succession au trône de son père.

Attila, profitant de l'occasion que lui offrait la retraite des

Wisigoths, et rassuré sur l'avenir en voyant, comme il l'avait souvent

souhaité, la ligue des ennemis dissoute, marcha aussitôt à la conquête

de l'Italie.

JORNANDÈS, _Histoire des Goths_.

SAINT AIGNAN.

Attila, roi des Huns, étant parti de Metz et ayant ravagé les villes

de la Gaule, vint assiéger Orléans, et essaya de s'en emparer en

renversant les murailles par le choc puissant du bélier. En ce

temps-là, cette ville avait pour évêque le bienheureux Aignan, homme

d'une grande sagesse et très-saint, dont les actions vertueuses ont

été fidèlement conservées parmi nous. Comme les assiégés demandaient à

grands cris à leur évêque ce qu'ils devaient faire, Aignan mettant

toute sa confiance en Dieu, les engagea à se prosterner tous pour

adresser leurs prières et leurs larmes à Dieu, et demander le secours

du Seigneur toujours présent dans les malheurs. Ceux-ci s'étant mis en

prières, selon son conseil, l'évêque leur dit: «Regardez du haut des

murs de la ville si la miséricorde de Dieu vient à notre secours.» Car

il espérait, grâce à Dieu, voir arriver Aétius, que, prévoyant

l'avenir, il avait été trouver à Arles. Mais, regardant du haut des

murs, ils ne virent personne, et l'évêque leur dit: «Priez avec

ferveur, car Dieu vous délivrera aujourd'hui.» Ils se mirent à prier,

et il leur dit: «Regardez une seconde fois.» Et ayant regardé, ils ne

virent personne qui vînt à leur secours. Il leur dit pour la troisième

fois: «Si vous le suppliez sincèrement, Dieu vous secourra bientôt.»

Et ils imploraient la miséricorde du Seigneur avec de grands

gémissements et de grandes lamentations. Leur prière achevée, ils

vont, sur l'ordre du vieillard, regarder pour la troisième fois du

haut des murs, et ils aperçoivent de loin comme un nuage qui s'élevait

de terre. Ils le dirent à l'évêque, qui leur dit: «C'est le secours de

Dieu.» Cependant les murs, ébranlés déjà sous les coups du bélier,

allaient s'écrouler, lorsque voilà Aétius qui arrive, voilà

Théodoric, roi des Goths, et Thorismond son fils, qui accourent vers

la ville avec leurs armées, repoussant l'ennemi et le mettant en

déroute.

GRÉGOIRE DE TOURS, _Histoire ecclésiastique des Franks_, livre II.

Saint Grégoire de Tours, né en Auvergne vers 540, mort vers 595,

fut élu évêque de Tours en 577. Il joua un rôle important et

résista à Chilpéric et à Frédégonde dans quelques circonstances.

Son histoire s'étend de 417 à 591; c'est un document précieux pour

l'histoire de nos origines.

VIE DE SAINTE GENEVIÈVE.

Sainte Geneviève naquit vers l'an 422, à Nanterre, près de Paris. Elle

avait sept ans environ, lorsque saint Germain, évêque d'Auxerre, et

saint Loup, évêque de Troyes, passèrent à Nanterre en allant en

Angleterre, pour y combattre l'hérésie pélagienne[236]. A leur

arrivée, une foule de gens, attirés par la réputation de leur

sainteté, s'assembla autour d'eux pour recevoir leur bénédiction.

Geneviève y alla avec les autres, conduite par son père et sa mère;

mais saint Germain, par un instinct de l'esprit de Dieu, la discerna

au milieu de la foule, et l'ayant fait approcher, il dit à son père et

à sa mère que cette petite fille serait grande devant Dieu, et que son

exemple attirerait à lui plusieurs personnes. Il demanda ensuite à

Geneviève si elle voulait se consacrer à J.-C. comme son épouse. Elle

lui répondit que c'était tout son désir; et il l'amena à l'église, où

il lui tint la main sur la tête pendant le temps de la prière.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 1/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 23 / 35 段