Elle faisait profession du métier des armes. Elle occupait les grandes
charges politiques, administratives et militaires. Elle formait le
corps véritable de la nation, car elle était toute-puissante dans les
assemblées publiques, où l'influence ne lui était disputée que par le
collége des prêtres, qui recruté par la noblesse finit par identifier
avec elle ses intérêts et ses prétentions. La noblesse était fort
nombreuse; elle avait conservé jusqu'à César son vieux privilége de
l'hérédité; mais les progrés de l'esprit démocratique, favorisés par
les Romains, avaient ménagé à la fortune et au crédit personnel les
moyens de pénétrer dans ses rangs. Elle payait peu d'impôts, possédait
de grands biens, et se groupait autour des nobles devenus chefs de
faction ou de clientèle. Elle formait la principale force des clans.
Les jeunes nobles qui n'étaient point encore chefs de famille
pouvaient choisir un chef auquel ils attachaient leur fortune et dont
ils devenaient les _soldures_ dévoués, en échange de la protection et
de la solde qu'ils en recevaient. La noblesse se composait donc de
différents degrés et conditions, entre lesquels il n'existait aucun
lien hiérarchique. Elle avait dans certains cas ses assemblées
particulières. Ses prérogatives et ses habitudes militaires donnèrent
à son influence une force toujours croissante chez un peuple qui abusa
de la guerre; mais la division des clans, jointe au caractère
inconstant de la noblesse gauloise, fut une cause de dissolution. Aux
nobles s'applique principalement le reproche que César adresse aux
Celtes, de n'avoir point dans l'esprit cette persévérance par laquelle
le courage et la ténacité viennent à bout de la fortune. Il paraît
qu'indépendamment du service dans les bandes guerrières, la noblesse
fournissait encore un service régulier pour la défense de chaque cité
ou pour la sûreté publique. Le nombreux cortége d'une clientèle
puissante était l'objet principal de son ambition.
Le troisième ordre de la population, le peuple (_plebs_), était adonné
aux travaux agricoles et se composait d'individus de diverses
conditions, les uns libres, les autres réduits à un état voisin de la
servitude, d'autres, enfin, en servitude complète. Qu'il y eût des
hommes libres dans la _plebs_, on n'en saurait douter. Que cette
classe libre jouît même de certains droits politiques, cela paraît
incontestable, au moins pour quelques régions de la Gaule; mais la
_plebs_ entière formait une masse inerte, subjuguée par l'ascendant
moral des deux premiers ordres, timide, craintive, méprisée et privée
de toute participation aux emplois politiques ou administratifs. Les
uns naissaient dans une sorte de servage héréditaire; d'autres étaient
réduits à l'esclavage par la misère; d'autres, enfin, vivaient dans
une condition intermédiaire, de nature servile, mais qui pourtant ne
saurait être assimilée à la servitude domestique des Romains. César en
avait fait l'observation. C'étaient plutôt des colons que des
esclaves. Libres et serfs, tous formaient la foule des _clients_
attachés à la puissance et à la fortune des chefs de clan.
La constitution politique de la Gaule était donc essentiellement
aristocratique, quoique à différents degrés selon les pays. C'était
encore la division orientale des personnes. Il est à croire que les
trois castes n'avaient point entre elles le _connubium_[81], et que si
la prohibition des mésalliances tomba en désuétude, à l'égard des
druides, après que la caste sacerdotale fut dépouillée du privilége de
l'hérédité, elle continua d'exister à l'égard de la _plebs_ et des
deux premiers ordres.
[81] Le droit de contracter des mariages.
La _plebs_ gauloise supportait à peu près tout le fardeau des charges
publiques; elle était accablée d'impôts, de vexations, de
redevances[82]. Il y avait encore des esclaves domestiques, qui
étaient sacrifiés sur la tombe de leurs maîtres. Tel était aussi le
sort réservé aux _clients_ que le maître avait honorés d'une affection
particulière. Cette vieille coutume asiatique avait cessé d'exister au
temps où César écrivait.
[82] La _plebs_ conservait un culte populaire, plus ancien que le
druidisme; c'était un polythéisme dans lequel les forces et les
phénomènes de la nature étaient divinisés. La différence des
religions, l'esclavage de la _plebs_, la puissance des classes
supérieures, la constatation de types différents dans les peuples
gaulois, l'un grand et blond, l'autre petit et brun, amènent
naturellement à supposer qu'une conquête avait eu lieu dans les
Gaules à une époque reculée, et que la race celtique avait soumis
et réduit à l'esclavage la race primitive. On ne sait quelle est
cette race primitive, mais tout porte à croire que c'est la race
ibérienne, qui se conserva indépendante dans tout le midi de la
Gaule. (Sur le polythéisme populaire de la Gaule, voir D. MARTIN,
_La Religion des Gaulois_.)
La polygamie était encore en usage à la même époque chez les Gaulois,
au moins pour les grands personnages[83]. Les femmes jouissaient en
général de moins de considération chez les Gaulois que chez les
Germains. Le mari avait sur elles droit de vie et de mort, et
lorsqu'on les soupçonnait d'un attentat à la vie de leur époux, un
tribunal de famille, composé des parents du mari, pouvait, sans
l'intervention du magistrat, les soumettre à la même torture que les
esclaves. L'usage barbare de jeter dans le même bûcher la femme
préférée et le cadavre du mari a régné chez les Celtes. Mais
l'adoucissement des mœurs avait avec le temps sauvé l'épouse. On lui
avait substitué le _dévoué_, ou l'esclave de prédilection. Lorsque les
Romains sont entrés dans les Gaules, on ne jetait plus dans le bûcher
que les objets dont la possession avait été chère au défunt.
[83] CÉSAR, _Guerre des Gaules_, VI, 19.
La femme celtique était donc vis-à-vis de son époux et des agnats[84]
de ce dernier dans une condition civile analogue à celle de la femme
indoue. Elle ne recevait de son époux aucun don de mariage, mais elle
lui portait une dot, au sujet de laquelle existait une singulière
coutume. Le mari mettait en fonds commun cette dot avec une valeur
exactement équivalente fournie par lui-même. Ce capital social était
exploité dans l'intérêt des époux, pendant le mariage, mais les
produits en étaient constamment réservés et accumulés; et ces fruits
réservés, ainsi que le capital, appartenaient au survivant après la
dissolution du mariage.
[84] Collatéraux descendant par les mâles d'une même souche
masculine.
La coutume celtique n'a réellement d'analogue dans aucune autre
coutume connue, et son caractère essentiellement national a disparu
avec la constitution celtique elle-même. Ce qu'elle a de remarquable
dans l'antiquité _barbare_, c'est d'offrir l'alliance du principe
sévère de l'autorité maritale avec le principe moral et religieux de
la société civile entre les époux, principe inconnu encore aux peuples
civilisés de la Grèce et de l'Italie. Sous ce point de vue, le droit
gaulois a été le précurseur le plus ancien du droit fondé plus tard
par le christianisme et pressenti par la philosophie stoïcienne. Les
soins intérieurs de la famille étaient abandonnés aux femmes.
Les pères avaient sur leurs enfants droit de vie et de mort; et je
dois remarquer ici que les Gaulois avaient bien moins de goût que les
Germains pour la vie intérieure de la famille. On peut en juger par ce
que dit César, que les enfants des Celtes n'étaient admis auprès de
leur père qu'à l'époque où ils étaient devenus aptes à porter les
armes.
CH. GIRAUD, _Essai sur l'Histoire du Droit français au moyen
âge_, t. I, p. 17.
LA RÉPUBLIQUE DE MARSEILLE.
Sous Auguste, vers le commencement de l'ère chrétienne.
Marseille, fondée par les Phocéens[85], est bâtie sur un sol pierreux.
Son port[86] est situé au midi[87], au-dessous d'un rocher en
amphithéâtre, entouré de fortes murailles, ainsi que la ville entière,
qui est d'une grandeur considérable. Dans la citadelle sont placés le
temple de Diane d'Éphèse et celui d'Apollon Delphinien. On dit qu'au
moment où les Phocéens allaient quitter leur patrie, un oracle leur
prescrivit de prendre de Diane d'Éphèse un conducteur pour le voyage
qu'ils se proposaient de faire. S'étant donc rendus à la ville
d'Éphèse[88], pendant qu'ils s'y informaient de quelle manière ils
pouvaient obtenir de la déesse ce que l'oracle venait de leur
prescrire, Diane, dit-on, apparut en songe à Aristarché, une des
femmes les plus considérées d'Éphèse, et lui ordonna de partir avec
les Phocéens, en prenant avec elle une des statues consacrées dans son
temple. L'ordre fut exécuté. Arrivés aux lieux où ils devaient
s'établir, les Phocéens y bâtirent le temple dont j'ai parlé, et
témoignèrent pour Aristarché la plus grande estime, en la nommant
prêtresse de Diane. De là vient que toutes les colonies sorties du
sein de Marseille ont regardé Diane comme leur première patronne, et
se sont conformées, soit pour la forme de la statue, soit pour son
culte, à ce qui était pratiqué dans la métropole.
[85] Les Phocéens fondèrent Marseille 600 ans av. J.-C. Phocée
était une ville grecque de l'Asie Mineure, dont les habitants
étaient de race ionienne.
[86] Le port s'appelait _Lacydon_.
[87] Marseille était alors située près du cap de La Croisette, où
l'on voit encore ses ruines, et son port s'ouvrait alors au midi.
[88] Ville grecque de l'Asie Mineure.
Le gouvernement des Marseillais est une aristocratie bien réglée. Ils
ont un conseil composé de six cents personnes, qu'ils nomment
_timouques_[89], et qui jouissent de cette dignité durant leur vie. De
ce nombre, quinze président le conseil et sont chargés d'expédier les
affaires courantes. Ceux-ci sont présidés à leur tour par trois
d'entre eux, en qui réside la plus grande autorité. Personne ne peut
devenir timouque qu'il n'ait des enfants et qu'il ne soit citoyen
depuis trois générations. Les lois des Marseillais sont des lois
ioniennes; et elles sont exposées en public, de manière que tout le
monde peut en prendre connaissance.
[89] _Timouques_, ceux qui possèdent les honneurs.
Leur pays produit des oliviers et des vignes en abondance; mais la
rudesse du terroir fait que le blé y est rare. Aussi, comptant plutôt
sur les ressources que leur offre la mer, se sont-ils appliqués de
préférence à profiter de leur position avantageuse pour la navigation.
Cependant leur courage leur a fait dans la suite conquérir quelques
plaines des environs, par les mêmes moyens qui leur valurent la
fondation de plusieurs villes. Du nombre de ces villes sont celle
qu'ils fondèrent en Ibérie[90] pour se prémunir contre les Ibères; et
elles reçurent aussi d'eux le culte de la Diane d'Éphèse et tous les
autres rites grecs, tels qu'ils les observaient dans leur patrie, sans
excepter les sacrifices. Il en est de même des villes qu'ils fondèrent
dans la Gaule, telles que _Rhode_[91], _Agatha_[92], pour contenir les
barbares[93] qui habitent les environs du Rhône, ainsi que de
_Taurentium_[94], d'_Olbia_[95], d'_Antipolis_[96] et de _Nicæa_[97],
qu'ils bâtirent dans le dessein de se garantir des incursions des
Salyens[98] et des Ligures[99] qui habitent les Alpes.
[90] L'Ibérie ou l'Espagne. Ces villes sont: _Hemeroscopium_
(Denia), _Emporium_ (Ampurias), _Rhode_ (Rosas).
[91] Rhode était bâtie sur le Rhône (Rhodanus), et lui donna sans
doute son nom; la position de cette ville est inconnue.
[92] Agde.
[93] Les Grecs et les Romains appelaient barbares tous les
peuples qui n'appartenaient pas à leur civilisation.
[94] Torento, aujourd'hui en ruines, au fond du golfe des Lèques.
[95] Eoube.
[96] Antibes.
[97] Nice. Ces quatre villes étaient situées sur la côte de
Provence.
[98] Peuple des environs d'Aix.
[99] Les Ligures étaient d'origine ibérienne, et couvraient une
partie du Roussillon, du Languedoc, de la Provence et du pays de
Gênes.
Marseille possède encore des chantiers et un arsenal de marine.
Autrefois on y voyait aussi un grand nombre de vaisseaux, d'armes de
toutes espèces, de machines propres à la navigation et aux siéges.
C'est à l'aide de ces moyens que les Marseillais se soutinrent contre
les barbares et qu'ils s'acquirent l'alliance des Romains, auxquels
ils rendirent de grands services, et qui les aidèrent à leur tour à
s'agrandir. En effet, Sextius, après avoir défait les Salyens, fonda,
non loin de Marseille, une ville qui tire son nom de ce général[100]
et des eaux thermales qui s'y trouvent, et dont quelques-unes, dit-on,
ont perdu leur chaleur. Il mit dans cette nouvelle ville une garnison
romaine; il chassa de la côte qui conduit de Marseille en Italie les
barbares, que les Marseillais seuls n'avaient pu entièrement
repousser, et céda aux Marseillais le terrain qu'ils avaient été
obligés d'abandonner.
[100] Aix, en latin _Aquæ Sextiæ_, les Eaux Sextiennes ou de
Sextius.
Dans la citadelle de Marseille, on voit déposée quantité de
dépouilles, fruits des victoires que les flottes marseillaises ont
remportées à diverses époques sur ceux qui leur disputaient
injustement la mer[101]. Jadis les Marseillais étaient florissants, et
ils jouissaient de plus de l'avantage d'être unis avec les Romains
par les liens d'une amitié particulière.
[101] Marseille soutint de longues luttes contre les Étrusques et
les Carthaginois; ces guerres furent causées par des raisons
commerciales.
Cette prospérité a en grande partie diminué, depuis que dans la guerre
de Pompée contre César[102] les Marseillais eurent embrassé le parti
du premier. Cependant ils conservent encore quelques traces de leur
ancienne industrie pour ce qui regarde la fabrication des machines de
guerre et de tout ce qui sert à la marine; mais ils s'en occupent avec
beaucoup moins d'ardeur, parce que ce genre d'occupation perd tous les
jours de son intérêt, à mesure que les barbares leurs voisins, soumis
aux Romains, se civilisent et quittent les armes pour s'occuper
d'agriculture.
[102] Marseille s'était déclarée pour Pompée contre César,
celui-ci l'assiégea, et fut d'abord repoussé. Obligé de partir
pour l'Espagne, il laissa à ses lieutenants le soin de continuer
le siége et de prendre la ville.
Une preuve de ce que je viens de dire est ce qui se passe aujourd'hui
à Marseille. Tous ceux qui y jouissent de quelque considération
s'appliquent à l'éloquence et à la philosophie; et cette ville, qui
était autrefois l'école des barbares et communiquait aux Gaulois le
goût des lettres grecques, à tel point que ceux-ci rédigeaient en grec
jusqu'à leurs contrats[103], oblige aujourd'hui les plus illustres
Romains même de préférer pour leur instruction le voyage de Marseille
à celui d'Athènes. Les Gaulois, excités par cet exemple, et profitant
d'ailleurs du loisir que la paix leur procure, emploient volontiers
leur temps à des occupations semblables; et cette émulation a passé
des particuliers à des villes entières[104]; car non-seulement les
personnes privées, mais les communautés des villes font venir à leurs
frais des professeurs de lettres et de sciences ainsi que des
médecins.
[103] Ceci ne doit s'appliquer qu'aux Gaulois de la Province
Romaine, c'est-à-dire du midi.
[104] Autun (Bibracte), Toulouse, Lyon, Bordeaux, Nîmes, Vienne,
Arles, Narbonne avaient des écoles justement célèbres.
Quant à la vie simple des Marseillais et à la sagesse de leur
conduite[105], en voici une grande preuve. Chez eux, la plus forte dot
n'excède pas la somme de cent pièces d'or[106]; ils y en ajoutent
cinq[107] pour les habits et autant pour les ornements en or.
[105] Plus lard, le luxe et la dissolution des mœurs firent de
tels progrès à Marseille, qu'il s'établit deux proverbes: _Tu
viens de Marseille_, _Tu devrais faire le voyage de Marseille_,
qu'on appliquait aux débauchés.
[106] 2,500 francs.
[107] 125 francs.
César et ses successeurs, malgré les sujets de plainte que les
Marseillais leur avaient donnés pendant la guerre, les ont traités
avec modération, en considération de leur ancienne amitié, et ils les
ont maintenus dans la liberté de se gouverner selon leurs anciennes
lois; de manière que ni Marseille ni les villes qui en dépendent ne
sont soumises aux gouverneurs que Rome envoie dans la Narbonnaise.
STRABON, _Géographie_, liv. VI, ch. 3.
RÉVOLTE DE SACROVIR.
21 ap. J.-C.
Cette même année, le poids de leurs dettes jeta les Gaulois dans un
commencement de révolte. Les plus ardents instigateurs furent Sacrovir
chez les Éduens[108], et Florus chez les Trévires[109], tous deux
distingués par leur naissance et par les belles actions de leurs
ancêtres, à qui elles avaient valu le titre de citoyen romain, dans le
temps que cette récompense se donnait rarement et toujours au mérite.
Ces deux hommes, après de secrètes conférences, après s'être associés
les plus entreprenants, tous ceux à qui la misère ou la crainte des
supplices ne laissait de ressources que le crime, conviennent entre
eux de faire soulever, Florus les Belges, Sacrovir les Gaulois de son
voisinage. Se mêlant donc dans toutes les assemblées générales et
particulières, ils se répandaient en discours séditieux sur la
prolongation des impôts, sur l'énormité des usures, sur l'orgueil et
la cruauté des présidents[110]. «Le soldat romain, disaient-ils, était
en proie aux dissensions depuis qu'il avait appris la mort de
Germanicus; jamais l'occasion ne fut plus favorable pour recouvrer
leur liberté; ne voyaient-ils pas eux-mêmes combien les Gaules étaient
florissantes, l'Italie dénuée de ressources, le peuple de Rome
efféminé, et que les étrangers faisaient seuls la force de ses
armées?»
[108] Bourgogne.
[109] Pays de Trèves.
[110] Gouverneurs de province.
Il n'y eut presque pas de cité où ils ne portèrent les semences de
cette révolte; mais les Andécaves et les Turons[111] éclatèrent les
premiers. Le lieutenant Acilius, avec la cohorte qui était en garnison
à Lyon, fit rentrer les Andécaves dans le devoir. Ce même Acilius
défit aussi les Turons avec un corps de légionnaires que Varron,
lieutenant de l'armée de la Germanie inférieure, lui avait envoyé et
avec les secours fournis par les grands de la Gaule[112], qui, en
attendant une occasion plus favorable, voulurent masquer leur
défection. Il n'y eut pas jusqu'à Sacrovir qui ne signalât son zèle.
On le vit combattre pour nous la tête découverte; ce qu'il faisait,
disait-il, par ostentation de bravoure; mais les prisonniers lui
reprochaient de ne s'être fait ainsi reconnaître des siens que pour
n'être point en butte à leurs traits. Sur ce sujet on consulta Tibère,
qui négligea l'avis, et par sa négligence fomenta la rébellion.
[111] Habitants des cités d'Angers et de Tours.
[112] _Primores Galliarum._
Pendant ce temps, Florus poursuivait ses projets. On avait levé à
Trèves un corps de cavalerie, qu'on disciplinait suivant la méthode
romaine. Il mit en œuvre la séduction pour l'engager à massacrer les
marchands Romains et à commencer la guerre. Quelques-uns se laissèrent
corrompre; la plupart restèrent fidèles. Il n'en fut pas ainsi de ses
clients et d'une foule de malheureux perdus de dettes, qui prirent les
armes. Florus se disposait à gagner avec eux la forêt des Ardennes,
mais les légions des deux armées de Varron et de Silius, arrivant par
des chemins opposés, lui fermèrent le passage. On avait aussi envoyé
en avant, avec un corps d'élite, Julius Indus, qui était de la cité de
Trèves, comme Florus, et son ennemi personnel, et par là même plus
ardent à nous servir. Celui-ci eut bientôt dissipé cette multitude,
qui n'était encore qu'un attroupement. Florus en se tenant caché
trompa quelque temps les recherches du vainqueur. Enfin, voyant toutes
les issues occupées par les soldats, il se tua de sa propre main.
Ainsi finit la révolte des Trévires.
Celle des Éduens fut plus sérieuse, et par la puissance de ce peuple,
et par l'éloignement de nos forces[113]. Sacrovir, avec les
auxiliaires de sa nation, s'était emparé d'Autun. Cette capitale des
Gaules, en le rendant maître de toute la jeune noblesse qu'y rassemble
la réputation de ses écoles, lui répondait des familles. On avait
fabriqué des armes secrètement: il les fit distribuer aux habitants.
On rassembla 40,000 hommes, dont le cinquième était armé comme nos
légionnaires; le reste avait des épieux, des couteaux et d'autres
armes de chasseur. Il y joignit les crupellaires. C'est ainsi qu'on
nomme des esclaves destinés au métier de gladiateur, qu'on revêt,
suivant l'usage du pays, d'une armure complète de fer, qui les rend
impénétrables aux coups, mais incapables d'en porter eux-mêmes. Ces
forces s'augmentaient par l'ardeur d'une foule de Gaulois des villes
voisines, qui sans être autorisés publiquement par leur cité venaient
séparément offrir leurs services, et par la mésintelligence de nos
généraux qui se disputaient le commandement. Enfin Varron, infirme et
vieux, le céda à Silius, qui était dans la vigueur de l'âge.
[113] Toutes les légions étaient établies le long du Rhin.
Cependant, à Rome ce n'était pas seulement, disait-on, Trèves et Autun
qui se révoltaient, c'étaient les soixante-quatre cités de la Gaule;
elles se liguaient avec les Germains; elles allaient entraîner les
Espagnes; on enchérissait encore sur les exagérations ordinaires de la
renommée. Les bons citoyens gémissaient par intérêt pour la patrie;
mais une foule de mécontents, dans l'espoir d'un changement, se
réjouissaient de leurs dangers même, et tous s'indignaient qu'au
milieu de ces grands mouvements, de viles délations occupassent tous
les soins de Tibère. Irait-il aussi dénoncer Sacrovir au sénat, pour
crime de lèse-majesté? Il s'était enfin trouvé des hommes de cœur qui
opposaient leurs armes à ces lettres sanguinaires; la guerre même
valait mieux qu'une paix si malheureuse. Tibère, bravant ces rumeurs,
affecta encore plus de sécurité; il ne changea ni de lieu ni de
visage; il continua ses fonctions ordinaires, soit fermeté d'âme, soit
qu'il sût le péril moindre qu'on l'avait publié.
Silius, ayant fait prendre les devants à un corps d'auxiliaires,
marche avec deux légions, et dévaste le territoire des Séquanes[114],
les plus proches voisins, les alliés des Éduens, et qui avaient aussi
pris les armes. De là il gagna Autun à grandes journées; les
porte-enseigne, les moindres soldats signalaient à l'envi leur
impatience; ils s'indignaient des retardements de la nuit, des haltes
accoutumées; ils demandaient la présence de l'ennemi, ne voulant pour
vaincre que voir et être vus. A douze milles d'Autun, on découvrit
dans une plaine l'armée de Sacrovir. Il avait placé les cohortes sur
les ailes, sur le front ses hommes couverts de fer, et le reste
derrière. Lui-même, sur un cheval superbe, entouré des principaux
chefs, parcourait tous les rangs; il rappelait à chacun les anciens
exploits des Gaulois, et tout le mal qu'ils avaient fait aux Romains;
combien la liberté serait glorieuse après la victoire, et la servitude
plus accablante après une nouvelle défaite.
[114] Franche-Comté.
Son discours ne fut ni long ni d'un grand effet; car les légions
s'avançaient en bataille, et ce ramas d'habitants sans discipline,
sans la moindre connaissance de la guerre, déjà ne voyait plus,
n'entendait plus rien. De son côté, Silius, quoique des espérances si
bien fondées rendissent toute exhortation superflue, ne cessait de
crier qu'il serait honteux pour les vainqueurs de la Germanie de
regarder des Gaulois comme un ennemi; qu'une cohorte avait suffi
contre les Turons rebelles, une seule division de cavalerie contre les
Trévires, quelques hommes de cette même armée contre les Séquanes; que
les riches et voluptueux Éduens étaient encore moins redoutables.
«Romains, la victoire est à vous, dit-il; je vous recommande les
fuyards.» Un grand cri s'élève à ce discours. La cavalerie enveloppe
les flancs, l'infanterie attaque le front de l'ennemi. Les ailes ne
firent aucune résistance; on fut un peu arrêté par les crupellaires,
dont l'armure résistait au javelot et à l'épée; mais les soldats,
saisissant des coignées et des haches, enfoncent ces murailles de fer,
fendent le corps avec l'armure; d'autres, avec des leviers et des
fourches, culbutent ces masses lourdes et immobiles, qui une fois
renversées restaient comme mortes, sans pouvoir faire le moindre
effort pour se relever. Sacrovir, avec ses plus fidèles amis, se sauva
d'abord à Autun, et de là, craignant d'être livré, dans une villa
voisine; il s'y poignarda lui-même; les autres s'entretuèrent. Le feu
qu'ils avaient mis aux bâtiments servit à tous de bûcher.