une idée naïve de ce que l'on faisait et de ce que l'on souffrait
pendant les invasions. L'évêque Pancratien prit la parole: «Vous
voyez, mes frères, dit-il, comme l'Espagne est ravagée par les
barbares. Ils ruinent les églises, tuent les serviteurs de Dieu,
profanent la mémoire des saints, leurs os, leurs sépulcres, les
cimetières..................... Mettez devant les yeux de notre
troupeau l'exemple de notre constance, en souffrant pour Jésus-Christ
quelque partie des tourments qu'il a soufferts pour nous.» Alors
Pancratien fit la profession de foi de l'Église catholique, et à
chaque article les évêques répondaient: _Nous le croyons_. «Ainsi, que
ferons-nous maintenant des reliques des saints?» dit Pancratien.
Clipand de Coïmbre dit: «Que chacun fasse selon l'occasion; les
barbares sont chez nous, et pressent Lisbonne; ils tiennent Merida; au
premier jour ils viendront sur nous. Que chacun s'en aille chez soi;
qu'il console les fidèles; qu'il cache doucement les corps des saints,
et nous envoie la relation des lieux ou des cavernes où on les aura
mis, de peur qu'il ne les oublie avec le temps.» Pancratien dit:
«Allez en paix. Notre frère Pontamius demeurera seulement, à cause de
la destruction de son église d'Éminie, que les barbares ravagent.»
Pontamius dit: «Que j'aille aussi consoler mon troupeau, et souffrir
avec lui pour Jésus-Christ. Je n'ai pas reçu la charge d'évêque pour
être dans la prospérité, mais dans le travail.» Pancratien dit: «C'est
très-bien dit. Dieu vous conserve.» Tous les évêques dirent: «Dieu
vous conserve.» Tous ensemble: «Allons en paix à Jésus-Christ.»
Lorsque Attila parut dans les Gaules, la terreur se répandit devant
lui: Geneviève de Nanterre rassura les habitants de Paris; elle
exhortait les femmes à prier réunies dans le Baptistère, et leur
promettait le salut de la ville: les hommes qui ne croyaient point aux
prophéties de la bergère s'excitaient à la lapider ou à la noyer.
L'archidiacre d'Auxerre les détourna de ce mauvais dessein, en les
assurant que saint Germain publiait les vertus de Geneviève: les Huns
ne passèrent point sur les terres des Parisii. Troyes fut épargnée, à
la recommandation de saint Loup. Dans sa retraite, le Fléau de Dieu se
fit escorter par le saint: saint Loup esclave et prisonnier,
protégeant Attila est un grand trait de l'histoire de ces temps.
Saint Agnan, évêque d'Orléans, était renfermé dans sa ville, que les
Huns assiégeaient; il envoie sur les murailles attendre et découvrir
des libérateurs: rien ne paraissait. «Priez, dit le saint, priez avec
foi;» et il envoie de nouveau sur les murailles. Rien ne paraît
encore: «Priez, dit le saint, priez avec foi;» et il envoie une
troisième fois regarder du haut des tours. On apercevait comme un
petit nuage qui s'élevait de terre. «C'est le secours du Seigneur!»
s'écrie l'évêque.
Genséric emmena de Rome en captivité Eudoxie et ses deux filles, seuls
restes de la famille de Théodose. Des milliers de Romains furent
entassés sur les vaisseaux du vainqueur: par un raffinement de
barbarie, on sépara les femmes de leurs maris, les pères de leurs
enfants. Deogratias, évêque de Carthage, consacra les vases saints au
rachat des prisonniers. Il convertit deux églises en hôpitaux, et,
quoiqu'il fût d'un grand âge, il soignait les malades, qu'il visitait
jour et nuit. Il mourut, et ceux qu'il avait délivrés crurent retomber
en esclavage.
Lorsque Alaric entra dans Rome, Proba, veuve du préfet Petronius, chef
de la puissante famille Anicienne, se sauva dans un bateau sur le
Tibre; sa fille Læta et sa petite-fille Démétriade l'accompagnèrent:
ces trois femmes virent, de leur barque fugitive, les flammes qui
consumaient la ville éternelle. Proba possédait de grands biens en
Afrique; elle les vendit pour soulager ses compagnons d'exil et de
malheur.
Fuyant les barbares de l'Europe, les Romains se réfugiaient en Afrique
et en Asie; mais dans ces provinces éloignées ils rencontraient
d'autres barbares: chassés du cœur de l'Empire aux extrémités,
rejetés des frontières au centre, la terre était devenue un parc où
ils étaient traqués dans un cercle de chasseurs.
Saint Jérôme reçut quelques débris de tant de grandeurs, dans cette
grotte où le Roi des rois était né pauvre et nu. Quel spectacle et
quelle leçon que ces descendants des Scipions et des Gracques réfugiés
au pied du Calvaire! Saint Jérôme commentait alors Ézéchiel; il
appliquait à Rome les paroles du prophète sur la ruine de Tyr et de
Jérusalem: «Je ferai monter contre vous plusieurs peuples, comme la
mer fait monter les flots. Ils détruiront les murs jusqu'à la
poussière...... Je mettrai sur les enfants de Juda le poids de leurs
crimes..... Ils verront venir épouvante sur épouvante.» Mais lorsque,
lisant ces mots, _Ils passeront d'un pays à un autre et seront emmenés
captifs_, le solitaire jetait les yeux sur ses hôtes, il fondait en
larmes.
Et pourtant la grotte de Bethléem n'était pas un asile assuré;
d'autres ravageurs dépouillaient la Phénicie, la Syrie et l'Égypte. Le
désert, comme entraîné par les barbares et changeant de place avec
eux, s'étendait sur la face des provinces jadis les plus fertiles;
dans les contrées qu'avaient animées des peuples innombrables, il ne
restait que la terre et le ciel. Les sables mêmes de l'Arabie, qui
faisaient suite à ces champs dévastés, étaient frappés de la plaie
commune; saint Jérôme avait à peine échappé aux mains des tribus
errantes, et les religieux du Sina venaient d'être égorgés: Rome
manquait au monde, et la Thébaïde aux solitaires.
Quand la poussière qui s'élevait sous les pieds de tant d'armées, qui
sortait de l'écroulement de tant de monuments, fut tombée; quand les
tourbillons de fumée qui s'échappaient de tant de villes en flammes
furent dissipés; quand la mort eut fait taire les gémissements de tant
de victimes; quand le bruit de la chute du colosse romain eut cessé,
alors on aperçut une croix, et au pied de cette croix un monde
nouveau. Quelques prêtres, l'Évangile à la main, assis sur des ruines,
ressuscitaient la société au milieu des tombeaux, comme Jésus-Christ
rendit la vie aux enfants de ceux qui avaient cru en lui[216].
[216] Cette admirable étude, aussi belle dans la forme que
savante dans le fond, a été rédigée d'après les sources
suivantes:
AGATHIAS, _Histoire du règne de Justinien_.--AMMIEN MARCELLIN,
_Histoire romaine_.--SAINT AUGUSTIN, _Cité de Dieu_.--BÈDE,
_Histoire ecclésiastique de la nation anglaise_.--_Recueil des
Bollandistes_ (sainte Geneviève).--CLAUDIEN, _Invectives contre
Rufin_; _Consulat d'Honorius_.--_Chronicon
Alexandrinum._--_L'Edda._--EUSÈBE, _Histoire
ecclésiastique_.--FRÉDEGAIRE, _Chronique_.--_Gallia
christiana._--GRÉGOIRE DE TOURS, _Histoire ecclésiastique des
Franks_.--IDACE, _Chronique_.--SAINT JÉRÔME, _Contre Jovin_ et
_Lettres_.--JORNANDÈS, _Histoire des Goths_.--JULIEN, _Diverses
œuvres_.--LE P. LABBE, _Collection des Conciles_.--LUITPRAND,
_Ambassades auprès de Nicéphore_.--OROSE, _Histoire_.--PRISCUS,
_Histoire des Goths_.--PROCOPE, _Histoire des Goths et des
Vandales_.--PROSPER D'AQUITAINE, _Chronique_.--SALVIEN, _du
Gouvernement de Dieu_.--SIDOINE APOLLINAIRE, _Panégyrique de
Majorien_, _Lettres_.--SOZOMÈNE, _Histoire
ecclésiastique_.--TERTULLIEN.--VICTOR, _évêque de Vite_, _Histoire
de la Persécution des Vandales_.--ZOSIME, _Histoire romaine_, etc.
CHATEAUBRIAND, _Études historiques_.
Chateaubriand (François-René, vicomte de), l'un des plus grands
écrivains de notre temps, naquit à Saint-Malo, en 1768, et mourut à
Paris en 1848.
INVASION DE LA GAULE PAR LES ALAINS, LES VANDALES ET LES SUÈVES.
407.
Depuis que les Alains avaient été forcés par les Huns d'abandonner les
bords du Tanaïs, ce peuple guerrier, divisé en plusieurs bandes
indépendantes les unes des autres, et n'ayant plus de demeure fixe,
errait le long du Danube toujours en armes, et prêt à vendre son
secours soit aux autres barbares contre les Romains, soit aux Romains
eux-mêmes. Gratien en avait attiré un grand nombre à sa cour, et la
distinction dont il les honorait lui avait été funeste. Ils avaient eu
part aux plus éclatantes victoires de Théodose, et Stilicon les avait
employés dans ses guerres contre Alaric. Les secrètes intrigues de ce
perfide ministre les mirent en mouvement; ils furent les premiers à
prendre les armes pour se jeter dans la Gaule. Deux corps nombreux
d'Alains partirent des bords du Danube sous la conduite de deux chefs,
Goar et Respendial, qui portaient le titre de roi. Après avoir
traversé le pays des Marcomans et des Thuringiens, ils arrivèrent au
bord du Rhin, où les Franks étaient établis, et s'y arrêtèrent pour
attendre les Vandales et les Suèves. Pendant ce séjour, la
mésintelligence s'étant mise entre les deux rois, Goar se sépara de
Respendial, et déclara qu'il préférait l'amitié des Romains à
l'intérêt du pillage. Honorius le récompensa dans la suite en lui
donnant un établissement dans la Gaule. Cette peuplade d'Alains
subsista quelque temps dans la Gaule sous la domination de ses rois
particuliers. On les y voit encore cinquante ans après; et Sambida,
successeur de Goar, obtint la possession d'une grande étendue de
terres abandonnées dans les environs de la ville de Valence, en
Dauphiné.
Les Franks ne voyaient qu'avec jalousie tant d'aventuriers venir sous
leurs yeux s'emparer d'un pays qui était à leur bienséance et sur
lequel ils faisaient depuis longtemps de continuelles entreprises. Ils
avaient laissé le chemin libre aux Alains; mais ils avaient dessein de
revenir sur eux, et de les combattre séparément, après s'être défaits
des Vandales et des Suèves. Dès qu'ils surent que les Vandales
approchaient, ils marchèrent à leur rencontre, leur livrèrent bataille
et leur tuèrent 20,000 hommes, avec leur roi Godigiscle. Il n'en
serait pas échappé un seul si Respendial n'eût été averti assez à
temps pour accourir au secours de ses alliés. Ce prince plein de
valeur perça l'armée des Franks, joignit les Vandales, rallia les
fuyards, et revint à leur tête charger les vainqueurs, qui furent
battus et terrassés à leur tour. Bientôt après les Suèves arrivèrent.
Gonderic, fils de Godigiscle, fut déclaré roi des Vandales; et les
trois nations passèrent le Rhin près de Mayence, le dernier jour de
l'année 406, époque fatale de la ruine de l'empire dans les provinces
de l'occident.
La frontière de la Gaule le long du Rhin étant demeurée sans défense
depuis que Stilicon en avait retiré les garnisons pour les employer
contre Alaric, les barbares ne trouvèrent aucun obstacle à leur
passage. Un auteur du temps dit que si l'Océan se fût débordé dans la
Gaule, ses eaux n'y auraient pas causé tant de dommage. Ils se
répandirent d'abord dans la première Germanie, qui renfermait les
cités de Mayence, de Worms, de Spire et de Strasbourg. Mayence fut
prise et saccagée; plusieurs milliers de chrétiens furent égorgés dans
l'église, avec Aureus, leur évêque. Worms fut détruite après un long
siége. Spire, Strasbourg, et les autres villes de moindre importance,
éprouvèrent la fureur de ces cruels ennemis. Ils s'emparèrent de
Cologne dans la Seconde Germanie. De là ils passèrent dans les deux
Belgiques, portant partout la désolation et le carnage. Trèves fut
pillée; Tournay, Arras, Amiens, Saint-Quentin, ne purent arrêter ce
torrent. Laon fut la seule ville de ces cantons qui tint contre leurs
attaques; ils se virent obligés d'en lever le siége. Ces barbares,
furieux ariens, la plupart même encore idolâtres, firent dans toute la
Gaule grand nombre de martyrs. Nicaise, évêque de Reims, eut la tête
tranchée après la prise de sa ville épiscopale. Ils traitèrent de même
Didier, évêque de Langres; ils passèrent les habitants au fil de
l'épée, et mirent le feu à la ville. Besançon vit massacrer son
évêque Antidius. Sion fut prise; Bâle ruinée. Ils s'étendirent
jusqu'aux Pyrénées. Les deux Aquitaines, la Novempopulanie, les deux
Narbonnaises, provinces auparavant les plus fortunées de la Gaule, ne
furent plus couvertes que de cendres et de ruines. Peu de villes
purent résister à cette fureur par l'avantage de leur situation. Ils
assiégèrent inutilement Toulouse; et l'on attribua le salut de cette
ville aux prières de son saint évêque, Exupère. La faim dévorait ceux
que le fer ennemi avait épargnés. Dans toute l'étendue de la Gaule,
auparavant si peuplée, on ne rencontrait plus que des morts et des
mourants. Ces horribles ravages ne cessèrent pendant trois ans.
L'Espagne présentait aux barbares une nouvelle source de richesses. Ce
pays, environné de mers et de hautes montagnes, avait toujours été
moins exposé aux pillages. La conquête en était facile. S'étant
rassemblés au pied des Pyrénées, ils les passèrent, le 28 d'octobre
409.
LE BEAU, _Histoire du Bas-Empire_, édition Saint-Martin, t. V.
ÉTABLISSEMENT DES ALEMANS ET DES BURGONDES DANS LA GAULE.
407.
Les Alains, les Suèves et les Vandales s'étant avancés dans
l'intérieur de la Gaule, les Alemans et les Burgondes, à leur exemple,
passèrent le Rhin pour avoir part au pillage de cette riche contrée.
Les Alemans s'emparèrent des bords du fleuve, depuis Bâle jusqu'à
Mayence, et demeurèrent en possession de ce pays jusqu'au temps
qu'ils en furent chassés par les Franks.
Les Burgondes, sous la conduite de leur roi Gondicaire, se rendirent
maîtres de l'Helvétie, aujourd'hui la Suisse, jusqu'au mont Jura. Peu
de temps après, ils s'étendirent dans le pays des Séquaniens et des
Éduens, jusqu'à la Loire et à l'Yonne. C'est ce qu'on appelle à
présent le duché et le comté de Bourgogne. Cette nation puissante et
pleine de valeur, avait des mœurs plus douces et plus pacifiques que
les autres barbares. Ils traitèrent les peuples conquis avec plus
d'humanité. Ils étaient encore païens lorsqu'ils entrèrent dans la
Gaule. Instruits par les missionnaires que les évêques des Gaules leur
envoyèrent, ils embrassèrent avec docilité la religion chrétienne dans
sa pureté; ensuite ils se laissèrent corrompre par le commerce des
Goths, qui les infectèrent des erreurs de l'arianisme.
413. Constance marcha contre eux; mais comme ils demandèrent la
permission de s'établir dans le pays, ce général, n'osant les réduire
au désespoir, conseilla à l'empereur Honorius de leur accorder une
partie des contrées dont ils avaient fait la conquête. On leur céda
une portion considérable du territoire des Éduens et des Séquaniens,
et leur roi Gondicaire fut reconnu pour ami et allié de l'empire.
LE BEAU, _Histoire du Bas-Empire_, t. V.
CONQUÊTE DES WISIGOTHS DANS LA GAULE.
312.
Ataulphe avait succédé à Alaric[217], et il méritait de le remplacer.
Il était de petite taille, mais beau et bien fait, de beaucoup
d'esprit, ne craignant pas la guerre et aimant la paix. Il racontait
lui-même dans la suite qu'après la mort d'Alaric, ayant l'esprit
rempli des vastes projets de son prédécesseur, il avait d'abord conçu
le désir d'abattre entièrement la puissance et de détruire même le nom
des Romains; qu'il se flattait que l'empire ayant changé de face entre
ses mains, le nom d'Ataulphe deviendrait aussi célèbre que celui de
César Auguste; mais qu'après de mûres réflexions il avait reconnu que
les Goths étaient encore trop barbares pour se plier au joug des lois,
et que sans lois un État ne pouvant se soutenir, il perdrait sa nation
même en la rendant maîtresse des autres; qu'il avait donc pris le
parti d'employer ses forces non à détruire, mais à rétablir; et que
faute de pouvoir acquérir la gloire de fonder un nouvel empire, il
s'était borné à celle d'en relever un ancien qui tombait en ruine. Une
passion plus forte dans un jeune prince que les motifs de politique
lui inspirait encore des ménagements en faveur d'Honorius. Il aimait
Placidie, et de sa captive il désirait en faire son épouse[218]. Mais
comme il avait un cœur honnête et généreux, il voulait auparavant
gagner celui de la princesse. Sur ce plan, il cherchait à procurer à
sa nation un établissement qui coûtât peu à l'empire. Une grande
partie de la Gaule était déjà perdue pour les Romains; elle était
possédée par des barbares ou par de faibles tyrans; il résolut de s'y
retirer avec son armée. Il séjourna donc quelque temps en Italie pour
y faire reposer ses troupes, sans leur permettre de nouveaux ravages;
il se contenta d'exiger des contributions, et entama dès lors ses
négociations avec Honorius. Comme elles traînaient en longueur, il
passa en Gaule.
[217] Son beau-frère.
[218] Placidie, sœur de l'empereur Honorius, avait été faite
prisonnière par Alaric, en 409, à la prise de Rome.
[Ataulphe renverse les tyrans Sébastien et Jovin; il prend le titre
d'ami de l'empire, et veut épouser Placidie. Mais l'empereur
Honorius refusa de livrer sa sœur à un barbare.]
Pour appuyer sa demande, Ataulphe s'empara de Narbonne et de Toulouse.
S'étant présenté devant Bordeaux, il y fut reçu comme ami de l'empire.
Il marcha ensuite vers Marseille, espérant s'y introduire sous le même
titre. Mais pour s'être approché de trop près, il y courut risque de
la vie; le gouverneur, ayant fait fermer les portes de la ville, le
blessa d'un coup de trait du haut des murs, et l'obligea de se retirer
avec honte.
Le roi des Wisigoths s'étant retiré à Narbonne, se consola de ce
mauvais succès en épousant Placidie, au mois de janvier 414. La
conquête de cette princesse lui avait coûté plus de temps et de peines
que celle d'une partie de la Gaule, Constance[219] avait employé à
traverser ce projet tout ce qu'il avait de crédit et d'adresse. Il
avait tâché de détacher Ataulphe de cette poursuite en lui faisant
offrir une princesse sarmate. Placidie elle-même sentit longtemps de
la répugnance à s'unir avec un roi barbare. Enfin la passion
d'Ataulphe, secondée des vives sollicitations d'un Romain nommé
Candidianus, attaché au service de Placidie, et que le roi des Goths
avait mis dans ses intérêts, surmonta tous ces obstacles. Les noces
furent célébrées à Narbonne, dans la maison d'Ingenius, un des
premiers de la ville. Tous les honneurs furent adressés à Placidie. La
salle était parée à la manière des Romains; la princesse portait les
ornements impériaux, Ataulphe était vêtu à la romaine. Entre autres
marques de sa magnificence, il fit présent à sa nouvelle épouse de
cinquante pages, qui portaient chacun deux bassins, l'un rempli de
monnaies d'or, l'autre de pierreries d'un prix infini. C'étaient les
dépouilles de Rome; et ce superbe appareil semblait réunir ensemble
les noces d'Ataulphe et les funérailles de l'empire d'Occident. Tout
dans cette cérémonie retraçait la fragilité des grandeurs humaines.
Attalus, empereur quatre ans auparavant, chanta l'épithalame; il
précéda dans cette fonction Rustacius et Phœbadius, poëtes de
profession. Les Romains et les Goths, confondus ensemble, célébrèrent
cette fête avec une joie unanime.
[219] Général d'Honorius, qui aspirait aussi à la main de
Placidie.
Une inscription trouvée à Saint Gilles, en Languedoc, prouve
qu'Ataulphe et Placidie choisirent pour leur résidence la ville nommée
Héraclée, aujourd'hui Saint-Gilles, sur la rive droite du Rhône, entre
Nîmes et Arles. La flatterie y est portée à un excès qui annonce la
naissance de la barbarie. Ataulphe y est nommé le très-puissant roi
des rois, le très-juste vainqueur des vainqueurs. On le loue d'avoir
chassé les Vandales; il avait apparemment soutenu quelques guerres
contre ces peuples ou contre les Alains restés en Gaule; car tous les
barbares étaient compris sous le nom de Vandales.
LE BEAU, _Histoire du Bas-Empire_, t. V.
Le Beau, né à Paris, en 1701, mort en 1778, professeur au Collége
de France, publia, en 1757, l'Histoire du Bas-Empire, en 22 vol.
in-8º. M. Saint-Martin, érudit et orientaliste distingué, né en
1791, mort en 1832, a donné de l'Histoire de Le Beau une nouvelle
édition annotée et complétée, et de beaucoup supérieure à la
première.
PHARAMOND.
420.
Il est certainement très-remarquable qu'on ne trouve aucune mention de
Pharamond ou Faramond, ni dans Grégoire de Tours, ni dans Frédegaire,
les deux plus anciens historiens de notre nation. Ils parlent bien de
Marcomir, de Sunnon, de Génobaudes, de Théodemir, et de plusieurs
autres chefs plus anciens que Pharamond; mais Clodion, qu'ils
appellent _Chlogio_ ou _Chlodeo_, est le premier de nos rois qu'ils
relatent d'une manière positive. La première mention de Pharamond se
trouve dans la Chronique intitulée: _Gesta regum Francorum_, qui
paraît avoir été rédigée sous le règne de Thierry IV, vers l'an 720.
L'auteur inconnu de cette chronique rapporte donc qu'après la mort de
Sunnon, dont il appelle le père Anténor, le conseil général de la
notion s'assembla, et, sur l'avis de Marcomir, fils de Priam, les
Franks résolurent d'élire un roi. «Ils choisirent le fils même de
Marcomir, qui s'appelait Faramond, et l'élevèrent au-dessus d'eux
comme roi chevelu.» Cette notion se trouve reproduite dans une foule
de chroniques et de généalogies du moyen âge[220] et quelques-unes
d'une époque assez moderne; mais la manière dont ces auteurs
s'expriment et les termes qu'ils emploient montrent assez qu'ils ont
tous copié le même ouvrage, celui que j'ai indiqué. On cite bien un
manuscrit de la Chronique de Prosper, continuateur de saint Jérôme, et
presque contemporain du temps où vécut Pharamond, où il est dit, sous
la 26e année d'Honorius, 420 de J.-C., que Pharamond régna sur la
France: mais on ne parle que d'un seul manuscrit où se lise pareille
chose, et il est si facile de faire des additions à des ouvrages de
cette espèce, et on y en a fait effectivement si souvent, que je ne
crois pas qu'on doive réellement faire aucune attention à cette
indication. Il est donc vrai de dire que la Chronique des rois
franks, que j'ai citée, est le plus ancien monument où il soit
question de Pharamond, et il ne remonte pas au delà de l'an 720. En
est-ce assez pour regarder comme fabuleuse l'existence de ce
personnage? Il faudrait alors supposer que cet auteur en est
l'inventeur, ou admettre que c'était dès lors une opinion répandue
parmi les Franks; mais dans ce cas-là il y a présomption pour croire à
l'existence du premier roi des Franks. Il est certain qu'il est bien
difficile de se décider sur ce point. Quoiqu'il en soit, l'histoire
des Franks fait mention de quelques individus qui portaient le même
nom. C'est une circonstance que l'on n'a pas remarquée, et c'est en
même temps un argument en faveur de ceux qui croient à l'existence de
ce premier roi de notre nation. Il existe une petite pièce de vers
adressée, au sixième siècle par l'évêque de Poitiers, Venance Fortunat
(_lib._ IX, _carm._ 12.), à un de ses amis nommé Faramund, qui avait
la charge de référendaire. En l'an 700 il existait un évêque de même
nom, qui est mentionné dans une vie anonyme de Pépin, l'ancien maire
du palais (_Coll. des Hist. de Fr._, t. II, p. 608). Enfin, on trouve
en l'an 591 un prêtre de l'église de Paris, mentionné par Grégoire de
Tours (liv. X, ch. 26), qui fut ensuite évêque de cette ville, appelé
Faramod, nom qu'on doit placer dans la même catégorie.
SAINT MARTIN, _note à l'Histoire du Bas-Empire_ de Le Beau,
t. V, p. 469.
[220] Une ancienne généalogie, qui paraît remonter à une époque
très-reculée, dit positivement: Faramond engendra Cleno et
Cludiono. (Note de M. Saint-Martin, _Hist. du Bas Empire_, t. VI;
p. 25.)
CLODION BATTU PAR AÉTIUS.
431[221].
Vous avez combattu ensemble[222] dans les plaines des Atrébates[223],
que le Frank Cloïo avait envahies. Là venaient aboutir plusieurs
chemins resserrés par un défilé; ensuite, on voyait le bourg de
Helena[224], formant un arc, puis on trouvait une rivière traversée
par un pont construit en planches. Majorien, alors chevalier,
combattait à la tête du pont. Voilà qu'on entend résonner sur la
colline prochaine les chants d'un hymen que célébraient les barbares
dansant à la manière des Scythes. Deux époux à la blonde chevelure
s'unissaient alors. Majorien défit les barbares. Son casque
retentissait sous les coups, et les lances étaient repoussées par sa
cuirasse aux mailles épaisses, jusqu'à ce qu'enfin l'ennemi plie, se
débande et prend la fuite. Vous eussiez vu errer à l'aventure sur des
chariots les brillants apprêts de l'hymen barbare; on emportait ça et
là des plats et des mets, puis des bassins entourés de guirlandes de
fleurs. Tout à coup le combat redouble, et Bellone, plus ardente,
brise le flambeau nuptial: le vainqueur s'empare des essèdes[225] et
de la nouvelle épouse. Le fils de Sémélé[226] ne mit pas plus
promptement en déroute les monstres de Pholoé ni les Lapithes de
Péléthronium, lorsque les femmes de Thrace, enflammées par les orgies,
appelèrent Mars et Cythérée, se servirent de mets sanglants pour
commencer le combat, se firent une arme de vases remplis de vin, et
qu'au plus fort de la mêlée le sang des Centaures souilla le mont
Othrys, en Macédoine.
[221] Cette date est fixée par M. de Pétigny; quelques auteurs
donnent 447.
[222] Aétius et Majorien.
[223] L'Artois.
[224] Probablement Lens.
[225] Voitures dans lesquelles les familles franques demeuraient
et voyageaient.
[226] Bacchus.