puisqu'ainsi l'ont voulu vos bienfaits et ma fortune, n'allez pas
croire que j'aie oublié ma situation en venant ici; mais l'intérêt et
le péril commun font un devoir à chacun dans ces circonstances
critiques, de contribuer, autant qu'il est en son pouvoir, au salut
général. Et quand pourrai-je reconnaître les immenses services dont
vous m'avez comblé, si j'hésite aujourd'hui? Où pourrai-je vous
servir, sinon dans la guerre? C'est par cet unique talent que je me
suis soutenu dans ma patrie; et, invaincu à la guerre, c'est durant la
paix que j'ai été chassé par mes ingrats concitoyens. Pour vous,
Ardéates, l'occasion se présente et de reconnaître les anciens et
importants bienfaits du peuple romain, que vous n'avez point oubliés
et qu'il n'est pas besoin de rappeler à vos mémoires, et d'acquérir en
même temps à votre ville des alliés qui s'en souviennent, et une
grande gloire militaire aux dépens de l'ennemi commun. Ces hommes dont
les hordes confuses arrivent vers nous, tiennent de la nature une
taille et un courage au-dessus de l'ordinaire, mais ils manquent de
constance, et sont dans le combat plus effrayants que redoutables. Le
désastre même de Rome en est la preuve: elle était ouverte quand ils
l'ont prise: de la citadelle et du Capitole, une poignée d'hommes les
arrête; et, déjà vaincus par l'ennui du siége, ils s'éloignent et se
jettent errants sur les campagnes. Chargés de viandes et de vins,
dont ils se gorgent avidement, quand la nuit survient, ils se couchent
au bord des ruisseaux, sans retranchements, ni gardes, ni sentinelles,
comme des bêtes sauvages; et maintenant leur imprévoyance habituelle
est encore augmentée par le succès. Si vous avez à cœur de défendre
vos murailles, si vous ne voulez pas souffrir que tout ce pays soit
Gaule, à la première veille, prenez tous les armes, et suivez-moi, je
ne dis pas au combat, mais au carnage: si je ne vous les livre
enchaînés par le sommeil et bons à égorger comme des moutons, je
consens à recevoir d'Ardée la même récompense que j'ai reçue de Rome.»
Amis et ennemis savaient que Camille était le premier homme de guerre
de cette époque; l'assemblée levée, ils préparent leurs forces, se
tiennent prêts, et, au signal donné, dans le silence de la première
nuit, ils viennent tous aux portes se ranger sous les ordres de
Camille. Ils sortent, et, non loin de la ville, comme il l'avait
prédit, trouvant le camp des Gaulois sans défense, sans gardes, ils
s'y élancent en poussant des cris. Nulle part il n'y a combat, c'est
partout un carnage: on égorge des corps nus et engourdis de sommeil;
et si les plus éloignés se réveillent et s'arrachent de leur couche,
ignorant de quel côté vient l'attaque, ils fuient épouvantés, et
plusieurs même vont aveuglément se jeter au milieu des ennemis; un
grand nombre s'étant échappé sur le territoire d'Antium, où ils se
dispersent, les habitants font une sortie et les enveloppent. Il y eut
aussi sur le territoire de Véies pareil massacre des Toscans, qui,
sans pitié pour une ville depuis près de quatre cents ans leur
voisine, écrasée par un ennemi jusqu'alors inconnu, avaient choisi ce
moment pour faire des incursions sur le territoire de Rome, et qui,
chargés de butin, se proposaient d'attaquer Véies, où était la
garnison, dernier espoir du nom romain. Les soldats romains les
avaient vus errer dans les campagnes, revenir en une seule troupe en
poussant leur butin devant eux, et ils apercevaient leur camp placé
non loin de Véies. Ils éprouvèrent d'abord un sentiment d'humiliation,
puis ils s'indignèrent de cet outrage, et la colère les prit: «Les
Étrusques, desquels ils avaient détourné la guerre gauloise pour
l'attirer sur eux, osaient se jouer de leur malheur! N'étant plus
maîtres d'eux-mêmes, ils voulaient faire à l'instant une sortie; mais
contenus par le centurion Cédicius qu'ils avaient choisi pour les
commander, ils remirent leur vengeance à la nuit. Il n'y manqua qu'un
chef égal à Camille; du reste, ce fut la même marche et le même
succès. Ensuite, prenant pour guides des prisonniers échappés au
massacre de la nuit, ils se dirigent contre une autre troupe de
Toscans, vers Salines, les surprennent la nuit suivante, en font un
plus grand carnage encore, et, après cette double victoire, rentrent
triomphants dans Véies.
Cependant, à Rome, le siége continuait mollement, et des deux côtés on
s'observait sans agir, les Gaulois se contentant de surveiller
l'espace qui séparait les postes, et d'empêcher par ce moyen qu'aucun
des ennemis ne pût s'échapper; quand tout à coup un jeune Romain vint
appeler sur lui l'admiration de ses compatriotes et celle de l'ennemi.
Un sacrifice annuel avait été institué par la famille Fabia sur le
mont Quirinal. Voulant faire ce sacrifice, C. Fabius Dorso, la toge
ceinte à la manière des Gabiens, et tenant ses dieux à la main,
descend du Capitole, sort et traverse les postes ennemis, et sans
s'émouvoir de leurs cris, de leurs menaces, arrive au mont Quirinal;
puis, l'acte solennel entièrement accompli, il retourne par le même
chemin, le regard et la démarche également assurés, s'en remettant à
la protection des dieux dont il avait gardé le culte au mépris de la
mort même; il rentre au Capitole auprès des siens, à la vue des
Gaulois étonnés d'une si merveilleuse audace, ou peut-être pénétrés
d'un de ces sentiments de religion auxquels ce peuple est loin d'être
indifférent. A Véies, cependant, le courage et même les forces
augmentaient de jour en jour: à chaque instant y arrivaient
non-seulement des Romains accourus des campagnes où ils erraient
dispersés depuis la défaite d'Allia et la prise de Rome, mais encore
des volontaires accourus en foule du Latium, afin d'avoir leur part du
butin. L'heure semblait enfin venue de reconquérir la patrie et de
l'arracher aux mains de l'ennemi; mais à ce corps vigoureux une tête
manquait. Le lieu même leur rappelait Camille; là se trouvaient la
plupart des soldats qui sous ses ordres et sous ses auspices avaient
obtenu tant de succès; et Cédicius déclarait qu'il n'avait pas besoin
que quelqu'un des dieux ou des hommes lui retirât le commandement,
qu'il n'avait pas oublié ce qu'il était, et qu'il réclamait un chef.
On résolut d'une commune voix de rappeler Camille d'Ardée, après avoir
consulté au préalable le sénat qui était à Rome; tant on conservait,
dans une situation presque désespérée, de respect pour la distinction
des pouvoirs. Mais ce n'était qu'avec de grands dangers qu'on pouvait
passer à travers les postes ennemis. Pontius Cominius, jeune homme
entreprenant, s'étant fait donner cette commission, se plaça sur des
écorces que le courant du Tibre porta jusqu'à la ville; là, gravissant
le rocher le plus rapproché de la rive, et que, par cette raison même,
l'ennemi avait négligé de garder, il pénètre au Capitole, et, conduit
vers les magistrats, il leur expose le message de l'armée. Ensuite,
chargé d'un décret du sénat, par lequel il était ordonné aux comices
assemblés par curies de rappeler de l'exil et d'élire sur-le-champ,
au nom du peuple, Camille dictateur, afin que les soldats eussent le
général de leur choix, Pontius, reprenant le chemin par où il était
venu, retourna à Véies. Des députés qu'on avait envoyés à Camille le
ramenèrent d'Ardée à Véies; ou plutôt (car il est plus probable qu'il
ne quitta point Ardée avant d'être assuré que la loi était rendue,
puisqu'il ne pouvait rentrer sur le territoire romain sans l'ordre du
peuple, ni prendre les auspices à l'armée qu'il ne fût dictateur) la
loi fut portée par les curies, et Camille élu dictateur en son
absence.
Tandis que ces choses se passaient à Véies, à Rome la citadelle et le
Capitole furent en grand danger. En effet, les Gaulois, soit qu'ils
eussent remarqué des traces d'homme à l'endroit où avait passé le
messager de Véies, soit qu'ils eussent découvert d'eux-mêmes, vers la
roche de Carmente, un accès facile, profitant d'une nuit assez claire,
et se faisant précéder d'un homme non armé pour reconnaître le chemin,
ils s'avancèrent en lui tendant leurs armes dans les endroits
difficiles; et s'appuyant, se soulevant, se tirant l'un l'autre,
suivant que les lieux l'exigeaient, ils parvinrent jusqu'au sommet.
Ils gardaient d'ailleurs un si profond silence, qu'ils trompèrent
non-seulement les sentinelles, mais même les chiens, animal qu'éveille
le moindre bruit nocturne. Mais ils ne purent échapper aux oies
sacrées de Junon, que, malgré la plus cruelle disette, on avait
épargnées; ce qui sauva Rome. Car, éveillé par leurs cris et par le
battement de leurs ailes, M. Manlius, qui trois ans auparavant avait
été consul, et qui s'était fort distingué dans la guerre, s'arme
aussitôt, et s'élance en appelant aux armes ses compagnons: et, tandis
qu'ils s'empressent au hasard, lui, du choc de son bouclier, renverse
un Gaulois qui déjà était parvenu tout en haut. La chute de celui-ci
entraîne ceux qui le suivaient de plus près; et pendant que les
autres, troublés et jetant leurs armes, se cramponnent avec les mains
aux rochers contre lesquels ils s'appuient, Manlius les égorge.
Bientôt, les Romains réunis accablent l'ennemi de traits et de pierres
qui écrasent et précipitent jusqu'en bas le détachement tout entier.
Le tumulte apaisé, le reste de la nuit fut donné au repos, autant du
moins que le permettait l'agitation des esprits, que le péril, bien
que passé, ne laissait pas d'émouvoir. Au point du jour, les soldats
furent appelés et réunis par le clairon autour des tribuns militaires;
et comme on devait à chacun le prix de sa conduite, bonne ou mauvaise,
Manlius le premier reçut les éloges et les récompenses que méritait sa
valeur; et cela non-seulement des tribuns, mais de tous les soldats
ensemble qui lui donnèrent chacun une demi-livre de farine et une
petite mesure de vin, qu'ils portèrent dans sa maison, située près du
Capitole. Ce présent paraît bien chétif, mais dans la détresse où l'on
se trouvait, c'était une très-grande preuve d'attachement, chacun
retranchant sur sa nourriture et refusant à son corps une subsistance
nécessaire, afin de rendre honneur à un homme. Ensuite on cita les
sentinelles peu vigilantes qui avaient laissé monter l'ennemi. Q.
Sulpicius, tribun des soldats, avait annoncé qu'il les punirait tous
suivant la coutume militaire; mais, sur les réclamations unanimes des
soldats, qui s'accordaient à rejeter la faute sur un seul, il fit
grâce aux autres; le vrai coupable fut, avec l'approbation générale,
précipité de la roche Tarpéienne. Dès ce moment, les deux partis
redoublèrent de vigilance; les Gaulois, parce qu'ils connaissaient
maintenant le secret des communications entre Véies et Rome; les
Romains, par le souvenir du danger de cette surprise nocturne.
Mais parmi tous les maux divers qui sont inséparables de la guerre et
d'un long siége, c'est la famine qui faisait le plus souffrir les deux
armées: les Gaulois étaient, de plus, en proie aux maladies
pestilentielles. Campés dans un fond entouré d'éminences, sur un
terrain brûlant que tant d'incendies avaient rempli d'exhalaisons
enflammées, et où le moindre souffle du vent soulevait non pas de la
poussière, mais de la cendre, l'excès de cette chaleur suffocante,
insupportable pour une nation accoutumée à un climat froid et humide,
les décimait comme ces épidémies qui ravagent les troupeaux. Ce fut au
point que, fatigués d'ensevelir les morts l'un après l'autre, ils
prirent le parti de les brûler pêle-mêle; et c'est de là que ce
quartier a pris le nom de _Quartier des Gaulois_. Ils firent ensuite
avec les Romains une trêve pendant laquelle les généraux permirent les
pourparlers entre les deux partis: et comme les Gaulois insistaient
souvent sur la disette, qui, disaient-ils, devait forcer les Romains à
se rendre, on prétend que pour leur ôter cette pensée, du pain fut
jeté de plusieurs endroits du Capitole dans leurs postes. Mais bientôt
il devint impossible de dissimuler et de supporter plus longtemps la
famine. Aussi tandis que le dictateur fait en personne des levées dans
Ardée, qu'il ordonne à L. Valérius, maître de la cavalerie, de partir
de Véies avec l'armée, et qu'il prend les mesures et fait les
préparatifs nécessaires pour attaquer l'ennemi sans désavantage, la
garnison du Capitole, qui, épuisée de gardes et de veilles, avait
triomphé de tous les maux de l'humanité, mais à qui la nature ne
permettait pas de vaincre la faim, regardait chaque jour au loin s'il
n'arrivait pas quelque secours amené par le dictateur. Enfin,
manquant d'espoir aussi bien que de vivres, les Romains, dont le corps
exténué fléchissait presque, quand ils se rendaient à leurs postes,
sous le poids de leurs armes, décidèrent qu'il fallait, à quelque
condition que ce fût, se rendre ou se racheter; et d'ailleurs les
Gaulois faisaient entendre assez clairement qu'il ne faudrait pas une
somme bien considérable pour les engager à lever le siége. Alors le
sénat s'assembla, et chargea les tribuns militaires de traiter. Une
entrevue eut lieu entre le tribun Q. Sulpicius et Brennus, chef des
Gaulois; ils convinrent des conditions, et mille livres d'or furent la
rançon de ce peuple qui devait bientôt commander au monde. A cette
transaction déjà si honteuse, s'ajouta une nouvelle humiliation: les
Gaulois ayant apporté de faux poids que le tribun refusait, le Gaulois
insolent mit encore son épée dans la balance, et fit entendre cette
parole si dure pour des Romains: «Malheur aux vaincus!»
Mais les dieux et les hommes ne permirent pas que les Romains
vécussent rachetés. En effet, par un heureux hasard, cet infâme marché
n'était pas entièrement consommé, et, à cause des discussions qui
avaient eu lieu, tout l'or n'était pas encore pesé, quand survient le
dictateur: il ordonne aux Romains d'emporter l'or, aux Gaulois de se
retirer. Comme ceux-ci résistaient en alléguant le traité, Camille
répond qu'un traité conclu depuis sa nomination à la dictature, sans
son autorisation, par un magistrat d'un rang inférieur, est nul, et
annonce aux Gaulois qu'ils aient à se préparer au combat. Il ordonne
aux siens de jeter en monceau tous les bagages et d'apprêter leurs
armes: c'est par le fer et non par l'or qu'ils doivent recouvrer la
patrie; ils ont devant les yeux leurs temples, leurs femmes, leurs
enfants, le sol de la patrie dévasté par la guerre, en un mot tout ce
qu'il est de leur devoir de défendre, de reconquérir et de venger. Il
range ensuite son armée, suivant la nature du terrain, sur
l'emplacement inégal de la ville à demi détruite; et de tous les
avantages que l'art militaire pouvait choisir et préparer, il n'en
oublie aucun pour ses troupes. Les Gaulois, dans le désordre d'une
surprise, prennent les armes et courent sur les Romains avec plus de
fureur que de prudence. Mais la fortune avait tourné, et désormais la
faveur des dieux et la sagesse humaine étaient pour Rome; aussi, dès
le premier choc, les Gaulois sont aussi promptement défaits
qu'eux-mêmes avaient vaincu sur les bords de l'Allia. Ensuite une
autre action plus régulière s'engage près de la huitième borne du
chemin de Gabies, où les Gaulois s'étaient ralliés, dans leur déroute,
et, sous la conduite et les auspices de Camille, sont encore vaincus.
Là le carnage n'épargna rien; le camp fut pris, et pas un seul homme
n'échappa pour porter la nouvelle de ce désastre. Le dictateur, après
avoir recouvré Rome sur l'ennemi, revint en triomphe dans la ville; et
au milieu des naïves saillies que les soldats improvisent, ils
l'appellent Romulus, et père de la patrie, et second fondateur de
Rome: titres aussi glorieux que mérités.
TITE-LIVE, _Histoire romaine_, liv. V, ch. 23 à 49. Trad. par
M. Nisard.
Tite-Live, historien latin, naquit à Padoue 59 ans av. J.-C, et
mourut en 19 ap. J.-C. Des 140 livres dont se composait son
Histoire romaine, il n'en reste plus que 35 et quelques fragments.
Historien peu critique, Tite-Live est surtout remarquable par son
style.
AMBASSADE DES GAULOIS A ALEXANDRE.
336 av. J.-C.
Ce fut, au rapport de Ptolémée fils de Lagus, pendant l'expédition
d'Alexandre contre les Triballes[30], que des Gaulois des environs de
la mer Adriatique vinrent trouver Alexandre, désirant faire avec lui
un traité d'amitié et d'hospitalité réciproque. Ce prince les reçut
avec bienveillance, les régala, et pendant qu'ils étaient à table, il
leur demanda quelle était la chose qu'ils craignaient le plus; il
présumait qu'ils allaient dire que c'était lui-même. Les Gaulois
répondirent: «Nous ne craignons que la chute du ciel; mais nous
faisons grand cas de l'amitié d'un homme tel que toi.»
STRABON, livre VII.
[30] Peuple de Thrace.
MÊME SUJET.
Pendant la guerre contre les Triballes, Alexandre reçut, sur les bords
du Danube, diverses ambassades, tant des nations libres qui habitent
le long du Danube, que de Syrmus, roi des Triballes, et des Gaulois
qui sont sur le golfe Adriatique, gens robustes et arrogants. Car
comme il leur demandait ce qu'ils craignaient le plus au monde,
s'imaginant que le bruit de son nom les aurait déjà étonnés, ils
répondirent qu'ils ne craignaient rien que la chute du ciel et des
astres. Peut-être que, le voyant occupé ailleurs, et leurs terres
éloignées et d'un abord difficile, ils prirent sujet de faire une si
hardie réponse. Le prince, après les avoir reçus en son alliance comme
les autres, et pris et donné la foi réciproquement, leur dit qu'ils
étaient des fanfarons et les renvoya.
APPIEN, _les Guerres d'Alexandre_, liv. I. Traduction de Perrot
d'Ablancourt.
CONQUÊTES DES GAULOIS DANS LA GERMANIE.
Il fut un temps où les Gaulois surpassaient les Germains en valeur,
portaient la guerre chez eux, envoyaient des colonies au delà du
Rhin, vu leur nombreuse population et l'insuffisance de leur
territoire. C'est ainsi que les terres les plus fertiles de la
Germanie, près de la forêt Hercynienne[31], furent envahies par les
Volkes-Tectosages[32], qui s'y fixèrent. Cette nation s'est jusqu'à ce
jour maintenue dans cet établissement et jouit d'une grande réputation
de justice et de courage; et encore aujourd'hui, ils vivent dans la
même pauvreté, le même dénûment, la même habitude de privations que
les Germains, dont ils ont aussi adopté le genre de vie et
l'habillement. Quant aux Gaulois, le voisinage de la province[33] et
l'usage des objets de commerce maritime leur ont procuré l'abondance
et les jouissances du luxe. Accoutumés peu à peu à se laisser
surpasser, et vaincus dans un grand nombre de combats, ils ne se
comparent même plus à ces Germains pour la valeur.
CÉSAR, _guerres des Gaules_, liv. VI, ch. 24.
[31] La forêt Noire, qui, malgré son étendue, n'est qu'une faible
partie de la forêt Hercynienne.
[32] Peuple du haut Languedoc.
[33] La Gaule Narbonaise (Provence et Languedoc).
LES GAULOIS EN ESPAGNE.--LES CELTIBÉRIENS.
On raconte que les Celtes et les Ibériens se firent longtemps la
guerre au sujet de leurs demeures, mais que s'étant enfin accordés,
ils habitèrent en commun le même pays; et s'alliant les uns aux autres
par des mariages, ils prirent le nom de Celtibériens, composé des deux
autres. L'alliance de deux peuples si belliqueux, et la bonté du sol
qu'ils cultivaient, contribuèrent beaucoup à rendre les Celtibériens
fameux; et ce n'a été qu'après plusieurs combats et au bout d'un
très-long temps qu'ils ont été vaincus par les Romains. On convient
non-seulement que leur cavalerie est excellente, mais encore que leur
infanterie est des plus fortes et des plus aguerries. Les Celtibériens
s'habillent tous d'un sayon noir et velu, dont la laine ressemble fort
au poil de chèvre. Quelques-uns portent de légers boucliers à la
gauloise, et les autres des boucliers creux et arrondis comme les
nôtres. Ils ont tous des espèces de bottes faites de poil, et des
casques de fer ornés de panaches rouges. Leurs épées sont tranchantes
des deux côtés, et d'une trempe admirable. Ils se servent encore dans
la mêlée de poignards qui n'ont qu'un pied de long. La manière dont
ils travaillent leurs armes est toute particulière. Ils enfouissent
sous terre des lames de fer, et ils les y laissent jusqu'à ce que, la
rouille ayant rongé les plus faibles parties de ce métal, il n'en
reste que les plus dures et les plus fermes. C'est de ce fer ainsi
épuré qu'ils fabriquent leurs excellentes épées et tous leurs autres
instruments de guerre. Ces armes sont si fortes qu'elles entament tout
ce qu'elles rencontrent, et qu'il n'est ni bouclier, ni casque, ni à
plus forte raison aucun os du corps humain qui puisse résister 5 à
leur tranchant. Dès que la cavalerie des Celtibériens a rompu
l'ennemi, elle met pied à terre, et devenue infanterie, elle fait des
prodiges de valeur.
Ils observent une coutume étrange. Quoiqu'ils soient très-propres dans
leurs festins, ils ne laissent pas d'être en ceci d'une malpropreté
extrême; ils se lavent tout le corps d'urine et s'en frottent même les
dents, estimant que ce liquide ne contribue pas peu à la netteté du
corps. Par rapport aux mœurs, ils sont très-cruels à l'égard des
malfaiteurs et de leurs ennemis; mais ils sont pleins d'humanité pour
leurs hôtes. Ils accordent non-seulement avec plaisir l'hospitalité
aux étrangers qui voyagent dans leur pays, mais ils désirent qu'ils
viennent chez eux: ils se battent à qui les aura, et ils regardent
ceux à qui ils demeurent comme des gens favorisés des dieux. Ils se
nourrissent de différentes sortes de viandes succulentes, et leur
boisson est du miel détrempé dans du vin, car leur pays fournit du
miel en abondance; mais le vin leur est apporté d'ailleurs par des
marchands étrangers.
DIODORE DE SICILE, liv. V.
INVASION DES GAULOIS EN MACÉDOINE ET EN GRÈCE.
280 et 279 av. J.-C.
Les Gaulois, dont la population était si nombreuse que leur territoire
ne pouvait plus les nourrir, avaient envoyé trois cent mille d'entre
eux chercher des habitations nouvelles dans des contrées étrangères.
Les uns s'arrêtèrent en Italie, prirent Rome et l'incendièrent;
d'autres, guidés par le vol des oiseaux (car de tous les peuples les
Gaulois sont les plus instruits dans la science augurale), pénétrèrent
en Illyrie, et, après avoir fait un carnage effroyable des Barbares,
ils s'établirent dans la Pannonie. Ce peuple féroce, audacieux et
guerrier, depuis Hercule, qui dut à cet exploit l'admiration des
hommes et leur foi dans son immortalité, franchit le premier les Alpes
indomptées, et ces sommets que le froid rendait inaccessibles.
Vainqueur des Pannoniens, il fut pendant de longues années en guerre
avec les nations voisines, et, encouragé par ses succès, il se
partagea en deux corps, dont l'un envahit la Grèce, et l'autre la
Macédoine, massacrant toutes les populations. Le nom de ces peuples
était si redouté qu'on vit venir des rois qui n'en étaient pas
attaqués, acheter d'eux la paix à prix d'or. Le seul Ptolémée[34], roi
de Macédoine, apprit sans effroi leur arrivée. Agité par les furies
vengeresses de ses parricides, il marche contre eux avec une poignée
de gens en désordre, comme s'il eût été aussi facile de combattre que
d'assassiner. Il dédaigne un secours de vingt mille hommes que les
Dardaniens lui font offrir, et, joignant l'insulte au mépris, il
répond à leurs envoyés «que c'en serait fait de la Macédoine, si,
après avoir soumis seule tout l'Orient, elle avait besoin de
Dardaniens pour défendre ses frontières; que ses soldats sont les fils
de ceux qui, sous Alexandre, ont vaincu l'univers.» Cette réponse fit
dire au roi dardanien «que, par la témérité d'un jeune homme
inexpérimenté c'en serait fait bientôt de l'illustre empire de
Macédoine.»
[34] Ptolémée Céraunus.