Elle demeurait au flanc de la colline, au bord d’un champ de maïs, près
de la source qui s’épanche en riants ruisseaux, à travers l’ombre
solennelle des vieux arbres. Les femmes venaient là pour remplir leurs
cruches; là les voyageurs aimaient à s’asseoir et à causer. Là, chaque
jour, elle travaillait et rêvait, au bruit du courant bouillonnant.
Un soir, un étranger descendit d’un pic perdu dans les nuages; les
boucles de ses cheveux étaient emmêlées comme de lourds serpents.
Etonnés, nous lui demandâmes: «qui es-tu»? Sans répondre, il s’assit
près du ruisseau jaseur et, silencieusement regarda la hutte où elle
demeurait. Nous eûmes peur et nous revînmes de nuit à la maison.
Le lendemain matin, quand les femmes vinrent chercher de l’eau à la
source, près des grands «Deodora», elles trouvèrent ouvertes les portes
de sa hutte, mais sa voix ne s’y faisait plus entendre... et où était
son souriant visage?... La cruche vide gisait sur le plancher et, dans
un coin, la lampe s’était consumée. Personne ne sut où elle s’était
enfuie avant l’aube.--L’étranger aussi avait disparu.
* * * * *
Au mois de mai, le soleil devint ardent et la neige se fondit; nous nous
assîmes près de la source et nous pleurâmes. Nous nous demandions: Y
a-t-il, dans le pays où elle est allée, une source où elle puisse
trouver l’eau en ces jours chauds et altérés? Et nous pensions avec
effroi: Y a-t-il même un pays au delà de ces collines où nous vivons?
C’était une nuit d’été; la brise du sud soufflait et j’étais assis dans
sa chambre abandonnée, où était demeurée la lampe éteinte, quand,
soudain, devant mes yeux, les collines s’écartèrent comme des rideaux
qu’on aurait tirés: «Ah! c’est elle qui vient. Comment vas-tu, mon
enfant? Es-tu heureuse? Mais où peux-tu t’abriter sous ce ciel
découvert? Hélas! notre source n’est pas là pour apaiser ta soif!»
«C’est ici le même ciel, dit-elle, libre seulement de la barrière des
collines--ceci est le même ruisseau grandi en une rivière,--c’est la
même terre élargie en une plaine». «Il y a tout, là, soupirai-je,
seulement nous n’y sommes pas». Elle sourit tristement et dit: «Vous
êtes dans mon cœur». Je m’éveillai et entendis le babil du ruisseau et
le frémissement des «deodora» dans la nuit.