Cénomans, sous la conduite d'Elitovius, passe les Alpes par le même
défilé, avec l'aide de Bellovèse, et vient s'établir aux lieux alors
occupés par les Libuens, et où sont maintenant les villes de Brescia
et de Vérone. Après eux, les Salluves se répandent le long du Tésin,
près de l'antique peuplade des Ligures Lèves. Ensuite, par les Alpes
Pennines, arrivent les Boïens et les Lingons, qui, trouvant tout le
pays occupé entre le Pô et les Alpes, traversent le Pô sur des
radeaux, et chassent de leur territoire les Étrusques et les Ombres:
toutefois, ils ne passèrent point l'Apennin. Enfin, les Sénons, qui
vinrent en dernier, prirent possession de la contrée qui est située
entre le fleuve Utens et l'Esis. Je trouve dans l'histoire que ce fut
cette nation qui vint à Clusium et ensuite à Rome; mais on ignore si
elle vint seule ou soutenue par tous les peuples de la Gaule
cisalpine. Tout, dans cette nouvelle guerre, épouvanta les Clusiens;
et la multitude de ces hommes, et leur stature gigantesque, et la
forme de leurs armes, et ce qu'ils avaient ouï dire de leurs
nombreuses victoires, en deçà et au delà du Pô, sur les légions
étrusques: aussi, quoiqu'ils n'eussent d'autre titre d'alliance et
d'amitié auprès de la république que leur refus de défendre contre les
Romains les Véiens, leurs frères, ils envoyèrent des députés à Rome
pour demander du secours au sénat. Ce secours ne leur fut point
accordé; mais trois députés, tous trois fils de M. Fabius Ambustus,
furent chargés d'aller, au nom du sénat et du peuple romain, inviter
les Gaulois à ne pas attaquer une nation dont ils n'avaient reçu
aucune injure, et d'ailleurs alliée du peuple romain et son amie. Les
Romains, au besoin, les protégeront aussi de leurs armes; mais ils
trouvent sage de n'avoir recours à ce moyen que le plus tard possible;
et pour faire connaissance avec les Gaulois, nouveau peuple, mieux
vaut la paix que la guerre.
Cette mission était toute pacifique; mais elle fut confiée à des
députés d'un caractère farouche, et qui étaient plus gaulois que
romains. Lorsqu'ils eurent exposé leur message au conseil des Gaulois,
on leur fit cette réponse: «Bien qu'on entende pour la première fois
parler des Romains, on les estime vaillants hommes, puisque les
Clusiens, dans des circonstances critiques, ont imploré leur appui;
et, puisque ayant à protéger contre eux leurs alliés, ils ont mieux
aimé avoir recours à une députation qu'à la voie des armes, on ne
repoussera point la paix qu'ils proposent, si aux Gaulois, qui
manquent de terres, les Clusiens, qui en possèdent plus qu'ils n'en
peuvent cultiver, cèdent une partie de leur territoire; autrement, la
paix ne sera pas accordée. C'est en présence des Romains qu'ils
veulent qu'on leur réponde: et s'ils n'obtiennent qu'un refus, c'est
en présence des mêmes Romains qu'ils combattront, afin que ceux-ci
puissent annoncer chez eux combien les Gaulois surpassent en bravoure
les autres hommes.» Les Romains leur ayant alors demandé de quel droit
ils venaient exiger le territoire d'un autre peuple et le menacer de
la guerre, et ce qu'ils avaient affaire, eux Gaulois, en Étrurie; et
les Gaulois ayant répondu fièrement qu'ils portaient leur droit dans
leurs armes, et que tout appartenait aux hommes de courage, les
esprits s'échauffent, on court aux armes et la lutte s'engage. Alors
les destins contraires l'emportent sur Rome: les députés, au mépris du
droit des gens, prennent les armes, et ce combat de trois des plus
vaillants et des plus nobles enfants de Rome, à la tête des enseignes
étrusques, ne put demeurer secret: ils furent trahis par l'éclat de
leur bravoure étrangère. Bien plus, Q. Fabius, qui courait à cheval en
avant de l'armée, alla contre un chef des Gaulois qui se jetait avec
furie sur les enseignes étrusques, lui perça le flanc de sa lance et
le tua: pendant qu'il le dépouillait, il fut reconnu par les Gaulois,
et signalé sur toute la ligne comme étant l'envoyé de Rome. On dépose
alors tout ressentiment contre les Clusiens, et l'on sonne la retraite
en menaçant les Romains. Plusieurs même émirent l'avis de marcher
droit sur Rome; mais les vieillards obtinrent qu'on enverrait d'abord
des députés porter plainte de cet outrage et demander qu'en expiation
de cette atteinte au droit des gens, on leur livrât les Fabius. Les
députés Gaulois étant arrivés, exposèrent leur message: mais, bien que
le sénat désapprouvât la conduite des Fabius et trouvât juste la
demande des Barbares, il n'osait point prononcer contre les coupables
un arrêt mérité, empêché qu'il était par la faveur attachée à des
hommes aussi considérables. Ainsi, pour n'avoir pas à répondre des
malheurs que pourrait entraîner une guerre avec les Gaulois, il
renvoya au peuple la connaissance de leur réclamation. Là, le crédit
et les largesses eurent tant d'influence, que ceux dont on poursuivait
le châtiment furent créés tribuns militaires, avec puissance de
consuls pour l'année suivante. Cela fait, les Gaulois, justement
indignés d'une pareille insulte, retournèrent au camp, en prononçant
tout haut des menaces de guerre. Avec les trois Fabius, on créa
tribuns des soldats Q. Sulpicius Longus, Q. Servilius pour la
quatrième fois, Ser. Cornélius Maluginensis.
En présence de l'immense péril qui la menaçait (tant la fortune
aveugle les esprits, quand elle veut rendre ses coups irrésistibles!)
cette cité, qui, ayant affaire aux Fidénates, aux Véiens et aux autres
peuples voisins, avait eu recours aux mesures extrêmes et tant de fois
nommé un dictateur, aujourd'hui, attaquée par un ennemi étranger et
inconnu, qui lui apportait la guerre des rives de l'Océan et des
dernières limites du monde, elle ne recourut ni à un commandement ni à
des moyens de défense extraordinaires. Les tribuns, dont la témérité
avait amené cette guerre, dirigeaient les préparatifs; et, affectant
de mépriser l'ennemi, ils n'apportaient à la levée des troupes ni plus
de soin ni plus de surveillance que s'il se fût agi d'une guerre
ordinaire. Cependant les Gaulois avaient appris que l'on s'était
complu à conserver des honneurs aux violateurs des droits de
l'humanité, et qu'on s'était joué de leur députation; bouillant de
colère, et d'un naturel impuissant à la contenir, ils arrachent leurs
enseignes, et s'avancent d'une marche rapide sur le chemin de Rome.
Comme, au bruit de leur passage, les villes épouvantées couraient aux
armes, et que les habitants des campagnes prenaient la fuite, les
Gaulois annonçaient partout à grands cris qu'ils allaient sur Rome;
et, dans tous les endroits qu'ils traversaient, cette confuse
multitude d'hommes et de chevaux occupait au loin un espace immense.
La renommée qui marchait devant eux, les courriers de Clusium et de
plusieurs autres villes avaient porté l'effroi dans Rome; leur venue
impétueuse augmenta encore la terreur. L'armée partit au-devant d'eux
à la hâte et en désordre; et, à peine à onze milles de Rome, les
rencontra à l'endroit où le fleuve Allia, roulant du haut des monts
Crustumins, creuse son lit, et va, un peu au-dessous du chemin, se
jeter dans le Tibre. Partout, en face et autour des Romains, le pays
était couvert d'ennemis; et cette nation, qui se plaît par goût au
tumulte, faisait au loin retentir l'horrible harmonie de ses chants
sauvages et de ses bizarres clameurs.
Là, les tribuns militaires, sans avoir d'avance choisi l'emplacement
de leur camp, sans avoir élevé un retranchement qui pût leur offrir
une retraite, et ne se souvenant pas plus des dieux que des hommes,
rangent l'armée en bataille, sans prendre les auspices et sans immoler
de victimes. Afin de ne pas être enveloppés par l'ennemi, ils étendent
leurs ailes; mais ils ne purent égaler le front des Gaulois, et leur
centre affaibli ne forma plus qu'une ligne sans consistance. Sur leur
droite était une éminence où ils jugèrent à propos de placer leur
réserve, et si par ce point commença la terreur et la déroute, là
aussi se trouva le salut des fuyards. En effet, Brennus, qui
commandait les Gaulois, craignant surtout un piége de la part d'un
ennemi si inférieur en nombre, et persuadé que leur intention, en
s'emparant de cette hauteur, était d'attendre que les Gaulois en
fussent venus aux mains avec le front des légions pour lancer la
réserve sur leur flanc et sur leur dos, marcha droit à ce poste; il ne
doutait pas que, s'il parvenait à s'en emparer, l'immense supériorité
du nombre ne lui donnât une victoire facile; et ainsi la science
militaire aussi bien que la fortune se trouva du côté des Barbares.
Dans l'armée opposée, il n'y avait rien de romain, ni chez les
généraux ni chez les soldats; les esprits n'étaient préoccupés que de
leur crainte et de la fuite; et, dans leur égarement, la plupart se
sauvèrent à Véies, ville ennemie dont ils étaient séparés par le
Tibre, au lieu de suivre la route qui les aurait menés droit à Rome
vers leurs femmes et leurs enfants. La réserve fut un moment défendue
par l'avantage du poste; mais dans le reste de l'armée, à peine les
plus rapprochés eurent-ils entendu sur leurs flancs, et les plus
éloignés derrière eux, le cri de guerre des Gaulois, que, presque
avant de voir cet ennemi qu'ils ne connaissaient pas encore, avant de
tenter la moindre résistance, avant même d'avoir répondu au cri de
guerre, intacts et sans blessures, ils prirent la fuite. On n'en vit
point périr en combattant; l'arrière-garde éprouva quelque perte,
empêchée qu'elle fut dans sa fuite par les autres corps qui se
sauvaient sans ordre. Sur la rive du Tibre, où l'aile gauche s'était
enfuie tout entière, après avoir jeté ses armes, il en fut fait un
grand carnage; et une foule de soldats qui ne savaient pas nager, ou à
qui le poids de leur cuirasse et de leurs vêtements en ôtait la force,
furent engloutis dans le fleuve. Le plus grand nombre cependant purent
sains et saufs gagner Véies, d'où ils n'envoyèrent à Rome ni le
moindre renfort pour la garder, ni même un courrier pour annoncer leur
défaite. L'aile droite placée loin du fleuve et presque au pied de la
montagne, se retira vers Rome, et sans se donner le temps d'en fermer
les portes se réfugia dans la citadelle.
Les Gaulois, de leur côté, étaient comme stupéfaits d'une victoire si
prodigieuse et si soudaine; eux-mêmes ils restèrent d'abord immobiles
de peur, sachant à peine ce qui venait d'arriver; puis ils craignirent
qu'il n'y eût là quelque piége; enfin ils se mirent à dépouiller les
morts, et, suivant leur coutume, entassèrent les armes en monceaux.
Après quoi, n'apercevant nulle part rien d'hostile, ils se mettent en
marche et arrivent à Rome un peu avant le coucher du soleil. La
cavalerie qui marchait en avant leur apprit que les portes n'étaient
point fermées; qu'il n'y avait point de postes pour les couvrir, point
de soldats sur les murailles. Ce nouveau prodige, si semblable au
premier, les arrêta encore; la crainte de la nuit et l'ignorance des
lieux les décidèrent à camper entre la ville et l'Anio, après avoir
envoyé au tour des remparts et vers les autres portes des éclaireurs
qui devaient tâcher de découvrir quelle était dans cette situation
désespérée l'intention des ennemis. La plus grande partie de l'armée
romaine avait gagné Véies; mais à Rome on ne croyait échappés de la
bataille que ceux qui étaient venus se réfugier dans la ville, et les
citoyens désolés, pleurant les vivants aussi bien que les morts,
remplirent presque toute la ville de cris lamentables. Les douleurs
privées se turent devant la terreur générale, quand on annonça
l'arrivée de l'ennemi; et bientôt l'on entendit les hurlements, les
chants discordants des Barbares qui erraient par troupes autour des
remparts. Pendant tout le temps qui s'écoula depuis lors, les esprits
demeurèrent en suspens; d'abord, à leur arrivée, on craignit de les
voir d'un moment à l'autre se précipiter sur la ville, car si tel
n'eût pas été leur dessein, ils se seraient arrêtés sur les bords de
l'Allia; puis, au coucher du soleil, comme il ne restait que peu de
jour, on pensa que l'attaque aurait lieu avant la nuit; et ensuite,
que le projet était remis à la nuit même pour répandre plus de
terreur. Enfin, à l'approche du jour, tous les cœurs étaient glacés
d'effroi; et cette crainte sans intervalle fut suivie de l'affreuse
réalité, quand les enseignes menaçantes des Barbares se présentèrent
aux portes. Cependant il s'en fallut de beaucoup que cette nuit et le
jour suivant Rome se montrât la même que sur l'Allia, où ses troupes
avaient fui si lâchement. En effet, comme on ne pouvait pas se flatter
avec un si petit nombre de soldats de défendre la ville, on prit le
parti de faire monter dans la citadelle et au Capitole, outre les
femmes et les enfants, la jeunesse en état de porter les armes et
l'élite du sénat; et, après y avoir réuni tout ce qu'on pourrait
amasser d'armes et de vivres, de défendre, dans ce poste fortifié, les
dieux, les hommes et le nom romain. Le flamine et les prêtresses de
Vesta emportèrent loin du meurtre, loin de l'incendie, les objets du
culte public, qu'on ne devait point abandonner tant qu'il resterait un
Romain pour en accomplir les rites. Si la citadelle, si le Capitole,
séjour des dieux, si le sénat, cette tête des conseils de la
république, si la jeunesse en état de porter les armes, venaient à
échapper à cette catastrophe imminente, on pourrait se consoler de la
perte des vieillards qu'on laissait dans la ville, abandonnés à la
mort. Et pour que la multitude se soumît avec moins de regret, les
vieux triomphateurs, les vieux consulaires déclarèrent leur intention
de mourir avec les autres, ne voulant point que leurs corps,
incapables de porter les armes et de servir la patrie, aggravassent le
dénûment de ses défenseurs.
Ainsi se consolaient entre eux les vieillards destinés à la mort.
Ensuite ils adressent des encouragements à la jeunesse, qu'ils
accompagnent jusqu'au Capitole et à la citadelle, en recommandant à
son courage et à sa vigueur la fortune, quelle qu'elle dût être, d'une
cité victorieuse pendant trois cent soixante ans dans toutes ses
guerres. Mais au moment où ces jeunes gens, qui emportaient avec eux
tout l'espoir et toutes les ressources de Rome, se séparèrent de ceux
qui avaient résolu de ne point survivre à sa ruine, la douleur de
cette séparation, déjà par elle-même si triste, fut encore accrue par
les pleurs et l'anxiété des femmes, qui, courant incertaines tantôt
vers les uns, tantôt vers les autres, demandaient à leurs maris et à
leurs fils à quel destin ils les abandonnaient: ce fut le dernier
trait à ce tableau des misères humaines. Cependant une grande partie
d'entre elles suivirent dans la citadelle ceux qui leur étaient chers,
sans que personne les empêchât ou les rappelât; car cette précaution,
qui aurait eu pour les assiégés l'avantage de diminuer le nombre des
bouches inutiles, semblait trop inhumaine. Le reste de la multitude,
composé surtout de plébéiens, qu'une colline si étroite ne pouvait
contenir, et qu'il était impossible de nourrir avec d'aussi faibles
provisions, sortant en masse de la ville, gagna le Janicule; de là,
les uns se répandirent dans les campagnes, les autres se sauvèrent
vers les villes voisines, sans chef, sans accord, ne suivant chacun
que son espérance et sa pensée personnelle, alors qu'il n'y avait plus
ni pensée, ni espérance commune. Cependant le flamine de Quirinus et
les vierges de Vesta, oubliant tout intérêt privé, ne pouvant emporter
tous les objets du culte public, examinaient ceux qu'elles
emporteraient, ceux qu'elles laisseraient, et à quel endroit elles en
confieraient le dépôt: le mieux leur paraît de les enfermer dans de
petits tonneaux qu'elles enfouissent dans une chapelle voisine de la
demeure du flamine de Quirinus, lieu où même aujourd'hui on ne peut
cracher sans profanation: pour le reste, elles se partagent le
fardeau, et prennent la route qui, par le pont de bois, conduit au
Janicule. Comme elles en gravissaient la pente, elles furent aperçues
par L. Albinius, plébéien, qui sortait de Rome avec la foule des
bouches inutiles, conduisant sur un chariot sa femme et ses enfants.
Cet homme, faisant même alors la différence des choses divines et des
choses humaines, trouva irréligieux que les pontifes de Rome
portassent à pied les objets du culte public, tandis qu'on le voyait
lui et les siens dans un chariot. Il fit descendre sa femme et ses
enfants, monter à leur place les vierges et les choses saintes; et les
conduisit jusqu'à Céré, où elles avaient dessein de se rendre.
Cependant à Rome, toutes les précautions une fois prises, autant que
possible, pour la défense de la citadelle, les vieillards, rentrés
dans leurs maisons, attendaient, résignés à la mort, l'arrivée de
l'ennemi; et ceux qui avaient rempli des magistratures curules,
voulant mourir dans les insignes de leur fortune passée, de leurs
honneurs et de leur courage, revêtirent la robe solennelle que
portaient les chefs des cérémonies religieuses ou les triomphateurs,
et se placèrent au milieu de leurs maisons, sur leurs siéges d'ivoire.
Quelques-uns même rapportent que, par une formule que leur dicta le
grand pontife M. Fabius, ils se dévouèrent pour la patrie et pour les
Romains, enfants de Quirinus. Pour les Gaulois, comme l'intervalle
d'une nuit avait calmé chez eux l'irritation du combat, que nulle part
on ne leur avait disputé la victoire, et qu'alors ils ne prenaient
point Rome d'assaut et par force, ils y entrèrent le lendemain sans
colère, sans emportement, par la porte Colline, laissée ouverte, et
arrivèrent au Forum, promenant leurs regards sur les temples des dieux
et la citadelle qui, seule, présentait quelque appareil de guerre.
Puis ayant laissé près de la forteresse un détachement peu nombreux
pour veiller à ce qu'on ne fît point de sortie pendant leur
dispersion, ils se répandent pour piller dans les rues où ils ne
rencontrent personne: les uns se précipitent en foule dans les
premières maisons, les autres courent vers les plus éloignées, les
croyant encore intactes et remplies de butin. Mais bientôt, effrayés
de cette solitude, craignant que l'ennemi ne leur tendît quelque piége
pendant qu'ils erraient çà et là, ils revenaient par troupes au Forum
et dans les lieux environnants. Là, trouvant les maisons des plébéiens
fermées avec soin, et les cours intérieures des maisons patriciennes
tout ouvertes, ils hésitaient encore plus à mettre le pied dans
celles-ci qu'à entrer de force dans les autres. Ils éprouvaient une
sorte de respect religieux à l'aspect de ces nobles vieillards qui,
assis sous le vestibule de leur maison, semblaient, à leur costume et
à leur attitude, où il y avoit je ne sais quoi d'auguste qu'on ne
trouve point chez les hommes, ainsi que par la gravité empreinte sur
leur front et dans tous leurs traits, représenter la majesté des
dieux. Les Barbares demeuraient debout à les contempler comme des
statues; mais l'un d'eux s'étant, dit-on, avisé de passer doucement la
main sur la barbe de M. Papirius, qui, suivant l'usage du temps, la
portait fort longue, celui-ci frappa de son bâton d'ivoire la tête du
Gaulois, dont il excita le courroux: ce fut par lui que commença le
carnage, et presque aussitôt tous les autres furent égorgés sur leurs
chaises curules. Les sénateurs massacrés, on n'épargna plus rien de ce
qui respirait; on pilla les maisons, et, après les avoir dévastées, on
les incendia.
Au reste, soit que tous n'eussent point le désir de détruire la ville,
soit que les chefs gaulois n'eussent voulu incendier quelques maisons
que pour effrayer les esprits, dans l'espoir que l'attachement des
assiégés pour leurs demeures les amènerait à se rendre, soit enfin
qu'en ne brûlant pas la ville entière ils voulussent se faire, de ce
qu'ils auraient laissé debout, un moyen de fléchir l'ennemi, le feu ne
marcha le premier jour ni sur une aussi grande étendue, ni avec autant
de rapidité qu'il est d'usage dans une ville conquise. Pour les
Romains, voyant de la citadelle l'ennemi remplir la ville et courir çà
et là par toutes les rues; témoins à chaque instant, d'un côté ou d'un
autre, d'un nouveau désastre, ils ne pouvaient plus ni maîtriser leurs
âmes, ni suffire aux diverses impressions que la vue et l'ouïe leur
apportaient. Partout où les cris de l'ennemi, les lamentations des
femmes et des enfants, le bruit de la flamme et le fracas des toits
croulants, appelaient leur attention, effrayés de toutes ces scènes de
deuil, ils tournaient de ce côté leur esprit, leur visage et leurs
yeux, comme si la fortune les eût placés là pour assister au spectacle
de la chute de leur patrie, en ne leur laissant rien que leur corps à
défendre. Ils étaient plus à plaindre que ne le furent jamais d'autres
assiégés, car investis hors de leur ville, ils voyaient tout ce qu'ils
possédaient au pouvoir de l'ennemi. La nuit ne fut pas plus calme que
l'affreuse journée qu'elle suivait; ensuite le jour succéda à cette
nuit agitée, et il ne se passa pas un moment où ils n'eussent à
contempler quelque nouveau désastre. Cependant, malgré les maux dont
ils étaient accablés et écrasés, leurs âmes ne plièrent point; et
quand la flamme eut tout détruit, tout nivelé, ils songèrent encore à
défendre bravement cette pauvre et faible colline qu'ils occupaient,
dernier rempart de leur liberté; puis, s'habituant à des maux qui
renaissaient chaque jour, ils finirent par en perdre le sentiment, et
par concentrer leurs regards sur ces armes, leur dernière espérance,
sur ce fer qu'ils avaient dans leurs mains.
Les Gaulois, après avoir, pendant plusieurs jours, fait une folle
guerre contre les maisons de la ville, voyant debout encore, au milieu
de l'incendie et des ruines de la cité conquise, des ennemis en armes
que tant de désastres n'avaient pas effrayés, et qu'on ne pourrait
réduire que par la force, résolurent de tenter une dernière épreuve et
d'attaquer la citadelle. Au point du jour, à un signal donné, toute
cette multitude se rassemble au Forum, où elle se range en bataille;
puis, poussant un cri et formant la tortue, ils montent vers la
citadelle. Les Romains se préparent avec ordre et prudence à les
recevoir; ils placent des renforts à tous les points accessibles,
opposent leur plus vaillante jeunesse partout où les enseignes
s'avancent, et laissent monter l'ennemi, persuadés que plus il aura
gravi de ces roches ardues, plus il sera facile de l'en faire
descendre. Ils s'arrêtent vers le milieu de la colline, et, de cette
hauteur, dont la pente les portait d'elle-même sur l'ennemi,
s'élançant avec impétuosité, ils tuent et renversent les Gaulois, de
telle sorte que jamais depuis, ni ensemble, ni séparément, ils ne
tentèrent une attaque de ce genre. Renonçant donc à tout espoir
d'emporter la place par la force des armes, ils se disposent à en
faire le siége: mais, dans leur imprévoyance, ils venaient de brûler
avec la ville tout le blé qui se trouvait à Rome, et pendant ce temps,
tous les grains des campagnes avaient été recueillis et transportés à
Véies. En conséquence, l'armée se partage; une partie s'éloigne et va
butiner chez les nations voisines; l'autre demeure pour assiéger la
citadelle, et les fourrageurs de la campagne sont tenus de fournir à
sa subsistance. La fortune elle-même conduisit à Ardée, pour leur
faire éprouver la valeur romaine, ceux des Gaulois qui partirent de
Rome. Ardée était le lieu d'exil de Camille. Tandis que, plus affligé
des maux de sa patrie que de son propre sort, il usait là ses jours à
accuser les dieux et les hommes, s'indignant et s'étonnant de ne plus
retrouver ces soldats intrépides qui, avec lui, avaient pris Véies et
Faléries et qui, toujours, dans les autres guerres, s'étaient fait
distinguer encore plus par leur courage que par leur bonheur, tout à
coup il apprend qu'une armée gauloise s'avance, et qu'effrayés de son
approche, les Ardéates tiennent conseil. Comme entraîné par une
inspiration divine, lui qui jusqu'alors s'était abstenu de paraître
dans toutes les réunions de ce genre, il accourut au milieu de leur
assemblée.