claies, d'échelles et de harpons, ils sortent silencieusement de leur
camp au milieu de la nuit, et s'approchent de ceux de nos
retranchements qui regardaient la plaine. Tout à coup poussant des
cris, signal qui devait avertir de leur approche ceux que nous tenions
assiégés, ils jettent leurs claies, attaquent les gardes de nos
remparts à coups de frondes, de flèches et de pierres, et font toutes
les dispositions pour un assaut. Dans le même temps, Vercingétorix,
entendant les cris du dehors, donne le signal avec la trompette et
fait sortir les siens de la place. Nos soldats prennent sur le rempart
les postes qui avaient été, les jours précédents, assignés à chacun
d'eux, et épouvantent les ennemis par la quantité de frondes, de
dards, de boulets de plomb, de pierres, qu'ils avaient amassés dans
les retranchements, et dont ils les accablent. Comme la nuit empêchait
de se voir, il y eut de part et d'autre beaucoup de blessés; les
machines faisaient pleuvoir les traits. Cependant les lieutenants M.
Antoine et C. Trébonius, à qui était échue la défense des quartiers
attaqués, tirèrent des forts plus éloignés quelques troupes pour
secourir les légionnaires sur les points où ils les savaient pressés
par l'ennemi.
Tant que les Gaulois combattirent éloignés des retranchements, ils
nous incommodèrent beaucoup par la grande quantité de leurs traits;
mais lorsqu'ils se furent avancés davantage, il arriva, ou qu'ils se
jetèrent sur les aiguillons qu'ils ne voyaient pas, ou qu'ils se
percèrent eux-mêmes en tombant dans les fossés garnis de pieux, ou
enfin qu'ils périrent sous les traits lancés du rempart et des tours.
Après avoir perdu beaucoup de monde, sans être parvenus à entamer les
retranchements, voyant le jour approcher, et craignant d'être pris en
flanc et enveloppés par les sorties qui se faisaient des camps situés
sur les hauteurs, ils se replièrent sur les leurs. Les assiégés, qui
mettaient en usage les moyens préparés par Vercingétorix pour combler
le premier fossé, après beaucoup de temps employé à ce travail,
s'aperçurent de la retraite de leurs compatriotes avant d'avoir pu
approcher de nos retranchements. Abandonnant leur entreprise, ils
rentrèrent dans la ville.
Repoussés deux fois avec de grandes pertes, les Gaulois tiennent
conseil sur ce qui leur reste à faire. Ils ont recours à des gens qui
connaissent le pays, et se font instruire par eux du site de nos forts
supérieurs et de la manière dont ils sont fortifiés. Il y avait au
nord une colline qu'on n'avait pu comprendre dans l'enceinte de nos
retranchements, à cause de son grand circuit; ce qui nous avait
obligés d'établir notre camp sur un terrain à mi-côte et dans une
position nécessairement peu favorable. Là commandaient les lieutenants
C. Antistius Réginus et C. Caninius Rébilus, avec deux légions. Ayant
fait reconnaître les lieux par leurs éclaireurs, les chefs ennemis
forment un corps de soixante mille hommes, choisis dans toute l'armée
gauloise et surtout parmi les nations qui avaient la plus haute
réputation de courage. Ils arrêtent secrètement entre eux quand et
comment ils doivent agir; ils fixent l'attaque à l'heure de midi, et
mettent à la tête de ces troupes l'Arverne Vergasillaunus, parent de
Vercingétorix, et l'un des quatre généraux gaulois. Il sort de son
camp à la première veille; et ayant achevé sa route un peu avant le
point du jour, il se cache derrière la montagne, et fait reposer ses
soldats des fatigues de la nuit. Vers midi, il marche vers cette
partie du camp romain dont nous avons parlé plus haut. Dans le même
temps la cavalerie ennemie s'approche des retranchements de la plaine,
et le reste des troupes gauloises commence à se déployer en bataille
à la tête du camp.
Du haut de la citadelle d'Alise, Vercingétorix les aperçoit, et sort
de la place emportant du camp ses longues perches, ses galeries
couvertes, ses faux et ce qu'il avait préparé pour la sortie. Le
combat s'engage à la fois de toutes parts avec acharnement; partout on
fait les plus grands efforts. Un endroit paraît-il faible, on
s'empresse d'y courir. La trop grande étendue de leurs fortifications
empêche les Romains d'en garder tous les points et de les défendre
partout. Les cris qui s'élevaient derrière nos soldats leur
imprimaient d'autant plus de terreur, qu'ils songeaient que leur
sûreté dépendait du courage d'autrui; car souvent le danger le plus
éloigné est celui qui fait le plus d'impression sur les esprits.
César, qui avait choisi un poste d'où il pouvait observer toute
l'action, fait porter des secours partout où il en est besoin. De part
et d'autre on sent que ce jour est celui où il faut faire les derniers
efforts. Les Gaulois désespèrent entièrement de leur salut s'ils ne
forcent nos retranchements; les Romains ne voient la fin de leurs
fatigues que dans la victoire. La plus vive action a lieu surtout aux
forts supérieurs, où nous avons vu que Vergasillaunus avait été
envoyé. L'étroite sommité qui dominait la pente était d'une grande
importance. Les uns nous lancent des traits, les autres, ayant formé
la tortue, arrivent aux pieds du rempart: des troupes fraîches
prennent la place de celles qui sont fatiguées. La terre que les
Gaulois jettent dans les retranchements les aide à les franchir, et
comble les piéges que les Romains avaient cachés; déjà les armes et
les forces commencent à nous manquer.
Dès qu'il en a connaissance, César envoie sur ce point Labienus avec
six cohortes; il lui ordonne, s'il ne peut tenir, de retirer les
cohortes et de faire une sortie, mais seulement à la dernière
extrémité. Il va lui-même exhorter les autres à ne pas céder à la
fatigue; il leur expose que le fruit de tous les combats précédents
dépend de ce jour, de cette heure. Les assiégés, désespérant de forcer
les retranchements de la plaine, à cause de leur étendue, tentent
d'escalader les hauteurs, et y dirigent tous leurs moyens d'attaque;
ils chassent par une grêle de traits ceux qui combattaient du haut des
tours; ils comblent les fossés de terre et de fascines, et se frayent
un chemin; ils coupent avec des faux le rempart et le parapet.
César y envoie d'abord le jeune Brutus avec six cohortes, ensuite le
lieutenant C. Fabius avec sept autres; enfin, l'action devenant plus
vive, il s'y porte lui-même avec un renfort de troupes fraîches. Le
combat rétabli et les ennemis repoussés, il se dirige vers le point où
il avait envoyé Labienus, tire quatre cohortes du fort le plus voisin,
ordonne à une partie de la cavalerie de le suivre, et à l'autre de
faire le tour des lignes à l'extérieur et de prendre les ennemis à
dos. Labienus, voyant que ni les remparts ni les fossés ne peuvent
arrêter leur impétuosité, rassemble trente-neuf cohortes sorties des
forts voisins et que le hasard lui présente, et dépêche à César des
courriers qui l'informent de son dessein.
César hâte sa marche pour assister à l'action. A son arrivée, on le
reconnaît à la couleur du vêtement qu'il avait coutume de porter dans
les batailles; les ennemis, qui de la hauteur le voient sur la pente
avec les escadrons et les cohortes dont il s'était fait suivre,
engagent le combat. Un cri s'élève de part et d'autre, et est répété
sur le rempart et dans tous les retranchements. Nos soldats, laissant
de côté le javelot, tirent le glaive. Tout à coup, sur les derrières
de l'ennemi, paraît notre cavalerie; d'autres cohortes approchent:
les Gaulois prennent la fuite; notre cavalerie barre le passage aux
fuyards, et en fait un grand carnage. Sédule, chef et prince des
Lémovikes, est tué, et l'Arverne Vergasillaunus pris vivant dans la
déroute. Soixante-quatorze enseignes militaires sont rapportées à
César; d'un si grand nombre d'hommes, bien peu rentrent au camp sans
blessure. Les assiégés, apercevant du haut de leurs murs la fuite des
leurs et le carnage qu'on en fait, désespèrent de leur salut, et
retirent leurs troupes de l'attaque de nos retranchements. La nouvelle
en arrive au camp des Gaulois, qui l'évacuent à l'instant. Si les
soldats n'eussent été harassés par d'aussi nombreux engagements et par
les travaux de tout le jour, l'armée ennemie eût pu être détruite tout
entière. Au milieu de la nuit, la cavalerie, envoyée à sa poursuite,
atteint l'arrière-garde; une grande partie est prise ou tuée; le
reste, échappé par la fuite, se réfugia dans les cités.
Le lendemain Vercingétorix convoque l'assemblée et dit, «qu'il n'a pas
entrepris cette guerre pour ses intérêts personnels, mais pour la
défense de la liberté commune; que puisqu'il fallait céder à la
fortune, il s'offrait à ses compatriotes, leur laissant le choix
d'apaiser les Romains par sa mort ou de le livrer vivant». On envoie à
ce sujet des députés à César. Il ordonne qu'on lui apporte les armes,
qu'on lui amène les chefs. Assis sur son tribunal, à la tête de son
camp, il fait paraître devant lui les généraux ennemis. Vercingétorix
est mis en son pouvoir; les armes sont jetées à ses pieds. A
l'exception des Éduebs et des Arvernes, dont il voulait se servir pour
tâcher de regagner ces peuples, le reste des prisonniers fut distribué
par tête à chaque soldat, à titre de butin.
CÉSAR, _Guerre des Gaules_, liv. VII, ch. 79 à 89.
VERCINGÉTORIX SE REND A CÉSAR.
52 av. J.-C.
Vercingétorix, ayant pris ses plus belles armes et un cheval
magnifiquement harnaché, sortit des portes d'Alise, et après avoir
fait quelque passade autour de César qui était assis sur son tribunal
devant son camp, il sauta de son cheval, dépouilla ses armes, et vint
se mettre aux pieds de César, où il demeura dans un profond silence
jusqu'à ce que César le donnât en garde à ses gens, afin qu'on le
réservât pour son triomphe.
PLUTARQUE, _Vie de César_; trad. de Dacier.
Plutarque, écrivain grec, naquit en 48 ap. J.-C. à Chéronée en
Béotie, et y mourut très-vieux, après avoir enseigné la philosophie
à Rome pendant quelques années. Il est auteur d'un assez grand
nombre de biographies d'hommes illustres de la Grèce et de Rome, et
d'une quantité de traités de politique et de morale.
AUTRE RÉCIT DU MÊME FAIT.
Après sa défaite, Vercingétorix, qui n'avait été ni pris ni blessé,
pouvait fuir; mais espérant que l'amitié qui l'avait uni autrefois à
César lui ferait obtenir grâce, il se rendit auprès de lui, sans avoir
fait demander la paix par un héraut, et parut soudainement en sa
présence au moment où il siégeait dans son tribunal. Son apparition
inspira quelque effroi, car il était d'une haute stature et il avait
un aspect fort imposant sous les armes. Il se fit un profond silence:
le chef gaulois tomba aux genoux de César, et le supplia, en lui
pressant les mains, sans proférer une parole. Cette scène excita la
pitié des assistants, par le souvenir de l'ancienne fortune de
Vercingétorix, comparée à son malheur présent. César, au contraire,
lui fit un crime des souvenirs sur lesquels il avait compté pour son
salut. Il mit sa lutte récente en opposition avec l'amitié qu'il
rappelait, et par là fit ressortir plus vivement l'odieux de sa
conduite. Ainsi, loin d'être touché de son infortune en ce moment, il
le jeta sur-le-champ dans les fers et le fit mettre plus tard à mort,
après en avoir orné son triomphe.
DION CASSIUS, _Histoire romaine_, liv. XL, h. 41.
CONQUÊTE DE LA GAULE PAR CÉSAR.
César nous a soumis une région immense et des villes innombrables,
dont nous ne savions pas même le nom; et bien que n'ayant reçu de nous
ni les forces, ni les sommes suffisantes, il a accompli son ouvrage
avec une telle célérité, que nous avons appris la victoire avant
d'avoir appris la guerre. Il a tout conduit d'une manière si sûre que
c'est par les Gaulois eux-mêmes qu'il s'est fait ouvrir et la Celtique
et la Bretagne. Et aujourd'hui cette Gaule qui nous a autrefois envoyé
les Ambrons et les Cimbres vit en servitude, et s'occupe à
l'agriculture comme l'Italie elle-même.
_Oraison funèbre de César prononcée par Antoine, dans l'Histoire
romaine de_ DION CASSIUS, liv. XLIV.
Dion Cassius, historien grec, naquit à Nicée, en 155 ap. J.-C., et
mourut après 235. Il remplit de hauts emplois sous les empereurs
Commode, Pertinax et Alexandre Sévère. Son Histoire romaine
s'étendait depuis l'arrivée d'Énée en Italie jusqu'au temps du
consulat de Dion Cassius; des quatre-vingts livres qui la
composaient, il n'en reste que dix-neuf.
DE LA CIVILISATION GAULOISE AVANT LA CONQUÊTE ROMAINE.
1. _Organisation politique de la Gaule._
Les trois races des Belges, des Galls et des Aquitains différaient
entre elles de langue, d'institutions politiques et de lois civiles.
Elles se subdivisaient en plusieurs centaines de petites peuples, plus
ou moins indépendants, fixés avec des destinées diverses dans les
vallées qui sillonnent la Gaule ou sur les plateaux qui la dominent,
défendant des intérêts souvent opposés, et adonnés à des travaux aussi
variés que les contrées qu'ils cultivaient. Ces peuplades, ou cités
indépendantes, étaient quelquefois unies par des liens de
confédération, mais le plus souvent désunies par la passion ou
l'intérêt. Aucune influence permanente ne dirigeait leurs mouvements;
aucune discipline ne réglait leur action commune; aucune intelligence
ne donnait à leur force collective la puissance de l'unité...... La
Gaule n'avait donc point de constitution politique commune et
régulière. Des formes différentes de gouvernement coexistaient sur le
même territoire ou se succédaient avec le temps. Mais la moins
constante et la moins goûtée était la forme monarchique. Ce ne fut
jamais que pour de courtes années qu'un pouvoir unique put s'établir
parmi les peuples appartenant à la même famille. Toutes les
institutions étaient variables et changeantes, car la Gaule était
gouvernée par des factions. Les passions individuelles étouffaient
l'esprit public. Au demeurant, chaque état administrait librement ses
affaires intérieures. La liberté communale régnait dans les cités,
mais souvent avec le cortége de l'anarchie. Les Arvernes, les Séquanes
(Francs-Comtois), les Éduens (Bourgogne), étaient en dispute
perpétuelle pour la suprématie des confédérations. Cette agitation
donnait de l'importance aux plus petits événements. La vie sociale
était dans une instabilité continuelle. Dans chaque État, ou chaque
confédération, les affaires se réglaient en assemblée publique. Mais
rien ne prouve qu'avant l'invasion de César la Gaule eût des
assemblées générales et périodiques où les questions d'intérêt
territorial et commun fussent examinées et décidées. Tous les
textes allégués à ce sujet ne se rapportent qu'à des réunions
extraordinaires, motivées par la nécessité momentanée de la défense
contre les Romains.
La puissance nationale était encore morcelée et comme éparpillée par
le régime des _clans_, régime analogue au système féodal dans ce que
ce dernier avait de plus arbitraire et de plus diversifié, mais
dépourvu de la gigantesque unité de la hiérarchie, et qui paraît avoir
été répandu anciennement dans l'Occident, comme le régime patriarcal
dans l'Orient. Il était tellement propre à la race celtique qu'il
s'est maintenu en Écosse et en Irlande jusqu'à la destruction de
l'indépendance politique de ces contrées. César considère le système
des clans sous la forme romaine du patronat et de la clientèle. Il
s'appliquait aux individus comme aux cités, et de même que les
premiers choisissaient un patron puissant dont ils devenaient souvent
les serviteurs _dévoués_ à la vie et à la mort[79], de même les petits
États se plaçaient sous la protection et l'obéissance d'un peuple
puissant. Mais ce lien était purement moral ou politique; il
n'emportait aucune obligation de tribut. La soumission au tribut était
une condition réservée aux peuples vaincus. Ce patronat paraît avoir
reposé de toute antiquité, dans les villes, sur le libre consentement
de ceux qui s'y soumettaient, et en cela il se rapprochait du
_comitatus_ germanique. Mais nul doute que l'obligation du client ne
fût au moins viagère; dans les campagnes, elle a dû constituer un
droit héréditaire, comme dans les clans écossais.....
[79] _Quos illi soldurios appellant._ (César, III, 22.)
Les peuples de la Gaule n'avaient à vrai dire qu'un lien commun, qu'un
seul élément d'unité: c'était la religion. Une constitution
théocratique, à la tête de laquelle se trouvait une caste plus ou
moins puissante, selon les temps et selon les lieux, imprima
momentanément une communauté d'action au gouvernement des clans. Les
druides formaient une caste supérieure comme les brahmes et les mages.
Mais ils avaient été contraints d'abandonner le principe de
l'hérédité. Au temps de César, ils ne se recrutaient plus que par
l'initiation et le noviciat. Malgré la force qu'avait encore leur
association hiérarchique, cette révolution fut fatale à la race
celtique; car, appuyés seulement sur l'autorité religieuse, disséminés
sur une vaste étendue de territoire, et placés, par l'application du
principe électif, dans une contradiction fréquente avec leurs
traditions et leurs coutumes mystérieuses, ils ne purent prendre un
ascendant décisif sur la puissance des clans et les diriger vers un
but politique. Leur ambition fut réduite à la domination du collége
des prêtres, et ne s'éleva point à l'intérêt d'État. Elle abaissa les
caractères et leur communiqua un fanatisme stérile, au lieu de donner
aux âmes une activité féconde, ferme et durable; car l'organisation
religieuse, quelque habilement disposée qu'elle soit, ne tient pas
lieu d'organisation politique pour soutenir et développer la vitalité
des nations. Le corps redoutable des druides demeura donc impuissant
pour civiliser et pour défendre la Gaule; il ne put ni arrêter ni
diriger un mouvement démocratique qui se manifestait dans les villes
et qui tendait à dissoudre le pouvoir fondé sur la distinction des
rangs, des castes et des lois héréditaires....
Les anciennes formes de la vie gallique étaient en voie de dissolution
au moment de l'invasion romaine. L'anarchie se manifestait par une
méfiance générale et par une haine jalouse qui s'attachait à tous les
personnages éminents, quelque noble et patriotique que fût leur
caractère: je ne citerai que l'exemple de Vercingétorix. Aussi une
simple commune italienne, que les Celtes avaient jadis réduite aux
abois, eut raison de leur effrayante puissance, par sa fermeté
inébranlable et l'habile persistance de sa politique. Les Romains, si
souvent maltraités, reportèrent la guerre dans les foyers des Celtes
et finirent par les subjuguer. César lui-même atteste que les Celtes
étaient déchus de leur ancienne vigueur lorsqu'il entreprit la
conquête des Gaules.....
2. _De la condition du droit chez les Gaulois._
Il n'y avait pas plus d'uniformité dans le droit que dans
l'organisation politique de la Gaule. Chacune des trois grandes
familles des Ibères, des Gauls et des Belges avait des institutions
différentes; et chacun encore des petits peuples qui composaient ces
grandes familles avait ses coutumes propres et ses lois municipales.
César observe comme une chose digne de remarque que les Rémois et les
Suessiones obéissaient aux mêmes lois.
On peut cependant assigner un caractère général à l'administration
judiciaire de la Gaule; c'est qu'elle était abandonnée aux chefs
de clan et à la congrégation des druides. La protection des
premiers avait les attributs d'une magistrature paternelle
quand elle s'exerçait sur les hommes du même clan; elle tournait
en violentes querelles et en rivalités passionnées entre des
familles puissantes lorsqu'elle se manifestait à l'occasion
d'individus appartenant à des clans différents. Quant aux druides,
ils avaient l'attribution régulière et souveraine du droit de juger
toutes les contestations privées, relatives soit à l'état des
personnes, soit à l'interprétation et à l'exécution des conventions,
soit aux mutations de propriété par succession ou autrement, soit aux
limites des champs; ils avaient aussi la connaissance des délits et
des crimes commis contre les personnes et les propriétés. Ils
partageaient avec les assemblées publiques le droit de réprimer les
attentats dirigés contre la sûreté de l'État; et la sanction de leur
pouvoir était la peine redoutée de l'excommunication, par laquelle ils
punissaient la désobéissance à leur autorité. Cette concentration des
fonctions du sacerdoce et de la magistrature dans les mains des
prêtres donne au droit gaulois la couleur d'un _jus sacrum_, droit
pontifical, mystérieux et caché; sa culture scientifique a dû être peu
développée. Si nous en croyons Strabon, les druides jouissaient d'une
grande réputation de justice; mais les principes généraux du droit,
ceux au moins dont la connaissance était divulguée et la pratique
arrêtée, étaient certainement en petit nombre. Le droit d'enseigner
appartenait aux druides. L'enseignement de la jurisprudence, en
particulier, devait faire partie de l'initiation sacerdotale:
probablement les règles du droit étaient fixées par des poëmes; les
symboles devaient y abonder, comme dans toutes les législations
théocratiques. Et comme les lois n'étaient pas écrites, le peuple ne
pouvait se rappeler que les applications qu'il en avait vu faire.
La population gauloise se divisait en trois castes. La première était
la caste sacerdotale, qui, bien qu'elle ne fût plus établie sur
l'hérédité, avait pourtant conservé les caractères d'une caste
dominante. Elle comprenait les druides et divers ordres inférieurs ou
subordonnés, tels que les bardes, les eubages, les femmes fanatisées
auxquelles étaient confiées des fonctions religieuses. Les druides,
comme les brahmes, étaient vêtus de lin[80]; seuls ils avaient le
droit d'offrir des sacrifices, et de plus ils jouissaient de plusieurs
prérogatives politiques. Ils avaient le dépôt des lois, et ils ne le
conservaient que par la mémoire et les traditions. Ils possédaient de
grandes richesses et se recrutaient dans la classe des nobles. Ils
obéissaient à un chef unique ou grand pontife, ordinairement électif.
Ils étaient exempts d'impôts, de service militaire et de toute charge
publique. Mais ils pouvaient cumuler le sacerdoce avec les fonctions
politiques. César dit que chez les Éduens les druides intervenaient
dans la nomination du principal magistrat. Ils étaient de droit
membres du sénat, et probablement ils exerçaient une grande influence
sur les assemblées publiques et sur leurs délibérations, à l'exemple
des prêtres germains. Ils cumulaient donc, avec le pouvoir religieux,
le pouvoir judiciaire, le privilége de l'enseignement et de la
direction de la jeunesse, et une partie importante du pouvoir
politique. Mais leur puissance était déjà fort diminuée, et leur
influence amoindrie, par les envahissements toujours croissants de la
classe des nobles et les progrès de l'anarchie. Ajoutons que, pour
achever de subjuguer le peuple gaulois, les druides avaient, comme les
mages de Perse, le droit exclusif d'exercer l'art de guérir les hommes
et les animaux.
[80] Les Bas-Bretons appellent encore aujourd'hui nos prêtres des
_belhhec_, c'est-à-dire des _porte-lin_.