«Ardéates, dit-il, mes vieux amis, et mes nouveaux concitoyens,

puisqu'ainsi l'ont voulu vos bienfaits et ma fortune, n'allez pas

croire que j'aie oublié ma situation en venant ici; mais l'intérêt et

le péril commun font un devoir à chacun dans ces circonstances

critiques, de contribuer, autant qu'il est en son pouvoir, au salut

général. Et quand pourrai-je reconnaître les immenses services dont

vous m'avez comblé, si j'hésite aujourd'hui? Où pourrai-je vous

servir, sinon dans la guerre? C'est par cet unique talent que je me

suis soutenu dans ma patrie; et, invaincu à la guerre, c'est durant la

paix que j'ai été chassé par mes ingrats concitoyens. Pour vous,

Ardéates, l'occasion se présente et de reconnaître les anciens et

importants bienfaits du peuple romain, que vous n'avez point oubliés

et qu'il n'est pas besoin de rappeler à vos mémoires, et d'acquérir en

même temps à votre ville des alliés qui s'en souviennent, et une

grande gloire militaire aux dépens de l'ennemi commun. Ces hommes dont

les hordes confuses arrivent vers nous, tiennent de la nature une

taille et un courage au-dessus de l'ordinaire, mais ils manquent de

constance, et sont dans le combat plus effrayants que redoutables. Le

désastre même de Rome en est la preuve: elle était ouverte quand ils

l'ont prise: de la citadelle et du Capitole, une poignée d'hommes les

arrête; et, déjà vaincus par l'ennui du siége, ils s'éloignent et se

jettent errants sur les campagnes. Chargés de viandes et de vins,

dont ils se gorgent avidement, quand la nuit survient, ils se couchent

au bord des ruisseaux, sans retranchements, ni gardes, ni sentinelles,

comme des bêtes sauvages; et maintenant leur imprévoyance habituelle

est encore augmentée par le succès. Si vous avez à cœur de défendre

vos murailles, si vous ne voulez pas souffrir que tout ce pays soit

Gaule, à la première veille, prenez tous les armes, et suivez-moi, je

ne dis pas au combat, mais au carnage: si je ne vous les livre

enchaînés par le sommeil et bons à égorger comme des moutons, je

consens à recevoir d'Ardée la même récompense que j'ai reçue de Rome.»

Amis et ennemis savaient que Camille était le premier homme de guerre

de cette époque; l'assemblée levée, ils préparent leurs forces, se

tiennent prêts, et, au signal donné, dans le silence de la première

nuit, ils viennent tous aux portes se ranger sous les ordres de

Camille. Ils sortent, et, non loin de la ville, comme il l'avait

prédit, trouvant le camp des Gaulois sans défense, sans gardes, ils

s'y élancent en poussant des cris. Nulle part il n'y a combat, c'est

partout un carnage: on égorge des corps nus et engourdis de sommeil;

et si les plus éloignés se réveillent et s'arrachent de leur couche,

ignorant de quel côté vient l'attaque, ils fuient épouvantés, et

plusieurs même vont aveuglément se jeter au milieu des ennemis; un

grand nombre s'étant échappé sur le territoire d'Antium, où ils se

dispersent, les habitants font une sortie et les enveloppent. Il y eut

aussi sur le territoire de Véies pareil massacre des Toscans, qui,

sans pitié pour une ville depuis près de quatre cents ans leur

voisine, écrasée par un ennemi jusqu'alors inconnu, avaient choisi ce

moment pour faire des incursions sur le territoire de Rome, et qui,

chargés de butin, se proposaient d'attaquer Véies, où était la

garnison, dernier espoir du nom romain. Les soldats romains les

avaient vus errer dans les campagnes, revenir en une seule troupe en

poussant leur butin devant eux, et ils apercevaient leur camp placé

non loin de Véies. Ils éprouvèrent d'abord un sentiment d'humiliation,

puis ils s'indignèrent de cet outrage, et la colère les prit: «Les

Étrusques, desquels ils avaient détourné la guerre gauloise pour

l'attirer sur eux, osaient se jouer de leur malheur! N'étant plus

maîtres d'eux-mêmes, ils voulaient faire à l'instant une sortie; mais

contenus par le centurion Cédicius qu'ils avaient choisi pour les

commander, ils remirent leur vengeance à la nuit. Il n'y manqua qu'un

chef égal à Camille; du reste, ce fut la même marche et le même

succès. Ensuite, prenant pour guides des prisonniers échappés au

massacre de la nuit, ils se dirigent contre une autre troupe de

Toscans, vers Salines, les surprennent la nuit suivante, en font un

plus grand carnage encore, et, après cette double victoire, rentrent

triomphants dans Véies.

Cependant, à Rome, le siége continuait mollement, et des deux côtés on

s'observait sans agir, les Gaulois se contentant de surveiller

l'espace qui séparait les postes, et d'empêcher par ce moyen qu'aucun

des ennemis ne pût s'échapper; quand tout à coup un jeune Romain vint

appeler sur lui l'admiration de ses compatriotes et celle de l'ennemi.

Un sacrifice annuel avait été institué par la famille Fabia sur le

mont Quirinal. Voulant faire ce sacrifice, C. Fabius Dorso, la toge

ceinte à la manière des Gabiens, et tenant ses dieux à la main,

descend du Capitole, sort et traverse les postes ennemis, et sans

s'émouvoir de leurs cris, de leurs menaces, arrive au mont Quirinal;

puis, l'acte solennel entièrement accompli, il retourne par le même

chemin, le regard et la démarche également assurés, s'en remettant à

la protection des dieux dont il avait gardé le culte au mépris de la

mort même; il rentre au Capitole auprès des siens, à la vue des

Gaulois étonnés d'une si merveilleuse audace, ou peut-être pénétrés

d'un de ces sentiments de religion auxquels ce peuple est loin d'être

indifférent. A Véies, cependant, le courage et même les forces

augmentaient de jour en jour: à chaque instant y arrivaient

non-seulement des Romains accourus des campagnes où ils erraient

dispersés depuis la défaite d'Allia et la prise de Rome, mais encore

des volontaires accourus en foule du Latium, afin d'avoir leur part du

butin. L'heure semblait enfin venue de reconquérir la patrie et de

l'arracher aux mains de l'ennemi; mais à ce corps vigoureux une tête

manquait. Le lieu même leur rappelait Camille; là se trouvaient la

plupart des soldats qui sous ses ordres et sous ses auspices avaient

obtenu tant de succès; et Cédicius déclarait qu'il n'avait pas besoin

que quelqu'un des dieux ou des hommes lui retirât le commandement,

qu'il n'avait pas oublié ce qu'il était, et qu'il réclamait un chef.

On résolut d'une commune voix de rappeler Camille d'Ardée, après avoir

consulté au préalable le sénat qui était à Rome; tant on conservait,

dans une situation presque désespérée, de respect pour la distinction

des pouvoirs. Mais ce n'était qu'avec de grands dangers qu'on pouvait

passer à travers les postes ennemis. Pontius Cominius, jeune homme

entreprenant, s'étant fait donner cette commission, se plaça sur des

écorces que le courant du Tibre porta jusqu'à la ville; là, gravissant

le rocher le plus rapproché de la rive, et que, par cette raison même,

l'ennemi avait négligé de garder, il pénètre au Capitole, et, conduit

vers les magistrats, il leur expose le message de l'armée. Ensuite,

chargé d'un décret du sénat, par lequel il était ordonné aux comices

assemblés par curies de rappeler de l'exil et d'élire sur-le-champ,

au nom du peuple, Camille dictateur, afin que les soldats eussent le

général de leur choix, Pontius, reprenant le chemin par où il était

venu, retourna à Véies. Des députés qu'on avait envoyés à Camille le

ramenèrent d'Ardée à Véies; ou plutôt (car il est plus probable qu'il

ne quitta point Ardée avant d'être assuré que la loi était rendue,

puisqu'il ne pouvait rentrer sur le territoire romain sans l'ordre du

peuple, ni prendre les auspices à l'armée qu'il ne fût dictateur) la

loi fut portée par les curies, et Camille élu dictateur en son

absence.

Tandis que ces choses se passaient à Véies, à Rome la citadelle et le

Capitole furent en grand danger. En effet, les Gaulois, soit qu'ils

eussent remarqué des traces d'homme à l'endroit où avait passé le

messager de Véies, soit qu'ils eussent découvert d'eux-mêmes, vers la

roche de Carmente, un accès facile, profitant d'une nuit assez claire,

et se faisant précéder d'un homme non armé pour reconnaître le chemin,

ils s'avancèrent en lui tendant leurs armes dans les endroits

difficiles; et s'appuyant, se soulevant, se tirant l'un l'autre,

suivant que les lieux l'exigeaient, ils parvinrent jusqu'au sommet.

Ils gardaient d'ailleurs un si profond silence, qu'ils trompèrent

non-seulement les sentinelles, mais même les chiens, animal qu'éveille

le moindre bruit nocturne. Mais ils ne purent échapper aux oies

sacrées de Junon, que, malgré la plus cruelle disette, on avait

épargnées; ce qui sauva Rome. Car, éveillé par leurs cris et par le

battement de leurs ailes, M. Manlius, qui trois ans auparavant avait

été consul, et qui s'était fort distingué dans la guerre, s'arme

aussitôt, et s'élance en appelant aux armes ses compagnons: et, tandis

qu'ils s'empressent au hasard, lui, du choc de son bouclier, renverse

un Gaulois qui déjà était parvenu tout en haut. La chute de celui-ci

entraîne ceux qui le suivaient de plus près; et pendant que les

autres, troublés et jetant leurs armes, se cramponnent avec les mains

aux rochers contre lesquels ils s'appuient, Manlius les égorge.

Bientôt, les Romains réunis accablent l'ennemi de traits et de pierres

qui écrasent et précipitent jusqu'en bas le détachement tout entier.

Le tumulte apaisé, le reste de la nuit fut donné au repos, autant du

moins que le permettait l'agitation des esprits, que le péril, bien

que passé, ne laissait pas d'émouvoir. Au point du jour, les soldats

furent appelés et réunis par le clairon autour des tribuns militaires;

et comme on devait à chacun le prix de sa conduite, bonne ou mauvaise,

Manlius le premier reçut les éloges et les récompenses que méritait sa

valeur; et cela non-seulement des tribuns, mais de tous les soldats

ensemble qui lui donnèrent chacun une demi-livre de farine et une

petite mesure de vin, qu'ils portèrent dans sa maison, située près du

Capitole. Ce présent paraît bien chétif, mais dans la détresse où l'on

se trouvait, c'était une très-grande preuve d'attachement, chacun

retranchant sur sa nourriture et refusant à son corps une subsistance

nécessaire, afin de rendre honneur à un homme. Ensuite on cita les

sentinelles peu vigilantes qui avaient laissé monter l'ennemi. Q.

Sulpicius, tribun des soldats, avait annoncé qu'il les punirait tous

suivant la coutume militaire; mais, sur les réclamations unanimes des

soldats, qui s'accordaient à rejeter la faute sur un seul, il fit

grâce aux autres; le vrai coupable fut, avec l'approbation générale,

précipité de la roche Tarpéienne. Dès ce moment, les deux partis

redoublèrent de vigilance; les Gaulois, parce qu'ils connaissaient

maintenant le secret des communications entre Véies et Rome; les

Romains, par le souvenir du danger de cette surprise nocturne.

Mais parmi tous les maux divers qui sont inséparables de la guerre et

d'un long siége, c'est la famine qui faisait le plus souffrir les deux

armées: les Gaulois étaient, de plus, en proie aux maladies

pestilentielles. Campés dans un fond entouré d'éminences, sur un

terrain brûlant que tant d'incendies avaient rempli d'exhalaisons

enflammées, et où le moindre souffle du vent soulevait non pas de la

poussière, mais de la cendre, l'excès de cette chaleur suffocante,

insupportable pour une nation accoutumée à un climat froid et humide,

les décimait comme ces épidémies qui ravagent les troupeaux. Ce fut au

point que, fatigués d'ensevelir les morts l'un après l'autre, ils

prirent le parti de les brûler pêle-mêle; et c'est de là que ce

quartier a pris le nom de _Quartier des Gaulois_. Ils firent ensuite

avec les Romains une trêve pendant laquelle les généraux permirent les

pourparlers entre les deux partis: et comme les Gaulois insistaient

souvent sur la disette, qui, disaient-ils, devait forcer les Romains à

se rendre, on prétend que pour leur ôter cette pensée, du pain fut

jeté de plusieurs endroits du Capitole dans leurs postes. Mais bientôt

il devint impossible de dissimuler et de supporter plus longtemps la

famine. Aussi tandis que le dictateur fait en personne des levées dans

Ardée, qu'il ordonne à L. Valérius, maître de la cavalerie, de partir

de Véies avec l'armée, et qu'il prend les mesures et fait les

préparatifs nécessaires pour attaquer l'ennemi sans désavantage, la

garnison du Capitole, qui, épuisée de gardes et de veilles, avait

triomphé de tous les maux de l'humanité, mais à qui la nature ne

permettait pas de vaincre la faim, regardait chaque jour au loin s'il

n'arrivait pas quelque secours amené par le dictateur. Enfin,

manquant d'espoir aussi bien que de vivres, les Romains, dont le corps

exténué fléchissait presque, quand ils se rendaient à leurs postes,

sous le poids de leurs armes, décidèrent qu'il fallait, à quelque

condition que ce fût, se rendre ou se racheter; et d'ailleurs les

Gaulois faisaient entendre assez clairement qu'il ne faudrait pas une

somme bien considérable pour les engager à lever le siége. Alors le

sénat s'assembla, et chargea les tribuns militaires de traiter. Une

entrevue eut lieu entre le tribun Q. Sulpicius et Brennus, chef des

Gaulois; ils convinrent des conditions, et mille livres d'or furent la

rançon de ce peuple qui devait bientôt commander au monde. A cette

transaction déjà si honteuse, s'ajouta une nouvelle humiliation: les

Gaulois ayant apporté de faux poids que le tribun refusait, le Gaulois

insolent mit encore son épée dans la balance, et fit entendre cette

parole si dure pour des Romains: «Malheur aux vaincus!»

Mais les dieux et les hommes ne permirent pas que les Romains

vécussent rachetés. En effet, par un heureux hasard, cet infâme marché

n'était pas entièrement consommé, et, à cause des discussions qui

avaient eu lieu, tout l'or n'était pas encore pesé, quand survient le

dictateur: il ordonne aux Romains d'emporter l'or, aux Gaulois de se

retirer. Comme ceux-ci résistaient en alléguant le traité, Camille

répond qu'un traité conclu depuis sa nomination à la dictature, sans

son autorisation, par un magistrat d'un rang inférieur, est nul, et

annonce aux Gaulois qu'ils aient à se préparer au combat. Il ordonne

aux siens de jeter en monceau tous les bagages et d'apprêter leurs

armes: c'est par le fer et non par l'or qu'ils doivent recouvrer la

patrie; ils ont devant les yeux leurs temples, leurs femmes, leurs

enfants, le sol de la patrie dévasté par la guerre, en un mot tout ce

qu'il est de leur devoir de défendre, de reconquérir et de venger. Il

range ensuite son armée, suivant la nature du terrain, sur

l'emplacement inégal de la ville à demi détruite; et de tous les

avantages que l'art militaire pouvait choisir et préparer, il n'en

oublie aucun pour ses troupes. Les Gaulois, dans le désordre d'une

surprise, prennent les armes et courent sur les Romains avec plus de

fureur que de prudence. Mais la fortune avait tourné, et désormais la

faveur des dieux et la sagesse humaine étaient pour Rome; aussi, dès

le premier choc, les Gaulois sont aussi promptement défaits

qu'eux-mêmes avaient vaincu sur les bords de l'Allia. Ensuite une

autre action plus régulière s'engage près de la huitième borne du

chemin de Gabies, où les Gaulois s'étaient ralliés, dans leur déroute,

et, sous la conduite et les auspices de Camille, sont encore vaincus.

Là le carnage n'épargna rien; le camp fut pris, et pas un seul homme

n'échappa pour porter la nouvelle de ce désastre. Le dictateur, après

avoir recouvré Rome sur l'ennemi, revint en triomphe dans la ville; et

au milieu des naïves saillies que les soldats improvisent, ils

l'appellent Romulus, et père de la patrie, et second fondateur de

Rome: titres aussi glorieux que mérités.

TITE-LIVE, _Histoire romaine_, liv. V, ch. 23 à 49. Trad. par

M. Nisard.

Tite-Live, historien latin, naquit à Padoue 59 ans av. J.-C, et

mourut en 19 ap. J.-C. Des 140 livres dont se composait son

Histoire romaine, il n'en reste plus que 35 et quelques fragments.

Historien peu critique, Tite-Live est surtout remarquable par son

style.

AMBASSADE DES GAULOIS A ALEXANDRE.

336 av. J.-C.

Ce fut, au rapport de Ptolémée fils de Lagus, pendant l'expédition

d'Alexandre contre les Triballes[30], que des Gaulois des environs de

la mer Adriatique vinrent trouver Alexandre, désirant faire avec lui

un traité d'amitié et d'hospitalité réciproque. Ce prince les reçut

avec bienveillance, les régala, et pendant qu'ils étaient à table, il

leur demanda quelle était la chose qu'ils craignaient le plus; il

présumait qu'ils allaient dire que c'était lui-même. Les Gaulois

répondirent: «Nous ne craignons que la chute du ciel; mais nous

faisons grand cas de l'amitié d'un homme tel que toi.»

STRABON, livre VII.

[30] Peuple de Thrace.

MÊME SUJET.

Pendant la guerre contre les Triballes, Alexandre reçut, sur les bords

du Danube, diverses ambassades, tant des nations libres qui habitent

le long du Danube, que de Syrmus, roi des Triballes, et des Gaulois

qui sont sur le golfe Adriatique, gens robustes et arrogants. Car

comme il leur demandait ce qu'ils craignaient le plus au monde,

s'imaginant que le bruit de son nom les aurait déjà étonnés, ils

répondirent qu'ils ne craignaient rien que la chute du ciel et des

astres. Peut-être que, le voyant occupé ailleurs, et leurs terres

éloignées et d'un abord difficile, ils prirent sujet de faire une si

hardie réponse. Le prince, après les avoir reçus en son alliance comme

les autres, et pris et donné la foi réciproquement, leur dit qu'ils

étaient des fanfarons et les renvoya.

APPIEN, _les Guerres d'Alexandre_, liv. I. Traduction de Perrot

d'Ablancourt.

CONQUÊTES DES GAULOIS DANS LA GERMANIE.

Il fut un temps où les Gaulois surpassaient les Germains en valeur,

portaient la guerre chez eux, envoyaient des colonies au delà du

Rhin, vu leur nombreuse population et l'insuffisance de leur

territoire. C'est ainsi que les terres les plus fertiles de la

Germanie, près de la forêt Hercynienne[31], furent envahies par les

Volkes-Tectosages[32], qui s'y fixèrent. Cette nation s'est jusqu'à ce

jour maintenue dans cet établissement et jouit d'une grande réputation

de justice et de courage; et encore aujourd'hui, ils vivent dans la

même pauvreté, le même dénûment, la même habitude de privations que

les Germains, dont ils ont aussi adopté le genre de vie et

l'habillement. Quant aux Gaulois, le voisinage de la province[33] et

l'usage des objets de commerce maritime leur ont procuré l'abondance

et les jouissances du luxe. Accoutumés peu à peu à se laisser

surpasser, et vaincus dans un grand nombre de combats, ils ne se

comparent même plus à ces Germains pour la valeur.

CÉSAR, _guerres des Gaules_, liv. VI, ch. 24.

[31] La forêt Noire, qui, malgré son étendue, n'est qu'une faible

partie de la forêt Hercynienne.

[32] Peuple du haut Languedoc.

[33] La Gaule Narbonaise (Provence et Languedoc).

LES GAULOIS EN ESPAGNE.--LES CELTIBÉRIENS.

On raconte que les Celtes et les Ibériens se firent longtemps la

guerre au sujet de leurs demeures, mais que s'étant enfin accordés,

ils habitèrent en commun le même pays; et s'alliant les uns aux autres

par des mariages, ils prirent le nom de Celtibériens, composé des deux

autres. L'alliance de deux peuples si belliqueux, et la bonté du sol

qu'ils cultivaient, contribuèrent beaucoup à rendre les Celtibériens

fameux; et ce n'a été qu'après plusieurs combats et au bout d'un

très-long temps qu'ils ont été vaincus par les Romains. On convient

non-seulement que leur cavalerie est excellente, mais encore que leur

infanterie est des plus fortes et des plus aguerries. Les Celtibériens

s'habillent tous d'un sayon noir et velu, dont la laine ressemble fort

au poil de chèvre. Quelques-uns portent de légers boucliers à la

gauloise, et les autres des boucliers creux et arrondis comme les

nôtres. Ils ont tous des espèces de bottes faites de poil, et des

casques de fer ornés de panaches rouges. Leurs épées sont tranchantes

des deux côtés, et d'une trempe admirable. Ils se servent encore dans

la mêlée de poignards qui n'ont qu'un pied de long. La manière dont

ils travaillent leurs armes est toute particulière. Ils enfouissent

sous terre des lames de fer, et ils les y laissent jusqu'à ce que, la

rouille ayant rongé les plus faibles parties de ce métal, il n'en

reste que les plus dures et les plus fermes. C'est de ce fer ainsi

épuré qu'ils fabriquent leurs excellentes épées et tous leurs autres

instruments de guerre. Ces armes sont si fortes qu'elles entament tout

ce qu'elles rencontrent, et qu'il n'est ni bouclier, ni casque, ni à

plus forte raison aucun os du corps humain qui puisse résister 5 à

leur tranchant. Dès que la cavalerie des Celtibériens a rompu

l'ennemi, elle met pied à terre, et devenue infanterie, elle fait des

prodiges de valeur.

Ils observent une coutume étrange. Quoiqu'ils soient très-propres dans

leurs festins, ils ne laissent pas d'être en ceci d'une malpropreté

extrême; ils se lavent tout le corps d'urine et s'en frottent même les

dents, estimant que ce liquide ne contribue pas peu à la netteté du

corps. Par rapport aux mœurs, ils sont très-cruels à l'égard des

malfaiteurs et de leurs ennemis; mais ils sont pleins d'humanité pour

leurs hôtes. Ils accordent non-seulement avec plaisir l'hospitalité

aux étrangers qui voyagent dans leur pays, mais ils désirent qu'ils

viennent chez eux: ils se battent à qui les aura, et ils regardent

ceux à qui ils demeurent comme des gens favorisés des dieux. Ils se

nourrissent de différentes sortes de viandes succulentes, et leur

boisson est du miel détrempé dans du vin, car leur pays fournit du

miel en abondance; mais le vin leur est apporté d'ailleurs par des

marchands étrangers.

DIODORE DE SICILE, liv. V.

INVASION DES GAULOIS EN MACÉDOINE ET EN GRÈCE.

280 et 279 av. J.-C.

Les Gaulois, dont la population était si nombreuse que leur territoire

ne pouvait plus les nourrir, avaient envoyé trois cent mille d'entre

eux chercher des habitations nouvelles dans des contrées étrangères.

Les uns s'arrêtèrent en Italie, prirent Rome et l'incendièrent;

d'autres, guidés par le vol des oiseaux (car de tous les peuples les

Gaulois sont les plus instruits dans la science augurale), pénétrèrent

en Illyrie, et, après avoir fait un carnage effroyable des Barbares,

ils s'établirent dans la Pannonie. Ce peuple féroce, audacieux et

guerrier, depuis Hercule, qui dut à cet exploit l'admiration des

hommes et leur foi dans son immortalité, franchit le premier les Alpes

indomptées, et ces sommets que le froid rendait inaccessibles.

Vainqueur des Pannoniens, il fut pendant de longues années en guerre

avec les nations voisines, et, encouragé par ses succès, il se

partagea en deux corps, dont l'un envahit la Grèce, et l'autre la

Macédoine, massacrant toutes les populations. Le nom de ces peuples

était si redouté qu'on vit venir des rois qui n'en étaient pas

attaqués, acheter d'eux la paix à prix d'or. Le seul Ptolémée[34], roi

de Macédoine, apprit sans effroi leur arrivée. Agité par les furies

vengeresses de ses parricides, il marche contre eux avec une poignée

de gens en désordre, comme s'il eût été aussi facile de combattre que

d'assassiner. Il dédaigne un secours de vingt mille hommes que les

Dardaniens lui font offrir, et, joignant l'insulte au mépris, il

répond à leurs envoyés «que c'en serait fait de la Macédoine, si,

après avoir soumis seule tout l'Orient, elle avait besoin de

Dardaniens pour défendre ses frontières; que ses soldats sont les fils

de ceux qui, sous Alexandre, ont vaincu l'univers.» Cette réponse fit

dire au roi dardanien «que, par la témérité d'un jeune homme

inexpérimenté c'en serait fait bientôt de l'illustre empire de

Macédoine.»

[34] Ptolémée Céraunus.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 1/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 5 / 35 段