LXXXIII

Elle demeurait au flanc de la colline, au bord d’un champ de maïs, près

de la source qui s’épanche en riants ruisseaux, à travers l’ombre

solennelle des vieux arbres. Les femmes venaient là pour remplir leurs

cruches; là les voyageurs aimaient à s’asseoir et à causer. Là, chaque

jour, elle travaillait et rêvait, au bruit du courant bouillonnant.

Un soir, un étranger descendit d’un pic perdu dans les nuages; les

boucles de ses cheveux étaient emmêlées comme de lourds serpents.

Etonnés, nous lui demandâmes: «qui es-tu»? Sans répondre, il s’assit

près du ruisseau jaseur et, silencieusement regarda la hutte où elle

demeurait. Nous eûmes peur et nous revînmes de nuit à la maison.

Le lendemain matin, quand les femmes vinrent chercher de l’eau à la

source, près des grands «Deodora», elles trouvèrent ouvertes les portes

de sa hutte, mais sa voix ne s’y faisait plus entendre... et où était

son souriant visage?... La cruche vide gisait sur le plancher et, dans

un coin, la lampe s’était consumée. Personne ne sut où elle s’était

enfuie avant l’aube.--L’étranger aussi avait disparu.

* * * * *

Au mois de mai, le soleil devint ardent et la neige se fondit; nous nous

assîmes près de la source et nous pleurâmes. Nous nous demandions: Y

a-t-il, dans le pays où elle est allée, une source où elle puisse

trouver l’eau en ces jours chauds et altérés? Et nous pensions avec

effroi: Y a-t-il même un pays au delà de ces collines où nous vivons?

C’était une nuit d’été; la brise du sud soufflait et j’étais assis dans

sa chambre abandonnée, où était demeurée la lampe éteinte, quand,

soudain, devant mes yeux, les collines s’écartèrent comme des rideaux

qu’on aurait tirés: «Ah! c’est elle qui vient. Comment vas-tu, mon

enfant? Es-tu heureuse? Mais où peux-tu t’abriter sous ce ciel

découvert? Hélas! notre source n’est pas là pour apaiser ta soif!»

«C’est ici le même ciel, dit-elle, libre seulement de la barrière des

collines--ceci est le même ruisseau grandi en une rivière,--c’est la

même terre élargie en une plaine». «Il y a tout, là, soupirai-je,

seulement nous n’y sommes pas». Elle sourit tristement et dit: «Vous

êtes dans mon cœur». Je m’éveillai et entendis le babil du ruisseau et

le frémissement des «deodora» dans la nuit.

Le jardinier d'amour · 第 100 / 103 题