Adriatique, ayant appris que les Gaulois s'étaient jetés dans
l'Étrurie et qu'ils approchaient de Rome, vint en diligence au secours
de sa patrie et arriva fort à propos. S'étant campé proche des
ennemis, les Romains réfugiés sur leur hauteur virent les feux de
Lucius Émilius, et se doutant bien que c'était lui, ils reprirent
courage. Ils envoient au plus vite quelques-uns des leurs, sans armes,
pendant la nuit, et à travers une forêt, pour annoncer au consul ce
qui leur était arrivé. Emilius, sans perdre le temps à délibérer,
commande aux tribuns, dès que le jour commencerait à paraître, de se
mettre en marche avec l'infanterie; lui-même se met à la tête de la
cavalerie et tire droit vers la hauteur. Les chefs des Gaulois avaient
aussi vu les feux pendant la nuit, et conjecturant que les ennemis
étaient proche, ils tinrent conseil. Anéroeste, leur roi, dit qu'après
avoir fait un si riche butin (car leur butin était immense en
prisonniers, en bestiaux et en bagages), il n'était pas à propos de
s'exposer à un nouveau combat, ni de courir le risque de perdre tout;
qu'il valait mieux retourner dans leur patrie; qu'après s'être
déchargés là de leur butin, ils seraient plus en état, si on le
trouvait bon, de reprendre les armes contre les Romains. Tous se
rangeant à cet avis, lèvent le camp avant le jour et prennent leur
route le long de la mer par l'Étrurie. Quoique Lucius eût joint à ses
troupes celles qui s'étaient réfugiées sur la hauteur, il ne crut pas
pour cela qu'il fût de la prudence de hasarder une bataille; il prit
le parti de suivre les ennemis et d'observer les temps et les lieux où
il pourrait les incommoder et regagner le butin.
Le hasard voulut que dans ce temps-là même, Caius Atilius, venant de
Sardaigne, débarquât ses légions à Pise et les conduisît à Rome par
une route contraire à celle des Gaulois. A Télamon, ville des
Étrusques, quelques fourrageurs gaulois étant tombés dans
l'avant-garde du consul, les Romains s'en saisirent. Interrogés par
Atilius, ils racontèrent tout ce qui s'était passé, qu'il y avait dans
le voisinage deux armées, et que celle des Gaulois était fort proche,
ayant en queue celle d'Émilius. Le consul fut touché de l'échec que
son collègue avait souffert, mais il fut charmé d'avoir surpris les
Gaulois dans leur marche et de les voir entre deux armées.
Sur-le-champ il commande aux tribuns de ranger les légions en
bataille, de donner à leur front l'étendue que les lieux permettraient
et de s'avancer contre l'ennemi. Il y avait sur le chemin une hauteur
au pied de laquelle il fallait que les Gaulois passassent. Atilius y
courut avec la cavalerie et se posta sur le sommet, dans le dessein de
commencer le premier le combat, persuadé que par là il aurait la
meilleure part à la gloire de l'événement. Les Gaulois, qui croyaient
Atilius bien loin, voyant cette hauteur occupée par les Romains, ne
soupçonnèrent rien autre chose, sinon que pendant la nuit Émilius
avait battu la campagne avec sa cavalerie pour s'emparer le premier
des postes avantageux. Sur cela, ils détachèrent aussi la leur et
quelques soldats armés à la légère pour chasser les Romains de la
hauteur. Mais ayant su d'un prisonnier que c'était Atilius qui
l'occupait, ils mirent au plus vite l'infanterie en bataille et la
disposèrent de manière que, rangée dos à dos, elle faisait front par
devant et par derrière; ordre de bataille qu'ils prirent sur le
rapport du prisonnier et sur ce qui se passait actuellement, pour se
défendre, et contre ceux qu'ils savaient à leurs trousses, et contre
ceux qu'ils avaient en tête.
Émilius avait bien ouï parler du débarquement des légions à Pise; mais
il ne s'attendait pas qu'elles seraient si proche; il n'apprit
sûrement le secours qui lui était venu que par le combat qui se livra
à la hauteur. Il y envoya aussi de la cavalerie et en même temps il
conduisit aux ennemis l'infanterie rangée à la manière ordinaire.
Dans l'armée des Gaulois, les Gésates et après eux les Insubriens
faisaient front du côté de la queue, qu'Émilius devait attaquer; ils
avaient à dos les Taurisques et les Boïens, qui faisaient face du côté
qu'Atilius viendrait. Les chariots bordaient les ailes; et le butin
fut mis sur une des montagnes voisines, avec un détachement pour le
garder. Cette armée à deux fronts n'était pas seulement terrible à
voir, elle était encore très-propre pour l'action. Les Insubriens y
paraissaient avec leurs braies, et n'ayant autour d'eux que des saies
légères. Les Gésates, aux premiers rangs, soit par vanité, soit par
bravoure, avaient jeté bas leurs vêtements et ne gardaient que leurs
armes, de peur que les buissons qui se rencontraient çà et là en
certains endroits ne les arrêtassent et ne les empêchassent d'agir.
Le premier choc se fit à la hauteur, et fut vu des trois armées, tant
il y avait de cavalerie de part et d'autre qui combattait. Atilius
perdit la vie dans la mêlée, où il se distinguait par son intrépidité
et sa valeur, et sa tête fut apportée aux rois des Gaulois. Malgré
cela, la cavalerie romaine fit si bien son devoir, qu'elle emporta la
position et gagna une pleine victoire sur celle des ennemis.
L'infanterie s'avança ensuite, l'une contre l'autre. Ce fut un
spectacle fort singulier, et aussi surprenant pour ceux qui sur le
récit d'un fait peuvent par l'imagination se le mettre comme sous les
yeux, que pour ceux qui en furent témoins. Car une bataille entre
trois armées tout ensemble est assurément une action d'une espèce et
d'une manœuvre bien particulière. D'ailleurs aujourd'hui, comme
alors, il n'est pas aisé de démêler si les Gaulois attaqués de deux
côtés, s'étaient formés de la manière la moins avantageuse ou la plus
convenable. Il est vrai qu'ils avaient à combattre de deux côtés; mais
aussi, rangés dos à dos, ils se mettaient mutuellement à couvert de
tout ce qui pouvait les prendre en queue. Et, ce qui devait le plus
contribuer à la victoire, tout moyen de fuir leur était interdit; et
une fois défaits, il n'y avait plus pour eux de salut à espérer; car
tel est l'avantage de l'ordonnance à deux fronts.
Quant aux Romains, voyant les Gaulois pris entre deux armées et
enveloppés de toutes parts, ils ne pouvaient que bien espérer du
combat; mais, d'un autre côté, la disposition de ces troupes et le
bruit qui s'y faisait les jetait dans l'épouvante. Le nombre des cors
et des trompettes y était innombrable, et toute l'armée ajoutant à ces
instruments ses cris de guerre, le vacarme était tel que les montagnes
voisines, qui en renvoyaient l'écho, semblaient elles-mêmes joindre
leurs cris au bruit des trompettes et des soldats. Ils étaient encore
effrayés de l'attitude et des mouvements des soldats des premiers
rangs, qui en effet frappaient autant par la beauté et la vigueur de
leur corps que par leur complète nudité, outre qu'il n'y en avait
aucun dans ces premiers rangs qui n'eût le cou et les bras ornés de
colliers et de bracelets d'or. A l'aspect de cette armée, les Romains
ne purent se défendre d'une certaine frayeur, mais l'espérance d'un
riche butin enflamma leur courage.
Les archers s'avancent sur le front de la première ligne, selon la
coutume des Romains, et commencent l'action par une grêle épouvantable
de traits. Les Gaulois des derniers rangs n'en souffrirent pas
extrêmement, leurs braies et leurs saies les en préservèrent; mais
ceux des premiers rangs, qui ne s'attendaient pas à ce prélude, et qui
n'avaient rien sur le corps qui les mît à couvert, en furent
très-incommodés. Ils ne savaient que faire pour parer les coups. Leurs
boucliers n'étaient pas assez larges pour les couvrir; ils étaient
nus, et plus leurs corps étaient grands, plus il tombait de traits sur
eux. Se venger sur les archers eux-mêmes des blessures qu'ils
recevaient était impossible; ils en étaient trop éloignés, et
d'ailleurs comment avancer au travers d'un si grand nombre de traits?
Dans cet embarras, les uns transportés de fureur et de désespoir, se
jettent inconsidérément parmi les ennemis et se livrent volontairement
à la mort; les autres pâles, défaits, tremblants, reculent et rompent
les rangs qui étaient derrière eux. C'est ainsi que dès la première
attaque fut rabaissé l'orgueil et la fierté des Gésates.
Quand les archers se furent retirés, les Insubriens, les Boïens et les
Taurisques en vinrent aux mains. Ils se battirent avec tant
d'acharnement que malgré les plaies dont ils étaient couverts, on ne
pouvait les arracher de leur poste. Si leurs armes eussent été les
mêmes que celles des Romains, ils remportaient la victoire. Ils
avaient à la vérité comme eux des boucliers pour parer, mais leurs
épées ne leur rendaient pas les mêmes services. Celles des Romains
taillaient et frappaient, au lieu que les leurs ne frappaient que de
taille.
Ces troupes se soutinrent jusqu'à ce que la cavalerie romaine fut
descendue de la hauteur, et les eut prises en flanc. Alors
l'infanterie fut taillée en pièces, et la cavalerie s'enfuit à
vau-de-route. Quarante mille Gaulois restèrent sur la place, et on fit
au moins dix mille prisonniers, entre lesquels était Concolitan, un de
leurs rois. Anéroeste se sauva avec quelques-uns des siens en je ne
sais quel endroit, où il se tua de sa propre main. Émilius ayant
ramassé les dépouilles, les envoya à Rome, et rendit le butin à ceux à
qui il appartenait. Puis, marchant à la tête des légions par la
Ligurie, il se jeta sur le pays des Boïens, y laissa ses soldats se
gorger de butin, et revint à Rome en peu de jours avec l'armée. Tout
ce qu'il avait pris de drapeaux, de colliers et de bracelets, il
l'employa à la décoration du Capitole; le reste des dépouilles et les
prisonniers servirent à orner son triomphe. C'est ainsi qu'échoua
cette formidable irruption des Gaulois, laquelle menaçait d'une ruine
entière, non-seulement toute l'Italie, mais Rome même (225 av. J.-C.).
Après ce succès, les Romains ne doutant point qu'ils ne fussent en
état de chasser les Gaulois de tous les environs du Pô, firent de
grands préparatifs de guerre, levèrent des troupes, et les envoyèrent
contre eux sous la conduite de Q. Fulvius et de Titus Manlius, qui
venaient d'être créés consuls. Cette irruption épouvanta les Boïens,
ils se rendirent à discrétion. Du reste, les pluies furent si grosses,
et la peste ravagea tellement l'armée des Romains, qu'ils ne firent
rien de plus pendant cette campagne.
L'année suivante, Publius Furius et Caius Flaminius se jetèrent encore
dans la Gaule, par le pays des Anamares, peuple assez peu éloigné de
Marseille. Après leur avoir persuadé de se déclarer en leur faveur,
ils entrèrent dans le pays des Insubriens, par l'endroit où l'Adda se
jette dans le Pô. Ayant été fort maltraités au passage de la rivière
et dans leurs campements, et mis hors d'état d'agir, ils firent un
traité avec ce peuple et sortirent du pays. Après une marche de
plusieurs jours, ils passèrent le Cluson, entrèrent dans le pays des
Cénomans, leurs alliés, avec lesquels ils retombèrent par le bas des
Alpes sur les plaines des Insubriens, où ils mirent le feu et
saccagèrent tous les villages. Les chefs de ce peuple voyant les
Romains dans une résolution fixe de les exterminer, prirent enfin le
parti de tenter la fortune et de risquer le tout pour le tout. Pour
cela ils rassemblent en un même endroit tous leurs drapeaux, même ceux
qui étaient relevés d'or, qu'ils appelaient les drapeaux immobiles, et
qui avaient été tirés du temple de Minerve. Ils font provision de
toutes les munitions nécessaires, et au nombre de cinquante mille
hommes ils vont hardiment et avec un appareil terrible se camper
devant les ennemis.
Les Romains, de beaucoup inférieurs en nombre, avaient d'abord dessein
de faire usage dans cette bataille des troupes gauloises qui étaient
dans leur armée. Mais, sur la réflexion qu'ils firent que les Gaulois
ne se font pas scrupule d'enfreindre les traités, et que c'était
contre des Gaulois que le combat devait se donner, ils craignirent
d'employer ceux qu'ils avaient dans une affaire si délicate et si
importante; et pour se précautionner contre toute trahison, ils les
firent passer au delà de la rivière et plièrent ensuite les ponts.
Pour eux, ils restèrent en deçà et se mirent en bataille sur le bord,
afin qu'ayant derrière eux une rivière qui n'était pas guéable, ils
n'espérassent de salut que de la victoire.
Cette bataille est célèbre par l'intelligence avec laquelle les
Romains s'y conduisirent. Tout l'honneur en est dû aux tribuns, qui
instruisirent l'armée en général, et chaque soldat en particulier de
la manière dont on devait s'y prendre. Les tribuns, dans les combats
précédents, avaient observé que le feu et l'impétuosité des Gaulois,
tant qu'ils n'étaient pas entamés, les rendaient à la vérité
formidables dans le premier choc, mais que leurs épées n'avaient pas
de pointe, qu'elles ne frappaient que de taille et qu'un seul coup;
que le fil s'en émoussait et qu'elles se pliaient d'un bout à l'autre;
que si les soldats, après le premier coup, n'avaient pas le loisir de
les appuyer contre terre et de les redresser avec le pied, le second
n'était d'aucun effet. Sur ces remarques, les tribuns donnent à la
première ligne les piques des triaires qui sont à la seconde, et
commandent à ces derniers de se servir de leurs épées. On attaque de
front les Gaulois, qui n'eurent pas plutôt porté les premiers coups
que leurs épées leur devinrent inutiles. Alors les Romains fondent sur
eux l'épée à la main, sans que les Gaulois puissent faire aucun usage
des leurs; au lieu que les Romains ayant des épées pointues et bien
affilées, frappent d'estoc et non pas de taille. Portant donc alors
des coups et sur la poitrine et au visage des Gaulois, et faisant
plaie sur plaie, ils en jetèrent la plus grande partie sur le carreau.
La prévoyance des tribuns leur fut d'un grand secours dans cette
occasion. Car le consul Flaminius ne paraît pas s'y être conduit en
habile homme. Rangeant son armée en bataille sur le bord même de la
rivière, et ne laissant par là aux cohortes aucun espace pour reculer,
il ôtait à la manière de combattre des Romains ce qui lui est
particulier. Si pendant le combat, les ennemis avaient gagné tant soit
peu de terrain sur son armée, elle eût été renversée et culbutée dans
la rivière. Heureusement le courage des Romains les mit à couvert de
ce danger. Ils firent un butin immense, et, enrichis de dépouilles
considérables, ils reprirent le chemin de Rome.
L'année suivante les Gaulois envoyèrent demander la paix; mais les
deux consuls Marcus Claudius et Cn. Cornélius ne jugèrent pas à propos
qu'on la leur accordât. Les Gaulois rebutés se disposèrent à faire un
dernier effort; ils allèrent lever à leur solde chez les Gésates, le
long du Rhône, environ trente mille hommes qu'ils exercèrent en
attendant l'arrivée de l'ennemi. Au printemps, les consuls entrent
dans le pays des Insubriens, et s'étant campés proche d'Acerres, ville
située entre le Pô et les Alpes, ils y mettent le siége. Comme ils
s'étaient emparés les premiers des postes avantageux, les Insubriens
ne purent aller au secours de la ville; cependant, pour en faire lever
le siége, ils firent passer le Pô à une partie de leur armée,
entrèrent dans les terres des Adréens et assiégèrent Clastidium. A
cette nouvelle, M. Claudius, à la tête de la cavalerie et d'une partie
de l'infanterie, marche au secours des assiégés. Sur le bruit que les
Romains approchent, les Gaulois laissent là Clastidium, viennent
au-devant des ennemis et se rangent en bataille. La cavalerie fond sur
eux avec impétuosité; ils soutiennent de bonne grâce le premier choc,
mais cette cavalerie les ayant ensuite enveloppés et attaqués en queue
et en flanc, ils plièrent de toutes parts. Une partie fut culbutée
dans la rivière, le plus grand nombre fut passé au fil de l'épée. Les
Gaulois qui étaient dans Acerres abandonnèrent la ville aux Romains et
se retirèrent à Milan, qui est la capitale des Insubriens (222 av.
J.-C.).
Cornélius se met sur-le-champ aux trousses des fuyards et paraît tout
d'un coup devant Milan. Sa présence tint d'abord les Gaulois en
respect; mais il n'eut pas sitôt repris la route d'Acerres, qu'ils
sortent sur lui, chargent vivement son arrière-garde, en tuent une
bonne partie et en mettent plusieurs en fuite. Le consul fait avancer
l'avant-garde et l'encourage à faire tête aux ennemis; l'action
s'engage; les Gaulois, fiers de l'avantage qu'ils venaient de
remporter, font ferme quelque temps; mais bientôt enfoncés, ils
prirent la fuite vers les montagnes. Cornélius les y poursuivit,
ravagea le pays et emporta de force la ville de Milan. Après cette
déroute, les chefs des Insubriens ne voyant plus de jour à se relever,
se rendirent aux Romains à discrétion.
Ainsi se termina la guerre contre les Gaulois. Il ne s'en est pas vu
de plus formidable, si l'on en veut juger par l'audace désespérée des
combattants, par les combats qui s'y sont donnés et par le nombre de
ceux qui y ont perdu la vie en bataille rangée. Mais à la regarder du
côté des vues qui ont porté les Gaulois à prendre les armes et de
l'inconsidération avec laquelle chaque chose s'y est faite, il n'y eut
jamais de guerre plus méprisable; par la raison que ces peuples, je ne
dis pas dans la plupart de leurs actions, mais généralement dans tout
ce qu'ils entreprennent, suivent plutôt leur impétuosité qu'ils ne
consultent les règles de la raison et de la prudence. Aussi furent-ils
chassés en peu de temps de tous les environs du Pô, à quelques
endroits près qui sont au pied des Alpes; et cet événement m'a fait
croire qu'il ne fallait pas laisser dans l'oubli leur première
irruption, les choses qui se sont passées depuis, et leur dernière
défaite. Ces jeux de la fortune sont du ressort de l'histoire, et il
est bon de les transmettre à nos neveux pour leur apprendre à ne pas
craindre les incursions subites et irrégulières des Barbares. Ils
verront par là qu'elles durent peu, et qu'il est aisé de se défaire
de ces sortes d'ennemis, pourvu qu'on leur tienne tête, et que l'on
mette plutôt tout en œuvre que de leur rien céder de ce qui nous
appartient. Je suis persuadé que ceux qui nous ont laissé l'histoire
de l'irruption des Perses dans la Grèce et des Gaulois à Delphes, ont
beaucoup contribué au succès des combats que les Grecs ont soutenu
pour maintenir leur liberté; car quand on se représente les choses
extraordinaires qui se firent alors, et le nombre innombrable d'hommes
qui, malgré leur valeur et leur formidable appareil de guerre, furent
vaincus par des troupes qui surent dans les combats leur opposer la
résolution, l'adresse et l'intelligence, il n'y a plus de magasins,
plus d'arsenaux, plus d'armées qui épouvantent ou qui fassent perdre
l'espérance de pouvoir défendre son pays et sa patrie.
POLYBE, _Histoire_, liv. II, ch. 3 à 6. Trad. de dom Thuillier.
Polybe, historien grec, né en 206 av. J.-C., mourut en 124. Il est
auteur d'une histoire générale en quarante livres, dont il ne reste
que les cinq premiers et des fragments des autres livres. Polybe
est un historien critique, judicieux et impartial.
PRISE DE ROME PAR LES GAULOIS.
390 av. J.-C.
Des députés de Clusium vinrent demander aux Romains du secours contre
les Gaulois. Cette nation, à ce que la tradition rapporte, séduite par
la douce saveur des fruits de l'Italie et surtout de son vin, volupté
qui lui était encore inconnue, avait passé les Alpes et s'était
emparée des terres cultivées auparavant par les Étrusques. Aruns de
Clusium avait, dit-on, transporté du vin dans la Gaule pour allécher
ce peuple, et l'intéresser dans sa vengeance contre le ravisseur de sa
femme, Lucumon, dont il avait été le tuteur, riche et puissant jeune
homme qu'il ne pouvait punir qu'à l'aide d'un secours étranger. Il se
mit à leur tête, leur fit passer les Alpes, et les mena assiéger
Clusium. Pour moi, j'admettrais volontiers que les Gaulois furent
conduits devant Clusium par Aruns ou par tout autre Clusien; mais il
est constant que ceux qui assiégèrent Clusium n'étaient pas les
premiers qui eussent passé les Alpes: car deux cents ans avant le
siége de Clusium et la prise de Rome, les Gaulois étaient descendus en
Italie; et longtemps avant les Clusiens, d'autres Étrusques, qui
habitaient entre l'Apennin et les Alpes, eurent souvent à combattre
les armées gauloises. Les Toscans, avant qu'il ne fût question de
l'empire romain, avaient au loin étendu leur domination sur terre et
sur mer; les noms mêmes de la mer Supérieure et de la mer Inférieure
qui ceignent l'Italie comme une île, attestent la puissance de ce
peuple: les populations italiques avaient appelé l'une mer de Toscane,
du nom même de la nation, l'autre mer Adriatique, du nom d'Adria,
colonie des Toscans. Les Grecs les appellent mer Tyrrhénienne et mer
Adriatique. Maîtres du territoire qui s'étend de l'une à l'autre mer,
les Toscans y bâtirent douze villes, et s'établirent d'abord en deçà
de l'Apennin vers la mer Inférieure; ensuite de ces villes capitales
furent expédiées autant de colonies qui, à l'exception de la terre des
Vénètes, enfoncée à l'angle du golfe, envahirent tout le pays au delà
du Pô jusqu'aux Alpes. Toutes les nations alpines ont eu, sans aucun
doute, la même origine, et les Rhètes avant toutes: c'est la nature
sauvage de ces contrées qui les a rendues farouches au point que de
leur antique patrie ils n'ont rien conservé que l'accent, et encore
bien corrompu.
Pour ce qui est du passage des Gaulois en Italie, voici ce qu'on en
raconte: A l'époque où Tarquin-l'Ancien régnait à Rome, la Celtique,
une des trois parties de la Gaule, obéissait aux Bituriges, qui lui
donnaient un roi. Sous le gouvernement d'Ambigat, que ses vertus, ses
richesses et la prospérité de son peuple avaient rendu tout-puissant,
la Gaule reçut un tel développement par la fertilité de son sol et le
nombre de ses habitants, qu'il sembla impossible de contenir le
débordement de sa population. Le roi, déjà vieux, voulant débarrasser
son royaume de cette multitude qui l'écrasait, invita Bellovèse et
Sigovèse, fils de sa sœur, jeunes hommes entreprenants, à aller
chercher un autre séjour dans les contrées que les dieux leur
indiqueraient par les augures: ils seraient libres d'emmener avec eux
autant d'hommes qu'ils voudraient, afin que nulle nation ne pût
repousser les nouveaux venus. Le sort assigna à Sigovèse les forêts
Hercyniennes; à Bellovèse, les dieux montrèrent un plus beau chemin,
celui de l'Italie. Il appela à lui, du milieu de ces surabondantes
populations, des Bituriges, des Arvernes, des Sénons, des Édues, des
Ambarres, des Carnutes, des Aulerques; et, partant avec de nombreuses
troupes de gens à pied et à cheval, il arriva chez les Tricastins. Là,
devant lui, s'élevaient les Alpes; et, ce dont je ne suis pas surpris,
il les regardait sans doute comme des barrières insurmontables; car,
de mémoire d'homme, à moins qu'on ne veuille ajouter foi aux exploits
fabuleux d'Hercule, nul pied humain ne les avait franchies. Arrêtés,
et pour ainsi dire enfermés au milieu de ces hautes montagnes, les
Gaulois cherchaient de tous côtés, à travers ces roches perdues dans
les cieux, un passage par où s'élancer vers un autre univers, quand un
scrupule religieux vint encore les arrêter; ils apprirent que des
étrangers, qui cherchaient comme eux une patrie, avaient été attaqués
par les Salyens. Ceux là étaient les Massiliens, qui étaient venus par
mer de Phocée. Les Gaulois virent là un présage de leur destinée: ils
aidèrent ces étrangers à s'établir sur le rivage où ils avaient
abordé, et qui était couvert de vastes forêts. Pour eux, ils
franchirent les Alpes par des gorges inaccessibles, traversèrent le
pays des Taurins, et, après avoir vaincu les Toscans, près du fleuve
Tésin, il se fixèrent dans un canton qu'on nommait la terre des
Insubres. Ce nom, qui rappelait aux Édues les Insubres de leur pays,
leur parut d'un heureux augure, et ils fondèrent là une ville qu'ils
appelèrent _Mediolanum_ (Milan).