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typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.
L'HISTOIRE
DE FRANCE
RACONTÉE PAR LES CONTEMPORAINS.
EXTRAITS
DES CHRONIQUES, DES MÉMOIRES ET DES DOCUMENTS
ORIGINAUX,
AVEC DES SOMMAIRES ET DES RÉSUMÉS CHRONOLOGIQUES,
PAR
L. DUSSIEUX,
PROFESSEUR D'HISTOIRE A L'ÉCOLE DE SAINT-CYR.
TOME PREMIER.
PARIS,
FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET Cie, LIBRAIRES,
IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56
1861
Tous droits réservés.
L'HISTOIRE
DE FRANCE
RACONTÉE PAR LES CONTEMPORAINS.
TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.--MESNIL (EURE).
AVERTISSEMENT.
Depuis quelques années, le goût de lire l'histoire dans les documents
originaux s'est généralement répandu; de nombreuses publications
historiques ont été faites; et déjà l'ensemble de nos diverses
collections de mémoires, de chroniques et de documents dépasse
plusieurs centaines de volumes, que l'on ne peut rassembler qu'avec
difficulté et dont la lecture demande un temps considérable.
Le but de l'ouvrage que nous publions est de réunir en quelques
volumes tout ce que ces nombreux, recueils nous ont paru renfermer
d'utile et de curieux sur les principaux événements de l'histoire de
France, de manière à composer un abrégé de ces collections.
Pour la jeunesse studieuse, comme pour les gens du monde, il faut
tenir compte du temps dont ils peuvent disposer, et ne mettre sous
leurs yeux que ce qui est réellement utile à connaître. Nous avons
entrepris de faire ce choix, en prenant le parti de ne nous occuper
que des grands faits historiques, des grands hommes, et quelquefois de
détails caractéristiques sur les mœurs. Nous avons toujours donné la
préférence, entre les auteurs contemporains, à ceux qui avaient vu,
et surtout à ceux qui après avoir pris part aux événements les avaient
eux-mêmes racontés. Presque toujours nous avons publié plusieurs
relations du même fait, afin de mettre sous les yeux du lecteur les
opinions opposées, l'esprit des différents partis, les divers
jugements de l'époque sur ce fait. Nous avons cherché à être d'une
impartialité absolue dans le choix des pièces, parce que nous voulions
donner au public une œuvre sans système, sans parti pris, dans
laquelle les opinions et la manière de voir des contemporains fussent
surtout en évidence.
Pour les premières époques de notre histoire, souvent les récits
contemporains font défaut; les événements ne sont indiqués dans les
chroniques que par une phrase courte et sèche. C'est pourquoi nous
avons cru devoir reproduire, pour ces temps anciens, quelques pages
savantes d'auteurs modernes, dans lesquelles ils avaient su fondre
tous les éléments épars dans les chroniques.
Nous devons dire encore que ce choix a été fait de telle sorte que le
père et la mère de famille pussent mettre ces volumes entre les mains
de leurs enfants, pour compléter leur instruction. Nous avons voulu
que ce recueil pût être donné à la jeunesse, à qui l'on ne sait quel
ouvrage faire lire sur l'histoire de France, au moment où s'achèvent
et où se complètent les études.
Nous avons essayé de faire un livre instructif et attrayant, qui pût
permettre, selon la méthode de Rollin, d'apprendre l'histoire par la
lecture, par le détail des grands événements, par le portrait des
grands hommes, par la peinture des mœurs, en mettant le lecteur en
face des documents originaux. Des résumés chronologiques en tête de
chaque volume, et des sommaires placés au commencement de chaque
récit, lient ces morceaux détachés et leur donnent l'enchaînement et
la suite nécessaires.
Ces extraits d'anciens auteurs ont encore l'avantage de faire
connaître les écrivains historiques, si nombreux dans notre
littérature, les plus remarquables passages des chroniques et des
mémoires, et de composer ainsi, en même temps qu'une histoire de
France, une histoire de la littérature française, qui montre toutes
les transformations de la langue.
RÉSUMÉ CHRONOLOGIQUE
DES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS DE LA PÉRIODE DE L'HISTOIRE DE FRANCE
CONTENUE DANS CE PREMIER VOLUME.
GAULE CELTIQUE.
Les plus anciens peuples de la Gaule paraissent avoir été les Ibères,
connus sous les noms d'Aquitains et de Ligures, et dont un débris
existe encore, sous le nom de Basques, dans les Pyrénées occidentales.
A une époque inconnue, la Gaule est envahie et occupée par les peuples
Celtes, Gaulois ou Galls au centre, Kimris ou Belges au nord. Les
Ibères sont réduits en esclavage dans tout le pays conquis par les
Celtes; mais ils restent indépendants dans l'Aquitaine et sur le bord
de la Méditerranée (Languedoc et Provence).
XIIe siècle avant J.-C. Les Phéniciens fondent plusieurs colonies sur
la côte ligurienne, dont la plus importante est Nîmes.
600 av. J.-C. Les Grecs fondent de nombreuses colonies sur la côte
ligurienne, dont la plus importante est Marseille, qui devint une
république considérable.
Dès le VIe siècle avant J.-C., les Gaulois envoyèrent hors de la Gaule
de grandes expéditions, et envahirent successivement: l'Espagne, où
ils s'établirent en Celtibérie;--la Gaule Cisalpine, en 587, où
Bellovèse fonda Milan;--la Germanie;--la Macédoine, la Grèce et la
Thrace, où en 279 ils furent défaits par les Grecs aux batailles des
Thermopyles et de Delphes;--l'Asie Mineure, où ils fondèrent le
royaume de Galatie;--l'Étrurie, où ils assiégèrent Clusium, en 391.
Le siége de Clusium fit commencer la guerre entre les Gaulois et les
Romains, qui ne parvinrent à dompter les Gaulois qu'après 200 ans de
luttes acharnées. Les principaux événements de cette lutte sont:
en 390, la bataille de l'Allia et la prise de Rome par les
Gaulois;
en 295, la défaite des Gaulois à Sentinum;
en 283, la défaite des Gaulois au lac Vadimon;
en 222, la défaite des Gaulois à Télamone. Enfin, en 170, les
Gaulois de la Gaule Cisalpine furent complétement soumis à la
domination de Rome.
189. Manlius soumet les Galates ou Gaulois de l'Asie Mineure.
154. Les Romains entrent dans la Gaule Transalpine, et viennent au
secours de la république de Marseille, leur alliée, attaquée
par les Salyens.
124. Les Romains fondent Aix et s'établissent en Provence.
122-121. Les Romains soumettent les Allobroges, et battent
Bituitus, roi des Arvernes.
118. Fondation de Narbonne. Les Romains occupent la province
romaine (Roussillon, Languedoc, Dauphiné, Provence).
58-51. Jules César fait la conquête de la Gaule.--52, Grande
victoire de César à Alise sur Vercingétorix.
GAULE ROMAINE.
(51 av. J.-C.--476 ap. J.-C.)
La Gaule reste soumise aux Romains depuis 51 av. J.-C. jusqu'en 476
ap. J.-C., date de la chute de l'empire d'Occident.
Pendant ce temps elle est entièrement transformée, et adopte la
religion, la langue, les mœurs, les lois et les institutions de
Romains.
160 ap. J.-C. Le christianisme pénètre dans la Gaule. Saint-Pothin et
saint Irénée sont les premiers apôtres de la Gaule et fondent l'église
de Lyon. Saint Denis (250) et saint Martin (371-400) achèvent la
conversion de la Gaule au christianisme.
177. Première persécution des chrétiens à Lyon.
241. Premières invasions des Franks dans la Gaule.
285. Grande révolte des Bagaudes contre la tyrannie de
l'administration romaine; 286, ils sont vaincus par Maximien
Hercule.
287. Les Franks-Saliens établis dans la Toxandrie comme lètes ou
mercenaires à la solde de l'Empire.
292. Les Franks-Ripuaires établis entre la Meuse et le Rhin comme
mercenaires à la solde de l'Empire.
358. Guerre de Julien contre la tribu des Franks-Saliens, qui est
dès lors la plus importante, et qui s'emparera sous Clovis de
la domination de la Gaule.
407. Invasion des Suèves, des Alains et des Vandales.
412. Les Wisigoths sous Ataulphe s'établissent dans la Gaule
méridionale.
413. Les Burgondes s'établissent dans le bassin du Rhône.
431. Clodion, roi des Franks-Saliens, est battu par Aétius à
Héléna.
451. Invasion d'Attila dans la Gaule. Il est repoussé devant
Orléans et vaincu dans les champs Catalauniques par Aétius, par
Mérovée, roi des Franks-Saliens, et par Théodoric, roi des
Wisigoths.
458. Childéric succède à Mérovée.
468. Avénement d'Euric, roi des Wisigoths, à Toulouse.--Grande
puissance de ce roi.
471-475. Ecdicius défend l'Arvernie contre les Wisigoths; il est
obligé de se soumettre.
476. Fin de l'empire romain d'Occident. Le dernier empereur,
Romulus-Augustule, est renversé par Odoacre, roi des Hérules,
qui se proclame roi d'Italie.
GAULE FRANQUE.
481. Avénement de Clovis, successeur de Childéric.
486. Le patrice Syagrius est battu par Clovis à Soissons.--Fin de
la domination romaine dans la Gaule.
486-490. Clovis soumet les cités gallo-romaines de l'Armorique.
492. Clovis épouse Clotilde.
496. Défaite des Alemans à Tolbiac. Conversion de Clovis. Dès lors
Clovis devient le champion de l'Église orthodoxe contre les
peuples ariens qui occupent la Gaule, Burgondes et Wisigoths.
500. Clovis bat Gondebaud, roi des Burgondes, à Dijon.
507. Clovis bat les Wisigoths à Vouillé, et conquiert l'Aquitaine.
508. Les Franks sont battus au siége d'Arles par Ibbas, général de
Théodoric, roi des Ostrogoths, qui envoie des secours aux
Wisigoths.
509. Clovis fait assassiner plusieurs rois franks, et soumet leurs
tribus à sa domination.
511. Mort de Clovis. Ses quatre fils se partagent ses États;
Thierry est roi d'Austrasie;
Clodomir est roi d'Orléans;
Childebert est roi de Paris;
Clotaire est roi de Soissons.
523. Clodomir, Childebert et Clotaire envahissent la Bourgogne.
524. Bataille de Véseronce, où Clodomir est battu et tué par les
Burgondes.
528-530. Conquête de la Thuringe par Thierry.
533. Meurtre des fils de Clodomir par Childebert et Clotaire.
534. Childebert et Clotaire font la conquête de la Bourgogne.
539. Première expédition des Franks en Italie, où les Grecs et les
Ostrogoths sont en guerre. Théodebert, fils de Thierry et roi
d'Austrasie, bat les Grecs et les Ostrogoths, et se fait céder
par les Ostrogoths la Provence, tandis que Justinien, pour
avoir son alliance, renonce aux droits de l'Empire sur la
Gaule.
553. Bucelin et Leutharis, généraux de Théodebald, fils de
Théodebert et roi d'Austrasie, sont battus par Narsès, sur le
Vulturne, à Casilinum.
558. Clotaire Ier réunit tous les royaumes des Franks.
561. Mort de Clotaire Ier. Ses quatre fils se partagent ses États;
Caribert est roi de Paris;
Gontran est roi d'Orléans et de Bourgogne;
Chilpéric est roi de Soissons ou de Neustrie;
Sigebert est roi d'Austrasie.
566. Sigebert épouse Brunehaut. Chilpéric épouse Galsuinthe, la
tue, et la remplace par Frédégonde.
_Première lutte de la Neustrie et de l'Austrasie, 573-613._
573. Sigebert attaque Chilpéric et assiége Tournay; il est tué
par des émissaires de Frédégonde. Childebert II lui succède.
584. Chilpéric est assassiné par les ordres de Frédégonde,
Clotaire II lui succède.
587. Traité d'Andelot entre Gontran et Childebert II.
593-596. Victoires de Frédégonde sur les Austrasiens à Brennac ou
Droissy et à Leucofao.
593. Mort de Gontran. Childebert II lui succède.
596. Mort de Childebert II. Théodebert lui succède en Austrasie et
Thierry II en Bourgogne.
597. Mort de Frédégonde.
598. Brunehaut est chassée d'Austrasie par les leudes, dont elle
veut diminuer le pouvoir; elle se réfugie auprès de Thierry II,
roi de Bourgogne.
600. Clotaire II battu à Dormeille par les Austrasiens.
612. Brunehaut et Thierry II battent les Austrasiens à Toul et à
Tolbiac; Théodebert et ses enfants sont massacrés; Brunehaut
rentre victorieuse à Metz.
613. Conjuration des leudes austrasiens, dirigés par Pépin de
Landen et Warnachaire, contre Brunehaut. Ils s'allient avec
Clotaire II, et lui livrent Brunehaut, qui est mise à mort.
Clotaire II réunit toutes les parties du royaume des Franks.
614. Constitution perpétuelle ou Édit de Paris, par lequel de
grands priviléges sont accordés par Clotaire aux leudes et au
clergé. Les royaumes de Neustrie et d'Austrasie auront chacun
un maire du palais.
622. Dagobert succède à Clotaire II.
630. Caribert, frère de Dagobert, obtient le duché d'Aquitaine.
Ses descendants, Eudes, Hunald et Waïfre, le possèdent jusqu'en
769.
632. Sigebert II, fils de Dagobert, est nommé roi d'Austrasie,
avec Pépin de Landen pour maire du palais.
638. Clovis II succède à Dagobert en Neustrie et en Bourgogne,
avec Ega et Erkinoald pour maires du palais.
656. Mort de Sigebert II. Grimoald, maire du palais d'Austrasie,
cloître Dagobert fils de Sigebert II, et fait proclamer son
fils roi d'Austrasie. Erkinoald renverse le fils de Grimoald,
réunit l'Austrasie à la Neustrie, et réprime les leudes.
L'unité de l'empire frank est rétablie pour quelque temps,
grâce à la vigueur et à l'habileté d'Erkinoald.
656. Mort de Clovis II; Clotaire III lui succède. Ébroïn remplace
Erkinoald, mort en 657.
660. Les Austrasiens obtiennent de former un royaume séparé.
Ébroïn leur donne pour roi Childéric II, second fils de Clovis
II.
670. Mort de Clotaire III. Thierry III lui succède.
_Seconde lutte de la Neustrie et de l'Austrasie, 680-719._
(Triomphe de l'Austrasie.)
680. Ébroïn vainqueur de Pépin de Héristal, maire du palais
d'Austrasie, à Loixy.
681. Ebroïn est assassiné.
687. Pépin de Héristal bat les Neustrieus à Testry, soumet la
Neustrie à l'Austrasie, et meurt en 714. Charles Martel lui
succède.
715. Rainfroy est nommé maire du palais de Neustrie; il se soulève
contre l'Austrasie, et gagne la bataille de Compiègne.
717. Charles Martel bat les Neustriens à Vincy et à Soissons, en
719. La Neustrie est définitivement soumise à l'Austrasie
jusqu'en 843.
_Gouvernement de Charles Martel et de Pépin le Bref, sous plusieurs
rois fainéants._
720-730. Charles Martel soumet les peuples germains, qui
s'étaient rendus indépendants des Franks pendant les guerres
civiles. Les Saxons, les Bavarois, les Alemans ou Souabes, les
Frisons, sont replacés sous la domination des Austrasiens.
721. Après avoir conquis l'Espagne sur les Wisigoths, en 712, les
Arabes entrent en Septimanie. L'apparition de ces barbares
décide toutes les provinces de la Gaule méridionale, Vasconie,
Septimanie, Provence, à se placer sous la domination d'Eudes,
duc d'Aquitaine, qui, en 721, gagne sur les Arabes la grande
bataille de Toulouse.
732. Eudes est battu à la bataille de Bordeaux par Abdérame, et se
soumet à Charles Martel pour en avoir des secours contre les
Arabes.
Bataille de Poitiers.
736. Les Arabes envahissent la Provence et la Bourgogne.
739. Charles Martel les chasse de la Bourgogne, les bat à Berre,
en Septimanie, mais ne peut leur enlever Narbonne.
741. Mort de Charles Martel. Carloman et Pépin le Bref le
remplacent.
_Pépin le Bref, 741-768._
742. Commencement des guerres d'Aquitaine, contre les ducs
mérovingiens de ce pays, qui ne seront soumis qu'en
769.--Pépin veut soumettre l'Aquitaine, gouvernée par Hunald,
successeur d'Eudes. En 745, Hunald abandonne ses États à son
fils Waïfre, et se retire dans un cloître.
743. Carloman, par l'influence de l'archevêque de Mayence,
Boniface, commence la guerre contre les Saxons, c'est-à-dire
contre les peuples du nord de la Germanie entre le Rhin,
l'Elbe, la mer du Nord et le Mein, afin de détruire l'odinisme
et la barbarie dans la Germanie, d'y établir la civilisation
et la foi chrétiennes, et de faire cesser les ravages et les
invasions de ces barbares.
747. Abdication de Carloman, qui se retire au Mont-Cassin. Pépin
est seul maître du pouvoir.
752. Childéric III, le dernier Mérovingien, est déposé, et Pépin
le Bref est proclamé roi.
754. Le pape Étienne II sacre Pépin.
755-757. Guerre contre Astolphe, roi des Lombards, peuple arien,
qui attaquait la papauté à Rome. Les Lombards vaincus,
l'exarchat de Ravenne est cédé au pape.--Fondation de la
puissance temporelle des papes.
759. Narbonne enlevée aux Arabes. Les Arabes sont chassés de la
Septimanie.
759-768. Guerre contre Waïfre en Aquitaine. Assassinat de Waïfre
en 768 et soumission de l'Aquitaine.
768. Mort de Pépin le Bref. Ses États sont partagés entre
Charlemagne et Carloman.
CHARLEMAGNE, 768-814.
769. Hunald sort du cloître et soulève l'Aquitaine. Charlemagne
réprime cette dernière révolte. Hunald se réfugie chez les
Lombards, et l'Aquitaine se soumet aux Franks.
771. Mort de Carloman. Charlemagne dépouille ses neveux, qui se
réfugient auprès de Didier, roi des Lombards.
772. Commencement des guerres de Charlemagne contre les Saxons. La
Saxe ne sera soumise qu'en 804, après soixante et un ans de
luttes, en datant de 743, et après 18 campagnes de Charlemagne
contre ces peuples.
773-774. Guerre contre Didier. Passage du mont Cenis et du
Saint-Bernard. Prise de Vérone et de Pavie.--Fin du royaume des
Lombards. Destruction de l'arianisme en Occident; augmentation
des domaines de la papauté.--Charlemagne devient roi d'Italie
et donne ce royaume, en 781, à son fils aîné Pépin.
778. Expédition de Charlemagne en Espagne contre les Arabes
divisés en deux factions, l'une pour les Ommyades, l'autre pour
les Abassides. Charlemagne soutient quelques émirs. A son
retour, son arrière-garde est détruite à Roncevaux par Loup,
duc de Vasconie, fils de Waïfre, qui est battu, pris et pendu.
Mort de Roland dans ce désastre.
780. Création des évêchés de la Saxe.
780. Création du royaume d'Aquitaine, pour Louis le Débonnaire. Ce
royaume est chargé de la guerre contre les Arabes d'Espagne. De
791 à 812, cette guerre est faite par Guillaume le Pieux, comte
de Toulouse, qui conquiert la marche d'Espagne, c'est-à-dire le
pays entre l'Èbre et les Pyrénées, où se formeront plus tard
les royaumes chrétiens de Castille, de Navarre et d'Aragon.
782. Massacre des Saxons à Verden.
785. Wittikind, chef des Saxons, se fait baptiser à Attigny.
786. Conquête de la Bavière sur Tassilon, duc de ce pays, qui
s'était allié avec les Grecs, les Avares et les Lombards de
Bénévent, contre Charlemagne.
787. Le duché de Bénévent, dernière possession des Lombards en
Italie, est soumis aux Franks.
788-810. Guerres contre les Slaves, entre l'Elbe et l'Oder.
Soumission des Obotrites, des Wendes, des Serbes ou Sorabes et
des Tchèques. La civilisation chrétienne commence à pénétrer
chez ces barbares.
791-796. Guerres contre les Avares. Destruction de ce peuple
sauvage.
800. Charlemagne est proclamé empereur d'Occident, à Rome, par le
pape Léon III et le peuple romain.
804. Soumission de la Saxe. Transplantation et conversion de ce
peuple. L'odinisme et la barbarie sont détruits dans
l'Allemagne du nord, qui entre dans l'Europe civilisée. La
limite de la civilisation est reculée du Rhin jusqu'à
l'Elbe.--Fin des invasions des peuples germains.
804. Traité avec Irène, impératrice d'Orient, pour la fixation des
limites des deux empires.
808. Première apparition des Northmans en France.
812. Bernard roi d'Italie. Il succède à Pépin, son père, mort en
810.
814. Mort de Charlemagne. Louis le Débonnaire ou le Pieux lui
succède.
Pendant le règne de Charlemagne, l'ordre est rétabli; les invasions
des barbares sont arrêtées; de nombreuses lois (capitulaires) sont
rédigées; on crée une administration et des écoles; les études sont
rétablies, les arts cultivés. Cette première renaissance est due aux
efforts de Charlemagne, d'Alcuin, de Leidrade, archevêque de Lyon, de
Théodulf, évêque d'Orléans, de saint Benoît, abbé d'Aniane,
d'Adalhard, abbé de Corbie. Cette renaissance disparaît entièrement au
milieu des désordres qui ont lieu pendant les règnes des premiers
successeurs du grand empereur.
LOUIS LE DÉBONNAIRE, 814-840.
817. Louis le Débonnaire partage l'Empire entre ses trois fils,
Lothaire, Pépin et Louis.
818. Bernard qui s'est révolté en Italie est vaincu, condamné et
mis à mort.
822. Pénitence publique de Louis le Débonnaire à Attigny, pour
expier la mort de son neveu.
826. Harold, roi ou chef danois, se soumet à Louis le Débonnaire
et se fait baptiser.
830. Première révolte des fils de Louis le Débonnaire.
833. Seconde révolte des fils du Débonnaire. Il est trahi au champ
du Mensonge, dégradé, déposé et remplacé par Lothaire.
834. Louis le Débonnaire est rétabli.
838-839. Nouvelles révoltes des fils du Débonnaire.
840. Mort de Louis le Débonnaire. Partage de l'Empire entre ses
fils.
LISTES CHRONOLOGIQUES
DES EMPEREURS ROMAINS ET DES ROIS FRANKS, WISIGOTHS ET BURGONDES QUI
ONT RÉGNÉ PENDANT CETTE PÉRIODE.
I. EMPEREURS ROMAINS.
Jules César 48-30 av. J.-C.
Auguste 30 av. J.-C.--14 ap. J.-C.
Tibère 41
Caligula 37
Claude I 41
Néron 54
Galba 68
Othon _id._
Vitellius _id._
Vespasien 69
Titus 79
Domitien 81
Nerva 96
Trajan 98
Adrien 117
Antonin 138
Marc-Aurèle et Verus 161
Commode 180
Pertinax 193
Didius Julianus _id._
Albinus _id._
Pescennius Niger _id._
Septime Sévère _id._
Caracalla et Géta 211
Macrin 217
Héliogabale 218
Alexandre Sévère 222
Maximin 232
Les deux Gordiens 237
Maxime _id._
Pupien et Balbin _id._
Gordien III 238
Philippe 244
Dèce 249
Gallus, Hostilianus et Volusien 251
Émilien 253
Valérien _id._
Gallien 260
Les trente Tyrans 260-268
parmi lesquels _Postumius_, dans la Gaule.
Claude II 268
Quintilius 270
Aurélien _id._
Tacite et Florien 276
Probus _id._
Carus 282
Carin et Numérien 283
Dioclétien 284-305
Maximien Hercule lui est associé en 286
291. _Partage de l'Empire en 4 préfectures._
CÉSARS CHARGÉS DE GOUVERNER LA PRÉFECTURE DE LA GAULE, BRETAGNE
ET ESPAGNE.
_Constance Chlore_ 291
_Constantin_ 306
Constantin 323-335
_Constantin II_ 337-340
_Constant_ 337-350
Constance II 353-361
_Julien_ 355
Julien 361-363
Jovien 363
Valentinien I 364-375
Gratien 375-383
Valentinien II 375-392
Maxime 383-388
_Eugène_ 392
Théodose 394
395. _Partage de l'Empire._
EMPEREURS d'OCCIDENT.
Honorius 395-423
Jean 423-425
Valentinien III 425-455
Maxime 455
Avitus 455
Majorien 457-460
Libius Sévère 461
_Égidius_ }
_Syagrius_ } règnent en Gaule.
Anthémius 467
Olybrius 472
Glycerius 473
Oreste et Augustule 475-476
Odoacre, chef des Hérules, renverse
Oreste et Augustule, prend le titre de
roi d'Italie, et met fin à l'empire
d'Occident.
II. ROIS DE FRANCE
de 428 à 840.
I. _Mérovingiens._
428. Clodion.
448. Mérovée.
458. Childéric.
481. Clovis.
511. Le royaume est partagé entre les fils de Clovis.
ROIS DE PARIS.
511. Childebert, [+] 558.
ROIS DE SOISSONS.
511. Clotaire, [+] 561.
ROIS D'ORLÉANS.
511. Clodomir, [+] 524.
ROIS D'AUSTRASIE.
511. Thierry.
537. Théodebert.
548. Théodebald, [+] en 555.
538. Clotaire I, maître de toute la monarchie.
561. Le royaume est partagé entre les fils de Clotaire I.
ROIS DE PARIS.
561. Caribert, [+] 567.
ROIS DE SOISSONS.
561. Chilpéric II.
584. Clotaire II.
ROIS D'ORLÉANS ET DE BOURGOGNE.
561. Gontran [+] 593.
593. Childebert II.
596. Thierry II, [+] 613.
ROIS D'AUSTRASIE.
561. Sigebert.
575. Childebert II.
596. Théodebert II, [+] 612.
613. Clotaire II réunit toute la monarchie. [+] 628.
628. Dagobert. A sa mort, 638, la monarchie est partagée en deux
royaumes.
ROIS DE NEUSTRIE ET DE BOURGOGNE.
638. Clovis II, [+] 656.
656. Clotaire III.
670. Thierry III.
691. Clovis III.
695. Childebert III.
711. Dagobert III.
716. Chilpéric II.
717. Clotaire IV.
720. Thierry IV.
737-742. Interrègne.
742. Childéric III, déposé en 752.
ROIS D'AUSTRASIE.
638. Sigebert II, [+] 656.
660. Childéric II.
674. Dagobert II, [+] 679.
_Maires du palais de la famille d'Héristal, ducs d'Austrasie._
Pépin d'Héristal, [+] 714.
Charles Martel, [+] 741.
Pépin le Bref.
2. _Carlovingiens._
752. Pépin le Bref.
768. Charlemagne et Carloman. 771, Charlemagne seul.
800, Charlemagne empereur.
814. Louis le Débonnaire, meurt en 840.
III. ROIS DES WISIGOTHS
_qui ont régné en Aquitaine_.
412. Ataulphe.
415. Wallia.
420. Théodoric I.
451. Thorismond.
452. Théodoric II}
467. Euric } conquièrent l'Espagne.
484. Alaric II, tué à Vouillé, 507.
Ses successeurs ne possèdent plus en France que la
Septimanie, et résident en Espagne.
IV. ROIS BURGONDES.
413. Gondicaire.
443-470. Gondioche et _Chilpéric_.
470. Gondebaud et _Chilpéric_, _Godomar_, _Godesegil_.
516. Sigismond.
524. Godemar.--En 534 le royaume des Burgondes est conquis par les
Franks.
LES GRANDS FAITS
DE
L'HISTOIRE DE FRANCE
RACONTÉS PAR LES CONTEMPORAINS.
LES PEUPLES DE L'ANCIENNE GAULE.
50 ans avant J.-C.
Toute la Gaule est divisée en trois parties, dont l'une est habitée
par les Belges[1], l'autre par les Aquitains[2], la troisième par ceux
que nous appelons Gaulois, et qui dans leur langue se nomment Celtes.
Ces nations diffèrent entre elles par le langage, les mœurs et les
lois. Les Gaulois sont séparés des Aquitains par la Garonne, des
Belges par la Marne et la Seine. Les Belges sont les plus braves de
tous ces peuples; étrangers aux mœurs élégantes et à la civilisation
de la Province romaine[3], ils ne reçoivent point du commerce
extérieur ces produits du luxe qui contribuent à énerver le courage;
d'ailleurs, voisins des peuples de la Germanie qui habitent au delà du
Rhin, ils sont continuellement en guerre avec eux. Par la même raison,
les Helvétiens[4] surpassent en valeur le reste des Gaulois; ils
luttent chaque jour avec les Germains pour les repousser, et pour
pénétrer eux-mêmes sur leur territoire.
CÉSAR, _Commentaires ou Mémoires sur la guerre des Gaules_, liv.
I, ch. 1. Traduction de M. Baudement.
Jules César naquit à Rome 100 av. J.-C., et fut assassiné l'an 44
av. J.-C. Il est célèbre pour avoir conquis la Gaule, renversé la
république romaine et établi l'empire. César a laissé de précieux
Mémoires ou Commentaires sur la guerre des Gaules et sur la guerre
civile qu'il soutint contre les derniers défenseurs de la
république.
[1] La plupart des peuples de la Belgique étaient d'origine
germanique (CÉSAR, liv. II, ch. 4), mais les Belges (Bolgs)
étaient de race celtique.
[2] Les Aquitains diffèrent absolument des deux autres peuples,
non-seulement par leur langage, mais encore par leur figure, qui
approche plus de la figure des Ibères (Espagnols) que de celle
des Gaulois. (STRABON, IV, 1.)
[3] La Provence, qui avait été soumise par les Romains cent ans
avant le reste de la Gaule.
[4] Les Helvétiens habitaient la Suisse.
DESCRIPTION DE LA GAULE.
Sous Auguste, vers le commencement de l'ère chrétienne.
Toute la Gaule est arrosée par des fleuves qui descendent des Alpes,
des Pyrénées et des Cévennes et qui vont se jeter, les uns dans
l'Océan, les autres dans la Méditerranée. Les lieux qu'ils traversent
sont pour la plupart des plaines et des collines qui donnent naissance
à des ruisseaux assez forts pour porter bateau. Les lits de tous ces
fleuves sont, les uns à l'égard des autres, si heureusement disposés
par la nature, qu'on peut aisément transporter les marchandises de
l'Océan à la Méditerranée et réciproquement; car la plus grande partie
du transport se fait par eau, en descendant ou en remontant les
fleuves; et le peu de chemin qui reste à faire par terre est d'autant
plus commode qu'on n'a que des plaines à traverser. Le Rhône surtout a
un avantage marqué sur les autres fleuves pour le transport des
marchandises, non-seulement parce que ses eaux communiquent avec
celles de plusieurs autres fleuves, mais encore parce qu'il se jette
dans la Méditerranée, qui l'emporte sur l'Océan[5], et parce qu'il
traverse d'ailleurs les plus riches contrées de la Gaule.
[5] Strabon dit en effet, au liv. II, que les avantages de la
Méditerranée sont d'avoir des côtes situées sous un meilleur
climat et habitées par des nations policées.
Quant aux productions de la Gaule, la Narbonnaise[6] entière donne les
mêmes fruits que l'Italie. Cependant, à mesure qu'on avance vers le
Nord et les Cévennes, l'olivier et le figuier disparaissent, quoique
tout le reste y croisse. Il en est de même de la vigne, elle réussit
moins dans la partie septentrionale de la Gaule; tout le reste produit
beaucoup de blé, de millet, de glands, et abonde en bétail de toute
espèce. Aucun terrain n'y est en friche, si ce n'est les parties
occupées par des marais ou par des bois; encore ces lieux mêmes
sont-ils habités; ce qui néanmoins est l'effet de la grande population
plutôt que de l'industrie des habitants; car les femmes y sont
très-fécondes et excellentes nourrices. Mais les hommes sont portés à
l'exercice de la guerre plutôt qu'aux travaux de la terre. Aujourd'hui
cependant, forcés de mettre bas les armes[7], ils s'occupent
d'agriculture.
[6] Roussillon, Languedoc, Provence et partie du Dauphiné.
[7] Depuis que la Gaule était soumise aux Romains.
Je l'ai déjà dit et je le répète encore: ce qui mérite surtout d'être
remarqué dans cette contrée, c'est la parfaite correspondance qui
règne entre ses divers cantons, par les fleuves qui les arrosent et
par les deux mers[8] dans lesquelles ils versent leurs eaux;
correspondance qui, si l'on y fait attention, constitue en grande
partie l'excellence de ce pays, par la grande facilité qu'elle donne
aux habitants de communiquer les uns avec les autres et de se procurer
réciproquement tous les secours et toutes les choses nécessaires à la
vie. Cet avantage devient surtout sensible en ce moment où, jouissant
du loisir de la paix, ils s'appliquent à cultiver la terre avec plus
de soin et se civilisent de plus en plus. Une si heureuse disposition
de lieux, par cela même qu'elle semble être l'ouvrage d'un être
intelligent plutôt que l'effet du hasard, suffirait pour prouver la
Providence.
STRABON, _Géographie_, liv. IV, ch. I et 12. Trad. par Letronne.
Strabon, célèbre géographe grec, né en Asie Mineure, à Amasée, 50
ans av. J.-C.
[8] L'Océan et la Méditerranée.
MŒURS ET USAGES DES GAULOIS.
Dans toute la Gaule, il n'y a que deux classes d'hommes qui soient
comptées pour quelque chose et qui soient honorées; car la multitude
n'a guère que le rang des esclaves, n'osant rien par elle-même, et
n'étant admise à aucun conseil. La plupart, accablés de dettes,
d'impôts énormes et de vexations de la part des grands, se livrent
eux-mêmes en servitude à des nobles qui exercent sur eux tous les
droits des maîtres sur les esclaves. Des deux classes priviligiées,
l'une est celle des druides, l'autre celle des chevaliers. Les
premiers, ministres des choses divines, sont chargés des sacrifices
publics et particuliers, et sont les interprètes des doctrines
religieuses. Le désir de l'instruction attire auprès d'eux un grand
nombre de jeunes gens qui les ont en grand honneur. Les druides
connaissent de presque toutes les contestations publiques et privées.
Si quelque crime a été commis, si un meurtre a eu lieu, s'il s'élève
un débat sur un héritage ou sur des limites, ce sont eux qui statuent;
ils dispensent les récompenses et les peines. Si un particulier ou un
homme public ne défère point à leur décision, ils lui interdisent les
sacrifices; c'est chez eux la punition la plus grave. Ceux qui
encourent cette interdiction sont mis au rang des impies et des
criminels, tout le monde s'éloigne d'eux, fuit leur abord et leur
entretien, et craint la contagion du mal dont ils sont frappés; tout
accès en justice leur est refusé; et ils n'ont part à aucun honneur.
Tous ces druides n'ont qu'un seul chef, dont l'autorité est sans
bornes. A sa mort, le plus éminent en dignité lui succède; ou, si
plusieurs ont des titres égaux, l'élection a lieu par le suffrage des
druides, et la place est quelquefois disputée par les armes. A une
certaine époque de l'année, ils s'assemblent dans un lieu consacré sur
la frontière du pays des Carnutes (pays Chartrain), qui passe pour le
point central de toute la Gaule. Là se rendent de toutes parts ceux
qui ont des différends, et ils obéissent aux jugements et aux
décisions des druides. On croit que leur doctrine a pris naissance
dans la Bretagne, et qu'elle fut de là transportée dans la Gaule; et
aujourd'hui ceux qui veulent en avoir une connaissance plus
approfondie vont ordinairement dans cette île pour s'y instruire.
Les druides ne vont point à la guerre et ne payent aucun des tributs
imposés aux autres Gaulois; ils sont exempts du service militaire et
de toute espèce de charges. Séduits par de si grands priviléges,
beaucoup de Gaulois viennent auprès d'eux de leur propre mouvement, ou
y sont envoyés par leurs parents et leurs proches. Là, dit-on, ils
apprennent un grand nombre de vers, et il en est qui passent vingt
années dans cet apprentissage. Il n'est pas permis de confier ces vers
à l'écriture, tandis que, dans la plupart des autres affaires
publiques et privées, ils se servent des lettres grecques. Il y a, ce
me semble, deux raisons de cet usage: l'une est d'empêcher que leur
science ne se répande dans le vulgaire; et l'autre, que leurs
disciples, se reposant sur l'écriture, ne négligent leur mémoire; car
il arrive presque toujours que le secours des livres fait que l'on
s'applique moins à apprendre par cœur et à exercer sa mémoire. Une
croyance qu'ils cherchent surtout à établir, c'est que les âmes ne
périssent point, et qu'après la mort, elles passent d'un corps dans un
autre, croyance qui leur paraît singulièrement propre à inspirer le
courage, en éloignant la crainte de la mort. Le mouvement des astres,
l'immensité de l'univers, la grandeur de la terre, la nature des
choses, la force et le pouvoir des dieux immortels, tels sont en outre
les sujets de leurs discussions: ils les transmettent à la jeunesse.
La seconde classe est celle des chevaliers. Quand il en est besoin et
qu'il survient quelque guerre (ce qui, avant l'arrivée de César, avait
lieu presque tous les ans, soit pour faire, soit pour repousser des
incursions), ils prennent tous part à cette guerre, et proportionnent
à l'éclat de leur naissance et de leurs richesses le nombre de
serviteurs et de clients dont ils s'entourent. C'est pour eux la seule
marque du crédit et de la puissance.
Toute la nation gauloise est très-superstitieuse; aussi ceux qui sont
attaqués de maladies graves, ceux qui vivent au milieu de la guerre et
de ses dangers, ou immolent des victimes humaines, ou font vœu d'en
immoler, et ont recours pour ces sacrifices au ministère des druides.
Ils pensent que la vie d'un homme est nécessaire pour racheter celle
d'un homme, et que les dieux immortels ne peuvent être apaisés qu'à ce
prix; ils ont même institué des sacrifices publics de ce genre. Ils
ont quelquefois des mannequins d'une grandeur immense et tissus en
osier, dont ils remplissent l'intérieur d'hommes vivants; ils y
mettent le feu et font expirer leurs victimes dans les flammes. Ils
pensent que le supplice de ceux qui sont convaincus de vol, de
brigandage ou de quelque autre délit, est plus agréable aux dieux
immortels; mais, quand ces hommes leur manquent, ils se rabattent sur
les innocents.
Le dieu qu'ils honorent le plus est Mercure. Il a un grand nombre de
statues; ils le regardent comme l'inventeur de tous les arts, comme le
guide des voyageurs, et comme présidant à toutes sortes de gains et de
commerce. Après lui ils adorent Apollon, Mars, Jupiter et Minerve. Ils
ont de ces divinités à peu près la même idée que les autres nations.
Apollon guérit les maladies; Minerve enseigne les éléments de
l'industrie et des arts; Jupiter tient l'empire du ciel, Mars celui de
la guerre; c'est à lui, quand ils ont résolu de combattre, qu'ils font
vœu d'ordinaire de consacrer les dépouilles de l'ennemi. Ils lui
sacrifient ce qui leur reste du bétail qu'ils ont pris; le surplus du
butin est placé dans un dépôt public; et on peut voir, en beaucoup de
villes, de ces monceaux de dépouilles entassées en des lieux
consacrés. Il n'arrive guère, qu'au mépris de la religion, un Gaulois
ose s'approprier clandestinement ce qu'il a pris à la guerre, ou ravir
quelque chose de ces dépôts. Le plus cruel supplice et la torture sont
réservés pour ce larcin.
Les Gaulois se vantent d'être issus de Pluton, tradition qu'ils
disent tenir des druides. C'est pour cette raison qu'ils mesurent le
temps, non par le nombre des jours, mais par celui des nuits. Ils
calculent les jours de naissance, le commencement des mois et celui
des années de manière que le jour suive la nuit dans leur calcul. Dans
les autres usages de la vie, ils ne diffèrent guère des autres nations
qu'en ce qu'ils ne permettent pas que leurs enfants les abordent en
public avant d'être adolescents et en état de porter les armes. Ils
regardent comme honteux pour un père d'admettre publiquement en sa
présence son fils en bas âge.
Autant les maris ont reçu d'argent de leurs épouses à titre de dot,
autant ils mettent de leurs propres biens, après estimation faite, en
communauté avec cette dot. On dresse conjointement un état de ce
capital, et l'on en réserve les intérêts. Quelque époux qui survive,
c'est à lui qu'appartient la part de l'un et de l'autre, avec les
intérêts des années antérieures. Les hommes ont, sur leurs femmes
comme sur leurs enfants, le droit de vie et de mort. Lorsqu'un père de
famille d'une haute naissance vient à mourir, ses proches
s'assemblent, et s'ils ont quelque soupçon sur sa mort, les femmes
sont mises à la question des esclaves; si le crime est prouvé, on les
fait périr par le feu et dans les plus horribles tourments. Les
funérailles, eu égard à la civilisation des Gaulois, sont magnifiques
et somptueuses. Tout ce qu'on croit avoir été cher au défunt pendant
sa vie, on le jette dans le bûcher, même les animaux; et il y a peu de
temps encore, on brûlait avec lui les esclaves et les clients qu'on
savait qu'il avait aimés, pour complément des honneurs qu'on lui
rendait.
Dans les cités qui passent pour administrer le mieux les affaires de
l'État, c'est une loi sacrée que celui qui apprend, soit de ses
voisins, soit par le bruit public, quelque nouvelle intéressant la
cité, doit en informer le magistrat, sans la communiquer à nul autre,
l'expérience leur ayant fait connaître que souvent des hommes
imprudents et sans lumières s'effrayent de fausses rumeurs, se portent
à des crimes et prennent des partis extrêmes. Les magistrats cachent
ce qu'ils jugent convenable, et révèlent à la multitude ce qu'ils
croient utile. C'est dans l'assemblée seulement qu'il est permis de
s'entretenir des affaires publiques.
CÉSAR, _Guerre des Gaules_, liv. VI, ch. 13 à 21.
MÊME SUJET.
En général, tous les peuples connus aujourd'hui sous le nom de Gaulois
sont belliqueux, vifs, prompts à se battre, d'ailleurs d'un naturel
plein de candeur et sans malice. Aussi, pour peu qu'on les irrite, ils
courent en masse aux armes; et cela sans dissimuler leurs projets, et
sans y apporter la moindre circonspection. Cela fait qu'on peut
aisément les vaincre en employant les ruses de la guerre; car, qui
veut les provoquer au combat, quel que soit le temps ou le lieu, et
sous quelque prétexte qu'il lui plaise, les trouvera toujours prêts à
l'accepter, sans qu'ils y portent autre chose que leur force et leur
audace. Néanmoins ces qualités n'empêchent point qu'ils ne soient
dociles et qu'ils ne se laissent facilement persuader, lorsqu'il
s'agit de ce qui peut leur être utile. Aussi est-on parvenu à leur
faire goûter l'étude des lettres.
Leur force vient, non-seulement de l'avantage de la taille, mais
encore de leur nombre. La franchise et la simplicité de leur caractère
font que chacun ressent les injustices qu'on fait à son voisin, et
qu'elles excitent chez eux une telle indignation qu'ils se rassemblent
promptement pour les venger. Il est vrai qu'à présent, soumis aux
Romains, ils sont obligés de vivre en paix et d'obéir à leurs
vainqueurs.
Par ce caractère des Gaulois, on peut expliquer la facilité de leurs
émigrations. Dans leurs expéditions, ils marchaient tous à la fois, ou
plutôt ils se transportaient ailleurs avec leurs familles, toutes les
fois qu'ils étaient chassés par des ennemis supérieurs en force. Aussi
ont-ils moins coûté de peine à vaincre aux Romains que les Ibères[9].
La raison en est que les Gaulois combattant en grand nombre à la fois,
leurs échecs devenaient des défaites générales, au lieu que les
Ibères, pour ménager leurs forces, morcelaient pour ainsi dire la
guerre en plusieurs petits combats qu'ils livraient tantôt d'un côté,
tantôt de l'autre, à la manière des brigands. Tous les Gaulois sont
naturellement bons soldats; mais ils se battent mieux à cheval qu'à
pied. Aussi les Romains tirent-ils de la Gaule leur meilleure
cavalerie. Les plus vaillants d'entre les Gaulois sont ceux qui
habitent vers le Nord et près de l'Océan. Les Belges, surtout, passent
pour être les plus braves. Seuls ils ont soutenu les incursions des
Germains, des Cimbres et des Teutons. Les Belges les plus vaillants
sont les Bellovaques[10] et les Suessons[11]. La Belgique est si
peuplée, qu'on y comptait autrefois[12] jusqu'à trois cent mille
hommes en état de porter les armes.
[9] La guerre des Ibères dura deux cents ans.
[10] Les habitants du Beauvaisis.
[11] Les habitants du Soissonnais.
[12] Au temps de César.
Les Gaulois laissent croître leurs cheveux[13]; ils portent
des saies[14] et couvrent leurs extrémités inférieures de
hauts-de-chausses[15]; leurs tuniques sont fendues, descendent
jusqu'au-dessous des reins et ont des manches. La laine des moutons de
la Gaule est rude, mais longue; on en fabrique des saies à poils.
Néanmoins on entretient, même dans les parties septentrionales, des
troupeaux de moutons qui donnent une assez belle laine, par le soin
qu'on a de les couvrir avec des peaux.
[13] C'est d'après cet usage que les Romains ont appelé la Gaule
transalpine la Gaule chevelue, excepté la partie méridionale, la
Narbonnaise, qu'ils appelaient la Gaule _braccata_, ou Gaule à
braies ou à hauts-de-chausses.
[14] Espèce de manteau militaire ou capot.
[15] Pantalons très-amples.
L'armure des Gaulois est proportionnée à leur taille. Un long sabre
leur pend au côté droit; leurs boucliers aussi sont fort longs, et
leurs lances à proportion. Ils portent de plus une espèce de pique
qu'on nomme _mataris_, et quelques-uns font usage de l'arc et de la
fronde. Ils se servent encore d'un trait en bois, semblable au javelot
des Romains, qu'ils lancent de la main, et non par le moyen d'une
courroie, à de plus longues distances que ne porterait une flèche;
cette arme leur sert surtout pour la chasse des oiseaux.
La plupart des Gaulois conservent encore aujourd'hui l'usage de
coucher à terre, et celui de prendre leurs repas assis sur la paille.
Leur nourriture ordinaire est du lait et des viandes de toute espèce,
mais particulièrement du cochon, tant frais que salé. Leurs cochons
restent en pleine campagne et l'emportent sur ceux des autres pays
pour la taille, la force et la vitesse; au point qu'ils sont aussi à
craindre que les loups, pour les personnes qui n'ont pas coutume d'en
approcher.
Les Gaulois habitent des maisons vastes, construites avec des planches
et des claies, et terminées par un toit cintré et couvert d'un chaume
épais. Ils possèdent un si grand nombre de troupeaux de moutons et de
cochons, qu'ils fournissent non-seulement Rome, mais l'Italie presque
entière de saies et de porc salé.
La plupart des peuples de la Gaule avaient autrefois un gouvernement
aristocratique; tous les ans on choisissait un gouverneur et un
général que le peuple nommait pour le commandement des troupes.
Dans leurs assemblées, les Gaulois observent un usage qui leur est
particulier. Si quelqu'un trouble ou interrompt celui qui a la parole,
un huissier s'avance, l'épée à la main, et lui ordonne avec menaces de
se taire; s'il persiste à troubler l'assemblée, l'huissier répète ses
menaces une seconde, puis une troisième fois, et enfin s'il n'est
point obéi, il lui coupe du manteau un assez grand morceau pour que le
reste ne puisse plus servir.
Quant aux occupations des deux sexes, distribuées chez les Gaulois
d'une manière opposée à ce qui se fait parmi nous[16], cet usage leur
est commun avec beaucoup d'autres peuples barbares.
[16] Les femmes étaient chargées de tous les travaux que les
hommes devaient faire, et ceux-ci passaient leur temps, soit à la
guerre, soit dans l'oisiveté.
Chez presque tous les Gaulois, il y a trois sortes de personnes qui
jouissent d'une considération particulière, ce sont les bardes[17],
les devins et les druides[18]. Les bardes composent et chantent des
hymnes; les devins s'occupent des sacrifices et de l'étude de la
nature; et les druides joignent à cette étude celle de la morale. On
a si bonne opinion de la justice des druides, qu'on s'en rapporte à
leur jugement sur les procès, tant particuliers que publics. Autrefois
ils étaient même les arbitres des guerres, qu'ils réussissaient
souvent à apaiser au moment où l'on était prêt à en venir aux mains.
C'étaient surtout les accusés de meurtre qu'ils avaient à juger. Les
druides croient que les âmes sont immortelles, et qu'il y aura des
époques dans lesquelles le feu et l'eau prendront le dessus tour à
tour.
[17] _Barde_, chanteur, poëte.
[18] _Druide_, du celtique _derv_, chêne.
A leur franchise et à leur vivacité naturelle, les Gaulois joignent
beaucoup d'imprudence, d'ostentation et d'amour pour la parure. Tous
ceux qui sont revêtus de quelque dignité portent des ornements d'or,
tels que des colliers, des bracelets et des habits de couleur
travaillés en or. L'inconstance de leur caractère fait qu'ils se
vantent d'une manière insupportable de leurs victoires, et qu'ils
tombent dans la plus grande consternation lorsqu'ils sont vaincus.
Ils ont en outre, ainsi que la plupart des peuples septentrionaux, des
coutumes étranges qui annoncent leur barbarie et leur férocité. Tel
est, par exemple, l'usage de suspendre au cou de leurs chevaux, en
revenant de la guerre, les têtes des ennemis qu'ils ont tués, et de
les exposer ensuite en spectacle attachées au-devant de leurs portes.
Posidonius[19] dit avoir été témoin, en plusieurs endroits, de cette
coutume qui l'avait d'abord révolté, mais à laquelle il avait fini par
s'habituer. Lorsque parmi ces têtes, il s'en trouvait de quelques
hommes de marque, ils les embaumaient avec de la résine de cèdre[20],
les faisaient voir aux étrangers, et ils refusaient de les vendre même
au poids de l'or.
[19] Posidonius, philosophe stoïcien, contemporain de Pompée et
de Cicéron, qui tint école à Rhodes. Tous ses écrits sont perdus;
on ne les connaît que par un petit nombre de fragments qui nous
ont été conservés par quelques auteurs anciens. Posidonius avait
visité la Gaule.
[20] La résine de cèdre servait aussi chez les Égyptiens à
embaumer les morts.
Cependant les Romains les ont obligés de renoncer à cette cruauté,
comme aux usages qui regardent les sacrifices et les divinations,
usages absolument opposés à ce qui se pratique parmi nous. Tel était,
par exemple, celui d'ouvrir d'un coup de sabre le dos d'un homme
dévoué à la mort, et de tirer des prédictions de la manière dont la
victime se débattait. Ils ne faisaient les sacrifices que par le
ministère des druides[21]. On leur attribue encore diverses autres
manières d'immoler des hommes, comme de les percer à coups de flèche,
ou de les crucifier dans leurs temples. Quelquefois ils brûlaient des
animaux de toute espèce, jetés ensemble avec des hommes dans le creux
d'une espèce de colosse fait de bois et de foin[22].
STRABON, _Géographie_, liv. IV, ch. 4.
[21] César donne pour cela un précieux détail et qui diminue de
beaucoup l'horreur que nous inspire ces immolations. «Les
druides, dit-il, sont persuadés que de ces supplices, les plus
agréables aux dieux sont ceux des criminels qui ont été saisis
dans le vol, dans le brigandage ou dans quelque autre forfait.»
(Liv. III.) Les prêtres exécutaient eux-mêmes les condamnés à
mort.
[22] Ces sacrifices ont été abolis par l'empereur Claude.
MÊME SUJET.