SECTION II

CRITIQUE INTERNE

CHAPITRE VI

CRITIQUE D’INTERPRÉTATION (HERMÉNEUTIQUE)

I. Quand un zoologiste décrit la forme et la longueur d’un muscle, quand

un physiologiste présente le tracé d’un mouvement, on peut accepter en

bloc leurs résultats parce qu’on sait par quelle méthode, par quels

instruments, par quel système de notation ils les ont obtenus[131]. Mais

quand Tacite dit des Germains: _Arva per annos mutant_, on ne sait

d’avance ni s’il a correctement procédé pour se renseigner, ni même en

quel sens il a pris les mots _arva_ et _mutant_; il faut pour s’en

assurer une opération préalable[132]. Cette opération est la critique

interne.

[131] Les sciences d’observation ont besoin aussi d’une espèce de

critique. On n’admet pas sans vérification les observations du

premier venu; on n’accepte que les résultats obtenus par les gens

qui «savent travailler». Mais cette critique se fait en bloc et d’un

seul coup, elle porte sur l’auteur, non sur ses travaux; au

contraire la critique historique est obligée d’opérer en détail sur

chacune des parties du document.

[132] Cf. ci-dessus, liv. II, chap. V, p. 90.

La critique est destinée à discerner dans le document ce qui peut être

accepté comme vrai. Or le document n’est que le résultat dernier d’une

longue série d’opérations dont l’auteur ne nous fait pas connaître le

détail. Observer ou recueillir les faits, concevoir les phrases, écrire

les mots, toutes ces opérations, distinctes les unes des autres, peuvent

n’avoir pas été faites avec la même correction. Il faut donc _analyser_

le produit de ce travail de l’auteur pour distinguer quelles opérations

ont été incorrectes, afin de n’en pas accepter les _résultats_. Ainsi

l’_analyse_ est nécessaire à la critique; toute critique commence par

une analyse.

Pour être logiquement complète l’analyse devrait reconstituer toutes les

opérations que l’auteur a dû faire et les examiner _une à une_, afin de

chercher si chacune a été faite correctement. Il faudrait repasser par

tous les actes successifs qui ont produit le document, depuis le moment

où l’auteur a vu le fait qui est l’objet du document jusqu’au mouvement

de sa main qui a tracé les lettres du document; ou plutôt il faudrait

remonter en sens inverse, échelon par échelon, depuis le mouvement de la

main jusqu’à l’observation. Cette méthode serait si longue et si

fastidieuse que personne n’aurait le temps ni la patience de

l’appliquer.

La critique interne n’est pas, comme la critique externe, un instrument

qu’on puisse manier pour le plaisir de le manier[133]; elle ne procure

aucune jouissance directe, parce qu’elle ne résout définitivement aucun

problème. On ne la pratique que par nécessité et on cherche à la réduire

au strict minimum. L’historien le plus exigeant s’en tient à une méthode

abrégée qui concentre toutes les opérations en deux groupes: 1º

l’analyse du contenu du document et la critique positive

d’interprétation, nécessaires pour s’assurer de ce que l’auteur a voulu

dire; 2º l’analyse des conditions où le document s’est produit et la

critique négative, nécessaires pour contrôler les dires de l’auteur.

Encore ce dédoublement du travail critique n’est-il pratiqué que par une

élite. La tendance naturelle, même des historiens qui travaillent avec

méthode, est de lire le texte avec la préoccupation d’y trouver

directement des renseignements, sans penser à se représenter exactement

ce que l’auteur a eu dans l’esprit[134]. Cette pratique est excusable

tout au plus pour les documents du XIXe siècle, écrits par des hommes

dont la langue et la façon de penser nous sont familières, dans les cas

où une seule interprétation est possible. Elle devient dangereuse dès

que les habitudes de langage ou de pensée de l’auteur s’écartent de

celles de l’historien qui le lit ou que le sens du texte n’est pas

évident et incontestable. Quiconque, lisant un texte, n’est pas occupé

exclusivement de le comprendre, arrive forcément à le lire à travers ses

impressions[135]; dans le document il est frappé par les phrases ou les

mots qui répondent à ses propres conceptions ou s’accordent avec l’idée

_a priori_ qu’il s’est formée des faits; sans même s’en apercevoir, il

détache ces phrases ou ces mots et en forme un texte imaginaire qu’il

met à la place du texte réel de l’auteur[136].

[133] Cf. ci-dessus, p. 99.

[134] Taine paraît avoir procédé ainsi dans _les Origines de la France

contemporaine_, t. II, _la Révolution_; il avait fait des extraits

de ses documents inédits et en a inséré un grand nombre dans son

ouvrage, mais on ne voit pas qu’il en eût fait d’abord l’analyse

méthodique pour en déterminer le sens.

[135] L’allemand a un mot très exact pour rendre ce phénomène,

_hineinlesen_; le français n’a pas d’expression équivalente.

[136] Fustel de Coulanges explique très clairement le danger de cette

_méthode_. «Quelques érudits commencent par se faire une opinion...

et ce n’est qu’après cela qu’ils lisent les textes. Ils risquent

fort de ne pas les comprendre ou de les comprendre à faux. C’est

qu’en effet entre le texte et l’esprit prévenu qui le lit il

s’établit une sorte de conflit inavoué; l’esprit se refuse à saisir

ce qui est contraire à son idée, et le résultat ordinaire de ce

conflit n’est pas que l’esprit se rende à l’évidence du texte, mais

plutôt que le texte cède, plie et s’accommode à l’opinion préconçue

par l’esprit... Mettre ses idées personnelles dans l’étude des

textes, c’est la méthode subjective. On croit regarder un objet, et

c’est sa propre idée que l’on regarde. On croit observer un fait, et

ce fait prend tout de suite la couleur et le sens que l’esprit veut

qu’il ait. On croit lire un texte et les phrases de ce texte

prennent une signification particulière suivant l’opinion antérieure

qu’on s’en était faite. Cette méthode subjective est ce qui a jeté

le plus de trouble dans l’histoire de l’époque mérovingienne...

C’est qu’il ne suffisait pas de lire les textes, il fallait les lire

avant d’avoir arrêté sa conviction.» (_Monarchie franque_, p.

31.)--Pour la même raison Fustel condamnait la prétention de lire un

document à travers un autre document; il protestait contre l’usage

d’expliquer la _Germanie_ de Tacite par les Lois barbares. Voir dans

la _Revue des questions historiques_, 1887, t. I, la leçon de

méthode, _De l’analyse des textes historiques_, donnée à propos d’un

commentaire de Grégoire de Tours par M. Monod. «C’est par l’analyse

exacte de chaque document que l’historien doit commencer son

travail... L’analyse d’un texte... consiste à établir le sens de

chaque mot, à dégager la vraie pensée de celui qui a écrit... Au

lieu de chercher le sens de chaque phrase de l’historien et la

pensée qu’il y a mise, il [M. Monod] commente chaque phrase à l’aide

de ce qui se trouve ou dans Tacite ou dans la loi salique... Il faut

bien s’entendre sur l’analyse. Beaucoup en parlent, peu la

pratiquent... Elle doit, par une étude attentive de chaque détail,

dégager d’un texte tout ce qui s’y trouve; elle ne doit pas y

introduire ce qui ne s’y trouve pas.»--Après avoir lu ces excellents

conseils il sera instructif de lire la réponse de M. Monod (dans la

_Revue historique_); on y verra que Fustel lui-même n’a pas toujours

pratiqué la méthode qu’il recommande.

II. Ici, comme toujours en histoire, la méthode consiste à résister au

premier mouvement. Il faut se pénétrer de ce principe, évident mais

souvent oublié, qu’un document ne contient que les idées de l’homme qui

l’a écrit et il faut se faire une règle de commencer par comprendre le

texte en lui-même, _avant_ de se demander ce qu’on en peut tirer pour

l’histoire. Ainsi on arrive à cette règle générale de méthode: l’étude

de tout document doit commencer par une analyse du contenu sans autre

but que de déterminer la pensée réelle de l’auteur.

Cette analyse est une opération préalable, séparée et indépendante.

L’expérience engage, ici comme pour les travaux d’érudition[137], à

adopter le système des fiches. Chaque fiche recevra l’analyse, soit d’un

document, soit d’une partie distincte d’un document, soit d’un épisode

d’un récit; l’analyse devra indiquer, non seulement le sens général du

texte, mais, autant que possible, le but et la conception de l’auteur.

On fera bien de reproduire textuellement les expressions qui sembleront

caractéristiques de la pensée de l’auteur.

[137] Cf. ci-dessus, p. 80.

Il peut suffire parfois d’avoir analysé le texte mentalement: on n’a pas

toujours besoin d’écrire _matériellement_ une fiche d’ensemble; on se

bornera alors à noter les traits dont on croit pouvoir tirer

parti.--Mais contre le danger toujours présent de mettre son impression

à la place du texte, il n’existe qu’une précaution sûre; aussi fera-t-on

bien de l’ériger en règle: s’astreindre à ne faire des extraits ou des

analyses partielles d’un document qu’après en avoir fait une analyse

d’ensemble[138], sinon matérielle, du moins mentale.

[138] Un travailleur spécial peut se charger de l’analyse; c’est ce

qui arrive dans le cas des regestes et des catalogues d’actes; si le

travail d’analyse a été fait correctement par le fabricant de

regestes, il devient inutile de le refaire.

Analyser un document, c’est discerner et isoler toutes les idées

exprimées par l’auteur. L’analyse se ramène ainsi à la _critique

d’interprétation_.

L’interprétation passe par deux degrés, le sens littéral et le sens

réel.

III. Déterminer le sens littéral d’un texte est une opération

linguistique; aussi a-t-on classé la Philologie (_Sprachkunde_) parmi

les sciences auxiliaires de l’histoire. Pour comprendre un texte, il

faut d’abord en connaître la langue. Mais la connaissance _générale_ de

la langue ne suffit pas. Pour interpréter Grégoire de Tours, ce n’est

pas assez de savoir en général le latin; il faut encore une

interprétation historique spéciale pour adapter cette connaissance

générale au latin de Grégoire de Tours.

La tendance naturelle est d’attribuer à un même mot le même sens partout

où on le rencontre. Instinctivement on traite la langue comme un système

fixe de signes. C’est en effet le caractère des signes créés exprès pour

l’usage scientifique, l’algèbre, la nomenclature chimique; là, toute

expression a un sens précis, qui est unique, absolu et invariable; elle

exprime une idée analysée et définie exactement et elle n’en exprime

qu’une, toujours la même, à quelque endroit qu’elle soit placée, quel

que soit l’auteur qui l’emploie. Mais la langue vulgaire, dans laquelle

sont écrits les documents, est une langue flottante; chaque mot exprime

une idée complexe et mal définie; il a des sens multiples, relatifs et

variables; un même mot signifie plusieurs choses différentes; il prend

un sens différent dans un même auteur suivant les autres mots qui

l’entourent; il change de sens d’un auteur à un autre et dans le cours

du temps. _Vel_ signifie toujours _ou_ en latin classique, il signifie

_et_ à certaines époques du moyen âge; _suffragium_, qui veut dire

_suffrage_ en latin classique, prend au moyen âge le sens de _secours_.

Il faut donc apprendre à résister à cet instinct qui nous porte à

expliquer toutes les expressions d’un texte par le sens classique ou le

sens habituel. L’interprétation grammaticale, fondée sur les règles

générales de la langue, doit être complétée par l’interprétation

historique fondée sur l’examen du cas particulier.

La méthode consiste à établir le sens spécial des mots dans le document;

elle repose sur quelques principes très simples.

1º La langue change par une évolution continue. Chaque époque a sa

langue propre qu’on doit traiter comme un système spécial de signes.

Pour comprendre un document, on doit donc savoir la _langue du temps_,

c’est-à-dire le sens des mots et des tournures à l’époque où le texte a

été écrit.--Le sens d’un mot se détermine en réunissant les passages où

il est employé: il s’en trouve presque toujours quelqu’un où le reste de

la phrase ne laisse aucun doute sur le sens[139]. C’est le rôle des

dictionnaires historiques tels que le _Thesaurus linguæ latinæ_ ou les

Glossaires de Du Cange; dans ces répertoires, l’article consacré à

chaque mot est un recueil des phrases où le mot se rencontre,

accompagnées d’une indication d’auteur qui fixe l’époque.

[139] On trouvera des modèles pratiques de ce procédé dans Deloche,

_la Trustis et l’antrustion royal_, Paris, 1873, in-8, et surtout

dans Fustel de Coulanges. Voir en particulier l’étude sur les mots

marca (_Recherches sur quelques problèmes d’histoire_, p.

322-356),--mallus (_ib._, 372-402),--alleu (_l’Alleu et le domaine

rural_, p. 149-170),--portio (_ib._, p. 239-252).

Quand la langue était déjà morte pour l’auteur du document et qu’il l’a

apprise dans des écrits,--ce qui est le cas des textes latins du bas

moyen âge,--il faut prendre garde que les mots peuvent être pris dans un

sens arbitraire et n’avoir été choisis que pour faire une élégance: par

exemple _consul_ (comte), _capite census_ (censitaire), _agellus_ (grand

domaine).

2º L’usage de la langue peut différer d’une région à une autre; on doit

donc connaître la _langue du pays_ où le document a été écrit,

c’est-à-dire les sens particuliers usités dans le pays.

3º Chaque auteur a une façon personnelle d’écrire, on doit donc étudier

la _langue de l’auteur_, le sens particulier qu’il donnait aux

mots[140]. C’est à quoi servent les lexiques de la langue d’un auteur,

tels que le _Lexicon Caesarianum_ de Meusel, où sont réunis tous les

passages où il a employé chaque mot.

[140] La théorie et un exemple de ce procédé se trouvent dans Fustel

de Coulanges, _Recherches sur quelques problèmes d’histoire_ (p.

189-289), à propos des renseignements de Tacite sur les Germains.

Voir surtout, p. 263-289, la discussion du célèbre passage sur le

mode de culture des Germains.

4º Une expression change de sens suivant le passage où elle se trouve;

on doit donc interpréter chaque mot et chaque phrase non pas isolément,

mais en tenant compte du sens général du morceau (le _contexte_). C’est

la _règle du contexte_[141], règle fondamentale de l’interprétation.

Elle implique qu’avant de faire usage d’une phrase d’un texte on a lu le

texte dans son ensemble; elle interdit de ramasser dans un travail

moderne des _citations_, c’est-à-dire des lambeaux de phrase arrachés

d’un passage où l’on ignore le sens spécial que leur donnait le

contexte[142].

[141] Fustel de Coulanges la formule ainsi: «Il ne faut jamais isoler

deux mots de leur contexte; c’est le moyen de se tromper sur leur

signification.» (_Monarchie franque_, p. 228, n. 1.)

[142] Voici comment Fustel condamne cette pratique: «Je ne parle pas

des faux érudits qui citent de seconde main et se donnent tout au

plus la peine de vérifier si la phrase qu’ils ont vue citée se

trouve bien à l’endroit indiqué. Vérifier les citations est tout

autre chose que lire les textes et les deux conduisent souvent à des

résultats opposés.» _Revue des questions historiques_, 1887, t.

I.--Voir aussi (_l’Alleu..._, p. 171-198) la leçon donnée à M.

Glasson, à propos de la théorie de la communauté des terres; c’est

la discussion de 45 citations étudiées en tenant compte du contexte

pour montrer qu’aucune n’a le sens admis par M. Glasson. On peut

comparer la réponse: Glasson, _les Communaux et le domaine rural à

l’époque franque_, Paris, 1890.

Ces règles, si on les appliquait avec rigueur, constituerait une méthode

exacte d’interprétation, qui ne laisserait presque aucune chance

d’erreur, mais qui exigerait une énorme dépense de temps. Quel travail

s’il fallait pour _chaque_ mot déterminer par une opération spéciale le

sens dans la langue du temps, du pays, de l’auteur et dans le contexte!

C’est le travail qu’exige une traduction bien faite; on s’y est résigné

pour quelques ouvrages antiques d’une grande valeur littéraire; pour la

masse des documents historiques on s’en tient dans la pratique à un

procédé abrégé.

Tous les mots ne sont pas également sujets à changer de sens; la plupart

conservent chez tous les auteurs et à toutes les époques un sens à peu

près uniforme. On peut donc se contenter d’étudier spécialement les

expressions qui, par leur nature, sont exposées à prendre des sens

variables: 1º les expressions toutes faites qui, étant fixées,

n’évoluent pas de même que les mots dont elles sont composées; 2º et

surtout, les mots qui désignent les choses sujettes par nature à

évoluer: classes d’hommes (_miles_, _colonus_, _servus_);--institutions

(_conventus_, _justitia_, _judex_);--usages (_alleu_, _bénéfice_,

_élection_);--sentiments, objets usuels. Pour tous ces mots il serait

imprudent de présumer la fixité de sens; c’est une précaution

indispensable de s’assurer en quel sens ils sont pris dans le texte à

interpréter.

«Ces études de mots, dit Fustel de Coulanges, ont une grande importance

dans la science historique. Un terme mal interprété peut être la source

de grandes erreurs[143].» Il lui a suffi en effet d’appliquer

méthodiquement la critique d’interprétation à une centaine de mots pour

renouveler l’étude des temps mérovingiens.

[143] C’est sa critique d’interprétation qui a fait toute

l’originalité de Fustel, il n’a fait personnellement aucun travail

de critique externe, et sa critique de sincérité et d’exactitude a

été entravée par un respect pour les affirmations des anciens qui

allait jusqu’à la crédulité.

IV. Après avoir analysé le document et déterminé le sens littéral des

phrases, on n’est pas certain encore d’avoir atteint la véritable pensée

de l’auteur. Il se peut qu’il ait pris quelques expressions dans

un sens détourné; cela arrive, pour plusieurs motifs très

différents: l’allégorie ou le symbole,--la plaisanterie ou la

mystification,--l’allusion ou le sous-entendu,--même la simple figure de

langage (métaphore, hyperbole, litote)[144]. Dans tous ces cas il faut,

à travers le sens littéral, percer jusqu’au sens réel que l’auteur a

dissimulé volontairement sous une forme inexacte.

[144] Une difficulté parallèle se présente dans l’interprétation des

monuments figurés; les représentations ne doivent pas toutes être

prises «à la lettre». Darius, dans le monument de Behistoun, foule

aux pieds les chefs vaincus; c’est une métaphore. Les miniatures du

moyen âge montrent des personnages couchés dans leur lit, une

couronne sur la tête: c’est le symbole de leur rang royal, le

peintre n’a pas voulu dire qu’ils gardaient leur couronne pour

dormir.

La question est logiquement très embarrassante: il n’existe pas de

_criterium_ extérieur fixe pour reconnaître sûrement un sens détourné;

l’essence même de la mystification, devenue au XIXe siècle un genre

littéraire, est d’effacer tous ces indices qui dénonceraient la

plaisanterie. Dans la pratique on est moralement certain qu’un auteur

n’emploie pas le sens détourné quand il tient surtout à être compris; on

court donc peu de risque de le rencontrer dans les documents officiels,

les chartes et les récits historiques. Dans tous les cas la forme

générale du document permet de présumer qu’il est écrit au sens

littéral.

On doit au contraire s’attendre à des sens détournés quand l’auteur a eu

d’autres préoccupations que d’être compris, ou qu’il a écrit pour un

public qui pouvait comprendre ses allusions et ses sous-entendus, ou

pour des initiés (religieux ou littéraires) qui devaient comprendre ses

symboles et ses figures de langage. C’est le cas des textes religieux,

des lettres privées et de toutes les œuvres littéraires, qui forment une

forte part des documents sur l’antiquité. Aussi l’art de reconnaître et

de déterminer le sens caché des textes a-t-il toujours tenu une large

place dans la théorie de l’_herméneutique_[145] (c’est le nom grec de la

critique d’interprétation), et dans l’_exégèse_ des textes sacrés et des

auteurs classiques.

[145] A. Bœckh, _Encyclopædie und Methodologie der philologischen

Wissenschaften_ ² (1886), a donné une théorie de l’_herméneutique_,

à laquelle E. Bernheim s’est contenté de se référer.

Les différentes façons d’introduire un sens détourné sous le sens

littéral sont trop variées et dépendent de trop de conditions

individuelles pour que l’art de les déterminer puisse être ramené à des

règles générales. On ne peut guère formuler qu’un principe universel:

quand le sens littéral est absurde, incohérent ou obscur, ou contraire

aux idées de l’auteur ou aux faits connus de lui, on doit présumer un

sens détourné.

Pour déterminer ce sens, on doit procéder comme pour établir la langue

d’un auteur: on compare les passages où se trouvent les morceaux

auxquels on soupçonne un sens détourné, en cherchant s’il n’y en a pas

un où le contexte permette de deviner le sens. Un exemple célèbre de ce

procédé est la découverte du sens allégorique de la Bête dans

l’_Apocalypse_. Mais comme il n’existe pas de méthode sûre de solution,

on n’a pas le droit d’affirmer qu’on a découvert toutes les intentions

cachées ou relevé toutes les allusions contenues dans un texte; et même

quand on croit avoir trouvé le sens, on fera bien de ne pas tirer de

conclusions d’une interprétation forcément conjecturale.

En sens inverse il faut se garder de chercher partout un sens

allégorique, comme les néo-platoniciens ont fait pour les œuvres de

Platon et les swedenborgiens pour la Bible. On est revenu aujourd’hui de

cette _hyperherméneutique_; mais on n’est pas à l’abri de la tendance

analogue à chercher partout des allusions. Cette recherche, toujours

conjecturale, donne plus de satisfactions d’amour-propre à l’interprète

que de résultats utilisables pour l’histoire.

V. Quand on a enfin atteint le sens véritable du texte, l’opération de

l’analyse positive est terminée. Le résultat est de faire connaître les

_conceptions_ de l’auteur, les images qu’il avait dans l’esprit, les

notions générales au moyen desquelles il se représentait le monde. On

atteint ainsi des opinions, des doctrines, des connaissances. C’est là

une couche de renseignements très importants avec lesquels se constitue

tout un groupe de sciences historiques[146]: les histoires des arts

figurés et des littératures,--l’histoire des sciences,--l’histoire des

doctrines philosophiques et morales,--la mythologie et l’histoire des

dogmes (improprement appelées croyances religieuses, puisqu’on étudie

les doctrines officielles sans rechercher si elles sont

crues),--l’histoire du droit, l’histoire des institutions officielles

(en tant qu’on ne cherche pas comment elles étaient appliquées dans la

pratique),--l’ensemble des légendes, traditions, opinions, conceptions

populaires (appelées sans précision croyances), qu’on réunit sous le nom

de _folklore_.

[146] La méthode pour extraire des conceptions les renseignements sur

les faits extérieurs fait partie de la théorie du raisonnement

constructif. Voir le livre III.

Toutes ces études n’ont besoin que de la critique externe de provenance

et de la critique d’interprétation; elles exigent un degré d’élaboration

de moins que l’histoire des faits matériels; aussi sont-elles parvenues

plus vite à se constituer méthodiquement.

CHAPITRE VII

CRITIQUE INTERNE NÉGATIVE DE SINCÉRITÉ ET D’EXACTITUDE

I. L’analyse et la critique positive d’interprétation n’atteignent que

le travail d’esprit intérieur de l’auteur du document et ne font

connaître que ses idées. Elles n’apprennent directement rien sur les

faits extérieurs. Même quand l’auteur a pu les observer, son texte

indique seulement comment il a voulu les représenter, non comment il les

a réellement vus, et encore moins ce qu’ils ont réellement été. Ce qu’un

auteur exprime n’est pas forcément ce qu’il croyait, car il peut avoir

menti; ce qu’il a cru n’est pas forcément ce qui existait, car il peut

s’être trompé. Ces propositions sont évidentes. Cependant un premier

mouvement naturel nous porte à accepter comme vraie toute affirmation

contenue dans un document, ce qui est admettre implicitement qu’aucun

auteur n’a menti ou ne s’est trompé; et il faut que cette crédulité

spontanée soit bien puissante, puisqu’elle persiste malgré l’expérience

quotidienne qui nous montre des cas innombrables d’erreur et de

mensonge.

La pratique a forcé les historiens à réfléchir en les mettant en

présence de documents qui se contredisaient les uns les autres; dans ce

conflit il a bien fallu se résigner à douter et, après examen, à

admettre l’erreur ou le mensonge; ainsi s’est imposée la nécessité de la

critique négative pour écarter les affirmations manifestement menteuses

ou erronées. Mais l’instinct de confiance est si indestructible qu’il a

jusqu’ici empêché même les gens du métier de constituer la critique

interne des affirmations en méthode régulière comme ils ont fait pour la

critique externe de provenance. Les historiens, dans leurs travaux, et

même les théoriciens de la méthode historique[147], en sont restés à des

notions vulgaires et des formules vagues, en contraste frappant avec la

terminologie précise de la critique de sources. Ils se bornent à

examiner si l’auteur a été en général _contemporain_ des faits, s’il en

a été _témoin_ oculaire; s’il a été _sincère_ et _bien informé_, s’il a

su la vérité ou s’il a voulu la dire; ou même, résumant tout en une

formule, s’il a été _digne de foi_.

[147] Par exemple le P. de Smedt, Tardif, Droysen et même Bernheim.

Assurément cette critique superficielle vaut beaucoup mieux que

l’absence de critique, et elle a suffi pour donner à ceux qui l’ont

pratiquée la conscience d’une supériorité incontestable. Mais elle n’est

qu’à mi-chemin entre la crédulité vulgaire et une méthode scientifique.

Ici, comme en toute science, le point de départ doit être le doute

méthodique[148]. Tout ce qui n’est pas prouvé doit rester provisoirement

douteux; pour affirmer une proposition il faut apporter des raisons de

la croire exacte. Appliqué aux affirmations des documents, le doute

méthodique devient la _défiance méthodique_.

[148] Descartes, venu en un temps où l’histoire ne consistait encore

qu’à reproduire des récits antérieurs, n’a pas trouvé le moyen de

lui appliquer le doute méthodique; aussi a-t-il refusé de lui

reconnaître le caractère de science.

L’historien doit _a priori_ se défier de toute affirmation d’un auteur,

car il ignore si elle n’est pas mensongère ou erronée. Elle ne peut être

pour lui qu’une présomption. La prendre à son compte et la répéter en

son nom, c’est déclarer implicitement qu’il la considère comme une

vérité scientifique. Ce pas décisif, il n’a le droit de le faire que

pour de bonnes raisons. Mais l’esprit humain est ainsi construit qu’on

fait ce pas sans s’en apercevoir (cf. liv. II, ch. I).--Contre cette

tendance dangereuse le critique n’a qu’un procédé de défense. Il doit ne

pas attendre pour douter d’y être forcé par une contradiction entre les

affirmations des documents, il doit _commencer_ par douter. Il doit

n’oublier jamais la distance entre l’affirmation d’un auteur, quel qu’il

soit, et une vérité scientifiquement établie, de façon à garder toujours

pleine conscience de la responsabilité qu’il prend lorsqu’il reproduit

une affirmation.

Même après s’être décidé en principe à pratiquer cette défiance contre

nature, on tend instinctivement à s’en délivrer le plus vite possible.

Le mouvement naturel est de faire _en bloc_ la critique de tout un

auteur ou au moins de tout un document, de classer en deux catégories, à

droite les brebis, à gauche les boucs; d’un côté les auteurs dignes de

foi ou les bons documents, de l’autre les auteurs suspects ou les

mauvais documents. Après quoi, ayant épuisé toute sa force de défiance,

on reproduit sans discussion toutes les affirmations du «bon document».

On consent à se défier de Suidas ou d’Aimoin, auteurs suspects, mais on

affirme comme vérité établie tout ce qu’a dit Thucydide ou Grégoire de

Tours[149]. On applique aux auteurs la procédure judiciaire qui classe

les témoins en recevables et non recevables: dès qu’on a accepté un

témoin on se sent engagé à admettre tous ses dires; on n’ose douter

d’une de ses affirmations que si l’on prouve des raisons spéciales d’en

douter. Instinctivement on prend parti pour l’auteur qu’on a déclaré

recommandable et on en vient, comme dans les tribunaux, à dire que «la

charge de faire la preuve» incombe à celui qui récuse un témoignage

valable[150].

[149] Fustel de Coulanges lui-même n’était pas affranchi de cette

timidité. A propos d’un discours prêté à Clovis par Grégoire de

Tours, il dit: «Sans doute on ne peut affirmer que de telles paroles

aient été réellement prononcées. Mais on ne doit pas non plus

affirmer hardiment contre Grégoire de Tours qu’elles ne l’ont pas

été... Le plus sage est d’accepter le texte de Grégoire.» _Monarchie

franque_, p. 66.--Le plus sage, ou plutôt le seul parti scientifique

est d’avouer qu’on ne sait rien des paroles de Clovis, car Grégoire

lui-même ne les connaissait pas.

[150] Un des historiens de l’antiquité les plus experts en critique,

Ed. Meyer, _Die Entstehung des Judenthums_, Halle, 1896, in-8, a

récemment encore allégué cet étrange argument juridique en faveur

des récits de Néhémie.--M. Bouché-Leclercq, dans une remarquable

étude sur «Le règne de Séleucus II Callinicus et la critique

historique» (_Revue des Universités du Midi_, avr.-juin 1897),

semble, par réaction contre l’hypercritique de Niebuhr et de

Droysen, incliner vers une théorie analogue. «Sous peine de tomber

dans l’agnosticisme--qui est pour elle le suicide--ou dans la

fantaisie individuelle, la critique historique doit accorder une

certaine foi aux témoignages qu’elle ne peut pas contrôler,

lorsqu’ils ne sont pas nettement contredits par d’autres de valeur

égale.» M. Bouché-Leclercq a raison contre l’historien qui, «après

avoir disqualifié tous ses témoins, prétend se substituer à eux et

voit par leurs yeux tout autre chose que ce qu’ils ont vu

eux-mêmes». Mais quand les «témoignages» ne sont pas suffisants pour

faire connaître scientifiquement un fait, la seule attitude correcte

est «l’agnosticisme», c’est-à-dire l’aveu de notre ignorance; nous

n’avons pas le droit d’éluder cet aveu parce que le hasard aura

laissé périr les documents en contradiction avec ces témoignages.

La confusion est encore accrue par l’expression _authentique_ empruntée

à la langue judiciaire; elle ne se rapporte qu’à la provenance, non au

contenu; dire qu’un document est authentique, c’est dire seulement que

la provenance en est certaine, non que le contenu en est exact. Mais

l’authenticité produit une impression de respect qui dispose à accepter

le contenu sans discussion. Douter des affirmations d’un document

authentique semblerait présomptueux, ou du moins on se croit obligé

d’attendre des preuves écrasantes avant de «s’inscrire en faux» contre

le témoignage de l’auteur: les historiens eux-mêmes emploient cette

expression malencontreusement empruntée à la langue judiciaire.

II. A ces instincts naturels il faut résister méthodiquement. Un

document (à plus forte raison l’œuvre d’un auteur) ne forme pas un bloc;

il se compose d’un très grand nombre d’affirmations indépendantes, dont

chacune peut être mensongère ou fausse tandis que les autres sont

sincères ou exactes (et inversement), puisque chacune est le produit

d’une opération qui peut avoir été incorrecte tandis que les autres

étaient correctes. Il ne suffit donc pas d’examiner _en bloc_ tout un

document, il faut examiner séparément chacune des affirmations qu’il

contient; la _critique_ ne peut se faire que par une _analyse_.

Ainsi la critique interne aboutit à deux règles générales:

1º Une vérité scientifique ne s’établit pas par _témoignage_. Pour

affirmer une proposition il faut des raisons spéciales de la croire

vraie. Il se peut que l’affirmation d’un auteur soit, dans certains cas,

une raison suffisante; mais on ne le sait pas d’avance. La règle sera

donc d’_examiner_ toute affirmation pour s’assurer si elle est de nature

à constituer une raison suffisante de croire.

2º La critique d’un document ne peut pas se faire en bloc. La règle sera

d’_analyser_ le document en ses éléments, pour dégager toutes les

affirmations indépendantes dont il se compose et examiner chacune

séparément. Souvent une seule phrase contient plusieurs affirmations, il

faut les isoler pour les critiquer à part. Dans une vente, par exemple,

on doit distinguer la date, le lieu, le vendeur, l’acheteur, l’objet, le

prix, chacune des stipulations.

La critique et l’analyse se font pratiquement en même temps et, sauf les

textes de langue difficile, elles peuvent être menées de front avec

l’analyse et la critique d’interprétation. Aussitôt qu’on a compris une

phrase on l’analyse et on fait la critique de chacun des éléments.

C’est dire que la critique consiste _logiquement_ en un nombre énorme

d’opérations. En les décrivant avec le détail nécessaire pour en faire

comprendre le mécanisme et la raison d’être, nous allons leur donner

l’apparence d’un procédé trop lent pour être praticable. C’est

l’impression inévitable que produit toute description par la parole d’un

acte complexe de la pratique. Comparez le temps nécessaire pour décrire

un mouvement d’escrime et pour l’exécuter; comparez la longueur de la

grammaire et du dictionnaire avec la rapidité de la lecture. Comme tout

art pratique, la critique consiste dans l’habitude de certains actes;

pendant l’apprentissage, avant que l’habitude soit prise, on est obligé

de penser séparément chaque acte avant de le faire et de décomposer les

mouvements: aussi les fait-on tous lentement et péniblement; mais

aussitôt l’habitude prise, les actes, devenus instinctifs et

inconscients, sont faciles et rapides. Que le lecteur ne s’inquiète donc

pas de la lenteur des procédés de la critique, il verra plus bas comment

ils s’abrègent dans la pratique.

III. Voici comment se pose le problème de la critique. Étant donnée une

affirmation venant d’un homme qu’on n’a pas vu opérer, la valeur de

l’affirmation dépendant exclusivement de la manière dont cet homme a

opéré, déterminer si ses opérations ont été conduites correctement.--La

position même du problème montre qu’on ne peut espérer aucune solution

directe et définitive; il manque la donnée essentielle, qui serait la

manière dont l’auteur a opéré. La critique s’arrête donc à des solutions

indirectes et provisoires, elle se borne à fournir des données qui

exigent une dernière élaboration.

L’instinct naturel pousse à juger de la valeur des affirmations d’après

leur forme. On s’imagine reconnaître à première vue si un auteur est

sincère ou si un récit est exact. C’est ce qu’on appelle «l’accent de

sincérité» ou «l’impression de vérité». C’est une impression presque

irrésistible, mais elle n’en est pas moins une illusion. Il n’y a aucun

critérium extérieur ni de la sincérité ni de l’exactitude. «L’accent de

sincérité», c’est l’apparence de la conviction; un orateur, un acteur,

un menteur d’habitude l’auront plus facilement en mentant qu’un homme

indécis en disant ce qu’il croit. La vigueur de l’affirmation ne prouve

pas toujours la vigueur de la conviction, mais seulement l’habileté ou

l’effronterie[151]. De même l’abondance et la précision des détails,

bien qu’elles fassent une vive impression sur les lecteurs

inexpérimentés, ne garantissent pas l’exactitude des faits[152]; elles

ne renseignent que sur l’imagination de l’auteur quand il est sincère ou

sur son impudence quand il ne l’est pas. On est porté à dire d’un récit

circonstancié: «Des choses de ce genre ne s’inventent pas.» Elles ne

s’inventent pas, mais elles se transportent très facilement d’un

personnage, d’un pays ou d’un temps à un autre.--Aucun caractère

extérieur d’un document ne dispense donc d’en faire la critique.

[151] Les Mémoires de Retz en fournissent un exemple concluant; c’est

l’anecdote des fantômes rencontrés par Retz et Turenne. L’éditeur de

Retz, dans la Collection des Grands Écrivains de la France, A.

Feillet, a montré, t. I, p. 192, que cette histoire, si vivement

racontée, est un mensonge d’un bout à l’autre.

[152] Un bon exemple de la fascination exercée par un récit

circonstancié est la légende des origines de la Ligue des trois

cantons suisses primitifs (Gessler et les conjurés de Grütli),

_fabriquée_ au XVIe siècle par Tschudi, devenue classique depuis le

«Guillaume Tell» de Schiller et qu’on a eu tant de peine à extirper.

(Voir Rilliet, _Origines de la Confédération suisse_, Genève, 1869,

in-8.)

La valeur de l’affirmation d’un auteur dépend uniquement des conditions

où il a opéré. La critique n’a aucune autre ressource que d’examiner ces

conditions. Mais il ne s’agit pas de les reconstituer toutes, il suffit

de répondre à une seule question: si l’auteur a opéré correctement ou

non?--La question peut être abordée de deux côtés.

1º On connaît souvent par la critique de provenance les conditions

_générales_ où l’auteur a opéré. Il est probable que quelques-unes ont

agi sur chacune de ses opérations particulières. On doit donc commencer

par étudier les renseignements qu’on possède sur l’auteur et sur la

composition du document, avec la préoccupation de chercher dans les

habitudes, les sentiments, la situation personnelle de l’auteur, ou dans

les circonstances de la composition, tous les motifs qui peuvent l’avoir

incliné à procéder incorrectement ou au contraire à procéder avec une

correction exceptionnelle. Pour apercevoir ces motifs possibles il faut

que l’attention y soit attirée _d’avance_. Le seul procédé est donc de

dresser un _questionnaire_ général des causes d’incorrection. On

l’appliquera aux conditions générales de composition du document pour

découvrir celles qui ont pu rendre les opérations incorrectes et vicier

les résultats. Mais on n’obtiendra ainsi,--même dans les cas

exceptionnellement favorables où les conditions de provenance sont bien

connues,--que des indications _générales_ insuffisantes pour la

critique, car elle doit toujours opérer sur chaque affirmation

particulière.

2º La critique des affirmations particulières ne peut se faire que par

un seul procédé, singulièrement paradoxal: l’étude des conditions

_universelles_ de composition des documents. Les renseignements que ne

fournit pas l’étude générale de l’auteur, on peut les chercher dans la

connaissance des procédés nécessaires de l’esprit humain; car, étant

universels, ils devront se trouver dans chaque cas particulier. On sait

dans quel cas l’homme en général est enclin à altérer volontairement ou

à déformer les faits. Il s’agit d’examiner pour chaque affirmation si

elle s’est produite dans un des cas où l’on peut s’attendre, suivant les

habitudes normales de l’humanité, à ce que l’opération ait été

incorrecte. Le procédé pratique sera de dresser un questionnaire des

causes habituelles d’incorrection.

Ainsi toute la critique se ramène à dresser et à remplir deux

questionnaires,--l’un pour se représenter les conditions générales de

composition du document d’où résultent les motifs généraux de défiance

ou de confiance,--l’autre pour se représenter les conditions spéciales

de chaque affirmation d’où dérivent les motifs spéciaux de défiance ou

de confiance. Ce double questionnaire doit être dressé d’avance de façon

à diriger méthodiquement l’examen du document en général et de chaque

affirmation en particulier; et comme il est le même pour tous les

documents, il est utile de l’établir une fois pour toutes.

IV. Le questionnaire critique comporte deux séries de questions qui

correspondent aux deux séries d’opérations par lesquelles le document

s’est constitué. La critique d’interprétation fait connaître seulement

ce que l’auteur a voulu dire; il reste à déterminer: 1º ce qu’il a cru

réellement, car il peut n’avoir pas été sincère; 2º ce qu’il a su

réellement, car il peut s’être trompé.--On peut donc distinguer une

_critique de sincérité_ destinée à déterminer si l’auteur du document

n’a pas menti, et une _critique d’exactitude_ destinée à déterminer s’il

ne s’est pas trompé.

Dans la pratique on a très rarement besoin de savoir ce qu’a cru un

auteur; à moins qu’on ne fasse une étude spéciale de son caractère,

l’auteur n’intéresse pas directement, il n’est qu’un intermédiaire pour

atteindre les faits extérieurs rapportés par lui. Le but de la critique

est de déterminer si l’auteur a représenté ces faits exactement. S’il a

donné des renseignements inexacts, il est indifférent que ce soit par

mensonge ou par erreur: on compliquerait inutilement l’opération en

cherchant à le distinguer. On n’a donc guère occasion de pratiquer

séparément la critique de sincérité, et on peut abréger le travail en

réunissant dans un même questionnaire tous les motifs d’inexactitude.

Mais il sera plus clair d’exposer séparément en deux séries les

questions à se poser.

La première série de questions servira à chercher si l’on a quelque

motif de se défier de la sincérité de l’affirmation. On se demande si

l’auteur a été dans une des conditions qui normalement inclinent un

homme à n’être pas sincère. Il faut chercher quelles sont ces

conditions, en général pour l’ensemble d’un document, en particulier

pour chacune des affirmations. La réponse est donnée par l’expérience.

Tout mensonge, petit ou grand, a pour cause l’intention particulière de

l’auteur de produire sur son lecteur une impression particulière. Le

questionnaire est ainsi ramené à une liste des intentions qui en général

peuvent entraîner un auteur à mentir. Voici les cas les plus importants.

_1er cas._ L’auteur cherche à se procurer un avantage pratique; il veut

tromper le lecteur du document pour l’engager à un acte ou l’en

détourner; il donne sciemment un renseignement faux: on dit alors que

l’auteur a un intérêt à mentir. C’est le cas de la plupart des actes

officiels. Même dans les documents qui n’ont pas été rédigés pour un

motif pratique, toute affirmation intéressée risque d’être mensongère.

Pour déterminer quelles sont les affirmations suspectes, il faut se

demander quel a pu être le but de l’auteur en général en écrivant

l’ensemble du document, en particulier en rédigeant chacune des

affirmations particulières qui composent le document. Mais il faut

résister à deux tendances naturelles.--L’une est de chercher quel

_intérêt_ avait l’auteur à mentir, ce qui revient à chercher l’intérêt

que _nous_ aurions eu à sa place; il faut au contraire se demander

l’intérêt que _lui-même_ croyait y avoir et on doit le chercher dans ses

goûts et son idéal.--L’autre tendance est de tenir compte seulement de

l’intérêt _individuel_ de l’auteur; il faut prévoir au contraire que

l’auteur a pu donner de faux renseignements dans un intérêt _collectif_.

C’est une des difficultés de la critique. Un auteur est membre à la fois

de plusieurs groupes, famille, province, patrie, secte religieuse, parti

politique, classe sociale, dont les intérêts sont souvent en conflit; il

faut savoir démêler le groupe auquel il s’intéressait le plus et pour

lequel il aura travaillé.

_2e cas._ L’auteur a été placé dans une situation qui le forçait à

mentir. Cela arrive toutes les fois qu’ayant eu besoin de rédiger un

document conforme à des règles ou à des habitudes, il s’est trouvé dans

des conditions contraires sur quelque point à ces règles ou ces

habitudes; il lui a fallu alors affirmer qu’il opérait dans les

conditions normales, et par conséquent faire une déclaration fausse sur

tous les points où il n’était pas en règle. Dans presque tout

procès-verbal il y a quelque léger mensonge sur le jour ou l’heure, sur

le lieu, sur le nombre ou le nom des assistants. Tous nous avons

assisté, sinon participé, à quelques-unes de ces petites falsifications.

Mais nous l’oublions trop quand il s’agit de critiquer les documents du

passé. Le caractère _authentique_ du document contribue à faire

illusion; instinctivement on prend _authentique_ pour synonyme de

sincère. Les règles rigides imposées pour la rédaction de tout document

authentique semblent une garantie de sincérité; elles sont au contraire

une incitation au mensonge, non sur le fond des faits, mais sur les

circonstances accessoires. De ce qu’un personnage signe un acte on peut

conclure qu’il l’a consenti, mais non pas qu’il a été réellement présent

à l’heure où l’acte mentionne sa présence.

_3e cas._ L’auteur a eu une sympathie ou une antipathie pour un groupe

d’hommes (nation, parti, secte, province, ville, famille) ou pour un

ensemble de doctrines ou d’institutions (religion, philosophie, secte

politique) qui l’a porté à déformer les faits de façon à donner une idée

favorable de ses amis, défavorable de ses adversaires. Ce sont des

dispositions générales qui agissent sur toutes les affirmations d’un

auteur; aussi sont-elles très apparentes, au point que les anciens leurs

avaient déjà donné des noms (_studium_ et _odium_); c’était dès

l’antiquité un lieu commun littéraire pour les historiens de protester

qu’ils avaient évité l’un et l’autre.

_4e cas._ L’auteur a été entraîné par la vanité individuelle ou

collective à mentir pour faire valoir sa personne ou son groupe. Il a

affirmé ce qu’il croyait de nature à produire sur le lecteur

l’impression que lui ou les siens possédaient des qualités estimées. Il

faut donc se demander si l’affirmation n’a pas quelque motif de vanité.

Mais il ne faut pas se figurer la vanité de l’auteur d’après la nôtre ou

celle de nos contemporains. La vanité n’a pas partout les mêmes objets,

il faut donc chercher à quoi l’auteur mettait sa vanité; il se peut

qu’il mente pour s’attribuer (à lui ou aux siens) des actes que nous

trouverions déshonorants. Charles IX s’est vanté faussement d’avoir

préparé la Saint-Barthélemy. Il y a pourtant un motif de vanité

universel, c’est le désir de paraître tenir un rang élevé et jouer un

rôle important. Il faut donc toujours se défier d’une affirmation qui

attribue à l’auteur ou à son groupe une place considérable dans le

monde[153].

[153] Des exemples frappants du mensonge par vanité remplissent les

_Économies royales_ de Sully et les _Mémoires_ de Retz.

_5e cas._ L’auteur a voulu plaire au public ou du moins a voulu éviter

de le choquer. Il a exprimé les sentiments et les idées conformes à la

morale ou à la mode de son public; même quand il en avait

personnellement d’autres, il a déformé les faits de façon à les adapter

aux passions et aux préjugés de son public. Les types les plus nets de

ce genre de mensonge sont les formes de cérémonial, paroles

sacramentelles, déclarations prescrites par l’étiquette, harangues

d’apparat, formules de politesse. Les affirmations qu’elles contiennent

sont si suspectes qu’on n’en peut tirer aucun renseignement sur les

faits affirmés. Nous le savons tous pour les formules contemporaines que

nous voyons employées chaque jour, nous l’oublions souvent dans la

critique des documents, surtout pour les époques où les documents sont

rares. Personne ne songerait à chercher les vrais sentiments d’un homme

dans les assurances de respect qu’il écrit à la fin de ses lettres. Mais

on a longtemps cru à l’humilité de certains dignitaires ecclésiastiques

du moyen âge parce que, le jour de leur élection, ils commençaient par

repousser une fonction dont ils se déclaraient indignes, jusqu’à ce

qu’enfin on s’est avisé par comparaison que ce refus était une simple

forme de convenance. Et il se trouve encore des érudits pour chercher,

comme les Bénédictins du XVIIIe siècle, dans les formules de la

chancellerie d’un prince, des renseignements sur sa piété ou sa

libéralité[154].

[154] Fustel de Coulanges lui-même s’est laissé aller à chercher dans

les formules des inscriptions en l’honneur des empereurs la preuve

que les populations aimaient le régime impérial. «Qu’on lise les

inscriptions, le sentiment qu’elles manifestent est toujours celui

de l’intérêt satisfait et reconnaissant... Voyez le recueil

d’Orelli. Les expressions qu’on y rencontre le plus fréquemment

sont...»--Et l’énumération des titres de respect donnés aux

empereurs se termine par cet aphorisme déconcertant: «Ce serait mal

connaître la nature humaine que de croire qu’il n’y eût en tout cela

que de l’adulation.»--Ce n’est même pas de l’adulation, ce ne sont

que des formules.

Pour reconnaître ces affirmations de convenance il faut deux études

d’ensemble: l’une porte sur l’auteur pour savoir à quel public il

s’adressait, car dans un même pays il y a d’ordinaire plusieurs publics

superposés ou juxtaposés qui ont chacun son code de morale ou de

convenance; l’autre porte sur le public pour établir en quoi consistait

sa morale ou sa mode.

_6e cas._ L’auteur a essayé de plaire au public par des artifices

littéraires, il a déformé les faits pour les rendre plus beaux, suivant

sa conception de la beauté. Il faut donc chercher l’idéal de l’auteur ou

de son temps pour se défier des passages déformés suivant cet idéal.

Mais on peut prévoir les genres habituels de déformation littéraire.--La

déformation oratoire consiste à attribuer aux personnages des attitudes,

des actes, des sentiments et surtout des paroles nobles; c’est une

disposition naturelle aux jeunes garçons qui commencent à pratiquer

l’art d’écrire et aux écrivains encore à demi barbares: c’est le travers

commun des chroniqueurs du moyen âge[155].--La déformation épique

embellit le récit en y ajoutant des détails pittoresques, des discours

tenus par des personnages, des chiffres, parfois même des noms de

personnages; elle est dangereuse parce que les détails précis donnent

l’illusion de la vérité[156].--La déformation dramatique consiste à

grouper les faits pour en augmenter la puissance dramatique en

concentrant sur un seul moment ou un seul personnage ou un seul groupe

des faits qui ont été dispersés. C’est ce qu’on appelle faire «plus vrai

que la vérité». C’est la déformation la plus dangereuse, celle des

historiens artistes, d’Hérodote, de Tacite, des Italiens de la

Renaissance.--La déformation lyrique exagère les sentiments et les

émotions de l’auteur et de ses amis, pour les faire paraître plus

intenses: on doit en tenir compte dans les études qui prétendent

reconstituer «la psychologie» d’un personnage.

[155] Suger, dans la _Vie de Louis VI_, est un modèle du genre.

[156] Tschudi, _Chronicon Helveticum_, en est un exemple frappant.

La déformation littéraire agit peu sur les documents d’archives (bien

qu’on la trouve dans la plupart des chartes du XIe siècle); mais elle

altère profondément tous les textes littéraires, y compris les récits

des historiens. Or la tendance naturelle est de croire plus volontiers

les écrivains de talent et d’admettre plus facilement une affirmation

présentée dans une belle forme. Le critique doit réagir en appliquant

cette règle paradoxale qu’on doit tenir une affirmation pour suspecte

d’autant plus qu’elle est plus intéressante au point de vue

artistique[157]. Il faut se défier de tout récit très pittoresque, très

dramatique, où les personnages prennent des attitudes nobles ou

manifestent des sentiments très intenses.

[157] Aristophane et Démosthène sont deux exemples frappants du

pouvoir qu’ont les grands écrivains de paralyser la critique et de

troubler la connaissance des faits. C’est seulement à la fin du XIXe

siècle qu’on a osé s’avouer nettement leur manque de sincérité.

Cette première série de questions aboutira au résultat _provisoire_ de

discerner les affirmations qui ont _chance_ d’être mensongères.

V. La seconde série de questions servira à examiner s’il y a un motif de

se défier de l’exactitude de l’affirmation. L’auteur s’est-il trouvé

dans une des conditions qui entraînent un homme à se tromper?--Comme en

matière de sincérité, il faut chercher ces conditions en général pour

l’ensemble du document, en particulier pour chacune des affirmations.

La pratique des sciences constituées nous apprend les conditions de la

connaissance exacte des faits. Il n’existe qu’un seul procédé

scientifique pour connaître un fait, c’est l’_observation_; il faut donc

que toute affirmation repose, directement ou par intermédiaire, sur une

observation, et que cette observation ait été faite correctement.

Le questionnaire des motifs d’erreur peut se dresser en partant de

l’expérience qui nous montre les cas les plus habituels d’erreur.

_1er cas._ L’auteur a été placé de façon à observer le fait et s’est

imaginé l’avoir réellement observé; mais il en a été empêché par quelque

motif intérieur dont il n’a pas eu conscience, une hallucination, une

illusion ou un simple préjugé. Il est inutile (et il serait d’ailleurs

impossible) de déterminer lequel de ces motifs a agi; il suffit de

reconnaître si l’auteur a été porté à mal observer.--Il n’est guère

possible de reconnaître qu’une affirmation particulière a été le

résultat d’une hallucination ou d’une illusion. Tout au plus

parvient-on, dans quelques cas extrêmes, à apprendre, soit par des

renseignements, soit par des comparaisons, qu’un auteur a une propension

_générale_ à ces genres d’erreur.

Il y a plus de chance de reconnaître si une affirmation a été le produit

d’un préjugé. On trouve dans la vie ou les œuvres de l’auteur la trace

de ses préjugés dominants; on doit pour chaque affirmation particulière

se demander si elle ne provient pas d’une idée préconçue de l’auteur sur

une espèce d’hommes ou une espèce de faits. Cette recherche se confond

en partie avec la recherche des motifs de mensonge: l’intérêt, la

vanité, la sympathie ou l’antipathie produisent des préjugés qui

altèrent la vérité de même façon que le mensonge volontaire. On peut

donc s’en tenir aux questions déjà posées pour reconnaître la sincérité.

Mais il en faut ajouter une. L’auteur, en formulant une affirmation

n’a-t-il pas été amené à la déformer à son insu parce qu’il répondait à

une question? C’est le cas de toutes les affirmations obtenues par

enquête, interrogatoire, questionnaire. Même en dehors des cas où

l’interrogé cherche à plaire au questionneur en répondant ce qu’il croit

lui être agréable, toute question par elle-même suggère la réponse; ou

du moins elle impose la nécessité de faire entrer les faits dans un

cadre tracé d’avance par quelqu’un qui ne les a pas vus. Il est donc

indispensable de soumettre à une critique spéciale toute affirmation

obtenue par interrogation, en se demandant quelle a été la question

posée et quel préjugé elle peut avoir fait naître dans l’esprit de celui

qui a eu à y répondre.

_2e cas._ L’auteur a été mal placé pour observer. La pratique des

sciences nous enseigne les conditions d’une observation correcte.

L’observateur doit être placé de façon à voir exactement, sans aucun

intérêt pratique, aucun désir d’atteindre un résultat donné, aucune idée

préconçue sur le résultat. Il doit noter à l’instant même, avec un

système de notation précis; il doit indiquer avec précision sa méthode.

Ces conditions, exigées dans les sciences d’observation, ne sont jamais

toutes remplies par les auteurs de documents.

Il serait donc inutile de se demander s’il y a eu des chances

d’incorrection; _il y en a toujours_ (c’est justement ce qui distingue

un _document_ d’une _observation_). Il ne reste qu’à chercher les causes

évidentes d’erreur dans les conditions de l’observation: si

l’observateur a été en un lieu d’où il ne pouvait pas bien voir ou

entendre (par exemple un subalterne qui prétend raconter les

délibérations secrètes d’un conseil de dignitaires);--si son attention a

été fortement distraite par la nécessité d’agir (par exemple sur un

champ de bataille), ou a été négligente parce que les faits à observer

ne l’intéressaient pas;--s’il lui a manqué l’expérience spéciale ou

l’intelligence générale pour comprendre les faits;--s’il a mal analysé

ses impressions et confondu des faits différents. Surtout il faut se

demander quand il a _noté_ ce qu’il a vu ou entendu. C’est le point le

plus important: la seule observation exacte est celle qu’on rédige

aussitôt après avoir observé; c’est toujours ainsi qu’on procède dans

les sciences constituées; une impression notée plus tard n’est déjà plus

qu’un _souvenir_, exposé à s’être mélangé dans la mémoire avec d’autres

souvenirs. Les _Mémoires_, écrits plusieurs années après les faits,

souvent même à la fin de la carrière de l’auteur, ont introduit dans

l’histoire des erreurs innombrables. Il faut se faire une règle de

traiter les _Mémoires_ avec une défiance spéciale, comme des documents

de seconde main, malgré leur apparence de témoignages contemporains.

_3e cas._ L’auteur affirme des faits qu’il aurait pu observer, mais

qu’il ne s’est pas donné la peine de regarder. Par paresse ou

négligence, il a donné des renseignements qu’il a imaginés par

conjecture, ou même au hasard, et qui se trouvent être faux. Cette cause

d’erreur, très fréquente, bien qu’on n’y pense guère, peut être

soupçonnée dans tous les cas où l’auteur a été obligé pour remplir un

cadre de se procurer des renseignements qui l’intéressaient peu. De ce

genre sont les réponses à des questions faites par une autorité (il

suffit de voir comment se font de nos jours la plupart des enquêtes

officielles), et les récits détaillés de cérémonies ou d’actes publics.

La tentation est trop forte de rédiger le récit d’après le programme

connu d’avance ou d’après la procédure habituelle de l’acte. Que de

comptes rendus de séances de tout genre publiés par des reporters qui

n’y ont pas assisté! On soupçonne, on croit même avoir reconnu, des

imaginations analogues chez des chroniqueurs du moyen âge[158]. La règle

doit donc être de se défier des récits trop conformes à des formules.

[158] Par exemple le récit de l’élection d’Otton Ier dans les _Gesta

Ottonis_ de Witukind.

_4e cas._ Le fait affirmé est de telle nature qu’il ne peut pas avoir

été connu par l’observation seulement. C’est un fait caché (par exemple,

un secret d’alcôve). C’est un état interne qu’on ne peut voir, un

sentiment, un motif, une hésitation intérieure. C’est un fait collectif

très étendu ou très durable, par exemple un acte commun à toute une

armée, un usage commun à tout un peuple ou à tout un siècle, un chiffre

statistique obtenu par l’addition de nombreuses unités. C’est un

jugement d’ensemble sur le caractère d’un homme, d’un groupe, d’un

usage, d’un événement.--Ce sont là des sommes ou des conséquences

d’observations: l’auteur n’a pu les atteindre qu’indirectement, en

partant de données d’observations élaborées par des opérations logiques,

abstraction, généralisation, raisonnement, calcul. Il faut donc ici deux

questions. L’auteur semble-t-il avoir opéré sur des données

insuffisantes? A-t-il opéré incorrectement sur ses données?

Sur les incorrections probables d’un auteur on peut avoir des

renseignements généraux; on peut en examinant son œuvre voir comment il

opérait, s’il savait abstraire, raisonner, généraliser, et quelle espèce

d’erreurs il commettait.--Pour établir la valeur des données il faut

critiquer chaque affirmation en particulier: on doit se représenter les

conditions où se trouvait l’auteur et se demander s’il a pu se procurer

les données nécessaires à son affirmation. La précaution est

indispensable pour tous les chiffres élevés et toutes les descriptions

des usages d’un peuple; car il y a chance que l’auteur ait obtenu son

chiffre par un procédé conjectural d’évaluation (cas ordinaire pour le

nombre des combattants ou des morts), ou en réunissant des chiffres

partiels qui ne sont pas tous exacts; il y a chance qu’il ait étendu à

tout un peuple, à tout un pays, à toute une période ce qui était vrai

seulement d’un petit groupe qu’il connaissait[159].

[159] Par exemple les chiffres sur la population, le commerce, la

richesse des pays européens donnés par les ambassadeurs vénitiens du

XVIe siècle, et les descriptions des usages des Germains dans la

_Germanie_ de Tacite.

VI. Ces deux premières séries de questions sur la sincérité et

l’exactitude des affirmations du document supposent que l’auteur a

observé lui-même le fait. C’est la condition commune des observations

dans toutes les sciences constituées. Mais en histoire la pénurie des

_observations_ directes, même médiocrement faites, est si grande qu’on

en est réduit à tirer parti de documents dont ne voudrait aucune autre

science[160]. Qu’on prenne au hasard un récit, même d’un contemporain,

on verra que les faits observés par l’auteur ne forment jamais qu’une

partie de l’ensemble. Dans presque tout document le plus grand nombre

des affirmations ne viennent pas directement de l’auteur, elles

reproduisent les affirmations d’un autre. Le général, même en racontant

la bataille qu’il vient de diriger, communique, non pas ses propres

observations, mais celles de ses officiers; son récit est déjà en grande

partie un «document de seconde main»[161].

[160] Il serait intéressant d’examiner ce qui resterait de l’histoire

romaine ou de l’histoire mérovingienne si l’on s’en tenait aux

documents qui représentent une observation directe.

[161] On voit pourquoi nous n’avons pas défini et étudié à part le

«document de première main». C’est que la question a été mal posée

par la pratique des historiens. La distinction devrait porter sur

les _affirmations_, non sur les documents. Ce n’est pas le document

qui est de première, de seconde, ou de troisième main, c’est

l’_affirmation_. Ce qu’on appelle un «document de première main» est

presque toujours composé en partie d’affirmations de seconde main

sur des faits que l’auteur n’a pas connus lui-même. On nomme

«document de seconde main» celui qui ne contient rien de première

main, par exemple Tite Live; mais c’est là une distinction trop

grossière pour suffire à guider la critique des affirmations.

Pour faire la critique d’une affirmation de seconde main, il ne suffit

plus d’examiner les conditions où opérait l’auteur du document: cet

auteur n’est plus qu’un instrument de transmission; le véritable auteur

de l’affirmation, c’est celui qui lui a fourni le renseignement. Il faut

donc changer le terrain de la critique, se demander si l’auteur du

renseignement a opéré correctement; et si celui-là tenait son

renseignement d’un autre,--ce qui est le cas le plus fréquent,--il faut

remonter d’intermédiaire en intermédiaire à la poursuite du premier qui

a lancé dans le monde l’affirmation et se demander s’il a été un

observateur correct.

Logiquement cette recherche de l’observateur-source n’est pas

inconcevable; les anciens recueils de traditions arabes donnent ainsi la

chaîne des garants successifs d’une tradition. Mais dans la pratique les

données manquent presque toujours pour arriver jusqu’à l’observateur;

l’observation reste anonyme. Alors se pose une question générale.

Comment faire la critique d’une affirmation anonyme? Il ne s’agit pas

seulement des «documents anonymes» dont la rédaction d’ensemble a eu

pour auteur un inconnu; la question se pose même sur un auteur connu

pour chacune des affirmations dont la source reste inconnue.

La critique opère en se représentant les conditions de travail de

l’auteur; sur une affirmation anonyme elle n’a presque plus de prise. Il

ne lui reste d’autre procédé que d’examiner les conditions générales du

document.--On peut examiner s’il y a un caractère commun à toutes les

affirmations du document indiquant qu’elles proviennent toutes de gens

ayant mêmes préjugés ou mêmes passions: en ce cas la tradition suivie

par l’auteur est «colorée»; la tradition d’Hérodote a une couleur

athénienne et une couleur delphique. Il faut pour chacun des faits de

cette tradition se demander s’il n’a pas été déformé par l’intérêt, la

vanité, les préjugés du groupe.--On peut se demander, sans même

considérer l’auteur, s’il y a eu quelque motif de déformation ou au

contraire quelque motif d’observer correctement, commun à tous les

hommes du temps ou du pays où a dû se faire l’observation: par exemple,

quels étaient les procédés d’information et les préjugés des Grecs sur

les Scythes au temps d’Hérodote.

De toutes ces enquêtes générales la plus utile porte sur la transmission

des affirmations anonymes appelée _tradition_. Toute affirmation de

seconde main n’a de valeur que dans la mesure où elle reproduit sa

source; tout ce qu’elle y ajoute est une altération et doit être

éliminé; de même toutes les sources intermédiaires ne valent que comme

copies de l’affirmation originale issue directement d’une observation.

La critique a besoin de savoir si ces transmissions successives ont

conservé ou déformé l’affirmation primitive; surtout si la tradition

recueillie par le document a été _écrite_ ou _orale_. L’écriture fixe

l’affirmation et en rend la transmission fidèle; au contraire

l’affirmation orale reste une impression sujette à se déformer dans la

mémoire de l’observateur lui-même, en se mélangeant à d’autres

impressions; en passant oralement par des intermédiaires elle se déforme

à chaque transmission[162], et comme elle se déforme pour des motifs

variables, il n’est possible ni d’évaluer ni de redresser la

déformation.

[162] La déformation est beaucoup moindre pour les impressions mises

dans une forme régulière ou frappante, vers, maximes, proverbes.

La tradition orale est par sa nature une altération continue; aussi dans

les sciences constituées n’accepte-t-on jamais que la transmission

écrite. Les historiens n’ont pas de motif avouable de procéder

autrement, tout au moins lorsqu’il s’agit d’établir un fait particulier.

Il faut donc rechercher dans les documents écrits les affirmations

venues par tradition orale pour les tenir en suspicion. Il est rare

qu’on soit renseigné directement d’une façon sûre, les auteurs qui

puisent dans la tradition orale ne le disent pas volontiers[163]. Il ne

reste donc qu’un procédé indirect; c’est de constater qu’il ne _peut_

pas y avoir eu de transmission écrite, il serait certain alors que le

fait n’a pu parvenir à l’auteur que par tradition orale. On doit donc se

demander: à cette époque et dans ce groupe d’hommes avait-on l’habitude

de mettre par écrit des faits de ce genre? Si la réponse est négative,

c’est que le fait vient de tradition orale.

[163] On est quelquefois averti par la _forme_ de la phrase, lorsque

au milieu de récits détaillés d’origine évidemment légendaire on

rencontre une mention brève et sèche en style annalistique,

visiblement copiée sur un document écrit. C’est ce qui arrive dans

Tite Live (voir Nitzsch, _Die römische Annalistik_,... Leipzig,

1873, in-8), et dans Grégoire de Tours (voir Lœbell, _Gregor von

Tours_, Leipzig, 1868, in-8).

La forme la plus frappante de tradition orale est la _légende_. Elle se

produit dans les groupes d’hommes qui n’ont pas d’autre moyen de

transmission que la parole, dans les sociétés barbares, ou les classes

peu cultivées, paysans, soldats. C’est alors l’_ensemble_ des faits qui

est transmis oralement et prend la forme légendaire. Il y a à l’origine

de chaque peuple une période légendaire: en Grèce, à Rome, chez tous les

peuples germaniques et slaves, les souvenirs les plus anciens du peuple

forment une couche de légendes. Dans les époques civilisées le peuple

continue à avoir sa légende populaire sur les événements qui le

frappent[164]. La légende, c’est la tradition exclusivement orale.

[164] Les événements qui frappent le peuple et se transmettent par la

légende ne sont pas d’ordinaire ceux qui nous paraissent les plus

importants.--Les héros des chansons de gestes sont à peine connus

historiquement.--Les chants épiques bretons se rapportent, non aux

grands événements historiques, comme l’avait fait croire le recueil

de la Villemarqué, mais à d’obscurs épisodes locaux. Il en est de

même des sagas scandinaves; elles se rapportent pour la plupart à

des querelles entre des villageois d’Islande ou des Orcades.

Après même qu’un peuple est sorti de la période légendaire en fixant les

faits par l’écriture, la tradition orale ne cesse pas; mais son domaine

se restreint: elle se réduit aux faits non enregistrés, soit qu’ils

soient secrets de leur nature, soit qu’on ne prenne pas la peine de les

noter, les actes intimes, les paroles, les détails des événements. C’est

l’_anecdote_; on l’a surnommée «la légende des civilisés». Elle se forme

comme la légende, par des souvenirs confus, des allusions, des

interprétations erronées, des imaginations de toute origine qui se

fixent sur quelques personnages ou quelques événements.

Légendes et anecdotes ne sont au fond que des croyances populaires,

rapportées arbitrairement à des personnages historiques; elles font

partie du _folklore_, non de l’histoire[165]. Il faut donc se tenir en

garde contre la tentation de traiter la légende comme un alliage de

faits exacts et d’erreurs, d’où l’on pourrait par analyse dégager des

«parcelles» de vérité historique. La légende forme un bloc où il y a

peut-être quelque parcelle de vérité, et qu’on peut même analyser en ses

éléments; mais on n’a aucun moyen de discerner s’ils viennent de la

réalité ou de l’imagination. C’est, suivant l’expression de Niebuhr, «un

mirage produit par un objet invisible, suivant une loi de réfraction

inconnue».

[165] La théorie de la légende est une des parties les plus avancées

de la critique. E. Bernheim (_o. c._, p. 380-90) la résume bien et

en donne la bibliographie.

Le procédé d’analyse le plus naïf consiste à rejeter dans le récit

légendaire les détails qui paraissent impossibles, miraculeux,

contradictoires ou absurdes, et à conserver comme historique le résidu

raisonnable. C’est ainsi que les protestants rationalistes ont traité

les récits bibliques au XVIIIe siècle. Autant vaudrait amputer le

merveilleux d’un conte de fées, supprimer le Chat botté pour faire du

marquis de Carabas un personnage historique.--Une méthode plus raffinée,

mais non moins dangereuse, consiste à comparer les diverses légendes

pour en tirer le fond historique commun.--Grote[166], à propos de la

tradition grecque, a démontré l’impossibilité de tirer de la légende,

par quelque procédé que ce soit, aucun renseignement sûr[167]. Il faut

se résigner à traiter la légende comme le produit de l’imagination d’un

peuple; on peut y chercher les conceptions du peuple, non les faits

extérieurs auxquels il a assisté. Ainsi la règle doit être de rejeter

toute affirmation d’origine légendaire; et il ne s’agit pas seulement

des récits de _forme_ légendaire: un récit d’apparence historique

fabriqué avec les données de la légende, comme les premiers chapitres de

Thucydide, doit être écarté aussi.

[166] _Histoire de la Grèce_, trad. fr., t. II. On peut comparer

Renan, _Histoire du peuple d’Israël_, t. I, Paris, 1887, in-8.

Introduction.

[167] Cela n’a pas empêché Niebuhr de faire avec la légende romaine

sur la lutte entre praticiens et plébéiens une construction qu’il a

fallu démolir, ni Curtius, vingt ans après Grote, de chercher des

faits historiques dans la légende grecque.

En cas de transmission écrite il reste à chercher si l’auteur a

reproduit sa source sans l’altérer. Cette recherche rentre dans la

critique des sources[168], dans la mesure où on peut comparer les

textes. Mais quand la source a disparu, la critique interne reste seule

possible.--Il faut se demander d’abord si l’auteur a pu avoir des

informations exactes, sinon son affirmation est sans valeur.--Puis il

faut chercher, en général, s’il avait l’habitude d’altérer ses sources

et dans quel sens; en particulier, pour chacune de ses affirmations de

seconde main, si elle paraît une reproduction exacte ou un arrangement.

On le reconnaît à la forme: un morceau d’un style étranger qui détonne

dans l’ensemble est un fragment d’un document antérieur; plus la

reproduction est servile, plus le morceau est précieux, car il ne peut

contenir de renseignements exacts que ceux qui étaient déjà dans sa

source.

[168] Voir ci-dessus, p. 72 et suiv.

VII. Malgré toutes ces recherches la critique ne parvient jamais à

reconstituer l’état civil de tous les renseignements de façon à dire par

qui chaque fait a été observé, ni même par qui il a été noté. La

conclusion, dans la plupart des cas, c’est que l’affirmation reste

anonyme.

Nous voilà donc en présence d’un fait observé on ne sait par qui ni

comment, et noté on ne sait quand ni comment. Aucune autre science

n’accepte de faits dans ces conditions, sans contrôle possible, avec des

chances d’erreur incalculables. Mais l’histoire peut en tirer parti

parce qu’elle n’a pas besoin, comme les autres sciences, d’atteindre des

faits difficiles à constater.

La notion de _fait_, quand on la précise, se ramène à un jugement

d’affirmation sur la réalité extérieure. Les opérations par lesquelles

on aboutit à cette affirmation sont plus ou moins difficiles et les

chances d’erreurs plus ou moins grandes suivant la nature des réalités à

constater et le degré de précision qu’on veut mettre dans la formule. La

chimie et la biologie ont besoin de saisir des faits délicats, des

mouvements rapides, des états passagers, et de les mesurer en chiffres

précis. L’histoire peut opérer sur des faits beaucoup plus grossiers,

très durables ou très étendus (l’existence d’un usage, d’un homme, d’un

groupe, même d’un peuple), exprimés grossièrement par des mots vagues

sans mesure précise. Pour ces faits beaucoup plus facile à observer elle

peut être beaucoup moins exigeante sur les conditions d’observation.

Elle compense l’imperfection de ses procédés d’information par son

aptitude à se contenter d’informations faciles à prendre.

Les documents ne fournissent guère que des faits mal constatés, sujets à

des chances multiples de mensonge ou d’erreur. Mais il y a des faits

pour lesquels il est très difficile de mentir ou de se tromper.--La

dernière série des questions que doit se poser la critique a pour but de

discerner, d’après la _nature_ des faits, ceux qui, étant très peu

exposés aux chances d’altération, sont très probablement exacts. On

connaît en général les espèces de faits qui sont dans ces conditions

favorables, on peut donc dresser un questionnaire général; on

l’appliquera à chaque fait particulier du document en se demandant s’il

rentre dans un des cas prévus.

_1er cas._ Le fait est de nature à rendre le mensonge improbable. On

ment pour produire une impression, on n’a plus de raisons de mentir sur

un point où on croit toute impression mensongère inutile ou tout

mensonge inefficace. Pour reconnaître si l’auteur s’est trouvé dans ce

cas on a plusieurs questions à poser.

1º Le fait affirmé va-t-il évidemment à l’encontre de l’effet que

l’auteur voulait produire? est-il contraire à l’intérêt, à la vanité,

aux sentiments, aux goûts littéraires de l’auteur ou de son groupe? ou à

l’opinion qu’il cherchait à ménager? La sincérité devient alors

probable. Mais ce critérium est d’un maniement dangereux; on en a abusé

souvent, de deux façons. On prend pour un aveu ce qui a été une

vantardise (Charles IX déclarant qu’il a préparé la Saint-Barthélemy).

Ou bien on croit sans examen un Athénien qui parle mal des Athéniens, un

protestant qui accuse d’autres protestants. Or l’auteur peut avoir eu de

son intérêt ou de son honneur une toute autre idée que nous[169]; ou

bien il peut avoir voulu calomnier des compatriotes d’un autre parti ou

des coreligionnaires d’une autre secte que lui. Il faudrait donc

restreindre ce critérium aux cas où l’on sait exactement l’_effet_ que

l’auteur a cru utile de produire et le _groupe_ auquel il s’est

intéressé.

[169] Voir ci-dessus, p. 140.

2º Le fait affirmé était-il si évidemment connu du public que l’auteur,

même tenté de mentir, aurait été arrêté par la certitude d’être

découvert? C’est le cas des faits faciles à vérifier, des faits

matériels proches dans le temps et l’espace, étendus et durables;

surtout si le public avait un intérêt à les contrôler. Mais la crainte

du contrôle n’est qu’un frein intermittent, contrarié par l’intérêt sur

tous les points où l’auteur a un motif de tromper; elle agit inégalement

sur les esprits, fortement sur les hommes cultivés et calmes qui se

représentent clairement leur public, faiblement dans les âges barbares

et sur les gens passionnés[170]. Il faut donc restreindre ce critérium

aux cas où l’on sait comment l’auteur s’est représenté son public et

s’il a eu le sang-froid d’en tenir compte.

[170] On dit souvent: «L’auteur n’aurait pas osé écrire cela si ce

n’était pas vrai.» Ce raisonnement n’est pas applicable aux sociétés

peu civilisées. Louis VII a osé écrire que Jean sans Terre avait été

condamné par le jugement de ses pairs.

3º Le fait affirmé était-il _indifférent_ à l’auteur, au point qu’il

n’ait eu aucune tentation de le déformer? C’est le cas des faits

généraux, usages, institutions, objets, personnages, que l’auteur

mentionne incidemment. Un récit, même mensonger, ne peut pas se composer

exclusivement de mensonges; l’auteur, pour localiser ses faits, a besoin

de les entourer de circonstances exactes. Ces faits ne l’intéressaient

pas, tout le monde de son temps les connaissait. Mais pour nous ils sont

instructifs et ils sont sûrs, car l’auteur n’a pas cherché à nous

tromper.

_2e cas._ Le fait est de nature à rendre l’erreur improbable. Si

nombreuses que soient les chances d’erreur il y a des faits si «gros»

qu’il est difficile de les voir de travers. Il faut donc se demander si

le fait était facile à constater: 1º A-t-il duré très longtemps, de

façon qu’on l’ait vu souvent (par exemple un monument, un homme, un

usage, un événement de longue durée)?--2º A-t-il été très étendu, de

façon que beaucoup de gens l’aient vu (une bataille, une guerre, l’usage

de tout un peuple)?--3º Est-il exprimé en termes si généraux qu’une

observation superficielle ait suffi pour le saisir (l’existence en

général d’un homme, d’une ville, d’un peuple, d’un usage)? Ce sont ces

faits grossiers qui forment la partie solide de la connaissance

historique.

_3e cas._ Le fait est de nature à n’avoir pu être affirmé que s’il était

exact. Un homme n’affirme avoir vu ou entendu un fait inattendu et

contraire à ses habitudes que s’il a été contraint de l’admettre sous la

pression de l’observation. Un fait qui paraît très invraisemblable à

celui qui le rapporte a plus de chances d’être exact. On doit donc se

demander si le fait affirmé était en contradiction avec les autres

notions qui garnissaient l’esprit de l’auteur, si c’est un phénomène

d’une espèce inconnue à l’auteur, un acte ou un usage qui lui paraît

inintelligible, si c’est une parole dont la portée dépasse son

intelligence (comme les paroles du Christ dans les Évangiles ou les

réponses de Jeanne d’Arc dans les interrogatoires de son procès).--Mais

il faut se tenir en garde contre la tendance à juger les notions de

l’auteur d’après les nôtres: quand des hommes habitués à croire au

merveilleux parlent de monstres, de miracles, de sorciers, ce ne sont

pas pour eux des faits inattendus, et le critérium ne s’applique pas.

VIII. Nous voici enfin au bout de cette description des opérations

critiques; elle a été longue parce qu’il a fallu décrire l’une après

l’autre des opérations qui dans la pratique se font toutes ensemble.

Voici maintenant comment on procède, en fait.

Si le texte est d’une interprétation contestable l’examen se partage en

deux actes: le premier acte consiste à lire le texte pour en fixer le

sens avant de chercher à en tirer aucun renseignement; l’étude critique

des faits contenus dans le document forme le second acte. Pour les

documents dont le sens est évident,--réserve faite des passages de sens

discutable qu’on doit étudier à part,--on peut dès la première lecture

procéder à l’examen critique.

On commence par réunir les renseignements _généraux_ sur le document et

sur l’auteur, avec la préoccupation de chercher les conditions qui ont

pu agir sur la production du document: l’époque, le lieu, le but, les

péripéties de la composition,--la condition sociale, la patrie, le

parti, la secte ou la famille, les intérêts, les passions, les préjugés,

les habitudes de langue, les procédés de travail, les moyens

d’information, la culture, les facultés ou les défauts d’esprit de

l’auteur,--la nature et la forme de la transmission des faits. Tous ces

renseignements, on les trouve préparés par la critique de provenance; on

les rassemble en suivant mentalement son questionnaire critique général;

mais on doit se les assimiler d’avance, car on aura besoin de les avoir

présents à l’esprit pendant toute la durée des opérations.

Ainsi préparé, on aborde le document. A mesure qu’on le lit, on analyse

mentalement, détruisant toutes les combinaisons de l’auteur, écartant

toutes ses formes littéraires, pour arriver au fait que l’on doit se

formuler en langue simple et précise. On s’affranchit par là du respect

artistique et de la soumission aux idées de l’auteur, qui rendraient la

critique impossible.

Le document ainsi analysé se résout en une longue suite de conceptions

de l’auteur et d’affirmations sur les faits.

Sur chacune des affirmations on se demande s’il y a eu des chances de

mensonge ou d’erreur ou des chances exceptionnelles de sincérité ou

d’exactitude, en suivant le questionnaire critique dressé pour les cas

particuliers. Ce questionnaire, on doit l’avoir toujours présent à

l’esprit. Il paraîtra d’abord encombrant, peut-être même pédantesque;

mais comme on l’appliquera plus de cent fois sur une seule page de

document, il finira par devenir inconscient; en lisant un texte, tous

les motifs de défiance ou de confiance apparaîtront d’un seul coup,

réunis en une impression totale.

Alors, l’analyse et les questions critiques étant devenues instinctives,

on aura acquis pour toujours cette allure d’esprit méthodiquement

analytique, défiante et irrespectueuse qu’on appelle souvent d’un terme

mystique «le sens critique», et qui est seulement l’_habitude_

inconsciente de la critique.

CHAPITRE VIII

DÉTERMINATION DES FAITS PARTICULIERS

L’analyse critique aboutit seulement à constater des conceptions et des

affirmations, accompagnées de remarques sur la probabilité de

l’exactitude des faits affirmés. Il reste à examiner comment on peut en

tirer les faits historiques particuliers avec lesquels doit se

construire la science. Conceptions et affirmations sont deux espèces de

résultats qu’il faut traiter par deux méthodes différentes.

I. Toute conception exprimée soit dans un écrit, soit par une

représentation figurée, est un fait certain, définitivement acquis. Si

la conception est exprimée c’est qu’elle a été conçue (sinon par

l’auteur qui peut-être reproduit une formule sans la comprendre, au

moins par le créateur de la formule). Un seul cas suffit pour apprendre

l’existence de la conception, un seul document suffit pour la prouver.

L’analyse et l’interprétation suffisent donc pour dresser l’inventaire

des faits qui forment la matière des histoires des arts, des sciences,

des doctrines[171].--La critique externe est chargée de localiser ces

faits, en déterminant l’époque, le pays, l’auteur de chaque

conception.--La durée, l’étendue géographique, l’origine, la filiation

des conceptions sont l’affaire de la synthèse historique. La critique

interne n’a pas de place ici; le fait se tire directement du document.

[171] Voir plus haut, p. 128.--De même les faits particuliers dont se

composent les histoires des formes (paléographie, linguistique)

s’établissent directement par l’analyse du document.

On peut avancer encore d’un pas. Les conceptions par elles-mêmes ne sont

que des faits psychologiques; mais l’imagination ne crée pas ses objets,

elle en prend les éléments dans la réalité. Les descriptions de faits

imaginaires sont construites avec les faits extérieurs que l’auteur a

vus autour de lui. On peut chercher à dégager ces matériaux de

connaissance. Pour les périodes et les espèces de faits sur lesquelles

les documents sont rares, pour l’antiquité, pour les usages de la vie

privée, on a tenté d’utiliser les œuvres littéraires, poèmes épiques,

romans, pièces de théâtre[172]. Le procédé n’est pas illégitime, mais à

condition de le limiter par plusieurs restrictions qu’on est très porté

à oublier.

[172] La Grèce primitive a été étudiée dans les poèmes homériques.--La

vie privée au moyen âge a été reconstituée surtout d’après les

chansons de gestes (voir Ch.-V. Langlois, _les Travaux sur

l’histoire de la société française au moyen âge d’après les sources

littéraires_, dans la _Revue historique_, mars-avril 1897).

1º Il ne s’applique pas aux faits sociaux intérieurs, à la morale, à

l’idéal artistique; la conception morale ou esthétique d’un document

exprime tout au plus l’idéal personnel de l’auteur; on n’a pas le droit

d’en conclure la morale ou le goût esthétique de son temps. Il faut au

moins attendre d’avoir comparé différents auteurs du même temps.

2º La description même de faits matériels peut être une combinaison

personnelle de l’auteur créée dans son imagination, les _éléments_ seuls

en sont sûrement réels; on ne peut donc affirmer que l’existence séparée

des éléments irréductibles, forme, matière, couleur, nombre. Quand le

poète parle de portes d’or ou de boucliers d’argent, il n’est pas sûr

qu’il ait existé des portes en or ou des boucliers en argent; mais

seulement qu’il existait des portes, des boucliers, de l’or et de

l’argent. Il faut donc descendre dans l’analyse jusqu’à l’élément que

l’auteur a forcément pris dans l’expérience (les objets, leur

destination, les actes usuels).

3º La conception d’un objet ou d’un acte prouve qu’il existait, mais non

qu’il fût fréquent; c’est peut-être un objet ou un acte unique ou du

moins restreint à un très petit cercle; les poètes et les romanciers

prennent volontiers leurs modèles dans un monde exceptionnel.

4º Les faits connus par ce procédé ne sont localisés ni dans le temps ni

dans le lieu: l’auteur peut les avoir pris dans un autre temps et un

autre pays que le sien.

Toutes ces restrictions peuvent se résumer ainsi: avant de tirer d’une

œuvre littéraire un renseignement sur la société où a vécu l’auteur, se

demander ce que vaudrait pour la connaissance de nos mœurs le

renseignement de même nature tiré d’un de nos romans contemporains.

Comme les conceptions, les faits extérieurs ainsi obtenus peuvent

s’établir par un seul document. Mais ils restent si restreints et si mal

localisés que pour en tirer parti il faut attendre de les avoir

rapprochés d’autres fait semblables; ce qui est l’œuvre de la synthèse.

On peut assimiler aux faits résultant des conceptions les faits

extérieurs indifférents et très grossiers que l’auteur a exprimés

presque sans y penser. On n’a pas logiquement le droit de les déclarer

certains, car on voit des hommes qui se trompent même sur des faits

grossiers, ou qui mentent même sur des faits indifférents. Mais ces cas

sont si rares qu’on court peu de risque à admettre comme certains les

faits de ce genre établis par un seul document; et c’est ce qu’on fait

en pratique pour les époques mal connues. On décrit les institutions des

Gaulois ou des Germains d’après le texte unique de César ou de Tacite.

Ces faits si faciles à constater ont dû s’imposer aux auteurs de

descriptions comme les réalités s’imposent aux poètes.

II. Au contraire l’affirmation d’un document sur un fait extérieur[173]

ne peut jamais suffire à établir ce fait. Il y a trop de chances de

mensonge ou d’erreur, et les conditions où l’affirmation s’est produite

sont trop mal connues pour qu’on soit sûr qu’elle a échappé à toutes ces

chances. L’examen critique ne donne donc pas de solutions définitives;

indispensable pour éviter des erreurs, il ne conduit pas jusqu’à la

vérité.

[173] On appelle ici fait _extérieur_--en opposition avec la

_conception_ (qui est un fait interne)--tout fait qui se passe dans

la réalité objective.

La critique ne peut _prouver_ aucun fait, elle ne fournit que des

probabilités. Elle n’aboutit qu’à décomposer les documents en

affirmations munies chacune d’une étiquette sur sa valeur probable:

affirmation sans valeur, affirmation suspecte (fortement ou faiblement),

affirmation probable ou très probable, affirmation de valeur inconnue.

De toutes ces espèces de résultats une seule est définitive:

_l’affirmation d’un auteur qui n’a pas pu être renseigné sur le fait

qu’il affirme est nulle_, on doit la rejeter comme on rejette un

document apocryphe[174]. Mais la critique ne fait ici que détruire des

renseignements illusoires, elle n’en fournit pas de certains. Les seuls

résultats fermes de la critique sont des résultats _négatifs_.--Tous les

résultats positifs restent douteux, ils se ramènent à dire: «Il y a des

chances pour ou contre la vérité de cette affirmation. Mais ce ne sont

que des _chances_: une affirmation suspecte peut être exacte, une

affirmation probable peut être fausse, on en voit sans cesse des

exemples, et nous ne connaissons jamais assez complètement les

conditions de l’observation pour _savoir_ si elle a été bien faite.

[174] La plupart des historiens attendent pour rejeter une légende

qu’on en ait démontré la fausseté, et si, par hasard, il ne s’est

pas conservé de documents en contradiction avec elle, ils

l’admettent provisoirement; c’est ce qu’on fait encore pour les cinq

premiers siècles de Rome. Ce procédé, malheureusement encore

général, contribue à empêcher l’histoire de se constituer en

science.

Pour arriver à un résultat définitif il faut une dernière opération. Au

sortir de la critique les affirmations se présentent comme probables ou

improbables. Mais les plus probables même, prises isolément, resteraient

de simples probabilités: le pas décisif qui doit les transformer en une

proposition scientifique, on n’a pas le droit de le faire; une

proposition scientifique est une affirmation _indiscutable_, et

celles-ci ne le sont pas.--En toute science d’observation c’est un

principe universel qu’on n’arrive pas à une conclusion scientifique par

une observation unique: on attend, pour affirmer une proposition,

d’avoir constaté le fait par plusieurs observations indépendantes.

L’histoire, avec ses procédés si imparfaits d’information, a moins que

toute autre science le droit de se soustraire à ce principe. Une

affirmation historique n’est, dans le cas le plus favorable, qu’une

observation médiocrement faite; elle a besoin d’être confirmée par

d’autres observations.

Toute science se constitue en rapprochant plusieurs observations: les

faits scientifiques sont les points sur lesquels concordent des

observations différentes[175]. Chaque observation est sujette à des

chances d’erreur qu’on ne peut pas éliminer entièrement; mais si

plusieurs observations s’accordent, il n’est guère possible que ce soit

en commettant la même erreur; la raison la plus probable de la

concordance c’est que les observateurs ont vu la même réalité et l’ont

tous décrite exactement. Les erreurs personnelles tendent à diverger, ce

sont les observations exactes qui concordent.

[175] Pour la justification logique de ce principe en histoire, voir

Ch. Seignobos, _Revue philosophique_, juillet-août 1887.--La

certitude scientifique complète n’est produite que par la

concordance entre des observations obtenues par des _méthodes_

différentes; elle se trouve au point de croisement de deux voies

différentes de recherches.

Appliqué à l’histoire, ce principe conduit à une dernière série

d’opérations, intermédiaire entre la critique purement analytique et les

opérations de synthèse: la comparaison des affirmations.

On commence par classer les résultats de l’analyse critique, de façon à

réunir les affirmations sur un même fait. Matériellement l’opération est

facilitée par le procédé des fiches (soit qu’on ait noté chaque

affirmation sur une fiche, soit qu’on ait créé pour chaque fait une

fiche seulement, sur laquelle on aura noté les différentes affirmations

à mesure qu’on les rencontrait). Le rapprochement fait apparaître l’état

de nos connaissances sur le fait; la conclusion définitive dépend du

rapport entre les affirmations. Il faut donc étudier séparément les cas

qui peuvent se présenter.

III. Le plus souvent, sauf en histoire contemporaine, sur un fait les

documents nous fournissent une seule affirmation. Toutes les autres

sciences en pareil cas suivent une règle invariable: une observation

isolée n’entre pas dans la science, on la cite (avec le nom de

l’observateur), mais sans conclure. Les historiens n’ont aucun motif

avouable de procéder autrement. Quand ils n’ont pour établir un fait que

l’affirmation d’un seul homme, si honnête qu’il soit, ils devraient, non

pas affirmer le fait, mais seulement, comme font les naturalistes,

mentionner le renseignement (Thucydide affirme, César dit que): c’est

tout ce qu’ils ont le droit d’assurer. En fait, tous ont gardé

l’habitude, comme au moyen âge, d’affirmer d’après l’_autorité_ de

Thucydide ou de César; beaucoup poussent la naïveté jusqu’à le dire en

propres termes. Ainsi livrés sans frein scientifique à la crédulité

naturelle, les historiens en arrivent à admettre, sur la présomption

insuffisante d’un document unique, toute affirmation qui se trouve

n’être pas contredite par un autre document. De là cette conséquence

absurde que l’histoire est plus affirmative et semble mieux constituée

dans les périodes inconnues dont il ne reste qu’un seul écrivain que

pour les faits connus par des milliers de documents contradictoires. Les

guerres médiques connues par le seul Hérodote, les aventures de

Frédégonde racontées par le seul Grégoire de Tours sont moins sujettes à

discussion que les événements de la Révolution, décrits par des

centaines de contemporains.--Pour tirer l’histoire de cette condition

honteuse, il faut une révolution dans l’esprit des historiens.

IV. Lorsqu’on a sur le même fait plusieurs affirmations, il arrive ou

qu’elles se contredisent ou qu’elles concordent. Pour être certain

qu’elles se contredisent réellement il faut s’assurer qu’elles portent

bien sur le même fait: deux affirmations en apparence contradictoires

peuvent n’être que parallèles; elles peuvent ne pas porter exactement

sur les mêmes moments, les mêmes lieux, les mêmes personnes, les mêmes

épisodes d’un événement, et elles peuvent être exactes toutes deux[176].

Il n’en faut pas conclure pourtant qu’elles se confirment; chacune

rentre dans la catégorie des affirmations uniques.

[176] Ce cas est étudié avec un bon exemple par Bernheim, _o. c._, p.

421.

Si la contradiction est véritable, c’est que l’une des deux affirmations

au moins est fausse. Une tendance naturelle à la conciliation pousse

alors à chercher un compromis, à prendre un moyen terme. Cet esprit

conciliant est l’opposé de l’esprit scientifique. Si l’un dit 2 et 2

font 4, l’autre 2 et 2 font 5, on ne doit pas dire 2 et 2 font 4 1/2; on

doit examiner lequel des deux a raison. C’est l’office de la critique.

Presque toujours, de ces affirmations contradictoires une au moins est

suspecte; il faut l’écarter si l’autre, en conflit avec elle, est très

probable. Si l’autre est suspecte aussi, on doit s’abstenir de conclure;

de même, si plusieurs affirmations suspectes concordent contre une seule

non suspecte[177].

[177] Il est à peine besoin de mettre en garde contre le procédé

enfantin qui consiste à compter le nombre des documents dans chaque

sens pour décider à la majorité; l’affirmation d’un seul auteur,

renseigné sur un fait, est évidemment supérieure à cent affirmations

de gens qui n’en savent rien. La règle est formulée depuis

longtemps: _Non numerentur, sed ponderentur_.

V. Quand plusieurs affirmations concordent il faut encore résister à la

tendance naturelle à croire que le fait est démontré. Le premier

mouvement est de compter tout document pour une source de renseignement.

On sait bien dans la vie réelle que les hommes sont sujets à se copier

les uns les autres, qu’un seul récit sert souvent à plusieurs

narrateurs, qu’il arrive à plusieurs journaux de publier la même

correspondance, à plusieurs reporters de s’entendre pour laisser faire

un compte rendu à un seul d’entre eux. On a alors plusieurs documents,

on a même plusieurs affirmations, mais a-t-on autant d’observations?

Évidemment non. Une affirmation qui en reproduit une autre ne constitue

pas une observation nouvelle, et quand même une observation serait

reproduite par cent auteurs différents, ces cent copies ne

représenteraient encore qu’une seule observation. Les compter pour cent

équivaudrait à compter pour cent documents cent exemplaires imprimés

d’un même livre. Mais le respect des «documents historiques» est parfois

plus fort que l’évidence. La même affirmation rédigée dans plusieurs

documents séparés, par des auteurs différents, donne l’illusion de

plusieurs affirmations; un même fait relaté dans dix documents

différents paraît aussitôt établi par dix observations concordantes. Il

faut se défier de cette impression. Une concordance n’est concluante

qu’autant que les affirmations concordantes expriment des _observations_

indépendantes l’une de l’autre. Avant de tirer aucune conclusion d’une

concordance on doit examiner si elle est une concordance entre des

observations _indépendantes_; ce qui comporte deux opérations.

1º On commence par chercher si les affirmations sont indépendantes, ou

ne sont que des reproductions d’une même observation unique. Ce travail

est en partie l’œuvre de la critique externe des sources[178]; mais la

critique des sources n’étudie que les rapports entre les documents

écrits, elle s’arrête après avoir établi quels passages un auteur a

empruntés à d’autres auteurs. Les passages empruntés sont à écarter sans

discussion. Mais il reste à faire le même travail sur les affirmations

qui n’ont pas pris de forme écrite. On doit comparer les affirmations

sur le même fait pour chercher si elles proviennent d’observateurs

différents ou du moins d’observations différentes.

[178] Cf. ci-dessus, p. 73.

Le principe est analogue à celui de la critique de sources. Les détails

d’un fait social sont si multiples et il y a tant de façons différentes

de voir le même fait que deux observateurs indépendants n’ont aucune

chance de se rencontrer sur tous les points; quand deux affirmations

présentent les mêmes détails dans le même ordre c’est qu’elles dérivent

d’une observation commune; les observations différentes divergent

toujours sur quelques points. Souvent on peut tirer parti d’un principe

_a priori_: si le fait était de nature à n’avoir pu être observé ou

rapporté que par un seul observateur, c’est que toutes les sources

dérivent de cette observation unique. Ces principes[179] permettent de

reconnaître beaucoup de cas d’observations différentes et plus encore de

cas d’observations reproduites.

[179] Il n’est guère possible d’étudier ici les difficultés spéciales

d’application: quand l’auteur, cherchant à dissimuler son emprunt, a

introduit des différences pour dérouter le public; quand l’auteur a

combiné des détails provenant de deux observations.

Il reste des cas douteux en grand nombre. La tendance naturelle est de

les compter comme indépendants. C’est l’inverse qui serait

scientifiquement correct: tant que l’indépendance des affirmations n’est

pas prouvée, on n’a pas le droit d’admettre que leur concordance soit

concluante.

C’est seulement après avoir établi le rapport entre les affirmations

qu’on peut compter les affirmations vraiment différentes et examiner si

elles concordent. Ici encore il faut se défier du premier mouvement: la

concordance vraiment concluante n’est pas, comme on l’imaginerait

naturellement, une ressemblance complète entre deux récits, c’est un

croisement entre deux récits différents qui ne se ressemblent qu’en

quelques points. La tendance naturelle est de regarder la concordance

comme une confirmation d’autant plus probante qu’elle est plus complète;

il faut au contraire adopter la règle paradoxale que la concordance

prouve davantage quand elle est limitée à un petit nombre de points. Ce

sont les points de concordance de ces affirmations divergentes qui

constituent les faits historiques scientifiquement établis.

2º Avant de conclure il reste à s’assurer si les observations

_différentes_ du même fait sont pleinement _indépendantes_; car elles

peuvent avoir agi l’une sur l’autre au point que la première ait

déterminé les suivantes, et alors leur concordance ne serait plus

concluante. Il faut prendre garde aux cas suivants:

_1er cas._ Les observations différentes ont été faites par le même

auteur, qui les a consignées, soit dans un même document, soit dans des

documents différents; il faut alors des raisons spéciales pour admettre

que l’auteur a vraiment refait les observations et ne s’est pas borné à

répéter une observation unique.

_2e cas._ Il y a eu plusieurs observateurs, mais ils ont chargé l’un

d’eux de rédiger un document unique: c’est le cas des procès-verbaux

d’assemblées; il faut s’assurer si le document représente seulement

l’affirmation du rédacteur ou si les autres observateurs ont contrôlé sa

rédaction.

_3e cas._ Plusieurs observateurs ont rédigé leur observation dans des

documents différents, mais dans des conditions semblables; il faut

appliquer le questionnaire critique pour chercher si tous n’ont pas subi

les mêmes causes de mensonge ou d’erreur (même intérêt, ou même vanité,

ou mêmes préjugés, etc.).

Il n’y a de sûrement indépendantes que les observations contenues dans

des documents différents, issus d’auteurs différents, appartenant à des

groupes différents, opérant dans des conditions différentes. C’est dire

que les cas de concordance pleinement concluante sont rares, sauf dans

les périodes modernes.

La possibilité de prouver un fait historique dépend du nombre de

documents indépendants conservés sur ce fait, et il dépend du hasard que

les documents se soient conservés; ainsi s’explique la part du hasard

dans la constitution de l’histoire.

Les faits qu’il est possible d’établir sont surtout des faits étendus et

durables (appelés parfois faits _généraux_), usages, doctrines,

institutions, grands événements; ils ont été plus faciles à observer et

sont plus faciles à prouver. Pourtant la méthode historique n’est pas

par elle-même impuissante à établir des faits courts et limités (ce

qu’on appelle faits _particuliers_), une parole, un acte d’un moment. Il

suffit que plusieurs personnages aient assisté au fait, l’aient noté et

que leurs écrits nous soient parvenus. On sait la phrase que Luther a

prononcée à la Diète de Worms; on sait qu’il n’a pas dit ce que lui

attribue la tradition. Ce concours de conditions favorables devient de

plus en plus fréquent avec l’organisation des journaux, des sténographes

et des dépôts de documents.

Pour l’antiquité et le moyen âge la connaissance historique est

restreinte aux faits généraux par la pénurie de documents. Dans la

période contemporaine elle peut s’étendre de plus en plus aux faits

particuliers.--Le public s’imagine le contraire; il se défie des faits

contemporains sur lesquels il voit circuler des récits contradictoires

et croit sans hésiter aux faits anciens qu’il ne voit pas contredire. Sa

confiance est au maximum pour l’histoire qu’on n’a pas les moyens de

savoir, son scepticisme croît à mesure que les moyens de savoir

augmentent.

VI. La _concordance entre les documents_ conduit à des conclusions qui

ne sont pas toutes définitives. Il reste à étudier l’_accord_ entre les

faits pour compléter ou rectifier les conclusions.

Plusieurs faits qui, pris isolément, ne sont qu’imparfaitement prouvés

peuvent se confirmer les uns les autres de façon à donner une certitude

d’ensemble. Les faits que les documents présentent isolés ont été

parfois assez rapprochés dans la réalité pour que l’un fût lié à

l’autre. De ce genre sont les actes successifs d’un même homme ou d’un

même groupe, les habitudes d’un même groupe à des époques rapprochées ou

de groupes semblables à la même époque. Chacun de ces faits peut, il est

vrai, se produire sans l’autre; la certitude que l’un s’est produit ne

permettrait pas d’affirmer l’autre. Et cependant l’accord de plusieurs

de ces faits, chacun imparfaitement prouvé, donne une espèce de

certitude; ils ne se prouvent pas les uns les autres au sens strict,

mais ils se _confirment_[180]. Le doute qui pesait sur chacun d’eux se

dissipe; on arrive à l’espèce de certitude produite par l’enchaînement

des faits. Ainsi, par le rapprochement de conclusions encore douteuses,

s’établit un ensemble moralement certain.--Dans un itinéraire de

souverain, les jours et les lieux de passage se confirment quand ils

s’accordent de façon à former un tout cohérent.--Une institution ou un

usage d’un peuple s’établit par l’accord de renseignements, chacun

probable seulement, qui portent sur des lieux ou des moments différents.

[180] Nous n’indiquons ici que le principe de la méthode de

confirmation; les applications exigeraient une très longue étude.

Cette méthode est d’une application difficile. L’accord est une notion

beaucoup plus vague que la concordance. On ne peut pas préciser en

général quels faits sont liés entre eux assez pour former un ensemble

dont l’accord soit concluant, ni déterminer d’avance la durée et

l’étendue de ce qui constitue un ensemble. Des faits pris à un

demi-siècle et à cent lieues de distance pourront se confirmer de façon

à établir l’usage d’un peuple (par exemple chez les Germains); ils ne

prouveraient rien pris dans une société hétérogène et à évolution rapide

(par exemple la société française en 1750 et en 1800, en Alsace et en

Provence). Il faut ici étudier les rapports entre les faits. C’est déjà

le commencement de la construction historique; ainsi se fait le passage

des opérations analytiques aux opérations synthétiques.

VII. Mais il reste à étudier le cas du _désaccord_ entre les faits

établis par les documents et d’autres faits établis par d’autres

procédés. Il arrive qu’un fait obtenu par conclusion historique soit en

contradiction avec un ensemble de faits historiquement connus, ou avec

l’ensemble de nos connaissances sur l’humanité fondées sur l’observation

directe, ou avec une loi scientifique établie par la méthode régulière

d’une science constituée. Dans les deux premiers cas, le fait n’est en

collision qu’avec l’histoire ou la psychologie et la sociologie, toutes

sciences mal constituées, il est appelé seulement _invraisemblable_;

s’il est en conflit avec une _science_, il devient un _miracle_.--Que

doit-on faire d’un fait invraisemblable ou miraculeux? Faut-il

l’admettre après examen des documents, ou le rejeter comme impossible

par la question préalable?

L’_invraisemblance_ n’est pas une notion scientifique; elle varie avec

les individus: ce que chacun trouve invraisemblable, c’est ce qu’il

n’est pas habitué à voir; pour un paysan le téléphone est beaucoup plus

invraisemblable qu’un revenant; un roi de Siam a refusé de croire à

l’existence de la glace. Il faut donc préciser _à qui_ le fait paraît

invraisemblable.--Est ce à la masse sans culture scientifique? Pour elle

la science est plus invraisemblable que le miracle, la physiologie que

le spiritisme; sa notion d’invraisemblance est sans valeur.--Est-ce à

l’homme cultivé scientifiquement? Il s’agit alors de l’invraisemblance

pour un esprit scientifique, et il serait plus précis de dire que le

fait est contraire aux données de la science, qu’il y a désaccord entre

les observations directes des savants et les renseignements indirects

des documents.

Comment doit se trancher ce conflit? La question n’a pas grand intérêt

pratique; presque tous les documents qui rapportent des faits miraculeux

sont déjà suspects par ailleurs, et seraient écartés par une critique

correcte. Mais la question du miracle a soulevé de telles passions qu’il

peut être bon d’indiquer comment elle se pose pour les historiens[181].

[181] Le P. de Smedt a consacré à cette question une partie de ses

_Principes de la critique historique_ (Paris, 1887, in-12).

Introduction aux études historiques · 第 2 / 6 章