Pour lors, enfin, Tibère fit part au sénat de ces événements,

annonçant la révolte avec la soumission; n'ajoutant, n'ôtant rien à la

vérité, rendant justice à la bravoure, à la fidélité de ses

lieutenants, comme aussi à la sagesse de ses propres mesures. En même

temps il expliqua pourquoi ni lui ni Drusus n'étaient point partis; il

allégua la dignité de l'empire, qui ne permettait point à ses chefs de

quitter, pour quelques troubles dans une ou deux villes, la capitale

d'où l'on surveillait tout l'État. Il ajouta que maintenant qu'on ne

pouvait plus attribuer son départ à la crainte, il irait voir le

désordre et le réparer.

TACITE, _Annales_, liv. III; traduit par Dureau de la Malle.

FOLIES DE CALIGULA DANS LES GAULES.

39 et 40 ap. J.-C.

Caligula ne s'essaya qu'une seule fois à la guerre et aux affaires

militaires; encore ce ne fut pas à la suite d'un projet arrêté. Étant

allé voir le bois sacré et le fleuve Clitumnus[115], il avait poussé

jusqu'à Mevania[116]; là, il lui vint à l'esprit de compléter la garde

batave qu'il avait autour de lui, et sur-le-champ il entreprit son

expédition de Germanie. Sans aucun délai, il leva de toutes parts des

légions et des troupes auxiliaires, se montra fort sévère sur le

recrutement, fit en tous genres des approvisionnements tels qu'on n'en

avait jamais vu, et se mit en route. Il marchait parfois avec tant de

préoccupation et si rapidement, que pour le suivre les cohortes

prétoriennes se virent contraintes, contre l'usage, de mettre leurs

enseignes sur des bêtes de somme. Quelquefois aussi, il s'avançait

avec tant de négligence et de mollesse, que huit personnes portaient

sa litière, et qu'il exigeait du peuple des villes voisines qu'on

balayât les chemins et qu'on les arrosât pour lui épargner la

poussière.

[115] Dans l'Ombrie.

[116] Bevagna, dans l'État de l'Église.

Lorsqu'il fut arrivé au camp, il congédia ignominieusement ceux de ses

lieutenants qui avaient amené leurs troupes trop tard, car il voulait

se montrer chef exact et sévère. Mais à la revue qu'il fit de son

armée il prétexta la vieillesse et la faiblesse des centurions d'un

âge mur, et leur enleva leurs places de primipiles. Quelques-uns même

n'avaient plus que quelques jours à servir pour accomplir leur temps.

Il accusa les autres de cupidité, et restreignit à 6,000

sesterces[117] les avantages de la retraite. Du reste, il se borna

pour tout exploit à recevoir la soumission d'Adminius, fils de

Cynobellinus, roi des Bretons, qui, chassé par son père, s'était enfui

avec fort peu de troupes. Néanmoins, comme si on lui eût livré

l'île[118] tout entière, Caligula écrivit à Rome des lettres

pompeuses, ordonna aux courriers de se rendre en char au forum et

jusqu'à la curie, et de ne remettre ces dépêches aux consuls que dans

le temple de Mars et en plein sénat.

[117] 1,168 francs.

[118] La Grande-Bretagne.

Bientôt, ne sachant plus contre qui faire la guerre, il ordonna qu'on

fît passer le Rhin à quelques Germains de sa garde, et qu'on les

cachât, afin qu'après son dîner on vînt avec le plus grand trouble lui

annoncer que l'ennemi était là. Cela fut fait. Aussitôt il se

précipita avec ses amis et une partie des cavaliers prétoriens dans le

bois le plus voisin. Après y avoir coupé des arbres et les avoir ornés

en forme de trophées, il revint à la lueur des flambeaux, accusant de

timidité et de lâcheté ceux qui ne l'avaient pas suivi. Quant aux

compagnons qui avaient participé à sa victoire, il imagina pour eux un

genre de couronnes, qu'il nomma d'un nom nouveau. Ces couronnes

étaient ornées des images du soleil, de la lune et des astres, et il

les appela exploratoires. Une autre fois, il fit enlever de l'école et

partir secrètement quelques jeunes otages; puis, quittant tout à coup

le festin, il les poursuivit avec sa cavalerie, et les ramena chargés

de chaînes, comme s'il les eût saisis dans leur fuite. Il ne garda pas

plus de mesure dans cette comédie que dans tout le reste. Lorsqu'on

revint à table, il dit à ceux qui lui annonçaient que la troupe était

réunie, de s'asseoir cuirassés comme ils étaient. Il cita dans cette

occasion un vers fort connu de Virgile, les engageant à «se conserver

pour des temps plus heureux». Cependant il publia un édit très-sévère

contre le sénat et le peuple, sur ce qu'ils s'adonnaient à des excès

de table, au cirque, au théâtre, et se reposaient doucement pendant

que César combattait.

Enfin, comme s'il voulait terminer la guerre d'un coup, il rangea son

armée en bataille sur le rivage de l'Océan, et disposa les machines et

les balistes. Personne ne savait ni ne soupçonnait ce qu'il allait

entreprendre; tout à coup il ordonna de ramasser des coquillages, et

d'en remplir les casques et les poches. «C'étaient, disait-il, les

dépouilles de l'Océan; on les devait au Capitole.» Pour marquer sa

victoire, il éleva une très-haute tour, au sommet de laquelle des feux

devaient, comme sur le phare[119], briller pendant les nuits, pour

diriger la course des vaisseaux[120]. Il décerna aussi des récompenses

aux soldats; chacun eut cent deniers (70 fr.). Alors, comme s'il eût

dépassé toutes les libéralités des temps passés, il leur dit:

«Allez-vous-en joyeux, allez-vous-en riches.»

[119] D'Alexandrie.

[120] Cette tour s'est écroulée en 1644. Le dessin se trouve dans

le _magasin pittoresque_, 1847, p. 332.

Occupé désormais du soin de son triomphe, il ne se contenta pas

d'emmener les captifs et les transfuges barbares; il choisit les

Gaulois les plus grands et, comme il le disait, de la tournure la plus

triomphale, quelques-uns même des plus illustres familles, et les

réserva pour le cortége. Non-seulement il les contraignit à se teindre

les cheveux en blond[121], il leur fit encore apprendre la langue

germanique, et leur imposa des noms barbares. Enfin il écrivit à ses

gens d'affaires «de préparer son triomphe avec le moins de frais

possible, mais de le faire tel que jamais on n'en eût vu de pareil,

puisqu'ils avaient le droit de disposer des biens de tous».

SUÉTONE.

[121] Pour ressembler aux Germains, qui étaient blonds.

PREMIÈRE PERSÉCUTION DES CHRÉTIENS DANS LA GAULE.

177 ap. J.-C.

Vers l'année 160, l'église d'Asie Mineure envoya en Gaule les

premiers missionnaires. Le christianisme s'établit à Lyon, où saint

Pothin et saint Irénée, disciples de saint Polycarpe, qui l'était

lui-même de saint Jean, fondèrent la première église des Gaules.

L'église de Lyon a conservé dans sa liturgie, jusqu'à ces dernières

années, les traces de son origine grecque. A peine établi dans la

Gaule, le christianisme y fut persécuté.

LETTRE DES CHRÉTIENS DE VIENNE ET DE LYON AUX CHRÉTIENS D'ASIE.

_Les serviteurs de Jésus-Christ qui demeurent à Vienne et à Lyon,

dans la Gaule, aux frères d'Asie et de Phrygie qui ont la même

foi et la même espérance, paix, grâce et gloire de la part de

Notre Seigneur Jésus-Christ._

L'animosité des païens était telle contre nous, que l'on nous chassait

des maisons particulières, des bains, de la place publique, et qu'en

général on ne souffrait pas qu'aucun de nous parût en quelque lieu que

ce fût. Les plus faibles se sauvèrent, les plus courageux s'exposèrent

à la persécution. D'abord le peuple s'emportait contre eux en

confusion et en grandes troupes, par des cris et des coups, les

tirant, les pillant, leur jetant des pierres, les enfermant et faisant

tout ce que peut une multitude effarouchée. On les mena dans la place,

où ils furent examinés publiquement par le tribun et par les

magistrats de la ville, et ayant confessé, ils furent mis en prison

jusques à la venue du gouverneur. Ensuite ils lui furent présentés; et

comme il les traitait cruellement, Vettius Epagatus, jeune homme d'une

vie irréprochable et d'un grand zèle, ne le put souffrir, et demanda

d'être écouté pour les défendre et pour montrer qu'il n'y a aucune

impiété chez nous. Tous ceux qui étaient autour du tribunal

s'écrièrent contre lui, car il était fort connu, et le gouverneur, au

lieu de recevoir sa requête, lui demanda seulement s'il était aussi

chrétien? Vettius le confessa à haute voix, et fut mis au nombre des

martyrs, avec le titre d'avocat des chrétiens. Il y en eut environ dix

qui tombèrent par faiblesse, étant mal préparés au combat. Leur chute

nous affligea sensiblement, et abattit le courage des autres qui,

n'étant pas encore pris, assistaient les martyrs et ne les quittaient

point malgré tout ce qu'il fallait souffrir. Nous étions tous dans de

grandes alarmes, à cause de l'incertitude de la confession; nous

n'avions pas peur des tourments, mais nous regardions la fin, et nous

craignions que quelqu'un ne tombât. On faisait tous les jours des

captures, en sorte que l'on rassembla tous les bons sujets des deux

églises qui les soutenaient principalement.

Avec les chrétiens on prit aussi quelques païens qui les servaient,

car le gouverneur avait fait une ordonnance publique de les chercher

tous. Ces esclaves païens, craignant les tourments qu'ils voyaient

souffrir aux fidèles et poussés par les soldats, accusèrent faussement

les chrétiens des festins de Thyeste, c'est-à-dire des repas de chair

humaine, et de tout ce qu'il ne nous est permis ni de dire, ni de

penser, ni même de croire que jamais des hommes l'aient commis. Ces

calomnies étant divulguées, tout le peuple fut saisi de fureur contre

nous; en sorte que s'il y en avait qui gardassent encore quelque

mesure d'amitié, ils s'emportaient alors frémissant de rage. On voyait

l'accomplissement de la prophétie du Sauveur: «que ceux qui feraient

mourir ses disciples croiraient rendre service à Dieu». (SAINT JEAN,

XVI, 21.)

Ceux que la fureur du peuple, du gouverneur et des soldats attaqua le

plus violemment furent: Sanctus, diacre, natif de Vienne; Maturus,

néophyte; Attalus, né à Pergame, mais qui avait toujours été le

soutien de ces églises; et Blandine, esclave. Nous tous et

principalement sa maîtresse, qui était du nombre des martyrs, nous

craignions qu'elle n'eût pas même la hardiesse de confesser, à cause

de la faiblesse de son corps. Cependant elle mit à bout ceux qui l'un

après l'autre lui firent souffrir toutes sortes de tourments, depuis

le matin jusqu'au soir. Ils se confessaient vaincus, ne sachant plus

que lui faire; ils admiraient qu'elle respirât encore, ayant tout le

corps ouvert et disloqué, et témoignaient qu'une seule espèce de

torture était capable de lui arracher l'âme, bien loin qu'elle en dût

souffrir tant et de si fortes. Pour elle, la confession du nom

chrétien la renouvelait; son rafraîchissement et son repos était de

dire: «Je suis chrétienne, et il ne se fait point de mal parmi nous.»

Ces paroles semblaient la rendre insensible.

Le diacre Sanctus souffrit aussi des tourments excessifs. Les païens

espéraient par là en tirer quelque parole indigne de lui, mais il eut

une telle fermeté que jamais il ne leur dit ni son nom, ni sa nation,

ni la ville d'où il était, ni s'il était libre ou esclave. A toutes

ces questions il répondit en latin: «Je suis chrétien.» Ils ne

l'entendirent jamais dire autre chose. Le gouverneur et les bourreaux

en furent tellement irrités contre lui que, ne sachant plus que lui

faire, ils lui appliquèrent enfin sur les parties les plus délicates

des lames de cuivre embrasées. Ainsi brûlé, il demeurait immobile et

ferme dans la confession. Son corps était tout plaie et meurtrissure,

tout retiré, et il n'y paraissait plus de figure humaine. Quelques

jours après, les païens voulurent le remettre à la gêne[122], croyant

le vaincre en appliquant les mêmes tourments à ces plaies enflammées

qui ne pouvaient pas même souffrir d'être touchées avec les mains, ou

du moins qu'il mourrait dans les tourments et épouvanterait les

autres. Mais contre toute apparence, son corps se redressa et se

rétablit à la seconde gêne; il reprit sa première forme et l'usage de

ses membres; en sorte qu'il semblait que ce fût plutôt le panser que

le tourmenter.

[122] A la torture.

Biblis, l'une de ceux qui avaient nié, fut appliquée à la gêne, pour

lui faire avouer les impiétés dont on accusait les chrétiens. Les

tourments la réveillèrent comme d'un profond sommeil; ces douleurs

passagères la firent penser aux peines éternelles de l'enfer. «Et

comment, dit-elle, mangerions-nous des enfants, nous à qui il n'est

pas même permis de manger le sang des bêtes?» Dès lors elle se

confessa chrétienne, et fut mise avec les martyrs. (Les chrétiens

observaient encore alors, et plusieurs siècles après, la défense de

manger du sang, portée par l'ancienne loi et confirmée par le concile

des apôtres.)

Les tourments se trouvant inutiles par la vertu de Jésus-Christ et la

patience des martyrs, on les enferma dans une prison obscure et

incommode; on leur mit les pieds dans des entraves de bois, les

étendant jusqu'au cinquième trou, et on les traita si cruellement, que

la plupart furent étouffés dans la prison. Quelques-uns après avoir

été si violemment tourmentés, qu'ils semblaient ne pouvoir vivre,

quand ils auraient été pansés avec tout le soin imaginable,

demeurèrent dans la prison, privés de tout secours humain, mais

tellement fortifiés par le Seigneur qu'ils consolaient et

encourageaient les autres. D'autres, tout frais et nouvellement pris,

dont les corps n'avaient point été maltraités, ne pouvaient souffrir

l'incommodité de la prison, et y mouraient.

Pothin, évêque de Lyon, fut de ce nombre. Il était âgé de plus de

quatre-vingt-dix ans, faible et infirme, en sorte qu'à peine

pouvait-il respirer. Le zèle et le désir du martyre le fortifiaient.

Il fut traîné devant le tribunal, conduit par les magistrats et

regardé de tout le peuple, qui jetait toutes sortes d'imprécations

contre lui, comme si c'eût été Jésus-Christ même. Il rendit témoignage

à la vérité; et comme le gouverneur lui demanda qui était le Dieu des

chrétiens, il dit: «Si vous en êtes digne, vous le connaîtrez.» Alors

on ne l'épargna plus, il fut traîné et battu de tous côtés. Ceux qui

étaient proche le frappaient des mains et des pieds, sans aucun

respect pour son âge. Ceux qui étaient loin lui jetaient ce qu'ils

trouvaient dans leurs mains. Tous croyaient commettre une grande

impiété s'ils manquaient à l'insulter, pensant venger ainsi leurs

dieux. A peine respirait-il encore quand il fut jeté dans la prison,

et il y rendit l'âme deux jours après.

Dans cette prison étaient avec les martyrs ceux qui avaient renié la

première fois qu'ils avaient été pris; car en ce temps-là il ne

servait de rien de nier. Ceux qui avaient confessé étaient enfermés

comme chrétiens, sans être accusés d'autre chose; ceux-ci étaient

gardés comme des meurtriers et des scélérats. En sorte que les uns

étaient soulagés par la joie de leur confession, par l'espérance des

promesses, par l'amour pour Jésus-Christ et par l'esprit du Père; les

autres étaient tourmentés par leur conscience. Cette différence

paraissait au dehors. Les uns avaient le visage gai et plein de

dignité et de grâce, plutôt ornés que chargés de leurs chaînes;

répandant une bonne odeur, qui faisait croire à quelques-uns qu'ils se

servaient de parfums; les autres étaient tristes, abattus et

défigurés; les païens même leur reprochaient leur lâcheté. Ce

spectacle confirmait les autres chrétiens.

On tira premièrement de prison quatre martyrs pour les exposer aux

bêtes, en un spectacle qui fut donné exprès pour les nôtres. Ces

quatre furent Maturus, Sanctus, Blandine et Attale. Maturus et Sanctus

passèrent de nouveau par tous les tourments, dans l'amphithéâtre,

comme s'ils n'avaient rien souffert auparavant. Ils furent traînés par

les bêtes. On leur fit souffrir tous les maux que le peuple enragé

demandait par divers cris, les uns d'un côté, les autres d'un autre,

et surtout la chaise de fer, où on les fit rôtir, en sorte que l'odeur

frappait les spectateurs; mais ils n'en étaient que plus furieux. Ils

ne purent toutefois tirer autre parole de Sanctus que la confession

qu'il avait accoutumé de faire dès le commencement. Enfin ces deux

martyrs, après avoir longtemps résisté, furent immolés ce jour-là,

ayant tenu lieu, dans ce spectacle, de tous les divers combats de

gladiateurs.

Blandine fut attachée à une pièce de bois, pour être dévorée par les

bêtes; et ce spectacle donnait courage aux martyrs, à qui elle

représentait le Sauveur crucifié. On la traitait ainsi parce qu'elle

était esclave. Aucune des bêtes ne la toucha; elle fut détachée et

remise dans la prison. Le peuple demandait instamment Attale, car il

était connu. On lui fit faire le tour de l'amphithéâtre avec un

écriteau devant lui, où était en latin: «C'est le chrétien Attale.» Le

peuple frémissait contre lui, mais le gouverneur ayant appris qu'il

était citoyen romain, le fit remettre en prison avec les autres,

attendant la réponse de l'empereur[123], à qui il avait écrit à leur

sujet.

[123] Marc-Aurèle.

En cet état, les martyrs firent paraître leur humilité et leur

charité. Ils désiraient tellement d'imiter Jésus-Christ, qu'après

avoir confessé son nom, non-seulement une fois ou deux, mais plusieurs

fois, ayant été exposés aux bêtes, brûlés, couverts de plaies, ils ne

s'attribuaient pas le nom de martyrs et ne nous permettaient pas de le

leur donner. Mais si quelqu'un de nous les nommait martyrs, en leur

écrivant ou en leur parlant, ils s'en plaignaient amèrement. Ils

cédaient ce titre à Jésus-Christ, le vrai et fidèle témoin, le premier

né d'entre les morts, le chef de la vie divine, et faisaient mention

de ceux qui étaient déjà sortis du monde. «Ceux-là, disaient-ils, sont

martyrs que Jésus-Christ a daigné recevoir dans la confession de son

nom, la scellant ainsi par leur mort; nous autres ne sommes que de

petits confesseurs.» Ils priaient les frères avec larmes, de faire

pour eux de ferventes prières afin qu'ils souffrissent jusqu'à la fin,

et ils montraient par leurs actions la force du martyre, parlant aux

païens avec grande liberté. Ils étaient remplis de la crainte de Dieu

et s'humiliaient sous sa main puissante, excusant tout le monde,

n'accusant personne et priant pour ceux qui les maltraitaient. Leur

plus grande application était de retirer de la gueule de l'enfer ceux

qu'il semblait avoir engloutis; car ils ne s'élevait pas de gloire

contre ceux qui étaient tombés, mais ils suppléaient aux besoins des

autres par leur abondance, leur montrant une tendresse maternelle et

répandant pour eux beaucoup de larmes devant le Père céleste. Leur

patience et leurs exhortations donnèrent du cœur à ceux qui avaient

renié la foi, et les disposèrent à confesser.

Entre les martyrs était un nommé Alcibiade, accoutumé à mener une vie

très-austère et à ne prendre pour toute nourriture que du pain et de

l'eau. Il voulait continuer dans la prison; mais Attale, après son

premier combat de l'amphithéâtre, apprit par révélation qu'Alcibiade

ne faisait pas bien de ne pas user des créatures de Dieu et qu'il

était aux autres une occasion de scandale. Alcibiade se laissa

persuader, et dès lors il mangea de tout avec actions de grâces. Dieu

visitait les martyrs par ses faveurs, et le Saint-Esprit était leur

conseil.

La réponse de l'empereur vint cependant. Elle portait que l'on fît

mourir ceux qui confesseraient, et que ceux qui nieraient fussent mis

en liberté. Donc au commencement de l'assemblée des jeux solennels qui

se tient en ce lieu-là, et qui est très-nombreuse, parce que toutes

les nations y viennent, le gouverneur fit amener les martyrs à son

tribunal, voulant encore les montrer au peuple et lui en donner le

spectacle. Il les interrogea de nouveau, et fit couper la tête à tous

ceux qui étaient citoyens romains; les autres furent envoyés aux

bêtes. Il examina séparément ceux qui avaient nié, croyant n'avoir

qu'à les renvoyer; mais, contre l'attente des païens, ils

confessèrent, et furent joints à la troupe des martyrs. Quelques-uns

demeurèrent dehors; mais ceux-là n'avaient jamais eu ni trace de foi,

ni respect pour la robe nuptiale, ni pensée de la crainte de Dieu, et

avaient déshonoré la religion par leur conduite.

Pendant l'interrogatoire, un nommé Alexandre, phrygien de nation et

médecin de profession, qui avait demeuré plusieurs années dans les

Gaules et était connu de tout le monde par sa charité envers Dieu et

sa liberté à publier la doctrine, car il avait part à la grâce

apostolique, Alexandre étant près du tribunal, leur faisait des signes

pour les exciter à la confession de Jésus-Christ, et se donnait tant

d'action que tout le peuple le remarquait. Comme ils étaient indignés

de voir que ceux qui avaient nié confessaient alors, ils s'écrièrent

contre Alexandre, comme s'il en eût été cause. Le gouverneur se tourna

vers lui, et lui demanda qui il était; il dit qu'il était chrétien, et

le gouverneur, en colère, le condamna aux bêtes. Il entra donc le

lendemain dans l'arène avec Attale, que le gouverneur exposa encore

aux bêtes, par complaisance pour le peuple. Après avoir passé par tous

les tourments que l'on pratiquait dans l'amphithéâtre, ils furent

enfin égorgés. Alexandre ne jeta pas un soupir et ne dit pas le

moindre mot, se contenta de s'entretenir avec Dieu en son cœur.

Attale étant mis sur la chaise de fer, comme son corps brûlait et que

l'odeur de la graisse s'élevait, il dit au peuple en latin: «Voilà ce

que c'est de manger des hommes; c'est ce que vous faites ici; pour

nous, nous ne mangeons point d'hommes et ne faisons aucun mal.» On lui

demanda quel nom avait Dieu; et il répondit: «Dieu n'a pas un nom

comme un homme.»

Après eux tous, le dernier jour des gladiateurs, Blandine fut encore

amenée avec un enfant d'environ quinze ans, nommé Ponticus. On les

avait amenés tous les jours pour voir les supplices des autres, et on

les voulait contraindre à jurer par les idoles. Comme ils demeurèrent

fermes à les mépriser, le peuple entra en fureur contre eux, et, sans

avoir égard ni à l'âge de l'un, ni au sexe de l'autre, ils les firent

passer par tous les tourments, les pressant l'un après l'autre de

jurer. Ils n'en purent venir à bout, car Ponticus était encouragé par

Blandine, en sorte que tout le peuple s'en apercevait. Il souffrit

donc tous les tourments, et rendit l'esprit. Blandine fut la dernière.

Elle allait à la mort avec plus de joie qu'à un festin de noces. Après

les fouets, les bêtes, la chaise ardente; enfin, on l'enferma dans un

filet et on l'exposa à un taureau qui la secoua longtemps. Mais elle

ne sentait rien de ce qu'on lui faisait, par l'espérance et

l'attachement à ce qu'elle croyait et par les entretiens qu'elle avait

avec Jésus-Christ. Enfin elle fut aussi égorgée; et les païens mêmes

disaient qu'ils n'avaient jamais vu une femme tant souffrir.

Ils ne furent pas contents de la mort des martyrs; ils étendirent la

persécution sur leurs cadavres. Ceux qui avaient été étouffés dans la

prison furent jetés aux chiens et gardés soigneusement nuit et jour,

de peur que nous ne les enterrassions. Ils assemblèrent aussi les

restes de ceux qui avaient souffert dans l'amphithéâtre, c'est-à-dire

ce que les bêtes ou le feu avaient laissé de leurs membres déchirés ou

réduits en charbon, et les têtes coupées des autres, avec leurs

troncs. Ils firent garder tous ces restes pendant plusieurs jours par

des soldats. Les uns frémissaient et grinçaient les dents en regardant

ces reliques; les autres riaient et se moquaient, exaltant leurs

idoles et leur attribuant la punition de leurs ennemis. Les plus

raisonnables témoignaient quelque compassion, et leur faisaient des

reproches en disant: «Où est leur Dieu? et que leur a servi cette

religion qu'ils ont préférée à leur propre vie?» Cependant nous étions

sensiblement affligés de ne pouvoir enterrer ces corps. La nuit n'y

servait de rien. Les gardes ne se laissaient gagner ni par argent ni

par prière; ils semblaient faire un grand profit si ces corps

demeuraient sans sépulture. Après les avoir laissés à l'air, exposés

en spectacle pendant six jours, ils les brûlèrent et les réduisirent

en cendre, puis les jetèrent dans le Rhône afin qu'il n'en parût aucun

reste sur la terre. Ils le faisaient pour ôter aux chrétiens

l'espérance de la résurrection, qui leur donne, disaient-ils, la

confiance de nous introduire une religion étrangère et nouvelle, de

mépriser les tourments et d'aller à la mort avec joie. Voyons

maintenant s'ils ressusciteront, si leur Dieu pourra les secourir et

les tirer de nos mains.

EUSÈBE, traduit par l'abbé Fleury, dans son _histoire

ecclésiastique_, livre IV, chap. 12 à 15.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 1/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 13 / 35 段