rassemble en peu de temps une nombreuse armée. Il laisse dans ses
États quatre de ses fils, et se mettant à la tête de ses troupes avec
ses deux aînés, Thorismond et Théodoric, qui voulurent partager le
péril avec leur père, il marche vers Arles pour se joindre aux
Romains. Aétius avait déjà dépêché des courriers dans toute la Gaule
et chez les peuples alliés, les invitant à s'unir à lui pour écarter
l'horrible tempête qui désolait l'Occident. Toute la Gaule prit les
armes. Mérovée[233] accourut avec les Franks; les Burgondes, les
Armoriques, les Ripuaires, des Saxons même établis vers les bouches du
Rhin, et des Sarmates, dont plusieurs cohortes avaient été transférées
en Gaule, se rendirent avec une incroyable diligence auprès d'Aétius.
Il se vit bientôt environné de tant de troupes, que l'armée d'Attila,
déjà beaucoup moins nombreuse qu'elle n'avait été d'abord, n'était
guère supérieure à la sienne.
[233] Ce fait n'est pas certain; on remarquera plus loin que
Jornandès ne parle pas de Mérovée.
Dans ces désastres publics, la charité épiscopale suppléait à la
timidité ou remédiait à la perfidie des commandants; et l'Église,
destinée à combattre les ennemis invisibles, s'occupait des périls
temporels de ses enfants. Sangiban, à la tête d'une troupe d'Alains,
commandait dans Orléans; mais on le soupçonnait d'entretenir avec
Attila de secrètes intelligences, et son inaction, aux approches de
l'ennemi, confirmait ces soupçons[234]. Saint Aignan, alors évêque
d'Orléans, prélat respectable par ses vertus, et rempli de ce courage
qu'inspire le mépris de la vie présente, prit sur lui tous les soins
d'un commandant. Avant qu'Attila eût passé la Seine, l'évêque se hâta
de relever les murs de la ville; il fit des amas de vivres, et par la
ferveur de ses prières et de celles de son peuple, il s'efforça
d'armer le ciel contre les Barbares. Pour presser le secours d'Aétius,
il se rendit en diligence à Arles, et revint se renfermer dans
Orléans, résolu d'y périr avec son troupeau si la ville n'était pas
secourue. Bientôt après son retour, les Huns arrivèrent. Ils
attaquèrent avec fureur la partie de la ville qui était sur la rive
droite de la Loire; ils mirent en œuvre toutes les machines alors en
usage dans les siéges, et livrèrent plusieurs assauts. Pendant que les
hommes combattaient sur les murailles, les femmes et les enfants,
prosternés avec leur évêque au pied des autels, élevaient leurs cris
vers Dieu et imploraient son assistance. Une pluie orageuse qui dura
trois jours fit cesser les attaques; et le prélat, profitant de cet
intervalle, alla trouver Attila dans son camp, pour en obtenir quelque
composition. Il fut repoussé avec insolence. L'orage ayant cessé, les
Huns donnèrent un nouvel assaut, et redoublant leurs efforts, ils
enfoncèrent les portes et entrèrent en foule. Les habitants, fuyant de
toutes parts, n'attendaient que le pillage et la mort, lorsqu'ils
entendirent sonner les trompettes romaines, et virent une nouvelle
armée qui, comme si elle fût descendue du ciel, fondait avec rapidité
sur les Huns. C'étaient Aétius et Théodoric à la tête de toutes leurs
troupes. Ils étaient entrés dans la ville de l'autre côté de la Loire,
en même temps qu'Attila y entrait par la porte opposée. Ce Barbare,
qui passait pour invincible dans les batailles, faisait si mal la
guerre, il était si peu instruit des mouvements de l'ennemi, qu'Aétius
traversa toute la Gaule méridionale et vint d'Arles à Orléans, sans
que les Huns en eussent aucune connaissance. Les Romains et les
Wisigoths, trouvant les Huns en désordre, en font un horrible carnage.
Orléans est inondé du sang de ses vainqueurs; les uns se jettent en
foule hors des portes; les autres, aveuglés par la terreur, se
précipitent dans le fleuve. Le saint évêque, aux yeux duquel les
Barbares étaient des hommes, courait de toutes parts pour arrêter le
massacre; il sauva un grand nombre de ces malheureux, qui demeurèrent
prisonniers. Attila, hors de la ville, ralliait les fuyards.
Frémissant de fureur, il reprit la route de la Belgique; et Orléans
fut alors pour la première fois le rempart de la Gaule, et le terme
fatal des conquêtes de ses ennemis.
[234] Aussitôt qu'Aétius et Théodoric furent informés de la
trahison que méditait Sangiban, ils s'assurèrent de sa personne
et des siens.
Aétius et Théodoric suivaient Attila, sans harceler son armée, se
croyant fort heureux s'ils pouvaient sans coup férir le conduire hors
des terres de l'empire. Il passa près de Troyes, qui n'avait alors ni
garnison, ni même de murailles. Cette ville attribua son salut aux
ferventes prières de saint Loup, son évêque. On dit que ce saint vint
avec son clergé au-devant du roi des Huns; et que comme Attila se
vantait d'être le fléau de Dieu, le saint répondit qu'il ne fallait
donc pas lui résister, et l'invita même à venir dans sa ville. On
ajoute que le Barbare adouci par cette soumission passa outre; mais
qu'il obligea l'évêque de l'accompagner jusqu'au passage du Rhin,
promettant de le renvoyer alors, et qu'il lui tint parole. Tout ce
récit pourrait bien n'être qu'un tissu de fables. La proximité
d'Aétius et de Théodoric pouvait empêcher Attila de s'arrêter au
pillage de Troyes. Les deux armées, qui marchaient à peu de distance
l'une de l'autre, étant arrivées dans les vastes plaines qui, un
siècle après, ont donné le nom à la province de Champagne
(_Campania_), le roi des Huns, honteux de se retirer en fugitif,
voulut se venger par une bataille de l'affront qu'il avait reçu à
Orléans. Le terrain ne pouvait être plus favorable pour déployer la
cavalerie des Huns. Ces plaines, au rapport de Jornandès, s'étendaient
en longueur à cinquante lieues sur trente-cinq de largeur. Il les
nomme champs Catalauniques (champs de Châlons) ou plaines de Mauriac,
déjà signalées par la victoire d'Aurélien sur Tétricus. Les modernes
ne s'accordent pas sur la position précise de ce lieu; les uns croient
que cette fameuse bataille se livra près de Méry, au diocèse de
Troyes, entre la Marne et la Seine; les autres au delà de la Marne,
près d'un village encore appelé Mauru, dans le diocèse de Châlons.
Attila, inquiet du succès d'une si importante journée, consulta ses
devins. Ils lui répondirent que les entrailles des victimes ne lui
promettaient pas la victoire, mais que le chef des ennemis y perdrait
la vie. Il se persuada que cette prédiction tomberait sur le général
romain; et comme Aétius était le principal obstacle à ses desseins, il
ne balança pas d'acheter la mort de ce grand capitaine, par la perte
d'une partie de son armée. D'ailleurs, plus impie que superstitieux,
il ne comptait pas assez sur l'infaillibilité de ses devins pour
perdre l'espérance de la victoire. Cependant, afin d'abréger le temps
du combat et de se préparer une ressource dans l'obscurité de la nuit
en cas de mauvais succès, il résolut de ne livrer bataille que quand
le jour serait fort avancé. Les deux armées étant campées en présence
l'une de l'autre, la nuit qui précéda la bataille, deux partis
très-nombreux, l'un de Franks, l'autre de Gépides, s'étant rencontrés,
se battirent avec tant d'acharnement qu'il en resta 15,000 sur la
place[235].
[235] Jusqu'ici le récit est emprunté à l'histoire du Bas-Empire
de _Le Beau_; la suite est de _Jornandès_.
Sur le terrain incliné du champ de bataille s'élevait une éminence qui
formait comme une petite montagne. Chacune des deux armées désirant
s'en emparer, parce que cette position importante devait donner un
grand avantage à qui s'en rendrait maître, les Huns et leurs alliés en
occupèrent le côté droit, et les Romains, les Wisigoths et leurs
auxiliaires, le côté gauche. Le point le plus élevé de cette hauteur
ne fut pas disputé, et demeura inoccupé. Théodoric et ses Wisigoths
tenaient l'aile droite; Aétius, la gauche avec les Romains. Ils
avaient placé au centre Sangiban, ce roi des Alains dont nous avons
parlé plus haut; et par un stratagème de guerre, ils avaient pris la
précaution d'enfermer au milieu de troupes d'une fidélité assurée
celui sur les dispositions duquel ils pouvaient le moins compter; car
celui-là se soumet sans difficulté à la nécessité de combattre, à qui
est ôtée la possibilité de fuir.
Quant à l'armée des Huns, elle fut rangée en bataille dans un ordre
contraire; Attila se plaça au centre avec les plus braves d'entre les
siens. Par cette disposition, le roi des Huns songeait principalement
à lui-même, et son but, en se plaçant ainsi au milieu de l'élite de
ses guerriers, était de se mettre à l'abri des dangers qui le
menaçaient; les peuples nombreux, les nations diverses qu'il avait
soumis à sa domination, formaient ses ailes. Entre eux tous se faisait
remarquer l'armée des Ostrogoths, commandée par Walamir, Théodemir et
Widémir, trois frères qui surpassaient en noblesse le roi même sous
les ordres duquel ils marchaient alors; car ils étaient de l'illustre
et puissante race des Amales. On y voyait aussi à la tête d'une troupe
innombrable de Gépides, Ardaric, leur roi, si brave, si fameux, et que
sa grande fidélité à Attila faisait admettre par ce dernier à ses
conseils. Le roi des Huns avait su apprécier sa sagacité; aussi lui et
Walamir, roi des Ostrogoths, étaient-ils de tous les rois qui lui
obéissaient ceux qu'il aimait le plus. Walamir était fidèle à garder
le secret, d'une parole persuasive, incapable de trahison. Ardaric
était renommé pour sa fidélité et pour sa raison. En marchant avec
Attila contre les Wisigoths leurs parents, l'un et l'autre
justifiaient assez sa confiance. La foule des autres rois, si l'on
peut ainsi parler, et les chefs des diverses nations, semblables à ses
satellites, épiaient les moindres mouvements d'Attila; et dès qu'il
leur faisait un signe du regard, chacun d'eux en silence, avec
crainte et tremblement, venait se placer devant lui, ou exécutait les
ordres qu'il en avait reçus. Cependant le roi de tous les rois,
Attila, seul veillait sur tous et pour tous.
On combattit donc pour se rendre maître de la position avantageuse
dont nous avons parlé. Attila fit marcher ses guerriers pour s'emparer
du haut de la colline; mais il fut prévenu par Thorismond et Aétius,
qui, ayant uni leurs efforts pour parvenir à son sommet, y arrivèrent
les premiers, et repoussèrent facilement les Huns, à la faveur du
point élevé qu'ils occupaient.
Alors Attila, s'apercevant que cette circonstance avait porté le
trouble dans son armée, jugea aussitôt devoir la rassurer, et lui tint
ce discours: «Après vos victoires sur tant de grandes nations, après
avoir dompté le monde, si vous tenez ferme aujourd'hui, ce serait
ineptie, je pense, que de vous stimuler par des paroles, comme des
guerriers d'un jour. De tels moyens peuvent convenir à un chef novice,
ou à une armée peu aguerrie; quant à moi, il ne m'est point permis de
rien dire, ni à vous de rien écouter de vulgaire. Car, qu'avez-vous
accoutumé, sinon de combattre? Ou bien qu'y a-t-il de plus doux pour
le brave que de se venger de sa propre main? C'est un grand présent
que nous a fait la nature, que de nous donner la faculté de rassasier
notre âme de vengeance. Marchons donc vivement à l'ennemi; ce sont
toujours les plus braves qui attaquent. N'ayez que mépris pour ce
ramas de nations discordantes; c'est signe de peur, que de s'associer
pour se défendre. Voyez! même avant l'attaque, l'épouvante déjà les
entraîne; elles cherchent les hauteurs, s'emparent des collines, et
dans leurs tardifs regrets, sur le champ de bataille, elles demandent
avec instance des remparts. Nous savons par expérience combien peu de
poids ont les armes des Romains; ils succombent, je ne dis pas aux
premières blessures, mais à la première poussière qui s'élève. Tandis
qu'ils se serrent sans ordre, et s'entrelacent pour faire la tortue,
combattez, vous, avec la supériorité de courage qui vous distingue,
et, dédaignant leurs légions, fondez sur les Alains, tombez sur les
Wisigoths. Ce sont eux qui entretiennent la guerre et qu'il nous faut
tâcher de vaincre au plus tôt. Les nerfs une fois coupés, les membres
aussitôt se laissent aller; et le corps ne peut se soutenir si on lui
arrache les os. Que votre courage grandisse, que votre fureur
ordinaire s'enflamme! Huns, voici le moment d'apprêter vos armes;
voici le moment aussi de vous montrer résolus, soit que blessés vous
demandiez la mort de votre ennemi, soit que sains et saufs vous ayez
soif de carnage. Nuls traits n'atteignent ceux qui doivent vivre,
tandis que, même dans la paix, la destinée précipite les jours de ceux
qui doivent mourir. Enfin pourquoi la fortune aurait-elle assuré les
victoires des Huns sur tant de peuples, sinon parce qu'elle les
destinait aux joies de cette bataille? Et encore, qui a ouvert à nos
ancêtres le chemin des Palus-Méotides, fermé et ignoré pendant tant de
siècles? Qui faisait fuir des peuples armés devant des hommes qui ne
l'étaient pas? Non, cette multitude rassemblée à la hâte ne pourra pas
même soutenir la vue des Huns. L'événement ne me démentira pas; c'est
ici le champ de bataille qui nous avait été promis par tant d'heureux
succès. Le premier je lancerai mes traits à l'ennemi. Que si quelqu'un
pouvait rester oisif quand Attila combattra, il est mort.» Enflammés
par ces paroles, tous se précipitent au combat.
Quelque effrayant que fût l'état des choses, néanmoins la présence du
roi rassurait ceux qui auraient pu hésiter. On en vint aux mains;
bataille terrible, complexe, furieuse, opiniâtre, et comme on n'en
avait jamais vu de pareille nulle part. De tels exploits y furent
faits, à ce que l'on rapporte, que le brave qui se trouva privé de ce
merveilleux spectacle ne put rien voir de semblable pendant sa vie;
car s'il faut en croire les vieillards, un petit ruisseau de cette
plaine, qui coule dans un lit peu profond, s'enfla tellement, non par
la pluie, comme il lui arrivait quelquefois, mais par le sang des
mourants, que grossi outre mesure par ces flots d'une nouvelle espèce,
il devint un torrent impétueux qui roula du sang; en sorte que les
blessés, qu'amena sur ses bords une soif ardente, y puisèrent une eau
mêlée de débris humains, et se virent forcés, par une déplorable
nécessité, de souiller leurs lèvres du sang que venaient de répandre
ceux que le fer avait frappés. Pendant que le roi Théodoric parcourait
son armée pour l'encourager, son cheval se renversa; et les siens
l'ayant foulé aux pieds, il perdit la vie, déjà dans un âge avancé.
D'autres disent qu'il tomba percé d'un trait lancé par Andax du côté
des Ostrogoths, qui se trouvaient alors sous les ordres d'Attila. Ce
fut l'accomplissement de la prédiction faite au roi des Huns peu de
temps avant par ses devins. Alors les Wisigoths, se séparant des
Alains, fondent sur les bandes des Huns; et peut-être Attila lui-même
serait-il tombé sous leurs coups, s'il n'eût prudemment pris la fuite
sans les attendre, et ne se fût tout d'abord renfermé, lui et les
siens, dans son camp, qu'il avait retranché avec des chariots.
Ce fut derrière cette frêle barrière que cherchèrent un refuge contre
la mort ceux-là devant qui naguère ne pouvaient tenir les remparts les
plus forts. Thorismond, fils du roi Théodoric, et le même qui s'était
emparé le premier de la colline et en avait chassé les Huns, croyant
retourner au milieu des siens, vint donner à son insu, et trompé par
l'obscurité de la nuit, contre les chariots des ennemis; et, tandis
qu'il combattait bravement, quelqu'un le blessa à la tête et le jeta à
bas de son cheval; mais les siens, qui veillaient sur lui, le
sauvèrent, et il se retira du combat. Aétius, de son côté, s'étant
également égaré dans la confusion de cette nuit, errait au milieu des
ennemis, tremblant qu'il ne fût arrivé malheur aux Goths. A la fin il
retrouva le camp des alliés, après l'avoir longtemps cherché, et passa
le reste de la nuit à faire la garde derrière un rempart de boucliers.
Le lendemain, dès qu'il fut jour, voyant les champs couverts de
cadavres, et les Huns qui n'osaient sortir de leur camp, convaincus
d'ailleurs qu'il fallait qu'Attila eût éprouvé une grande perte pour
avoir abandonné le champ de bataille, Aétius et ses alliés ne
doutèrent plus que la victoire ne fût à eux. Toutefois, même après sa
défaite, le roi des Huns gardait une contenance fière; et faisant
sonner ses trompettes au milieu du cliquetis des armes, il menaçait de
revenir à la charge. Tel un lion, pressé par les épieux des chasseurs,
rôde à l'entrée de sa caverne: il n'ose pas s'élancer sur eux, et
pourtant il ne cesse d'épouvanter les lieux d'alentour de ses
rugissements; tel ce roi belliqueux, tout assiégé qu'il était, faisait
encore trembler ses vainqueurs. Aussi les Goths et les Romains
s'assemblèrent-ils pour délibérer sur ce qu'ils feraient d'Attila
vaincu; et comme on savait qu'il lui restait peu de vivres, et que
d'ailleurs ses archers, postés derrière les retranchements du camp, en
défendaient incessamment l'abord à coups de flèches, il fut convenu
qu'on le lasserait en le tenant bloqué. On rapporte que dans cette
situation désespérée, le roi des Huns, toujours grand, surtout dans le
danger, fit dresser un bûcher formé de selles de chevaux, prêt à se
précipiter dans les flammes si les ennemis forçaient son camp; soit
pour que nul ne pût se glorifier de l'avoir frappé, soit pour ne pas
tomber, lui le maître des nations, au pouvoir d'ennemis si
redoutables.
Durant le répit que donna ce siége, les Wisigoths et les fils de
Théodoric s'enquirent les uns de leur roi, les autres de leur père,
étonnés de son absence au milieu du bonheur qui venait de leur
arriver. L'ayant cherché longtemps, selon la coutume des braves, ils
le trouvèrent enfin sous un épais monceau de cadavres, et après
l'avoir honoré par leurs chants, ils l'emportèrent sous les yeux des
ennemis. Vous eussiez vu alors des bandes de Goths, aux voix rudes et
discordantes, s'occuper des soins pieux des funérailles, au milieu des
fureurs d'une guerre qui n'étaient pas encore éteintes. Les larmes
coulaient, mais de celles que savent répandre les braves. Pour nous
était la perte, mais les Huns témoignaient combien elle était
glorieuse; et c'était, il semble, une assez grande humiliation pour
leur orgueil, de voir, malgré leur présence, emporter avec ses
insignes le corps d'un si grand roi. Avant d'avoir fini de rendre les
derniers devoirs à Théodoric, les Goths, au bruit des armes,
proclamèrent roi le vaillant et glorieux Thorismond; et celui-ci
acheva les obsèques de son père bien-aimé, comme il convenait à un
fils. Après l'accomplissement de ces choses, emporté par la douleur de
sa perte et par l'impétuosité de son courage, Thorismond brûlait de
venger la mort de son père sur ce qui restait de Huns. Il consulta le
patrice Aétius, à cause de son âge et de sa prudence consommée, pour
savoir ce qu'il fallait qu'il fît dans cette conjoncture. Mais
celui-ci, craignant qu'une fois les Huns écrasés, les Goths ne
tombassent sur l'empire romain, le décida par ses conseils à retourner
dans ses foyers, et à se saisir du trône que son père venait de
laisser, de peur que ses frères, s'emparant du trésor royal, ne se
rendissent maîtres du royaume des Wisigoths et qu'il n'eût ensuite à
soutenir contre les siens une guerre sérieuse et, qui pis est,
malheureuse. Thorismond reçut ce conseil sans se douter de la
duplicité qui l'avait dicté; il y vit plutôt de la sollicitude pour
ses intérêts, et laissant là les Huns, il partit pour la Gaule. Voilà
comme en s'abandonnant aux soupçons, la fragilité humaine se laisse
enlever l'occasion de faire de grandes choses.
On rapporte que dans cette fameuse bataille, que se livrèrent les plus
vaillantes nations, il périt des deux côtés cent soixante-deux mille
hommes, sans compter quatre-vingt-dix mille Gépides et Franks qui,
avant l'action principale, tombèrent sous les coups qu'ils se
portèrent mutuellement dans une rencontre nocturne, les Franks
combattant pour les Romains, et les Gépides pour les Huns.
En apprenant le départ des Goths, Attila, comme il arrive
ordinairement dans les événements imprévus, sentit redoubler sa
défiance, pensant que ses ennemis lui tendaient un piége, et se tint
longtemps renfermé dans son camp. Mais à la fin, détrompé par le long
silence qui avait succédé à leur retraite, son courage se releva
jusqu'à s'attribuer la victoire; il fit éclater une vaine joie, et les
pensées du puissant roi se reportèrent aux anciennes prédictions.
Quant à Thorismond, élevé subitement à la dignité royale dès la mort
de son père dans les champs Catalauniques, où il venait de combattre,
il fit son entrée dans Toulouse; et là, quelque joie que lui
témoignassent ses frères et les premiers de la nation, il fit paraître
de son côté tant de modération dans les commencements, que personne ne
lui disputa la succession au trône de son père.
Attila, profitant de l'occasion que lui offrait la retraite des
Wisigoths, et rassuré sur l'avenir en voyant, comme il l'avait souvent
souhaité, la ligue des ennemis dissoute, marcha aussitôt à la conquête
de l'Italie.
JORNANDÈS, _Histoire des Goths_.
SAINT AIGNAN.
Attila, roi des Huns, étant parti de Metz et ayant ravagé les villes
de la Gaule, vint assiéger Orléans, et essaya de s'en emparer en
renversant les murailles par le choc puissant du bélier. En ce
temps-là, cette ville avait pour évêque le bienheureux Aignan, homme
d'une grande sagesse et très-saint, dont les actions vertueuses ont
été fidèlement conservées parmi nous. Comme les assiégés demandaient à
grands cris à leur évêque ce qu'ils devaient faire, Aignan mettant
toute sa confiance en Dieu, les engagea à se prosterner tous pour
adresser leurs prières et leurs larmes à Dieu, et demander le secours
du Seigneur toujours présent dans les malheurs. Ceux-ci s'étant mis en
prières, selon son conseil, l'évêque leur dit: «Regardez du haut des
murs de la ville si la miséricorde de Dieu vient à notre secours.» Car
il espérait, grâce à Dieu, voir arriver Aétius, que, prévoyant
l'avenir, il avait été trouver à Arles. Mais, regardant du haut des
murs, ils ne virent personne, et l'évêque leur dit: «Priez avec
ferveur, car Dieu vous délivrera aujourd'hui.» Ils se mirent à prier,
et il leur dit: «Regardez une seconde fois.» Et ayant regardé, ils ne
virent personne qui vînt à leur secours. Il leur dit pour la troisième
fois: «Si vous le suppliez sincèrement, Dieu vous secourra bientôt.»
Et ils imploraient la miséricorde du Seigneur avec de grands
gémissements et de grandes lamentations. Leur prière achevée, ils
vont, sur l'ordre du vieillard, regarder pour la troisième fois du
haut des murs, et ils aperçoivent de loin comme un nuage qui s'élevait
de terre. Ils le dirent à l'évêque, qui leur dit: «C'est le secours de
Dieu.» Cependant les murs, ébranlés déjà sous les coups du bélier,
allaient s'écrouler, lorsque voilà Aétius qui arrive, voilà
Théodoric, roi des Goths, et Thorismond son fils, qui accourent vers
la ville avec leurs armées, repoussant l'ennemi et le mettant en
déroute.
GRÉGOIRE DE TOURS, _Histoire ecclésiastique des Franks_, livre II.
Saint Grégoire de Tours, né en Auvergne vers 540, mort vers 595,
fut élu évêque de Tours en 577. Il joua un rôle important et
résista à Chilpéric et à Frédégonde dans quelques circonstances.
Son histoire s'étend de 417 à 591; c'est un document précieux pour
l'histoire de nos origines.
VIE DE SAINTE GENEVIÈVE.
Sainte Geneviève naquit vers l'an 422, à Nanterre, près de Paris. Elle
avait sept ans environ, lorsque saint Germain, évêque d'Auxerre, et
saint Loup, évêque de Troyes, passèrent à Nanterre en allant en
Angleterre, pour y combattre l'hérésie pélagienne[236]. A leur
arrivée, une foule de gens, attirés par la réputation de leur
sainteté, s'assembla autour d'eux pour recevoir leur bénédiction.
Geneviève y alla avec les autres, conduite par son père et sa mère;
mais saint Germain, par un instinct de l'esprit de Dieu, la discerna
au milieu de la foule, et l'ayant fait approcher, il dit à son père et
à sa mère que cette petite fille serait grande devant Dieu, et que son
exemple attirerait à lui plusieurs personnes. Il demanda ensuite à
Geneviève si elle voulait se consacrer à J.-C. comme son épouse. Elle
lui répondit que c'était tout son désir; et il l'amena à l'église, où
il lui tint la main sur la tête pendant le temps de la prière.