Les Gaulois sont d'une taille élevée, ont la carnation molle, la peau

blanche et les cheveux naturellement blonds; ils cherchent même par

diverses préparations à augmenter cette couleur propre à la chevelure,

qu'ils lavent habituellement avec une lessive de chaux. Ils relèvent

droit les cheveux du front sur le sommet du crâne, et les rejettent

ensuite en arrière vers le chignon du cou, de manière qu'ils

rappellent assez la figure des Satyres et des Faunes. Par ce moyen,

ils parviennent à épaissir leur chevelure à un tel point qu'elle ne

diffère presqu'en rien de la crinière des chevaux. Les uns se coupent

la barbe entièrement, d'autres en conservent une partie. Les nobles se

rasent les joues, mais laissent croître leurs moustaches si longues

qu'elles leur couvrent entièrement la bouche; aussi, lorsqu'ils

mangent, les poils se remplissent des débris des aliments, et ce

qu'ils boivent ne leur parvient, pour ainsi dire, qu'à travers un

filtre. Ils prennent leur repas assis, non sur des siéges, mais à

terre, où des peaux de chiens ou de loups leur tiennent lieu de

coussins, et se font servir par des enfants de l'un ou de l'autre

sexe, qui remplissent ces fonctions jusqu'à l'adolescence. Près du

lieu où ils mangent, sont des fourneaux remplis de feu, qui portent ou

des chaudières ou des broches chargées de grosses pièces de viande.

Ils font hommage des meilleurs morceaux aux hôtes les plus distingués.

Les Gaulois invitent aussi les étrangers à leurs festins, et ne leur

demandent qui ils sont, et quelles affaires les attirent, qu'après

qu'ils ont mangé. Mais dans leurs repas même, les convives ont

l'habitude, pour peu qu'une dispute de paroles s'engage entre eux, de

se lever sur-le-champ et de se provoquer réciproquement en combat

singulier, tant ils font peu de cas de leur vie. Ce mépris de la mort

tient à ce que les Gaulois sont fortement attachés à la doctrine de

Pythagore, qui enseigne que les âmes des hommes sont immortelles, et

que chacun doit, après un certain nombre d'années déterminé, revenir à

la vie, l'âme se revêtant à cette époque d'un autre corps. C'est aussi

d'après cette opinion, que dans les funérailles quelques-uns ont

adopté l'usage d'écrire des lettres à leurs amis défunts, et de les

jeter au milieu du bûcher, comme si elles devaient être lues par le

mort à qui elles sont adressées.

Dans les voyages et dans les batailles, les Gaulois se servent de

chars à deux chevaux qui portent un cocher et un guerrier combattant.

Lorsqu'à la guerre ils se trouvent en présence d'un ennemi à cheval,

ils commencent par lancer contre lui le javelot, puis ils descendent

du char et en viennent au combat à l'épée. Quelques-uns méprisent la

mort à un tel point qu'ils courent tous les hasards de la guerre le

corps entièrement nu, n'ayant qu'une ceinture autour des reins. Ils

mènent avec eux des servants, de condition libre, qu'ils choisissent

parmi les pauvres et qui les suivent en campagne, soit comme cochers,

soit comme écuyers chargés de porter leurs armes. Lorsque deux armées

sont en présence, quelques-uns ont la coutume de se porter en avant du

front de bataille, et de défier en combat singulier les plus braves de

la ligne opposée, en brandissant leurs armes pour inspirer de l'effroi

à l'ennemi. Si l'on répond à cet appel, ils se mettent à chanter les

hauts faits de leurs ancêtres et leur propre vaillance, accablent au

contraire d'insultes le guerrier qui se présente, et par les discours

les plus injurieux cherchent à lui faire perdre courage. Dès qu'un

ennemi est tombé, ils lui coupent la tête, qu'ils attachent au cou de

leurs chevaux, ou remettent ces dépouilles sanglantes à leurs

servants, et entonnent l'hymne de la victoire.

Le vêtement des Gaulois est d'une bizarrerie frappante. Ils portent

des tuniques teintes et semées de fleurs de diverses couleurs, des

hauts-de-chausses qu'ils nomment _braies_, et s'attachent sur les

épaules avec des agrafes, des saies rayées, d'une étoffe à carreaux de

couleur et très-serrés[23], fort épaisse en hiver, et mince en été.

[23] C'est l'ancienne tiretaine du moyen âge, ou tartan des

Écossais, peuple également d'origine gauloise.

Les Gaulois sont en général d'un aspect effrayant. Dans la

conversation leur voix est grave et rude; ils parlent avec brièveté,

emploient des expressions figurées et s'énoncent souvent en termes

obscurs ou métaphoriques. Ils font un grand usage de l'hyperbole,

surtout lorsqu'il s'agit de se vanter eux-mêmes ou de dépriser les

autres. Enfin, le ton de leurs discours est hautain, visant à

l'élévation et portant souvent une empreinte tragique. Ils ont

l'esprit vif, et sont assez susceptibles d'instruction; on trouve même

chez eux des poëtes qu'ils appellent _bardes_, et qui en

s'accompagnant sur un instrument semblable à notre lyre, chantent les

vers qu'ils ont composés, soit pour célébrer, soit pour diffamer ceux

qui en sont le sujet. Ils ont aussi quelques philosophes ou

théologiens, jouissant d'une grande considération et connus sous le

nom de _druides_. Ils consultent en outre des devins singulièrement

estimés parmi eux, qui prédisent l'avenir d'après le vol des oiseaux

ou l'inspection des victimes offertes en sacrifice, et auxquels tout

le peuple obéit. Ces devins pratiquent, particulièrement quand il

s'agit d'une consultation sur une affaire importante, une coutume

tellement hors des idées ordinaires, que l'on a peine à y croire. Ils

immolent un homme en le frappant d'un coup d'épée dans la poitrine, et

lorsqu'il tombe, ils annoncent l'avenir d'après les circonstances de

la chute, les convulsions des membres du mourant, et la manière dont

le sang coule, pronostics auxquels ils ajoutent foi, en s'appuyant sur

une longue suite d'observations conservées depuis des temps

très-reculés. Les Gaulois sont dans l'usage de n'offrir aucun

sacrifice sans la présence d'un druide. Comme ils leur croient une

connaissance plus précise de la nature de la Divinité et qu'ils les

regardent comme ses interprètes, ils supposent que les actions de

grâces qu'ils offrent, et leurs prières pour obtenir quelques faveurs,

doivent passer par ces prêtres pour arriver aux dieux. Du reste, ce

n'est pas seulement dans la paix, mais encore dans la guerre, que les

druides savent se faire obéir. Souvent, lorsque des armées étaient

déjà rangées en bataille, les glaives tirés et les javelots prêts à

s'échapper des mains, on a vu ces prêtres se montrer soudain au milieu

des deux lignes, et, tels que les enchanteurs qui, par de magiques

accents, charment la fureur des bêtes féroces, calmer d'un mot la rage

des combattants.

Les femmes gauloises sont en général très-belles de figure et presque

de la même taille que les hommes, et peuvent leur disputer l'avantage

de la force. Les enfants viennent au monde pour la plupart avec des

cheveux blancs; mais en avançant en âge, leur chevelure change et

prend la couleur de celle de leurs pères.

On trouve les Gaulois adonnés, dès la plus haute antiquité, au

brigandage, envahissant les terres étrangères et méprisant toutes les

lois humaines. Ce sont eux qui ont pris Rome, saccagé le temple de

Delphes, rendu tributaires une grande partie de l'Europe et plusieurs

contrées de l'Asie, et qui se sont établis sur le territoire des

peuples qu'ils avaient vaincus. De leur mélange avec les Grecs[24] ils

ont pris le nom de Gallo-Grecs, et ont enfin défait les plus

puissantes armées des Romains.

[24] Dans l'Orient, en Galatie.

L'excessive barbarie de leurs mœurs se montre jusque dans les

sacrifices impies qu'ils offrent aux dieux. Ils gardent les

malfaiteurs en prison pendant cinq années, et les attachent ensuite,

en l'honneur de la Divinité, à des croix élevées sur un vaste bûcher,

où ils les immolent en sacrifice avec d'autres prémices réservées pour

ces solennités. Ils emploient à un usage semblable les prisonniers

qu'ils font à la guerre, et il en est même qui, indépendamment des

hommes, égorgent encore les animaux qu'ils ont pris dans la mêlée, ou

les font périr soit dans les flammes, soit par tout autre genre de

supplice.

DIODORE DE SICILE, liv. 5, ch. 28 à 32. Traduit par Miot.

Diodore de Sicile, historien grec, vivait au temps de César et

d'Auguste; il est auteur d'une histoire universelle; des quarante

livres qui la composaient, il n'en reste plus que quinze.

LES GAULOIS EN ITALIE.

587 à 222 av. J.-C.

C'est au pied des Alpes que commencent les plaines de la partie

septentrionale de l'Italie, qui par leur fertilité et leur étendue

surpassent tout ce que l'histoire nous a jamais appris d'aucun pays de

l'Europe. Ces plaines étaient occupées autrefois par les Étrusques;

depuis, les Gaulois, qui leur étaient voisins et qui ne voyaient

qu'avec un œil jaloux la beauté du pays, s'étant mêlés avec eux par

le commerce, tout d'un coup sur un léger prétexte fondirent avec une

grosse armée sur les Étrusques, les chassèrent des plaines arrosées

par le Pô, et se mirent en leur place.

Vers la source du fleuve étaient les Laens et les Lébicéens; ensuite

les Insubriens, nation fort puissante; après eux, les Cénomans; auprès

de la mer Adriatique, les Vénètes, peuple ancien qui avait à peu près

les mêmes coutumes et le même habillement que les autres Gaulois, mais

qui parlait une langue différente. Au delà du Pô et autour de

l'Apennin, les premiers qui se présentaient étaient les Anianes,

ensuite les Boïens; après eux, vers la mer Adriatique, les Lingons, et

enfin sur la côte, les Sénonais.

Tous ces peuples étaient répandus par villages, qu'ils ne fermaient

point de murailles. Ils ne savaient ce que c'était que meubles; leur

manière de vivre était simple; point d'autre lit que de l'herbe, ni

d'autre nourriture que de la viande[25]; la guerre et la culture de

leurs champs faisaient toute leur étude; toute autre science, tout

autre art leur était inconnu. Leurs richesses consistaient en or et en

troupeaux, les seules choses que l'on peut facilement transporter d'un

lieu en un autre à son choix ou selon les différentes conjonctures.

Ils s'appliquaient surtout à s'attacher un grand nombre de personnes,

parce qu'on n'était puissant parmi eux qu'à proportion du nombre des

clients dont on disposait. D'abord, ils ne furent pas seulement

maîtres du pays, mais encore de plusieurs contrées voisines qu'ils

soumirent par la terreur de leurs armes. Peu de temps après, ayant

vaincu les Romains et leurs alliés (à l'Allia), ils les menèrent

battant pendant trois jours jusqu'à Rome, dont ils s'emparèrent, à

l'exception du Capitole. Mais les Vénètes s'étant jetés sur leur pays,

ils s'accommodèrent avec les Romains, leur rendirent leur ville, et

coururent au secours de leur patrie[26]. Ils se firent ensuite la

guerre les uns aux autres. Leur grande puissance excita aussi la

jalousie de quelques-uns des peuples qui habitaient les Alpes. Piqués

de se voir si fort au-dessous d'eux, ils se réunirent, prirent les

armes et firent souvent des incursions dans leur pays.

[25] Posidonius le stoïcien dit: «Voici comment les Celtes

servent à manger. Ils se mettent du foin sous eux, et mangent sur

des tables de bois, peu élevées au-dessus de terre. Le manger

consiste en très-peu de pain, et beaucoup de viandes bouillies et

rôties sur la braise ou à la broche. On les apporte proprement,

il est vrai; mais ils y mordent comme des lions, saisissant des

membres entiers des deux mains. S'il se trouve quelque chose de

dur à arracher, ils l'entament avec un long couteau qui est à

leur côté dans une gaîne particulière.» (ATHÉNÉE, _Festin des

philosophes_, trad. de Lefebvre de Villebrune, in-4º, t. II, p.

82.)

[26] On verra combien le récit de Polybe diffère de celui de

Tite-Live, et combien ce dernier auteur a flatté les Romains.

Pendant ce temps-là, les Romains s'étaient relevés de leurs pertes et

avaient composé avec les Latins. Trente ans après la prise de Rome,

les Gaulois s'avancèrent jusqu'à Albe avec une grande armée. Les

Romains surpris, et n'ayant pas eu le temps de faire venir les troupes

de leurs alliés, n'osèrent leur aller au-devant. Mais douze ans après,

les Gaulois étant revenus avec une armée nombreuse, les Romains, qui

s'y attendaient, assemblent leurs alliés, s'avancent avec ardeur et

brûlent d'en venir aux mains. Cette fermeté épouvanta les Gaulois; il

y eut différents sentiments parmi eux sur ce qu'il y avait à faire;

mais, la nuit venue, ils firent une retraite qui approchait fort d'une

fuite. Depuis ce temps-là ils restèrent chez eux sans remuer, pendant

treize ans.

Ensuite voyant les Romains croître en puissance et en force, ils

conclurent avec eux un traité de paix, auquel pendant quatre ans ils

ne donnèrent aucune atteinte. Mais menacés d'une guerre de la part des

peuples d'au delà des Alpes, et craignant d'en être accablés, ils

leur envoyèrent tant de présents, ils surent si bien faire valoir la

liaison qu'il y avait entre eux et les Gaulois d'en deçà les Alpes,

qu'ils leur firent tomber les armes des mains. Ils leur persuadèrent

ensuite de les reprendre contre les Romains, et s'engagèrent de courre

avec eux tous les risques de cette guerre. Joints ensemble, ils

passent par l'Étrurie, gagnent les peuples de ce pays à leur parti,

font un riche butin sur les terres des Romains et en sortent sans que

personne fasse mine de les inquiéter. De retour chez eux, une sédition

s'éleva sur le partage du butin; c'était à qui aurait la meilleure

part, et leur avidité leur fit perdre la plus grande partie, et du

butin et de leur armée. Cela est assez ordinaire aux Gaulois,

lorsqu'ils ont fait quelque capture, surtout quand le vin et la

débauche leur échauffent la tête.

Quatre ans après cette expédition, les Samnites et les Gaulois

joignant ensemble leurs forces, livrèrent bataille aux Romains dans le

pays des Camertins et en défirent un grand nombre. Les Romains,

irrités par cet échec, revinrent peu de jours après avec toutes leurs

troupes dans le pays des Sentinates. Dans cette bataille, les Gaulois

perdirent la plus grande partie de leurs troupes, et le reste fut

obligé de s'enfuir à vau-de-route dans leur pays. Ils revinrent encore

dix ans après, avec une grande armée, pour assiéger Arretium[27]. Les

Romains accoururent pour secourir les assiégés et livrèrent bataille

devant la ville, mais ils furent vaincus, et Lucius, qui les

commandait, y perdit la vie. M. Curius, son successeur, leur envoya

demander les prisonniers; mais contre le droit des gens ils mirent à

mort ceux qui étaient venus de sa part. Les Romains outrés se mettent

sur-le-champ en campagne; les Sénonais se présentent, la bataille se

donne, les Romains victorieux en tuent la plus grande partie, chassent

le reste, et se rendent maîtres de tout le pays. C'est dans cet

endroit de la Gaule cisalpine qu'ils envoyèrent pour la première fois

une colonie, et qu'ils bâtirent une ville nommée Séna[28] du nom des

Sénonais qui l'avaient les premiers habitée.

[27] Arezzo.

[28] Sinigaglia.

La défaite des Sénonais fit craindre aux Boïens qu'eux mêmes et leur

pays n'eussent le même sort. Ils levèrent une armée formidable, et

engagèrent les Étrusques à se joindre à eux. Le rendez-vous était au

lac Vadimon, et ils s'y mirent en bataille. Presque tous les Étrusques

y périrent, et il n'y eut que les Boïens qui échappèrent par la fuite.

Mais l'année suivante, ils se liguèrent une seconde fois, et ayant

enrôlé toute la jeunesse, ils livrèrent bataille aux Romains. Ils y

furent entièrement défaits, et contraints, malgré qu'ils en eussent,

de demander la paix aux Romains et de faire un traité avec eux. Tout

ceci se passa trois ans avant que Pyrrhus entrât dans l'Italie, et

cinq ans avant la déroute de Delphes (282 av. J.-C). De cette fureur

de guerre que la fortune semblait avoir soufflée aux Gaulois, les

Romains tirèrent deux grands avantages. Le premier fut, qu'accoutumés

à être battus par les Gaulois, ils ne pouvaient ni rien voir, ni rien

craindre de plus terrible que ce qui leur était arrivé; et c'est pour

cela que Pyrrhus les trouva si exercés et si aguerris. L'autre

avantage fut que les Gaulois réduits et domptés, ils furent en état de

réunir toutes leurs forces contre Pyrrhus, d'abord pour défendre

l'Italie, et ensuite contre les Carthaginois pour leur enlever la

Sicile.

Pendant les quarante-cinq ans qui suivirent ces défaites, les Gaulois

restèrent tranquilles, et vécurent en bonne intelligence avec les

Romains. Mais après que la mort eut enlevé ceux qui avaient été

témoins de leurs malheurs, la jeunesse, qui leur succéda, brutale et

féroce, et qui n'avait jamais connu ni éprouvé le mal, commença à se

remuer, comme il arrive ordinairement. Elle chercha querelle aux

Romains pour des bagatelles, et entraîna dans son parti les Gaulois

des Alpes. D'abord le peuple n'eut point de part à ces mouvements

séditieux; tout se tramait secrètement entre les chefs. De là vint que

les Gaulois transalpins s'étant avancés avec une armée jusqu'à

Ariminium[29], le peuple, parmi les Boïens, ne voulut pas marcher avec

eux. Il se révolta contre ses chefs, s'éleva contre ceux qui venaient

d'arriver, et tua ses propres rois Atis et Galatus. Il y eut même

bataille rangée, où ils se massacrèrent les uns les autres. Les

Romains, épouvantés de l'irruption des Gaulois, se mirent en campagne,

mais apprenant qu'ils s'étaient défaits eux-mêmes, ils reprirent la

route de leur pays.

[29] Rimini.

Cinq ans après, sous le consulat de Marcus Lépidus, les Romains

partagèrent entre eux les terres du Picenum, d'où ils avaient chassé

les Sénonais. Ce fut C. Flaminius qui, pour capter la faveur du

peuple, introduisit cette nouvelle loi, qu'on peut dire qui a été la

principale cause de la corruption des mœurs des Romains, et ensuite

de la guerre qu'ils eurent avec les Sénonais. Plusieurs peuples de la

nation gauloise entrèrent dans la querelle, surtout les Boïens, qui

étaient limitrophes des Romains. Ils se persuadèrent que ce n'était

plus pour commander et pour faire la loi, que les Romains les

attaquaient, mais pour les détruire entièrement. Dans cette pensée,

les Insubriens et les Boïens, les deux plus grands peuples de la

nation, se liguent ensemble et envoient chez les Gaulois qui

habitaient le long des Alpes et du Rhône, et qu'on appelait Gésates,

parce qu'ils servaient pour une certaine solde, car c'est ce que

signifie proprement ce mot. Pour gagner les deux rois Concolitan et

Anéroeste, et les engager à armer contre les Romains, ils leur font

présent d'une somme considérable; ils leur mettent devant les yeux la

grandeur et la puissance de ce peuple; ils les flattent par la vue des

richesses immenses qu'une victoire gagnée sur lui ne manquera pas de

leur procurer; ils leur promettent solennellement de partager avec eux

tous les périls de cette guerre; ils leur rappellent les exploits de

leurs ancêtres, qui ayant pris les armes contre les Romains, les

avaient battus à plate couture, avaient pris d'emblée la ville de Rome

et en étaient restés les maîtres pendant sept mois, et qui après avoir

rendu la ville, non-seulement sans y être forcés, mais même avec

reconnaissance de la part des Romains, étaient revenus dans leur

patrie sains et saufs et chargés de butin.

Cette harangue échauffa tellement les esprits, que jamais on ne vit

sortir de ces provinces une armée plus nombreuse et composée de

soldats plus braves et plus belliqueux. Au bruit de ce soulèvement, on

trembla à Rome pour l'avenir; tout y fut dans le trouble et dans la

frayeur. On lève des troupes, on fait des magasins de vivres et de

munitions, on mène l'armée jusque sur les frontières, comme si les

Gaulois étaient déjà dans le pays, quoiqu'ils ne fussent pas encore

sortis du leur.

Enfin, huit ans après le partage des terres du Picenum, les Gésates et

les autres Gaulois franchirent les Alpes et vinrent camper sur le Pô.

Leur armée était nombreuse et bien équipée. Les Insubriens et les

Boïens soutinrent le parti qu'ils avaient pris; mais les Vénètes et

les Cénomans se rangèrent du côté des Romains, gagnés par les

ambassadeurs qu'on leur avait envoyés, ce qui obligea les rois gaulois

de laisser dans le pays une partie de leur armée pour le garder contre

ces peuples. Ils partent ensuite, et prennent leur route par

l'Étrurie, ayant avec eux cinquante mille hommes de pied, vingt mille

chevaux et autant de chars. Sur la nouvelle que les Gaulois avaient

passé les Alpes, les Romains firent marcher Lucius Emilius, l'un des

consuls, à Ariminium, pour arrêter les ennemis par cet endroit. Un des

préteurs fut envoyé dans l'Étrurie. Caius Atilius, l'autre consul,

était allé dans la Sardaigne. Tout ce qui resta dans Rome de citoyens

était consterné et croyait toucher au moment de sa perte. Cette

frayeur n'a rien qui doive surprendre. L'extrémité où les Gaulois les

avaient autrefois réduits était encore présente à leurs esprits. Pour

éviter un semblable malheur, ils assemblent ce qu'ils avaient de

troupes, ils font de nouvelles levées, ils mandent à leurs alliés de

se tenir prêts; ils font venir des provinces soumises à leur

domination les registres où étaient marqués les jeunes gens en âge de

porter les armes, afin de connaître toutes leurs forces. On donna aux

consuls la plus grande partie des troupes, et ce qu'il y avait de

meilleur parmi elles. Des vivres et des munitions, on en avait fait un

si grand amas que l'on n'a point d'idée qu'il s'en soit jamais fait un

pareil. Il leur venait des secours, et de toutes sortes et de tous les

côtés. Car telle était la terreur que l'irruption des Gaulois avait

répandue dans l'Italie, que ce n'était plus pour les Romains que les

peuples italiens croyaient porter les armes; ils ne pensaient plus

que c'était à la puissance de cette république que l'on en voulait;

c'était pour eux-mêmes, pour leur patrie, pour leurs villes qu'ils

craignaient, et c'est pour cela qu'ils étaient si prompts à exécuter

tous les ordres qu'on leur donnait..... De sorte que l'armée campée

devant Rome était de plus de cent cinquante mille hommes de pied et de

six mille chevaux, et que ceux qui étaient en état de porter les

armes, tant parmi les Romains que parmi les alliés, montaient à sept

cent mille hommes de pied et soixante-dix mille chevaux.

A peine les Gaulois furent-ils arrivés dans l'Étrurie, qu'ils y firent

le dégât sans crainte et sans que personne les arrêtât. Ils s'avancent

enfin vers Rome. Déjà ils étaient aux environs de Clusium, à trois

journées de cette capitale, lorsqu'ils apprennent que l'armée romaine,

qui était en Étrurie, les suivait de près et allait les atteindre. Ils

retournent aussitôt sur leurs pas pour en venir aux mains avec elle.

Les deux armées ne furent en présence que vers le coucher du soleil,

et campèrent à fort peu de distance l'une de l'autre. La nuit venue,

les Gaulois allument des feux, et ayant donné l'ordre à leur

cavalerie, dès que l'ennemi l'aurait aperçue le matin, de suivre la

route qu'ils allaient prendre, ils se retirent sans bruit vers Fésule,

et prennent là leurs quartiers, dans le dessein d'y attendre leur

cavalerie, et quand elle aurait joint le gros, de fondre à

l'improviste sur les Romains. Ceux-ci, à la pointe du jour, voyant

cette cavalerie, croient que les Gaulois ont pris la fuite et se

mettent à la poursuivre. Ils approchent, les Gaulois se montrent et

tombent sur eux; l'action s'engage avec vigueur, mais les Gaulois,

plus braves et en plus grand nombre, eurent le dessus. Les Romains

perdirent là au moins six mille hommes; le reste prit la fuite, la

plupart vers un certain poste avantageux où ils se cantonnèrent.

D'abord les Gaulois pensèrent à les y forcer; c'était le bon parti,

mais ils changèrent de sentiment. Fatigués et harassés par la marche

qu'ils avaient faite la nuit précédente, ils aimèrent mieux prendre

quelque repos, laissant seulement une garde de cavalerie autour de la

hauteur où les fuyards s'étaient retirés, et remettant au lendemain à

les assiéger, en cas qu'ils ne se rendissent pas d'eux-mêmes.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 1/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 2 / 35 段