Bientôt, suivant les traces de ces premiers Gaulois, une troupe de

Cénomans, sous la conduite d'Elitovius, passe les Alpes par le même

défilé, avec l'aide de Bellovèse, et vient s'établir aux lieux alors

occupés par les Libuens, et où sont maintenant les villes de Brescia

et de Vérone. Après eux, les Salluves se répandent le long du Tésin,

près de l'antique peuplade des Ligures Lèves. Ensuite, par les Alpes

Pennines, arrivent les Boïens et les Lingons, qui, trouvant tout le

pays occupé entre le Pô et les Alpes, traversent le Pô sur des

radeaux, et chassent de leur territoire les Étrusques et les Ombres:

toutefois, ils ne passèrent point l'Apennin. Enfin, les Sénons, qui

vinrent en dernier, prirent possession de la contrée qui est située

entre le fleuve Utens et l'Esis. Je trouve dans l'histoire que ce fut

cette nation qui vint à Clusium et ensuite à Rome; mais on ignore si

elle vint seule ou soutenue par tous les peuples de la Gaule

cisalpine. Tout, dans cette nouvelle guerre, épouvanta les Clusiens;

et la multitude de ces hommes, et leur stature gigantesque, et la

forme de leurs armes, et ce qu'ils avaient ouï dire de leurs

nombreuses victoires, en deçà et au delà du Pô, sur les légions

étrusques: aussi, quoiqu'ils n'eussent d'autre titre d'alliance et

d'amitié auprès de la république que leur refus de défendre contre les

Romains les Véiens, leurs frères, ils envoyèrent des députés à Rome

pour demander du secours au sénat. Ce secours ne leur fut point

accordé; mais trois députés, tous trois fils de M. Fabius Ambustus,

furent chargés d'aller, au nom du sénat et du peuple romain, inviter

les Gaulois à ne pas attaquer une nation dont ils n'avaient reçu

aucune injure, et d'ailleurs alliée du peuple romain et son amie. Les

Romains, au besoin, les protégeront aussi de leurs armes; mais ils

trouvent sage de n'avoir recours à ce moyen que le plus tard possible;

et pour faire connaissance avec les Gaulois, nouveau peuple, mieux

vaut la paix que la guerre.

Cette mission était toute pacifique; mais elle fut confiée à des

députés d'un caractère farouche, et qui étaient plus gaulois que

romains. Lorsqu'ils eurent exposé leur message au conseil des Gaulois,

on leur fit cette réponse: «Bien qu'on entende pour la première fois

parler des Romains, on les estime vaillants hommes, puisque les

Clusiens, dans des circonstances critiques, ont imploré leur appui;

et, puisque ayant à protéger contre eux leurs alliés, ils ont mieux

aimé avoir recours à une députation qu'à la voie des armes, on ne

repoussera point la paix qu'ils proposent, si aux Gaulois, qui

manquent de terres, les Clusiens, qui en possèdent plus qu'ils n'en

peuvent cultiver, cèdent une partie de leur territoire; autrement, la

paix ne sera pas accordée. C'est en présence des Romains qu'ils

veulent qu'on leur réponde: et s'ils n'obtiennent qu'un refus, c'est

en présence des mêmes Romains qu'ils combattront, afin que ceux-ci

puissent annoncer chez eux combien les Gaulois surpassent en bravoure

les autres hommes.» Les Romains leur ayant alors demandé de quel droit

ils venaient exiger le territoire d'un autre peuple et le menacer de

la guerre, et ce qu'ils avaient affaire, eux Gaulois, en Étrurie; et

les Gaulois ayant répondu fièrement qu'ils portaient leur droit dans

leurs armes, et que tout appartenait aux hommes de courage, les

esprits s'échauffent, on court aux armes et la lutte s'engage. Alors

les destins contraires l'emportent sur Rome: les députés, au mépris du

droit des gens, prennent les armes, et ce combat de trois des plus

vaillants et des plus nobles enfants de Rome, à la tête des enseignes

étrusques, ne put demeurer secret: ils furent trahis par l'éclat de

leur bravoure étrangère. Bien plus, Q. Fabius, qui courait à cheval en

avant de l'armée, alla contre un chef des Gaulois qui se jetait avec

furie sur les enseignes étrusques, lui perça le flanc de sa lance et

le tua: pendant qu'il le dépouillait, il fut reconnu par les Gaulois,

et signalé sur toute la ligne comme étant l'envoyé de Rome. On dépose

alors tout ressentiment contre les Clusiens, et l'on sonne la retraite

en menaçant les Romains. Plusieurs même émirent l'avis de marcher

droit sur Rome; mais les vieillards obtinrent qu'on enverrait d'abord

des députés porter plainte de cet outrage et demander qu'en expiation

de cette atteinte au droit des gens, on leur livrât les Fabius. Les

députés Gaulois étant arrivés, exposèrent leur message: mais, bien que

le sénat désapprouvât la conduite des Fabius et trouvât juste la

demande des Barbares, il n'osait point prononcer contre les coupables

un arrêt mérité, empêché qu'il était par la faveur attachée à des

hommes aussi considérables. Ainsi, pour n'avoir pas à répondre des

malheurs que pourrait entraîner une guerre avec les Gaulois, il

renvoya au peuple la connaissance de leur réclamation. Là, le crédit

et les largesses eurent tant d'influence, que ceux dont on poursuivait

le châtiment furent créés tribuns militaires, avec puissance de

consuls pour l'année suivante. Cela fait, les Gaulois, justement

indignés d'une pareille insulte, retournèrent au camp, en prononçant

tout haut des menaces de guerre. Avec les trois Fabius, on créa

tribuns des soldats Q. Sulpicius Longus, Q. Servilius pour la

quatrième fois, Ser. Cornélius Maluginensis.

En présence de l'immense péril qui la menaçait (tant la fortune

aveugle les esprits, quand elle veut rendre ses coups irrésistibles!)

cette cité, qui, ayant affaire aux Fidénates, aux Véiens et aux autres

peuples voisins, avait eu recours aux mesures extrêmes et tant de fois

nommé un dictateur, aujourd'hui, attaquée par un ennemi étranger et

inconnu, qui lui apportait la guerre des rives de l'Océan et des

dernières limites du monde, elle ne recourut ni à un commandement ni à

des moyens de défense extraordinaires. Les tribuns, dont la témérité

avait amené cette guerre, dirigeaient les préparatifs; et, affectant

de mépriser l'ennemi, ils n'apportaient à la levée des troupes ni plus

de soin ni plus de surveillance que s'il se fût agi d'une guerre

ordinaire. Cependant les Gaulois avaient appris que l'on s'était

complu à conserver des honneurs aux violateurs des droits de

l'humanité, et qu'on s'était joué de leur députation; bouillant de

colère, et d'un naturel impuissant à la contenir, ils arrachent leurs

enseignes, et s'avancent d'une marche rapide sur le chemin de Rome.

Comme, au bruit de leur passage, les villes épouvantées couraient aux

armes, et que les habitants des campagnes prenaient la fuite, les

Gaulois annonçaient partout à grands cris qu'ils allaient sur Rome;

et, dans tous les endroits qu'ils traversaient, cette confuse

multitude d'hommes et de chevaux occupait au loin un espace immense.

La renommée qui marchait devant eux, les courriers de Clusium et de

plusieurs autres villes avaient porté l'effroi dans Rome; leur venue

impétueuse augmenta encore la terreur. L'armée partit au-devant d'eux

à la hâte et en désordre; et, à peine à onze milles de Rome, les

rencontra à l'endroit où le fleuve Allia, roulant du haut des monts

Crustumins, creuse son lit, et va, un peu au-dessous du chemin, se

jeter dans le Tibre. Partout, en face et autour des Romains, le pays

était couvert d'ennemis; et cette nation, qui se plaît par goût au

tumulte, faisait au loin retentir l'horrible harmonie de ses chants

sauvages et de ses bizarres clameurs.

Là, les tribuns militaires, sans avoir d'avance choisi l'emplacement

de leur camp, sans avoir élevé un retranchement qui pût leur offrir

une retraite, et ne se souvenant pas plus des dieux que des hommes,

rangent l'armée en bataille, sans prendre les auspices et sans immoler

de victimes. Afin de ne pas être enveloppés par l'ennemi, ils étendent

leurs ailes; mais ils ne purent égaler le front des Gaulois, et leur

centre affaibli ne forma plus qu'une ligne sans consistance. Sur leur

droite était une éminence où ils jugèrent à propos de placer leur

réserve, et si par ce point commença la terreur et la déroute, là

aussi se trouva le salut des fuyards. En effet, Brennus, qui

commandait les Gaulois, craignant surtout un piége de la part d'un

ennemi si inférieur en nombre, et persuadé que leur intention, en

s'emparant de cette hauteur, était d'attendre que les Gaulois en

fussent venus aux mains avec le front des légions pour lancer la

réserve sur leur flanc et sur leur dos, marcha droit à ce poste; il ne

doutait pas que, s'il parvenait à s'en emparer, l'immense supériorité

du nombre ne lui donnât une victoire facile; et ainsi la science

militaire aussi bien que la fortune se trouva du côté des Barbares.

Dans l'armée opposée, il n'y avait rien de romain, ni chez les

généraux ni chez les soldats; les esprits n'étaient préoccupés que de

leur crainte et de la fuite; et, dans leur égarement, la plupart se

sauvèrent à Véies, ville ennemie dont ils étaient séparés par le

Tibre, au lieu de suivre la route qui les aurait menés droit à Rome

vers leurs femmes et leurs enfants. La réserve fut un moment défendue

par l'avantage du poste; mais dans le reste de l'armée, à peine les

plus rapprochés eurent-ils entendu sur leurs flancs, et les plus

éloignés derrière eux, le cri de guerre des Gaulois, que, presque

avant de voir cet ennemi qu'ils ne connaissaient pas encore, avant de

tenter la moindre résistance, avant même d'avoir répondu au cri de

guerre, intacts et sans blessures, ils prirent la fuite. On n'en vit

point périr en combattant; l'arrière-garde éprouva quelque perte,

empêchée qu'elle fut dans sa fuite par les autres corps qui se

sauvaient sans ordre. Sur la rive du Tibre, où l'aile gauche s'était

enfuie tout entière, après avoir jeté ses armes, il en fut fait un

grand carnage; et une foule de soldats qui ne savaient pas nager, ou à

qui le poids de leur cuirasse et de leurs vêtements en ôtait la force,

furent engloutis dans le fleuve. Le plus grand nombre cependant purent

sains et saufs gagner Véies, d'où ils n'envoyèrent à Rome ni le

moindre renfort pour la garder, ni même un courrier pour annoncer leur

défaite. L'aile droite placée loin du fleuve et presque au pied de la

montagne, se retira vers Rome, et sans se donner le temps d'en fermer

les portes se réfugia dans la citadelle.

Les Gaulois, de leur côté, étaient comme stupéfaits d'une victoire si

prodigieuse et si soudaine; eux-mêmes ils restèrent d'abord immobiles

de peur, sachant à peine ce qui venait d'arriver; puis ils craignirent

qu'il n'y eût là quelque piége; enfin ils se mirent à dépouiller les

morts, et, suivant leur coutume, entassèrent les armes en monceaux.

Après quoi, n'apercevant nulle part rien d'hostile, ils se mettent en

marche et arrivent à Rome un peu avant le coucher du soleil. La

cavalerie qui marchait en avant leur apprit que les portes n'étaient

point fermées; qu'il n'y avait point de postes pour les couvrir, point

de soldats sur les murailles. Ce nouveau prodige, si semblable au

premier, les arrêta encore; la crainte de la nuit et l'ignorance des

lieux les décidèrent à camper entre la ville et l'Anio, après avoir

envoyé au tour des remparts et vers les autres portes des éclaireurs

qui devaient tâcher de découvrir quelle était dans cette situation

désespérée l'intention des ennemis. La plus grande partie de l'armée

romaine avait gagné Véies; mais à Rome on ne croyait échappés de la

bataille que ceux qui étaient venus se réfugier dans la ville, et les

citoyens désolés, pleurant les vivants aussi bien que les morts,

remplirent presque toute la ville de cris lamentables. Les douleurs

privées se turent devant la terreur générale, quand on annonça

l'arrivée de l'ennemi; et bientôt l'on entendit les hurlements, les

chants discordants des Barbares qui erraient par troupes autour des

remparts. Pendant tout le temps qui s'écoula depuis lors, les esprits

demeurèrent en suspens; d'abord, à leur arrivée, on craignit de les

voir d'un moment à l'autre se précipiter sur la ville, car si tel

n'eût pas été leur dessein, ils se seraient arrêtés sur les bords de

l'Allia; puis, au coucher du soleil, comme il ne restait que peu de

jour, on pensa que l'attaque aurait lieu avant la nuit; et ensuite,

que le projet était remis à la nuit même pour répandre plus de

terreur. Enfin, à l'approche du jour, tous les cœurs étaient glacés

d'effroi; et cette crainte sans intervalle fut suivie de l'affreuse

réalité, quand les enseignes menaçantes des Barbares se présentèrent

aux portes. Cependant il s'en fallut de beaucoup que cette nuit et le

jour suivant Rome se montrât la même que sur l'Allia, où ses troupes

avaient fui si lâchement. En effet, comme on ne pouvait pas se flatter

avec un si petit nombre de soldats de défendre la ville, on prit le

parti de faire monter dans la citadelle et au Capitole, outre les

femmes et les enfants, la jeunesse en état de porter les armes et

l'élite du sénat; et, après y avoir réuni tout ce qu'on pourrait

amasser d'armes et de vivres, de défendre, dans ce poste fortifié, les

dieux, les hommes et le nom romain. Le flamine et les prêtresses de

Vesta emportèrent loin du meurtre, loin de l'incendie, les objets du

culte public, qu'on ne devait point abandonner tant qu'il resterait un

Romain pour en accomplir les rites. Si la citadelle, si le Capitole,

séjour des dieux, si le sénat, cette tête des conseils de la

république, si la jeunesse en état de porter les armes, venaient à

échapper à cette catastrophe imminente, on pourrait se consoler de la

perte des vieillards qu'on laissait dans la ville, abandonnés à la

mort. Et pour que la multitude se soumît avec moins de regret, les

vieux triomphateurs, les vieux consulaires déclarèrent leur intention

de mourir avec les autres, ne voulant point que leurs corps,

incapables de porter les armes et de servir la patrie, aggravassent le

dénûment de ses défenseurs.

Ainsi se consolaient entre eux les vieillards destinés à la mort.

Ensuite ils adressent des encouragements à la jeunesse, qu'ils

accompagnent jusqu'au Capitole et à la citadelle, en recommandant à

son courage et à sa vigueur la fortune, quelle qu'elle dût être, d'une

cité victorieuse pendant trois cent soixante ans dans toutes ses

guerres. Mais au moment où ces jeunes gens, qui emportaient avec eux

tout l'espoir et toutes les ressources de Rome, se séparèrent de ceux

qui avaient résolu de ne point survivre à sa ruine, la douleur de

cette séparation, déjà par elle-même si triste, fut encore accrue par

les pleurs et l'anxiété des femmes, qui, courant incertaines tantôt

vers les uns, tantôt vers les autres, demandaient à leurs maris et à

leurs fils à quel destin ils les abandonnaient: ce fut le dernier

trait à ce tableau des misères humaines. Cependant une grande partie

d'entre elles suivirent dans la citadelle ceux qui leur étaient chers,

sans que personne les empêchât ou les rappelât; car cette précaution,

qui aurait eu pour les assiégés l'avantage de diminuer le nombre des

bouches inutiles, semblait trop inhumaine. Le reste de la multitude,

composé surtout de plébéiens, qu'une colline si étroite ne pouvait

contenir, et qu'il était impossible de nourrir avec d'aussi faibles

provisions, sortant en masse de la ville, gagna le Janicule; de là,

les uns se répandirent dans les campagnes, les autres se sauvèrent

vers les villes voisines, sans chef, sans accord, ne suivant chacun

que son espérance et sa pensée personnelle, alors qu'il n'y avait plus

ni pensée, ni espérance commune. Cependant le flamine de Quirinus et

les vierges de Vesta, oubliant tout intérêt privé, ne pouvant emporter

tous les objets du culte public, examinaient ceux qu'elles

emporteraient, ceux qu'elles laisseraient, et à quel endroit elles en

confieraient le dépôt: le mieux leur paraît de les enfermer dans de

petits tonneaux qu'elles enfouissent dans une chapelle voisine de la

demeure du flamine de Quirinus, lieu où même aujourd'hui on ne peut

cracher sans profanation: pour le reste, elles se partagent le

fardeau, et prennent la route qui, par le pont de bois, conduit au

Janicule. Comme elles en gravissaient la pente, elles furent aperçues

par L. Albinius, plébéien, qui sortait de Rome avec la foule des

bouches inutiles, conduisant sur un chariot sa femme et ses enfants.

Cet homme, faisant même alors la différence des choses divines et des

choses humaines, trouva irréligieux que les pontifes de Rome

portassent à pied les objets du culte public, tandis qu'on le voyait

lui et les siens dans un chariot. Il fit descendre sa femme et ses

enfants, monter à leur place les vierges et les choses saintes; et les

conduisit jusqu'à Céré, où elles avaient dessein de se rendre.

Cependant à Rome, toutes les précautions une fois prises, autant que

possible, pour la défense de la citadelle, les vieillards, rentrés

dans leurs maisons, attendaient, résignés à la mort, l'arrivée de

l'ennemi; et ceux qui avaient rempli des magistratures curules,

voulant mourir dans les insignes de leur fortune passée, de leurs

honneurs et de leur courage, revêtirent la robe solennelle que

portaient les chefs des cérémonies religieuses ou les triomphateurs,

et se placèrent au milieu de leurs maisons, sur leurs siéges d'ivoire.

Quelques-uns même rapportent que, par une formule que leur dicta le

grand pontife M. Fabius, ils se dévouèrent pour la patrie et pour les

Romains, enfants de Quirinus. Pour les Gaulois, comme l'intervalle

d'une nuit avait calmé chez eux l'irritation du combat, que nulle part

on ne leur avait disputé la victoire, et qu'alors ils ne prenaient

point Rome d'assaut et par force, ils y entrèrent le lendemain sans

colère, sans emportement, par la porte Colline, laissée ouverte, et

arrivèrent au Forum, promenant leurs regards sur les temples des dieux

et la citadelle qui, seule, présentait quelque appareil de guerre.

Puis ayant laissé près de la forteresse un détachement peu nombreux

pour veiller à ce qu'on ne fît point de sortie pendant leur

dispersion, ils se répandent pour piller dans les rues où ils ne

rencontrent personne: les uns se précipitent en foule dans les

premières maisons, les autres courent vers les plus éloignées, les

croyant encore intactes et remplies de butin. Mais bientôt, effrayés

de cette solitude, craignant que l'ennemi ne leur tendît quelque piége

pendant qu'ils erraient çà et là, ils revenaient par troupes au Forum

et dans les lieux environnants. Là, trouvant les maisons des plébéiens

fermées avec soin, et les cours intérieures des maisons patriciennes

tout ouvertes, ils hésitaient encore plus à mettre le pied dans

celles-ci qu'à entrer de force dans les autres. Ils éprouvaient une

sorte de respect religieux à l'aspect de ces nobles vieillards qui,

assis sous le vestibule de leur maison, semblaient, à leur costume et

à leur attitude, où il y avoit je ne sais quoi d'auguste qu'on ne

trouve point chez les hommes, ainsi que par la gravité empreinte sur

leur front et dans tous leurs traits, représenter la majesté des

dieux. Les Barbares demeuraient debout à les contempler comme des

statues; mais l'un d'eux s'étant, dit-on, avisé de passer doucement la

main sur la barbe de M. Papirius, qui, suivant l'usage du temps, la

portait fort longue, celui-ci frappa de son bâton d'ivoire la tête du

Gaulois, dont il excita le courroux: ce fut par lui que commença le

carnage, et presque aussitôt tous les autres furent égorgés sur leurs

chaises curules. Les sénateurs massacrés, on n'épargna plus rien de ce

qui respirait; on pilla les maisons, et, après les avoir dévastées, on

les incendia.

Au reste, soit que tous n'eussent point le désir de détruire la ville,

soit que les chefs gaulois n'eussent voulu incendier quelques maisons

que pour effrayer les esprits, dans l'espoir que l'attachement des

assiégés pour leurs demeures les amènerait à se rendre, soit enfin

qu'en ne brûlant pas la ville entière ils voulussent se faire, de ce

qu'ils auraient laissé debout, un moyen de fléchir l'ennemi, le feu ne

marcha le premier jour ni sur une aussi grande étendue, ni avec autant

de rapidité qu'il est d'usage dans une ville conquise. Pour les

Romains, voyant de la citadelle l'ennemi remplir la ville et courir çà

et là par toutes les rues; témoins à chaque instant, d'un côté ou d'un

autre, d'un nouveau désastre, ils ne pouvaient plus ni maîtriser leurs

âmes, ni suffire aux diverses impressions que la vue et l'ouïe leur

apportaient. Partout où les cris de l'ennemi, les lamentations des

femmes et des enfants, le bruit de la flamme et le fracas des toits

croulants, appelaient leur attention, effrayés de toutes ces scènes de

deuil, ils tournaient de ce côté leur esprit, leur visage et leurs

yeux, comme si la fortune les eût placés là pour assister au spectacle

de la chute de leur patrie, en ne leur laissant rien que leur corps à

défendre. Ils étaient plus à plaindre que ne le furent jamais d'autres

assiégés, car investis hors de leur ville, ils voyaient tout ce qu'ils

possédaient au pouvoir de l'ennemi. La nuit ne fut pas plus calme que

l'affreuse journée qu'elle suivait; ensuite le jour succéda à cette

nuit agitée, et il ne se passa pas un moment où ils n'eussent à

contempler quelque nouveau désastre. Cependant, malgré les maux dont

ils étaient accablés et écrasés, leurs âmes ne plièrent point; et

quand la flamme eut tout détruit, tout nivelé, ils songèrent encore à

défendre bravement cette pauvre et faible colline qu'ils occupaient,

dernier rempart de leur liberté; puis, s'habituant à des maux qui

renaissaient chaque jour, ils finirent par en perdre le sentiment, et

par concentrer leurs regards sur ces armes, leur dernière espérance,

sur ce fer qu'ils avaient dans leurs mains.

Les Gaulois, après avoir, pendant plusieurs jours, fait une folle

guerre contre les maisons de la ville, voyant debout encore, au milieu

de l'incendie et des ruines de la cité conquise, des ennemis en armes

que tant de désastres n'avaient pas effrayés, et qu'on ne pourrait

réduire que par la force, résolurent de tenter une dernière épreuve et

d'attaquer la citadelle. Au point du jour, à un signal donné, toute

cette multitude se rassemble au Forum, où elle se range en bataille;

puis, poussant un cri et formant la tortue, ils montent vers la

citadelle. Les Romains se préparent avec ordre et prudence à les

recevoir; ils placent des renforts à tous les points accessibles,

opposent leur plus vaillante jeunesse partout où les enseignes

s'avancent, et laissent monter l'ennemi, persuadés que plus il aura

gravi de ces roches ardues, plus il sera facile de l'en faire

descendre. Ils s'arrêtent vers le milieu de la colline, et, de cette

hauteur, dont la pente les portait d'elle-même sur l'ennemi,

s'élançant avec impétuosité, ils tuent et renversent les Gaulois, de

telle sorte que jamais depuis, ni ensemble, ni séparément, ils ne

tentèrent une attaque de ce genre. Renonçant donc à tout espoir

d'emporter la place par la force des armes, ils se disposent à en

faire le siége: mais, dans leur imprévoyance, ils venaient de brûler

avec la ville tout le blé qui se trouvait à Rome, et pendant ce temps,

tous les grains des campagnes avaient été recueillis et transportés à

Véies. En conséquence, l'armée se partage; une partie s'éloigne et va

butiner chez les nations voisines; l'autre demeure pour assiéger la

citadelle, et les fourrageurs de la campagne sont tenus de fournir à

sa subsistance. La fortune elle-même conduisit à Ardée, pour leur

faire éprouver la valeur romaine, ceux des Gaulois qui partirent de

Rome. Ardée était le lieu d'exil de Camille. Tandis que, plus affligé

des maux de sa patrie que de son propre sort, il usait là ses jours à

accuser les dieux et les hommes, s'indignant et s'étonnant de ne plus

retrouver ces soldats intrépides qui, avec lui, avaient pris Véies et

Faléries et qui, toujours, dans les autres guerres, s'étaient fait

distinguer encore plus par leur courage que par leur bonheur, tout à

coup il apprend qu'une armée gauloise s'avance, et qu'effrayés de son

approche, les Ardéates tiennent conseil. Comme entraîné par une

inspiration divine, lui qui jusqu'alors s'était abstenu de paraître

dans toutes les réunions de ce genre, il accourut au milieu de leur

assemblée.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 1/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 4 / 35 段