Arrivèrent ensuite les députés des Oroandes, qui apportèrent des

nouvelles plus positives et annoncèrent que les Tolistoboïens en masse

avaient pris position sur le mont Olympe; que les Tectosages, de leur

côté, avaient gagné une autre montagne, appelée Magaba; que les

Trocmiens avaient déposé leurs femmes et leurs enfants dans le camp de

ces derniers, et résolu d'aller prêter aux Tolistoboïens le secours de

leurs armes. Ces trois peuples avaient alors pour chefs Ortiagon,

Combolomar et Gaulotus. Le principal motif qui leur avait fait adopter

ce système de guerre était l'espoir que, maîtres des plus hautes

montagnes du pays, où ils avaient transporté toutes les provisions

nécessaires pour un très-long séjour, ils lasseraient la patience de

l'ennemi. Ou, il n'oserait pas venir les attaquer en des lieux si

élevés et d'un si difficile accès; ou, s'il faisait cette tentative,

il suffirait d'une poignée d'hommes pour l'arrêter et le culbuter;

enfin, s'il demeurait dans l'inaction au pied de ces montagnes

glacées, le froid et la faim le contraindraient de s'éloigner. Bien

que suffisamment protégés par la hauteur même des lieux, ils

entourèrent d'un fossé et d'une palissade les sommets sur lesquels ils

s'étaient établis. Ils se mirent peu en peine de se munir de traits,

comptant sur les pierres que leur fourniraient en abondance ces

montagnes âpres et rocheuses.

Le consul, qui avait bien prévu qu'il aurait à combattre non de près

mais de loin, à cause de la nature du terrain, avait rassemblé de

grandes quantités de javelots, de traits, de balles de plomb et de

pierres de moyenne dimension, propres à être lancées avec la fronde.

Ainsi pourvu de projectiles, il marche vers le mont Olympe, et va

camper environ à cinq milles de l'ennemi. Le lendemain, il s'avança

avec Attale et quatre cents cavaliers; mais un détachement de

cavalerie ennemie, double de son escorte, étant sorti du camp, le

força de prendre la fuite, lui tua quelques hommes, et en blessa

plusieurs. Le troisième jour, il partit avec toute sa cavalerie pour

opérer enfin sa reconnaissance; et comme l'ennemi ne sortait point de

ses retranchements, il fit le tour de la montagne, sans être inquiété.

Il remarqua que, du côté du midi, il y avait des mouvements de terrain

qui s'élevaient en pente douce jusqu'à une certaine hauteur; que vers

le septentrion, les rochers étaient escarpés et presque coupés à pic;

que tous les abords étaient impraticables à l'exception de trois, l'un

au milieu de la montagne, où elle était recouverte de terre; les deux

autres plus difficiles, au levant et au couchant. Ces observations

faites, il vint camper le même jour au pied de la montagne. Le

lendemain, après un sacrifice qui lui garantit d'abord la faveur des

dieux, il divisa son armée en trois corps et la mena à l'ennemi.

Lui-même, avec le plus considérable, s'avança par la pente la plus

douce. L. Manlius, son frère, eut ordre de monter avec le second par

le côté qui regardait le levant, tant que le permettrait la nature

des lieux et qu'il le pourrait en sûreté; mais s'il rencontrait des

escarpements dangereux, il lui était ordonné de ne point lutter contre

les difficultés du terrain, et sans chercher à forcer des obstacles

insurmontables, de prendre des chemins obliques pour se rapprocher du

consul et se réunir à sa troupe. C. Helvius à la tête du troisième

corps, devait tourner insensiblement le pied de la montagne et la

faire gravir à ses soldats du côté qui regardait le couchant. Après

avoir divisé en trois parties égales en nombre les auxiliaires

d'Attale, le consul prit avec lui ce jeune prince. Il laissa la

cavalerie avec les éléphants sur le plateau le plus voisin des

hauteurs. Les officiers supérieurs avaient ordre d'examiner

attentivement tout ce qui se passerait, afin de porter promptement du

secours où il en serait besoin.

Les Gaulois se croyant à l'abri de toute surprise sur leurs flancs,

qu'ils regardaient comme inaccessibles, envoyèrent environ quatre

mille hommes fermer le passage du côté du midi, en occupant une

hauteur éloignée de leur camp de près d'un mille; cette hauteur

dominait la route, et ils croyaient l'opposer à l'ennemi comme un

fort. A la vue de ce mouvement, les Romains se préparent au combat.

Les vélites se portèrent en avant, à quelque distance des enseignes,

avec les archers crétois d'Attale, les frondeurs, les Tralles et les

Thraces. L'infanterie s'avance lentement, comme l'exigeait la roideur

de la pente, et ramassée sous ses boucliers, de manière à se garantir

des projectiles, puisqu'il ne s'agissait pas de combattre de près. A

cette distance, l'action s'engage à coups de traits, d'abord avec un

égal succès, les Gaulois ayant l'avantage de la position et les

Romains celui de la variété et de l'abondance des armes. Mais

l'affaire se prolongeant, l'égalité cessa de se soutenir. Les

boucliers longs et plats des Gaulois étaient trop étroits et

couvraient mal leurs corps; ils n'avaient d'autres armes que leurs

épées, qui leur étaient inutiles puisqu'on n'en venait pas aux mains.

Comme ils ne s'étaient pas munis de pierres, chacun saisissait au

hasard celles qui lui tombaient sous la main, la plupart trop grosses

pour des bras inhabiles, qui n'aidaient leurs coups ni de l'adresse ni

de la force nécessaires. Cependant une grêle de traits, de balles de

plomb, de javelots, dont ils ne peuvent éviter les atteintes, les

crible de blessures de toutes parts; ils ne savent que faire, aveuglés

qu'ils sont par la rage et la crainte, engagés dans une lutte à

laquelle ils ne sont pas propres. En effet, tant qu'on se bat de près,

tant qu'on peut tour à tour recevoir ou porter des coups, ils sont

forts de leur colère. Mais quand ils se sentent frappés de loin par

des javelines légères, parties on ne sait d'où, alors, ne pouvant

donner carrière à leur fougue bouillante, ils se jettent les uns sur

les autres comme des bêtes sauvages percées de traits. Leurs blessures

éclatent aux yeux, parce qu'ils combattent nus, et que leurs corps

sont charnus et blancs, n'étant jamais découverts que dans les

combats: aussi le sang s'échappe-t-il plus abondant de ces chairs

massives; les blessures sont plus horribles, la blancheur de leurs

corps fait paraître davantage le sang noir qui les inonde. Mais ces

plaies béantes ne leur font pas peur: quelques-uns même déchirent la

peau, lorsque la blessure est plus large que profonde, et s'en font

gloire. La pointe d'une flèche ou de quelque autre projectile

s'enfonce-t-elle dans les chairs, en ne laissant à la surface qu'une

petite ouverture, sans qu'ils puissent, malgré leurs efforts, arracher

le trait, les voilà furieux, honteux d'expirer d'une blessure si peu

éclatante, se roulant par terre comme s'ils mouraient d'une mort

vulgaire. D'autres se jettent sur l'ennemi, et ils tombent sous une

grêle de traits, ou bien, arrivant à portée des bras, ils sont percés

par les vélites à coups d'épée. Les vélites portent de la main gauche

un bouclier de trois pieds; de la droite, des piques qu'ils lancent de

loin; à la ceinture, une épée espagnole; et, s'il faut combattre corps

à corps, ils passent leurs piques dans la main gauche et saisissent le

glaive. Bien peu de Gaulois restaient debout; se voyant accablés par

les troupes légères, et sur le point d'être entourés par les légions

qui avançaient, ils se débandent et regagnent précipitamment leur

camp, déjà en proie à la terreur et à la confusion. Il n'était rempli

que de femmes, d'enfants, de vieillards. Les Romains vainqueurs

s'emparèrent des hauteurs abandonnées par l'ennemi.

Cependant L. Manlius et C. Helvius, après s'être élevés tant qu'ils

l'avaient pu, par le travers de la montagne, ne trouvant plus passage,

avaient tourné vers le seul endroit accessible, et s'étaient mis tous

deux à suivre de concert, à quelque distance, la division du consul;

c'était ce qu'il y avait de mieux à faire dès le principe: la

nécessité y ramena. Le besoin d'une réserve se fait souvent vivement

sentir dans des lieux aussi horribles; car les premiers rangs venant à

ployer, les seconds couvrent la déroute et se présentent frais au

combat. Le consul voyant, près des hauteurs occupées par ses troupes

légères, flotter les enseignes de l'ennemi, laissa ses soldats

reprendre haleine et se reposer un moment, et leur montrant les

cadavres des Gaulois étendus sur les éminences: «Si les troupes

légères ont combattu avec tant de succès, que dois-je attendre de mes

légions, de troupes armées de toutes pièces, de mes meilleurs soldats?

la prise du camp, où, rejeté par la troupe légère, l'ennemi est à

trembler.» Il fit néanmoins prendre les devants à la troupe légère,

qui, pendant la halte des légions, au lieu de rester inactive, avait

employé ce temps à ramasser les traits épars sur les hauteurs, afin de

n'en pas manquer. Déjà on approchait du camp, et les Gaulois, dans la

crainte de n'être point assez couverts par leurs retranchements, se

tenaient l'épée au poing devant leurs palissades; mais, accablés sous

une grêle de traits, que des rangs serrés et fournis laissent rarement

tomber à faux, ils sont bientôt forcés de rentrer dans leurs

fortifications, et ne laissent qu'une forte garde. La multitude,

rejetée dans le camp, y est accablée d'une pluie de traits, et tous

les coups qui portent sur la foule sont annoncés par des cris où se

mêlent les gémissements des femmes et des enfants. La garde placée aux

portes est assaillie par les javelines des premiers légionnaires, qui,

tout en ne blessant pas, percent les boucliers de part en part, les

attachent et les enchaînent les uns aux autres: on ne put soutenir

plus longtemps l'attaque des Romains.

Les portes sont abandonnées: mais avant que les vainqueurs s'y

précipitent, les Gaulois ont pris la fuite dans toutes les directions.

Ils se jettent en aveugles dans les lieux accessibles ou non;

précipices, pointes de roc, rien ne les arrête. Ils ne redoutent que

l'ennemi! Une foule s'abîment dans des gouffres sans fond, s'y brisent

ou s'y tuent. Le consul, maître du camp, en interdit le pillage à ses

soldats, et les lance à la poursuite des Gaulois, pour achever de les

épouvanter à force d'acharnement. En ce moment arrive L. Manlius avec

sa division: l'entrée du camp lui est également fermée. Il reçoit

l'ordre de se mettre immédiatement à la poursuite des fuyards. Le

consul en personne, laissant les prisonniers aux mains de ses

tribuns, partit aussi un moment après; c'était, pensait-il, terminer

la guerre d'un seul coup, que de profiter de la consternation des

ennemis pour en tuer ou en prendre le plus possible. Le consul était à

peine parti, que C. Helvius arriva avec la troisième division: il lui

fut impossible d'empêcher le pillage du camp, et le butin, par la plus

injuste fatalité, devint la proie de ceux qui n'avaient pas pris part

au combat. La cavalerie resta longtemps à son poste, ignorant et le

combat et la victoire des Romains. Elle finit aussi, autant que

pouvait manœuvrer la cavalerie, par s'élancer sur les traces des

Gaulois épars au pied de la montagne, en tua un grand nombre et fit

beaucoup de prisonniers. Le nombre des morts ne peut guère être

évalué, parce qu'on égorgea dans toutes les cavités de la montagne,

parce qu'une foule de fuyards roulèrent du haut des rochers sans issue

dans des vallées profondes, parce que dans les bois, sous les

broussailles, on tua partout. L'historien Claudius, qui fait livrer

deux batailles sur le mont Olympe, prétend qu'il y eut environ

quarante mille hommes de tués. Valérius d'Antium, d'ordinaire si

exagéré dans les nombres, se borne à dix mille. Ce qu'il y a de

positif, c'est que le nombre des prisonniers s'éleva à quarante mille,

parce que les Gaulois avaient traîné avec eux une multitude de tout

sexe et de tout âge, leurs expéditions étant de véritables

émigrations. Le consul fit brûler en un seul tas les armes des

ennemis, ordonna de déposer tout le reste du butin, en vendit une

partie au profit du trésor public, et fit avec soin, de la manière la

plus équitable, la part des soldats. Il donna ensuite des éloges à son

armée et distribua les récompenses méritées. La première part fut pour

Attale, au grand applaudissement de tous. Car le jeune prince avait

montré autant de valeur et de talent au milieu des fatigues et des

dangers, que de modestie après la victoire.

Restait toute une seconde guerre avec les Tectosages. Le consul marcha

contre eux, et, au bout de trois journées, arriva à Ancyre, grande

ville de la contrée, dont les ennemis n'étaient qu'à dix milles.

Pendant la halte qu'il y fit, une captive se signala par une action

mémorable. C'était la femme du chef Ortiagon; cette femme, d'une rare

beauté, se trouvait avec une foule de prisonniers comme elle, sous la

garde d'un centurion, homme avide et débauché, vrai soldat. Voyant que

ses propositions infâmes la faisaient reculer d'horreur, il fit

violence à la pauvre captive que la fortune de la guerre mettait en sa

puissance. Puis pour pallier cette indignité, il flatta sa victime de

l'espoir d'être rendue aux siens, et encore ne lui donna-t-il pas

gratuitement cet espoir, comme eût fait un amant. Il fixa une certaine

somme d'or, et, pour ne mettre aucun des siens dans sa confidence, il

permit à la captive de choisir un de ses compagnons d'infortune qui

irait traiter de son rachat avec ses parents. Rendez-vous fut donné

près du fleuve: deux amis de la captive, deux seulement, devaient s'y

rendre avec l'or la nuit suivante pour opérer l'échange. Par un hasard

fatal au centurion, se trouvait précisément dans la même prison un

esclave de la femme; elle le choisit, et à la nuit tombante, le

centurion le conduisit hors des postes. La nuit suivante, se trouvent

au rendez-vous les deux parents, et le centurion avec sa captive. On

lui montre l'or; pendant qu'il s'assure si la somme convenue y est

(c'était un talent attique), la femme ordonne, dans sa langue, de

tirer l'épée et de tuer le centurion penché sur sa balance. On

l'égorge, on sépare la tête du cou, et, l'enveloppant de sa robe, la

captive va rejoindre son mari Ortiagon, qui, échappé du mont Olympe,

s'était réfugié dans sa maison. Avant de l'embrasser, elle jette à ses

pieds la tête du centurion. Surpris, il lui demande quelle est cette

tête, que veut dire une action si extraordinaire chez une femme. Viol,

vengeance, elle avoua tout à son mari; et, tout le temps qu'elle vécut

depuis (ajoute-t-on), la pureté, l'austérité de sa conduite, soutint

jusqu'au dernier moment la gloire de cette belle action conjugale.

A son camp d'Ancyre, le consul reçut une ambassade des Tectosages, qui

le priaient de ne point se mettre en mouvement qu'il ne se fût entendu

avec les chefs de leur nation, assurant qu'à n'importe quelles

conditions la paix leur semblait préférable à la guerre. On prit heure

et lieu pour le lendemain, et le rendez-vous fut fixé à l'endroit même

qui séparait Ancyre du camp des Gaulois. Le consul, à l'heure dite,

s'y rendit avec une escorte de cinq cents chevaux, et, ne voyant

arriver personne, rentra dans son camp: peu après arrivèrent les mêmes

députés gaulois pour excuser leurs chefs, retenus, disaient-ils, par

des motifs religieux: les principaux de la nation allaient venir, et

l'on pourrait aussi bien traiter avec eux. Le consul, de son côté, dit

qu'il enverrait Attale: on vint cette fois de part et d'autre. Attale

s'était fait escorter par trois cents chevaux: on arrêta les

conditions; mais l'affaire ne pouvant être terminée en l'absence des

chefs, il fut convenu que le lendemain, au même lieu, le consul et les

princes gaulois auraient une entrevue. L'inexactitude des Gaulois

avait un double but: d'abord, de gagner du temps pour mettre à couvert

leurs effets avec leurs femmes et leurs enfants de l'autre côté du

fleuve Halys; ensuite, de faire tomber le consul lui-même, peu en

garde contre la perfidie de la conférence, dans un piége qu'ils lui

tendaient. A cet effet ils choisirent mille de leurs cavaliers d'une

audace éprouvée; et la trahison eût réussi, si le droit des gens,

qu'ils se proposaient de violer, n'eût trouvé un vengeur dans la

fortune. Un détachement romain envoyé au fourrage et au bois, s'était

porté vers l'endroit où devait se tenir la conférence; les tribuns se

croyaient en toute sûreté sous la protection de l'escorte du consul et

sous l'œil du consul lui-même; cependant ils n'en placèrent pas moins

eux-mêmes, plus près du camp, un second poste de six cents chevaux. Le

consul, sur les assurances d'Attale, que les chefs gaulois se

rendraient à l'entrevue et qu'on pourrait conclure, sortit de son camp

et se mit en route avec la même escorte de cavalerie que la première

fois. Il avait fait environ un mille et n'était qu'à quelques pas du

lieu du rendez-vous, lorsque, tout à coup, il voit à toute bride

accourir les Gaulois qui le chargent en ennemis. Il fait halte,

ordonne à sa cavalerie d'avoir la lance et l'esprit en arrêt, et

soutient bravement le combat, sans plier; mais bientôt, accablé par le

nombre, il recule au petit pas, sans confusion dans ses rangs. Enfin,

la résistance devenant plus dangereuse que le bon ordre n'était

salutaire, tout se débande et prend précipitamment la fuite. Les

Gaulois pressent les fuyards l'épée levée et font main basse. Presque

tout l'escadron allait être massacré, lorsque le détachement des

fourrageurs, six cents cavaliers, se présentent tout à coup. Aux cris

de détresse de leurs compagnons, ils s'étaient jetés sur leurs chevaux

la lance au poing. Ils vinrent, tout frais, faire face à l'ennemi

victorieux; aussitôt la fortune change; l'épouvante passe des vaincus

aux vainqueurs, et la première charge met les Gaulois en déroute. En

même temps, de toute la campagne, accourent les fourrageurs. Les

Gaulois sont entourés d'ennemis. Les chemins leur sont coupés, la

fuite devient presque impossible, pressés qu'ils sont par une

cavalerie toute fraîche, eux n'en pouvant plus; aussi bien peu

échappèrent. De prisonniers, on n'en fit pas; tous expièrent leur

perfidie par la mort. Les Romains, encore tout enflammés de colère,

allèrent le lendemain, avec toutes leurs forces chercher l'ennemi.

Deux jours furent employés par le consul à reconnaître en personne la

montagne, afin de ne rien laisser échapper: le troisième jour, après

avoir consulté les auspices et immolé des victimes, il partagea ses

troupes en quatre corps; deux devaient prendre par le centre de la

montagne, deux se porter de côté sur les flancs des Gaulois. La

principale force des ennemis, c'étaient les Tectosages et les

Trocmiens, qui occupaient le centre, au nombre de cinquante mille

hommes. La cavalerie, inutile au milieu des rocs et des précipices,

avait mis pied à terre, au nombre de dix mille hommes, et pris place à

l'aile droite. Les auxiliaires d'Ariarathe, roi de Cappadoce, et de

Morzus, avaient la gauche, au nombre d'environ quatre mille. Le

consul, comme au mont Olympe, plaça à l'avant-garde des troupes

légères, et eut soin de faire mettre sous la main une bonne quantité

de traits de toute espèce. On s'aborda: tout, de part et d'autre, se

passait comme dans le premier combat; les esprits seuls étaient

changés, rehaussés chez les uns par le succès, abattus chez les

autres; car, pour n'avoir pas été eux-mêmes vaincus, les ennemis

s'associaient à la défaite de leurs compatriotes, et l'action, engagée

sous les mêmes auspices, eut le même dénoûment. Comme une nuée de

traits légers vint écraser l'armée gauloise, avancer hors des rangs,

c'était se mettre à nu sous les coups, personne ne l'osa. Serrés les

uns contre les autres, plus leur masse était grande, mieux elle

servait de but aux tireurs. Tous les coups portaient. Le consul,

voyant l'ennemi presque en déroute, imagina qu'il n'y avait qu'à faire

voir les drapeaux légionnaires pour mettre aussitôt tout en fuite, et

faisant rentrer dans les rangs les vélites et les autres auxiliaires,

il fit avancer le corps de bataille.

Les Gaulois, poursuivis par l'image des Tolistoboïens égorgés, le

corps criblé de traits plantés dans les chairs, n'en pouvant plus de

fatigue et de coups, ne tinrent même pas contre le premier choc. Aux

premières clameurs des Romains, ils s'enfuirent vers leur camp, et un

petit nombre seulement se réfugia derrière les retranchements; la

plupart, emportés à droite et à gauche, se jetèrent à corps perdu

devant eux. Les vainqueurs poussèrent l'ennemi jusqu'au camp, l'épée

dans les reins; mais l'avidité les retint dans le camp et la poursuite

fut complétement abandonnée. Sur les ailes, les Gaulois tinrent plus

longtemps, parce qu'on les avait joints plus tard; mais ils

n'attendirent même pas la première décharge de traits. Le consul, ne

pouvant arracher au pillage ceux qui étaient entrés dans le camp, mit

aussitôt les ailes à la poursuite des ennemis. La chasse dura quelque

temps, mais il n'y eut guère plus de huit mille hommes de tués dans la

poursuite, je ne dis pas combat, il n'y en eut point. Le reste passa

l'Halys. Les Romains, en grande partie passèrent la nuit dans le camp

ennemi; les autres revinrent avec le consul dans leur camp. Le

lendemain on fit l'inventaire des prisonniers et du butin: le butin

était immense; c'était tout ce qu'une nation avide, longtemps

maîtresse par la conquête de toute la contrée en deçà du mont Taurus,

avait pu amasser. Les Gaulois, dispersés, se rassemblèrent sur un même

point, blessés pour la plupart, sans armes, sans aucune ressource. Ils

envoyèrent demander la paix au consul. Manlius leur donna rendez-vous

à Éphèse, et, comme l'on était déjà au milieu de l'automne, ayant

hâte d'abandonner un pays glacé par le voisinage du mont Taurus, il

ramena son armée victorieuse sur les côtes, pour y prendre ses

quartiers d'hiver.

TITE-LIVE, liv. XXXVIII, ch. 16 à 27. Trad. de M. Nisard.

RICHESSES DE LUERN, ROI DES ARVERNES.

Environ 150 av. J.-C.

Posidonius, détaillant quelles étaient les richesses de Luern, père de

ce Bituite que les Romains tuèrent, dit que pour capter la

bienveillance du peuple, il parcourait les campagnes sur un char,

répandant de l'or et de l'argent à des milliers de Gaulois qui le

suivaient. Il fit une enceinte carrée, de douze stades, où l'on tint,

toutes pleines, des cuves d'excellente boisson, et une si grande

quantité de choses à manger, que pendant nombre de jours ceux qui

voulurent y entrer eurent la liberté de se repaître de ces aliments,

étant servis sans relâche. Une autre fois, il assigna le jour d'un

festin. Un poëte de ces peuples barbares étant arrivé trop tard, se

présenta cependant devant lui et chanta ses vertus, mais versant

quelques larmes de ce qu'il était venu trop tard. Luern flatté de ces

éloges, se fait donner une bourse pleine d'or, et la jette au barde,

qui courait à côté de lui. Le poëte la ramassant, le chante de

nouveau, disant que la terre où Luern poussait son char devenait sous

ses pas une source d'or et de bienfaits pour les hommes.

ATHÉNÉE, _le Festin des philosophes_, liv. IV. Traduction de

Lefebvre de Villebrune.

Athénée, grammairien grec de la fin du deuxième siècle de l'ère

chrétienne, est auteur d'une compilation appelée _le Festin des

philosophes_, et dans laquelle se trouvent rassemblés des

renseignements de toute espèce, et la plupart fort curieux.

LES ROMAINS COMMENCENT A S'ÉTABLIR DANS LA GAULE.

125-121 av. J.-C.

Ce fut à la prière des Marseillais que les Romains passèrent les

Alpes; mais ils ne se contentèrent pas d'avoir secouru leurs alliés,

ils se firent un établissement durable dans les Gaules et commencèrent

à y former une province ou pays de conquête.

Les Saliens, peuple ligure, dans le territoire desquels Marseille

avait été bâtie, n'avaient jamais vu que d'un œil jaloux

l'accroissement de cette colonie étrangère. Les Marseillais, fatigués

et harcelés par eux, eurent recours à la protection des Romains, l'an

125, sous le consulat de Fulvius, homme séditieux et turbulent. Le

sénat était bien aise de se débarrasser d'un consul factieux; Fulvius

ne l'était pas moins de se procurer l'occasion de remporter le

triomphe. Ainsi ses vœux et ceux du sénat furent également satisfaits

par la commission qu'il reçut d'aller faire la guerre aux Saliens.

Les exploits de Fulvius en Gaule ne furent pas bien considérables; il

obtint néanmoins l'honneur du triomphe, soit par la faveur du peuple,

soit que le sénat même regardât comme un heureux présage un premier

triomphe sur les Gaulois transalpins. Sextius, consul en 124, fut

envoyé pour le relever. Mais il ne partit que sur la fin de son

consulat, ou même au commencement de l'année suivante avec la qualité

de proconsul.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 1/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 7 / 35 段