parcourir l'effroyable code par lequel l'empire essaye de retenir le
citoyen dans la cité qui l'écrase, qui s'écroule sur lui. Les
malheureux curiales, les derniers qui eussent encore un patrimoine
dans l'appauvrissement général, sont déclarés les _esclaves_, les
_serfs_ de la chose publique. Ils ont l'honneur d'administrer la cité,
de répartir l'impôt à leurs risques et périls; tout ce qui manque est
sur leur compte[154]. Ils ont l'honneur de payer à l'empereur l'_aurum
coronarium_[155]. Ils sont l'_amplissime sénat_ de la cité, l'ordre
_très-illustre_ de la curie. Toutefois, ils sentent si peu leur
bonheur, qu'ils cherchent sans cesse à y échapper. Le législateur est
obligé d'inventer tous les jours des précautions nouvelles pour
fermer, pour barricader la curie. Étranges magistrats, que la loi est
obligée de garder à vue, pour ainsi dire, et d'attacher à leur chaise
curule. Elle leur interdit de s'absenter, d'habiter la campagne, de se
faire soldats, de se faire prêtres; ils ne peuvent entrer dans les
ordres qu'en laissant leur bien à quelqu'un qui veuille bien être
curiale à leur place. La loi ne les ménage pas: «Certains hommes
lâches et paresseux désertent les devoirs de citoyens.... Nous ne les
libérerons qu'autant qu'ils mépriseront leur patrimoine. Convient-il
que des esprits occupés de la contemplation divine conservent de
l'attachement pour leurs biens[156].»
[154] Aussi ne disposent-ils pas librement de leur bien. Ils ne
peuvent vendre sans autorisation. Le curiale qui n'a pas
d'enfants ne peut disposer par testament que du quart de ses
biens. Les trois autres quarts appartiennent à la curie.
[155] Impôts prétendus volontaires, que les curiales étaient
obligés de payer aux empereurs en monnaie ou en couronnes d'or,
dans diverses circonstances heureuses ou malheureuses, pour
témoigner de leur joie ou pour venir en aide au trésor public, à
peu près dans les circonstances où l'on fait aujourd'hui des
adresses au souverain. (L. D.)
[156] _Code Théodosien_, XII, 1.
L'infortuné curiale n'a pas même l'espoir d'échapper par la mort à la
servitude. La mort poursuit même ses fils. Sa charge est héréditaire.
La loi exige qu'il se marie, qu'il lui engendre et lui élève des
victimes. Les âmes tombèrent alors de découragement. Une inertie
mortelle se répandit dans tout le corps social. Le peuple se coucha
par terre de lassitude et de désespoir, comme la bête de somme se
couche sous les coups et refuse de se relever. En vain les empereurs
essayèrent par des offres d'immunités, d'exemptions, de rappeler le
cultivateur sur son champ abandonné. Rien n'y fit. Le désert s'étendit
chaque jour. Au commencement du cinquième siècle, il y avait dans
l'_heureuse_ Campanie, la meilleure province de tout l'empire,
528,000 arpents en friche.
Tel fut l'effroi des empereurs à l'aspect de cette désolation, qu'ils
essayèrent d'un moyen désespéré. Ils se hasardèrent à prononcer le mot
de liberté. Gratien exhorta les provinces à former des assemblées.
Honorius essaya d'organiser celles de la Gaule[157]; il engagea, pria,
menaça, prononça des amendes contre ceux qui ne s'y rendraient pas.
Tout fut inutile, rien ne réveilla le peuple engourdi sous la
pesanteur de ses maux. Déjà il avait tourné ses regards d'un autre
côté. Il ne s'inquiétait plus d'un empereur impuissant pour le bien
comme pour le mal. Il n'implorait plus que la mort, tout au moins la
mort de l'empire et l'invasion des barbares.
[157] Voici les principales dispositions de la loi de 418:--I.
L'assemblée est annuelle.--II. Elle se tient aux ides
d'août.--III. Elle est composée des honorés, des possesseurs et
des magistrats de chaque province.--IV. Si les magistrats de la
Novempopulanie et de l'Aquitaine, qui sont éloignées, se trouvent
retenus par leurs fonctions, ces provinces, selon la coutume,
enverront des députés.--V. La peine contre les absents sera de
cinq livres d'or pour les magistrats, et de trois pour les
honorés et les curiales.--VI. Le devoir de l'assemblée est de
délibérer sagement sur les intérêts publics.
Viennent donc les barbares. La société antique est condamnée. Le long
ouvrage de la conquête, de l'esclavage, de la dépopulation, est près
de son terme. Est-ce à dire pourtant que tout cela se soit accompli en
vain, que cette dévorante Rome ne laisse rien sur le sol gaulois, d'où
elle va se retirer? Ce qui y reste d'elle est en effet immense. Elle y
laisse l'organisation, l'administration. Elle y a fondé la _cité_; la
Gaule n'avait auparavant que des villages, tout au plus des villes.
Ces théâtres, ces cirques, ces aqueducs, ces voies que nous admirons
encore, sont le durable symbole de la civilisation fondée par les
Romains, la justification de leur conquête de la Gaule. Telle est la
force de cette organisation, qu'alors même que la vie paraîtra s'en
éloigner, alors que les barbares sembleront près de la détruire, ils
la subiront malgré eux. Il leur faudra, bon gré, mal gré, habiter sous
ces voûtes invincibles qu'ils ne peuvent ébranler; ils courberont la
tête, et recevront encore, tout vainqueurs qu'ils sont, la loi de Rome
vaincue. Ce grand nom d'empire, cette idée de l'égalité sous un
monarque, si opposée au principe aristocratique de la Germanie, Rome
l'a déposée sur cette terre. Les rois barbares vont en faire leur
profit. Cultivée par l'Église, accueillie dans la tradition populaire,
elle fera son chemin par Charlemagne et par saint Louis. Elle nous
amènera peu à peu à l'anéantissement de l'aristocratie, à l'égalité, à
l'équité des temps modernes.
Voilà pour l'ordre civil. Mais à côté de cet ordre un autre s'est
établi, qui doit le recueillir et le sauver pendant la tempête de
l'invasion barbare. Partout à côté de la magistrature romaine, qui va
s'éclipser et délaisser la société en péril, la religion en a placé
une autre, qui ne lui manquera pas. Le titre romain de _defensor
civitatis_[158] va partout passer aux évêques. Dans la division des
diocèses ecclésiastiques subsiste celle des diocèses impériaux.
L'universalité impériale est détruite, mais l'universalité catholique
apparaît.
MICHELET, _Histoire de France_, t. I, p. 98[159].
[158] Défenseur de la cité.
[159] Nous ne saurions trop recommander la lecture de cette
poétique et savante histoire à nos lecteurs.
IMPOTS ET EXACTIONS.--LES BAGAUDES.--LE PATROCINIAT.
Vers 435.
Je parle de ces proscriptions et de ces exactions cruelles par
lesquelles les Romains se ruinent les uns les autres. Mais pourquoi
dis-je qu'ils se ruinent mutuellement? Disons plutôt qu'un petit
nombre opprime une innombrable multitude, et c'est en cela que le
crime paraît plus grand. Il serait plus supportable si chacun
souffrait à son tour ce qu'il fait souffrir aux autres. Mais quel est
ce renversement par lequel on voit les impôts publics devenir la proie
des particuliers. On voit, sous le prétexte du fisc, des hommes privés
s'enrichir des dépouilles du peuple. On dirait que c'est une
conspiration; tout y entre, les supérieurs et les subalternes; les
juges mêmes n'en sont pas exempts. Y a-t-il une ville, un bourg, un
village, où il n'y ait pas autant de petits tyrans qu'il y a de juges
et de receveurs des droits publics? Ils sont fiers du nom qu'ils
portent; ils s'applaudissent de leurs concussions et de leurs
violences, parce que c'est par ce même endroit qu'ils sont craints et
honorés, semblables aux voleurs de grands chemins, qui ne se croient
jamais plus glorieux ni plus dignes d'envie que quand ils sont plus
redoutés. Je le répète donc, est-il une ville où les principaux ne
ruinent les veuves et les orphelins, et ne leur dévorent pour ainsi
dire les entrailles? Les gens de bien ont le même sort; soit que par
mépris des biens de la terre, ils ne veuillent pas se défendre, soit
que n'ayant que leur innocence pour tout appui, ils ne le puissent
pas. Ainsi personne n'est en sûreté; et si vous en exceptez ceux que
leur autorité ou leur crédit rend redoutables, personne n'échappe à
l'avidité de cette espèce de voleurs. Il faut leur ressembler, si l'on
veut éviter de devenir leur proie, et l'on a porté l'injustice
jusqu'à ce point qu'il n'y a de sûreté que pour les méchants et qu'il
n'y en a plus pour les gens de bien.
Mais quoi, au milieu de cette foule d'hommes injustes, ne se
trouve-t-il pas des personnes amies de la vertu qui protègent les gens
de bien, qui, selon l'expression de l'Écriture, délivrent le pauvre et
l'indigent des mains du pécheur? Non; il n'en est pas, et peu s'en
faut que l'on ne puisse dire avec le Prophète: «Il n'y a pas un homme
qui fasse le bien, il n'en est pas un seul». En effet, les malheureux
trouvent-ils quelque part du secours? Les prêtres mêmes du Seigneur
n'ont pas assez de fermeté pour résister à la violence des
oppresseurs. Parmi ces prêtres, les uns gardent le silence et les
autres ne font pas mieux que s'ils le gardaient; non que tous manquent
de courage, mais une prudence et une politique coupables les
retiennent. Ils se dispensent d'annoncer la vérité; parce que les
méchants ne sont pas disposés à l'écouter; ils portent ce dégoût
jusqu'à la haine et à l'horreur. Loin de respecter et de craindre la
parole de Dieu, ils la méprisent avec un orgueil insolent. Voilà sur
quoi se fondent les prêtres pour autoriser ce silence par lequel ils
ménagent les méchants. Ils n'osent, disent-ils, exposer la vérité avec
toute la force qu'il faudrait, de peur que cette exposition ne serve à
rendre les méchants plus criminels, en les rendant plus rebelles.
Tandis que l'on use de ces lâches ménagements, les pauvres sont
dépouillés, les veuves gémissent, les orphelins sont opprimés; on en
voit qui, sortis d'une honnête famille, et après avoir reçu une
honnête éducation, sont contraints de chercher un asile chez les
ennemis même du peuple Romain, pour ne pas être les victimes d'une
injuste persécution; prêts à périr par la cruauté dont usent à leur
égard d'autres Romains, ils vont chercher chez les barbares une
humanité qui devrait être le vrai caractère des Romains. J'avoue que
ces barbares chez qui ils se retirent ont des mœurs, un langage, une
manière malpropre de se mettre, qui n'a nul rapport aux coutumes et à
la propreté des Romains; mais n'importe, ils ont moins de peine à se
faire à ces manières qu'à souffrir la cruauté des Romains. Ils passent
au service des Goths, ou se mêlent à des voleurs attroupés, et ne se
repentent point d'avoir pris ce parti, trouvant plus de douceur à
vivre libres en portant le nom d'esclaves qu'à être esclaves en ne
conservant que le seul nom de liberté. Autrefois on estimait et on
achetait bien cher le titre de citoyen romain; aujourd'hui on y
renonce, et on le quitte devenu tout à la fois et vil et détestable.
Or je demande quel plus fort argument pour prouver l'injustice des
Romains que de voir des personnes nobles se résoudre à perdre le nom
de Romains pour échapper à l'injustice de leurs persécuteurs?
De plus, parmi ceux qui ne se retirent pas chez les barbares, une
partie est contrainte de devenir en quelque sorte semblable à eux. Je
parle d'une grande partie de l'Espagne et des Gaules et de toutes ces
autres provinces de l'empire à qui notre injustice a fait renoncer ou
à qui elle a fait perdre le nom de citoyens Romains. Je parle encore
de ces exilés à qui on a donné le nom de _Bagaudes_; maltraités,
dépouillés, condamnés par des juges injustes, après avoir perdu tout
droit aux immunités de l'empire, ils ne se sont plus mis en peine de
conserver la gloire du nom romain. Après cela, nous leur faisons un
crime de leur malheur. Nous leur donnons un nom odieux, dont nous les
avons forcés de se charger. Nous les traitons de rebelles, après que
par nos vexations nous les avons comme contraints de se soulever. Car
quelle raison les a déterminés à vivre ainsi de vols et de
brigandage? Ne sont-ce pas nos violences? N'est-ce pas l'injustice
des magistrats? Ne sont-ce pas les proscriptions, les rapines, les
concussions de ceux qui s'enrichissent du bien des citoyens, et qui,
sous le prétexte de tributs et d'impôts, augmentent leurs richesses
des dépouilles du peuple? Ce sont des bêtes farouches, qui n'ont de
penchant que pour dévorer. Ce sont des voleurs qui, différents de la
plupart des autres, ne se contentent pas de voler, mais portent la
fureur jusqu'à donner la mort et à se repaître, pour ainsi dire, de
sang. Par ce procédé inhumain, on a forcé de devenir barbares des gens
à qui il n'était plus permis d'être Romains, ou qui ne le pouvaient
être sans périr. Après avoir perdu leur liberté, ils ont pensé à
conserver leur vie. N'est-ce pas là la peinture de ce qui se fait
aujourd'hui[160]. Il est un nombre infini de gens que l'on réduit à
être contraints de se retirer parmi les Bagaudes; ils s'y retireraient
en effet, tant est grande la persécution qu'ils souffrent, si le
défaut de courage ne les empêchait de se résoudre à mener cette vie
vagabonde. Ils gémissent sous le joug de leurs ennemis, et souffrent
un supplice forcé. Accablés sous le poids de la servitude, ils font
des vœux inutiles pour la liberté. Ainsi leur cœur se trouve
partagé; d'une part la violence dont on use à leur égard les porte à
chercher les moyens de se rendre libres; mais cette même violence les
met hors d'état d'exécuter leurs résolutions.
[160] Il s'agit de la grande révolte des Bagaudes, aux ordres de
Tibat ou Tibaton; cette révolte dura deux ans (435-36). Comme
toujours ceux qui firent cette _Bagaudie_ étaient surtout des
esclaves et des colons. La Bagaudie de 441 paraît être une des
dernières ou même la dernière; ces révoltes avaient commencé vers
280.
En vain on dirait que ces sortes de personnes, souvent bizarres dans
leurs désirs, souhaitent de certaines choses et craignent en même
temps qu'on ne les force à les faire. Toutefois, comme ce qu'ils
désirent en cette rencontre est un grand malheur pour eux, la justice
n'exige-t-elle pas de ceux qui les dominent, de ne pas les contraindre
à former de semblables souhaits? Mais après tout n'est-il pas naturel
de voir des malheureux penser à la fuite, tandis qu'on les opprime par
des exactions cruelles, tandis que des proscriptions qui se succèdent
les unes aux autres les mettent dans un danger continuel. S'ils
quittent leurs maisons, c'est qu'ils craignent qu'elles ne deviennent
le théâtre de leurs tourments, et l'exil est pour eux la seule
ressource qui leur reste contre l'oppression. Il est vrai qu'ils se
retirent chez des peuples ennemis; mais ces ennemis mêmes leur
semblent moins redoutables que ceux qui les ruinent par leurs
exactions. Et ces exactions sont d'autant plus insupportables pour
eux, qu'elles sont mal distribuées, que chacun n'en est pas chargé à
proportion du bien qu'il possède, tous ne contribuant pas à des
impositions qui devraient être générales. Car n'y a-t-il pas de la
cruauté à exiger que les pauvres payent ce qui devrait être pris sur
les riches, et que, pour ainsi dire, tout le fardeau tombe sur les
faibles, tandis que les forts ne sont chargés de rien? Ainsi deux
choses concourent à les rendre malheureux, l'envie et la pauvreté;
l'envie s'acharne contre eux, parce qu'ils refusent de payer; la
pauvreté les afflige, parce qu'elle les met hors d'état de satisfaire.
N'est-ce pas là la situation la plus déplorable que l'on puisse
imaginer?
Voici des choses plus cruelles encore, et des injustices plus criantes
que l'on fait à ces malheureux. On voit les riches se faire une étude
d'inventer de nouveaux tributs pour en charger ensuite le peuple. Ce
serait se tromper que de prétendre justifier les riches en disant que
leurs richesses doivent les empêcher d'en user de la sorte, parce
qu'en augmentant les impôts ils se chargeraient eux-mêmes. Et quoi!
ignorez-vous que les lois ne sont pas pour les riches, hardis et
empressés à faire ces augmentations, parce qu'ils savent bien qu'elles
ne tomberont pas sur eux? Or, tels sont les prétextes auxquels ils ont
recours. Tantôt ce sont des ambassadeurs et tantôt des envoyés
extraordinaires des princes. On les recommande aux personnes qui
tiennent les premiers rangs dans la province, et l'accueil magnifique
qu'on leur offre est toujours la cause de la ruine du peuple. Les
présents qu'on leur fait sont pris sur de nouveaux tributs que l'on
impose, et toujours le pauvre fournit ce que le riche donne; celui-ci
fait sa cour aux dépens de celui-là.
Ici l'on fait une objection frivole. Peut-on, disent quelques-uns, se
dispenser de faire de ces sortes de réceptions aux ministres des
princes? Non, on ne doit pas s'en dispenser. Mais la justice
n'exige-t-elle pas des riches qu'étant les premiers à imposer, ils
soient aussi les premiers à payer, et que ces longs flots de
compliments et de marques de respect dont ils sont si prodigues soient
soutenus par une libéralité plus réelle? Les pauvres ne sont-ils pas
en droit de leur dire: «Vous voulez que nous portions une partie des
charges publiques, il faut donc que vous portiez l'autre, et que
tandis que nous donnons vous donniez de votre côté»? Ne pourraient-ils
pas même prétendre avec justice que ceux qui recueillent toute la
gloire de ces sortes de réceptions en fissent toute la dépense? Ils se
relâchent cependant sur cet article, et ils demandent seulement un
partage juste et plus humain des impositions publiques. Qu'après tout
la condition des pauvres est à plaindre! Ils payent, et on les force
de payer, sans qu'ils sachent pourquoi on les y force. Car permet-on à
quelqu'un de demander pourquoi il doit payer, ou d'alléguer et de
chercher les raisons qu'il a de payer, ou de demander à être
déchargé?
Au reste, on ne sait au vrai jusques où va l'injustice des riches que
quand ils viennent à se brouiller entre eux. Alors on entend ceux qui
se croient offensés reprocher aux autres que c'est une injustice
criante de voir deux ou trois hommes faire des traités, inventer des
tributs qui ruinent des provinces entières. C'est là en effet le
caractère des riches; ils croient qu'il est de leur honneur de ne pas
souffrir que l'on décide de rien sans les consulter, prêts à approuver
les choses les plus injustes, pourvu que l'on ait pour eux la
déférence qu'ils croient qu'on leur doit. Guidés par leur seul
orgueil, on les voit, ou pour se venger de ceux qui les avaient
méprisés, ou pour faire briller leur autorité, ordonner les mêmes
choses qu'ils avaient traité d'injustices lorsque les autres les
ordonnaient. Au milieu de ces dissensions, les pauvres sont comme sur
une mer orageuse, toujours battus et agités par les flots qui
s'entrechoquent. Il ne leur reste pas même cette consolation, de
pouvoir dire que les personnes constituées en dignité ne sont pas
toutes injustes; qu'il se trouve des gens de bien qui réparent le mal
que les méchants ont causé, et qui relèvent par de nouveaux remèdes
ceux que l'on avait opprimés par de nouvelles impositions. Il n'en est
pas ainsi. L'injustice est partout égale. Ne voit-on pas que comme les
pauvres sont les premiers que l'on accable, ils sont les derniers que
l'on pense à soulager. Nous l'avons éprouvé, il n'y a pas longtemps,
lorsque le malheur des temps a obligé les empereurs à diminuer les
impôts de quelques villes; ce soulagement qui devait-être répandu
également sur tout le monde, a-t-il été pour d'autres que pour les
riches? Ce n'est point aux pauvres que l'on pense dans ces
conjonctures, et après avoir commencé par les opprimer, on a la dureté
de ne pas seulement penser à les soulager, du moins les derniers.
Pour tout dire en un mot, c'est aux pauvres que l'on fait porter tout
le fardeau des tributs, et ce n'est jamais à eux qu'on en fait sentir
la diminution.
Quelle serait après cela notre erreur si, traitant les pauvres avec
tant de rigueur, nous croyions que Dieu n'usera d'aucune sévérité à
notre égard, comme s'il nous était permis d'être injustes sans que
Dieu nous fasse sentir le poids de sa justice? Les Romains seuls sont
capables de se souiller par tous les vices qui règnent parmi eux;
nulle autre nation ne les porte à cet excès. On ne voit rien de
semblable chez les Francs, chez les Huns, chez les Vandales, chez les
Goths. Ceux des Romains qui ont cherché un asile dans les provinces
barbares y sont à l'abri des maux qu'ils enduraient sur les terres de
l'empire. Il n'y a rien qu'ils souhaitent avec plus d'ardeur que de
n'avoir plus à vivre sous la domination romaine, plus contents parmi
les barbares que dans le sein de leur patrie. Ne soyons donc plus
surpris de voir les barbares prendre l'ascendant sur nous. Leur nombre
grossit tous les jours, et bien loin que ceux qui s'étaient retirés
parmi eux les quittent pour revenir à nous, nous voyons tous les jours
de nouveaux Romains nous abandonner pour chercher un asile parmi eux.
Une seule chose m'étonne à ce propos; c'est que tout ce qu'il y a de
pauvres et de malheureux parmi nous, n'aient pas recours à ce moyen de
se mettre à l'abri de l'oppression. Ce qui les en empêche, c'est sans
doute la difficulté de transporter leurs familles et le peu de bien
qu'ils ont dans une terre étrangère; forcés par une dure nécessité,
ils ne quittent qu'à regret leurs maisons et leurs troupeaux; mais la
violence et le poids des exactions leur paraît un plus grand mal, et
dans cette extrémité ils prennent la seule ressource qui leur reste,
quelque pénible qu'elle soit. Ils se jettent entre les bras des
riches pour en recevoir de la protection, ils se réduisent à une
triste espèce de servitude[161].
[161] Il s'agit du patronage (patrocinium), qui se trouvera
expliqué plus loin, p. 226.
A dire vrai, je ne désapprouverais pas cette conduite, je croirais
même qu'il y aurait en cela de quoi louer les riches si, pleins de
charité, ils se servaient de leur crédit en faveur des pauvres par une
protection gratuite; si des motifs d'humanité, et non pas d'intérêt,
les portaient à se rendre les défenseurs des opprimés. Mais qui peut
ne pas regarder comme une cruauté dans les riches de les voir ne se
déclarer les protecteurs des pauvres que pour les dépouiller, de ne
défendre des malheureux qu'à condition de les rendre plus malheureux
encore qu'ils n'étaient, c'est-à-dire par la perte de tout leur bien.
Le père alors, pour acheter un peu de protection, est contraint de
livrer ce qu'il avait destiné à être l'héritage de son fils, et l'un
ne peut se mettre à l'abri de l'extrême misère qu'en réduisant l'autre
à l'extrême disette. Voilà tout ce qui revient aux pauvres de la
protection des riches; voilà où aboutissent les secours qu'ils se
vantent de donner. Il paraît bien qu'ils n'ont jamais que leur intérêt
en vue, et qu'en se déclarant pour les pères ils ne cherchent qu'à
ruiner les enfants.
Telle est la manière dont les riches s'y prennent pour tirer du profit
de tout ce qu'ils font. Il serait à souhaiter que du moins leur façon
de vendre fût semblable à ce qui se pratique dans les autres ventes;
alors il resterait quelque chose à celui qui achète. Mais quel est ce
nouveau genre de commerce dans lequel celui qui vend reçoit sans rien
donner; et dans lequel celui qui achète donne tout sans rien
acquérir? Dans les autres marchés, la condition de celui qui achète
est regardée comme la plus avantageuse, par l'espérance du profit; ici
celui qui vend profite seul, et rien ne reste à celui qui achète.
Ce n'est là cependant qu'une partie du malheur des pauvres. Voici
quelque chose de plus barbare et de plus criant; on ne peut ni le voir
ni l'entendre sans frémir d'horreur. Il arrive que la plus grande
partie du petit peuple, après avoir été ainsi dépouillés de leurs
terres et de leurs possessions, réduits à ne rien avoir, ne laissent
pas d'être chargés d'impôts; l'exaction est un fardeau dont ils ne
peuvent se décharger, et ce qui semblait devoir être seulement attaché
à leurs terres retombe sur leurs personnes. Quelle injustice cruelle!
Le riche possède, et le pauvre paye! Le fils sans avoir recueilli la
succession de son père se trouve accablé par les mêmes impôts que le
père payait! Imagine-t-on une plus dure extrémité que celle d'être
dépouillé par des usurpateurs particuliers et d'être en même temps
persécuté par des tyrans publics?
Parmi ces malheureux, ceux à qui il reste quelque prudence naturelle,
ou ceux que la nécessité a rendus prudents, tâchent à devenir les
fermiers[162] des terres qu'ils possédaient auparavant; d'autres se
cherchent des asiles contre la misère, et d'autres enfin, en qui se
trouve une âme moins élevée, se rendent volontairement esclaves,
chassés non-seulement de leur patrimoine, mais encore dégradés du rang
de leur naissance, bannis de leurs maisons, et perdant tout à la fois
le droit qu'ils avaient sur eux-mêmes par la liberté. De là vient le
comble de leur misère; car en perdant la liberté ils perdent presque
la raison; et par un changement qui tient de l'enchantement, des
hommes devenus esclaves sont traités comme des bêtes, et leur
deviennent semblables en quelque sorte en cultivant comme elles les
terres des riches.
[162] Les colons.