bien avancée par Fulvius, la poussa avec vigueur. Il remporta sur eux
divers petits avantages, et enfin une victoire considérable auprès du
lieu où est maintenant la ville d'Aix. Le proconsul prit ses quartiers
d'hiver dans le lieu où il avait livré la bataille. Et comme le pays
était beau et abondant en sources, dont quelques-unes donnaient des
eaux chaudes, il y bâtit une ville, qui, à cause de ses eaux et du nom
de son fondateur, fut appelée _Aquæ Sextiæ_ (les eaux sextiennes).
C'est la ville d'Aix, capitale de la Provence. Il nettoya aussi toutes
les côtes depuis Marseille jusqu'à l'Italie, en ayant chassé les
Barbares, qu'il recula jusqu'à mille et à quinze cents pas de la mer;
et il donna toute cette étendue de côtes aux Marseillais. Il revint à
Rome l'année suivante, et triompha, ayant eu pour successeur Cneius
Domitius Ahenobarbus, dont nous allons parler.
(122). Les Saliens étaient domptés, mais la guerre n'était pas finie.
Leur infortune, et sans doute la crainte d'éprouver un pareil sort,
intéressèrent dans leur querelle des peuples voisins et puissants; et
Domitius, en arrivant dans la Gaule, trouva plus d'ennemis que Sextius
n'en avait vaincu. Teutomal, roi des Saliens, s'était retiré chez les
Allobroges[42], qui entreprirent hautement sa défense; et Bituite, roi
des Arvernes, qui avait donné asile dans ses États à plusieurs des
chefs de la nation vaincue, envoya même une ambassade à Domitius, pour
lui demander leur rétablissement.
[42] Qui habitaient le pays appelé depuis le Dauphiné.
Ces deux peuples réunis formaient une puissance considérable. Les
Allobroges occupaient tout le pays entre le Rhône et l'Isère jusqu'au
lac de Genève; et les Arvernes, non-seulement possédaient l'Auvergne,
mais, selon Strabon, ils dominaient presque dans toute la partie
méridionale des Gaules, depuis le Rhône jusqu'aux Pyrénées, et même
jusqu'à l'Océan.
Nous avons dit que Bituite envoya à Domitius une ambassade; elle était
magnifique, mais d'un goût singulier et qui étonna les Romains.
L'ambassadeur, superbement vêtu et accompagné d'un nombreux cortége,
menait de plus une grande meute de chiens; et il avait avec lui un de
ces poëtes gaulois qu'ils nommaient _bardes_, destiné à célébrer dans
ses vers et dans ses chants la gloire du roi, de la nation et de
l'ambassadeur. Cette ambassade fut sans fruit, et ne servit même
vraisemblablement qu'à aigrir les esprits de part et d'autre.
Un nouveau sujet de guerre fut fourni par les Éduens qui habitaient le
pays entre la Saône et la Loire, et dont les principales villes
étaient celles que nous nommons aujourd'hui Autun (_Bibracte_),
Châlon, Mâcon, Nevers. Ces peuples sont les premiers de la Gaule
transalpine qui aient recherché l'amitié des Romains. Ils se faisaient
un grand honneur d'être nommés leurs _frères_, titre qui leur a été
souvent donné dans les décrets du sénat. De tout temps il y avait eu
entre eux et les Arvernes une rivalité très-vive; ils se disputaient
le premier rang et la suprématie dans les Gaules. Dans les temps dont
nous parlons, les Éduens, attaqués d'un côté par les Allobroges, et de
l'autre par les Arvernes, eurent recours à Domitius, qui les écouta
favorablement. Tout se prépara donc à la guerre, qui se fit vivement
l'année suivante (121).
Les Allobroges et les Arvernes épargnèrent au général romain la peine
de venir les chercher; ils marchèrent eux-mêmes à lui, et vinrent se
camper au confluent de la Sorgue et du Rhône, un peu au-dessus
d'Avignon. La bataille se donna en cet endroit. Les Romains
remportèrent la victoire; mais ils en furent redevables à leurs
éléphants, dont la forme étrange et inusitée effraya et les chevaux et
les cavaliers. L'odeur des éléphants, insupportable aux chevaux, comme
le remarque Tite-Live, contribua aussi à ce désordre. Il resta, dit
Orose, 20,000 Gaulois sur la place; 3,000 furent faits prisonniers.
Une si grande défaite n'abattit point le courage des deux peuples
alliés. Ils firent de nouveaux efforts; et lorsque le consul Q. Fabius
arriva en Gaule, les Allobroges et les Arvernes, soutenus des Ruthènes
(peuples du Rouergue), allèrent au-devant de lui avec une armée de
200,000 hommes. Le consul n'en avait que 30,000; et Bituite[43]
méprisait si fort le petit nombre des Romains, qu'il disait qu'il n'y
en avait pas assez pour nourrir les chiens de son armée. Le succès fit
voir en cette occasion, comme en bien d'autres, quel avantage a le bon
ordre et la discipline sur la multitude.
[43] Bituite, couvert d'une saie aux couleurs brillantes,
commandait son armée monté sur un char d'argent.
Ce fut vers le confluent de l'Isère et du Rhône que les armées se
rencontrèrent. Les mémoires qui nous restent nous instruisent peu sur
le détail de cette grande action. Il est à présumer que Fabius attaqua
les Gaulois lorsqu'ils passaient le Rhône ou venaient de le passer,
sans leur donner le temps de se former et de s'étendre. Une charge
vigoureuse mit bientôt le trouble parmi les Gaulois, que leur
multitude embarrassait, bien loin qu'ils en pussent tirer avantage.
Mais la fuite était difficile. Il fallait repasser le Rhône sur deux
ponts, dont l'un avait été fait de bateaux, à la hâte et peu
solidement. Il rompit sous le poids et la multitude des fuyards, et
causa ainsi la perte d'un nombre infini de Gaulois[44], qui furent
noyés dans ce fleuve, dont la rapidité, comme personne ne l'ignore,
est extrême.
[44] 120,000 Gaulois furent tués suivant Tite-Live; 150,000
suivant Orose.
Les Gaulois, accablés d'un si rude coup, se résolurent à demander la
paix. Il ne s'agissait que de savoir auquel des deux généraux romains
ils s'adresseraient, car Domitius était encore dans la province. La
raison voulait qu'ils préférassent Fabius, qui était consul et dont la
victoire était plus éclatante que celle de Domitius; ils le firent;
mais Domitius, homme fier et hautain, s'en vengea sur Bituite par une
noire perfidie. Il engagea le roi des Arvernes à venir dans son camp
sous prétexte d'une entrevue; et lorsqu'il l'eut en son pouvoir, il le
fit charger de chaînes et l'envoya à Rome. Si le sénat ne put
approuver cet acte d'injustice, dit Florus, il ne voulut pas non plus
l'annuler, de peur que Bituite, rentré dans son pays, n'excitât de
nouveau la guerre; on le relégua dans la ville d'Albe pour y être
retenu comme prisonnier. Il fut même ordonné que son fils Cogentiat
serait pris et amené à Rome. On rendit néanmoins une demi-justice à ce
jeune prince. Après qu'on l'eût fait élever et instruire
soigneusement, on le renvoya dans le royaume de ses pères.
Il paraît que les peuples vaincus furent diversement traités par les
Romains. Les Allobroges furent mis au nombre des sujets de la
république. Pour ce qui est des Arvernes et des Ruthènes, César assure
que le peuple romain leur pardonna, ne les réduisit point en province
et ne leur imposa point de tributs. Ainsi, il y a apparence que la
province romaine dans les Gaules ne comprit d'abord que le pays des
Salyens et celui des Allobroges[45]. Les années suivantes ne nous
fournissent plus d'événements considérables, quoiqu'il soit
vraisemblable que les consuls de ces années ont été envoyés en Gaule,
et y ont peut-être étendu la province romaine le long de la mer
jusqu'aux Pyrénées. Ce qui est constant, c'est que trois ans après les
victoires que nous venons de rapporter, le consul Q. Martius fonda la
colonie de Narbonne(118), à laquelle il donna son nom _Narbo Martius_.
Nous ne pouvons mieux marquer le dessein de cet établissement que par
les termes de Cicéron, qui appelle Narbonne la sentinelle du peuple
romain et le boulevard opposé aux nations gauloises.
[45] Provence et Dauphiné. Le nom de Provence dérive de celui de
province, _provincia_.
Fabius et Domitius, de retour à Rome, obtinrent tous deux le triomphe.
Celui de Fabius fut et le premier et le plus éclatant. Bituite en fut
le principal ornement. Il y parut monté sur le char d'argent dont il
s'était servi le jour de la bataille, avec ses armes et sa saie
bigarrée de diverses couleurs.
ROLLIN, _Histoire romaine_, d'après Diodore de Sicile, Strabon
(liv. 2), Appien, Pline (liv. 7), Valère-Maxime.
Rollin, né en 1661 et mort en 1741, fut un célèbre professeur de
l'université de Paris; il est auteur d'un excellent _Traité des
Études_, d'une _Histoire ancienne_ et d'une _Histoire romaine_.
PORTRAIT DE CÉSAR.
César avait, dit-on, une haute stature, le teint blanc, les membres
bien faits, le visage plein, les yeux noirs et vifs, le tempérament
robuste, si ce n'est que dans les derniers temps de sa vie il était
sujet à des défaillances subites et à des terreurs nocturnes qui
troublaient son sommeil. Deux fois aussi il fut atteint d'épilepsie
dans l'exercice de ses devoirs publics. Il attachait trop d'importance
au soin de son corps; et, non content de se faire tondre et raser
souvent, il se faisait encore épiler, comme on le lui reprocha. Il
souffrait impatiemment le désagrément d'être chauve, qui l'exposa
maintes fois aux railleries de ses ennemis. Aussi ramenait-il
habituellement sur son front ses rares cheveux de derrière; et de tous
les honneurs que lui décernèrent le peuple et le sénat, aucun ne lui
fut plus agréable que le droit de porter toujours une couronne de
laurier. On dit aussi que sa mise était recherchée, et son
laticlave[46] garni de franges qui lui descendaient sur les mains.
C'était toujours par-dessus ce vêtement qu'il mettait sa ceinture, et
il la portait fort lâche; habitude qui fit dire souvent à Sylla, en
s'adressant aux grands: «Méfiez-vous de ce jeune homme, qui met si mal
sa ceinture.»
[46] Tunique bordée par-devant d'une large bande de pourpre, et
garnie de nœuds de pourpre ou d'or, imitant des têtes de clous.
C'était le vêtement des sénateurs et de la plupart des
magistrats.
Il habita d'abord une assez modeste maison dans Subure[47]; mais quand
il fut nommé grand-pontife, il eut pour demeure un bâtiment de l'État,
sur la voie Sacrée. Il passe pour avoir aimé passionnément le luxe et
la magnificence. Il avait fait bâtir auprès d'Aricie une maison de
campagne, dont la construction et les ornements lui avaient coûté des
sommes énormes; il la fit, dit-on, jeter à bas parce qu'elle ne
répondait pas entièrement à son attente: et il n'avait encore qu'une
fortune médiocre et des dettes. Dans ses expéditions, il portait avec
lui, pour en paver son logement, du bois de marqueterie et des pièces
de mosaïque.
[47] C'était un quartier de Rome très-fréquenté, entre l'Esquilin
et le Cælius.
On dit qu'il n'alla en Bretagne[48] que dans l'espoir d'y trouver des
perles, et qu'il prenait plaisir à en comparer la grosseur et à les
peser dans sa main; qu'il recherchait avec une incroyable avidité les
pierres précieuses, les sculptures, les statues et les tableaux
antiques.
[48] La Grande-Bretagne, l'Angleterre.
Dans ses gouvernements, il avait toujours deux tables de festin: l'une
pour ses officiers et les personnes de sa suite, l'autre pour les
magistrats romains et les plus illustres habitants du pays. La
discipline domestique était chez lui exacte et sévère, dans les
petites choses comme dans les grandes. Il fit mettre aux fers son
pannetier pour avoir servi à ses convives un autre pain qu'à lui-même.
Ses mœurs étaient décriées et infâmes; mais ses ennemis même
conviennent qu'il faisait un usage très-modéré du vin; et l'on connaît
ce mot de Caton, «que de tous ceux qui avaient entrepris de renverser
la république César seul était sobre.» C. Oppius nous apprend qu'il
était si indifférent à la qualité des mets, qu'un jour qu'on lui avait
servi, chez un de ses hôtes, de l'huile gâtée au lieu d'huile fraîche,
il fut le seul des convives qui ne le refusa point, et que même il
affecta d'en redemander, pour épargner à son hôte le reproche, même
indirect, de négligence ou de rusticité.
Il ne montra aucun désintéressement dans ses gouvernements ni dans ses
magistratures. Il est prouvé, par des mémoires contemporains, qu'étant
proconsul en Espagne il reçut des alliés de fortes sommes, mendiées
par lui comme un secours, pour acquitter ses dettes; et qu'il livra au
pillage plusieurs villes de la Lusitanie, quoiqu'elles n'eussent fait
aucune résistance, et qu'elles eussent ouvert leurs portes à son
arrivée. Dans la Gaule, il pilla les chapelles particulières et les
temples des dieux, tout remplis de riches offrandes; et il détruisit
certaines villes plutôt dans un intérêt sordide qu'en punition de
quelque tort. Ce brigandage lui procura beaucoup d'or, qu'il fit
vendre en Italie et dans les provinces, sur le pied de trois mille
sesterces la livre[49]. Pendant son premier consulat, il vola dans le
Capitole trois mille livres pesant d'or, et il y substitua une
pareille quantité de cuivre doré. Il vendit l'alliance des Romains; il
vendit jusqu'à des royaumes; il tira ainsi du seul Ptolémée, en son
nom et en celui de Pompée, près de six mille talents[50]. Plus tard
encore, ce ne fut qu'à force de sacriléges et d'audacieuses rapines
qu'il put subvenir aux frais énormes de la guerre civile, de ses
triomphes et de ses spectacles.
[49] 581 fr. 25.
[50] 27,900,000 fr.
Pour l'éloquence et les talents militaires, il égala, il surpassa même
les plus glorieuses renommées. Son accusation contre Dolabella le fit
ranger sans contestation parmi les premiers orateurs de Rome. Cicéron,
dans son traité à Brutus, où il énumère les orateurs, dit «qu'il n'en
voit point à qui César doive le céder,» et il ajoute «qu'il y a dans
sa manière de l'élégance et de l'éclat, de la magnificence et de la
grandeur». Cicéron écrivait aussi à Cornelius Nepos: «Quel orateur
oseriez-vous lui préférer parmi ceux qui n'ont jamais cultivé que cet
art? Qui pourrait l'emporter sur lui pour l'abondance ou la vigueur
des pensées? qui, pour l'élégance ou la beauté des expressions?» Il
avait, dit-on, la voix éclatante, et il savait unir, dans ses
mouvements et ses gestes, la grâce et la chaleur.
César a laissé aussi des mémoires sur ses campagnes dans les Gaules et
sur la guerre civile contre Pompée. Pour l'histoire des guerres
d'Alexandrie, d'Afrique et d'Espagne, on ne sait pas quel en est
l'auteur. Les uns nomment Oppius, et les autres Hirtius, qui aurait
même complété le dernier livre de la guerre des Gaules, encore
imparfait. Voici le jugement que Cicéron a porté des Commentaires de
César, dans le traité à Brutus[51]: «Ses Commentaires sont un livre
excellent; le style en est simple, pur, élégant, dépouillé de toute
pompe de langage: c'est une beauté sans parure. En voulant fournir aux
futurs historiens des matériaux tout-prêts, il a peut-être fait une
chose agréable à des sots, qui ne manqueront pas de charger
d'ornements frivoles ces grâces naturelles; mais il a ôté aux gens de
goût jusqu'à l'envie de traiter le même sujet.» Hirtius dit aussi, en
parlant du même ouvrage[52]: «La supériorité en est si généralement
reconnue, que l'auteur semble avoir plutôt enlevé que donné aux
historiens la faculté d'écrire après lui. Mais nous avons plus de
motifs que personne d'admirer ce livre: les autres savent avec quel
talent et quelle pureté il est écrit; nous savons, de plus, avec
quelle vitesse et quelle facilité il le fut.» Asinius Pollion prétend
que ces Commentaires ne sont pas toujours exacts ni fidèles, César
ayant, pour les actions de ses lieutenants, ajouté une foi trop
entière à leurs récits, et pour les siennes mêmes ayant altéré,
sciemment ou faute de mémoire, la vérité des faits. Aussi Pollion
est-il persuadé qu'il devait les récrire et les corriger.
[51] Chapitre 75.
[52] Préface du livre VIII de la _Guerre des Gaules_.
Il excellait à manier les armes et les chevaux, et il supportait la
fatigue au delà de ce qu'on peut croire. Dans les marches il précédait
son armée, quelquefois à cheval, mais le plus souvent à pied, et la
tête toujours nue, malgré le soleil ou la pluie. Il franchissait les
plus longues distances avec une incroyable célérité, sans apprêt, dans
une voiture de louage, et il faisait ainsi jusqu'à cent milles par
jour[53]. Si des fleuves l'arrêtaient, il les passait à la nage ou sur
des outres gonflées, et il lui arrivait souvent de devancer ses
courriers.
[53] Le mille romain répond à 4,449 pieds métriques, ou 1 kilomètre
483 mètres.
On ne saurait dire s'il montrait dans ses expéditions plus de prudence
que de hardiesse. Jamais il ne conduisit son armée dans un pays propre
à cacher des embuscades sans avoir fait explorer les routes; et il ne
la fit passer en Bretagne qu'après s'être assuré par lui-même de
l'état des ports, du mode de navigation, et des endroits qui pouvaient
donner accès dans l'île. Ce même homme si précautionné, apprenant un
jour que son camp est assiégé en Germanie[54], revêt un costume
gaulois, et arrive jusqu'à son armée, à travers celle des assiégeants.
Il passa de même, pendant l'hiver, de Brindes à Dyrrachium au milieu
des flottes ennemies. Comme les troupes qui avaient ordre de le suivre
n'arrivaient pas, malgré les messages qu'il ne cessait d'envoyer, il
finit par monter seul, en secret, la nuit, sur une petite barque, la
tête couverte d'un voile; et il ne se fit connaître au pilote, il ne
lui permit de céder à la tempête, que quand les flots allaient
l'engloutir.
[54] Chez les Éburons.
Jamais la superstition ne lui fit abandonner ou différer ses
entreprises. Quoique la victime du sacrifice eût échappé au couteau,
il ne laissa pas de marcher contre Scipion et Juba. Un autre jour, il
était tombé en sortant de son vaisseau, et tournant en sa faveur ce
sinistre présage, il s'écria: «Je te tiens, Afrique.» Pour éluder les
prédictions et l'espèce de destinée qui sur cette terre attachaient au
nom des Scipions le privilége des triomphes[55], il eut sans cesse
avec lui dans son camp un obscur descendant de la famille Cornelia,
homme des plus abjects et de mœurs infâmes.
[55] Un Scipion commandait l'armée ennemie.
Pour les batailles, ce n'était pas seulement un plan bien arrêté, mais
aussi l'occasion qui le déterminait. Il lui arrivait souvent
d'attaquer aussitôt après une marche, et quelquefois par un temps si
affreux que personne ne pouvait croire qu'il se fût mis en mouvement.
Ce n'est que vers les dernières années de sa vie qu'il hésita
davantage à livrer bataille, persuadé que plus il avait vaincu
souvent, moins il devait tenter la fortune, et qu'il gagnerait
toujours moins à une victoire qu'il ne perdrait à une défaite. Jamais
il ne mit un ennemi en déroute qu'il ne s'emparât aussi de son camp,
et il ne laissait aucun répit à la terreur des vaincus. Quand le sort
des armes était douteux, il renvoyait tous les chevaux, à commencer
par le sien, afin d'imposer à ses soldats l'obligation de vaincre, en
leur ôtant le moyens de fuir.
Il montait un cheval remarquable, dont les pieds rappelaient la forme
humaine, et dont le sabot fendu offrait l'apparence de doigts. Ce
cheval était né dans sa maison, et les aruspices avaient promis
l'empire du monde à son maître: aussi l'éleva-t-il avec grand soin.
César fut le premier, le seul, qui dompta la fierté rebelle de ce
coursier. Dans la suite, il lui érigea une statue devant le temple de
Vénus Génitrix[56].
[56] Vénus Mère. César prétendait descendre de cette déesse; il
lui voua ce temple avant la bataille de Pharsale (APPIEN, II,
68).
On le vit souvent rétablir seul sa ligne de bataille qui pliait, se
jeter au-devant des fuyards, les arrêter brusquement, et les forcer
l'épée sur la gorge de faire face à l'ennemi. Et cependant ils étaient
quelquefois si effrayés, qu'un porte-aigle, qu'il arrêta ainsi, le
menaça de son glaive, et qu'un autre, dont il avait saisi l'étendard,
le lui laissa dans les mains.
Je citerai des circonstances où il donna des marques de courage encore
plus éclatantes. Après la bataille de Pharsale, il avait d'avance
envoyé ses troupes en Asie, et lui-même passait le détroit de
l'Hellespont sur un petit bâtiment de transport: il rencontre C.
Cassius, un de ses ennemis, à la tête de dix vaisseaux armés en
guerre; loin de fuir, il s'avance, l'exhorte aussitôt à se rendre, et
le reçoit suppliant à son bord.
Il attaquait un pont dans Alexandrie; mais une brusque sortie de
l'ennemi le força de sauter dans une barque. Comme on s'y précipitait
après lui, il se jeta à la mer, et nagea l'espace de deux cents pas,
jusqu'au vaisseau le plus proche, élevant sa main gauche au-dessus des
flots, pour ne pas mouiller des écrits qu'il portait, traînant son
manteau de général avec ses dents, pour ne pas laisser cette dépouille
aux ennemis.
Il n'estimait point le soldat en raison de ses mœurs ou de sa
fortune, mais seulement en proportion de sa force; et il le traitait
tour à tour avec une extrême rigueur et une extrême indulgence.
Sévère, il ne l'était pas partout ni toujours, mais il le devenait
quand il était près de l'ennemi. C'est alors surtout qu'il maintenait
la plus rigoureuse discipline; il n'annonçait à son armée ni les jours
de marche ni les jours de combat; il voulait que, dans l'attente
continuelle de ses ordres, elle fût toujours prête au premier signal à
marcher où il la conduirait. Le plus souvent il la mettait en
mouvement sans motif, surtout les jours de fête et de pluie. Parfois
même il avertissait qu'on ne le perdît pas de vue, et s'éloignant tout
à coup, soit de jour, soit de nuit, il forçait sa marche, de manière à
lasser ceux qui le suivaient sans l'atteindre.
Quand des armées ennemies s'avançaient précédées d'une renommée
effrayante, ce n'est pas en niant leurs forces ou en les dépréciant
qu'il rassurait la sienne, mais, au contraire, en les grossissant
jusqu'au mensonge. Ainsi l'approche de Juba ayant jeté la terreur dans
tous les esprits, il assembla ses soldats, et leur dit: «Sachez que
dans très-peu de jours le roi sera devant vous, avec dix légions,
trente mille chevaux, cent mille hommes de troupes légères, et trois
cents éléphants. Que l'on s'abstienne donc de toute question, de toute
conjecture, et qu'on s'en rapporte à moi, qui sais la vérité. Sinon,
je ferai jeter les nouvellistes sur un vieux navire, et ils iront
aborder où les poussera le vent.»
Il ne faisait pas attention à toutes les fautes, et ne proportionnait
pas toujours les peines aux délits; mais il poursuivait avec une
rigueur impitoyable le châtiment des déserteurs et des séditieux; il
fermait les yeux sur le reste. Quelquefois, après une grande bataille
et une victoire, il dispensait les soldats des devoirs ordinaires, et
leur permettait de se livrer à tous les excès d'une licence effrénée.
Il avait coutume de dire «que ses soldats, même parfumés, pouvaient se
bien battre». Dans ses harangues, il ne les appelait point _soldats_,
mais se servait du terme, plus flatteur, de _camarades_. Il aimait à
les voir bien vêtus, et leur donnait des armes enrichies d'or et
d'argent, autant pour la beauté du coup d'œil que pour les y attacher
davantage au jour du combat, par la crainte de les perdre. Il avait
même pour eux une telle affection, que lorsqu'il apprit la défaite de
Titurius, il laissa croître sa barbe et ses cheveux, et il ne les
coupa qu'après l'avoir vengé. C'est ainsi qu'il leur inspira un entier
dévouement à sa personne et un courage invincible.