documents de presque tous les peuples. Historiquement le diable est
beaucoup plus solidement prouvé que Pisistrate: nous n’avons pas un seul
mot d’un contemporain qui dise avoir vu Pisistrate; des milliers de
«témoins oculaires» déclarent avoir vu le diable, il y a peu de faits
historiques établis sur un pareil nombre de témoignages indépendants.
Pourtant nous n’hésitons plus à rejeter le diable et à admettre
Pisistrate. C’est que l’existence du diable serait inconciliable avec
les lois de toutes les sciences constituées.
Pour l’historien, la solution du conflit est évidente[182]. Les
observations contenues dans les documents historiques ne valent jamais
celles des savants contemporains (on a montré pourquoi). La méthode
historique indirecte ne vaut jamais les méthodes directes des sciences
d’observation. Si ses résultats sont en désaccord avec les leurs, c’est
elle qui doit céder; elle ne peut prétendre, avec ses moyens imparfaits,
contrôler, contredire ou rectifier les résultats des autres; elle doit
au contraire employer leurs résultats à rectifier les siens. Le progrès
des sciences directes modifie parfois l’interprétation historique; un
fait établi par l’observation directe sert à comprendre et à critiquer
des documents: les cas de stigmates et d’anesthésie nerveuse observés
scientifiquement ont fait admettre les récits historiques de faits
analogues (stigmates de quelques saints, possédées de Loudun). Mais
l’histoire ne peut pas servir au progrès des sciences directes. Tenue
par ses moyens indirects d’information à distance de la réalité, elle
accepte les lois établies par les sciences qui ont le contact direct
avec la réalité. Pour rejeter une de ces lois il faudrait de nouvelles
observations directes. C’est une révolution qui peut être faite, mais
seulement au centre; l’histoire n’a pas le pouvoir d’en prendre
l’initiative.
[182] La solution de la question est différente pour les sciences
d’observation directe, surtout les sciences biologiques. La science
ne connaît pas le possible ou l’impossible, elle ne connaît que des
faits correctement ou incorrectement observés; des faits déclarés
impossibles, comme les aérolithes, ont été reconnus exacts. La
notion même de miracle est métaphysique; elle suppose une conception
d’ensemble du monde qui dépasse les limites de l’observation. Voir
Wallace, _Les miracles et le moderne spiritualisme_, trad. de
l’anglais, Paris, 1887, in-8.
La solution est moins nette pour les faits en désaccord seulement avec
un ensemble de connaissances historiques ou avec les embryons des
sciences de l’homme. Elle dépend de l’opinion qu’on se fait de la valeur
de ces connaissances. Du moins peut-on poser la règle pratique que pour
contredire l’histoire, la psychologie ou la sociologie, il faut avoir de
bien solides documents; et c’est un cas qui ne se présente guère.
LIVRE III
OPÉRATIONS SYNTHÉTIQUES
CHAPITRE I
CONDITIONS GÉNÉRALES DE LA CONSTRUCTION HISTORIQUE
La critique des documents ne fournit que des faits isolés. Pour les
organiser en un corps de science il faut une série d’opérations
synthétiques. L’étude de ces procédés de construction historique forme
la seconde moitié de la Méthodologie.
La construction ne doit pas être dirigée par le plan idéal de la science
que nous désirerions construire; elle dépend des matériaux réels dont
nous disposons. Il serait chimérique de se proposer un plan que les
matériaux ne se prêteraient pas à réaliser, ce serait vouloir construire
la tour Eiffel avec des moellons. Le vice fondamental des philosophies
de l’histoire est d’oublier cette nécessité pratique.
I. Regardons d’abord les matériaux de l’histoire. Quelle est leur forme
et leur nature? En quoi diffèrent-ils des matériaux des autres sciences?
Les faits historiques proviennent de l’analyse critique des documents.
Ils en sortent dans l’état où l’analyse les a mis, hachés menu en
affirmations élémentaires; car une seule phrase contient plusieurs
affirmations, on a souvent accepté les unes et rejeté les autres;
chacune de ces affirmations constitue un fait.
Les faits historiques ont ce caractère commun d’être tirés tous des
documents; mais ils sont très disparates.
1º Ils représentent des phénomènes de nature très différente. D’un même
document on tire des faits d’écriture, de langue, de style, de
doctrines, d’usages, d’événements. L’inscription de Mesha fournit des
faits d’écriture et de langue moabites, le fait de la croyance au dieu
Khamos, les pratiques de son culte, les faits de guerre des Moabites
contre Israël. Tous les faits nous arrivent ainsi pêle-mêle, sans
distinction de nature. Ce mélange de faits hétérogènes est un des
caractères qui différencient l’histoire des autres sciences. Les
sciences d’observation directe choisissent les faits qu’elles veulent
étudier, et systématiquement se bornent à observer les faits d’une seule
espèce. Les sciences documentaires reçoivent les faits tout observés de
la main des auteurs de documents qui les leur livrent en désordre. Pour
les tirer de ce désordre, il faut les trier et les grouper par espèces.
Mais pour les trier il faudrait savoir avec précision ce qui doit en
histoire constituer une _espèce_ de faits; pour les grouper il faudrait
un principe de _classement_ approprié aux faits historiques. Or sur ces
deux questions capitales les historiens ne sont pas arrivés encore à
formuler de règles précises.
2º Les faits historiques se présentent à des degrés de généralité très
différents, depuis les faits très généraux communs à tout un peuple et
qui ont duré des siècles (institutions, coutumes, croyances) jusqu’aux
actes les plus fugitifs d’un homme (une parole ou un mouvement). C’est
encore une différence avec les sciences d’observation directe qui
partent régulièrement de faits particuliers et travaillent
méthodiquement à les condenser en faits généraux. Pour former des
groupes il faut ramener les faits au même degré de généralité, ce qui
oblige à chercher à quel degré de généralité on peut et on doit réduire
les différentes espèces de faits. Et c’est sur quoi les historiens ne
s’entendent pas entre eux.
3º Les faits historiques sont localisés, ils ont existé en une époque et
en un pays donnés; si on leur retire la mention du temps et du lieu où
ils se sont produits, ils perdent le caractère historique, ils ne
peuvent plus être utilisés que pour la connaissance de l’humanité
universelle (comme il arrive aux faits de folklore dont on ignore la
provenance). Cette nécessité de localiser est inconnue aussi aux
sciences générales; elle est limitée aux sciences descriptives qui
étudient la distribution géographique et l’évolution des phénomènes.
Elle impose à l’histoire l’obligation d’étudier séparément les faits des
différents pays et des différentes époques.
4º Les faits extraits des documents par l’analyse critique se présentent
accompagnés d’une indication critique sur leur probabilité[183]. Dans
tous les cas où l’on n’est pas arrivé à la certitude complète, toutes
les fois que le fait est seulement probable--à plus forte raison s’il
est suspect,--le travail de la critique le livre à l’historien avec une
étiquette que l’on n’a pas le droit de retirer et qui empêche le fait
d’entrer dans la science définitive. Même les faits qui, rapprochés
d’autres faits, finiront par être établis, passent par cette condition
transitoire, comme les cas cliniques qui s’entassent dans les revues
médicales avant d’être assez prouvés pour devenir des faits
scientifiques.
[183] Cf. ci-dessus, p. 166.
Ainsi la construction historique doit être faite avec une masse
incohérente de menus faits, une poussière de connaissances de détail. Ce
sont des matériaux hétérogènes, qui diffèrent par leur objet, leur
situation, leur degré de généralité, leur degré de certitude. Pour les
classer, la pratique des historiens ne fournit pas de méthode;
l’histoire, étant issue d’un genre littéraire, est restée la moins
méthodique des sciences.
II. En toute science, après avoir regardé les faits, on se pose
systématiquement des questions[184]; toute science est formée d’une
série de réponses à une série de questions méthodiques. Dans toutes les
sciences d’observation directe, quand même on n’y a pas songé d’avance,
les faits observés suggèrent des questions et obligent à les préciser.
Mais les historiens n’ont pas cette discipline; habitués à imiter les
artistes, beaucoup ne pensent pas même à se demander ce qu’ils
cherchent: ils prennent dans les documents les traits qui les ont
frappés, souvent pour un motif personnel, les reproduisent en changeant
la langue et y ajoutent les réflexions de tout genre qui leur viennent à
l’esprit.
[184] L’hypothèse dans les sciences expérimentales est une forme de
question accompagnée d’une réponse provisoire.
L’histoire, sous peine de se perdre dans la confusion de ses matériaux,
doit se faire une règle stricte de toujours procéder par questions comme
les autres sciences[185]. Mais comment poser les questions dans une
science si différente des autres? C’est le problème fondamental de la
méthode. On ne peut le résoudre qu’en commençant par déterminer le
caractère essentiel des faits historiques, qui les différencie des faits
des autres sciences.
[185] Fustel de Coulanges a entrevu cette nécessité. Dans la Préface
des _Recherches sur quelques problèmes d’histoire_ (Paris, 1885,
in-8), il annonce qu’il va donner ses recherches «sous la forme
première qu’ont tous mes travaux, c’est-à-dire sous la forme de
questions que je me pose et que je m’efforce d’éclaircir».
Les sciences d’observation directe opèrent sur des objets _réels_ et
complets. La science la plus voisine de l’histoire par son objet, la
zoologie descriptive, procède en examinant un animal réel et entier. On
le voit réellement, dans son ensemble, on le dissèque, de façon à le
décomposer en ses parties, la dissection est une _analyse_ au sens
propre (ἀναλύσειν, c’est dissoudre). On peut ensuite remettre ensemble
les parties de façon à voir la structure de l’ensemble, c’est la
synthèse _réelle_. On peut regarder les mouvements _réels_ qui
constituent le fonctionnement des organes de façon à observer la
réaction réciproque des parties de l’organisme. On peut comparer les
ensembles _réels_ et voir par quelles parties ils se ressemblent de
façon à les classifier suivant leurs ressemblances réelles. La science
est une connaissance objective fondée sur l’analyse, la synthèse, la
comparaison _réelles_; la vue directe des objets guide le savant et lui
dicte les questions à poser.
En histoire rien de pareil.--On dit volontiers que l’histoire est la
«vision» des faits passés, et qu’elle procède par «analyse»; ce sont
deux métaphores, dangereuses si on en est dupe[186]. En histoire, _on ne
voit rien_ de réel que du papier écrit,--et quelquefois des monuments ou
des produits de fabrication. L’historien n’a aucun objet à analyser
réellement, aucun objet qu’il puisse détruire et reconstruire.
«L’analyse historique» n’est pas plus réelle que la vue des faits
historiques; elle n’est qu’un procédé abstrait, une opération purement
intellectuelle.--L’analyse d’un document consiste à chercher
_mentalement_ les renseignements qu’il contient pour les critiquer un à
un.--L’analyse d’un fait consiste à distinguer _mentalement_ les
différents détails de ce fait (épisodes d’un événement, caractères d’une
institution), pour fixer son attention successivement sur chacun des
détails; c’est ce qu’on appelle examiner les divers «aspects» d’un
fait;--encore une métaphore.--L’esprit humain, naturellement confus, n’a
spontanément que des _impressions_ d’ensemble confuses; il est
nécessaire, pour les éclaircir, de se demander quelles impressions
particulières constituent une impression d’ensemble, afin de les
préciser en les considérant une à une. Cette opération est
indispensable, mais il ne faut pas en exagérer la portée. Ce n’est pas
une méthode objective qui fasse découvrir des objets réels; ce n’est
qu’une méthode subjective pour apercevoir les éléments abstraits qui
forment nos impressions[187].--Par la nature même de ses matériaux
l’histoire est forcément une science subjective. Il serait illégitime
d’étendre à cette analyse intellectuelle d’impressions subjectives les
règles de l’analyse réelle d’objets réels.
[186] Fustel de Coulanges lui-même semble s’y être trompé: «L’histoire
est une science; elle n’imagine pas, elle voit seulement.»
(_Monarchie franque_, p. 1.) «L’histoire consiste, comme toute
science, à constater des faits, à les analyser, à les rapprocher, à
en marquer le lien... L’historien... cherche et atteint les faits
par l’observation minutieuse des textes, comme le chimiste trouve
les siens dans des expériences minutieusement conduites.» (_Ib._, p.
39.)
[187] Le caractère subjectif de l’histoire a été très fortement
indiqué par un philosophe, G. Simmel, _Die Probleme der
Geschichtsphilosophie_, Leipzig, 1892, in-8.
L’histoire doit donc se défendre de la tentation d’imiter la méthode des
sciences biologiques. Les faits historiques sont si différents de ceux
des autres sciences qu’il faut pour les étudier une méthode différente
de toutes les autres.
III. Les documents, source unique de la connaissance historique,
renseignent sur trois catégories de faits.
1º Êtres vivants et objets matériels.--Les documents font connaître
l’existence d’êtres humains, de conditions matérielles, d’objets
fabriqués. Tous ces faits ont été des phénomènes matériels que l’auteur
du document a perçus matériellement. Mais pour nous ils ne sont plus que
des phénomènes intellectuels, des faits vus «à travers l’imagination de
l’auteur», ou, pour parler exactement, des _images_ représentatives des
impressions de l’auteur, des images que nous formons par _analogie_ avec
ses images. Le Temple de Jérusalem a été un objet matériel qu’on voyait,
mais nous ne pouvons plus le voir, nous ne pouvons plus que nous en
faire une image analogue à celle des gens qui l’avaient vu et l’ont
décrit.
2º Actes des hommes.--Les documents rapportent les actes (et les
paroles) des hommes d’autrefois qui ont été aussi des faits matériels
vus et entendus par les auteurs, mais qui ne sont plus pour nous que les
souvenirs des auteurs, représentés seulement par des images subjectives.
Les coups de poignard donnés à César ont été vus, les paroles des
meurtriers entendues en leur temps; pour nous, ce ne sont que des
images.--Les actes et les paroles ont tous ce caractère d’avoir été
l’acte ou la parole d’un individu; l’imagination ne peut se représenter
que des actes _individuels_, à l’image de ceux que nous montre
matériellement l’observation directe. Comme ils sont les faits d’hommes
vivant en société, la plupart sont accomplis par plusieurs individus à
la fois ou même combinés pour un résultat commun, ce sont des actes
_collectifs_; mais pour l’imagination comme pour l’observation directe
ils se ramènent toujours à une somme d’actes individuels. Le «fait
social», tel que l’admettent plusieurs sociologues, est une construction
philosophique, non un fait historique.
3º Motifs et conceptions.--Les actes humains n’ont pas leur cause en
eux-mêmes; ils ont un _motif_. Ce mot vague désigne à la fois
l’_impulsion_ qui fait accomplir un acte et la _représentation_
consciente qu’on a de l’acte au moment de l’accomplir. Nous ne pouvons
imaginer des motifs que dans le cerveau d’un homme, sous la forme de
représentations intérieures vagues, analogues à celles que nous avons de
nos propres états intérieurs; nous ne pouvons les exprimer que par des
mots, d’ordinaire métaphoriques. Ce sont les faits _psychiques_
(vulgairement appelés sentiments et idées). Les documents nous en
montrent de trois espèces: 1º motifs et conceptions des auteurs qui les
ont exprimés; 2º motifs et idées que les auteurs ont attribués à leurs
contemporains dont ils ont vu les actes; 3º motifs que nous pouvons
nous-mêmes supposer aux actes relatés dans les documents et que nous
nous représentons à l’image des nôtres.
Faits matériels, actes humains individuels et collectifs, faits
psychiques, voilà tous les objets de la connaissance historique; ils ne
sont pas observés directement, ils sont tous _imaginés_. Les
historiens--presque tous sans en avoir conscience et en croyant observer
des réalités--n’opèrent jamais que sur des images.
IV. Comment donc imaginer des faits qui ne soient pas entièrement
imaginaires? Les faits imaginés par l’historien sont forcément
subjectifs; c’est une des raisons qu’on donne pour refuser à l’histoire
le caractère de science. Mais subjectif n’est pas synonyme d’irréel. Un
souvenir n’est qu’une image et n’est pourtant pas une chimère, il est la
représentation d’une réalité passée. Il est vrai que l’historien, en
travaillant sur les documents, n’a pas à son service des souvenirs
personnels; mais il se fait des images sur le modèle de ses souvenirs.
Il suppose que les faits disparus (objets, actes, motifs), observés
autrefois par les auteurs de documents, étaient semblables aux faits
contemporains qu’il a vus lui-même et dont il a gardé le souvenir. C’est
le postulat de toutes les sciences documentaires. Si l’humanité de jadis
n’était pas semblable à l’humanité actuelle, on ne comprendrait rien aux
documents. Partant de cette ressemblance, l’historien se forme une image
des faits anciens historiques semblable à ses propres souvenirs des
faits qu’il a vus.
Ce travail, qui se fait inconsciemment, est en histoire une des
principales occasions d’erreur. Les choses passées qu’il faut s’imaginer
ne sont pas entièrement semblables aux choses présentes qu’on a vues;
nous n’avons vu aucun homme pareil à César ou à Clovis, et nous n’avons
pas passé par les mêmes états intérieurs qu’eux. Dans les sciences
constituées on opère aussi sur des faits vus par d’autres observateurs
et qu’il faut se représenter par analogie; mais ces faits sont définis
en termes précis qui indiquent quels éléments invariables doivent entrer
dans l’image. Même en physiologie les notions sont assez nettement
établies pour qu’un même mot éveille chez tous les naturalistes une
image semblable d’un organe ou d’un mouvement. La raison en est que
chaque notion désignée par un nom a été formée par une méthode
d’observation et d’abstraction qui a précisé et décrit tous les
caractères communs à cette notion.
Mais, à mesure qu’une connaissance se rapproche des faits intérieurs
invisibles, les notions deviennent plus confuses et la langue moins
précise. Nous n’arrivons à exprimer les faits humains même les plus
vulgaires, conditions sociales, actes, motifs, sentiments, que par des
termes vagues (_roi_, _guerrier_, _combattre_, _élire_). Pour les
phénomènes plus complexes la langue est si indécise qu’on ne s’accorde
même plus sur les éléments nécessaires du phénomène. Qu’est-ce qu’une
tribu, une armée, une industrie, un marché, une révolution? Ici
l’histoire participe du vague de toutes les sciences de l’humanité,
psychologiques ou sociales. Mais son procédé indirect de représentation
par images rend ce vague encore plus dangereux.--Nos images historiques
devraient donc reproduire au moins les traits essentiels des images
qu’ont eues dans l’esprit les observateurs directs des faits passés: or
les termes dans lesquels ils ont exprimé leurs images ne nous apprennent
jamais exactement quels en étaient les éléments essentiels.
Des faits que nous n’avons pas vus, décrits dans des termes qui ne
permettent pas de nous les représenter exactement, voilà les données de
l’histoire. L’historien, obligé pourtant de se représenter des images
des faits, doit vivre avec la préoccupation de ne construire ses images
qu’avec des éléments exacts, de façon à s’imaginer les faits comme il
les aurait vus s’il avait pu les observer lui-même[188]. Mais il a
besoin pour former une image de plus d’éléments que les documents n’en
fournissent. Qu’on essaye de se représenter un combat ou une cérémonie
avec les données d’un récit, si détaillé qu’il soit, on verra combien de
traits il faut y ajouter. Cette nécessité est sensible matériellement
dans les restitutions de monuments fondées sur une description (par
exemple celle du Temple de Jérusalem), dans les tableaux qui prétendent
représenter des scènes historiques, dans les dessins des journaux
illustrés.
[188] C’est ce que Carlyle et Michelet ont dit sous une forme
éloquente. C’est aussi le sens du mot fameux de Ranke: «Je veux dire
comment cela a été en réalité» (_wie es eigentlich gewesen_).
Toute image historique contient donc une forte part de fantaisie.
L’historien ne peut pas s’en délivrer, mais il peut savoir le compte des
éléments réels qui entrent dans ses images et ne faire porter sa
construction que sur ceux-là; ces éléments, ce sont ceux qu’il a tirés
des documents. S’il a besoin, pour comprendre la bataille entre César et
Arioviste, de se représenter leurs deux armées, il aura soin de ne rien
conclure de l’aspect général sous lequel il se les imagine; il devra
raisonner seulement avec les détails réels fournis par les documents.
V. Le problème de la méthode historique est enfin précisé ainsi. Avec
les traits épars dans les documents nous formons des images.
Quelques-unes, toutes matérielles, fournies par des monuments figurés,
représentent directement un des aspects réels des choses passées. La
plupart--toutes les images de faits psychiques sont dans ce cas--sont
formées à la ressemblance des figures dessinées anciennement et surtout
des faits actuels que nous avons observés. Or les choses passées ne
ressemblaient qu’en partie aux choses présentes, et ce sont justement
les parties différentes qui font l’intérêt de l’histoire. Comment se
représenter ces traits différents pour lesquels le modèle nous manque?
Nous n’avons vu aucune troupe semblable aux guerriers francs ni ressenti
personnellement les sentiments de Clovis partant en guerre contre les
Wisigoths. Comment imaginer ces faits de façon qu’ils soient conformes à
la réalité?
En pratique voici ce qui se passe. Aussitôt qu’une phrase d’un document
est lue, une image est formée dans notre esprit par une opération
spontanée dont nous ne sommes pas maîtres. Cette image, produite par une
analogie superficielle, est d’ordinaire grossièrement fausse. Chacun de
nous peut retrouver dans ses souvenirs la façon absurde dont il a conçu
d’abord les personnages et les scènes du passé. Le travail de l’histoire
consiste à rectifier graduellement nos images en remplaçant un à un les
traits faux par des traits exacts. Nous avons vu des gens à cheveux
roux, des boucliers, des francisques (ou des dessins de ces objets);
nous rapprochons ces traits pour corriger notre image première des
guerriers francs. L’image historique finit ainsi par être une
combinaison de traits empruntés à des expériences différentes.
Il ne suffit pas de se représenter des êtres et des actes isolés. Les
hommes et les actes font partie d’un ensemble, d’une société et d’une
évolution: il faut donc se représenter aussi les rapports entre les
hommes et les actes (nations, gouvernements, lois, guerres).
Mais pour imaginer des rapports il faut concevoir un ensemble et les
documents ne nous donnent que des traits isolés. Ici encore l’historien
est forcé de recourir à un procédé subjectif. Il imagine une société ou
une évolution et, dans ce cadre imaginé, il range les traits fournis par
les documents.--Ainsi, tandis que le classement biologique se guide sur
un ensemble réel observé objectivement, le classement historique ne peut
se faire que dans un ensemble imaginé subjectivement.
La réalité passée nous ne l’observons pas, nous ne la connaissons que
par sa ressemblance avec la réalité actuelle. Pour se représenter dans
quelles conditions se sont produits les faits passés, il faut donc
chercher, par l’observation de l’humanité présente, dans quelles
conditions se produisent les faits analogues du présent. L’histoire
serait ainsi une application des sciences descriptives de l’humanité
(psychologie descriptive, sociologie ou science sociale); mais toutes
sont encore des sciences mal constituées et leur infirmité retarde la
constitution d’une science de l’histoire.
Cependant il y a des conditions de la vie humaine si nécessaires et si
évidentes que la plus grossière observation suffit pour les établir. Ce
sont celles qui sont communes à toute l’humanité; elles dérivent de
l’organisation physiologique qui crée les besoins matériels des hommes
ou de leur organisation psychologique qui crée leurs habitudes de
conduite. On peut donc les prévoir dans un questionnaire général qui
servira pour tous les cas. Comme la critique historique et pour la même
raison--l’impossibilité d’observer directement,--la construction
historique se trouve forcée d’employer la méthode du questionnaire.
Les actes humains qui font la matière de l’histoire diffèrent d’une
époque et d’un pays à l’autre comme ont différé les hommes et les
sociétés, et c’est même l’objet propre de l’histoire d’étudier ces
différences; si les hommes avaient toujours eu le même gouvernement ou
parlé la même langue, il n’y aurait pas lieu de faire l’histoire des
gouvernements et des langues. Mais ces différences sont enfermées entre
les limites des conditions générales de la vie humaine; elles ne sont
que des variétés de certaines façons d’agir ou d’être, communes à toute
l’humanité ou du moins à la grande majorité des hommes. On ne sait pas
d’avance quel gouvernement ou quelle langue aura eu un peuple
historique; c’est l’affaire de l’histoire d’établir ces faits. Mais
d’avance et pour tous les cas on prévoit que le peuple aura eu une
langue et un gouvernement.
En dressant la liste des phénomènes fondamentaux qu’on peut s’attendre à
trouver dans la vie de tout homme et de tout peuple, on obtiendra un
questionnaire universel, sommaire, mais suffisant pour classer la masse
des faits historiques en un certain nombre de groupes naturels, dont
chacun formera une branche spéciale d’histoire. Ce cadre de groupement
général fournira l’échafaudage de la construction historique.
Le questionnaire universel ne porte que sur les phénomènes habituels; il
ne peut pas prévoir les milliers de faits locaux ou accidentels qui
forment la vie d’un homme ou d’une nation; il ne suffira donc pas à
poser toutes les questions auxquelles l’historien doit répondre pour
donner le tableau complet du passé. L’étude détaillée des faits exigera
l’emploi de questionnaires plus détaillés, différents suivant la nature
des faits, des hommes ou des sociétés à étudier. Pour les dresser on
peut commencer par noter les questions de détail qu’aura suggérées la
lecture même des documents; mais il faudra, pour classer ces
questions--souvent même pour en compléter la liste,--recourir au procédé
du questionnaire méthodique. Parmi les espèces de faits, les
personnages, les sociétés bien connus (soit par l’observation directe,
soit par l’histoire), on cherchera ceux qui ressemblent aux faits, au
personnage, à la société qu’il s’agit d’étudier. En analysant les cadres
de la science déjà faits pour ces cas connus, on verra quelles questions
doivent se poser à propos du cas analogue qu’on étudie. Il va sans dire
que le choix du cadre modèle devra être fait avec intelligence; il ne
faut pas appliquer à une société barbare un questionnaire dressé d’après
l’étude d’une nation civilisée et vouloir trouver dans un domaine féodal
quels agents répondaient à chacun de nos ministères,--comme l’a fait
Boutaric dans son étude sur l’administration d’Alphonse de Poitiers.
Cette méthode du questionnaire qui fait reposer toute la construction
historique sur un procédé _a priori_ serait inacceptable si l’histoire
était vraiment une science d’observation; et peut-être la trouvera-t-on
dérisoire comparée aux méthodes _a posteriori_ des sciences naturelles.
Mais sa justification est simple: elle est la seule méthode qu’on puisse
pratiquer et, en fait, la seule qui l’ait jamais été. Dès qu’un
historien cherche à mettre en ordre les faits contenus dans les
documents, il fabrique avec la connaissance qu’il a (ou croit avoir) des
choses humaines un cadre d’exposition qui équivaut à un
questionnaire,--à moins qu’il n’adopte le cadre d’un devancier créé par
le même procédé.--Mais quand ce travail a été inconscient, le cadre
reste incomplet et confus. Ainsi il ne s’agit pas de décider si on
opérera avec ou sans un questionnaire _a priori_--car on en aura
toujours un;--on n’a le choix qu’entre un questionnaire inconscient,
confus et incomplet ou un questionnaire conscient, précis et complet.
VI. On peut maintenant tracer le plan de la construction historique, de
façon à déterminer la série des opérations synthétiques nécessaires pour
élever l’édifice.
L’analyse critique des documents a fourni les matériaux, ce sont les
faits historiques encore épars. On commence par les _imaginer_ sur le
modèle des faits actuels qu’on suppose analogues; on tâche, en combinant
des fragments pris à divers endroits de la réalité, d’atteindre l’image
la plus semblable à celle qu’aurait donnée l’observation directe du fait
passé. C’est la première opération, indissolublement liée en fait à la
lecture des documents. Pensant qu’il suffisait ici d’en avoir indiqué la
nature[189], nous avons renoncé à lui consacrer un chapitre spécial.
[189] Cf. p. 189-192.
Les faits ainsi imaginés, on les _groupe_ dans des cadres imaginés sur
le modèle d’un ensemble observé dans la réalité qu’on suppose analogue à
ce qu’a dû être l’ensemble passé. C’est la seconde opération; elle se
fait au moyen d’un questionnaire, et aboutit à découper dans la masse
des faits historiques des morceaux de même nature qu’on groupe ensuite
entre eux jusqu’à ce que toute l’histoire du passé soit classée dans un
cadre universel.
Quand on a rangé dans ce cadre les faits extraits des documents, il y
reste des lacunes, toujours considérables, énormes pour toutes les
parties où les documents ne sont pas très abondants. On essaie d’en
combler quelques-unes par des _raisonnements_ à partir des faits connus.
C’est (ou ce devrait être) la troisième opération; elle accroît par un
travail logique la masse des connaissances historiques.
On n’a encore qu’une masse de faits juxtaposés dans des cadres. Il faut
les condenser en formules pour essayer d’en dégager les caractères
généraux et les rapports. C’est la quatrième opération; elle conduit aux
conclusions dernières de l’histoire et couronne la construction
historique au point de vue scientifique.
Mais comme la connaissance historique, complexe et encombrante par sa
nature, est exceptionnellement difficile à communiquer, il reste encore
à trouver les procédés pour _exposer_ les résultats de l’histoire.
VII. Cette série d’opérations, facile à concevoir, n’a jamais été
qu’imparfaitement exécutée. Elle est entravée par des difficultés
matérielles dont les théories méthodologiques ne tiennent pas compte,
mais qu’il vaut mieux regarder en face pour voir si elles doivent rester
insurmontables.
Les opérations historiques sont si nombreuses, depuis la découverte du
document jusqu’à la formule finale de conclusion, elles réclament des
précautions si minutieuses, des aptitudes naturelles et des habitudes si
différentes, que sur aucun point un seul homme ne peut exécuter
_lui-même_ le travail tout entier. L’histoire, moins que toute autre
science, peut se passer de la division du travail; or moins que toute
autre elle la pratique. Il arrive à des érudits spécialistes d’écrire
des histoires d’ensemble où ils construisent les faits au gré de leur
imagination[190], et les «constructeurs» opèrent en prenant des
matériaux dont ils n’ont pas éprouvé la valeur[191]. C’est que la
division du travail implique une entente entre des travailleurs, et en
histoire cette entente n’existe pas. Chacun, sauf dans les opérations
préparatoires de la critique externe, procède suivant son inspiration
personnelle, sans méthode commune, sans souci de l’ensemble où son
travail doit venir prendre place. Aussi aucun historien ne peut-il en
toute sécurité utiliser les résultats du travail d’un autre, comme on
fait dans les sciences constituées, car il ignore s’ils ont été obtenus
par des procédés sûrs. Les plus scrupuleux en viennent à ne rien
admettre qu’après avoir refait eux-mêmes le travail sur les documents;
c’était l’attitude de Fustel de Coulanges. A peine peut-on satisfaire à
cette exigence pour les périodes très mal connues dont tous les
documents conservés tiennent en quelques volumes, et pourtant on en est
venu à poser en dogme qu’un historien ne doit jamais travailler de
seconde main[192]. On le fait par nécessité, quand les documents sont
trop nombreux pour être tous lus; mais on ne le dit pas, par crainte du
scandale.
[190] Curtius dans son «Histoire grecque», Mommsen dans son «Histoire
romaine» (avant l’Empire), Lamprecht dans son «Histoire
d’Allemagne».
[191] Il suffira ici de citer Augustin Thierry, Michelet et Carlyle.
[192] Voir dans P. Guiraud, _Fustel de Coulanges_ (Paris, 1896,
in-12), p. 164, des observations très judicieuses sur cette
prétention.
Il vaudrait mieux s’avouer franchement la réalité. Une science aussi
complexe que l’histoire, où il faut d’ordinaire entasser les faits par
millions avant de pouvoir formuler une conclusion, ne peut se fonder par
ce perpétuel recommencement. On ne fait pas la construction historique
avec des documents, pas plus qu’on n’«écrit l’histoire avec des
manuscrits», et pour la même raison, qui est une raison de temps. C’est
que pour faire avancer la science, il faut combiner les résultats
obtenus par des milliers de travaux de détail.
Comment faire pourtant, puisque la plupart des travaux sont faits par
une méthode suspecte, sinon incorrecte? La confiance universelle
mènerait à l’erreur aussi sûrement que la défiance universelle mène à
l’impuissance. Voici du moins une règle qui permettra de se guider: Il
faut lire les travaux des historiens avec les mêmes précautions
critiques qu’on lit les documents. L’instinct naturel pousse à y
chercher surtout les conclusions et à les adopter comme vérité établie;
il faut, au contraire, par une analyse continuelle, y chercher les
faits, les _preuves_, les fragments de documents, bref les matériaux. On
refera le travail de l’auteur, mais on le fera beaucoup plus vite, car
ce qui perd du temps, c’est de réunir les matériaux; et on n’acceptera
de ses conclusions que celles qu’on trouvera démontrées.
CHAPITRE II
GROUPEMENT DES FAITS
I. La première nécessité qui s’impose à l’historien mis en présence du
chaos des faits historiques, c’est de limiter son champ de recherches.
Dans l’océan de l’histoire universelle quels faits choisira-t-il pour
les recueillir?--Puis, dans la masse des faits ainsi choisis, il lui
faudra distinguer des groupes et faire des sections.--Enfin dans chacune
de ces sections il aura à ranger les faits un à un. Ainsi toute
construction historique doit commencer par trouver un principe pour
trier, encadrer et ranger les faits. Ce principe on peut le chercher
soit dans les conditions extérieures où les fait se sont produits, soit
dans la nature intérieure des faits.
Le classement par les conditions extérieures est le plus naïf et le plus
facile. Tout fait historique se produit en un moment du temps, en un
lieu de l’espace, chez un homme ou dans un groupe d’hommes: voilà des
cadres commodes pour délimiter et classer les faits. Ainsi naît
l’histoire d’une période, d’un pays, d’une nation, d’un homme
(biographie); les historiens de l’antiquité et de la Renaissance n’en
ont pas pratiqué d’autre.--Dans ce cadre général les subdivisions sont
taillées suivant le même principe et les faits sont rangés par ordre de
temps, de lieux ou de groupes.--Quant au triage des faits à mettre dans
ces cadres, il s’est longtemps opéré sans aucun principe fixe; les
historiens prenaient, suivant leur fantaisie personnelle, parmi les
faits qui s’étaient produits dans une période, un pays ou une nation,
tout ce qui leur semblait intéressant ou curieux. Tite Live et Tacite,
pêle-mêle avec les guerres et les révolutions, racontaient les
inondations, les épidémies et la naissance des monstres.
Le classement d’après la nature des faits s’est introduit très tard,
lentement et d’une façon incomplète; il est né hors de l’histoire dans
les branches spéciales d’études de certaines espèces de faits humains,
langue, littérature, arts, droit, économie politique, religion, qui ont
commencé par être dogmatiques et sont peu à peu devenues historiques. Le
principe de ce classement est de trier et de grouper ensemble les faits
qui se rapportent à une même espèce d’actes; chacun de ces groupes
devient la matière d’une branche spéciale d’histoire. L’ensemble des
faits vient ainsi se classer dans un casier qui peut être construit _a
priori_ en étudiant l’ensemble des activités humaines; c’est le
questionnaire général dont il a été parlé au chapitre précédent.
Le tableau suivant est une tentative de classification générale des
faits historiques[193], fondée sur la nature des _conditions_ et des
_manifestations_ de l’activité.
[193] La classification de M. Lacombe (_De l’histoire considérée comme
science_, chap. VI), fondée sur les mobiles des actes et les besoins
qu’ils sont destinés à satisfaire, est philosophiquement très
judicieuse, mais ne répond pas aux besoins pratiques des historiens;
elle repose sur des catégories psychiques abstraites (économique,
génésique, sympathique, honorifique, etc.), et aboutit à classer
ensemble des espèces de manifestations très différentes (les
institutions militaires avec la vie économique).
I. CONDITIONS MATÉRIELLES.--1º _Étude des corps_: _A._ Anthropologie
(ethnologie), anatomie et physiologie, anomalies et particularités
pathologiques. _B._ Démographie (nombre, sexe, âge, naissance, mort,
maladies).--2º _Étude du milieu_: _A._ Milieu naturel géographique
(relief, climats, eaux, sol, flore et faune). _B._ Milieu artificiel,
aménagement (cultures, édifices, voies, outillage, etc.).
II. HABITUDES INTELLECTUELLES (non obligatoires).--1º _Langue_
(vocabulaire, syntaxe, phonétique, sémantique). Écriture.--2º _Arts_:
_A._ Arts plastiques (conditions de production, conceptions, procédés,
œuvres). _B._ Arts de l’expression, musique, danse, littérature.--3º
_Sciences_ (conditions de production, méthodes, résultats).--4º
_Philosophie et morale_ (conceptions, préceptes, pratique réelle).--5º
_Religion_ (croyances, pratiques)[194].
III. COUTUMES MATÉRIELLES (non obligatoires).--1º _Vie matérielle_:
_A._ Alimentation (matériaux, apprêts, excitants). _B._ Vêtement et
parure. _C._ Habitation et mobilier.--2º _Vie privée_: _A._ Emploi du
temps (toilette, soins du corps, repas). _B._ Cérémonial social
(funérailles et mariage, fêtes, étiquette). _C._ Divertissements
(exercices et chasse, spectacles et jeux, réunions, voyages).
IV. COUTUMES ÉCONOMIQUES.--1º _Production_: _A._ Culture et élevage.
_B._ Exploitation des minéraux.--2º _Transformation_. _Transports et
industries_[195]: procédés techniques, division du travail, voies de
communication.--3º _Commerce_: échange et vente, crédit.--4º
_Répartition_: régime de la propriété, transmission, contrats, partage
des produits.
V. INSTITUTIONS SOCIALES.--1º _Famille_: _A._ Constitution, autorité,
condition de la femme et des enfants. _B._ Organisation
économique[196]. Propriété familiale, successions.--2º _Éducation et
instruction_ (but, procédés, personnel).--3º _Classes sociales_
(principe de division, règles des relations).
VI. INSTITUTIONS PUBLIQUES (obligatoires).--1º _Institutions
politiques_: _A._ Souverain (personnel, procédure). _B._
Administration, services (guerre, justice, finances, etc.). _C._
Pouvoirs élus, assemblées, corps électoraux (pouvoirs, procédure).--2º
_Institutions ecclésiastiques_ (mêmes questions).--3º _Institutions
internationales_: _A._ Diplomatie. _B._ Guerre (usages de guerre et
arts militaires). _C._ Droit privé et commerce.
[194] Les institutions ecclésiastiques font partie du gouvernement;
dans les Manuels d’antiquités allemands elles figurent parmi les
institutions, tandis que la religion est classée avec les arts.
[195] Les transports, souvent classés dans le commerce, sont une
espèce d’industrie.
[196] La propriété est une institution mixte, économique, sociale et
politique.
Le groupement des faits d’après leur nature se combine avec le
groupement d’après le temps et le lieu où ils se sont produits, de façon
à fournir dans chaque branche des sections chronologiques, géographiques
ou nationales. L’histoire d’une espèce d’actes (la langue, la peinture,
le gouvernement) se subdivise en histoire de périodes, de pays, de
nations (l’histoire de la langue grecque dans l’antiquité, l’histoire du
gouvernement français au XIXe siècle).
Les mêmes principes servent à décider l’ordre où on rangera les faits.
La nécessité de présenter les faits l’un après l’autre contraint à
adopter une règle méthodique de succession. On peut exposer à la suite
ou tous les faits qui ont eu lieu en un même temps, ou tous les faits
d’un même pays, ou tous les faits d’une même espèce. Toute matière
historique peut être distribuée suivant trois espèces d’ordre
différents: l’ordre _chronologique_ (ordre des temps),--l’ordre
_géographique_ (ordre des lieux, qui souvent coïncide avec l’ordre des
nations),--l’ordre des espèces d’actes appelé d’ordinaire ordre
_logique_. Il est impossible de suivre exclusivement l’un de ces ordres:
dans tout exposé chronologique il faut découper des tranches
géographiques ou logiques, passer d’un pays à l’autre et d’une espèce de
faits à une autre et inversement. Mais il faut toujours décider quel
sera l’ordre dominant dont les autres ne seront que des subdivisions.
Entre ces trois ordres le choix est délicat, il doit se décider par des
raisons différentes suivant le sujet et suivant l’espèce de public pour
lequel on travaille. A ce titre il dépendrait de la méthode
d’exposition; mais il faudrait un trop long développement pour en donner
la théorie.
II. Aussitôt qu’on commence à trier les faits historiques pour les
classer, on se heurte à une question qui a provoqué d’ardentes
querelles.
Tout acte humain est par nature un fait individuel, passager, qui ne se
produit qu’à un seul moment et en un seul endroit. Au sens réel tout
fait est unique. Mais tout acte d’un homme ressemble à d’autres actes de
lui-même ou des autres hommes du même groupe, et souvent à tel point
qu’on les confond sous le même nom; ces actes semblables qui se groupent
irrésistiblement dans l’esprit humain, on les appelle habitudes, usages,
institutions. Ce ne sont que des constructions de l’esprit, mais elles
s’imposent avec tant de force aux intelligences des hommes que beaucoup
deviennent des règles obligatoires; ces habitudes sont des faits
collectifs, durables dans le temps, étendus dans l’espace.--On peut donc
considérer les faits historiques sous deux aspects opposés: ou dans ce
qu’ils ont d’individuel, de particulier, de passager, ou dans ce qu’ils
ont de collectif, de général et de durable. Dans la première conception
l’histoire est le récit continu des accidents arrivés aux hommes du
passé; dans la seconde elle est le tableau des habitudes successives de
l’humanité.
Sur ce terrain s’est livrée, en Allemagne surtout, la bataille entre les
partisans de l’histoire de la civilisation (_Culturgeschichte_)[197], et
les historiens de profession restés fidèles à la tradition de
l’antiquité; en France on a eu la lutte entre l’histoire des
institutions, des mœurs et des idées et l’histoire politique,
dédaigneusement surnommée par ses adversaires «l’histoire-bataille».
[197] Pour l’histoire et la bibliographie de ce mouvement, voir
Bernheim, _o. c._, p. 45-55.
Cette opposition s’explique par la différence des documents que les
travailleurs des deux partis avaient l’habitude de manier. Les
historiens, occupés surtout d’histoire politique, voyaient les actes
individuels et passagers des gouvernants où il est très difficile
d’apercevoir aucun trait général.--Dans les histoires spéciales, au
contraire (sauf celle des littératures), les documents ne montrent que
des faits généraux, une forme de langage, un rite religieux, une règle
de droit; il faut un effort d’imagination pour se représenter l’homme
qui a prononcé ce mot, accompli ce rite, pratiqué cette règle.
Il n’y a pas à prendre parti dans cette controverse. La construction
historique complète suppose l’étude des faits sous les deux aspects. Le
tableau des habitudes de pensée, de vie et d’action des hommes est
évidemment une portion capitale de l’histoire. Et pourtant, quand on
aurait réuni tous les actes de tous les individus pour en extraire ce
qu’ils ont de commun, il resterait un résidu qu’on n’a pas le droit de
jeter, car il est l’élément proprement historique; c’est le fait que
certains actes ont été l’acte d’un homme ou d’un groupe donné à un
moment donné. Dans un cadre réduit aux faits généraux de la vie
politique il n’y aurait pas place pour la victoire de Pharsale ou la
prise de la Bastille, faits accidentels et passagers, mais sans lesquels
l’histoire des institutions de Rome ou de la France ne serait pas
intelligible.
Ainsi l’histoire est obligée de combiner avec l’étude des faits généraux
l’étude de certains faits particuliers. Elle a un caractère mixte,
indécis entre une science de généralités et un récit d’aventures. La
difficulté de classer cet hybride dans une des catégories de la pensée
humaine s’est souvent exprimée par la question puérile: si l’histoire
est un art ou une science.
III. Le cadre général donné plus haut peut servir de questionnaire pour
déterminer toutes les espèces d’habitudes (usages ou institutions) dont
on peut essayer de faire l’histoire. Mais avant d’appliquer ce cadre
général à l’étude d’un groupe quelconque d’habitudes historiques,
langue, religion, usages privés ou institutions politiques, toujours il
faut résoudre une question préalable: Les habitudes qu’on va étudier, de
qui ont-elles été l’habitude? Elles étaient communes à un grand nombre
d’individus, et c’est la collection d’individus de mêmes habitudes que
nous appelons _groupe_. La première condition pour étudier une habitude
est donc de déterminer le groupe qui l’a pratiquée. C’est ici qu’il faut
prendre garde au premier mouvement, car il nous porte à une négligence
qui peut rendre ruineuse toute la construction historique.
La tendance naturelle est de se représenter le groupe humain sur le
modèle de l’espèce animale, comme un ensemble d’hommes tous semblables.
On prend un groupe uni par un caractère très apparent, une nation liée
par un même gouvernement officiel (Romains, Anglais, Français), un
peuple parlant la même langue (Grecs, Germains); et on procède comme si
tous les membres de ce groupe se ressemblaient en tout point et avaient
les mêmes usages.
En fait aucun groupe réel, pas même une société centralisée, n’est un
ensemble homogène. Pour une grande part de l’activité humaine--la
langue, l’art, la science, la religion, la vie économique,--le groupe
reste flottant. Qu’est-ce que le groupe des gens parlant grec, le groupe
chrétien, le groupe de la science moderne?--Et même les groupes précisés
par une organisation officielle, les États et les Églises, ne sont que
des unités superficielles formées d’éléments hétérogènes. La nation
anglaise comprend des Gallois, des Écossais, des Irlandais; l’Église
catholique se compose de fidèles épars dans le monde entier et
différents en tout, sauf la religion. Il n’y a pas de groupe dont les
membres aient les mêmes habitudes sur tous les points. Le même homme est
à la fois membre de plusieurs groupes et dans chaque groupe se trouve
avec des compagnons différents. Un Canadien français est membre de
l’État britannique, de l’Église catholique, du groupe de langue
française. Les groupes chevauchent ainsi l’un sur l’autre de façon qu’il
est impossible de diviser l’humanité en sociétés nettement distinctes et
juxtaposées.
On trouve dans les documents historiques des noms de groupes employés
par les contemporains, beaucoup ne reposent que sur des ressemblances
superficielles. Avant d’adopter ces notions vulgaires, il faut se faire
une règle de les critiquer, il faut préciser la nature et l’étendue du
groupe, en se demandant: de quels hommes était-il composé? quel lien les
unissait? quelles habitudes avaient-ils en commun? et par quelles
espèces d’activité différaient-ils? Alors seulement on verra pour
quelles habitudes le groupe peut servir de cadre d’études, et on sera
conduit à choisir l’espèce de groupe suivant l’espèce de faits. Pour
étudier les habitudes intellectuelles (langue, religion, art, science),
on prendra, non une nation politique, mais le groupe des gens qui ont eu
en commun cette habitude; pour étudier les faits économiques on prendra
un groupe lié par une communauté économique; on réservera le groupe
politique pour l’étude des faits sociaux et politiques; on écartera
entièrement la _race_[198].
[198] Il n’est plus nécessaire de démontrer l’inanité de la notion de
_race_. Elle s’appliquait à des groupes vagues, formés par la nation
ou par la langue, car les races des historiens (grecque, romaine,
germanique, celtique, slave) n’avaient de commun que le nom avec la
race au sens anthropologique, qui est un groupe d’hommes pourvus
héréditairement des mêmes caractères. Elle a été réduite à l’absurde
par l’abus que Taine en a fait. On en trouvera une très bonne
critique dans Lacombe, _o. c._, chap. XVIII, et dans M. Robertson,
_The Saxon and the Celt_, Londres, 1897, in-8.
Le groupe, même sur les points où il est homogène, ne l’est pas
entièrement; il se divise en sous-groupes dont les membres diffèrent par
quelques habitudes secondaires; une langue se divise en dialectes, une
religion en sectes, une nation en provinces.--En sens inverse le groupe
ressemble à d’autres groupes de façon à pouvoir en être rapproché; dans
une classification d’ensemble, on peut reconnaître des «familles» de
langues, d’arts, de peuples.--Il faut donc se poser ces questions:
comment le groupe était-il subdivisé? dans quel ensemble rentrait-il?
Il devient possible alors d’étudier méthodiquement une habitude ou même
l’ensemble des habitudes dans un temps et un lieu donnés, en suivant le
tableau donné plus haut. L’opération ne présente aucune difficulté de
méthode pour toutes les espèces de faits qui se présentent sous forme
d’habitudes individuelles et volontaires: langue, art, sciences,
conceptions, usages privés; là il suffit de constater en quoi consistait
chaque habitude. Il faut seulement avoir soin de distinguer le personnel
qui créait ou maintenait les habitudes (artistes, savants, philosophes,
créateurs de la mode), et la masse qui les recevait.
Mais quand on arrive aux habitudes sociales ou politiques (celles qu’on
appelle des institutions), on rencontre des conditions nouvelles qui
créent une illusion inévitable. Les membres d’un même groupe social ou
politique n’ont pas seulement l’habitude d’actes _semblables_, ils
agissent les uns sur les autres par des actes _réciproques_, ils se
commandent, se contraignent, se paient l’un l’autre. Les habitudes
deviennent des _rapports_ entre eux; quand elles sont anciennes,
formulées dans des règles officielles, rendues obligatoires par une
autorité matérielle, maintenues par un personnel spécial, elles prennent
une telle place dans la vie qu’elles donnent l’impression de réalités
extérieures aux gens qui les pratiquent. Les hommes eux-mêmes,
spécialisés dans une occupation ou une fonction qui devient l’habitude
dominante de leur vie, paraissent se grouper en catégories distinctes
(classes, corporation, églises, gouvernements); et ces catégories
paraissent des êtres réels, ou tout au moins des organes chargés chacun
d’une fonction dans un être réel, qui est la société. Par analogie avec
le corps d’un animal, on arrive à décrire la «structure» et le
«fonctionnement» d’une société,--ou même son «anatomie» et sa
«physiologie». Il n’y a là que des métaphores. La structure, ce sont les
coutumes et les règles qui répartissent les occupations, les jouissances
et les fonctions entre les hommes; le fonctionnement, ce sont les actes
habituels par lesquels chaque homme entre en rapport avec les autres. Si
l’on trouve commode d’employer ces termes, il faut se rappeler qu’ils ne
recouvrent que des habitudes.
Cependant l’étude des institutions oblige à se poser des questions
spéciales sur les personnes et leurs fonctions.--Pour les institutions
économiques et sociales, il faut chercher comment se faisait la division
du travail et la division en classes, quelles étaient les professions et
les classes, comment elles se recrutaient, dans quels rapports vivaient
les membres des différentes professions et classes.--Pour les
institutions politiques, consacrées par des règles obligatoires et une
autorité matérielle, il se pose deux séries nouvelles de questions: 1º
Quel était le personnel chargé de l’autorité? Quand l’autorité est
partagée il faut étudier la division des fonctions, analyser le
personnel en ses différents groupes (souverain et subordonné, central et
local), et distinguer chacun des corps spéciaux. Pour chaque espèce de
gouvernants on doit se demander: comment se recrutaient-ils? quelle
était leur autorité officielle? et leurs moyens d’action réels?--2º
Quelles étaient les règles officielles? Leur forme (coutume, ordres,
loi, précédents)? Leur contenu (règles du droit)? La façon de les
appliquer (procédure)? Et surtout en quoi les règles différaient-elles
de la pratique (abus de pouvoir, exploitation, conflits entre les
agents, règles non observées)?
Après avoir déterminé tous les faits qui constituent une société, il
resterait à replacer cette société dans l’ensemble des sociétés du même
temps. C’est l’étude des institutions internationales, intellectuelles,
économiques, politiques (diplomatie et usages de guerre); elle pose les
mêmes questions que l’étude des institutions politiques.--Il y faudrait
joindre l’étude des habitudes communes à plusieurs sociétés et des
rapports qui ne prennent pas une forme officielle. C’est une des parties
les moins avancées de la construction historique.
IV. Tout ce travail aboutit à dresser le tableau de la vie humaine à un
moment donné; il donne la connaissance d’un _état_ de société (en
allemand, _Zustand_). Mais l’histoire ne se borne pas à étudier des
faits simultanés pris au repos (on dit souvent à l’état _statique_).
Elle étudie les _états_ de société à des moments différents et constate
entre eux des différences. Les habitudes des hommes et leurs conditions
matérielles changent d’une époque à l’autre; même lorsqu’elles semblent
se conserver, elles ne restent pas exactement pareilles. Il y a donc
lieu de rechercher ces changements; c’est l’étude des faits successifs.
De ces changements les plus intéressants pour la construction historique
sont ceux qui se produisent dans un même sens[199], de façon que par une
série de différences graduelles, un usage, ou un état de société se
transforme en un usage ou un état différents, ou pour parler sans
métaphore, que les hommes d’un temps pratiquent une habitude très
différente de leurs devanciers sans avoir traversé de changement
brusque. C’est l’_évolution_.
[199] On n’est pas d’accord sur la place à faire en histoire aux
changements en sens inverses, aux oscillations qui ramènent les
choses au point de départ.
L’évolution se produit dans toutes les habitudes humaines. Il suffit
donc pour la rechercher de reprendre le questionnaire qui a servi à
dresser le tableau de la société. Pour chacun des faits, conditions,
usages, personnel investi de l’autorité, règles officielles, se pose la
question: Quelle a été l’évolution de ce fait?
L’étude comportera plusieurs opérations: 1º déterminer le fait dont on
veut étudier l’évolution; 2º fixer la durée du temps pendant lequel elle
s’est accomplie; on devra la choisir de façon que la transformation soit
évidente et que pourtant il reste un lien entre le point de départ et le
point d’arrivée; 3º établir les étapes successives de l’évolution; 4º
chercher par quel moyen elle s’est faite.
V. Une série, même complète, des états de toutes les sociétés et de
toutes leurs évolutions ne suffirait pas à épuiser la matière de
l’histoire. Il reste des faits uniques dont on ne peut se passer,
puisqu’ils expliquent la formation des états et le commencement des
évolutions. Comment étudier les institutions ou l’évolution de la France
sans parler de la conquête des Gaules par César et de l’invasion des
Barbares?
Cette nécessité d’étudier des faits uniques a fait dire que l’histoire
ne peut être une science, car toute science a pour objet le
général.--L’histoire est ici dans la même condition que la cosmographie,
la géologie, la science des espèces animales; elle n’est pas la
connaissance abstraite des rapports généraux entre les faits, elle est
une étude _explicative_ de la réalité; or la réalité n’a existé qu’une
seule fois. Il n’y a eu qu’une seule évolution de la terre, de la vie
animale, de l’humanité. Dans chacune de ces évolutions les faits qui se
sont succédé ont été le produit non de lois abstraites, mais du concours
à chaque moment de plusieurs faits d’espèce différente. Ce concours,
appelé parfois le hasard, a produit une série d’accidents qui ont
déterminé la marche particulière de l’évolution[200]. L’évolution n’est
intelligible que par l’étude de ces accidents; l’histoire est ici sur le
même pied que la géologie ou la paléontologie.
[200] La théorie du hasard a été faite de façon décisive par M.
Cournot, _Considérations sur la marche des idées et des événements
dans les temps modernes_, Paris, 1872, 2 vol. in-8.
Ainsi l’histoire scientifique peut reprendre, pour les utiliser dans
l’étude de l’évolution, les accidents que l’histoire traditionnelle
avait recueillis par des raisons littéraires, parce qu’ils frappaient
l’imagination. On pourra donc chercher les faits qui ont agi sur
l’évolution de chacune des habitudes de l’humanité; chaque accident se
classera à sa date dans l’évolution où il aura agi. Il suffira ensuite
de réunir les accidents de tout genre et de les classer par ordre
chronologique et par ordre de pays pour avoir le tableau d’ensemble de
l’évolution historique.
Alors, par-dessus les histoires _spéciales_ où les faits sont rangés par
catégories purement abstraites (art, religion, vie privée, institutions
politiques), on aura construit une histoire concrète commune, l’histoire
_générale_, qui reliera les différentes histoires spéciales en montrant
l’évolution d’ensemble qui a dominé toutes les évolutions spéciales.
Chacune des espèces de faits qu’on étudie à part (religion, art, droit,
constitution) ne forme pas un monde fermé où les faits évolueraient par
une sorte de force interne, comme les spécialistes sont enclins à
l’imaginer. L’évolution d’un usage ou d’une institution (langue,
religion, Église, État) n’est qu’une métaphore, un usage est une
abstraction; une abstraction n’évolue pas; il n’y a que des _êtres_ qui
évoluent au sens propre[201]. Lorsqu’apparaît un changement dans un
usage, c’est que les hommes qui le pratiquent ont changé. Or les hommes
ne sont pas divisés en compartiments étanches (religieux, juridiques,
économiques) où se passeraient des phénomènes intérieurs isolés; un
accident qui modifie leur état change leurs habitudes à la fois dans les
espèces les plus différentes. L’invasion des Barbares a agi à la fois
sur les langues, la vie privée, les institutions politiques. On ne peut
donc pas comprendre l’évolution en s’enfermant dans une branche spéciale
d’histoire; le spécialiste, pour faire l’histoire complète même de sa
branche, doit regarder par-dessus sa cloison dans le champ des
événements communs. C’est le mérite de Taine d’avoir déclaré, à propos
de la littérature anglaise, que l’évolution littéraire dépend, non
d’événements littéraires, mais de faits généraux.
[201] Lamprecht, dans un long article, _Was ist Kulturgeschichte_,
publié dans la _Deutsche Zeitschrift für Geschichtswissenschaft_,
nouvelle série, t. I, 1896, a tenté de fonder l’histoire de la
civilisation sur la théorie d’une âme collective de la société qui
produirait des phénomènes «socialpsychiques» communs à toute la
société et différents dans chaque période. C’est une hypothèse
métaphysique.
L’histoire générale des faits uniques s’est constituée avant les
histoires spéciales. Elle est le résidu de tous les faits qui n’ont pu
prendre place dans les histoires spéciales, et s’est réduite à mesure
que les branches spéciales se sont créées et s’en sont détachées. Comme
les faits généraux sont surtout de nature politique et qu’il est plus
difficile de les organiser en une branche spéciale, l’histoire
générale est restée en fait confondue avec l’histoire politique
(_Staatengeschichte_)[202]. Ainsi les historiens politiques ont été
amenés à se faire les champions de l’histoire générale et à conserver
dans leurs constructions tous les faits généraux (migrations de peuples,
réformes religieuses, inventions et découvertes) nécessaires pour
comprendre l’évolution.
[202] Le nom d’histoire _nationale_, introduit par des préoccupations
patriotiques, désigne la même chose; l’histoire de la nation se
confond en fait avec l’histoire de l’État.
Pour construire l’histoire générale il faut chercher tous les faits qui
peuvent expliquer soit l’état d’une société, soit une de ses évolutions,
parce qu’ils y ont produit des changements. Il faut les chercher dans
tous les ordres de faits, déplacement de population, innovations
artistiques, scientifiques, religieuses, techniques, changement de
personnel dirigeant, révolutions, guerres, découvertes de pays.
Ce qui importe, c’est que le fait ait eu une action décisive. Il faut
donc résister à la tentation naturelle de distinguer les faits en grands
et petits. Il répugne d’admettre que de grands effets puissent avoir de
petites causes, que le nez de Cléopâtre ait pu agir sur l’Empire romain.
Cette répugnance, est métaphysique, elle naît d’une idée préconçue sur
la direction du monde. Dans toutes les sciences d’évolution on trouve
des faits individuels qui sont le point de départ d’un ensemble de
grandes transformations. Une troupe de chevaux amenée par les Espagnols
a peuplé toute l’Amérique du Sud. Dans une inondation un tronc d’arbre
peut barrer le courant et transformer l’aspect d’une vallée.
Dans l’évolution humaine on rencontre de grandes transformations qui
n’ont pas d’autre cause intelligible qu’un accident individuel[203].
L’Angleterre au XVIe siècle a changé trois fois de religion par la mort
d’un prince (Henri, Édouard, Marie). L’importance doit se mesurer non à
la taille du fait initial, mais à la taille des faits qui en sont
résultés. On ne doit donc pas _a priori_ nier l’action des individus et
écarter les faits individuels. Il faut examiner si l’individu a été en
situation d’agir fortement. C’est ce qu’on peut présumer dans deux cas:
1º quand son acte a agi comme exemple sur une masse d’hommes et a créé
une tradition, cas fréquent en art, en science, en religion, en
technique; 2º, quand il a été en possession du pouvoir de donner des
ordres et d’imprimer une direction à une masse d’hommes, comme il arrive
aux chefs d’État, d’armée ou d’Église. Les épisodes de la vie d’un homme
deviennent alors des faits importants.
[203] Voir Cournot, _o. c._, I, p. IV.
Ainsi dans le cadre de l’histoire on doit faire une place aux
personnages et aux événements.
VI. C’est un besoin, dans toute étude de faits successifs, de se
procurer quelques points d’arrêt, des limites de commencement et de fin,
afin de pouvoir découper des tranches chronologiques dans la masse
énorme des faits. Ces tranches sont les _périodes_; l’usage en est aussi
ancien que l’histoire. On en a besoin non seulement dans l’histoire
générale, mais dans les histoires spéciales, dès qu’on étudie une durée
assez longue pour que l’évolution soit sensible. Ce sont les événements
qui fournissent le moyen de les délimiter.
Pour les histoires spéciales, après avoir décidé quels changements des
habitudes doivent être regardés comme les plus profonds, on les adopte
comme marquant une _date_ dans l’évolution; puis on cherche quel
événement les a produits. L’événement qui a produit la formation ou un
changement de l’habitude devient le commencement ou la fin d’une
période. Ces événements marquants sont parfois de même espèce que les
faits dont on étudie l’évolution, des faits littéraires dans l’histoire
de la littérature, politiques dans l’histoire politique. Mais le plus
souvent ils sont d’une autre espèce et l’histoire spéciale est obligée
de les emprunter à l’histoire générale.
Pour l’histoire générale, les périodes doivent être découpées d’après
l’évolution de plusieurs espèces de faits; on trouve des événements qui
marquent une période à la fois dans plusieurs branches (invasion des
Barbares, Réforme, Révolution française). On peut alors construire des
périodes communes à plusieurs branches de l’évolution, et dont un même
événement marque le commencement et la fin. Ainsi s’est opérée la
division traditionnelle de l’histoire universelle.--Les sous-périodes
sont obtenues par le même procédé, en prenant pour limites les
évènements qui ont produit des changements secondaires.
Les périodes construites ainsi d’après les événements sont de durée
inégale. Il ne faut pas s’inquiéter de ce défaut de symétrie; une
période ne doit pas être un nombre fixe d’années, mais le temps employé
à une partie distincte de l’évolution. Or l’évolution n’est pas un
mouvement régulier; il s’écoule une longue série d’années sans
changement notable, puis viennent des moments de transformation rapide.
Cette différence a fourni à Saint-Simon la distinction en périodes
_organiques_ (à changement lent) et _critiques_ (à changement rapide).
CHAPITRE III
RAISONNEMENT CONSTRUCTIF
I. Les faits historiques fournis par les documents ne suffisent jamais à
remplir entièrement les cadres; à beaucoup de questions ils ne donnent
pas de réponse directe, il manque des traits nécessaires pour composer
le tableau complet des états de société, des évolutions ou des
événements. On sent le besoin irrésistible de combler ces lacunes.
Dans les sciences d’observation directe, lorsqu’un fait manque dans une
série, on le cherche par une nouvelle observation. En histoire, où cette
ressource manque, on cherche à étendre la connaissance en employant le
raisonnement. On part des faits connus par les documents pour inférer
des faits nouveaux. Si le raisonnement est correct, ce procédé de
connaissance est légitime.
Mais l’expérience montre que de tous les procédés de connaissance
historique le raisonnement est le plus difficile à manier correctement
et celui qui a introduit les erreurs les plus graves. Il ne faut
l’employer qu’en s’entourant de précautions pour ne jamais perdre de vue
le danger.
1º Il ne faut jamais mélanger un raisonnement avec l’analyse d’un
document; quand on se permet d’introduire dans le texte ce que l’auteur
n’y a pas mis expressément, on en arrive à le compléter en lui faisant
dire ce qu’il n’a pas voulu dire[204].
[204] Il a été parlé plus haut, p. 119, de ce vice de méthode.
2º Il ne faut jamais confondre les faits tirés directement de l’examen
des documents avec les résultats d’un raisonnement. Quand on affirme un
fait connu seulement par raisonnement, on ne doit pas laisser croire
qu’on l’ait trouvé dans les documents, on doit avertir par quel procédé
on l’a obtenu.
3º Il ne faut jamais faire un raisonnement inconscient: il a trop de
chance d’être incorrect. Il suffit de s’astreindre à mettre le
raisonnement en forme; dans un raisonnement faux la proposition générale
est d’ordinaire assez monstrueuse pour faire reculer d’horreur.
4º Si le raisonnement laisse le moindre doute, il ne faut pas essayer de
conclure; l’opération doit rester sous forme de conjecture, nettement
distinguée des résultats définitivement acquis.
5º Il ne faut jamais revenir sur une conjecture pour essayer de la
transformer en certitude. C’est la première impression qui a le plus de
chances d’être exacte; en réfléchissant sur une conjecture, on se
familiarise avec elle et on finit par la trouver mieux fondée, tandis
qu’on y est seulement mieux habitué. La mésaventure est commune aux
hommes qui méditent longtemps sur un petit nombre de textes.
Il y a deux façons d’employer le raisonnement, l’une négative, l’autre
positive; on va les examiner séparément.
II. Le raisonnement négatif, appelé aussi «argument du silence», part de
l’absence d’indications sur un fait[205]. De ce qu’un fait n’est
mentionné dans aucun document, on infère qu’il n’a pas existé;
l’argument s’applique à toute sorte de faits, usages de tout genre,
évolutions, événements. Il repose sur une impression qui dans la vie
s’exprime par la locution familière: «Si c’était arrivé, on le saurait»;
il suppose une proposition qui devrait se formuler ainsi: «Si le fait
avait existé, il y aurait un document qui en parlerait.»
[205] La discussion de cet argument, fort employé autrefois en
histoire religieuse, a beaucoup occupé les anciens auteurs qui ont
écrit sur la méthodologie et tient encore une grande place dans les
_Principes de la critique historique_, du P. de Smedt.
Pour avoir le droit de raisonner ainsi il faudrait que tout fait eût été
observé et noté par écrit, et que toutes les notations eussent été
conservées; or la plupart des documents qui ont été écrits se sont
perdus et la plupart des faits qui se passent ne sont pas notés par
écrit. Le raisonnement serait faux dans la plupart des cas. Il faut donc
le restreindre aux cas où les conditions qu’il suppose ont été
réalisées.
1º Il faut non seulement qu’il n’existe pas de document où le fait soit
mentionné, mais qu’il n’en ait pas existé. Si les documents se sont
perdus, on ne peut rien conclure. L’argument du silence doit donc être
employé d’autant plus rarement qu’il s’est perdu plus de documents, il
peut servir beaucoup moins pour l’antiquité que pour le XIXe siècle.--On
est tenté, pour se débarrasser de cette restriction, d’admettre que les
documents perdus ne contenaient rien d’intéressant; s’ils se sont
perdus, dit-on, c’est qu’ils ne valaient pas la peine d’être conservés.
En fait, tout document manuscrit est à la merci du moindre accident, il
dépend du hasard qu’il se conserve ou se perde.
2º Il faut que le fait ait été de nature à être forcément observé et
noté. De ce qu’un fait n’a pas été noté il ne suit pas qu’on ne l’ait
pas vu. Dès qu’on organise un service pour recueillir une espèce de
faits, on constate combien ce fait est plus fréquent qu’on ne croyait et
combien de cas passaient inaperçus ou sans laisser de trace écrite.
C’est ce qui est arrivé pour les tremblements de terre, les cas de rage,
les baleines échouées sur les côtes.--En outre, beaucoup de faits, même
bien connus des contemporains, ne sont pas notés, parce que l’autorité
officielle empêche de les divulguer; c’est ce qui arrive pour les actes
des gouvernements secrets et les plaintes des classes inférieures. Ce
silence, qui ne prouve rien, fait une vive impression sur les historiens
irréfléchis, il est l’origine du sophisme si répandu du «bon vieux
temps». Aucun document ne relate les abus des fonctionnaires ou les
plaintes des paysans: c’est que tout allait régulièrement et que
personne ne souffrait.--Avant d’arguer du silence il faudrait se
demander: Ce fait ne pouvait-il éviter d’être noté dans un des documents
que nous possédons? Ce n’est pas l’absence de tout document sur un fait
qui est probante, mais le silence sur ce fait dans un document où il
devrait être mentionné.
Le raisonnement négatif se trouve ainsi limité à des cas nettement
définis. 1º L’auteur du document où le fait n’est pas mentionné voulait
systématiquement noter tous les faits de cette espèce et devait les
connaître tous. (Tacite cherchait à énumérer tous les peuples de la
Germanie; la _Notitia dignitatum_ indiquait toutes les provinces de
l’Empire; l’absence sur ces listes d’un peuple ou d’une province prouve
qu’ils n’existaient pas alors.) 2º Le fait, s’il eût existé, s’imposait
à l’imagination de l’auteur de façon à entrer forcément dans ses
conceptions. (S’il y avait eu des assemblées régulières du peuple franc,
Grégoire de Tours n’aurait pu concevoir et décrire la vie des rois
francs sans en parler.)
III. Le raisonnement _positif_ part d’un fait (ou de l’absence d’un
fait) établi par les documents pour en inférer un autre fait (ou
l’absence d’un autre fait) que les documents n’indiquaient pas. Il est
une application du principe fondamental de l’histoire, l’_analogie_ de
l’humanité présente avec l’humanité passée. Dans le présent on observe
que les faits humains sont liés entre eux. Quand certain fait se
produit, un autre se produit aussi, ou parce que le premier est la cause
du second, ou parce qu’il en est l’effet, ou parce que tous deux sont
les effets d’une même cause. On admet que dans le passé les faits
semblables étaient liés de même, et cette présomption se fortifie par
l’étude directe du passé dans les documents. D’un fait qui s’est produit
dans le passé, on peut donc conclure que les autres faits liés à ce fait
se sont aussi produits.
Ce raisonnement s’applique à toute espèce de faits, usages,
transformations, accidents individuels. A partir de tout fait connu on
peut essayer d’inférer des faits inconnus. Or les faits humains, ayant
tous leur cause dans un même centre qui est l’homme, sont tous reliés
entre eux, non seulement entre faits de même espèce, mais entre faits
des espèces les plus différentes. Il y a des liens non seulement entre
les divers faits d’art, de religion, de mœurs, de politique, mais entre
des faits de religion et des faits d’art, de politique, de mœurs; en
sorte que d’un fait d’une espèce on peut inférer des faits de toutes les
autres espèces.
Examiner les liens entre les faits qui peuvent servir de base à des
raisonnements, ce serait faire le tableau de tous les rapports connus
entre les faits humains, c’est-à-dire dresser l’état de toutes les lois
de la vie sociale établies empiriquement. Un pareil travail suffirait à
faire l’objet d’un livre[206] On se bornera ici à indiquer les règles
générales du raisonnement et les précautions à prendre contre les
erreurs les plus ordinaires.
[206] C’est celui que Montesquieu avait tenté dans _l’Esprit des
lois_. J’ai, dans un cours à la Sorbonne, essayé de tracer une
esquisse de ce tableau. [Ch. S.]
Le raisonnement repose sur deux propositions: l’une générale, tirée de
la marche des choses humaines; l’autre particulière, tirée des
documents. Dans la pratique on commence par la proposition particulière,
le fait historique: Salamine porte un nom phénicien. Puis on cherche une
proposition générale: La langue d’un nom de ville est la langue du
peuple qui a créé la ville. Et l’on conclut: Salamine, à nom phénicien,
a été fondée par des Phéniciens.
Pour que la conclusion soit sûre il faut donc deux conditions.
1º La proposition générale doit être exacte; les deux faits qu’elle
suppose liés ensemble doivent l’être de façon que le second ne se
produise jamais sans le premier. Si cette condition était vraiment
remplie, ce serait une loi au sens scientifique; mais en matière de
faits humains--sauf les conditions matérielles dont les lois sont
établies par les sciences constituées,--on n’opère qu’avec des lois
empiriques obtenues par des constatations grossières d’ensemble, sans
analyser les faits de façon à en dégager les vraies causes. Ces lois ne
sont à peu près exactes que lorsqu’elles portent sur un ensemble de
faits nombreux, car on ne sait pas très bien dans quelle mesure chacun
est nécessaire pour produire le résultat.--La proposition sur la langue
du nom d’une ville est trop peu détaillée pour être toujours exacte.
Pétersbourg est un nom allemand, Syracuse en Amérique un nom grec. Il
faut d’autres conditions pour être sûr que le nom soit lié à la
nationalité des fondateurs. Ainsi l’on ne doit opérer qu’avec une
proposition détaillée.
2º Pour que la proposition générale soit détaillée, il faut que le fait
historique particulier soit lui-même connu en détail; car c’est après
l’avoir établi qu’on cherchera une loi empirique générale nécessaire
pour raisonner. On devra donc commencer par étudier les conditions
particulières du cas (la situation de Salamine, les habitudes des Grecs
et des Phéniciens); on n’opérera pas sur un détail, mais sur un
ensemble.
Ainsi dans le raisonnement historique il faut 1º une proposition
générale exacte, 2º une connaissance détaillée d’un fait passé.--On
opérera mal si on admet une proposition générale fausse, si l’on croit,
comme Augustin Thierry par exemple, que toute aristocratie a pour
origine une conquête.--On opérera mal si l’on veut raisonner à partir
d’un détail isolé (un nom de ville). La nature de ces erreurs indique
les précautions à prendre:
1º Spontanément nous prenons pour base de raisonnement les «vérités de
sens commun» qui forment encore presque toute notre connaissance de la
vie sociale; or la plupart sont fausses en partie, puisque la science de
la vie sociale n’est pas faite. Et ce qui les rend surtout dangereuses,
c’est que nous les employons sans en avoir conscience.--La précaution la
plus sûre sera de formuler toujours la prétendue loi sur laquelle on va
raisonner: Toutes les fois que tel fait se produit, on est certain que
tel autre se sera produit. Si elle est évidemment fausse, on s’en
apercevra aussitôt; si elle est trop générale on verra quelles
conditions nouvelles il faut y ajouter pour qu’elle devienne exacte.
2º Spontanément nous cherchons à tirer des conséquences du moindre fait
isolé (ou plutôt l’idée de chaque fait éveille aussitôt en nous, par
association, l’idée d’autres faits). C’est le procédé naturel de
l’histoire littéraire. Chaque trait de la vie d’un auteur fournit
matière à des raisonnements; on construit par conjecture toutes les
influences qui ont pu agir sur lui et on admet qu’elles ont agi. Toutes
les branches d’histoire qui étudient une seule espèce de faits, isolée
de toute autre (langue, arts, droit privé, religion), sont exposées au
même danger, parce qu’elles ne voient que des fragments de vie humaine
et pas d’ensembles. Or il n’y a guère de conclusions solides que celles
qui reposent sur un ensemble. On ne fait pas un diagnostic avec un
symptôme, il faut l’ensemble des symptômes.--La précaution consistera à
éviter d’opérer sur un détail isolé ou sur un fait abstrait. On devra se
représenter des hommes avec les principales conditions de leur vie.
Il faut s’attendre à réaliser rarement les conditions d’un raisonnement
certain; nous connaissons trop mal les lois de la vie sociale et trop
rarement les détails précis d’un fait historique. Aussi la plupart des
raisonnements ne donnent-ils qu’une présomption, non une certitude. Mais
il en est des raisonnements comme des documents[207]. Quand plusieurs
présomptions se réunissent dans le même sens, elles se confirment et
finissent par produire la certitude légitime. L’histoire comble une
partie de ses lacunes par une accumulation de raisonnements. Il reste
des doutes sur l’origine phénicienne de plusieurs villes grecques, il
n’y en a pas sur la présence des Phéniciens en Grèce.
[207] Voir p. 175.
CHAPITRE IV
CONSTRUCTION DES FORMULES GÉNÉRALES
I. Si on avait classé dans un cadre méthodique tous les faits
historiques établis par l’analyse des documents et par le raisonnement,
on aurait une description rationnelle de toute l’histoire; le travail de
constatation serait achevé. L’histoire doit-elle en rester là? La
question est vivement débattue et on ne peut éviter de la résoudre, car
c’est une question pratique.
Les érudits, habitués à recueillir tous les faits sans préférence
personnelle, tendent à exiger surtout un recueil de faits complet, exact
et objectif. Tous les faits historiques ont un droit égal à prendre
place dans l’histoire; conserver les uns comme plus importants et
écarter les autres comme moins importants, ce serait faire un choix
subjectif, variable suivant la fantaisie individuelle; l’histoire ne
doit sacrifier aucun fait.
A cette conception très rationnelle on ne peut opposer qu’une difficulté
matérielle; mais elle suffit, car elle est le motif pratique de toutes
les sciences: c’est l’impossibilité de construire et de communiquer un
savoir complet. Une histoire où aucun fait ne serait sacrifié devrait
contenir tous les actes, toutes les pensées, toutes les aventures de
tous les hommes à tous les différents moments. Ce serait une
connaissance complète que personne n’arriverait plus à connaître, non
faute de matériaux, mais faute de temps. C’est déjà ce qui arrive aux
collections trop volumineuses de documents: les recueils de débats
parlementaires contiennent toute l’histoire des assemblées, mais, pour
l’y trouver, il faudrait plus que la vie d’un homme.
Toute science doit tenir compte des conditions pratiques de la vie au
moins dans la mesure où on la destine à devenir une science réelle, une
science qu’on peut arriver à savoir. Toute conception qui aboutit à
empêcher de savoir empêche la science de se constituer.
La science est une économie de temps et d’efforts obtenue par un procédé
qui rend les faits rapidement connaissables et intelligibles; elle
consiste à recueillir lentement une quantité de faits de détail et à les
condenser en formules portatives et incontestables. L’histoire, plus
encombrée de détails qu’aucune autre connaissance, a le choix entre deux
solutions: être complète et inconnaissable ou être connaissable et
incomplète. Toutes les autres sciences ont choisi la seconde, elles
abrègent et condensent, préférant le risque de mutiler et de combiner
arbitrairement les faits à la certitude de ne pouvoir ni les comprendre
ni les communiquer. Les érudits ont préféré s’enfermer dans les périodes
anciennes où le hasard, qui a détruit presque toutes les sources de
renseignement, les a délivrés de la responsabilité de choisir les faits
en les privant de presque tous les moyens de les connaître.
L’histoire, pour se constituer en science, doit élaborer les faits
bruts. Elle doit les condenser sous une forme maniable en formules
descriptives, qualitatives et quantitatives. Elle doit chercher les
liens entre les faits qui forment la conclusion dernière de toute
science.
II. Les faits humains, complexes et variés, ne peuvent être ramenés à
quelques formules simples comme les faits chimiques. L’histoire, comme
toutes les sciences de la vie, a besoin de formules descriptives pour
exprimer le caractère des différents phénomènes.
La formule doit être courte pour être maniable; elle doit être précise
pour donner une idée exacte du fait. Or la précision de la connaissance
en matière humaine ne s’obtient que par les détails caractéristiques,
car seuls ils font comprendre en quoi un fait a différé des autres et ce
qu’il a eu en propre. Il y a ainsi opposition entre le besoin d’abréger,
qui mène à chercher des formules concrètes, et la nécessité de rester
précis, qui oblige à prendre des formules détaillées. Des formules trop
courtes rendent la science vague et illusoire, des formules trop longues
l’encombrent et la rendent inutile. On n’évite cette alternative que par
un compromis continuel, dont le principe est de resserrer les faits en
supprimant tout ce qui n’est pas strictement nécessaire pour se les
représenter et de s’arrêter au point où on leur enlèverait quelque trait
caractéristique.
Cette opération, difficile en elle-même, est compliquée encore par
l’état où l’on trouve les faits qu’il s’agit de condenser en formules.
Suivant la nature des documents d’où ils sortent, ils arrivent à tous
les degrés différents de précision depuis le récit détaillé des moindres
épisodes (bataille de Waterloo) jusqu’à la mention en un mot (victoire
des Austrasiens à Testry). Nous possédons sur des faits de même nature
une quantité de détails infiniment variable suivant que les documents
nous donnent une description complète ou une mention. Comment organiser
en un même ensemble des connaissances d’une précision si
différente?--Les faits connus seulement par un mot général et vague, on
ne peut les amener à un degré moins général et plus précis; comme on
ignore les détails, si on les ajoute par conjecture, on fera du roman
historique. C’est ainsi qu’Augustin Thierry a procédé dans les _Récits
mérovingiens_.--Les faits connus en détail, il est toujours facile de
les réduire à un degré plus général en mutilant les détails
caractéristiques; c’est ce que font les auteurs d’abrégés. Mais le
résultat serait de réduire toute l’histoire à une masse de généralités
vagues, uniformes pour tous les temps, sauf les noms propres et les
dates. Ce serait une symétrie dangereuse, pour ramener tous les faits au
même degré de généralité, de les réduire tous à l’état de ceux qui sont
le plus mal connus.--Il faut donc, dans les cas où les documents donnent
des détails, que les formules descriptives conservent toujours les
traits caractéristiques des faits.
Pour construire ces formules on devra revenir au questionnaire de
groupement, répondre à chacune des questions, puis rapprocher les
réponses. On les résumera alors en une formule aussi dense et aussi
précise que possible, en prenant garde de maintenir à chaque mot un sens
fixe. Travail de style, dira-t-on, et pourtant ce n’est pas ici
seulement un procédé d’exposition, nécessaire pour se faire comprendre
des lecteurs, c’est une précaution que l’auteur doit prendre avec
lui-même. Pour atteindre des faits aussi fuyants que les faits sociaux,
une langue ferme et précise est un instrument indispensable; il n’y a
pas d’historien complet sans une bonne langue.
On se trouvera bien d’employer le plus possible des termes concrets et
descriptifs: leur sens est toujours clair. Il sera prudent de ne
désigner les groupes collectifs que par des noms collectifs, non par des
substantifs abstraits (royauté, État, démocratie, Réforme, Révolution)
et d’éviter de personnifier des abstractions. On croit ne faire qu’une
métaphore et on est entraîné par la force des mots. Les termes abstraits
ont assurément une grande force de séduction, ils donnent à une
proposition un aspect scientifique. Mais ce n’est qu’une apparence sous
laquelle a vite fait de se glisser la scolastique, le mot, n’ayant pas
de sens concret, devient une notion purement verbale (comme la vertu
dormitive dont parle Molière). Tant que les notions sur les phénomènes
sociaux n’auront pas été réduites à des formules véritablement
scientifiques, il sera plus scientifique de les exprimer en termes
d’expérience vulgaire.
Pour construire la formule on devra savoir d’avance quels éléments
doivent y entrer. Il faut ici distinguer les faits généraux (habitudes
et évolutions) et les faits uniques (événements)
III. Les faits généraux consistent dans des actes souvent répétés
communs à beaucoup d’hommes. Il faut en déterminer le _caractère_,
l’_étendue_, la _durée_.
Pour formuler le caractère, on réunit tous les traits qui constituent le
fait (habitude, institution) et le distinguent de tout autre. On
rassemble sous la même formule tous les cas individuels très semblables,
en négligeant les variations individuelles.
Cette concentration se fait sans effort pour les habitudes de forme
(langue, écriture) et pour toutes les habitudes intellectuelles; les
hommes qui les pratiquaient les ont déjà exprimées par des formules
qu’il suffit de recueillir. Il en est de même pour toutes les
institutions consacrées par des règles expressément formulées
(règlements, lois, statuts privés). Aussi les histoires spéciales
ont-elles été les premières à aboutir à des formules méthodiques. Par
contre elles n’atteignent que des faits superficiels et conventionnels,
non les actes réels ou les pensées réelles: dans la langue les mots
écrits, non la prononciation réelle, dans la religion les dogmes et les
rites officiels, non les croyances réelles de la masse du public; dans
la morale les préceptes avoués, non la conception réelle; dans les
institutions les règles officielles, non la pratique réelle. En toutes
ces matières la connaissance des formules conventionnelles devra se
doubler un jour de l’étude des habitudes réelles.
Il est beaucoup plus difficile d’embrasser dans une formule une habitude
constituée par des actes réels; ce qui est le cas de la vie économique,
de la vie privée, de la vie politique; car il faut, dans des actes
différents, trouver les caractères communs qui composent l’habitude; ou,
si ce travail a été fait déjà dans les documents et résumé dans une
formule (ce qui est le cas habituel), il faut faire la critique de cette
formule pour s’assurer qu’elle recouvre véritablement une habitude
homogène.
La difficulté est la même pour construire la formule d’un groupe; il
faut décrire les caractères communs à tous les membres du groupe et
trouver un nom collectif qui le désigne exactement. Les noms de groupes
ne manquent pas dans les documents; mais, comme ils sont nés de l’usage,
beaucoup correspondent mal aux groupes réels; il faut en faire la
critique, en préciser, souvent en rectifier le sens.
De cette première opération doivent sortir des formules qui expriment
les caractères conventionnels et réels de toutes les habitudes des
différents groupes.
Pour préciser l’_étendue_ de l’habitude, on cherchera les points les
plus éloignés où elle apparaît (ce qui donne l’aire de dispersion), et
la région où elle est la plus fréquente (le centre). L’opération prend
parfois la forme d’une carte (par exemple la carte des _tumuli_ et des
_dolmen_ de France). Il faudra indiquer aussi les groupes d’hommes qui
ont pratiqué chaque habitude et les sous-groupes où elle a eu le plus
d’intensité.
La formule devra indiquer la _durée_ de l’habitude. On cherchera les cas
extrêmes, quand apparaît pour la première fois et pour la dernière la
forme, la doctrine, l’usage, l’institution, le groupe. Mais il ne suffit
pas de noter les deux cas isolés, le plus ancien et le plus récent; il
faut chercher la période où l’habitude a été vraiment active.
La formule de l’évolution devra indiquer les variations successives de
l’habitude, en précisant pour chacune les limites d’étendue et de durée.
Puis, comparant l’ensemble des variations, on construira la marche
générale de l’évolution. La formule d’ensemble indiquera où et quand
l’évolution a commencé et fini et dans quel sens elle s’est produite.
Toutes les évolutions ont des conditions communes qui permettent d’en
marquer les étapes.--Toute habitude (usage ou institution) commence par
être un acte spontané de quelques individus; quand les autres l’imitent
il devient un usage. De même les opérations sociales sont d’abord
exécutées par un personnel qui s’en charge spontanément, puis les autres
l’acceptent et il devient un personnel officiel. C’est la première
étape, initiative individuelle, imitation et acceptation volontaire par
la masse.--L’usage, devenu traditionnel, se transforme en coutume ou
règle obligatoire; le personnel, devenu permanent, se transforme en
personnel investi d’un pouvoir de contrainte morale ou matérielle. C’est
l’étape de la tradition et de l’autorité; très souvent elle reste la
dernière et dure jusqu’à la destruction de la société.--L’usage se
relâche, les règles sont violées, le personnel n’est plus obéi; c’est
l’étape de révolte et de décomposition.--Enfin dans quelques sociétés
civilisées, la règle est critiquée, le personnel blâmé, une partie des
sujets impose une transformation rationnelle et une surveillance du
personnel: c’est l’étape de la réforme et du contrôle.
IV. Pour les faits uniques il faut renoncer à en réunir plusieurs sous
une même formule puisque leur caractère est de ne s’être produits qu’une
fois. Pourtant la nécessité force à abréger, on ne peut conserver tous
les actes de tous les membres d’une assemblée ou de tous les
fonctionnaires d’un État. Il faut sacrifier beaucoup d’individus et
beaucoup de faits.
Comment faire le choix? Les goûts personnels ou le patriotisme peuvent
créer des préférences pour des personnages sympathiques ou des
événements locaux; mais le seul principe de choix qui puisse être commun
à tous les historiens c’est le rôle joué dans l’évolution des choses
humaines. On doit conserver les personnages et les événements qui ont
agi visiblement sur la marche de l’évolution. Le signe pour les
reconnaître est qu’on ne peut exposer l’évolution sans parler d’eux.--Ce
sont les hommes qui ont modifié l’état d’une société soit comme
créateurs ou initiateurs d’une habitude (artistes, savants, inventeurs,
fondateurs, apôtres), soit comme directeurs d’un mouvement, chefs
d’États, de partis, d’armées.--Ce sont les événements qui ont amené un
changement dans les habitudes ou l’état des sociétés.
Pour construire la formule descriptive d’un personnage historique il
faut choisir des traits dans sa biographie et dans ses habitudes. Dans
sa biographie on prendra les faits qui ont déterminé sa carrière, formé
ses habitudes, et amené les actes par lesquels il a agi sur la société.
Ce sont les conditions physiologiques (corps, tempérament, état de
santé)[208], les actions éducatives qu’il a subies, les conditions
sociales. L’histoire de la littérature nous a habitués à des recherches
de ce genre.
[208] Michelet a discrédité l’étude des influences physiologiques par
l’abus qu’il en a fait dans la dernière partie de son _Histoire de
France_; elle n’en est pas moins indispensable pour comprendre la
direction de la vie d’un personnage.
Parmi les habitudes d’un homme il faut dégager ses conceptions
fondamentales dans l’ordre de faits sur lesquels il a eu une action, sa
conception de la vie et ses connaissances, ses goûts dominants, ses
occupations habituelles, ses procédés de conduite. De ces détails variés
à l’infini se forme l’impression du «caractère» et le recueil de ces
traits caractéristiques constitue le «portrait», ou, comme on aime à
dire aujourd’hui, la «psychologie» du personnage. Cet exercice, très
estimé encore, date du temps où l’histoire était un genre littéraire; il
est douteux qu’il puisse devenir un procédé scientifique. Il n’y a guère
de méthode sûre pour résumer le caractère d’un homme, même vivant, à
plus forte raison quand on est réduit à le connaître par la voie
indirecte des documents. Les controverses sur l’interprétation de la
conduite d’Alexandre sont un bon exemple de cette incertitude.
Si l’on se risque pourtant à chercher la formule d’un caractère on devra
se garder de deux tentations naturelles: 1º Il ne faut pas construire le
caractère avec les déclarations du personnage sur lui-même. 2º L’étude
des personnages imaginaires (drame et roman) nous a habitués à chercher
un lien logique entre les divers sentiments et les divers actes d’un
homme; un caractère, en littérature, est fabriqué logiquement. Il ne
faut pas transporter dans l’étude des hommes réels la recherche du
caractère cohérent. Nous y sommes moins exposés pour les gens que nous
observons dans la vie parce que nous voyons trop de traits qui ne
rentreraient pas dans une formule cohérente. Mais l’absence de
documents, en supprimant les traits qui nous auraient gênés, nous incite
à agencer le très petit nombre de ceux qui restent en forme de caractère
de théâtre. C’est pourquoi les grands hommes de l’antiquité nous
paraissent bien plus logiques que nos contemporains.
Comment construire la formule d’un événement? Un besoin irrésistible de
simplification nous fait réunir sous un nom unique une masse énorme de
menus faits aperçus en bloc et entre lesquels nous sentons confusément
un lien (une bataille, une guerre, une réforme). Ce qui est ainsi réuni,
ce sont tous les actes qui ont concouru à un même résultat. Voilà
comment se forme la notion vulgaire d’événement, et nous n’en avons pas
de plus scientifique. Il faut donc grouper les faits d’après leur
résultat; ceux qui n’ont pas laissé de résultat visible disparaissent,
les autres se fondent en quelques ensembles qui sont les événements.
Pour décrire un événement il faut préciser 1º son caractère, 2º son
étendue.
1º Le caractère, ce sont les traits qui le distinguent de tout autre,
non pas seulement les conditions extérieures de date et de lieu, mais la
façon dont il s’est produit et ses causes directes. Voici les
indications que la formule devra contenir. Un ou plusieurs hommes, dans
telles dispositions intérieures (conceptions et motifs de l’acte),
opérant dans telles conditions matérielles (local, instrument), ont fait
tels actes, qui ont eu pour effet telle modification.--Pour déterminer
les motifs des actes on n’a pas d’autre procédé que de rapprocher les
actes d’une part avec les déclarations de leurs auteurs, d’autre part
avec l’interprétation des gens qui les ont fait agir. Il reste souvent
un doute: c’est le terrain de polémique entre les partis; chacun
interprète les actes de son parti par des motifs nobles et ceux du parti
adverse par des motifs vils. Mais des actes décrits sans motif
resteraient inintelligibles.
2º L’étendue de l’événement sera indiquée dans le lieu (la région où il
s’est accompli et celle que ses effets directs ont atteinte), et dans le
temps (le moment où il a commencé à se réaliser et le moment où le
résultat a été acquis).
V. Les formules descriptives de caractères, étant seulement
qualitatives, ne donnent qu’une idée abstraite des faits; la quantité
est nécessaire pour se représenter la place qu’ils ont tenue dans la
réalité. Il n’est pas indifférent qu’un usage ait été pratiqué par une
centaine ou par des millions d’hommes.
Pour formuler la quantité on dispose de plusieurs procédés, de plus en
plus imparfaits, qui l’atteignent d’une façon de moins en moins précise.
Les voici, dans l’ordre de précision décroissante.
1º La _mesure_ est le procédé entièrement scientifique, car les chiffres
égaux désignent des valeurs rigoureusement exactes. Mais il faut une
unité commune, et on ne l’a que pour le temps et pour les faits
matériels (longueurs, surfaces, poids). L’indication des chiffres de
production et des sommes d’argent est la partie essentielle des faits
économiques et financiers. Mais les faits psychologiques restent en
dehors de toute mesure.
2º Le _dénombrement_, qui est le procédé de la statistique[209],
s’applique à tous les faits qui ont en commun un caractère défini dont
on se sert pour les compter. Les faits ainsi réunis sous un même chiffre
ne sont pas de même espèce, ils peuvent n’avoir de commun qu’un seul
caractère, abstrait (crime, procès), ou conventionnel (ouvrier,
appartement); le chiffre indique seulement sur combien de cas s’est
rencontré un caractère: il ne désigne pas un total homogène.--C’est une
tendance naturelle de confondre le chiffre et la mesure et de s’imaginer
qu’on connaît les faits avec une précision scientifique parce qu’on a pu
leur appliquer un chiffre; il faut se défendre de cette illusion, ne pas
prendre le chiffre de dénombrement d’une population ou d’une armée pour
la mesure de son importance[210].--Le dénombrement donne pourtant une
indication nécessaire pour construire la formule d’un groupe. Mais il
est restreint aux cas où l’on peut connaître toutes les unités d’une
espèce dans les limites données, car il doit se faire en pointant, puis
en additionnant. Avant d’entreprendre un dénombrement rétrospectif, on
devra donc s’assurer que les documents sont assez complets pour montrer
toutes les unités à dénombrer. Quant aux chiffres donnés par les
documents, on devra les tenir en défiance.
[209] Sur la statistique, qui est une méthode aujourd’hui constituée,
on trouvera un bon résumé avec une bibliographie dans le
_Handwörterbuch der Staatswissenschaften_, Iena, 1890-94, gr. in-8.
[210] Comme Bourdeau (_l’Histoire et les Historiens_, Paris, 1888,
in-8), qui propose de réduire toute l’histoire à une série de
statistiques.
3º L’_évaluation_ est un dénombrement incomplet fait dans une portion
restreinte du champ, en supposant que les proportions seront les mêmes
dans le reste du champ. C’est un expédient qui s’impose souvent en
histoire, quand les documents sont inégalement abondants.
Le résultat reste douteux si l’on n’est pas sûr que la portion dénombrée
fût exactement semblable aux autres.
4º L’_échantillonnage_ est un dénombrement restreint à quelques unités
prises en différents endroits du champ; on calcule la proportion des cas
où le caractère donné se rencontre (soit 90 pour 100), on admet que la
proportion sera la même dans l’ensemble, et quand il y a plusieurs
catégories on obtient la proportion entre elles. Le procédé est
applicable en histoire à des faits de toute espèce, soit pour établir la
proportion des différentes formes ou des différents usages dans une
période ou une région donnée, soit pour déterminer dans les groupes
hétérogènes la proportion des membres d’espèce différente. Il donne
l’impression approximative de la fréquence des faits et de la proportion
des éléments d’une société; il peut même montrer quelles espèces de
faits se rencontrent le plus souvent ensemble et par conséquent
paraissent liés. Mais pour être appliqué correctement, il faut que les
échantillons soient représentatifs de l’ensemble et non d’une partie qui
risquerait d’être exceptionnelle. On doit donc les choisir en des points
très différents et dans des conditions très différentes, de façon que
les exceptions se contre-balancent. Il ne suffit pas de les prendre en
des points _éloignés_, par exemple sur les différentes frontières d’un
pays, car le fait même d’être frontière est une condition
exceptionnelle.--On pourra vérifier en suivant les procédés des
anthropologistes pour l’établissement des moyennes.
5º La _généralisation_ n’est qu’un procédé instinctif de simplification.
Dès qu’on a aperçu dans un objet un certain caractère, on étend ce
caractère à tous les autres objets un peu semblables. En toutes les
matières humaines où les faits sont toujours complexes, on généralise
inconsciemment; on étend à tout un peuple les habitudes de quelques
individus, ou celles du premier groupe de ce peuple qu’on a connu, à
toute une période des habitudes constatées à un moment donné. C’est en
histoire la plus active de toutes les causes d’erreur, et elle agit en
toute matière, sur l’étude des usages, des institutions, même sur
l’appréciation de la moralité d’un peuple[211]. La généralisation repose
sur l’idée confuse que tous les faits contigus ou semblables en quelque
point sont semblables sur tous les points. Elle est un échantillonnage
inconscient et mal fait. On peut donc la rendre correcte en la ramenant
aux conditions d’un échantillonnage bien fait. On doit examiner les cas
à partir desquels on veut généraliser et se demander: Quel droit a-t-on
de généraliser? c’est-à-dire quelle raison a-t-on de présumer que le
caractère constaté dans ces cas se rencontrera dans des milliers
d’autres? que ces cas seront pareils à la moyenne? La seule raison
valable, c’est que ces cas soient représentatifs de l’ensemble. Et ainsi
on se trouve ramené au procédé méthodique de l’échantillonnage.
[211] Voir un bon exemple dans Lacombe, _o. c._, p. 146.
Voici comment on doit opérer: 1º On doit préciser le champ dans lequel
on croit pouvoir généraliser (c’est-à-dire admettre la ressemblance de
tous les cas), délimiter le pays, le groupe, la classe, l’époque où on
va généraliser. Il faut prendre garde de ne pas faire le champ trop
grand en confondant une section avec l’ensemble (un peuple grec ou
germanique avec l’ensemble des Grecs ou des Germains). 2º On doit
s’assurer que les faits contenus dans le champ sont semblables sur les
points où on veut généraliser; donc se défier des noms vagues qui
recouvrent des groupes très différents (Chrétiens, Français, Aryas,
Romans). 3º On doit s’assurer que les cas sur lesquels on va généraliser
sont des échantillons représentatifs. Il faut qu’ils rentrent vraiment
dans le champ, car il arrive de prendre pour spécimen d’un groupe des
hommes ou des faits d’un autre groupe. Il faut qu’ils ne soient pas
exceptionnels, ce qui est à présumer pour tous les cas qui se produisent
dans des conditions exceptionnelles; les auteurs de documents tendent à
noter de préférence ce qui les surprend, par conséquent les cas
exceptionnels tiennent dans les documents une place disproportionnée à
leur nombre réel; c’est une des principales sources d’erreur. 4º Le
nombre des spécimens nécessaires pour généraliser doit être d’autant
plus grand qu’il y a moins de moins de ressemblance entre tous les cas
pris dans le champ. Il pourra être petit sur les points où les hommes
tendent à se ressembler fortement, soit par imitation ou convention
(langue, rites, cérémonies), soit par l’effet de coutumes ou de
règlements obligatoires (institutions sociales, politiques dans les pays
où l’autorité est obéie). Il devra être plus grand pour les faits où
l’initiative individuelle a plus de part (art, science, morale); et
même, pour la conduite privée, toute généralisation sera d’ordinaire
impossible.
VI. Les formules descriptives ne sont en aucune science le terme dernier
du travail. Il reste encore à classer les faits de façon à en embrasser
l’ensemble, il reste à chercher les rapports entre eux;--ce sont les
conclusions générales. L’histoire, à cause de l’infirmité de son mode de
connaissance, a besoin en outre d’une opération préalable pour
déterminer la portée des connaissances obtenues[212].
[212] Il a paru inutile de discuter ici si l’histoire doit, suivant la
tradition antique, remplir encore une autre fonction, si elle doit
_juger_ les événements et les hommes, c’est-à-dire accompagner la
description des faits d’un jugement d’approbation ou de réprobation,
soit au nom d’un idéal moral général ou particulier (idéal de secte,
de parti, de nation), soit au point de vue pratique en examinant,
comme Polybe, si les actes historiques ont été bien ou mal combinés
en vue du succès. Cette addition pourrait se faire dans toute étude
descriptive: le naturaliste pourrait exprimer sa sympathie ou son
admiration pour un animal, blâmer la férocité du tigre ou louer le
dévouement de la poule à ses poussins. Mais il est évident qu’en
histoire, comme en toute autre matière, ce jugement est étranger à
la science.
Le travail critique n’a fourni qu’une masse de remarques isolées sur la
valeur de la connaissance que les documents ont permis d’atteindre. Il
faut les réunir. On prendra donc tout un groupe de faits classés dans le
même cadre--une espèce de faits, un pays, une période, un événement--et
on résumera les résultats de la critique des faits particuliers pour
obtenir une formule d’ensemble. Il faudra considérer: 1º l’étendue, 2º
la valeur de notre connaissance.