La seconde caste était celle des nobles ou des guerriers (_equites_).

Elle faisait profession du métier des armes. Elle occupait les grandes

charges politiques, administratives et militaires. Elle formait le

corps véritable de la nation, car elle était toute-puissante dans les

assemblées publiques, où l'influence ne lui était disputée que par le

collége des prêtres, qui recruté par la noblesse finit par identifier

avec elle ses intérêts et ses prétentions. La noblesse était fort

nombreuse; elle avait conservé jusqu'à César son vieux privilége de

l'hérédité; mais les progrés de l'esprit démocratique, favorisés par

les Romains, avaient ménagé à la fortune et au crédit personnel les

moyens de pénétrer dans ses rangs. Elle payait peu d'impôts, possédait

de grands biens, et se groupait autour des nobles devenus chefs de

faction ou de clientèle. Elle formait la principale force des clans.

Les jeunes nobles qui n'étaient point encore chefs de famille

pouvaient choisir un chef auquel ils attachaient leur fortune et dont

ils devenaient les _soldures_ dévoués, en échange de la protection et

de la solde qu'ils en recevaient. La noblesse se composait donc de

différents degrés et conditions, entre lesquels il n'existait aucun

lien hiérarchique. Elle avait dans certains cas ses assemblées

particulières. Ses prérogatives et ses habitudes militaires donnèrent

à son influence une force toujours croissante chez un peuple qui abusa

de la guerre; mais la division des clans, jointe au caractère

inconstant de la noblesse gauloise, fut une cause de dissolution. Aux

nobles s'applique principalement le reproche que César adresse aux

Celtes, de n'avoir point dans l'esprit cette persévérance par laquelle

le courage et la ténacité viennent à bout de la fortune. Il paraît

qu'indépendamment du service dans les bandes guerrières, la noblesse

fournissait encore un service régulier pour la défense de chaque cité

ou pour la sûreté publique. Le nombreux cortége d'une clientèle

puissante était l'objet principal de son ambition.

Le troisième ordre de la population, le peuple (_plebs_), était adonné

aux travaux agricoles et se composait d'individus de diverses

conditions, les uns libres, les autres réduits à un état voisin de la

servitude, d'autres, enfin, en servitude complète. Qu'il y eût des

hommes libres dans la _plebs_, on n'en saurait douter. Que cette

classe libre jouît même de certains droits politiques, cela paraît

incontestable, au moins pour quelques régions de la Gaule; mais la

_plebs_ entière formait une masse inerte, subjuguée par l'ascendant

moral des deux premiers ordres, timide, craintive, méprisée et privée

de toute participation aux emplois politiques ou administratifs. Les

uns naissaient dans une sorte de servage héréditaire; d'autres étaient

réduits à l'esclavage par la misère; d'autres, enfin, vivaient dans

une condition intermédiaire, de nature servile, mais qui pourtant ne

saurait être assimilée à la servitude domestique des Romains. César en

avait fait l'observation. C'étaient plutôt des colons que des

esclaves. Libres et serfs, tous formaient la foule des _clients_

attachés à la puissance et à la fortune des chefs de clan.

La constitution politique de la Gaule était donc essentiellement

aristocratique, quoique à différents degrés selon les pays. C'était

encore la division orientale des personnes. Il est à croire que les

trois castes n'avaient point entre elles le _connubium_[81], et que si

la prohibition des mésalliances tomba en désuétude, à l'égard des

druides, après que la caste sacerdotale fut dépouillée du privilége de

l'hérédité, elle continua d'exister à l'égard de la _plebs_ et des

deux premiers ordres.

[81] Le droit de contracter des mariages.

La _plebs_ gauloise supportait à peu près tout le fardeau des charges

publiques; elle était accablée d'impôts, de vexations, de

redevances[82]. Il y avait encore des esclaves domestiques, qui

étaient sacrifiés sur la tombe de leurs maîtres. Tel était aussi le

sort réservé aux _clients_ que le maître avait honorés d'une affection

particulière. Cette vieille coutume asiatique avait cessé d'exister au

temps où César écrivait.

[82] La _plebs_ conservait un culte populaire, plus ancien que le

druidisme; c'était un polythéisme dans lequel les forces et les

phénomènes de la nature étaient divinisés. La différence des

religions, l'esclavage de la _plebs_, la puissance des classes

supérieures, la constatation de types différents dans les peuples

gaulois, l'un grand et blond, l'autre petit et brun, amènent

naturellement à supposer qu'une conquête avait eu lieu dans les

Gaules à une époque reculée, et que la race celtique avait soumis

et réduit à l'esclavage la race primitive. On ne sait quelle est

cette race primitive, mais tout porte à croire que c'est la race

ibérienne, qui se conserva indépendante dans tout le midi de la

Gaule. (Sur le polythéisme populaire de la Gaule, voir D. MARTIN,

_La Religion des Gaulois_.)

La polygamie était encore en usage à la même époque chez les Gaulois,

au moins pour les grands personnages[83]. Les femmes jouissaient en

général de moins de considération chez les Gaulois que chez les

Germains. Le mari avait sur elles droit de vie et de mort, et

lorsqu'on les soupçonnait d'un attentat à la vie de leur époux, un

tribunal de famille, composé des parents du mari, pouvait, sans

l'intervention du magistrat, les soumettre à la même torture que les

esclaves. L'usage barbare de jeter dans le même bûcher la femme

préférée et le cadavre du mari a régné chez les Celtes. Mais

l'adoucissement des mœurs avait avec le temps sauvé l'épouse. On lui

avait substitué le _dévoué_, ou l'esclave de prédilection. Lorsque les

Romains sont entrés dans les Gaules, on ne jetait plus dans le bûcher

que les objets dont la possession avait été chère au défunt.

[83] CÉSAR, _Guerre des Gaules_, VI, 19.

La femme celtique était donc vis-à-vis de son époux et des agnats[84]

de ce dernier dans une condition civile analogue à celle de la femme

indoue. Elle ne recevait de son époux aucun don de mariage, mais elle

lui portait une dot, au sujet de laquelle existait une singulière

coutume. Le mari mettait en fonds commun cette dot avec une valeur

exactement équivalente fournie par lui-même. Ce capital social était

exploité dans l'intérêt des époux, pendant le mariage, mais les

produits en étaient constamment réservés et accumulés; et ces fruits

réservés, ainsi que le capital, appartenaient au survivant après la

dissolution du mariage.

[84] Collatéraux descendant par les mâles d'une même souche

masculine.

La coutume celtique n'a réellement d'analogue dans aucune autre

coutume connue, et son caractère essentiellement national a disparu

avec la constitution celtique elle-même. Ce qu'elle a de remarquable

dans l'antiquité _barbare_, c'est d'offrir l'alliance du principe

sévère de l'autorité maritale avec le principe moral et religieux de

la société civile entre les époux, principe inconnu encore aux peuples

civilisés de la Grèce et de l'Italie. Sous ce point de vue, le droit

gaulois a été le précurseur le plus ancien du droit fondé plus tard

par le christianisme et pressenti par la philosophie stoïcienne. Les

soins intérieurs de la famille étaient abandonnés aux femmes.

Les pères avaient sur leurs enfants droit de vie et de mort; et je

dois remarquer ici que les Gaulois avaient bien moins de goût que les

Germains pour la vie intérieure de la famille. On peut en juger par ce

que dit César, que les enfants des Celtes n'étaient admis auprès de

leur père qu'à l'époque où ils étaient devenus aptes à porter les

armes.

CH. GIRAUD, _Essai sur l'Histoire du Droit français au moyen

âge_, t. I, p. 17.

LA RÉPUBLIQUE DE MARSEILLE.

Sous Auguste, vers le commencement de l'ère chrétienne.

Marseille, fondée par les Phocéens[85], est bâtie sur un sol pierreux.

Son port[86] est situé au midi[87], au-dessous d'un rocher en

amphithéâtre, entouré de fortes murailles, ainsi que la ville entière,

qui est d'une grandeur considérable. Dans la citadelle sont placés le

temple de Diane d'Éphèse et celui d'Apollon Delphinien. On dit qu'au

moment où les Phocéens allaient quitter leur patrie, un oracle leur

prescrivit de prendre de Diane d'Éphèse un conducteur pour le voyage

qu'ils se proposaient de faire. S'étant donc rendus à la ville

d'Éphèse[88], pendant qu'ils s'y informaient de quelle manière ils

pouvaient obtenir de la déesse ce que l'oracle venait de leur

prescrire, Diane, dit-on, apparut en songe à Aristarché, une des

femmes les plus considérées d'Éphèse, et lui ordonna de partir avec

les Phocéens, en prenant avec elle une des statues consacrées dans son

temple. L'ordre fut exécuté. Arrivés aux lieux où ils devaient

s'établir, les Phocéens y bâtirent le temple dont j'ai parlé, et

témoignèrent pour Aristarché la plus grande estime, en la nommant

prêtresse de Diane. De là vient que toutes les colonies sorties du

sein de Marseille ont regardé Diane comme leur première patronne, et

se sont conformées, soit pour la forme de la statue, soit pour son

culte, à ce qui était pratiqué dans la métropole.

[85] Les Phocéens fondèrent Marseille 600 ans av. J.-C. Phocée

était une ville grecque de l'Asie Mineure, dont les habitants

étaient de race ionienne.

[86] Le port s'appelait _Lacydon_.

[87] Marseille était alors située près du cap de La Croisette, où

l'on voit encore ses ruines, et son port s'ouvrait alors au midi.

[88] Ville grecque de l'Asie Mineure.

Le gouvernement des Marseillais est une aristocratie bien réglée. Ils

ont un conseil composé de six cents personnes, qu'ils nomment

_timouques_[89], et qui jouissent de cette dignité durant leur vie. De

ce nombre, quinze président le conseil et sont chargés d'expédier les

affaires courantes. Ceux-ci sont présidés à leur tour par trois

d'entre eux, en qui réside la plus grande autorité. Personne ne peut

devenir timouque qu'il n'ait des enfants et qu'il ne soit citoyen

depuis trois générations. Les lois des Marseillais sont des lois

ioniennes; et elles sont exposées en public, de manière que tout le

monde peut en prendre connaissance.

[89] _Timouques_, ceux qui possèdent les honneurs.

Leur pays produit des oliviers et des vignes en abondance; mais la

rudesse du terroir fait que le blé y est rare. Aussi, comptant plutôt

sur les ressources que leur offre la mer, se sont-ils appliqués de

préférence à profiter de leur position avantageuse pour la navigation.

Cependant leur courage leur a fait dans la suite conquérir quelques

plaines des environs, par les mêmes moyens qui leur valurent la

fondation de plusieurs villes. Du nombre de ces villes sont celle

qu'ils fondèrent en Ibérie[90] pour se prémunir contre les Ibères; et

elles reçurent aussi d'eux le culte de la Diane d'Éphèse et tous les

autres rites grecs, tels qu'ils les observaient dans leur patrie, sans

excepter les sacrifices. Il en est de même des villes qu'ils fondèrent

dans la Gaule, telles que _Rhode_[91], _Agatha_[92], pour contenir les

barbares[93] qui habitent les environs du Rhône, ainsi que de

_Taurentium_[94], d'_Olbia_[95], d'_Antipolis_[96] et de _Nicæa_[97],

qu'ils bâtirent dans le dessein de se garantir des incursions des

Salyens[98] et des Ligures[99] qui habitent les Alpes.

[90] L'Ibérie ou l'Espagne. Ces villes sont: _Hemeroscopium_

(Denia), _Emporium_ (Ampurias), _Rhode_ (Rosas).

[91] Rhode était bâtie sur le Rhône (Rhodanus), et lui donna sans

doute son nom; la position de cette ville est inconnue.

[92] Agde.

[93] Les Grecs et les Romains appelaient barbares tous les

peuples qui n'appartenaient pas à leur civilisation.

[94] Torento, aujourd'hui en ruines, au fond du golfe des Lèques.

[95] Eoube.

[96] Antibes.

[97] Nice. Ces quatre villes étaient situées sur la côte de

Provence.

[98] Peuple des environs d'Aix.

[99] Les Ligures étaient d'origine ibérienne, et couvraient une

partie du Roussillon, du Languedoc, de la Provence et du pays de

Gênes.

Marseille possède encore des chantiers et un arsenal de marine.

Autrefois on y voyait aussi un grand nombre de vaisseaux, d'armes de

toutes espèces, de machines propres à la navigation et aux siéges.

C'est à l'aide de ces moyens que les Marseillais se soutinrent contre

les barbares et qu'ils s'acquirent l'alliance des Romains, auxquels

ils rendirent de grands services, et qui les aidèrent à leur tour à

s'agrandir. En effet, Sextius, après avoir défait les Salyens, fonda,

non loin de Marseille, une ville qui tire son nom de ce général[100]

et des eaux thermales qui s'y trouvent, et dont quelques-unes, dit-on,

ont perdu leur chaleur. Il mit dans cette nouvelle ville une garnison

romaine; il chassa de la côte qui conduit de Marseille en Italie les

barbares, que les Marseillais seuls n'avaient pu entièrement

repousser, et céda aux Marseillais le terrain qu'ils avaient été

obligés d'abandonner.

[100] Aix, en latin _Aquæ Sextiæ_, les Eaux Sextiennes ou de

Sextius.

Dans la citadelle de Marseille, on voit déposée quantité de

dépouilles, fruits des victoires que les flottes marseillaises ont

remportées à diverses époques sur ceux qui leur disputaient

injustement la mer[101]. Jadis les Marseillais étaient florissants, et

ils jouissaient de plus de l'avantage d'être unis avec les Romains

par les liens d'une amitié particulière.

[101] Marseille soutint de longues luttes contre les Étrusques et

les Carthaginois; ces guerres furent causées par des raisons

commerciales.

Cette prospérité a en grande partie diminué, depuis que dans la guerre

de Pompée contre César[102] les Marseillais eurent embrassé le parti

du premier. Cependant ils conservent encore quelques traces de leur

ancienne industrie pour ce qui regarde la fabrication des machines de

guerre et de tout ce qui sert à la marine; mais ils s'en occupent avec

beaucoup moins d'ardeur, parce que ce genre d'occupation perd tous les

jours de son intérêt, à mesure que les barbares leurs voisins, soumis

aux Romains, se civilisent et quittent les armes pour s'occuper

d'agriculture.

[102] Marseille s'était déclarée pour Pompée contre César,

celui-ci l'assiégea, et fut d'abord repoussé. Obligé de partir

pour l'Espagne, il laissa à ses lieutenants le soin de continuer

le siége et de prendre la ville.

Une preuve de ce que je viens de dire est ce qui se passe aujourd'hui

à Marseille. Tous ceux qui y jouissent de quelque considération

s'appliquent à l'éloquence et à la philosophie; et cette ville, qui

était autrefois l'école des barbares et communiquait aux Gaulois le

goût des lettres grecques, à tel point que ceux-ci rédigeaient en grec

jusqu'à leurs contrats[103], oblige aujourd'hui les plus illustres

Romains même de préférer pour leur instruction le voyage de Marseille

à celui d'Athènes. Les Gaulois, excités par cet exemple, et profitant

d'ailleurs du loisir que la paix leur procure, emploient volontiers

leur temps à des occupations semblables; et cette émulation a passé

des particuliers à des villes entières[104]; car non-seulement les

personnes privées, mais les communautés des villes font venir à leurs

frais des professeurs de lettres et de sciences ainsi que des

médecins.

[103] Ceci ne doit s'appliquer qu'aux Gaulois de la Province

Romaine, c'est-à-dire du midi.

[104] Autun (Bibracte), Toulouse, Lyon, Bordeaux, Nîmes, Vienne,

Arles, Narbonne avaient des écoles justement célèbres.

Quant à la vie simple des Marseillais et à la sagesse de leur

conduite[105], en voici une grande preuve. Chez eux, la plus forte dot

n'excède pas la somme de cent pièces d'or[106]; ils y en ajoutent

cinq[107] pour les habits et autant pour les ornements en or.

[105] Plus lard, le luxe et la dissolution des mœurs firent de

tels progrès à Marseille, qu'il s'établit deux proverbes: _Tu

viens de Marseille_, _Tu devrais faire le voyage de Marseille_,

qu'on appliquait aux débauchés.

[106] 2,500 francs.

[107] 125 francs.

César et ses successeurs, malgré les sujets de plainte que les

Marseillais leur avaient donnés pendant la guerre, les ont traités

avec modération, en considération de leur ancienne amitié, et ils les

ont maintenus dans la liberté de se gouverner selon leurs anciennes

lois; de manière que ni Marseille ni les villes qui en dépendent ne

sont soumises aux gouverneurs que Rome envoie dans la Narbonnaise.

STRABON, _Géographie_, liv. VI, ch. 3.

RÉVOLTE DE SACROVIR.

21 ap. J.-C.

Cette même année, le poids de leurs dettes jeta les Gaulois dans un

commencement de révolte. Les plus ardents instigateurs furent Sacrovir

chez les Éduens[108], et Florus chez les Trévires[109], tous deux

distingués par leur naissance et par les belles actions de leurs

ancêtres, à qui elles avaient valu le titre de citoyen romain, dans le

temps que cette récompense se donnait rarement et toujours au mérite.

Ces deux hommes, après de secrètes conférences, après s'être associés

les plus entreprenants, tous ceux à qui la misère ou la crainte des

supplices ne laissait de ressources que le crime, conviennent entre

eux de faire soulever, Florus les Belges, Sacrovir les Gaulois de son

voisinage. Se mêlant donc dans toutes les assemblées générales et

particulières, ils se répandaient en discours séditieux sur la

prolongation des impôts, sur l'énormité des usures, sur l'orgueil et

la cruauté des présidents[110]. «Le soldat romain, disaient-ils, était

en proie aux dissensions depuis qu'il avait appris la mort de

Germanicus; jamais l'occasion ne fut plus favorable pour recouvrer

leur liberté; ne voyaient-ils pas eux-mêmes combien les Gaules étaient

florissantes, l'Italie dénuée de ressources, le peuple de Rome

efféminé, et que les étrangers faisaient seuls la force de ses

armées?»

[108] Bourgogne.

[109] Pays de Trèves.

[110] Gouverneurs de province.

Il n'y eut presque pas de cité où ils ne portèrent les semences de

cette révolte; mais les Andécaves et les Turons[111] éclatèrent les

premiers. Le lieutenant Acilius, avec la cohorte qui était en garnison

à Lyon, fit rentrer les Andécaves dans le devoir. Ce même Acilius

défit aussi les Turons avec un corps de légionnaires que Varron,

lieutenant de l'armée de la Germanie inférieure, lui avait envoyé et

avec les secours fournis par les grands de la Gaule[112], qui, en

attendant une occasion plus favorable, voulurent masquer leur

défection. Il n'y eut pas jusqu'à Sacrovir qui ne signalât son zèle.

On le vit combattre pour nous la tête découverte; ce qu'il faisait,

disait-il, par ostentation de bravoure; mais les prisonniers lui

reprochaient de ne s'être fait ainsi reconnaître des siens que pour

n'être point en butte à leurs traits. Sur ce sujet on consulta Tibère,

qui négligea l'avis, et par sa négligence fomenta la rébellion.

[111] Habitants des cités d'Angers et de Tours.

[112] _Primores Galliarum._

Pendant ce temps, Florus poursuivait ses projets. On avait levé à

Trèves un corps de cavalerie, qu'on disciplinait suivant la méthode

romaine. Il mit en œuvre la séduction pour l'engager à massacrer les

marchands Romains et à commencer la guerre. Quelques-uns se laissèrent

corrompre; la plupart restèrent fidèles. Il n'en fut pas ainsi de ses

clients et d'une foule de malheureux perdus de dettes, qui prirent les

armes. Florus se disposait à gagner avec eux la forêt des Ardennes,

mais les légions des deux armées de Varron et de Silius, arrivant par

des chemins opposés, lui fermèrent le passage. On avait aussi envoyé

en avant, avec un corps d'élite, Julius Indus, qui était de la cité de

Trèves, comme Florus, et son ennemi personnel, et par là même plus

ardent à nous servir. Celui-ci eut bientôt dissipé cette multitude,

qui n'était encore qu'un attroupement. Florus en se tenant caché

trompa quelque temps les recherches du vainqueur. Enfin, voyant toutes

les issues occupées par les soldats, il se tua de sa propre main.

Ainsi finit la révolte des Trévires.

Celle des Éduens fut plus sérieuse, et par la puissance de ce peuple,

et par l'éloignement de nos forces[113]. Sacrovir, avec les

auxiliaires de sa nation, s'était emparé d'Autun. Cette capitale des

Gaules, en le rendant maître de toute la jeune noblesse qu'y rassemble

la réputation de ses écoles, lui répondait des familles. On avait

fabriqué des armes secrètement: il les fit distribuer aux habitants.

On rassembla 40,000 hommes, dont le cinquième était armé comme nos

légionnaires; le reste avait des épieux, des couteaux et d'autres

armes de chasseur. Il y joignit les crupellaires. C'est ainsi qu'on

nomme des esclaves destinés au métier de gladiateur, qu'on revêt,

suivant l'usage du pays, d'une armure complète de fer, qui les rend

impénétrables aux coups, mais incapables d'en porter eux-mêmes. Ces

forces s'augmentaient par l'ardeur d'une foule de Gaulois des villes

voisines, qui sans être autorisés publiquement par leur cité venaient

séparément offrir leurs services, et par la mésintelligence de nos

généraux qui se disputaient le commandement. Enfin Varron, infirme et

vieux, le céda à Silius, qui était dans la vigueur de l'âge.

[113] Toutes les légions étaient établies le long du Rhin.

Cependant, à Rome ce n'était pas seulement, disait-on, Trèves et Autun

qui se révoltaient, c'étaient les soixante-quatre cités de la Gaule;

elles se liguaient avec les Germains; elles allaient entraîner les

Espagnes; on enchérissait encore sur les exagérations ordinaires de la

renommée. Les bons citoyens gémissaient par intérêt pour la patrie;

mais une foule de mécontents, dans l'espoir d'un changement, se

réjouissaient de leurs dangers même, et tous s'indignaient qu'au

milieu de ces grands mouvements, de viles délations occupassent tous

les soins de Tibère. Irait-il aussi dénoncer Sacrovir au sénat, pour

crime de lèse-majesté? Il s'était enfin trouvé des hommes de cœur qui

opposaient leurs armes à ces lettres sanguinaires; la guerre même

valait mieux qu'une paix si malheureuse. Tibère, bravant ces rumeurs,

affecta encore plus de sécurité; il ne changea ni de lieu ni de

visage; il continua ses fonctions ordinaires, soit fermeté d'âme, soit

qu'il sût le péril moindre qu'on l'avait publié.

Silius, ayant fait prendre les devants à un corps d'auxiliaires,

marche avec deux légions, et dévaste le territoire des Séquanes[114],

les plus proches voisins, les alliés des Éduens, et qui avaient aussi

pris les armes. De là il gagna Autun à grandes journées; les

porte-enseigne, les moindres soldats signalaient à l'envi leur

impatience; ils s'indignaient des retardements de la nuit, des haltes

accoutumées; ils demandaient la présence de l'ennemi, ne voulant pour

vaincre que voir et être vus. A douze milles d'Autun, on découvrit

dans une plaine l'armée de Sacrovir. Il avait placé les cohortes sur

les ailes, sur le front ses hommes couverts de fer, et le reste

derrière. Lui-même, sur un cheval superbe, entouré des principaux

chefs, parcourait tous les rangs; il rappelait à chacun les anciens

exploits des Gaulois, et tout le mal qu'ils avaient fait aux Romains;

combien la liberté serait glorieuse après la victoire, et la servitude

plus accablante après une nouvelle défaite.

[114] Franche-Comté.

Son discours ne fut ni long ni d'un grand effet; car les légions

s'avançaient en bataille, et ce ramas d'habitants sans discipline,

sans la moindre connaissance de la guerre, déjà ne voyait plus,

n'entendait plus rien. De son côté, Silius, quoique des espérances si

bien fondées rendissent toute exhortation superflue, ne cessait de

crier qu'il serait honteux pour les vainqueurs de la Germanie de

regarder des Gaulois comme un ennemi; qu'une cohorte avait suffi

contre les Turons rebelles, une seule division de cavalerie contre les

Trévires, quelques hommes de cette même armée contre les Séquanes; que

les riches et voluptueux Éduens étaient encore moins redoutables.

«Romains, la victoire est à vous, dit-il; je vous recommande les

fuyards.» Un grand cri s'élève à ce discours. La cavalerie enveloppe

les flancs, l'infanterie attaque le front de l'ennemi. Les ailes ne

firent aucune résistance; on fut un peu arrêté par les crupellaires,

dont l'armure résistait au javelot et à l'épée; mais les soldats,

saisissant des coignées et des haches, enfoncent ces murailles de fer,

fendent le corps avec l'armure; d'autres, avec des leviers et des

fourches, culbutent ces masses lourdes et immobiles, qui une fois

renversées restaient comme mortes, sans pouvoir faire le moindre

effort pour se relever. Sacrovir, avec ses plus fidèles amis, se sauva

d'abord à Autun, et de là, craignant d'être livré, dans une villa

voisine; il s'y poignarda lui-même; les autres s'entretuèrent. Le feu

qu'ils avaient mis aux bâtiments servit à tous de bûcher.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 1/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 12 / 35 段