blanche et les cheveux naturellement blonds; ils cherchent même par
diverses préparations à augmenter cette couleur propre à la chevelure,
qu'ils lavent habituellement avec une lessive de chaux. Ils relèvent
droit les cheveux du front sur le sommet du crâne, et les rejettent
ensuite en arrière vers le chignon du cou, de manière qu'ils
rappellent assez la figure des Satyres et des Faunes. Par ce moyen,
ils parviennent à épaissir leur chevelure à un tel point qu'elle ne
diffère presqu'en rien de la crinière des chevaux. Les uns se coupent
la barbe entièrement, d'autres en conservent une partie. Les nobles se
rasent les joues, mais laissent croître leurs moustaches si longues
qu'elles leur couvrent entièrement la bouche; aussi, lorsqu'ils
mangent, les poils se remplissent des débris des aliments, et ce
qu'ils boivent ne leur parvient, pour ainsi dire, qu'à travers un
filtre. Ils prennent leur repas assis, non sur des siéges, mais à
terre, où des peaux de chiens ou de loups leur tiennent lieu de
coussins, et se font servir par des enfants de l'un ou de l'autre
sexe, qui remplissent ces fonctions jusqu'à l'adolescence. Près du
lieu où ils mangent, sont des fourneaux remplis de feu, qui portent ou
des chaudières ou des broches chargées de grosses pièces de viande.
Ils font hommage des meilleurs morceaux aux hôtes les plus distingués.
Les Gaulois invitent aussi les étrangers à leurs festins, et ne leur
demandent qui ils sont, et quelles affaires les attirent, qu'après
qu'ils ont mangé. Mais dans leurs repas même, les convives ont
l'habitude, pour peu qu'une dispute de paroles s'engage entre eux, de
se lever sur-le-champ et de se provoquer réciproquement en combat
singulier, tant ils font peu de cas de leur vie. Ce mépris de la mort
tient à ce que les Gaulois sont fortement attachés à la doctrine de
Pythagore, qui enseigne que les âmes des hommes sont immortelles, et
que chacun doit, après un certain nombre d'années déterminé, revenir à
la vie, l'âme se revêtant à cette époque d'un autre corps. C'est aussi
d'après cette opinion, que dans les funérailles quelques-uns ont
adopté l'usage d'écrire des lettres à leurs amis défunts, et de les
jeter au milieu du bûcher, comme si elles devaient être lues par le
mort à qui elles sont adressées.
Dans les voyages et dans les batailles, les Gaulois se servent de
chars à deux chevaux qui portent un cocher et un guerrier combattant.
Lorsqu'à la guerre ils se trouvent en présence d'un ennemi à cheval,
ils commencent par lancer contre lui le javelot, puis ils descendent
du char et en viennent au combat à l'épée. Quelques-uns méprisent la
mort à un tel point qu'ils courent tous les hasards de la guerre le
corps entièrement nu, n'ayant qu'une ceinture autour des reins. Ils
mènent avec eux des servants, de condition libre, qu'ils choisissent
parmi les pauvres et qui les suivent en campagne, soit comme cochers,
soit comme écuyers chargés de porter leurs armes. Lorsque deux armées
sont en présence, quelques-uns ont la coutume de se porter en avant du
front de bataille, et de défier en combat singulier les plus braves de
la ligne opposée, en brandissant leurs armes pour inspirer de l'effroi
à l'ennemi. Si l'on répond à cet appel, ils se mettent à chanter les
hauts faits de leurs ancêtres et leur propre vaillance, accablent au
contraire d'insultes le guerrier qui se présente, et par les discours
les plus injurieux cherchent à lui faire perdre courage. Dès qu'un
ennemi est tombé, ils lui coupent la tête, qu'ils attachent au cou de
leurs chevaux, ou remettent ces dépouilles sanglantes à leurs
servants, et entonnent l'hymne de la victoire.
Le vêtement des Gaulois est d'une bizarrerie frappante. Ils portent
des tuniques teintes et semées de fleurs de diverses couleurs, des
hauts-de-chausses qu'ils nomment _braies_, et s'attachent sur les
épaules avec des agrafes, des saies rayées, d'une étoffe à carreaux de
couleur et très-serrés[23], fort épaisse en hiver, et mince en été.
[23] C'est l'ancienne tiretaine du moyen âge, ou tartan des
Écossais, peuple également d'origine gauloise.
Les Gaulois sont en général d'un aspect effrayant. Dans la
conversation leur voix est grave et rude; ils parlent avec brièveté,
emploient des expressions figurées et s'énoncent souvent en termes
obscurs ou métaphoriques. Ils font un grand usage de l'hyperbole,
surtout lorsqu'il s'agit de se vanter eux-mêmes ou de dépriser les
autres. Enfin, le ton de leurs discours est hautain, visant à
l'élévation et portant souvent une empreinte tragique. Ils ont
l'esprit vif, et sont assez susceptibles d'instruction; on trouve même
chez eux des poëtes qu'ils appellent _bardes_, et qui en
s'accompagnant sur un instrument semblable à notre lyre, chantent les
vers qu'ils ont composés, soit pour célébrer, soit pour diffamer ceux
qui en sont le sujet. Ils ont aussi quelques philosophes ou
théologiens, jouissant d'une grande considération et connus sous le
nom de _druides_. Ils consultent en outre des devins singulièrement
estimés parmi eux, qui prédisent l'avenir d'après le vol des oiseaux
ou l'inspection des victimes offertes en sacrifice, et auxquels tout
le peuple obéit. Ces devins pratiquent, particulièrement quand il
s'agit d'une consultation sur une affaire importante, une coutume
tellement hors des idées ordinaires, que l'on a peine à y croire. Ils
immolent un homme en le frappant d'un coup d'épée dans la poitrine, et
lorsqu'il tombe, ils annoncent l'avenir d'après les circonstances de
la chute, les convulsions des membres du mourant, et la manière dont
le sang coule, pronostics auxquels ils ajoutent foi, en s'appuyant sur
une longue suite d'observations conservées depuis des temps
très-reculés. Les Gaulois sont dans l'usage de n'offrir aucun
sacrifice sans la présence d'un druide. Comme ils leur croient une
connaissance plus précise de la nature de la Divinité et qu'ils les
regardent comme ses interprètes, ils supposent que les actions de
grâces qu'ils offrent, et leurs prières pour obtenir quelques faveurs,
doivent passer par ces prêtres pour arriver aux dieux. Du reste, ce
n'est pas seulement dans la paix, mais encore dans la guerre, que les
druides savent se faire obéir. Souvent, lorsque des armées étaient
déjà rangées en bataille, les glaives tirés et les javelots prêts à
s'échapper des mains, on a vu ces prêtres se montrer soudain au milieu
des deux lignes, et, tels que les enchanteurs qui, par de magiques
accents, charment la fureur des bêtes féroces, calmer d'un mot la rage
des combattants.
Les femmes gauloises sont en général très-belles de figure et presque
de la même taille que les hommes, et peuvent leur disputer l'avantage
de la force. Les enfants viennent au monde pour la plupart avec des
cheveux blancs; mais en avançant en âge, leur chevelure change et
prend la couleur de celle de leurs pères.
On trouve les Gaulois adonnés, dès la plus haute antiquité, au
brigandage, envahissant les terres étrangères et méprisant toutes les
lois humaines. Ce sont eux qui ont pris Rome, saccagé le temple de
Delphes, rendu tributaires une grande partie de l'Europe et plusieurs
contrées de l'Asie, et qui se sont établis sur le territoire des
peuples qu'ils avaient vaincus. De leur mélange avec les Grecs[24] ils
ont pris le nom de Gallo-Grecs, et ont enfin défait les plus
puissantes armées des Romains.
[24] Dans l'Orient, en Galatie.
L'excessive barbarie de leurs mœurs se montre jusque dans les
sacrifices impies qu'ils offrent aux dieux. Ils gardent les
malfaiteurs en prison pendant cinq années, et les attachent ensuite,
en l'honneur de la Divinité, à des croix élevées sur un vaste bûcher,
où ils les immolent en sacrifice avec d'autres prémices réservées pour
ces solennités. Ils emploient à un usage semblable les prisonniers
qu'ils font à la guerre, et il en est même qui, indépendamment des
hommes, égorgent encore les animaux qu'ils ont pris dans la mêlée, ou
les font périr soit dans les flammes, soit par tout autre genre de
supplice.
DIODORE DE SICILE, liv. 5, ch. 28 à 32. Traduit par Miot.
Diodore de Sicile, historien grec, vivait au temps de César et
d'Auguste; il est auteur d'une histoire universelle; des quarante
livres qui la composaient, il n'en reste plus que quinze.
LES GAULOIS EN ITALIE.
587 à 222 av. J.-C.
C'est au pied des Alpes que commencent les plaines de la partie
septentrionale de l'Italie, qui par leur fertilité et leur étendue
surpassent tout ce que l'histoire nous a jamais appris d'aucun pays de
l'Europe. Ces plaines étaient occupées autrefois par les Étrusques;
depuis, les Gaulois, qui leur étaient voisins et qui ne voyaient
qu'avec un œil jaloux la beauté du pays, s'étant mêlés avec eux par
le commerce, tout d'un coup sur un léger prétexte fondirent avec une
grosse armée sur les Étrusques, les chassèrent des plaines arrosées
par le Pô, et se mirent en leur place.
Vers la source du fleuve étaient les Laens et les Lébicéens; ensuite
les Insubriens, nation fort puissante; après eux, les Cénomans; auprès
de la mer Adriatique, les Vénètes, peuple ancien qui avait à peu près
les mêmes coutumes et le même habillement que les autres Gaulois, mais
qui parlait une langue différente. Au delà du Pô et autour de
l'Apennin, les premiers qui se présentaient étaient les Anianes,
ensuite les Boïens; après eux, vers la mer Adriatique, les Lingons, et
enfin sur la côte, les Sénonais.
Tous ces peuples étaient répandus par villages, qu'ils ne fermaient
point de murailles. Ils ne savaient ce que c'était que meubles; leur
manière de vivre était simple; point d'autre lit que de l'herbe, ni
d'autre nourriture que de la viande[25]; la guerre et la culture de
leurs champs faisaient toute leur étude; toute autre science, tout
autre art leur était inconnu. Leurs richesses consistaient en or et en
troupeaux, les seules choses que l'on peut facilement transporter d'un
lieu en un autre à son choix ou selon les différentes conjonctures.
Ils s'appliquaient surtout à s'attacher un grand nombre de personnes,
parce qu'on n'était puissant parmi eux qu'à proportion du nombre des
clients dont on disposait. D'abord, ils ne furent pas seulement
maîtres du pays, mais encore de plusieurs contrées voisines qu'ils
soumirent par la terreur de leurs armes. Peu de temps après, ayant
vaincu les Romains et leurs alliés (à l'Allia), ils les menèrent
battant pendant trois jours jusqu'à Rome, dont ils s'emparèrent, à
l'exception du Capitole. Mais les Vénètes s'étant jetés sur leur pays,
ils s'accommodèrent avec les Romains, leur rendirent leur ville, et
coururent au secours de leur patrie[26]. Ils se firent ensuite la
guerre les uns aux autres. Leur grande puissance excita aussi la
jalousie de quelques-uns des peuples qui habitaient les Alpes. Piqués
de se voir si fort au-dessous d'eux, ils se réunirent, prirent les
armes et firent souvent des incursions dans leur pays.
[25] Posidonius le stoïcien dit: «Voici comment les Celtes
servent à manger. Ils se mettent du foin sous eux, et mangent sur
des tables de bois, peu élevées au-dessus de terre. Le manger
consiste en très-peu de pain, et beaucoup de viandes bouillies et
rôties sur la braise ou à la broche. On les apporte proprement,
il est vrai; mais ils y mordent comme des lions, saisissant des
membres entiers des deux mains. S'il se trouve quelque chose de
dur à arracher, ils l'entament avec un long couteau qui est à
leur côté dans une gaîne particulière.» (ATHÉNÉE, _Festin des
philosophes_, trad. de Lefebvre de Villebrune, in-4º, t. II, p.
82.)
[26] On verra combien le récit de Polybe diffère de celui de
Tite-Live, et combien ce dernier auteur a flatté les Romains.
Pendant ce temps-là, les Romains s'étaient relevés de leurs pertes et
avaient composé avec les Latins. Trente ans après la prise de Rome,
les Gaulois s'avancèrent jusqu'à Albe avec une grande armée. Les
Romains surpris, et n'ayant pas eu le temps de faire venir les troupes
de leurs alliés, n'osèrent leur aller au-devant. Mais douze ans après,
les Gaulois étant revenus avec une armée nombreuse, les Romains, qui
s'y attendaient, assemblent leurs alliés, s'avancent avec ardeur et
brûlent d'en venir aux mains. Cette fermeté épouvanta les Gaulois; il
y eut différents sentiments parmi eux sur ce qu'il y avait à faire;
mais, la nuit venue, ils firent une retraite qui approchait fort d'une
fuite. Depuis ce temps-là ils restèrent chez eux sans remuer, pendant
treize ans.
Ensuite voyant les Romains croître en puissance et en force, ils
conclurent avec eux un traité de paix, auquel pendant quatre ans ils
ne donnèrent aucune atteinte. Mais menacés d'une guerre de la part des
peuples d'au delà des Alpes, et craignant d'en être accablés, ils
leur envoyèrent tant de présents, ils surent si bien faire valoir la
liaison qu'il y avait entre eux et les Gaulois d'en deçà les Alpes,
qu'ils leur firent tomber les armes des mains. Ils leur persuadèrent
ensuite de les reprendre contre les Romains, et s'engagèrent de courre
avec eux tous les risques de cette guerre. Joints ensemble, ils
passent par l'Étrurie, gagnent les peuples de ce pays à leur parti,
font un riche butin sur les terres des Romains et en sortent sans que
personne fasse mine de les inquiéter. De retour chez eux, une sédition
s'éleva sur le partage du butin; c'était à qui aurait la meilleure
part, et leur avidité leur fit perdre la plus grande partie, et du
butin et de leur armée. Cela est assez ordinaire aux Gaulois,
lorsqu'ils ont fait quelque capture, surtout quand le vin et la
débauche leur échauffent la tête.
Quatre ans après cette expédition, les Samnites et les Gaulois
joignant ensemble leurs forces, livrèrent bataille aux Romains dans le
pays des Camertins et en défirent un grand nombre. Les Romains,
irrités par cet échec, revinrent peu de jours après avec toutes leurs
troupes dans le pays des Sentinates. Dans cette bataille, les Gaulois
perdirent la plus grande partie de leurs troupes, et le reste fut
obligé de s'enfuir à vau-de-route dans leur pays. Ils revinrent encore
dix ans après, avec une grande armée, pour assiéger Arretium[27]. Les
Romains accoururent pour secourir les assiégés et livrèrent bataille
devant la ville, mais ils furent vaincus, et Lucius, qui les
commandait, y perdit la vie. M. Curius, son successeur, leur envoya
demander les prisonniers; mais contre le droit des gens ils mirent à
mort ceux qui étaient venus de sa part. Les Romains outrés se mettent
sur-le-champ en campagne; les Sénonais se présentent, la bataille se
donne, les Romains victorieux en tuent la plus grande partie, chassent
le reste, et se rendent maîtres de tout le pays. C'est dans cet
endroit de la Gaule cisalpine qu'ils envoyèrent pour la première fois
une colonie, et qu'ils bâtirent une ville nommée Séna[28] du nom des
Sénonais qui l'avaient les premiers habitée.
[27] Arezzo.
[28] Sinigaglia.
La défaite des Sénonais fit craindre aux Boïens qu'eux mêmes et leur
pays n'eussent le même sort. Ils levèrent une armée formidable, et
engagèrent les Étrusques à se joindre à eux. Le rendez-vous était au
lac Vadimon, et ils s'y mirent en bataille. Presque tous les Étrusques
y périrent, et il n'y eut que les Boïens qui échappèrent par la fuite.
Mais l'année suivante, ils se liguèrent une seconde fois, et ayant
enrôlé toute la jeunesse, ils livrèrent bataille aux Romains. Ils y
furent entièrement défaits, et contraints, malgré qu'ils en eussent,
de demander la paix aux Romains et de faire un traité avec eux. Tout
ceci se passa trois ans avant que Pyrrhus entrât dans l'Italie, et
cinq ans avant la déroute de Delphes (282 av. J.-C). De cette fureur
de guerre que la fortune semblait avoir soufflée aux Gaulois, les
Romains tirèrent deux grands avantages. Le premier fut, qu'accoutumés
à être battus par les Gaulois, ils ne pouvaient ni rien voir, ni rien
craindre de plus terrible que ce qui leur était arrivé; et c'est pour
cela que Pyrrhus les trouva si exercés et si aguerris. L'autre
avantage fut que les Gaulois réduits et domptés, ils furent en état de
réunir toutes leurs forces contre Pyrrhus, d'abord pour défendre
l'Italie, et ensuite contre les Carthaginois pour leur enlever la
Sicile.
Pendant les quarante-cinq ans qui suivirent ces défaites, les Gaulois
restèrent tranquilles, et vécurent en bonne intelligence avec les
Romains. Mais après que la mort eut enlevé ceux qui avaient été
témoins de leurs malheurs, la jeunesse, qui leur succéda, brutale et
féroce, et qui n'avait jamais connu ni éprouvé le mal, commença à se
remuer, comme il arrive ordinairement. Elle chercha querelle aux
Romains pour des bagatelles, et entraîna dans son parti les Gaulois
des Alpes. D'abord le peuple n'eut point de part à ces mouvements
séditieux; tout se tramait secrètement entre les chefs. De là vint que
les Gaulois transalpins s'étant avancés avec une armée jusqu'à
Ariminium[29], le peuple, parmi les Boïens, ne voulut pas marcher avec
eux. Il se révolta contre ses chefs, s'éleva contre ceux qui venaient
d'arriver, et tua ses propres rois Atis et Galatus. Il y eut même
bataille rangée, où ils se massacrèrent les uns les autres. Les
Romains, épouvantés de l'irruption des Gaulois, se mirent en campagne,
mais apprenant qu'ils s'étaient défaits eux-mêmes, ils reprirent la
route de leur pays.
[29] Rimini.
Cinq ans après, sous le consulat de Marcus Lépidus, les Romains
partagèrent entre eux les terres du Picenum, d'où ils avaient chassé
les Sénonais. Ce fut C. Flaminius qui, pour capter la faveur du
peuple, introduisit cette nouvelle loi, qu'on peut dire qui a été la
principale cause de la corruption des mœurs des Romains, et ensuite
de la guerre qu'ils eurent avec les Sénonais. Plusieurs peuples de la
nation gauloise entrèrent dans la querelle, surtout les Boïens, qui
étaient limitrophes des Romains. Ils se persuadèrent que ce n'était
plus pour commander et pour faire la loi, que les Romains les
attaquaient, mais pour les détruire entièrement. Dans cette pensée,
les Insubriens et les Boïens, les deux plus grands peuples de la
nation, se liguent ensemble et envoient chez les Gaulois qui
habitaient le long des Alpes et du Rhône, et qu'on appelait Gésates,
parce qu'ils servaient pour une certaine solde, car c'est ce que
signifie proprement ce mot. Pour gagner les deux rois Concolitan et
Anéroeste, et les engager à armer contre les Romains, ils leur font
présent d'une somme considérable; ils leur mettent devant les yeux la
grandeur et la puissance de ce peuple; ils les flattent par la vue des
richesses immenses qu'une victoire gagnée sur lui ne manquera pas de
leur procurer; ils leur promettent solennellement de partager avec eux
tous les périls de cette guerre; ils leur rappellent les exploits de
leurs ancêtres, qui ayant pris les armes contre les Romains, les
avaient battus à plate couture, avaient pris d'emblée la ville de Rome
et en étaient restés les maîtres pendant sept mois, et qui après avoir
rendu la ville, non-seulement sans y être forcés, mais même avec
reconnaissance de la part des Romains, étaient revenus dans leur
patrie sains et saufs et chargés de butin.
Cette harangue échauffa tellement les esprits, que jamais on ne vit
sortir de ces provinces une armée plus nombreuse et composée de
soldats plus braves et plus belliqueux. Au bruit de ce soulèvement, on
trembla à Rome pour l'avenir; tout y fut dans le trouble et dans la
frayeur. On lève des troupes, on fait des magasins de vivres et de
munitions, on mène l'armée jusque sur les frontières, comme si les
Gaulois étaient déjà dans le pays, quoiqu'ils ne fussent pas encore
sortis du leur.
Enfin, huit ans après le partage des terres du Picenum, les Gésates et
les autres Gaulois franchirent les Alpes et vinrent camper sur le Pô.
Leur armée était nombreuse et bien équipée. Les Insubriens et les
Boïens soutinrent le parti qu'ils avaient pris; mais les Vénètes et
les Cénomans se rangèrent du côté des Romains, gagnés par les
ambassadeurs qu'on leur avait envoyés, ce qui obligea les rois gaulois
de laisser dans le pays une partie de leur armée pour le garder contre
ces peuples. Ils partent ensuite, et prennent leur route par
l'Étrurie, ayant avec eux cinquante mille hommes de pied, vingt mille
chevaux et autant de chars. Sur la nouvelle que les Gaulois avaient
passé les Alpes, les Romains firent marcher Lucius Emilius, l'un des
consuls, à Ariminium, pour arrêter les ennemis par cet endroit. Un des
préteurs fut envoyé dans l'Étrurie. Caius Atilius, l'autre consul,
était allé dans la Sardaigne. Tout ce qui resta dans Rome de citoyens
était consterné et croyait toucher au moment de sa perte. Cette
frayeur n'a rien qui doive surprendre. L'extrémité où les Gaulois les
avaient autrefois réduits était encore présente à leurs esprits. Pour
éviter un semblable malheur, ils assemblent ce qu'ils avaient de
troupes, ils font de nouvelles levées, ils mandent à leurs alliés de
se tenir prêts; ils font venir des provinces soumises à leur
domination les registres où étaient marqués les jeunes gens en âge de
porter les armes, afin de connaître toutes leurs forces. On donna aux
consuls la plus grande partie des troupes, et ce qu'il y avait de
meilleur parmi elles. Des vivres et des munitions, on en avait fait un
si grand amas que l'on n'a point d'idée qu'il s'en soit jamais fait un
pareil. Il leur venait des secours, et de toutes sortes et de tous les
côtés. Car telle était la terreur que l'irruption des Gaulois avait
répandue dans l'Italie, que ce n'était plus pour les Romains que les
peuples italiens croyaient porter les armes; ils ne pensaient plus
que c'était à la puissance de cette république que l'on en voulait;
c'était pour eux-mêmes, pour leur patrie, pour leurs villes qu'ils
craignaient, et c'est pour cela qu'ils étaient si prompts à exécuter
tous les ordres qu'on leur donnait..... De sorte que l'armée campée
devant Rome était de plus de cent cinquante mille hommes de pied et de
six mille chevaux, et que ceux qui étaient en état de porter les
armes, tant parmi les Romains que parmi les alliés, montaient à sept
cent mille hommes de pied et soixante-dix mille chevaux.
A peine les Gaulois furent-ils arrivés dans l'Étrurie, qu'ils y firent
le dégât sans crainte et sans que personne les arrêtât. Ils s'avancent
enfin vers Rome. Déjà ils étaient aux environs de Clusium, à trois
journées de cette capitale, lorsqu'ils apprennent que l'armée romaine,
qui était en Étrurie, les suivait de près et allait les atteindre. Ils
retournent aussitôt sur leurs pas pour en venir aux mains avec elle.
Les deux armées ne furent en présence que vers le coucher du soleil,
et campèrent à fort peu de distance l'une de l'autre. La nuit venue,
les Gaulois allument des feux, et ayant donné l'ordre à leur
cavalerie, dès que l'ennemi l'aurait aperçue le matin, de suivre la
route qu'ils allaient prendre, ils se retirent sans bruit vers Fésule,
et prennent là leurs quartiers, dans le dessein d'y attendre leur
cavalerie, et quand elle aurait joint le gros, de fondre à
l'improviste sur les Romains. Ceux-ci, à la pointe du jour, voyant
cette cavalerie, croient que les Gaulois ont pris la fuite et se
mettent à la poursuivre. Ils approchent, les Gaulois se montrent et
tombent sur eux; l'action s'engage avec vigueur, mais les Gaulois,
plus braves et en plus grand nombre, eurent le dessus. Les Romains
perdirent là au moins six mille hommes; le reste prit la fuite, la
plupart vers un certain poste avantageux où ils se cantonnèrent.
D'abord les Gaulois pensèrent à les y forcer; c'était le bon parti,
mais ils changèrent de sentiment. Fatigués et harassés par la marche
qu'ils avaient faite la nuit précédente, ils aimèrent mieux prendre
quelque repos, laissant seulement une garde de cavalerie autour de la
hauteur où les fuyards s'étaient retirés, et remettant au lendemain à
les assiéger, en cas qu'ils ne se rendissent pas d'eux-mêmes.