Un jeune Arverne très-puissant, Vercingétorix, fils de Celtill, qui

avait tenu le premier rang dans la Gaule et que sa cité avait fait

mourir parce qu'il visait à la royauté, assemble ses clients et les

échauffe sans peine. Dès que l'on connaît son dessein, on court aux

armes; son oncle Gobanitio et les autres chefs, qui ne jugeaient pas à

propos de courir une pareille chance, le chassent de la ville de

Gergovie[74]. Cependant, il ne renonce pas à son projet, et lève dans

la campagne un corps de vagabonds et de misérables. Suivi de cette

troupe, il amène à ses vues tous ceux de la cité qu'il rencontre; il

les exhorte à prendre les armes pour la liberté commune. Ayant ainsi

réuni de grandes forces, il expulse à son tour du pays les adversaires

qui, peu de temps auparavant, l'avaient chassé lui-même. On lui donne

le titre de roi, et il envoie des députés réclamer partout l'exécution

des promesses que l'on a faites. Bientôt il entraîne les Sénons, les

Parisiens, les Pictons, les Cadurkes, les Turons, les Aulerkes, les

Lemovikes[75], les Andes, et tous les autres peuples qui bordent

l'Océan: tous s'accordent à lui déférer le commandement. Revêtu de ce

pouvoir, il exige des otages de toutes les cités, donne ordre qu'on

lui amène promptement un certain nombre de soldats, et règle ce que

chaque cité doit fabriquer d'armes, et l'époque où elle les livrera.

Surtout il s'occupe de la cavalerie. A l'activité la plus grande il

joint la plus grande sévérité; il détermine les incertains par

l'énormité des châtiments; un délit grave est puni par le feu et par

toute espèce de tortures: pour les fautes légères il fait couper les

oreilles ou crever un œil, et renvoie chez eux les coupables pour

servir d'exemple et pour effrayer les autres par la rigueur du

supplice.

CÉSAR, _Guerre des Gaules_, liv. VII, ch. 4.

[74] Cette ville était située à une lieue de l'emplacement actuel

de Clermont, sur une colline qui porte encore le nom de mont

_Gergoie_ ou _Gergoriat_.

[75] Peuple du Limousin.

SIÉGE DE BOURGES.

52 av. J.-C.

César marcha sur Avarium[76], la plus grande et la plus forte place

des Bituriges, et située sur le territoire le plus fertile; il

espérait que la prise de cette ville le rendrait maître de tout le

pays.

[76] Aujourd'hui Bourges.

Vercingétorix convoque un conseil; il démontre «que cette guerre doit

être conduite tout autrement qu'elle ne l'a été jusque alors; qu'il

faut employer tous les moyens pour couper aux Romains les vivres et le

fourrage; que cela sera aisé, puisque l'on a beaucoup de cavalerie et

qu'on est secondé par la saison; que, ne trouvant pas d'herbes à

couper, les ennemis seront contraints de se disperser pour en chercher

dans les maisons, et que la cavalerie pourra chaque jour les détruire;

qu'enfin le salut commun doit faire oublier les intérêts particuliers;

qu'il faut incendier les bourgs et les maisons en tous sens, aussi

loin que l'ennemi peut s'étendre pour fourrager. Pour eux, ils auront

tout en abondance, étant secourus par les peuples sur le territoire

desquels aura lieu la guerre; les Romains ne pourront soutenir la

disette ou s'exposeront à de grands périls en sortant de leur camp; il

importe peu de les tuer ou de leur enlever leurs bagages, dont la

perte leur rend la guerre impossible. Il faut aussi brûler les villes

qui par leurs fortifications ou par leur position naturelle ne

seraient pas à l'abri de tout danger, afin qu'elles ne servent ni

d'asile aux Gaulois qui déserteraient leurs drapeaux, ni de but aux

Romains qui voudraient y enlever des vivres et du butin. Si de tels

moyens semblent durs et rigoureux, ils doivent trouver plus dur encore

de voir leurs enfants, leurs femmes, traînés en esclavage, et de périr

eux-mêmes, sort inévitable des vaincus.»

Cet avis étant unanimement approuvé, on brûle en un jour plus de vingt

villes des Bituriges. On fait la même chose dans les autres pays. De

toutes parts on ne voit qu'incendies: ce spectacle causait une

affliction profonde et universelle, mais on s'en consolait par

l'espoir d'une victoire presque certaine, qui indemniserait

promptement de tous les sacrifices. On délibère dans l'assemblée

générale s'il convient de brûler ou de défendre Avaricum. Les

Bituriges se jettent aux pieds des autres Gaulois: «Qu'on ne les force

pas à brûler de leurs mains la plus belle ville de presque toute la

Gaule, le soutien et l'ornement de leur pays; ils la défendront

facilement, disent-ils, vu sa position naturelle; car presque de

toutes parts entourée d'une rivière et d'un marais, elle n'a qu'une

avenue très-étroite.» Ils obtiennent leur demande; Vercingétorix, qui

l'avait d'abord combattue, cède enfin à leurs prières et à la pitié

générale. La défense de la place est confiée à des hommes choisis à

cet effet.

Vercingétorix suit César à petites journées, et choisit pour son camp

un lieu défendu par des marais et des bois, à seize mille pas

d'Avaricum. Là des éclaireurs fidèles l'instruisaient à chaque instant

du jour de ce qui se passait dans Avaricum, et y transmettaient ses

volontés. Tous nos mouvements pour chercher des grains et des

fourrages étaient épiés; et si nos soldats se dispersaient ou

s'éloignaient trop du camp, il les attaquait et leur faisait beaucoup

de mal, quoiqu'on prît toutes les précautions possibles pour sortir à

des heures incertaines et par des chemins différents.

Après avoir assis son camp dans cette partie de la ville qui avait,

comme on l'a dit plus haut, une avenue étroite entre la rivière et le

marais, César fit commencer une terrasse, pousser des mantelets, et

travailler à deux tours; car la nature du lieu s'opposait à une

circonvallation. Il ne cessait d'insister auprès des Boïes et des

Édues pour les vivres; mais le peu de zèle de ces derniers les lui

rendait comme inutiles, et la faible et petite cité des Boïes eut

bientôt épuisé ses ressources. L'extrême difficulté d'avoir des

vivres, due à la pauvreté des Boïes, à la négligence des Édues et à

l'incendie des habitations, fit souffrir l'armée au point qu'elle

manqua de blé pendant plusieurs jours, et qu'elle n'eut pour se

garantir de la famine que le bétail enlevé dans les bourgs

très-éloignés. Cependant, on n'entendit pas un mot indigne de la

majesté du peuple romain ni des victoires précédentes. Bien plus,

comme César, visitant les travaux, s'adressait à chaque légion en

particulier, et leur disait que si cette disette leur semblait trop

cruelle, il léverait le siége, tous le conjurèrent de n'en rien faire.

«Depuis nombre d'années, disaient-ils, qu'ils servaient sous ses

ordres, jamais ils n'avaient reçu d'affront ni renoncé à une

entreprise sans l'avoir exécutée; ils regardaient comme un déshonneur

d'abandonner un siége commencé: il valait mieux endurer toutes les

extrémités que de ne point venger les citoyens romains égorgés à

Orléans par la perfidie des Gaulois.» Ils le répétaient aux centurions

et aux tribuns militaires pour qu'ils le rapportassent à César.

Déjà les tours approchaient du rempart, quand des prisonniers

apprirent à César que Vercingétorix, après avoir consommé ses

fourrages, avait rapproché son camp d'Avaricum, et qu'avec sa

cavalerie et son infanterie légère, habituée à combattre entre les

chevaux, il était parti lui-même pour dresser une embuscade à

l'endroit où il pensait que nos fourrageurs iraient le lendemain.

D'après ces renseignements, César partit en silence au milieu de la

nuit, et arriva le matin près du camp des ennemis. Ceux-ci,

promptement avertis de son approche par leurs éclaireurs, cachèrent

leurs chariots et leurs bagages dans l'épaisseur des forêts, et mirent

toutes leurs forces en bataille sur un lieu élevé et découvert. César,

à cette nouvelle, ordonna de déposer les sacs et de préparer les

armes.

La colline était en pente douce depuis sa base: un marais large au

plus de cinquante pieds l'entourait presque de tous côtés et en

rendait l'accès difficile et dangereux. Les Gaulois, après avoir rompu

les ponts, se tenaient sur cette colline, pleins de confiance dans

leur position; et, rangés par familles et par cités, ils avaient placé

des gardes à tous les gués et au détour du marais, et étaient

disposés, si les Romains tentaient de le franchir, à profiter de

l'élévation de leur poste pour les accabler au passage. A ne voir que

la proximité des distances, on aurait cru l'ennemi animé d'une ardeur

presque égale à la nôtre; à considérer l'inégalité des positions, on

reconnaissait que ses démonstrations n'étaient qu'une vaine parade.

Indignés qu'à si peu de distance il pût soutenir leur aspect, nos

soldats demandaient le signal du combat; César leur représente «par

combien de sacrifices, par la mort de combien de braves il faudrait

acheter la victoire: il serait le plus coupable des hommes si,

disposés comme ils le sont à tout braver pour sa gloire, leur vie ne

lui était pas plus chère que la sienne.» Après les avoir ainsi

consolés, il les ramène le même jour au camp, voulant achever tous les

préparatifs qui regardaient le siége.

Vercingétorix, de retour près des siens, fut accusé de trahison, pour

avoir rapproché son camp des Romains, pour s'être éloigné avec toute

la cavalerie, pour avoir laissé sans chef des troupes si nombreuses,

et parce qu'après son départ les Romains étaient accourus si à propos

et avec tant de promptitude. «Toutes ces circonstances ne pouvaient

être arrivées par hasard et sans dessein de sa part; il aimait mieux

tenir l'empire de la Gaule de l'agrément de César que de la

reconnaissance de ses compatriotes.» Il répondit à ces accusations

«qu'il avait levé le camp faute de fourrage et sur leurs propres

instances; qu'il s'était approché des Romains déterminé par l'avantage

d'une position qui se défendait par elle-même; qu'on n'avait pas dû

sentir le besoin de la cavalerie dans un endroit marécageux, et

qu'elle avait été utile là où il l'avait conduite.» C'était à dessein

qu'en partant il n'avait remis le commandement à personne, de peur

qu'un nouveau chef, pour plaire à la multitude, ne consentît à engager

une action; il les y savait tous portés par cette faiblesse qui les

rendait incapables de souffrir plus longtemps les fatigues. Si les

Romains étaient survenus par hasard, il fallait en remercier la

fortune, et si quelque trahison les avait appelés, rendre grâce au

traître, puisque du haut de la colline on avait pu reconnaître leur

petit nombre et apprécier le courage de ces hommes qui s'étaient

honteusement retirés dans leur camp, sans oser combattre. Il ne

désirait pas obtenir de César par une trahison une autorité qu'il

pouvait obtenir par une victoire, qui n'était plus douteuse à ses yeux

ni à ceux des Gaulois; mais il est prêt à se démettre du pouvoir,

s'ils s'imaginent plutôt lui faire honneur que lui devoir leur salut;

«et pour que vous sachiez, dit-il, que je parle sans feinte, écoutez

des soldats romains.» Il produit des esclaves pris quelques jours

auparavant parmi les fourrageurs et déjà exténués par les fers et par

la faim. Instruits d'avance de ce qu'ils doivent répondre, ils disent

qu'ils sont des soldats légionnaires; que, poussés par la faim et la

misère, ils étaient sortis en secret du camp pour tâcher de trouver

dans la campagne du blé ou du bétail; que toute l'armée éprouvait la

même disette; que les soldats étaient sans vigueur et ne pouvaient

plus soutenir la fatigue des travaux; que le général avait en

conséquence résolu de se retirer dans trois jours, s'il n'obtenait pas

quelque succès dans le siége. «Voilà, reprend Vercingétorix, les

services que je vous ai rendus, moi que vous accusez de trahison, moi

dont les mesures ont, comme vous le voyez, presque détruit par la

famine, et sans qu'il nous en coûte de sang, une armée nombreuse et

triomphante; moi qui ai pourvu à ce que, dans sa fuite honteuse,

aucune cité reçoive l'ennemi sur son territoire.»

Un cri général se fait entendre avec un cliquetis d'armes,

démonstration ordinaire aux Gaulois quand un discours leur a plu.

Vercingétorix est leur chef suprême; sa fidélité n'est point douteuse;

on ne saurait conduire la guerre avec plus d'habileté. Ils décident

qu'on enverra dans la ville dix mille hommes choisis dans toute

l'armée; ils ne veulent pas confier le salut commun aux seuls

Bituriges, qui s'ils conservaient la place ne manqueraient pas de

s'attribuer tout l'honneur de la victoire.

A la valeur singulière de nos soldats, les Gaulois opposaient des

inventions de toutes espèces; car cette nation est très-industrieuse

et très-adroite à imiter et à exécuter tout ce qu'elle voit faire. Ils

détournaient nos faux avec des lacets, et lorsqu'ils les avaient

saisies, ils les attiraient à eux avec des machines. Ils ruinaient

notre terrasse, en la minant avec d'autant plus d'habileté qu'ayant

des mines de fer considérables, ils connaissent et pratiquent toutes

sortes de galeries souterraines. Ils avaient de tous côtés garni leur

muraille de tours recouvertes de cuir. Faisant de jour et de nuit de

fréquentes sorties, tantôt ils mettaient le feu aux ouvrages, tantôt

ils tombaient sur les travailleurs. L'élévation que gagnaient nos

tours par l'accroissement journalier de la terrasse, ils la donnaient

aux leurs, en y ajoutant de longues poutres liées ensemble; ils

arrêtaient nos mines avec des pieux aigus, brûlés par le bout, de la

poix bouillante, d'énormes quartiers de rocher, et nous empêchaient

ainsi de les approcher des remparts.

Telle est à peu près la forme des murailles dans toute la Gaule: à la

distance régulière de deux pieds, on pose sur leur longueur des

poutres d'une seule pièce; on les assujettit intérieurement entre

elles, et on les revêt de terre foulée. Sur le devant, on garnit de

grosses pierres les intervalles dont nous avons parlé. Ce rang ainsi

disposé et bien lié, on en met un second en conservant le même espace,

de manière que les poutres ne se touchent pas, mais que, dans la

construction, elles se tiennent à une distance uniforme, un rang de

pierres entre chacune. Tout l'ouvrage se continue ainsi, jusqu'à ce

que le mur ait atteint la hauteur convenable. Non-seulement une telle

construction, formée de rangs alternatifs de poutres et de pierres,

n'est point, à cause de cette variété même, désagréable à l'œil; mais

elle est encore d'une grande utilité pour la défense et la sûreté des

villes; car la pierre protège le mur contre l'incendie, et le bois

contre le bélier; et on ne peut renverser ni même entamer un

enchaînement de poutres de quarante pieds de long, la plupart liées

ensemble dans l'intérieur.

Quoique l'on rencontrât tous ces obstacles, et que le froid et les

pluies continuelles retardassent constamment les travaux, le soldat,

s'y livrant sans relâche, surmonta tout; et en vingt-cinq jours il

éleva une terrasse large de trois cent trente pieds, et haute de

quatre-vingts. Déjà elle touchait presque au mur de la ville, et

César, qui, suivant sa coutume, passait la nuit dans les ouvrages,

exhortait les soldats à ne pas interrompre un seul instant leur

travail, quand un peu avant la troisième veille on vit de la fumée

sortir de la terrasse, à laquelle les ennemis avaient mis le feu par

une mine. Dans le même instant, aux cris qui s'élevèrent le long du

rempart, les barbares firent une sortie par deux portes, des deux

côtés des tours. Du haut des murailles, les uns lançaient sur la

terrasse des torches et du bois sec, d'autres y versaient de la poix

et des matières propres à rendre le feu plus actif, en sorte qu'on

pouvait à peine savoir où se porter et à quoi remédier d'abord.

Cependant, comme César avait ordonné que deux légions fussent toujours

sous les armes en avant du camp, et que plusieurs autres étaient dans

les ouvrages, où elles se relevaient à des heures fixes, on put

bientôt, d'une part, faire face aux sorties, de l'autre retirer les

tours et couper la terrasse pour arrêter le feu; enfin toute l'armée

accourut du camp pour l'éteindre.

Le reste de la nuit s'était écoulé, et l'on combattait encore sur tous

les points; les ennemis étaient sans cesse ranimés par l'espérance de

vaincre, avec d'autant plus de sujet, qu'ils voyaient les mantelets de

nos tours brûlés, et sentaient toute la difficulté d'y porter secours

à découvert; qu'à tous moments ils remplaçaient par des troupes

fraîches celles qui étaient fatiguées, et qu'enfin le salut de toute

la Gaule leur semblait dépendre de ce moment unique. Nous fûmes alors

témoins d'un trait que nous croyons devoir consigner ici, comme digne

de mémoire. Devant la porte de la ville était un Gaulois, à qui l'on

passait de main en main des boules de suif et de poix, qu'il lançait

dans le feu du haut d'une tour. Un trait de scorpion lui perce le

flanc droit; il tombe mort. Un de ses plus proches voisins passe

par-dessus le cadavre et remplit la même tâche; il est atteint à son

tour et tué de la même manière; un troisième lui succède; à celui-ci

un quatrième; et le poste n'est abandonné que lorsque le feu de la

terrasse est éteint et que la retraite des ennemis partout repoussés a

mis fin au combat.

Après avoir tout tenté sans réussir en rien, les Gaulois, sur les

instances et l'ordre de Vercingétorix, résolurent le lendemain

d'évacuer la place. Ils espéraient le faire dans le silence de la

nuit, sans éprouver de grandes pertes, parce que le camp de

Vercingétorix n'était pas éloigné de la ville, et qu'un vaste marais,

les séparant des Romains, retarderait ceux-ci dans leur poursuite.

Déjà, la nuit venue, ils se préparaient à partir, lorsque tout à coup

les mères de famille sortirent de leurs maisons, et se jetèrent, tout

éplorées, aux pieds de leurs époux et de leurs fils, les conjurant de

ne point les livrer à la cruauté de l'ennemi elles et leurs enfants,

que leur âge et leur faiblesse empêchaient de prendre la fuite. Mais

comme ils persistaient dans leur dessein, tant la crainte d'un péril

extrême étouffe souvent la pitié, ces femmes se mirent à pousser des

cris pour avertir les Romains de cette évasion. Les Gaulois, effrayés,

craignant que la cavalerie romaine ne s'emparât des passages,

renoncèrent à leur projet.

Le lendemain, tandis que César faisait avancer une tour, et dirigeait

les ouvrages qu'il avait projetés, il survint une pluie abondante. Il

croit que ce temps favorisera une attaque soudaine, et remarquant que

la garde se faisait un peu plus négligemment sur les remparts, il

ordonne aux siens de ralentir leur travail, et leur fait connaître ses

intentions. Il exhorte les légions qu'il tenait toutes prêtes derrière

les mantelets à recueillir enfin dans la victoire le prix de tant de

fatigues; il promet des récompenses aux premiers qui escaladeront la

muraille, et donne le signal. Ils s'élancent aussitôt de tous les

côtés et couvrent bientôt le rempart.

Consternés de cette attaque imprévue, renversés des murs et des tours,

les ennemis se forment en coin sur la place publique et dans les

endroits les plus spacieux, résolus à se défendre en bataille rangée,

de quelque côté que l'on vienne à eux. Voyant qu'aucun Romain ne

descend, mais que l'ennemi se répand sur toute l'enceinte du rempart,

ils craignent qu'on ne leur ôte tout moyen de fuir; ils jettent leurs

armes, et gagnent d'une course les extrémités de la ville. Là, comme

ils se nuisaient à eux-mêmes dans l'étroite issue des portes, nos

soldats en tuèrent une partie; une autre, déjà sortie, fut massacrée

par la cavalerie; personne ne songeait au pillage. Animés par le

carnage d'Orléans, et par les fatigues du siége, les soldats

n'épargnèrent ni les vieillards, ni les femmes, ni les enfants. Enfin

de toute cette multitude, qui se montait à environ quarante mille

individus, à peine en arriva-t-il sans blessures auprès de

Vercingétorix huit cents qui s'étaient, au premier cri, jetés hors de

la ville. Il les recueillit au milieu de la nuit en silence; car il

craignait, s'ils arrivaient tous ensemble, que la pitié n'excitât

quelque sédition dans le camp; et à cet effet il avait eu soin de

disposer au loin sur la route ses amis et les principaux chefs des

cités, pour les séparer et les conduire chacun dans la partie du camp

qui dès le principe avait été affectée à leur nation.

Le lendemain, il convoqua l'armée, la consola, et l'exhorta à ne se

laisser ni abattre ni décourager à l'excès par un revers. «Les Romains

n'ont point vaincu par la valeur et en bataille rangée, mais par un

art et une habileté dans les siéges, inconnus aux Gaulois; on se

tromperait si on ne s'attendait, à la guerre, qu'à des succès; il

n'avait jamais été d'avis de défendre Bourges; ils en sont témoins:

cependant cette perte, due à la témérité des Bituriges et au trop de

complaisance des autres cités, il la réparera bientôt par des

avantages plus considérables. Car les peuples qui n'étaient pas du

parti du reste de la Gaule, il les y amènera par ses soins; et la

Gaule entière n'aura qu'un but unique, auquel l'univers même

s'opposerait en vain. Il a déjà presque réussi. Il était juste

néanmoins qu'il obtint d'eux, au nom du salut commun, de prendre la

méthode de retrancher leur camp, pour résister plus facilement aux

attaques subites de l'ennemi.»

Ce discours ne déplut pas aux Gaulois, surtout parce qu'un si grand

échec n'avait pas abattu son courage, et qu'il ne s'était pas caché

pour se dérober aux regards de l'armée. On lui trouvait d'autant plus

de prudence et de prévoyance, que quand rien ne périclitait encore, il

avait proposé de brûler Bourges, ensuite de l'évacuer. Ainsi, tandis

que les revers ébranlent le crédit des autres généraux, son pouvoir,

depuis l'échec qu'il avait éprouvé, s'accrut au contraire de jour en

jour.

CÉSAR, _Guerre des Gaules_, liv. VII, chap. 13-30.

BATAILLE DE GERGOVIE.

Il semble que César y reçut quelque échec; car les Arvernes montrent

encore une épée suspendue dans un de leurs temples, qu'ils prétendent

être une dépouille prise sur César. Il l'y vit lui-même dans la suite,

et ne fit qu'en rire. Ses amis l'engageaient à la faire enlever; mais

il ne le voulut pas, disant qu'il la regardait comme une chose

sacrée[77].

PLUTARQUE, _Vie de César_.

[77] La défaite de César, dissimulée par lui dans ses

Commentaires, est attestée par Suétone, d'après lequel César

aurait éprouvé dans la guerre des Gaules trois échecs: l'un en

Bretagne; le second devant Gergovie, où une légion fut détruite;

enfin, le troisième en Germanie. L'histoire de la conquête de la

Gaule racontée par le vainqueur est tout à son avantage; ses

victoires sont longuement décrites; il est à peine question des

revers. Et notre éducation latine produit cet incroyable résultat

que nous applaudissons au vainqueur, en étudiant et en admirant

la beauté de son style. Pour nous, Gaulois et Vercingétorix sont

des ennemis et des barbares. Ce sont cependant nos pères, et le

grand roi Arverne était le défenseur de l'indépendance nationale.

BATAILLE D'ALISE.

52 av. J.-C.

Cependant Commius et les autres chefs, investis du commandement

suprême[78], arrivent avec toutes leurs troupes devant Alise, et

prennent position sur l'une des collines qui entourent la plaine, à la

distance de mille pas au plus de nos retranchements. Ayant le

lendemain fait sortir la cavalerie de leur camp, ils couvrent toute

cette plaine que nous avons dit avoir trois mille pas d'étendue, et

tiennent non loin de là leurs troupes de pied cachées sur des

hauteurs. On voyait d'Alise tout ce qui se passait dans la campagne. A

la vue de ce secours, on s'empresse, on se félicite mutuellement, et

tous les esprits sont dans la joie. On fait sortir toutes les troupes,

qui se rangent en avant de la place; on comble le premier fossé; on le

couvre de claies et de terre, et on se prépare à la sortie et à tous

les événements.

[78] De l'armée que les divers peuples de la Gaule envoyaient au

secours de Vercingétorix, assiégé dans Alise.

César, ayant rangé l'armée tout entière sur l'une et l'autre de ses

lignes, afin qu'au besoin chacun connût le poste qu'il devait occuper,

fit sortir de son camp la cavalerie, à laquelle il ordonna d'engager

l'affaire. Du sommet des hauteurs que les camps occupaient, on avait

vue sur le champ de bataille, et tous les soldats, attentifs au

combat, en attendaient l'issue. Les Gaulois avaient mêlé à leur

cavalerie un petit nombre d'archers et de fantassins armés à la

légère, tant pour la soutenir si elle pliait, que pour arrêter le choc

de la nôtre. Plusieurs de nos cavaliers, surpris par ces fantassins,

furent blessés et forcés de quitter la mêlée. Les Gaulois, croyant que

les leurs avaient le dessus, et que les nôtres étaient accablés par le

nombre, se mirent, assiégés et auxiliaires, à pousser de toutes parts

des cris et des hurlements pour encourager ceux de leur nation. Comme

l'action se passait sous les yeux des deux partis, nul trait de

courage ou de lâcheté ne pouvait échapper aux regards, et l'on était

de part et d'autre excité à se bien conduire, par le désir de la

gloire et la crainte de la honte. On avait combattu depuis midi

jusqu'au coucher du soleil, et la victoire était encore incertaine,

lorsque les Germains, réunis sur un seul point en escadrons serrés, se

précipitèrent sur l'ennemi et le repoussèrent. Les archers, abandonnés

dans cette déroute, furent enveloppés et taillés en pièces, et les

fuyards poursuivis de tous côtés jusqu'à leur camp, sans qu'on leur

donnât le temps de se rallier. Alors ceux qui étaient sortis d'Alise,

consternés et désespérant presque de la victoire, rentrèrent dans la

place.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 1/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 10 / 35 段