Majorien, lui aussi, a dompté des monstres. Du sommet de la tête au
front descend leur blonde chevelure, tandis que la nuque reste à
découvert; dans leurs yeux mêlés de vert et de blanc, roule une
prunelle couleur d'eau; leur visage sans barbe n'offre que des
moustaches arrangées avec le peigne. Des habits étroits tiennent
serrés les membres vigoureux de ces guerriers d'une haute stature; de
courtes tuniques laissent paraître leurs jarrets; un large baudrier
presse leurs flancs aplatis. Lancer au travers des airs la rapide
francisque, mesurer de l'œil l'endroit qu'ils sont sûrs de frapper,
imprimer à leurs boucliers un mouvement circulaire, c'est un jeu pour
eux, aussi bien que de devancer leurs piques par l'agilité de leurs
sauts, et d'atteindre l'ennemi avant elles. Dès leurs tendres années,
ils sont passionnés pour les combats. Si le nombre de leurs ennemis ou
le désavantage de la position les fait succomber, la mort seule peut
les abattre, jamais la crainte. Ils restent invincibles, et leur
courage semble leur survivre au delà même de la vie. Tels sont les
hommes que Majorien a mis en fuite.
SIDOINE APOLLINAIRE, _Panégyrique de Majorien_, traduction de MM.
Grégoire et Collombet.
LES HUNS ET LES ALAINS.
375.
Les Huns sont à peine mentionnés dans les annales, et seulement comme
une race sauvage répandue au delà des Palus-Méotides, sur les bords de
la mer Glaciale, et d'une férocité qui passe l'imagination. Dès la
naissance des enfants mâles, les Huns leur sillonnent les joues de
profondes cicatrices, afin d'y détruire tout germe de duvet. Ces
rejetons croissent et vieillissent imberbes, sous l'aspect hideux et
dégradé des eunuques. Mais ils ont tout le corps trapu, les membres
robustes, la tête volumineuse; et un excessif développement de carrure
donne à leur conformation quelque chose de surnaturel. On dirait des
animaux bipèdes plutôt que des êtres humains, ou de ces bizarres
figures que le caprice de l'art place en saillie sur les corniches
d'un pont. Des habitudes voisines de la brute répondent à cet
extérieur repoussant. Les Huns ne cuisent ni n'assaisonnent ce qu'ils
mangent, et se contentent pour aliments de racines sauvages, ou de la
chair du premier animal venu, qu'ils font mortifier quelque temps, sur
le cheval, entre leurs cuisses. Aucun toit ne les abrite. Les maisons
chez eux ne sont d'usage journalier non plus que les tombeaux; on n'y
trouverait pas même une chaumière. Ils vivent au milieu des bois et
des montagnes, endurcis contre la faim, la soif et le froid. En voyage
même, ils ne traversent pas le seuil d'une habitation sans nécessité
absolue, et ne s'y croient jamais en sûreté. Ils se font, de toile ou
de peaux de rat des bois cousues ensemble, une espèce de tunique, qui
leur sert pour toute occasion, et ne quittent ce vêtement, une fois
qu'ils y ont passé la tête, que lorsqu'il tombe par lambeaux. Ils se
coiffent de chapeaux à bords rabattus, et entourent de peaux de
chèvre leurs jambes velues; chaussure qui gêne la marche et les rend
peu propres à combattre à pied. Mais on les dirait cloués sur leurs
chevaux, qui sont laidement mais vigoureusement conformés. C'est sur
leur dos que les Huns vaquent à toute espèce de soin, assis
quelquefois à la manière des femmes. A cheval jour et nuit, c'est de
là qu'ils vendent et qu'ils achètent. Ils ne mettent pied à terre
ni pour boire, ni pour manger, ni pour dormir, ce qu'ils font
inclinés sur le maigre cou de leur monture, où ils rêvent tout à
leur aise. C'est encore à cheval qu'ils délibèrent des intérêts de la
communauté. L'autorité d'un roi leur est inconnue; mais ils suivent
tumultuairement le chef qui les mène au combat. Attaqués eux-mêmes,
ils se partagent par bandes, et fondent sur l'ennemi en poussant des
cris effroyables. Groupés ou dispersés, ils chargent ou fuient avec la
promptitude de l'éclair, et sèment en courant le trépas. Aussi leur
tactique, par sa mobilité même, est impuissante contre un rempart ou
un camp retranché. Mais ce qui fait d'eux les plus redoutables
guerriers de la terre, c'est qu'également sûrs de leurs coups de loin,
et prodigues de leur vie dans le corps à corps, ils savent de plus au
moment où leur adversaire, cavalier ou piéton, suit des yeux les
évolutions de leur épée, l'enlacer dans une courroie qui paralyse tous
ses mouvements. Leurs traits sont armés, en guise de fer, d'un os
pointu, qu'ils y adaptent avec une adresse merveilleuse. Aucun d'eux
ne laboure la terre ni ne touche une charrue. Tous errent indéfiniment
dans l'espace, sans toit, sans foyer, sans police, étrangers à toute
habitude fixe, ou plutôt paraissant toujours fuir, à l'aide de
chariots où ils ont pris domicile, où la femme s'occupe à façonner le
hideux vêtement de son mari, enfante, et nourrit sa progéniture
jusqu'à l'âge de puberté. Nul d'entre eux, conçu, mis au monde, et
élevé en autant de lieux différents, ne peut répondre à la question:
d'où êtes-vous? Inconstants et perfides dans les conventions, les Huns
tournent à la moindre lueur d'avantage; en général, ils font toute
chose par emportement, et n'ont pas plus que les brutes le sentiment
de ce qui est honnête ou déshonnête. Leur langage même est captieux et
énigmatique. Ils n'adorent rien, ne croient à rien, et n'ont de culte
que pour l'or. Leur humeur est changeante et irritable, au point
qu'une association entre eux, dans le cours d'une même journée va se
rompre sans provocation et se renouer sans médiateur. A force de tuer
et de piller de proche en proche, cette race indomptée, par le seul
instinct du brigandage, fut amenée sur les frontières des Alains, qui
sont les anciens Massagètes. Puisque l'occasion s'en présente, il est
bon de dire aussi quelques mots sur l'origine de ce peuple et sa
situation géographique.
L'Ister, grossi de nombreux affluents, traverse tout le pays des
Sarmates, qui s'étend jusqu'au Tanaïs, limite naturelle de l'Europe et
de l'Asie. Au delà de ce dernier fleuve, au milieu des solitudes sans
terme de la Scythie, habitent les Alains, qui doivent leur nom à leurs
montagnes, et l'ont, comme les Perses, imposé par la victoire à leurs
voisins. De ce nombre sont les Neures, peuplade enfoncée dans les
terres, bornée par de hautes montagnes incessamment battues par
l'Aquilon, et que le froid rend inaccessibles; plus loin les Budins et
les Gélons, race féroce et belliqueuse, qui arrache la peau à ses
ennemis vaincus pour s'en faire des vêtements ou des housses de
cheval; les Agathyrses, voisins des Gélons, qui se chamarrent le corps
de couleur bleue, et en teignent jusqu'à leur chevelure, marquant le
degré de distinction des individus par le nombre et les nuances plus
ou moins foncées de ces taches. Viennent ensuite les Mélanchlènes et
les Anthropophages, nourris, dit-on, de chair humaine; détestable
coutume qui éloigne leurs voisins, et forme le désert autour d'eux.
C'est pour cette cause que ces vastes régions, qui s'étendent au
nord-est jusqu'au pays des Sères, ne sont que de vastes solitudes. Il
y a aussi les Alains orientaux, voisins du territoire des Amazones,
dont les innombrables et populeuses tribus pénètrent, m'a-t-on dit,
jusqu'à cette contrée centrale de l'Asie où coule le Gange, fleuve qui
sépare en deux les Indes, et court s'absorber dans l'Océan Austral.
Distribués sur deux continents, tous ces peuples, dont je m'abstiens
d'énumérer les dénominations diverses, bien que séparés par d'immenses
espaces où s'écoule leur existence vagabonde, ont fini par se
confondre sous le nom générique d'Alains. Ils n'ont point de maisons,
point d'agriculture, ne se nourrissent que de viande et surtout de
lait, et, à l'aide de chariots couverts en écorce, changent de place
incessamment au travers de plaines sans fin. Arrivent-ils en un lieu
propre à la pâture, ils rangent leurs chariots en cercle, et prennent
leur sauvage repas. Ils rechargent, aussitôt le pâturage épuisé, et
remettent en mouvement ces cités roulantes, où les couples s'unissent,
où les enfants naissent et sont élevés, où s'accomplissent, en un mot,
pour ces peuples tous les actes de la vie. Ils sont chez eux, en
quelque lieu que le sort les pousse, chassant toujours devant eux des
troupeaux de gros et de menu bétail, mais prenant un soin particulier
de la race du cheval. Dans ces contrées l'herbe se renouvelle sans
cesse, et les campagnes sont couvertes d'arbres à fruit; aussi cette
population nomade trouve-t-elle à chaque halte la subsistance de
l'homme et des bêtes. C'est l'effet de l'humidité du sol et du grand
nombre de cours d'eau qui l'arrosent. Les enfants ou les femmes
s'occupent, au dedans et autour des chariots, des soins qui n'exigent
pas de force corporelle. Mais les hommes faits, rompus dès l'enfance à
l'équitation, regardent comme un déshonneur de se tenir sur leurs
pieds. La guerre n'a pas de condition dont ils n'aient fait un
rigoureux apprentissage; aussi sont-ils excellents soldats. Si les
Perses sont guerriers par essence, c'est que le sang scythe
originairement a coulé dans leurs veines.
Les Alains sont généralement beaux et de belle taille, et leurs
cheveux tirent sur le blond. Leur regard est plutôt martial que
féroce. Pour la rapidité de l'attaque et l'humeur belliqueuse, ils ne
cèdent en rien aux Huns. Mais ils sont plus civilisés dans leur
manière de s'habiller et de se nourrir. Les rives du Bosphore
Cimmérien et des Palus-Méotides sont le théâtre ordinaire de leurs
courses et de leurs chasses, qu'ils poussent quelquefois jusqu'en
Arménie et en Médie. Cette jouissance que les esprits doux et
paisibles trouvent dans le repos, ils la placent, eux, dans les périls
et dans la guerre. Le suprême bonheur, à leurs yeux, est de laisser sa
vie sur un champ de bataille. Mourir de vieillesse ou par accident est
un opprobre pour lequel il n'est pas assez d'outrages. Tuer un homme
est un héroïsme pour lequel ils n'ont pas assez d'éloges. Le plus
glorieux des trophées est la chevelure d'un ennemi servant de
caparaçon au cheval du vainqueur. La religion chez eux n'a ni temple
ni édifice consacré, pas même une chapelle de chaume. Un glaive nu,
fiché en terre, devient l'emblème de Mars; c'est la divinité suprême,
et l'autel de leur dévotion barbare. Ils ont un mode singulier de
divination: c'est de réunir en faisceau des baguettes d'osier, qu'ils
ont soin de choisir droites; et, en les séparant ensuite à certain
jour marqué, ils y trouvent, à l'aide de quelque pratique de magie,
une manifestation de l'avenir. L'esclavage est inconnu parmi eux. Tous
sont nés de sang libre. Ils choisissent encore aujourd'hui pour chefs
les guerriers reconnus les plus braves et les plus habiles.
AMMIEN MARCELLIN, livre XXXI.
LES HUNS.
Si l'on consulte l'antiquité, voici ce qu'on apprend sur l'origine des
Huns. Filimer, fils de Gandaric le Grand et roi des Goths, le
cinquième de ceux qui les avaient gouvernés depuis leur sortie de
l'île Scanzia, étant entré sur les terres de la Scythie à la tête de
sa nation, comme nous l'avons dit, trouva parmi son peuple certaines
sorcières que, dans la langue de ses pères, il appelle lui-même
Aliorumnes. La défiance qu'elles lui inspiraient les lui fit chasser
du milieu des siens; et, les ayant poursuivies loin de son armée, il
les refoula dans une terre solitaire. Les esprits immondes qui
erraient par le désert les ayant vues, s'accouplèrent à elles, se
mêlant à leurs embrassements, et donnèrent le jour à cette race la
plus farouche de toutes. Elle se tint d'abord parmi les marais,
rabougrie, noire, chétive: à peine appartenait-elle à l'espèce
humaine, à peine sa langue ressemblait-elle à la langue des hommes.
Telle était l'origine de ces Huns, qui arrivèrent sur les frontières
des Goths. Leur féroce nation, comme l'historien Priscus le rapporte,
demeura d'abord sur le rivage ultérieur du Palus-Méotide[227], faisant
son unique occupation de la chasse, jusqu'à ce que, s'étant
multipliée, elle portât le trouble chez les peuples voisins par ses
fraudes et ses rapines. Des chasseurs d'entre les Huns étant, selon
leur coutume, en quête du gibier sur le rivage ultérieur du
Palus-Méotide, virent tout à coup une biche se présenter devant eux.
Elle entra dans le marais, et, tantôt s'avançant, tantôt s'arrêtant,
elle semblait leur indiquer un chemin. Les chasseurs la suivirent, et
traversèrent à pied le Palus-Méotide, qu'ils imaginaient aussi peu
guéable que la mer; et puis quand la terre de Scythie, qu'ils
ignoraient, leur apparut, soudain la biche disparut. Ces esprits dont
les Huns sont descendus machinèrent cela, je crois, en haine des
Scythes. Les Huns, qui ne se doutaient nullement qu'il y eût un autre
monde au delà du Palus-Méotide, furent saisis d'étonnement à la vue de
la terre de Scythie; et comme ils ont de la sagacité, il leur sembla
voir une protection surnaturelle dans la révélation de ce chemin que
peut-être personne n'avait connu jusqu'alors. Ils retournent auprès
des leurs, racontent ce qui s'est passé, vantent la Scythie, tant
qu'enfin ils persuadent leur nation de les suivre, et se mettent en
marche tous ensemble vers ces contrées, par le chemin que la biche
leur a montré. Tous les Scythes qui tombèrent dans leurs mains dès
leur arrivée, ils les immolèrent à la victoire; le reste fut vaincu et
subjugué. A peine en effet eurent-ils passé cet immense marais, qu'ils
entraînèrent comme un tourbillon les Alipzures, les Alcidzures, les
Itamares, les Tuncasses et les Boïsques qui demeuraient sur cette côte
de la Scythie. Ils soumirent également par des attaques réitérées les
Alains, leurs égaux dans les combats, mais ayant plus de douceur dans
les traits et dans la manière de vivre. Aussi bien ceux-là même qui
peut-être auraient pu résister à leurs armes ne pouvaient soutenir la
vue de leurs effroyables visages, et s'enfuyaient à leur aspect,
saisis d'une mortelle épouvante. En effet, leur teint est d'une
horrible noirceur; leur face est plutôt, si l'on peut parler ainsi,
une masse informe de chair, qu'un visage; et ils ont moins des yeux
que des trous. Leur assurance et leur courage se trahissent dans leur
terrible regard. Ils exercent leur cruauté jusque sur leurs enfants
dès le premier jour de leur naissance; car, à l'aide du fer, ils
taillent les joues des mâles, afin qu'avant de sucer le lait ils
soient forcés de s'accoutumer aux blessures. Aussi vieillissent-ils
sans barbe après une adolescence sans beauté, parce que les cicatrices
que le fer laisse sur leur visage y étouffent le poil à l'âge où il
sied si bien. Ils sont petits, mais déliés; libres dans leurs
mouvements, et pleins d'agilité pour monter à cheval; les épaules
larges; toujours armés de l'arc et prêts à lancer la flèche; le port
assuré, la tête, toujours dressée d'orgueil; sous la figure de l'homme
ils vivent avec la cruauté des bêtes féroces.
JORNANDÈS, _Histoire des Goths_, ch. 24, trad. de M. Fournier de
Moujan.
Jornandès était Goth et devint évêque de Ravenne vers 552. Son
histoire des Goths est un abrégé de l'histoire de Cassiodore, qui
est malheureusement perdue.
[227] La mer d'Azof.
PORTRAIT D'ATTILA.
Cet homme était venu au monde pour ébranler sa nation et pour faire
trembler la terre. Par je ne sais quelle fatalité, des bruits
formidables le devançaient et semaient partout l'épouvante. Il était
fier dans sa démarche, promenant ses regards tout autour de lui;
l'orgueil de sa puissance se révélait jusque dans les mouvements de
son corps. Aimant les batailles, mais se maîtrisant dans l'action,
excellent dans le conseil, se laissant fléchir aux prières, bon quand
il avait une fois accordé sa protection. Sa taille était courte, sa
poitrine large, sa tête forte. De petits yeux, la barbe clair-semée,
les cheveux grisonnants, le nez écrasé, le teint noirâtre, il
reproduisait tous les traits de sa race. Bien que naturellement sa
confiance en lui-même fût grande et ne l'abandonnât jamais, elle
s'était encore accrue par la découverte du glaive de Mars, ce glaive
pour lequel les rois des Scythes avaient toujours eu de la vénération.
Voici, au rapport de Priscus, comment se fit cette découverte. «Un
pâtre, dit-il, voyant boiter une génisse de son troupeau, et ne
pouvant imaginer ce qui l'avait ainsi blessée, se mit à suivre avec
sollicitude la trace de son sang. Il vint jusqu'au glaive sur lequel
la génisse en broutant avait mis le pied sans le voir, et l'ayant tiré
de la terre, il l'apporta à Attila. Celui-ci, fier de ce don, pensa,
car il était ambitieux, qu'il était appelé à être le maître du monde,
et que le glaive de Mars lui mettait aux mains le sort des batailles.»
JORNANDÈS, _Histoire des Goths_, trad. de M. Fournier de Moujan.
INVASION D'ATTILA EN GAULE.
451.
L'armée d'Attila était de 500,000 hommes, quelques auteurs disent de
700,000. Il traînait à sa suite tous les Barbares du Nord: c'étaient
avec les Huns, les Ruges, les Gépides, les Hérules, les Turcilinges,
les Bellonotes, les Gélons, les Neures, les Burgondes et les
Ostrogoths. Dans la marche, se joignirent à lui les Suèves, les
Marcomans, les Quades, les Thuringiens. Chacun de ces peuples avait
son roi; mais tous ces princes tremblaient devant Attila, dont ils
étaient les vassaux ou plutôt les esclaves. Il y en avait deux
qu'Attila distinguait dans cette foule de rois: Ardaric, roi des
Gépides; l'autre était Walamir, roi des Ostrogoths.
Les anciens auteurs ne nous apprennent rien de clair ni de précis, sur
la route que tint Attila jusqu'à son entrée dans la Gaule. Les
sentiments des modernes sont partagés sur ce sujet. Les uns lui font
traverser la Germanie, par le centre, pour arriver à Cologne. Les
autres le conduisent le long du Danube, pour lui faire passer le Rhin
auprès du lac de Constance. Ce dernier sentiment me paraît aussi le
plus vraisemblable[228]. Le voisinage du fleuve, la commodité de la
voie romaine, la facilité des convois qu'il pouvait tirer de la
Mésie[229] et de la Pannonie[230] et qui remontaient le Danube à la
suite de son armée, devaient lui faire préférer cette route à celle de
l'intérieur de la Germanie, encore couverte de vastes forêts, et
presque impraticable à une innombrable cavalerie. De plus, Procope
rapporte qu'Attila détruisit, en passant, les forts que les empereurs
avaient élevés sur les bords du Danube; et Paul Diacre nous représente
les Burgondes disputant au roi des Huns le passage du Rhin. Je
croirais même que l'armée, divisée en deux corps, côtoyait le Danube,
le fleuve entre deux. L'un de ces corps entraînait sur son passage les
nations germaniques, attirées par l'espérance du pillage, tandis que
l'autre, ravageant la Mésie et la Pannonie, détruisait les forts, qui
ne consistaient pour la plupart qu'en une tour garnie de quelques
soldats. Toute l'armée dut se réunir aux sources du Danube, et passer
le Rhin près de Bâle, où le voisinage de la forêt Hercynienne
facilitait la construction des barques et des canots.
[228] Je crois qu'il serait plus exact de dire que les Huns et
leurs alliés occupaient tout le pays situé sur les bords du Rhin,
depuis Mayence jusqu'à Bâle, lorsqu'ils franchirent ce fleuve
pour pénétrer dans les Gaules. (_Note de Saint-Martin._)
[229] Serbie et Bulgarie.
[230] Hongrie occidentale.
Les Franks, qui habitaient au delà du Rhin vers les bords du Necker,
se joignirent à l'armée d'Attila, et ceux qui tenaient dans la Gaule
le parti de Clodebaud[231], vinrent bientôt se rendre auprès de ce
prince, qu'ils voulaient placer sur le trône. Mais les Burgondes
entreprirent d'arrêter le torrent, qui venait inonder l'Occident, et
de défendre le passage du Rhin. Leur hardiesse ne fut pas heureuse;
ils furent repoussés et taillés en pièces. Les Huns achevèrent de
détruire dans ces contrées ce qui avait échappé aux ravages des
Vandales, des Suèves et des Alains. Ce fut alors que la ville des
Rauraques, celles de Vindonissa et d'Argentovaria furent entièrement
renversées. Leurs ruines ont donné naissance à Bâle, à Windisch et à
Colmar, bâties dans leur voisinage. Attila, côtoyant les bords du
Rhin, traversa la Germanie supérieure, aujourd'hui l'Alsace:
Strasbourg, Spire, Worms, ne s'étaient point encore relevées depuis
les invasions précédentes. Il pilla et saccagea Mayence; il vint
assiéger Metz. La force des remparts, qui résistaient à toutes les
attaques, ayant rebuté ses troupes, il se retira à Scarpona,
forteresse à 14 milles de Metz, et envoya de là des détachements qui
prirent et brûlèrent Toul et Dieuze. Cependant les murs de Metz, qui
avaient été ébranlés par les machines, étant tombés d'eux-mêmes, les
Huns accoururent, y entrèrent le 7 d'avril veille de Pâques,
égorgèrent un grand nombre d'habitants de tout âge et de tout sexe,
emmenèrent les autres avec l'évêque, et mirent le feu à la ville, qui
fut réduite en cendres à l'exception d'une chapelle de saint Étienne.
[231] Compétiteur de Mérovée, réfugié à la cour d'Attila. Son
existence est cependant douteuse.
Il n'est pas possible de suivre par ordre les courses des Huns. On
sait seulement que ces vastes contrées comprises entre le Rhin, la
Seine, la Marne et la Moselle ressentirent toute la fureur de ces
peuples féroces. Comme Attila s'annonçait pour l'ami et l'allié des
Romains, et qu'il publiait que son dessein était d'établir Clodebaud
roi des Franks, et d'aller ensuite combattre les Wisigoths au delà de
la Loire, plusieurs villes romaines lui ouvrirent d'abord leurs
portes. Les violences qu'elles éprouvèrent ayant répandu la terreur,
les autres essayèrent de se défendre. Mais nul rempart ne pouvait
tenir contre ce déluge de Barbares. Tongres, Reims, Arras et la
capitale du Vermandois, furent emportées de force. Trèves, autrefois
la plus florissante ville des Gaules, mais la plus malheureuse dans ce
siècle d'invasions et de ravages, fut saccagée pour la cinquième fois.
Les partis ennemis, dont chacun formait une armée, dispersés dans les
campagnes, portaient de toutes parts le fer et le feu. Ce fut dans une
de ces courses que Childéric, fils de Mérovée, fut enlevé avec la
reine sa mère, et délivré aussitôt par la valeur d'un seigneur frank,
nommé Viomade.
Attila s'avançait vers la Loire; les habitants de Paris prirent
l'alarme et allaient abandonner leur ville, si sainte Geneviève ne les
eût rassurés en leur promettant de la part de Dieu, que les Barbares
n'approcheraient pas de leur territoire. Cette prophétie fut vérifiée
par l'événement. Attila ayant passé la Seine dans un autre endroit,
alla mettre le siége devant Orléans.
Sur la nouvelle de la marche d'Attila vers la Gaule, Aétius avait
passé les Alpes, et s'était rendu à Arles avec peu de troupes. Il
comptait sur celles qu'il trouverait dans la province, et
principalement sur le secours des Wisigoths, que l'intérêt commun
devait réunir avec les Romains. Mais lorsqu'il apprit que Théodoric,
trompé par les fausses protestations d'Attila, ne faisait aucun
mouvement pour s'opposer aux progrès du prince barbare, il lui dépêcha
Avitus, afin de le tirer de cette fausse sécurité. Avitus, accoutumé à
traiter avec Théodoric, dont il avait gagné l'estime, lui représenta
que son inaction lui serait funeste; qu'Attila ne cherchait qu'à
diviser les Romains et les Wisigoths, pour les accabler plus
facilement. Il lui mit sous les yeux la lettre d'Attila à
Valentinien[232]. Convaincu de la mauvaise foi d'Attila, Théodoric
répondit que les victoires de ce conquérant sanguinaire ne
l'effrayaient pas; que la Providence divine avait fixé un terme à tous
les succès criminels, et qu'Attila le trouverait dans le courage des
Wisigoths.
[232] Attila, avant de commencer son invasion, avait écrit à
Valentinien et à Théodoric. Au premier il disait qu'il n'en
voulait qu'aux Wisigoths; à Théodoric, qu'il n'en voulait qu'aux
Romains.