Eusèbe, nommé évêque de Césarée en Palestine, en 315, a laissé une

Histoire ecclésiastique (traduite en français par le président

Cousin), une Chronique allant depuis la création du monde

jusqu'à la 20e année du règne de Constantin[124], une Vie de

Constantin, et la Préparation évangélique.

[124] L'original grec est perdu; on a conservé heureusement la

traduction latine que saint Jérôme en avait faite et une

traduction en langue arménenne.

CANTILÈNE,

_Dans laquelle se trouve la première mention du nom des Franks_.

Composée vers 241.

Aurélien, étant alors tribun de la sixième légion gauloise, battit

près de Mayence les Franks, qui ravageaient toute la Gaule; il en tua

sept cents et en fit prisonniers trois cents, qu'il vendit à l'encan.

Les soldats firent cette chanson à l'occasion de sa victoire:

«Nous avons tué mille Franks et mille Sarmates ensemble;

«Nous cherchons maintenant mille, mille, mille, mille, mille

Perses[125].»

FLAVIUS VOPISCUS, dans les écrivains de l'_Histoire Auguste_.

[125] L'histoire des Franks est extrêmement obscure et disséminée

dans les écrivains contemporains. A défaut d'un récit, nous

essayerons de résumer dans cette note les événements principaux

de l'histoire de ces barbares.

C'est vers 240 que les tribus germaniques habitant entre le Rhin,

le Mein, le Weser et la Lippe, formèrent entre elles une

confédération et prirent le nom de Franks (_Franken_), mot dont le

sens paraît répondre à celui du latin _ferox_, fier et belliqueux.

Les tribus qui entrèrent dans cette confédération furent les

Bructères, les Teuctères, les Chamaves, les Sicambres, les Cattes

et les Angrivariens. Le pays des Franks prit le nom de _Francia_

(France), conservé encore aujourd'hui dans celui de Franconie.

Depuis 241 jusqu'en 287, les Franks s'emparent de la Batavie,

pillent et dévastent la Belgique. En 287, l'empereur Maximien,

malgré quelques avantages remportés sur eux, leur céda le pays

dévasté des Trévires et des Nerviens, qui comprenait la partie de

la Belgique entre Trèves et Tournay (Toxandrie), à titre de

bénéfice militaire, c'est-à-dire à condition du service militaire

et de l'obéissance envers l'empire.

Constance Chlore, en 292, battit de nouveau les Franks, mais ne

put pas les détruire ni les chasser; il les força à se soumettre à

l'empire, et leur céda la Germanie inférieure, située entre la

Meuse et le Rhin.

Cependant les Franks d'outre-Rhin continuèrent à attaquer

l'empire, et la guerre fut continuelle contre eux. Constantin

(306-12) leur fit une guerre acharnée, livra aux bêtes, dans

l'amphithéâtre de Trèves, deux de leur rois; mais il finit, comme

ses prédécesseurs, par admettre un grand nombre de ces barbares

dans les colonies militaires de la Belgique.

Depuis lors les Franks fournissent de nombreux contingents aux

armées impériales, et leurs rois ou chefs occupent d'importants

emplois à la cour; l'un d'eux, le ripuaire Arbogaste (mort en

394), est le plus célèbre de ces rois franks vassaux de l'empire.

En 358, Julien fit la guerre aux Salyens, dont le nom paraît alors

pour la première fois dans l'histoire, et renouvela les traités en

vertu desquels ils étaient établis depuis 287 dans le pays appelé

la Toxandrie, c'est-à-dire entre la Meuse et l'Escaut. C'est la

tribu établie dès cette époque dans la Toxandrie qui est la

principale des tribus franques; c'est elle qui est le noyau de la

nation, et qui deviendra sous Clovis le peuple prépondérant de la

Gaule.

Arbogaste, qui était général des forces militaires et le maître de

l'empire, lutta contre les Franks d'outre-Rhin et battit leurs

chefs Marcomer et Sunnon. En 407 les Franks essayèrent de défendre

le Rhin contre les Vandales, les Suèves et les Alains, mais ils

furent vaincus.

Les désordres de l'empire (407-428) permirent aux Franks de

secouer l'autorité romaine et de conquérir de nouveaux territoires

dans la Belgique; les Salyens s'emparèrent de la Morinie,

d'Amiens, Cambray, Tournay, Arras, et étendirent leur domination

jusqu'à la Somme; les Ripuaires prirent Trèves et Cologne (413).

En 428, Aétius, qui restaura pour un moment l'autorité impériale

dans les Gaules, attaqua les Ripuaires, les battit, et les força

de nouveau à reconnaître la suzeraineté de l'empire. En 431, il

attaqua les Salyens, et battit à Helena leur roi Chlodion (Chloio,

Chlogio, ou Clovis), qui résidait à Dispargum (Duisbourg?).

Vaincus dans d'autres rencontres, les Salyens se soumirent, mais

restèrent maîtres de tous les territoires qu'ils avaient conquis.

C'est ainsi que s'accomplissaient les conquêtes des barbares. «Les

empereurs, dit l'historien grec Procope, cité par M. de Pétigny,

les empereurs ne pouvaient pas empêcher les barbares d'entrer dans

les provinces; mais les barbares, de leur côté, ne croyaient point

posséder en sûreté les terres qu'ils occupaient tant que le fait

de leur possession n'avait pas été changé en droit par l'autorité

impériale.»

Les Franks Salyens et Ripuaires firent fidèlement leur devoir dans

la guerre contre Attila. Mérovée, roi des Salyens, et bien

probablement fils de Clodion, était particulièrement dévoué à

Aétius. Après la mort de ce grand général, lâchement assassiné par

l'empereur Valentinien, en 454, les Franks se crurent déliés de

leurs obligations envers l'empire, et pillèrent la Belgique.

Soumis de nouveau par Avitus et par Majorien, les Salyens, qui

avaient chassé leur roi Childéric, prirent pour chef Egidius

maître des milices de la Gaule, et à ce titre chef suprême de tous

les barbares vassaux de l'empire. Egidius fut le dernier des

officiers de l'empire qui ait su maintenir l'autorité du nom

romain.

Depuis 457 Egidius gouverna les Franks jusqu'en 464, qu'ils

reprirent leur roi Childéric et qu'Egidius mourut, après avoir été

battu par ses ancien sujets. A son tour, Childéric devint maître

des milices vers 469. Peu après, l'empire s'écroula en Italie, et

les monarchies barbares, jusque là vassales et fédérées de

l'empire, devinrent indépendantes, et restèrent enfin maîtresses

des territoires qu'elles avaient conquis. (Cf. l'ouvrage de M. de

Pétigny déjà cité.)

SAINT DENIS, PREMIER ÉVÊQUE DE PARIS.

Vers 250.

Saint Irénée, successeur de saint Pothin, donna une nouvelle vigueur à

l'église des Gaules; mais après son martyre et les terribles

persécutions de Septime Sévère et de Dèce, l'église des Gaules se

trouva fort affaiblie; on n'y voyait vers le milieu du troisième

siècle que peu d'églises et un assez petit nombre de chrétiens. La

propagation de l'Évangile dans les Gaules se fit lentement, jusqu'à ce

que la miséricorde divine y envoya saint Martin.

L'état des églises des Gaules toucha les saints évêques des pays

voisins, et le pape saint Fabien envoya sept évêques prêcher dans les

Gaules. Ces sept apôtres furent saint Gatien de Tours, saint Trophime

d'Arles, saint Paul de Narbonne, saint Saturnin de Toulouse, saint

Denis de Paris, saint Austremoine de Clermont et saint Martial de

Limoges. Des six évêques qui vinrent avec saint Denis, ce fut lui qui

porta le plus loin la prédication de l'Évangile; car les autres étant

demeurés dans les pays plus méridionaux, il s'avança jusqu'à Lutèce,

capitale des Parisii, suivi de onze compagnons, parmi lesquels on

remarque les saints Éleuthère et Rustique. Une persécution s'étant

élevée tout d'un coup contre l'Église, comme on cherchait partout les

chrétiens dans l'Occident, les persécuteurs trouvèrent saint Denis à

Lutèce, et le prirent avec saint Rustique, prêtre, et saint Éleuthère,

diacre. Le préfet Fescennius fit battre de verges le saint apôtre,

ainsi que ses compagnons, parce qu'il avait converti beaucoup de gens

à la religion chrétienne. Comme il persévérait très-courageusement

dans la prédication de la foi du Christ, on le coucha sur un gril sous

lequel on avait mis des charbons ardents, et on lui fit en outre

endurer beaucoup d'autres supplices en même temps qu'à ses compagnons.

Mais les martyrs ayant souffert tous ces divers tourments avec un

courage et une joie héroïques, Denis eut avec les autres la tête

tranchée, à Montmartre[126].

[126] _Mons Martyrum_, mont des martyrs.

La tradition nous apprend que ce saint martyr releva sa tête et la

porta dans ses mains en faisant deux mille pas. L'on dit qu'il

s'arrêta non loin des bords de la Seine, dans l'endroit où depuis, en

638, a été fondée par Dagobert Ier l'abbaye de Saint-Denis, pour y

conserver les reliques du saint.

Sainte Geneviève avait déjà fait bâtir en l'honneur de saint Denis une

première église, qui fut le théâtre de nombreux miracles et qui fut en

très-grande vénération chez les peuples de France du temps de nos

premiers rois. On y venait des extrémités du royaume en pèlerinage. On

y venait aussi faire serment pour déclarer la vérité des choses qu'on

ne pouvait découvrir par les voies ordinaires. Le tombeau du saint y

était orné dès lors de meubles précieux et de beaucoup de richesses;

c'était un monument bâti en forme de tour, ou plutôt environné de

petites tours. Saint Éloi prit plaisir à l'enrichir davantage, et il

en fit l'un des plus grands ornements de la France, avant même qu'on

parlât d'y bâtir une abbaye. Il semble que cette église eût été

choisie dès lors pour le lieu de la sépulture de la famille royale. Au

moins trouve-t-on qu'un fils du roi Chilpéric fut enterré avant le

règne de Dagobert.

Les honneurs qui se rendaient à saint Denis n'étaient point renfermés

dans les limites du diocèse de Paris; il ne serait pas facile de

compter le nombre des églises qui furent bâties dans toutes les

provinces du royaume en l'honneur du saint, depuis la fondation de

l'abbaye, et principalement depuis le neuvième siècle, où l'on reçut

l'opinion de ceux qui le prenaient pour Denis l'Aréopagite d'Athènes,

converti par saint Paul.

Les rois de France ont toujours honoré saint Denis comme leur patron

et comme le protecteur de leur couronne, parce qu'il l'était de la

capitale de leur royaume. Ils avaient soin de visiter son tombeau, et

ils venaient demander son intercession avec beaucoup de cérémonie

quand ils étaient sur le point d'aller à la guerre ou de faire quelque

voyage important. Ils y prenaient l'étendard qui devait marcher devant

eux; et l'on sait que l'oriflamme, si célèbre dans notre histoire,

n'était autre chose que la bannière de l'abbaye de Saint-Denis. Ils le

réclamaient dans les combats et les périls; et portant la confiance

qu'ils avaient en sa protection jusqu'au tombeau, ils comptaient

encore pour un avantage et une faveur particulière que leurs cendres

reposassent auprès des siennes. Cette dévotion de nos rois était

aussi celle de leur cour et celle de leurs sujets. C'est peut-être ce

qui a contribué principalement à faire regarder saint Denis comme le

patron et l'apôtre de la France.

Extrait de:

BAILLET, _Vies des Saints_; in-4º, 1739;

LE NAIN DE TILLEMONT, _Mémoires pour l'histoire de l'Église_;

in-4º, 1696.

LES BAGAUDES.

285.

Les Bagaudes ont joué un grand rôle dans l'histoire des derniers temps

de l'empire; leurs soulèvements prirent un caractère formidable dans

les anciennes contrées celtiques, telles que la Gaule et le nord de

l'Espagne.

Dans toutes les contrées soumises à la puissance de Rome, la

population des campagnes était presque uniquement composée d'esclaves,

dont la condition variait à quelques égards chez les différents

peuples compris dans le monde romain, mais était partout inférieure à

celle des serfs du moyen âge. Sous les premiers Césars on se plaignait

déjà en Italie de la diminution du nombre des hommes libres, tandis

que celui des esclaves allait toujours croissant. Dès cette époque la

proportion des hommes libres relativement aux esclaves n'était guère

plus élevée que celle des blancs par rapport aux nègres dans nos

colonies des Antilles. Si le principe de l'esclavage n'avait pas été

aussi profondément enraciné dans les mœurs des nations antiques, cet

état de choses n'aurait pu se soutenir. Ces masses immenses d'hommes

réduits à la condition des bêtes par une aristocratie peu nombreuse

auraient au moins fait quelques efforts pour conquérir leur liberté;

mais la légitimité de l'esclavage était alors reconnue par tout le

monde, par les esclaves comme par les maîtres. Aucun des philosophes,

aucun des législateurs de l'antiquité n'a su concevoir une société

sans esclaves. Le christianisme, en proclamant pour la première fois

sur la terre l'égalité de tous les hommes devant Dieu, put seul opérer

cette grande révolution dans les idées.

Néanmoins, et malgré l'acquiescement universel du genre humain au

principe de la servitude, il éclatait de temps à autre des révoltes

d'esclaves qui donnèrent quelquefois lieu à des guerres sérieuses.

Sous la république, Spartacus en Italie, Sertorius en Espagne

soulevèrent la population des campagnes, et il n'y eut peut-être pas

de guerres qui aient inspiré plus d'effroi et causé plus d'embarras à

l'aristocratie romaine.

Dans la Gaule, toute la population agricole était de temps immémorial

réduite à un état de servitude moins complet que l'esclavage romain,

et plus analogue à la condition des serfs de l'époque féodale. Cette

population de cultivateurs attachés à la glèbe n'était point désarmée

comme les misérables esclaves que les Romains tenaient à la chaîne;

elle marchait au combat comme les serfs du moyen âge, sous la

direction de la caste guerrière; en temps de paix, elle travaillait

pour les nobles, seuls propriétaires du sol; elle leur obéissait en

temps de guerre comme à ses commandants-nés. Quelquefois même

l'aristocratie n'était point maîtresse de contenir les mouvements de

cette foule, qui se levait spontanément quand elle croyait le

territoire menacé. César, dans ses expéditions contre la Gaule, trouva

presque partout des alliés parmi les factions aristocratiques; mais

le peuple, fanatisé par les druides, entraînait souvent ses chefs à

combattre malgré eux. Ce fut ainsi que les Bellovaques vaincus

alléguèrent pour excuse de leur résistance, que la guerre avait été

engagée malgré le sénat, ou la caste noble, par la glèbe ignorante.

Sous la domination impériale la scission devint plus profonde entre le

peuple des campagnes et la caste des propriétaires, qui devenus tout à

fait romains avaient pris droit de cité à Rome, adopté des noms latins

et renié la langue, les mœurs et la religion de leurs ancêtres.

Tandis que les riches possesseurs du sol allaient s'avilir à la cour

des césars, et dissipaient en Italie dans de monstrueuses profusions

leurs immenses revenus, le peuple des campagnes continuait à parler la

langue celtique, à porter l'habit gaulois, et malgré les édits des

empereurs, toujours attaché aux superstitions druidiques, obéissait

avec un fanatisme aveugle aux restes des druides et des fées, qui se

cachaient dans les bois et les déserts, pour se soustraire aux

persécutions exercées contre leur culte. Il y avait là des ferments

d'agitation et de haine qui n'attendaient qu'une occasion pour

éclater.

Pendant les troubles qui suivirent la mort de Néron (68), les paysans

de la Gaule centrale se soulevèrent sous la conduite d'un des leurs,

nommé _Mariccus_ ou Maric; il se donnait le titre de dieu et de

libérateur des Gaules, ce qui prouve que cette insurrection, comme

toutes les autres du même genre, avait à la fois pour principes le

fanatisme religieux et les souvenirs de l'indépendance nationale[127].

L'aristocratie des Éduens, secondée par la jeunesse noble, qui

fréquentait en grand nombre les célèbres écoles d'Autun, suffit, en

l'absence des armées romaines, pour comprimer ce mouvement, dont le

chef fut livré aux bêtes. Il faut voir avec quel dédain les historiens

latins parlent de ce plébéien inconnu, _quidam e plebe Boiorum_, qui

avait osé mêler ses obscures destinées aux grands événements de

l'époque. Et quels événements! La querelle d'un Vitellius et d'un

Othon[128].

[127] Je ne parle point ici des révoltes de Sacrovir, sous

Tibère, et de Vindex sous Néron. Ces soulèvements eurent un

caractère politique, une allure pour ainsi dire officielle. Ce

n'étaient pas des émeutes populaires, c'étaient des conjurations

d'ambitieux, des mouvements de parti, auxquels se mêlèrent les

plus hauts personnages des cités gauloises.

[128] TACITE, _Hist._, liv. II, ch. 61.

Ces soulèvements, dont les premiers symptômes s'étaient manifestés à

l'extinction de la famille des Césars, se développèrent avec bien plus

de gravité dans l'anarchie qui suivit la chute de la dynastie des

Antonins. Déjà, sous le règne de Commode, un simple soldat, nommé

_Maternus_, avait rassemblé dans la Gaule une troupe de bandits et de

déserteurs, si nombreuse qu'il fallut envoyer contre lui une armée

commandée par Niger, général estimé, qui disputa, quelques années plus

tard, l'empire à Sévère. Maternus conçut même l'audacieux projet de

pénétrer secrètement dans Rome, avec quelques-uns de ses soldats

déguisés et d'assassiner l'empereur au milieu d'une fête. Il échoua

dans ce complot, qu'il paya de sa vie; mais l'idée seule n'était point

d'un vulgaire chef de brigand[129].

[129] HÉRODIEN. Cet historien, grec de nation, a écrit une

histoire estimée, allant de 180 à 238 ap. J.-C. (L. D.)

L'insurrection fut encore alors facilement réprimée; l'excès des

misères publiques la fit bientôt reparaître, plus terrible. Pendant

les troubles du troisième siècle la Gaule fut horriblement ravagée par

les barbares et par les armées des généraux romains qui se

disputaient la pourpre impériale. Les villages furent incendiés, les

vignes arrachées, les champs dévastés, la famine et les massacres

décimèrent la population.

Au milieu de tant de calamités, les usurpateurs, maîtres impitoyables

auxquels l'histoire a conservé le nom de tyrans, n'en faisaient pas

moins agir toutes les rigueurs du fisc pour arracher aux habitants des

campagnes leurs dernières ressources, tandis que les propriétaires,

appauvris, exigeaient le payement des redevances avec une dureté

inaccoutumée. Le désespoir mit enfin la rage au cœur des malheureux

paysans; de toutes parts ils s'armèrent, se jetèrent dans les bois et

dans les landes désertes; puis, réunis en bandes, ils infestèrent les

routes, massacrèrent les propriétaires et les agents du fisc,

pillèrent les petites villes, les habitations isolées, et osèrent

tenir tête aux détachements de soldats qu'on envoyait à leur

poursuite. Ce fut une guerre de buissons et de chicane, une guerre de

chouans ou de guérillas, comme en font toutes les populations

soulevées, mais dont la race celtique semble avoir plus

particulièrement le génie ou l'instinct.

L'anarchie qui dévorait l'empire ne permettait pas d'employer contre

les paysans révoltés des forces suffisantes, ni surtout de les

poursuivre avec la ténacité et la persévérance qui peuvent seules

triompher de ce genre d'ennemis. Ils s'enhardirent par leurs succès;

leurs rangs se grossirent des hommes de toutes classes qui n'avaient

plus rien à perdre ou qui espéraient gagner au désordre; leurs bandes

devinrent des corps d'armée considérables, qui ne craignirent plus de

s'attaquer même aux grandes villes. En 269, ils prirent et

saccagèrent, après sept mois de siége, l'opulente cité d'Autun,

première alliée des Romains dans les Gaules, objet constant de la

cupidité et de la haine des paysans gaulois, et qui dans son malheur

implora en vain les secours de la puissance romaine, qu'elle avait si

bien servie[130].

[130] EUMÈNE, _Panégyr. de Constance_.

Ce fut alors qu'on commença à donner à ces rassemblements armés le nom

de _Bagaudes_, emprunté à l'idiome celtique. Je ne rapporterai pas ici

toutes les étymologies ridicules qu'on a données de ce nom. Du

Cange[131] en indique une, qui paraît assez plausible; c'est celle

qu'il dérive du mot celtique, _Bagat_, conservé dans la langue

celtique, et qui signifie une troupe, une réunion nombreuse.

[131] _Glossarium médiæ et infimæ Latinitatis_ (1678).--MM. Didot

ont publié une excellente édition de ce précieux livre. (L. D.)

Le pillage d'Autun ne fut qu'un des épisodes de cette guerre des

Bagaudes qui éclatait partout en même temps. Sur tous les points du

pays ils avaient des lieux fortifiés qui leur servaient de retraites,

et d'où ils se répandaient dans la campagne. Retranchés dans ces

forts, ils occupaient les avenues des grandes villes où la classe

riche s'était réfugiée, ils interceptaient leurs approvisionnements,

et les rançonnaient lorsqu'ils ne pouvaient les prendre.

Auprès de Lutèce, cité déjà considérable et siége d'un commerce

florissant, ils s'étaient établis dans la presqu'île que forme la

Marne avant de s'unir à la Seine, au lieu où l'on bâtit depuis une

abbaye consacrée à saint Maur, et qu'on appela Saint-Maur-les-Fossés,

à cause des traces encore existantes du fort des Bagaudes. Cette

position était admirablement choisie pour arrêter à la fois les

arrivages de la Marne et de la Seine; ils s'y maintinrent pendant

plusieurs années. La porte de Lutèce qui ouvrait dans cette

direction, à l'est de la ville, en prit le nom de porte des Bagaudes.

Dans le moyen âge cette même porte s'appela Porte Baudoyer, et la

place où elle était située conserve encore ce nom[132]. Il semble donc

que dans la prononciation le mot _Bagaude_ se rapprochait beaucoup du

mot _badaud_, dérivé d'un ancien radical qui signifiait demeurer,

habiter, et qui s'est conservé dans l'italien _badare_. Le mot latin,

_manens_, manant, en est la traduction littérale. Ainsi, bagaude,

badaud, manant, vilain, paysan, sont autant de termes synonymes, qui

tous désignaient l'_habitant_ serf des campagnes, et qui par cette

raison ont fini par être tous pris en mauvaise part, comme exprimant

l'idée de rusticité, de bassesse et d'ignorance.

[132] Cette place a disparu récemment, dans les changements qui

ont été faits autour de l'hôtel de ville. (L. D.)

La guerre des Bagaudes ou la Bagaudie, _Bacaudia_, suivant

l'expression des historiens du Bas-Empire, ne différa en rien de la

_Jacquerie_ du quatorzième siècle. Elle fut provoquée par les mêmes

causes, les maux affreux que l'invasion étrangère faisait peser sur la

population des campagnes, impitoyablement pressurée par les seigneurs

et par le fisc. Elle eut les mêmes effets, le massacre des riches, des

nobles, des fonctionnaires, le pillage des châteaux, l'attaque des

villes, le brigandage sur les routes; elle eut la même marche, les

mêmes vicissitudes et la même fin; on peut dire que l'histoire de

l'une serait presque exactement l'histoire de l'autre.

Que les rassemblements auxquels on a donné le nom de Bagaudes aient

été composés en grande majorité de paysans serfs, c'est ce dont on ne

saurait douter. Tous les auteurs qui en ont parlé s'expriment

clairement à cet égard. A l'occasion du soulèvement qui éclata de 280

à 285, après que Carinus eut emmené l'armée des Gaules en Italie,

Eutrope et Aurelius Victor s'accordent à dire que les paysans gaulois,

_rusticani, agrestes_, avaient formé les rassemblements que l'on

nomma _Bagaudes_[133]. La Chronique de Prosper, à l'année 435, dit que

la Bagaudie était une conspiration de tous les serfs de la Gaule.

L'évêque Salvien trace un éloquent tableau des misères du peuple

gaulois[134]. Rien ne fait mieux connaître les véritables causes de

l'insurrection que ces paroles inspirées par une indignation

vertueuse, et comparables aux plus beaux chefs-d'œuvre de l'éloquence

antique. Le saint évêque nous apprend encore que les classes

inférieures ne prenaient pas seules part à la révolte; des hommes même

d'une naissance distinguée et d'une éducation libérale étaient

contraints de chercher un asile parmi les Bagaudes, pour sauver au

moins leur vie, après avoir perdu tous leurs biens par les exactions

du fisc. Cette allégation est confirmée par un fait que rapporte la

Chronique de Prosper à l'année 445. Un médecin d'un mérite éminent,

nommé Eudoxius, fut poursuivi comme un des moteurs du soulèvement de

Bagaudes qui eut lieu à cette époque, et n'échappa au supplice qu'en

se réfugiant chez les Huns.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 1/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 14 / 35 段