la proie des barbares, nous qui ravissons la liberté à nos
concitoyens. Ces ravages qui désolent les campagnes, ces villes
ruinées et détruites, sont notre ouvrage; nous nous sommes attiré tous
ces maux; et la tyrannie que nous avons exercée contre les autres est,
à dire vrai, la cause de celle que nous éprouvons. Nous l'éprouvons
plus tard que nous ne méritions; Dieu nous a longtemps épargnés, mais
enfin sa main s'est appesantie, et selon l'expression de l'Écriture,
prise dans un autre sens, l'ouvrage de nos mains retombe sur nous. De
malheureux exilés ne nous ont touchés d'aucune compassion; à notre
tour, nous sommes châtiés par l'exil; nous avons trompé les étrangers,
devenus étrangers parmi les barbares, nous souffrons de leur mauvaise
foi; attentifs à profiter des conjonctures du temps, nous nous en
sommes servis pour ruiner des hommes libres; chassés du lieu de notre
naissance, nous éprouvons les mêmes maux.
Mais que l'aveuglement des hommes est incurable! nous sentons le poids
de la colère de Dieu justement irrité contre nous, et nous nous
dissimulons à nous-mêmes que la justice de Dieu nous poursuit.
SALVIEN, _du Gouvernement de Dieu_, liv. 5. Traduction du P.
Bonnet.
Salvien, prêtre, né vers 390, à Trèves, mourut en 484, à Marseille,
où il était prêtre depuis longtemps. Il est auteur des traités _De
la Providence ou du gouvernement de Dieu_, et _De l'Avarice_. Ces
ouvrages sont écrits avec éloquence et énergie. (Voy. plus loin le
récit intitulé: _Conduite du clergé envers les conquérants
Germains_.)
MŒURS DES GALLO-ROMAINS.
Ne voit-on pas dans les Gaules que les plus grands seigneurs n'ont
tiré d'autres fruits de leurs malheurs que de devenir plus déréglés
dans leur conduite? J'ai vu moi-même, dans Trèves, des personnes
nobles et constituées en dignité, quoique dépouillées de leurs biens,
au milieu d'une province ravagée, montrer plus de corruption dans
leurs mœurs qu'on ne remarquait de décadence dans leurs affaires
domestiques. La désolation du pays n'avait pas été si grande qu'il ne
restât encore quelque ressource; mais la corruption des mœurs était
si extrême, qu'elle était sans remède. Les vices, ces cruels ennemis
du cœur, faisaient au dedans plus de ravages que les barbares,
ennemis seulement du corps, n'en faisaient au dehors. Les Romains
étaient eux-mêmes leurs plus cruels ennemis. Je devrais arroser de mes
larmes la peinture des choses dont j'ai été témoin. J'ai vu des
vieillards qui étaient dans les charges publiques, des chrétiens dans
le dernier retour de l'âge, aimer encore la bonne chère et la volupté.
Par où commencer pour leur reprocher leur corruption? Leurs dignités,
leur âge, le nom de chrétiens, le péril qui les menaçait, lequel de
tous ces endroits devait fournir les premiers reproches? Pourrait-on
croire que des vieillards fussent capables de s'abandonner à ces
déréglements pendant la paix, que des jeunes gens le pussent être,
pendant la guerre, que des chrétiens le pussent jamais être? Dignités,
âge, profession, religion, on oubliait tout dans la fureur de la
débauche. Qui n'eût pris les principaux de cette ville pour des
insensés? Cette ardeur n'a pu être ralentie par les destructions
réitérées de cette ville criminelle. Quatre fois Trèves, cette ville
la plus florissante des Gaules, a été prise et ruinée. Le premier
malheur eut dû suffire pour déterminer les habitants à une sincère
conversion, afin qu'une rechute n'attirât pas une seconde punition.
Chose incroyable! le nombre des malheurs n'a fait qu'augmenter le
penchant fatal pour le vice. Tel qu'on nous représente dans la fable
cet hydre dont les têtes renaissaient plus nombreuses à mesure qu'on
les coupait, telle était la ville de Trèves; ses malheurs croissaient,
et en même temps croissait aussi la fureur de ses habitants pour le
libertinage des mœurs. Le châtiment, qui dégoûte ailleurs du vice, en
faisait naître ici un goût plus vif et plus empressé; et il eût été
plus facile de vider Trèves d'habitants que de la purger de cette
fureur impie.
Cette peinture des désordres de Trèves convient à une ville voisine,
qui lui cédait peu en magnificence. Outre tous les autres vices qui
s'y étaient introduits, l'avarice et l'ivrognerie y dominaient; mais
l'ivrognerie surtout était si fort en usage, que les principaux de la
ville ne purent se résoudre ou n'étaient pas en état de pouvoir sortir
de table lorsque les barbares, maîtres des remparts, entraient de tous
côtés dans la ville. Dieu le permit ainsi, afin de faire voir plus
clairement la raison pourquoi il châtiait les habitants de cette
ville. C'est là que j'ai vu un renversement bien déplorable. On ne
voyait aucune différence de mœurs entre les vieillards et les jeunes
gens; la même indiscrétion dans les discours, la même légèreté, le
même luxe, le même penchant pour l'ivrognerie, les rendait semblables
les uns aux autres. Des hommes âgés, élevés depuis longtemps aux
charges publiques, n'ayant plus que peu de jours à vivre, buvaient
comme eussent pu faire les plus robustes. Les forces, qui leur
manquaient pour marcher, ne leur manquaient pas pour boire; et leurs
jambes ailleurs chancelantes se fortifiaient dans les occasions de
danser. Je raccourcis ce portrait odieux; et pour l'achever d'un seul
trait, je n'ai qu'à dire qu'on a vu dans cette ville la vérité de ce
que disait le Sage, que le vin et les femmes rendent les sages impies
à l'égard de Dieu.
Après avoir décrit ce qui se faisait dans les plus fameuses villes des
Gaules, que dirai-je des villes moins considérables, si ce n'est
qu'elles ont de même toutes péri par les vices de leurs habitants? Le
crime y avait tellement endurci tous les cœurs, qu'on était au milieu
du péril sans le craindre. On était menacé d'une captivité prochaine,
et on ne la craignait pas. Dieu permettait qu'on demeurât dans cette
insensibilité, afin qu'on ne prît point de précautions pour détourner
sa ruine. Déjà les barbares étaient présents qu'on ne voyait aucune
crainte dans les hommes, et que dans les villes on ne se donnait aucun
mouvement pour se garantir de l'invasion. Personne, à la vérité,
n'avait envie de périr; mais tel était l'aveuglement des pécheurs,
qu'on ne prenait aucun soin pour éviter sa perte. L'intempérance,
l'ivrognerie, l'amour du repos avaient fait naître une négligence et
une indolence incurables. Semblables à ceux dont l'Écriture dit qu'un
assoupissement que Dieu permettait s'était saisi d'eux. Cet
assoupissement que Dieu répand est un présage d'une ruine prochaine;
car l'Écriture nous apprend que quand les iniquités du pécheur sont
montées à un certain point, la Providence l'abandonne à lui-même, et
qu'ainsi livré à son propre sens il court à sa perte.
Je ne crois pas devoir rien ajouter pour persuader que l'empressement
des hommes pour les plaisirs criminels n'a pas cessé jusqu'à leur
entière destruction. Ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que cet
aveuglement se perpétuera, et l'on peut prédire que les hommes seront
toujours les mêmes. Voyons-nous qu'aucune des villes et des provinces
qui sont prises ou ravagées par les barbares change de conduite? Y
est-on humilié, pense-t-on à se convertir et se corriger? Tel est le
caractère des Romains; on les voit périr, mais on ne les voit pas se
corriger. Trois fois la première ville des Gaules a été détruite,
trois fois elle a été comme le bûcher de ses habitants. La destruction
même ne fut pas le plus grand mal qu'elle eut à supporter. La misère
accablait ceux que la ruine de leur patrie n'avait pas fait périr. Ce
qui s'était garanti de la mort gémissait dans le malheur. Les uns,
couverts de blessures, traînaient une vie languissante; les autres, à
demi-brûlés, sentaient longtemps les cruels effets de l'incendie.
Ceux-ci périssaient par la faim, et ceux-là par la nudité; un grand
nombre succombaient à la violence du mal ou à la rigueur du froid.
Ainsi la même mort se faisait sentir en mille façons différentes. En
un mot, la ruine d'une seule ville était une calamité pour un grand
nombre d'autres. J'ai vu, et je n'ai pas refusé mon secours aux
misérables, j'ai vu les cadavres des hommes et des femmes confondus,
nus, déchirés, donnant un douloureux spectacle aux habitants des
autres villes, et servant de nourriture aux chiens et aux oiseaux. La
puanteur qu'exhalaient ces corps morts devenait mortelle pour les
vivants, et ceux qui n'avaient pas été enveloppés dans le saccagement
de cette ville ne laissaient pas d'en sentir les mauvais effets. Mais
qu'ont produit toutes ces calamités? Si les choses n'étaient
évidentes, on ne pourrait s'imaginer que les hommes fussent capables
d'un endurcissement si extraordinaire; mais personne n'ignore qu'un
petit nombre de gens de qualité qui étaient restés dans cette ville
ruinée employèrent leurs premiers soins à obtenir des empereurs la
permission de faire célébrer les jeux du cirque.
Habitants de la ville de Trèves, à qui j'adresse ici la parole, est-il
possible que vous ayez pu conserver de l'empressement pour les jeux du
cirque[163]! Quoi! ce triste état d'une ville prise et saccagée, tant
de sang répandu, tant de tourments soufferts, tant de captifs dans les
fers, tant de maux, n'ont pu vous apprendre à vous modérer! Ah, votre
folie mérite les larmes de tous les hommes de bon sens. A dire le
vrai, vous m'avez paru dignes de pitié lorsque votre ville a été
ruinée; mais je trouve que vous l'êtes bien davantage quand je compare
votre ardeur pour les spectacles. Je croyais bien que les malheurs de
la guerre pouvaient faire perdre les biens temporels, mais je ne
croyais pas qu'ils pussent faire perdre la raison. Vous vous adressez
donc aux empereurs pour obtenir la permission d'ouvrir le théâtre et
le cirque; mais où est la ville, où est le peuple pour qui vous
présentez cette requête? Je regarde, et je ne vois qu'une ville
ensevelie dans ses cendres et un peuple dans les fers; partout je
rencontre ou des cadavres ou des yeux baignés de pleurs. A peine des
restes malheureux ont-ils échappé à la ruine commune, et ces restes
sont dans la douleur et dans la misère, et l'on ne sait si la destinée
de ceux qui ont péri n'est pas plus heureuse que le sort de ceux qui
vivent encore.
[163] Les combats de gladiateurs étaient encore les principaux
jeux du cirque.
Mais quel lieu choisirez-vous pour ces jeux sacrilèges? Sera-ce sur le
tombeau de vos citoyens égorgés, au milieu de leur sang répandu et
encore fumant et de leurs ossements dispersés. Trouverez-vous un
endroit dans toute la ville où cette image de la mort et du carnage ne
s'offre à vos yeux? Toutes ces circonstances ne vous ont-elles pas dû
persuader que ce n'est pas le temps de demander des jeux et des fêtes
publiques? Comment oserez-vous donner des marques de joie, environnés
des débris de l'incendie? Et comment oserez-vous rire au milieu de
tant de justes sujets de pleurer? Mais enfin quand il n'y aurait que
cette seule considération à avoir, pensez que par ces spectacles
impies vous allumez contre vous la colère de Dieu. Ah! je ne suis plus
étonné que vous ayez été châtiés par tous les maux que vous avez
soufferts! Une ville que trois renversements n'ont pu corriger
méritait bien de souffrir une quatrième destruction!
SALVIEN, _du Gouvernement de Dieu_, livre 6.
LES TYRANS.--LE PATROCINIAT.--ORIGINES DE LA FÉODALITÉ.
Chacun essayait de se soustraire aux charges intolérables de la vie
civile. Ce ne fut plus la liberté que l'on rechercha, ce fut la
servitude. On y courut, on s'y précipita. Ce furent les paysans des
frontières, exposés sans défense aux incursions des barbares, qui
donnèrent le signal de cette espèce de désertion. Bientôt elle devint
générale, et au milieu du troisième siècle des villages, des villes
entières renoncent à leur indépendance et se donnent un autre maître
que l'empereur. Le monde romain se brise déjà à ses extrémités; une
multitude infinie de petites sociétés presque imperceptibles se
forment incessamment des blocs qui s'en détachent, et s'abritent au
milieu de ses ruines. Le Code nous les montre se constituant au cœur
même de l'empire, sous la main même de l'empereur, en dépit de toutes
les menaces, par la double influence des spoliations du fisc et des
déprédations des barbares. Il y eut dès lors comme un essai, une
première efflorescence des institutions féodales qui un peu plus tard
couvrirent l'Europe entière. Il y a déjà des _seigneurs_, cachés
encore sous l'ancienne et familière dénomination de _patrons_; et il y
en a autant qu'il se trouve de villages en révolte contre une autorité
qui ne peut plus donner que l'oppression en retour de l'obéissance.
Ce principe de dissolution devint plus actif à mesure que la force
centrale perdit de son énergie, et devait rester sans contre-poids le
jour où celle-ci cesserait de se faire sentir. Au IIIe siècle, ce ne
sont encore que quelques hameaux isolés qui se séparent de l'empire;
un peu plus tard ce sera la Gaule et la Bretagne. La plupart de ces
_tyrans_ qui remplissent l'histoire des empereurs ne sont que
l'expression et le produit de cette situation nouvelle. Eux aussi sont
des _patrons_, des libérateurs que les provinces opprimées croyaient
se donner contre la tyrannie étrangère. C'étaient les représentants de
cette force de répulsion qui tendait de plus en plus à disloquer ce
grand tout, et à replacer dans l'isolement et l'indépendance les
parties hétérogènes qu'un travail de huit cents ans y avait fait
entrer. Ce malaise s'annonce pour la première fois par les séditions
de la Gaule, sous les règnes d'Auguste et de Tibère, arrive de crise
en crise à son paroxysme sous les Trente Tyrans, se continue à travers
les révoltes de Carausius, d'Allectus, de Maxime, de Constantin dans
la Bretagne, celles de Magnence, de Sylvanus, de Maxime, de
Constantin, de Sébastien dans la Gaule (pour ne parler que de
celles-là), et aboutit enfin, après tant de scissions temporaires, au
partage définitif du Ve siècle.
Ainsi l'empire d'Auguste ne périt pas d'une autre manière que celui de
Charlemagne; les circonstances étaient les mêmes, les résultats ne
pouvaient différer. Le principe de dissolution qui brisa l'Empire
Romain et qui le fractionna en autant de royaumes barbares qu'il
renfermait de grandes lignes géographiques et de nationalités mal
éteintes brisa l'empire carlovingien à son tour en autant de blocs
qu'il renfermait de royaumes, et chacun de ceux-ci en autant de
parcelles qu'il comptait de châteaux forts. Il continua d'agir sans
interruption, malgré de vains et impuissants efforts, pendant six
cents ans, de Dioclétien à Hugues Capet. Alors on recommença de
nouveau à reconstruire. Ainsi, au point de vue de l'histoire générale,
la formation des royaumes barbares à la chute de l'empire et
l'établissement de la féodalité à la mort de Charlemagne ne sont, à
vrai dire, que des effets de la même cause. Dioclétien, Constantin,
Théodose, Théodoric, Charles Martel, Charlemagne, réussirent un moment
à la paralyser, mais sans pouvoir la détruire. Leurs essais de
reconstruction ont immortalisé leur mémoire, parce que les hommes
admirent volontiers ce qui est grand, et ne demandent aux héros que du
génie; mais si leurs efforts ont pu retarder de quelques années la
formation de la société féodale, elle n'en est pas moins sortie de
terre sous leurs yeux, et elle n'a conservé en s'élevant que les moins
significatives peut-être des empreintes dont ils avaient voulu la
marquer.
Il faut convenir que les origines de la féodalité ne sont pas toutes
où l'on a coutume de les chercher; et que tels faits qui nous
paraissent nouveaux aux sixième et septième siècles dataient déjà
de trois cents ans. Dans ce nombre il faut placer le plus
caractéristique de tous, le fractionnement du territoire et
l'isolement du pouvoir. Ce mal avait déjà miné l'empire romain avant
de s'attaquer aux sociétés barbares; et lorsqu'il les faisait crouler
à petit bruit du sixième au dixième siècle, il ne faisait que se
continuer. Il faut se donner le spectacle de cette lutte désespérée de
la loi impériale contre un ennemi qui la tuera.
«Que les laboureurs[164] n'invoquent aucun patronage[165], et qu'ils
soient livrés au supplice si par d'audacieuses fourberies ils
cherchent à se donner de pareils appuis. Quant à ceux qui les
accordent, ils devront payer pour chaque fonds et chaque contravention
une amende de 25 livres d'or; mais que notre fisc ne prenne que la
moitié de ce que les patrons avaient coutume de prendre en totalité.»
[164] _Code Théodosien_, XI, tit. 24, l. 2.
[165] Le petit propriétaire, libre de naissance et maître de sa
terre, pour échapper au fisc, à l'impôt, aux exactions et aux
violences de toutes espèces, achetait la protection, le patronage
(_patrocinium_) de quelque puissant personnage, en lui donnant sa
terre et en devenant _colon_, c'est-à-dire à peu près esclave,
lui et sa postérité. Les grands, en devenant patrons d'un grand
nombre de colons, se constituèrent d'immenses propriétés
(_latifundia_) sur lesquelles ils régnaient en seigneurs presque
indépendants. L'usage des _patrocinia_ se continua sous les
Franks par le système de la _recommandation_. (L. D.)
«Quiconque[166] parmi les officiers, ou dans quelque classe de
citoyens que ce soit, sera convaincu d'avoir accepté un _patronage_,
qu'il soit soumis aux peines de droit. Quand aux possesseurs[167],
qu'on les contraigne, bon gré mal gré, d'obéir aux statuts impériaux
et de contribuer aux charges publiques. Que s'il se trouve des
villages qui, à raison des avantages de leur position ou du nombre de
leurs habitants, osent s'y refuser, qu'on leur inflige tel châtiment
que de droit.»
[166] _Code Théodosien_, l. 3 (année 395).
[167] C'est-à-dire aux propriétaires qui avaient cédé leurs
propriétés à des patrons et en étaient devenus les colons,
échangeant la liberté et la propriété contre une espèce
d'esclavage et un peu de sécurité. (L. D.)
«Quiconque[168] accordera son _patronage_ aux paysans, de quelque
dignité qu'il soit, qu'il soit maître de la milice, comte, proconsul,
vicaire, préfet de la province, tribun, curiale, ou de telle autre
dignité, qu'il paye une amende de 40 livres d'or pour chaque patronage
accordé, s'il ne renonce à l'avenir à une pareille témérité. Et
non-seulement ceux qui accueilleront les paysans dans leur _clientèle_
seront frappés de l'amende en question, mais ceux qui y recourront
pour échapper à l'impôt en payeront le double.»
[168] Année 396.
«Nous avons attaché des peines plus sévères aux lois faites par nos
prédécesseurs pour défendre les _patronages_. Ainsi, à l'avenir,
quiconque sera convaincu d'avoir accordé son patronage à des
laboureurs ou à des villageois propriétaires, qu'il soit dépouillé de
son propre bien. Quant aux laboureurs, qu'ils soient aussi dépouillés
de leurs terres[169].»
[169] Année 399.
Toutes ces menaces furent également impuissantes, car la situation
était déjà plus forte que les hommes; la dissolution suivit son cours,
et marcha rapidement vers son terme.
LEHUËROU, _Histoire des institutions mérovingiennes et
carlovingiennes_, t. I, p. 136.
Lehuërou, né en 1807, mort en 1843, était professeur à la faculté
des lettres de Rennes. Son ouvrage a paru en 2 vol. in-8º
(1841-43).
DE LA RACE CELTIQUE.
Avant d'amener les Allemands sur le sol de la Gaule et d'assister à ce
nouveau mélange, j'ai besoin de revenir sur tout ce qui précède,
d'évaluer jusqu'à quel point les races diverses établies sur le sol
gaulois avaient pu modifier le génie primitif de la contrée, de
chercher pour combien ces races avaient contribué dans l'ensemble,
quelle avait été la mise de chacune d'elles dans cette communauté,
d'apprécier ce qui pouvait rester d'indigène sous tant d'éléments
étrangers.
Divers systèmes ont été appliqués aux origines de la France.
Les uns nient l'influence étrangère; ils ne veulent point que la
France doive rien à la langue, à la littérature, aux lois des peuples
qui l'ont conquise. Que dis-je? s'il ne tenait qu'à eux, on
retrouverait dans nos origines les origines du genre humain. Le
Brigant et son disciple, La Tour d'Auvergne, le premier grenadier de
la république, dérivent toutes les langues du bas breton; intrépides
et patriotes critiques, il ne leur suffit pas d'affranchir la France,
ils voudraient lui conquérir le monde. Les historiens et les légistes
sont moins audacieux. Cependant l'abbé Dubos ne veut point que la
conquête de Clovis soit une conquête; Grosley affirme que notre droit
coutumier est antérieur à César.
D'autres esprits, moins chimériques peut-être, mais placés de même
dans un point de vue exclusif et systématique, cherchent tout dans la
tradition, dans les importations diverses du commerce ou de la
conquête. Pour eux notre langue française est une corruption du latin,
notre droit une dégradation du droit romain ou germanique, nos
traditions un simple écho des traditions étrangères. Ils donnent la
moitié de la France à l'Allemagne, l'autre aux Romains; elle n'a rien
à réclamer d'elle-même. Apparemment ces grands peuples celtiques dont
parle tant l'antiquité, c'était une race si abandonnée, si déshéritée
de la nature, qu'elle aura disparu sans laisser trace. Cette Gaule,
qui arma 500,000 hommes contre César, et qui paraît encore si peuplée
sous l'empire, elle a disparu tout entière, elle s'est fondue par le
mélange de quelques légions romaines, ou des bandes de Clovis. Tous
les Français du nord descendent des Allemands, quoiqu'il y ait si peu
d'allemand dans leur langue. La Gaule a péri, corps et biens, comme
l'Atlantide. Tous les Celtes ont péri, et s'il en reste, ils
n'échapperont pas aux traits de la critique moderne. Pinkerton[170] ne
les laisse pas reposer dans le tombeau; c'est un vrai Saxon, acharné
sur eux, comme l'Angleterre sur l'Irlande. Ils n'ont eu, dit-il, rien
en propre, aucun génie original... Il voudrait, dans son amusante
fureur, qu'on instituât des chaires de langue celtique «pour qu'on
apprît à se moquer des Celtes».
[170] Géographe écossais, né en 1758, mort en 1826. L'ouvrage
principal de Pinkerton est sa _Géographie_. Le livre auquel fait
allusion M. Michelet est intitulé: _Recherches sur les Goths_.
Nous ne sommes plus au temps où l'on ne pouvait que choisir entre les
deux systèmes et se déclarer partisan exclusif du génie indigène ou
des influences extérieures. Des deux côtés, l'histoire et le bon sens
résistent. Il est évident que les Français ne sont plus les Gaulois;
on chercherait en vain parmi nous ces grands corps blancs et mous! ces
géants enfants qui s'amusèrent à brûler Rome[171]. D'autre part, le
génie français est profondément distinct du génie romain ou
germanique; ils sont impuissants pour l'expliquer.
[171] Les Celtes étaient divisés en deux rameaux, les Gaulois et
les Kymris ou Belges, et ces populations différaient entre elles
par les caractères physiologiques, la taille, la couleur des
cheveux et des yeux, et par les langues. Les auteurs anciens
constatent chez les Celtes deux types différents: l'un, petit et
aux cheveux bruns; l'autre, grand, aux cheveux blonds ou roux et
aux yeux bleus. Les Gaels ou Gaulois semblent appartenir au
premier, les Kymris au second, De ces deux types, c'est le
premier qui l'a emporté dans la formation de la nation française
et qui lui donne ses caractères les plus tranchés; mais il faut
tenir compte aussi dans la création du type gallo-français, petit
et brun, des influences ibériennes et de la conquête romaine.
Si les langues celtiques attestent l'existence de deux rameaux dans
la race, elles prouvent en même temps que les Kymris étaient Celtes
et non pas Germains, et qu'ils avaient la plus étroite parenté avec
les Gaels. Modifiés au point de vue de la langue, des mœurs, de la
religion et des institutions, par la conquête romaine, et sans nul
doute aussi par un certain mélange avec les conquérants, les peuples
gaulois sont devenus les Gallo-Romains; c'est dans cette population
que sont venues se fondre les peuplades germaniques qui se sont
établies en Gaule, et qui à leur tour, et dans une certaine
proportion, ont modifié les Gallo-Romains. (L. D.)
Nous ne prétendons pas rejeter des faits incontestables; nul doute que
notre patrie ne doive beaucoup à l'influence étrangère. Toutes les
races du monde ont contribué pour doter cette Pandore.