[134] Que nous reproduisons plus loin.
Toutes ces circonstances se retrouvent dans la grande insurrection du
troisième siècle; car ce n'étaient pas non plus des hommes ordinaires
que ces Helianus et ces Amandus, qui furent alors chefs des Bagaudes,
et qui osèrent prendre le titre d'empereurs. Cette ambition, au reste,
fut fatale à leur parti. Tant que les Bagaudes s'étaient bornés à
infester les routes, à massacrer les propriétaires, à piller les
villes, les empereurs s'en étaient peu inquiétés, et les cités
gauloises avaient en vain imploré le secours des armes romaines. Mais
l'usurpation de la pourpre impériale donnait à ces mouvements un autre
caractère. Dès que Dioclétien en fut instruit, il s'empressa d'envoyer
Maximien au delà des Alpes, avec une armée dont la présence suffit
pour dissiper ces bandes, qui n'étaient redoutables qu'en l'absence de
troupes réglées. Maximien fit périr leurs chefs, prit et rasa leurs
forts, entre autres celui qu'ils avaient construit près de Lutèce,
dans la presqu'île de la Marne, et termina cette guerre en 285.
L'insurrection parut alors étouffée, mais elle ne fut jamais
entièrement éteinte; il y eut toujours quelques bandes disséminées
dans le pays, et le feu de la révolte éclata avec plus de violence et
plus d'étendue que jamais au cinquième siècle, lorsque l'invasion des
Vandales eut fait peser de nouveau sur les habitants des campagnes les
affreuses calamités dont les avait frappés, au troisième siècle,
l'invasion des Alémans.
Il est à remarquer que les grands rassemblements de Bagaudes se sont
toujours formés dans les contrées vraiment celtiques, dans l'ouest et
le centre de la Gaule, ancien territoire des Galls; dans ces provinces
qui ont été au moyen âge le principal foyer de la jacquerie et de nos
jours même encore le théâtre de la guerre civile. Il n'y eut jamais de
Bagaudes dans la Belgique, où dominait l'esprit militaire de la
Germanie et où se recrutaient les légions.
PÉTIGNY, _Études sur l'histoire, les lois et les institutions de
l'époque mérovingienne_, 3 vol. in-8º; Paris, A. Durand, 1851;
t. I, p. 192.
SAINT MARTIN, ÉVÊQUE DE TOURS.
316-400.
Martin naquit en 316, à Salarie, ville de Pannonie, dont on voit
aujourd'hui les ruines à deux lieues de Sarwar, en Hongrie. Dès sa
jeunesse il montra par toutes ses actions qu'il ne vivait que pour
Dieu. Il avait pour les pauvres un amour ardent; on le vit une fois à
la porte d'Amiens donner la moitié de sa casaque, parce qu'il ne lui
restait aucune autre chose qu'il put donner. Cette action ne manqua
pas de lui attirer des railleries de la part des libertins; mais quand
on ne veut plaire qu'à Jésus-Christ, on est peu sensible aux faux
jugements des hommes, et souvent on reçoit de lui dès ce monde même
l'approbation que ceux-ci refusent; c'est ce qui arriva à Martin. La
nuit suivante, pendant qu'il donnait à ses membres fatigués un court
repos, qu'il avait coutume d'interrompre souvent par la prière,
Jésus-Christ se montra à lui, revêtu de cette moitié de casaque qu'il
avait donnée et environné d'une multitude d'anges à qui il dit:
Martin, qui n'est encore que catéchumène, m'a couvert de cet habit.
Un ordre de l'empereur obligeant les enfants des officiers et des
soldats vétérans à porter les armes, le père de Martin découvrit
lui-même son fils, et le contraignit de suivre une profession qu'il
jugeait préférable à toute autre. Ainsi Martin entra à quinze ans dans
la cavalerie. Il sut se préserver des vices qui ne déshonorent que
trop la profession des armes, et gagna l'estime de ceux qui vivaient
avec lui. Il fut un soldat vraiment chrétien, exact à remplir ses
devoirs. A l'âge de dix-huit ans il demanda et reçut le baptême. Deux
ans après il se retira du service, malgré les instances de son
tribun, avec lequel il vivait dans une étroite amitié.
La haute réputation de saint Hilaire l'attira à Poitiers. Quand ce
grand homme eut été élevé sur le siége qu'il a tant illustré, il
voulut ordonner diacre Martin, qui refusa cet honneur par humilité, et
ne consentit qu'à être ordonné exorciste. Peu de temps après, le désir
de revoir sa famille le conduisit en Pannonie. En revenant, il apprit,
comme il traversait l'Italie, que les Ariens opprimaient l'église des
Gaules et qu'ils avaient fait exiler saint Hilaire. Martin choisit
alors une retraite près de Milan, et y pratiqua tous les exercices de
la vie monastique. Ayant appris, en 360, que saint Hilaire retournait
dans son diocèse, il se hâta de se rendre auprès de lui. Ce grand
évêque reçut avec joie son disciple, et lui donna un terrain[135] pour
bâtir un monastère[136], dans lequel on vit bientôt des hommes de
différents pays se réunir pour servir Dieu sous une même discipline.
Saint Martin s'y renferma lui-même pour se sanctifier et conduire les
autres à Jésus-Christ.
[135] A Ligugé, à deux lieues de Poitiers.
[136] A peine reste-t-il aujourd'hui quelques vestiges de
l'église de ce monastère, qui est détruit depuis un grand nombre
d'années. L'église paroissiale actuelle a été bâtie sur
l'ancienne cellule de saint Martin.
Vers l'an 371, le peuple de Tours et des villes voisines le demanda
pour évêque. Il fallut user d'artifice et employer la violence pour
l'arracher de sa solitude. Il joignit toutes les vertus épiscopales à
celles de la profession monastique, qu'il n'abandonna point. Il
conserva toujours la même humilité dans le cœur, la même pauvreté
dans ses habits et dans ses meubles. Il demeura quelque temps dans une
étroite cellule, qui tenait à l'église; mais, ne pouvant souffrir les
visites, qu'il recevait fréquemment, il bâtit de l'autre côté de la
Loire le célèbre monastère de Marmoutier, que l'on regarde comme la
plus ancienne abbaye de France.
Saint Martin se vit à la tête de quatre-vingts moines, qui rappelaient
le temps des plus austères anachorètes et dont plusieurs furent
enlevés, à cause de leur sainteté, pour être évêques en différentes
villes. Pour lui, il fut comme l'apôtre de toute la Gaule; il dissipa
l'incrédulité des païens, détruisit les temples et fit bâtir des
églises en l'honneur du vrai Dieu dans les lieux où l'on rendait
auparavant aux fausses divinités un culte superstitieux. Partout il
établissait la piété sur la connaissance de Jésus-Christ. Ce qu'il
enseignait de vive voix, il le confirmait par des miracles sans
nombre, et le persuadait, pour ainsi dire, par sa fidélité à le
pratiquer le premier. Son zèle s'étendit jusqu'en Bourgogne, où il
arracha un grand nombre de victimes au démon pour les donner à
Jésus-Christ. Étant un jour dans un bourg rempli de païens, il
entreprit, comme il avait fait ailleurs, de les convertir au vrai Dieu
et de leur faire abandonner leurs vaines superstitions. Après les
avoir exhortés assez longtemps, il leur dit d'abattre un arbre qui
était dans ce lieu et que le peuple regardait avec vénération. Les
païens dirent à saint Martin: Nous voulons bien le couper, pourvu que
vous consentiez à rester dessous. Il accepta la condition. On abattit
l'arbre; il penchait du côté de saint Martin. Les païens le crurent
déjà écrasé; mais le saint ayant fait le signe de la croix, l'arbre se
redressa, et tomba du côté des païens; plusieurs auraient été tués
s'ils n'eussent évité la mort par une prompte fuite. Dieu se servit de
ce miracle pour amollir le cœur féroce des idolâtres et les porter à
demander le baptême.
Quelquefois il sollicitait auprès des princes le pardon des criminels,
la liberté des captifs, le retour des exilés ou le soulagement des
personnes affligées. Ce fut pour obtenir quelques-unes de ces grâces
qu'il alla à Trèves, vers l'an 383, trouver le tyran Maxime, qui après
s'être révolté contre l'empereur Gratien s'était emparé des Gaules, de
l'Angleterre et de l'Espagne. Martin demanda ces grâces en évêque,
c'est-à-dire sans les acheter par des bassesses. Il faisait connaître
au prince que c'était plaider pour ses propres intérêts que de prendre
en main auprès de lui la cause de la veuve, de l'orphelin ou du
prisonnier; que sa gloire la plus solide était de faire du bien aux
malheureux, et qu'il devait remercier ceux qui lui montraient les
objets sur qui devaient tomber ses faveurs. L'empereur Maxime, loin de
se choquer de cette sainte hardiesse, en conçut plus d'estime pour le
saint évêque, et il le pria plusieurs fois de manger à sa table. Saint
Martin refusa d'abord l'honneur que lui faisait ce prince, mais dans
la suite il crut devoir l'accepter. Maxime convia les plus illustres
de sa cour pour le jour où le saint lui avait promis de dîner avec
lui. Dans le repas, Martin fut assis à la droite du prince, et un
prêtre qui l'avait accompagné fut placé entre le frère et l'oncle de
l'empereur. Quand on donna à boire, l'officier présenta la coupe à
Maxime, qui la fit donner au saint évêque pour la recevoir lui-même de
sa main; mais celui-ci la donna au prêtre dont on vient de parler.
Cette action fut admirée par l'empereur même et de tous les
assistants.
Vers l'an 400, saint Martin alla recevoir la récompense que Dieu
accorde à ses fidèles serviteurs.
_Abrégé des vies des Saints_, par RICHARD, t. 2, p. 398.
PARIS EN 358.
Julien[137] passa au moins à Lutèce[138] les deux hivers de 358 et de
359. Il aimait cette bourgade, qu'il appelait sa _chère Lutèce_, et où
il avait rassemblé, autant qu'il avait pu au milieu de ses entreprises
militaires, des savants et des philosophes. Oribase[139] le médecin,
dont il nous reste quelques travaux, y rédigea son abrégé de
Galien[140]; c'est le premier ouvrage publié dans une ville qui devait
enrichir les lettres de tant de chefs-d'œuvre.
[137] Julien, neveu de Constantin, né en 331, fut nommé
gouverneur des Gaules, avec le titre de césar, puis empereur en
360; il mourut en 363. Il est aussi célèbre par son apostasie que
par l'habileté de son gouvernement.
[138] Lutèce (Lutecia) était le nom de la ville des Parisii
(Parisiens).
[139] Médecin de l'empereur Julien, né à Pergame. Il a laissé un
recueil d'extraits des écrits des anciens médecins.
[140] Célèbre médecin grec de la fin du second siècle de l'ère
chrétienne. Il reste de lui plusieurs ouvrages importants.
On se plaît à rechercher l'origine des grandes cités, comme à remonter
à la source des grands fleuves; vous serez bien aise de relire le
propre texte de Julien[141]:
«Je me trouvais pendant un hiver à ma chère Lutèce; c'est ainsi qu'on
appelle dans les Gaules la ville des Parisii. Elle occupe une île au
milieu d'une rivière[142]; des ponts de bois la joignent aux deux
bords. Rarement la rivière croît ou diminue; telle elle est en été,
telle elle demeure en hiver; on en boit volontiers l'eau, très-pure
et très-riante à la vue. Comme les Parisii habitent une île, il leur
serait difficile de se procurer d'autre eau. La température de l'hiver
est peu rigoureuse, à cause, disent les gens du pays, de la chaleur de
l'Océan, qui, n'étant éloigné que de 900 stades, envoie un air tiède
jusqu'à Lutèce. L'eau de mer est en effet moins froide que l'eau
douce. Par cette raison, ou par une autre que j'ignore, les choses
sont ainsi[143]. L'hiver est donc fort doux aux habitants de cette
terre; le sol porte de bonnes vignes; les Parisii ont même l'art
d'élever des figuiers[144] en les enveloppant de paille de blé comme
d'un vêtement, et en employant les autres moyens dont on se sert pour
mettre les arbres à l'abri de l'intempérie des saisons.
[141] L'ouvrage de Julien, dont ce fragment est extrait, est
écrit en grec, et porte le titre de _Misopogon_, ce qui veut dire
_haine de la barbe_. C'est une satire contre la ville d'Antioche,
dans laquelle Julien fait semblant d'écrire contre lui-même. La
barbe que portait Julien déplaisait beaucoup aux habitants
d'Antioche.
[142] Lutèce (Lutecia) était le nom de la ville des Parisii
(Parisiens).
[143] L'observation des Gaulois-Romains était juste; les hivers
sont plus humides, mais moins froids, aux bords de la mer que
dans l'intérieur des terres. (_Note de Chateaubriand._)
[144] On voit que le climat de Paris n'a guère changé. Il y a
longtemps que l'on cultive la vigne à Surène. Julien ne se
piquait pas de se connaître en bon vin. Quant aux figuiers, on
les enterre et on les empaille encore à Argenteuil. (_Note de
Chateaubriand._)
«Or, il arriva que l'hiver que je passais à Lutèce fut d'une violence
inaccoutumée; la rivière charriait des glaçons comme des carreaux de
marbre. Vous connaissez les pierres de Phrygie? tels étaient par leur
blancheur ces glaçons bruts, larges, se pressant les uns les autres,
jusqu'à ce que, venant à s'agglomérer, ils formassent un pont[145].
Plus dur à moi-même et plus rustique que jamais, je ne voulus point
souffrir que l'on échauffât à la manière du pays, avec des fourneaux,
la chambre où je couchais[146].»
[145] Julien peint très-bien ce que nous avons vu ces derniers
hivers. Les glaçons que la Seine laisse sur ses bords, après la
débâcle, pourraient être pris pour des blocs de marbre. (_Note de
Chateaubriand._)
[146] Ces fourneaux étaient apparemment des poêles.
Julien raconte qu'il permit enfin de porter dans sa chambre quelques
charbons, dont la vapeur faillit l'étouffer.
CHATEAUBRIAND, _Études ou discours historiques sur la chute de
l'empire romain, la naissance et les progrès du christianisme
et l'invasion des barbares_.
GOUVERNEMENT DE JULIEN.
359.
La Gaule commençait à respirer, et Julien, libre un moment des soins
de la guerre, reportait sa sollicitude sur tout ce qui pouvait
contribuer au bien-être des provinces. Veiller à l'égale répartition
de l'impôt, prévenir tout abus de pouvoir, écarter des affaires cette
classe de gens qui spéculent sur les malheurs publics, ne souffrir
chez les magistrats aucune déviation de la stricte équité, telle était
l'occupation de tous ses instants. Ce qui aidait aux réformes dans
cette dernière partie de l'administration, c'est que le prince
siégeait lui-même comme juge, pour peu que les procès eussent
d'importance par la gravité des cas ou par le rang des personnes; et
jamais la justice n'eut de dispensateur plus intègre. Un exemple,
entre mille, suffira pour établir son caractère sous ce rapport.
Numerius, ancien gouverneur de la Narbonnaise, avait à répondre devant
lui à la charge de dilapidation, et, contre l'usage dans les causes
criminelles, les débats étaient publics. Numerius se renferma dans la
dénégation, et les preuves manquaient contre lui. Son adversaire
Delphidius, homme passionné, voyant l'accusation désarmée, ne put
s'empêcher de s'écrier: «Mais, illustre césar, s'il suffit de nier,
où seront désormais les coupables?» A quoi Julien répliqua sans
s'émouvoir: «S'il suffit d'accuser, où seront les innocents?» Ce trait
le peint comme juge.
AMMIEN MARCELLIN, _Histoire_, liv. XVIII, trad. de M. Savalète.
Ammien Marcellin, historien latin du quatrième siècle de l'ère
chrétienne, a composé une histoire des empereurs depuis Nerva jusqu'à
Valentinien, en 31 livres, dont les 13 premiers sont perdus. C'est un
ouvrage précieux par les détails exacts qu'il fournit, Ammien ayant
vu lui-même tout ce qu'il raconte dans ses derniers livres; il avait
longtemps servi dans les armées de la Gaule, et fit avec Julien la
campagne de Perse.
TYRANNIE DE L'ADMINISTRATION ROMAINE.
285-450.
La société antique, bien différente de la nôtre, ne renouvelait pas
incessamment la richesse par l'industrie. Consommant toujours et ne
produisant plus, elle demandait toujours davantage à la terre, et les
mains qui la cultivaient, cette terre, devenaient chaque jour plus
rares et moins habiles.
Rien de plus terrible que le tableau que nous a laissé Lactance[147]
de cette lutte meurtrière entre le fisc affamé et la population
impuissante, qui pouvait souffrir, mourir, mais non payer. «Tellement
grande était devenue la multitude de ceux qui recevaient[148] en
comparaison du nombre de ceux qui devaient payer, telle l'énormité
des impôts, que les forces manquaient aux laboureurs, les champs
devenaient déserts, et les cultures se changeaient en forêts..... Je
ne sais combien d'emplois et d'employés fondirent sur chaque province,
sur chaque ville, _magistri_, _rationales_, vicaires des préfets. Tous
ces gens-là ne connaissaient que condamnations, proscriptions,
exactions; exactions, non pas fréquentes mais perpétuelles, et dans
les exactions, d'intolérables outrages.... Mais la calamité publique,
le deuil universel, ce fut quand le fléau du cens ayant été lancé dans
les provinces et les villes, les censiteurs se répandirent partout,
bouleversèrent tout; vous auriez dit une invasion ennemie, une ville
prise d'assaut. On mesurait les champs par mottes de terre, on
comptait les arbres, les pieds de vigne. On inscrivait les bêtes; on
enregistrait les hommes. On n'entendait que les fouets, les cris de la
torture; l'esclave fidèle était torturé contre son maître, la femme
contre son mari, le fils contre son père; et faute de témoignage, on
les torturait pour déposer contre eux-mêmes; et quand ils cédaient
vaincus par la douleur, on écrivait ce qu'ils n'avaient pas dit. Point
d'excuse pour la vieillesse ou la maladie; on apportait les malades,
les infirmes. On estimait l'âge de chacun; on ajoutait des années aux
enfants, on en ôtait aux vieillards; tout était plein de deuil et de
consternation. Encore ne s'en rapportait-on pas à ces premiers agents;
on en envoyait toujours d'autres pour trouver davantage, et les
charges doublaient toujours, ceux-ci ne trouvant rien, mais ajoutant
au hasard, pour ne pas paraître inutiles. Cependant les animaux
diminuaient, les hommes mouraient, et l'on n'en payait pas moins
l'impôt pour les morts[149].»
[147] Lactance, écrivain chrétien, né vers 250, mort vers 325. Il
fut chargé par Constantin de l'éducation de son fils Crispus. Il
est auteur des ouvrages suivants: _Institutions divines_,
_L'Œuvre de Dieu_, _La Colère de Dieu_, _La Mort des
persécuteurs_. C'est un écrivain élégant, que l'on a surnommé le
Cicéron chrétien.
[148] L'armée, les fonctionnaires civils, les juges, les
percepteurs ou exacteurs, etc. C'est Dioclétien qui créa
l'administration civile et cette armée d'employés civils.
[149] LACTANCE, Mort des Persécuteurs.
Sur qui retombaient tant d'insultes et de vexations endurées par les
hommes libres? Sur les esclaves, sur les colons ou cultivateurs
dépendants, dont l'état devenait chaque jour plus voisin de
l'esclavage. C'est à eux que les propriétaires rendaient tous les
outrages, toutes les exactions dont les accablaient les agents
impériaux. Leur misère et leur désespoir furent au comble à l'époque
dont Lactance vient de nous tracer le tableau. Alors tous les serfs
des Gaules prirent les armes sous le nom de _Bagaudes_[150]. En un
instant ils furent maîtres de toutes les campagnes, brûlèrent
plusieurs villes, et exercèrent plus de ravages que n'auraient pu
faire les barbares. Ils s'étaient choisis deux chefs, Ælianus et
Amandus, qui, selon une tradition, étaient chrétiens. Il ne serait pas
étonnant que cette réclamation des droits naturels de l'homme ait été
en partie inspirée par la doctrine de l'égalité chrétienne. L'empereur
Maximien accabla ces multitudes indisciplinées (en 286).....
[150] _Bagat_, en celtique, assemblée, multitude de gens. Ces
révoltes, sans cesse renaissantes, duraient encore au milieu du
cinquième siècle. (L. D.)
L'avénement de Constantin et du christianisme fut une ère de joie et
d'espérance. Né en Bretagne, comme son père, Constance Chlore, il
était l'enfant, le nourrisson de la Bretagne et de la Gaule. Après la
mort de son père, il réduisit le nombre de ceux qui payaient la
capitation en Gaule de 25,000 à 18,000. L'armée avec laquelle il
vainquit Maxence devait appartenir en grande partie à cette dernière
province.
Les lois de Constantin sont celles d'un chef de parti qui se présente
à l'empire comme un libérateur, un sauveur: «Loin, s'écrie-t-il, loin
du peuple, les mains rapaces des agents fiscaux! Tous ceux qui ont
souffert de leurs concussions peuvent en instruire les présidents des
provinces. Si ceux-ci dissimulent, nous permettons à tous d'adresser
leurs plaintes à tous les comtes de provinces ou au préfet du
prétoire, s'il est dans le voisinage, afin qu'instruit de tels
brigandages, nous les fassions expier par les supplices qu'ils
méritent[151].»
[151] Lois de Constantin, dans le Code Théodosien.
Ces paroles ranimèrent l'empire. La vue seule de la croix triomphante
consolait déjà les cœurs. Ce signe de l'égalité universelle donnait
une vague et immense espérance. Tous croyaient arrivée la fin de leurs
maux.
Cependant le christianisme ne pouvait rien aux souffrances matérielles
de la société. Les empereurs chrétiens n'y remédièrent pas mieux que
leurs prédécesseurs. Tous les essais qui furent faits n'aboutirent
qu'à montrer l'impuissance définitive de la loi. Que pouvait-elle en
effet, sinon tourner dans un cercle sans issue? Tantôt elle
s'effrayait de la dépopulation, elle essayait d'adoucir le sort du
colon, de le protéger contre le propriétaire, et le propriétaire
criait qu'il ne pouvait plus payer l'impôt; tantôt elle abandonnait le
colon, le livrait au propriétaire, l'enfonçait dans l'esclavage[152],
s'efforçait de l'enraciner à la terre; mais le malheureux mourait ou
fuyait, et la terre devenait déserte. Dès le temps d'Auguste la
grandeur du mal avait provoqué les lois qui sacrifiaient tout à
l'intérêt de la population. Pertinax avait assuré la propriété et
l'immunité des impôts pour dix ans à ceux qui occuperaient les terres
désertes en Italie, dans les provinces et chez les rois alliés.
Aurélien l'imita. Probus fut obligé de transplanter de la Germanie des
hommes et des bœufs pour cultiver la Gaule. Il y fit replanter les
vignes arrachées par Domitien. Maximien et Constance Chlore
transportèrent des Franks et d'autres Germains dans les solitudes du
Hainaut, de la Picardie, du pays de Langres; et cependant la
dépopulation augmentait dans les villes, dans les campagnes. Quelques
citoyens cessaient de payer l'impôt; ceux qui restaient payaient
d'autant plus. Le fisc affamé et impitoyable s'en prenait de tout
déficit aux curiales[153], aux magistrats municipaux.
[152] La loi finit par identifier le colon à l'esclave. «Que les
colons soient liés par le droit de leur origine, et bien que, par
leur condition, ils paraissent des hommes libres, qu'ils soient
tenus pour serfs de la terre sur laquelle ils sont nés.» (_Code
Justinien._)--«Si un colon se cache ou s'efforce de se séparer de
la terre où il habite, qu'il soit considéré comme ayant voulu se
dérober frauduleusement à son patron, ainsi que l'esclave
fugitif.» (_Code Justinien._)
[153] Les villes de la Gaule avaient pour les administrer une
curie (assemblée, sénat). Les membres de ces curies étaient
appelés curiales; on les choisissait dans les moyens
propriétaires. Dans les derniers siècles de l'empire leur sort
était devenu intolérable.