Les Gaulois, conduits par Belgius, envoient des députés à Ptolémée,

pour connaître ses dispositions et lui offrir la paix s'il la veut

acheter. Mais Ptolémée, se glorifiant devant les siens de ce que les

Gaulois ne demandaient la paix que par crainte de la guerre, dit avec

non moins d'arrogance, en présence des députés gaulois, «qu'il ne peut

être question de paix entre eux et lui, avant qu'ils ne donnent leurs

armes et leurs généraux pour otages, et qu'il ne se fiera à eux que

désarmés.» A ce récit de leurs députés, les Gaulois se mirent à rire

et s'écrièrent à l'envi «que le roi verrait bientôt s'ils lui avaient

offert la paix dans leur intérêt ou dans le sien.» Quelques jours

après, une bataille s'engage; les Macédoniens sont vaincus et taillés

en pièces. Ptolémée, couvert de blessures, est fait prisonnier, et sa

tête, plantée au bout d'une lance, est promenée sur le champ de

bataille pour épouvanter l'ennemi. Peu de Macédoniens purent se sauver

par la fuite; le plus grand nombre fut pris ou tué. Quand la nouvelle

de ce désastre parvint en Macédoine, les villes fermèrent leurs

portes, et la consternation fut générale. Les uns pleurent la perte de

leurs enfants, les autres tremblent pour la ruine de leurs cités; ils

invoquent les noms de Philippe et d'Alexandre, comme ceux de leurs

dieux tutélaires, disant que, sous le règne de ces princes, la

Macédoine n'avait pas seulement été à l'abri de tout péril, mais

qu'elle avait encore subjugué le monde. Ils les prient de défendre

cette patrie qu'ils avaient égalée aux cieux par la grandeur de leurs

exploits, et de la tirer de l'extrémité où l'avaient réduite

l'extravagance et la témérité de Ptolémée. Pendant qu'ils

s'abandonnent ainsi au désespoir, Sosthènes, l'un des principaux

Macédoniens, pensant que ce n'était pas le moment de faire des vœux,

rassemble la jeunesse, arrête les Gaulois dans l'ivresse de leur

victoire, et sauve la Macédoine de leurs ravages. En récompense de ce

service, et malgré sa naissance obscure, il fut mis à la tête de la

nation, de préférence à tous les nobles qui briguaient alors la

couronne de Macédoine. Proclamé roi par l'armée, ce ne fut pas comme

roi qu'il en exigea le serment militaire, mais comme général.

Cependant Brennus, chef des Gaulois qui avaient envahi la Grèce,

apprend que ses compatriotes, commandés par Belgius, ont vaincu les

Macédoniens; et, indigné, qu'après un tel succès ils aient abandonné

si facilement un butin immense, grossi de toutes les dépouilles de

l'Orient, il rassemble quinze mille cavaliers, cent cinquante mille

fantassins, et fond sur la Macédoine. Tandis qu'ils dévastent les

campagnes, Sosthènes vient les attaquer, à la tête de l'armée

macédonienne. Celle-ci, réduite à peu de monde et déjà tremblante, est

aisément battue par un adversaire nombreux et confiant; et les

Macédoniens en déroute s'étant enfermés dans les murs de leurs villes,

Brennus ravage sans obstacle toute la Macédoine. Bientôt, comme

dégoûté des dépouilles de la terre, il porte ses vues sur les temples,

disant par raillerie «que les dieux sont assez riches pour donner aux

hommes.» Il se tourne aussitôt vers Delphes; et, s'inquiétant moins de

la religion que du butin, et de commettre un sacrilége que d'amasser

de l'or, il assure que ceux qui dispensent les biens aux hommes n'en

ont pas besoin pour eux-mêmes. Le temple de Delphes est situé sur un

roc du mont Parnasse, escarpé de toutes parts. L'affluence venue là de

tous les pays, pour y rendre hommage à la sainteté du lieu, en fit à

la longue une ville qu'ils assirent sur ces rochers. Le temple et la

ville sont protégés non par des murailles, mais par des précipices;

non par des ouvrages d'art, mais par la nature: en sorte qu'on ne sait

si l'on doit plus s'étonner de ces fortifications naturelles que de la

présence du dieu. Le rocher, dans son milieu, rentre en forme

d'amphithéâtre; aussi, le son de la voix humaine ou celui de la

trompette, venant à y retentir, est répercuté par l'écho des rochers

qui se répondent, et qui renvoient les sons grossis et multipliés.

Ceux qui ignorent la cause physique de ce phénomène sont stupéfaits

d'admiration ou pénétrés d'une terreur religieuse. Dans les sinuosités

du roc, vers le milieu de la montagne, est une plaine étroite, et dans

cette plaine une cavité profonde d'où sortent les oracles, et d'où

s'échappe une vapeur froide qui, poussée comme par le souffle du vent,

trouble l'esprit des devins, les remplit du dieu, et les force à

rendre ses réponses à ceux qui le consultent. On voit là

d'innombrables et riches offrandes des peuples et des rois, attestant,

par leur magnificence, et les réponses du dieu, et la reconnaissance

de ceux qui sont venus l'implorer.

A la vue du temple, Brennus délibéra longtemps s'il brusquerait

l'attaque, ou s'il laisserait à ses troupes fatiguées la nuit pour

réparer leurs forces. Émanus et Thessalorus, chefs gaulois qui

s'étaient joints à lui dans l'espoir du butin, disent qu'ils

s'opposent à tout délai, l'ennemi n'étant point sur ses gardes, et

leur arrivée imprévue devant le frapper d'épouvante; que pendant la

nuit il pourrait lui venir du courage, et peut-être aussi du secours;

que les routes, libres encore, seraient alors fermées devant eux. Mais

le commun des soldats, trouvant, après de longues privations, des

campagnes qui regorgeaient de vins et de provisions de toute nature,

aussi joyeux de cette abondance que d'une victoire, se débande, quitte

ses drapeaux, et se met à courir çà et là, comme si en effet ils

avaient déjà vaincu. Les Delphiens gagnèrent ainsi du temps. On dit

qu'en apprenant l'arrivée des Gaulois, les oracles avaient défendu aux

paysans d'enlever de leurs fermes le vin et le blé. On ne comprit bien

cette injonction salutaire que lorsque les Gaulois, arrêtés par cet

excès d'abondance, laissèrent aux peuples voisins le temps de venir au

secours de Delphes. Aussi les habitants, fortifiés par ces

auxiliaires, achevèrent-ils leurs travaux de défense avant que les

Gaulois eussent rejoint leurs enseignes. Brennus avait soixante mille

fantassins, choisis dans toute son armée; les Delphiens et leurs

alliés comptaient à peine quatre mille soldats. Méprisant leur petit

nombre, Brennus, pour animer les siens, leur faisait entrevoir la

possession d'un magnifique butin, affirmant que ces statues, ces chars

qu'ils apercevaient de loin étaient d'or massif, et que leur poids

surpassait même ce qu'on en pouvait juger sur l'apparence.

Excités par cette assurance et échauffés d'ailleurs par les débauches

de la veille, les Gaulois, sans considérer le péril, s'élancent au

combat. Les Delphiens, au contraire, plus confiants dans la protection

du dieu qu'en eux-mêmes, résistaient à l'ennemi sans le craindre, et,

du haut de leur montagne qu'il tentait d'escalader, le culbutaient

tantôt à coups de pierres, tantôt à coups de traits. Soudain, au plus

fort de l'action, les prêtres de tous les temples, les devins

eux-mêmes, échevelés, revêtus de leurs bandelettes et de leurs

insignes, l'air égaré, l'esprit en délire, s'élancent au premier rang;

ils s'écrient «que le dieu est arrivé, qu'ils l'ont vu descendre dans

le temple par le toit entr'ouvert; que, tandis qu'on implorait son

appui, un jeune guerrier d'une beauté plus qu'humaine avait paru à

tous les yeux, accompagné de deux vierges armées, sorties des deux

temples voisins de Minerve et de Diane; que non-seulement ils les

avaient vus, mais qu'ils avaient entendu le sifflement de l'arc et le

cliquetis des armes. Ils priaient, ils conjuraient les habitants de

fondre sans hésiter sur l'ennemi, à la suite de leurs dieux, et de

partager leur victoire.» Enflammés par ce discours, tous à l'envi

s'élancent au combat. Bientôt ils sentent la présence de leurs dieux;

la terre tremble; une portion de la montagne se détache, renverse les

Gaulois, dont les bataillons les plus serrés sont rompus, renversés çà

et là, et mutilés. Une tempête survient, et la grêle et le froid

achèvent les blessés. Brennus lui-même, ne pouvant supporter la

douleur de ses blessures, se tue d'un coup de poignard. Tel fut le

châtiment des auteurs de cette guerre. Un autre chef Gaulois quitta la

Grèce à marches forcées, avec dix mille blessés: mais la fortune

n'épargna pas non plus ces fuyards. Toujours en alarmes, ils passaient

les nuits sans abri, les jours sans repos, sans sécurité. Les pluies

continuelles, la glace, la neige, la faim, l'épuisement, et par-dessus

tout cela les veilles non interrompues, détruisirent les tristes

restes de cette malheureuse armée. Les peuples qu'ils traversaient les

poursuivaient comme une proie. Enfin de cette armée prodigieuse, et

qui naguère se croyait assez puissante pour faire la guerre aux dieux,

il ne resta pas même un homme pour rappeler le souvenir d'un si

sanglant désastre[35].

JUSTIN, liv. XXIV, ch. 4 à 8. Traduction par M. Ch. Nisard.

Justin, historien latin du second siècle de l'ère chrétienne, est

auteur d'un abrégé de l'Histoire universelle de Trogue Pompée.

[35] Callimaque (hymne VI, [Grec: eis tên Dêlon]), parle de

Gaulois exterminés sur les bords du Nil par Ptolémée Philadelphe.

Le scoliaste de Callimaque nous apprend qu'après le désastre des

Gaulois à Delphes, une partie de leur armée passa au service de

Ptolémée, qui pour lors avait besoin de troupes. Il ajoute

qu'étant arrivés en Égypte, ils conspirèrent pour s'emparer des

trésors de ce prince, et que leur projet ayant été découvert, ils

furent exterminés sur les bords du Nil.

LES GAULOIS EN ASIE MINEURE.

278-277 av. J.-C.

Cependant, vers cette époque, la nation gauloise était devenue si

nombreuse, qu'elle inondait l'Asie comme autant d'essaims. Les rois

d'Orient ne firent bientôt plus la guerre sans avoir à leur solde une

armée gauloise. Chassés de leurs royaumes, c'est encore aux Gaulois

qu'ils recouraient. Telle fut la terreur de leur nom et le succès

constant de leurs armes, que nul ne crut pouvoir se passer d'eux pour

maintenir ou pour relever sa puissance. Le roi de Bithynie ayant

imploré leurs secours, ils partagèrent avec lui ses États, comme ils

avaient partagé sa victoire, et donnèrent à la portion qui leur échut

le nom de Gallo-Grèce.

JUSTIN, XXVII, 2.

RETOUR D'UNE PARTIE DES GAULOIS DANS LA GAULE.

Les Gaulois, après avoir échoué contre Delphes, dans une attaque où la

puissance du dieu leur avait été plus fatale que l'ennemi, n'ayant

plus ni patrie ni chef, car Brennus avait été tué dans le combat,

s'étaient réfugiés les uns en Asie, les autres dans la Thrace. De là

ils avaient regagné leur ancien pays par la même route qu'ils avaient

prise en venant. Une partie d'entre eux s'établit au confluent du

Danube et de la Save, et prit le nom de Scordisques. Les Tectosages,

de retour à Toulouse, leur antique patrie, y furent attaqués d'une

maladie pestilentielle, et ne purent en être délivrés qu'après avoir,

sur l'ordre des aruspices, jeté dans le lac de cette ville l'or et

l'argent recueillis dans leurs déprédations sacriléges. Longtemps

après, ces richesses furent retirées par Cépion, consul romain[36].

L'argent montait à cent dix mille livres pesant, et l'or à cinq

millions. Cet autre sacrilége fut cause, dans la suite, de la perte de

Cépion et de son armée; et l'invasion des Cimbres vint à son tour

venger sur les Romains l'enlèvement de ces trésors sacrés.

JUSTIN, liv. XXXII, ch. 3.

[36] Le consul Cépion prit Toulouse 106 ans av. J.-C., et fut

battu l'année suivante par les Cimbres, sur les bords du Rhône.

LES ROMAINS SOUMETTENT LES GALLO-GRECS.

189 av. J.-C.

Les Tolistoboïens étaient des Gaulois que le manque de territoire ou

l'espoir du butin avait fait émigrer en grand nombre. Persuadés qu'ils

ne rencontreraient sur leur route aucune nation capable de leur

résister, ils arrivèrent en Dardanie, sous la conduite de Brennus. Là,

s'éleva une sédition qui partagea ce peuple en deux corps: l'un

demeura sous l'autorité de Brennus; l'autre, fort de vingt mille

hommes, reconnaissant pour chefs Leonorius et Lutarius, prit le chemin

de la Thrace. Ceux-ci, tantôt combattant les nations qui s'opposaient

à leur passage, tantôt mettant à contribution celles qui leur

demandaient la paix, arrivèrent à Byzance, rendirent tributaire toute

la côte de la Propontide, et tinrent quelque temps les villes de cette

contrée sous leur dépendance. Leur voisinage de l'Asie les ayant mis à

même de savoir combien le sol en était fertile, ils conçurent dans la

suite le dessein d'y passer; et, devenus maîtres de Lysimachie, dont

ils s'étaient emparés par surprise, et de la Chersonèse entière,

qu'ils avaient subjuguée par la force des armes, ils descendirent sur

les bords de l'Hellespont. La vue de l'Asie, dont ils n'étaient

séparés que par un détroit de peu de largeur, redoubla leur désir d'y

aborder. Ils députèrent donc vers Antipater, qui commandait sur cette

côte, pour obtenir la liberté du passage; mais durant la négociation,

trop lente au gré de leur impatience, une nouvelle sédition s'éleva

entre leurs chefs. Leonorius, avec la plus grande partie de l'armée,

s'en retourna à Byzance, d'où il était venu; Lutarius enleva aux

Macédoniens, qu'Antipater lui avait envoyés comme ambassadeurs, mais

en effet comme espions, deux navires pontés et trois barques. Au moyen

de ces bâtiments qu'il fit aller jour et nuit, il effectua en peu de

jours le passage de toutes ses troupes. Peu de temps après, Leonorius,

secondé par Nicomède, roi de Bithynie, partit de Byzance et rejoignit

Lutarius. Ensuite les Gaulois réunis secoururent Nicomède contre

Zybœtas, qui s'était emparé d'une partie de la Bithynie. Ils

contribuèrent puissamment à la défaite de ce dernier, et la Bithynie

entière rentra sous l'obéissance de son souverain. Au sortir de ce

pays, ils pénétrèrent en Asie. De vingt mille hommes qu'ils étaient,

ils se trouvaient réduits à dix mille combattants. Cependant ils

inspirèrent une si grande terreur à tous les peuples situés en deçà du

mont Taurus, que toutes ces nations, voisines ou reculées, attaquées

de près ou menacées de loin, se soumirent à leur domination. Enfin,

comme ces Gaulois formaient trois peuples distincts, les

Tolistoboïens, les Trocmiens et les Tectosages, ils divisèrent l'Asie

en trois parties, dont chacune devait être tributaire du peuple

auquel elle se trouverait soumise. Les Trocmiens eurent en partage la

côte de l'Hellespont; l'Éolide et l'Ionie échurent aux Tolistoboïens,

et l'intérieur de l'Asie aux Tectosages. Ainsi, toute l'Asie située en

deçà du Taurus devint tributaire de ces Gaulois, qui fixèrent leur

principal établissement sur les bords du fleuve Halys. L'accroissement

successif de leur population rendit si grande la terreur de leur nom,

qu'à la fin les rois de Syrie eux-mêmes n'osèrent refuser de leur

payer tribut. Attale[37], père du roi Eumène, fut le premier Asiatique

qui résolut de se soustraire à cette humiliation; et, contre l'attente

générale, la fortune seconda son audacieuse entreprise. Il livra

bataille aux Gaulois, et la victoire demeura de son côté. Toutefois il

ne put les abattre au point de leur faire perdre l'empire de l'Asie.

Leur domination se maintint jusqu'à l'époque de la guerre d'Antiochus

contre les Romains. Alors même, malgré l'expulsion de ce prince, ils

se flattèrent que, comme ils étaient loin de la mer, l'armée romaine

n'arriverait pas jusqu'à eux.

[37] Roi de Pergame.

Au moment d'entreprendre la guerre contre un ennemi si redouté de

toutes les nations qui l'entouraient, le consul Cnéius Manlius

assembla ses soldats et les harangua de la manière suivante: «Je

n'ignore point, soldats, que de toutes les nations qui habitent

l'Asie, aucune n'égale les Gaulois en réputation guerrière. C'est au

milieu des plus pacifiques des hommes que ce peuple féroce est venu

s'établir, après avoir ravagé par la guerre presque tout l'univers. La

hauteur de la taille, une chevelure flottante et rousse, de vastes

boucliers, de longues épées, des chants guerriers au moment du combat,

des hurlements, des mouvements convulsifs, le bruyant cliquetis des

armes de ces guerriers agitant leurs boucliers à la manière de leurs

compatriotes, tout semble calculé pour frapper de terreur. Que tout

cet appareil effraye les Grecs et les Phrygiens et les Cariens, pour

qui c'est chose nouvelle; pour les Romains, habitués à combattre les

Gaulois, ce n'est qu'un vain épouvantail. Une seule fois jadis, dans

une première rencontre, ils défirent nos ancêtres sur les bords de

l'Allia. Depuis cette époque, voilà deux cents ans que les Romains les

égorgent et les chassent devant eux épouvantés, et les Gaulois nous

ont valu plus de triomphes que tout le reste de la terre. D'ailleurs

nous l'avons appris par expérience, quand on sait soutenir leur

premier choc, qu'accompagnent une extrême fougue et un aveugle

emportement, bientôt la sueur inonde leurs membres fatigués, les armes

leur tombent des mains; quand cesse la fureur, le soleil, la pluie, la

soif terrassent leurs corps fatigués et leur courage épuisé, sans

qu'il soit besoin d'employer le fer. Ce n'est pas seulement dans des

combats réglés de légions contre légions que nous avons éprouvé leurs

forces; c'est encore dans des combats d'homme à homme. Manlius et

Valérius ont montré combien le courage romain l'emporte sur la fureur

gauloise[38]. Manlius le premier, seul contre une armée de ces

barbares, les précipita du Capitole, dont ils gravissaient les

remparts. Encore était-ce à de véritables Gaulois, à des Gaulois nés

dans leur pays, que nos ancêtres avaient affaire. Ceux-ci ne sont plus

qu'une race dégénérée, qu'un mélange de Gaulois et de Grecs, ainsi que

l'indique leur nom; il en est d'eux comme des plantes et des animaux,

qui, malgré la bonté de leur espèce, dégénèrent dans un sol et sous

l'influence d'un climat étranger. Les Macédoniens, qui se sont établis

à Alexandrie en Égypte, à Séleucie et à Babylone, et qui ont fondé

d'autres colonies dans les diverses parties du monde, sont devenus des

Syriens, des Parthes, des Égyptiens. Marseille, entourée de Gaulois, a

pris quelque chose du caractère de ses voisins. Que reste-t-il aux

Tarentins de cette dure et austère discipline des Spartiates? Toute

production croît avec plus de vigueur dans le terrain qui lui est

propre: transplantée dans un autre sol, elle dégénère en empruntant la

nature de ses sucs nutritifs. Vos ennemis sont donc des Phrygiens

accablés sous le poids des armes gauloises. Vous les battrez comme

vous les avez battus quand ils faisaient partie de l'armée

d'Antiochus; les vaincus ne tiendront pas contre les vainqueurs. La

seule chose que je crains, c'est que dans cette occasion votre gloire

ne se trouve diminuée par la faiblesse de la résistance. Souvent le

roi Attale les a défaits et mis en fuite. Les bêtes sauvages récemment

prises conservent d'abord leur férocité naturelle, puis s'apprivoisent

après avoir longtemps reçu leur nourriture de la main des hommes.

Croyez qu'il en est de même de ceux-ci, et que la nature suit une

marche toute semblable pour adoucir la sauvagerie des hommes.

Croyez-vous que ces Gaulois sont ce qu'ont été leurs pères et leurs

aïeux? Forcés de quitter leur patrie, où ils ne trouvaient pas de quoi

subsister, ils ont suivi les âpres rivages de l'Illyrie, parcouru la

Macédoine et la Thrace en combattant contre des nations pleines de

courage, et se sont emparés de ces contrées. Endurcis, irrités par

tant de maux, ils se sont fixés dans un pays qui leur offrait tout en

abondance. La grande fertilité du sol, l'extrême douceur du climat, le

naturel paisible des habitants, ont changé cette humeur farouche

qu'ils avaient apportée de leur pays. Pour vous, enfants de Mars,

soyez en garde contre les délices de l'Asie, et fuyez-les au plus tôt,

tant ces voluptés étrangères sont capables d'amollir les plus mâles

courages, tant les mœurs contagieuses des habitants seraient fatales

à votre discipline. Par bonheur, toutefois, vos ennemis, tout

impuissants qu'ils sont contre vous, n'en conservent pas moins parmi

les Grecs la renommée avec laquelle ils sont arrivés; et la victoire

que vous remporterez sur eux ne vous fera pas moins d'honneur dans

l'esprit de vos alliés, que si vous aviez vaincu des Gaulois

conservant le naturel courageux de leurs ancêtres.»

[38] _Rabies gallica._ Il y a longtemps, comme on le voit, que

l'on parle de la _furia francese_.

Après cette harangue, il envoya des députés vers Éposognat, le seul

des chefs gaulois qui fût demeuré dans l'amitié d'Eumène[39] et qui

eût refusé des secours à Antiochus contre les Romains; puis il

continua sa marche, arriva le premier jour sur les bords du fleuve

Alandre, et le lendemain au bourg appelé Tyscon. Là, il fut joint par

les députés des Oroandes, qui venaient demander l'amitié des Romains;

il exigea d'eux cent talents, et, cédant à leurs prières, leur permit

d'aller prendre de nouvelles instructions. Ensuite il conduisit son

armée à Plitendre, d'où il alla camper sur le territoire des Alyattes.

Il y fut rejoint par les députés envoyés vers Éposognat; ils étaient

accompagnés de ceux de ce prince qui venaient le prier de ne point

porter la guerre chez les Tectosages, parce que Éposognat allait

lui-même se rendre chez eux et les engager à se soumettre. Le prince

gaulois obtint ce qu'il demandait, et l'armée prit sa route à travers

le pays qu'on nomme Axylon[40]. Ce nom lui vient de sa nature, car il

est absolument dépourvu de bois, même de ronces et de toute autre

matière combustible; la fiente de bœuf séchée en tient lieu aux

habitants. Tandis que les Romains étaient campés auprès de Cuballe,

forteresse de la Gallo-Grèce, la cavalerie ennemie parut avec grand

fracas, chargea tout à coup les postes avancés, y jeta le désordre, et

tua même quelques soldats; mais quand on eut donné l'alerte dans le

camp, la cavalerie romaine en sortit aussitôt par toutes les portes,

mit en déroute les Gaulois et leur tua un certain nombre de fuyards.

De ce moment, le consul, voyant qu'il était entré sur le territoire

ennemi, se tint sur ses gardes, n'avança qu'en bon ordre et après

avoir poussé au loin des reconnaissances. Arrivé sans s'arrêter sur le

fleuve Sangarius, et ne le trouvant guéable en aucun endroit, il

résolut d'y jeter un pont. Le Sangarius prend sa source au mont

Adorée, traverse la Phrygie et reçoit le fleuve Tymber à son entrée

dans la Bithynie, et se jette dans la Propontide, moins remarquable

par sa largeur que par la grande quantité de poissons qu'il fournit

aux riverains. Le pont achevé, on passa le fleuve. Pendant qu'on en

suivait le bord, les Galles, prêtres de la mère des dieux[41], vinrent

de Pessinunte au-devant de l'armée, revêtus de leurs habits

sacerdotaux, et déclamant d'un ton d'oracle des vers prophétiques, par

lesquels la déesse promettait aux Romains une route facile, une

victoire certaine, et l'empire de cette région. Le consul, après avoir

dit qu'il en acceptait l'augure, campa en cet endroit même. On arriva

le lendemain à Gordium. Cette ville n'est pas grande; mais quoique

enfoncée dans les terres, il s'y fait un grand commerce. Située à

distance presque égale des trois mers, c'est-à-dire, des côtes de

l'Hellespont, de Sinope et de la Cilicie, elle avoisine en outre

plusieurs nations considérables, dont elle est devenue le principal

entrepôt. Les Romains la trouvèrent abandonnée de ses habitants, mais

remplie de toutes sortes de provisions. Pendant qu'ils y séjournaient,

des envoyés d'Éposognat vinrent annoncer que la démarche de leur

maître auprès des chefs gaulois n'avait pas réussi, que ces peuples

quittaient en foule leurs habitations de la plaine, avec leurs femmes

et leurs enfants, et que, emportant et emmenant tout ce qu'il leur

était possible d'emporter et d'emmener, ils gagnaient le mont Olympe,

pour s'y défendre par les armes, à la faveur de la situation des

lieux.

[39] Roi de Pergame, allié des Romains.

[40] Sans bois.

[41] Suivant Strabon, cette déesse s'appelait Agdistis.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 1/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 6 / 35 段