1º On se demandera quelles sont les lacunes laissées par les documents.

Il est facile, en suivant le questionnaire général de groupement, de

constater sur quelles espèces de faits nous ne sommes pas renseignés.

Pour les évolutions nous apercevons quels anneaux manquent à la chaîne

des changements successifs; pour les événements quels épisodes, quels

groupes d’acteurs, quels motifs nous restent inconnus; quels faits nous

voyons apparaître sans en savoir le commencement ou disparaître sans en

connaître la fin. Nous devons dresser, au moins mentalement, le tableau

de nos ignorances pour nous rappeler la distance entre notre

connaissance réelle et une connaissance complète.

2º La valeur de notre connaissance dépend de la valeur de nos documents.

La critique nous l’a montrée en détail pour chaque cas, il faut la

résumer en quelques traits pour un ensemble de faits. Notre connaissance

provient-elle d’observation directe, de tradition écrite, ou de

tradition orale? Possédons-nous plusieurs traditions diversement

colorées ou une seule? Possédons-nous des documents d’espèce diverse ou

d’une seule espèce? Les renseignements sont-ils vagues ou précis,

détaillés ou sommaires, littéraires ou positifs, officiels ou

confidentiels?

La tendance naturelle est de négliger dans la construction les résultats

de la critique, d’oublier ce qu’il y a d’incomplet ou de douteux dans

notre connaissance. Un désir puissant d’accroître le plus possible la

masse de nos renseignements et de nos conclusions nous pousse à nous

délivrer de toutes les restrictions négatives. Le risque est donc grand

de nous former avec des renseignements fragmentaires et suspects une

impression d’ensemble comme si nous possédions un tableau complet.--On

oublie facilement l’existence des faits que les documents ne décrivent

pas (les faits économiques, les esclaves dans l’antiquité); on s’exagère

la place tenue par les faits connus (l’art grec, les inscriptions

romaines, les couvents du moyen âge). Instinctivement, on apprécie

l’importance des faits à la quantité des documents qui en parlent.--On

oublie la nature particulière des documents, et, lorsqu’ils sont tous de

même provenance, on oublie qu’ils ont fait subir aux faits la même

déformation et que leur communauté d’origine rend le contrôle

impossible; on conserve docilement la couleur de la tradition (romaine,

orthodoxe, aristocratique).

Pour échapper à ces tendances naturelles il suffit de s’imposer la règle

de passer en revue l’ensemble des faits et l’ensemble de la tradition

avant tout essai de conclusion générale.

VII. Les formules descriptives donnent le caractère particulier de

chacun des petits groupes de faits. Pour obtenir une conclusion

d’ensemble il faut réunir tous ces résultats de détail en une formule

d’ensemble. On doit rapprocher non des détails isolés ou des caractères

secondaires[213], mais des groupes de faits qui se ressemblent par un

ensemble de caractères.

[213] La comparaison entre deux faits de détail appartenant à des

ensembles très différents (Abd-el-Kader à Jugurtha, Napoléon à

Sforza) est un procédé d’exposition frappant, mais non un moyen

d’arriver à une conclusion scientifique.

On forme ainsi un ensemble (d’institutions, de groupes humains,

d’événements). On en détermine--suivant la méthode indiquée plus

haut--les caractères propres, l’étendue, la durée, la quantité ou

l’importance.

En formant des groupes de plus en plus généraux, on laisse, à chaque

degré nouveau de généralité, tomber les caractères différents pour ne

retenir que les caractères communs. On doit s’arrêter au point où il ne

resterait plus de commun que des caractères universels de

l’humanité.--Le résultat est de condenser en une formule le caractère

général d’un ordre de faits, une langue, une religion, un art, une

organisation économique, une société, un gouvernement, un événement

complexe (comme l’Invasion ou la Réforme).

Tant que ces formules d’ensemble demeurent isolées, la conclusion ne

paraît pas complète. Et comme on ne peut plus les rapprocher davantage

pour les fondre, on sent le besoin de les comparer pour essayer de les

classer.--La classification peut être tentée par deux procédés.

1º On peut comparer les catégories semblables de faits spéciaux, les

langues, les religions, les arts, les gouvernements, en les prenant dans

toute l’humanité, les comparant entre eux et classant ensemble ceux qui

se ressemblent le plus. On obtient des familles de langues, de

religions, de gouvernements qu’on peut essayer de classer ensuite entre

elles. C’est une classification abstraite, qui isole une espèce de faits

de toutes les autres, renonçant ainsi à atteindre les causes. Elle a

l’avantage d’être rapidement faite et d’aboutir à un vocabulaire

technique qui peut être commode pour désigner les faits.

2º On peut comparer des groupes réels d’individus réels, prendre les

sociétés données historiquement et les classer d’après leurs

ressemblances. C’est une classification concrète analogue à celles de la

zoologie où on classe non des fonctions, mais des animaux complets. Il

est vrai que les groupes sont moins nets qu’en zoologie; aussi n’est-on

pas d’accord sur les caractères d’après lesquels doit s’établir la

ressemblance. Sera-ce l’organisation économique ou politique, ou l’état

intellectuel? Aucun principe ne s’est encore imposé.

L’histoire n’est pas encore parvenue à une classification scientifique

d’ensemble. Peut-être les groupes humains ne sont-ils pas assez

homogènes pour fournir un fondement solide de comparaison, et pas assez

tranchés pour fournir des unités comparables.

VIII. L’étude des rapports entre les faits simultanés consiste à

chercher les liens entre tous les faits d’espèces différentes qui se

produisent dans une même société. On sent confusément que les

différentes habitudes séparées par abstraction et classées en catégories

distinctes (art, religion, institutions politiques), ne sont pas isolées

dans la réalité, qu’elles ont des caractères communs et qu’elles sont

liées assez pour qu’un changement de l’une amène un changement dans

l’autre. C’est l’idée fondamentale de l’_Esprit des lois_ de

Montesquieu. Ce lien, appelé parfois _consensus_, l’école allemande

(Savigny, Niebuhr) l’a appelé _Zusammenhang_. De cette conception est

née la théorie du _Volksgeist_ (esprit du peuple), dont une contrefaçon

a pénétré depuis quelques années en France sous le nom d’«âme

nationale». Elle est aussi au fond de la théorie de l’âme sociale

exposée par Lamprecht.

En écartant ces conceptions mystiques il reste un fait très confus, mais

incontestable, c’est la «solidarité» entre les différentes habitudes

d’un même peuple. Pour l’étudier avec précision, il faudrait l’analyser,

et un lien ne s’analyse pas. Il est donc naturel que cette partie des

sciences sociales soit restée le refuge du mystère et de l’obscurité.

En comparant les différentes sociétés de façon à établir par quelles

branches se ressemblent ou différent celles qui se ressemblent ou

diffèrent par une branche donnée (religion ou gouvernement), on

obtiendrait peut-être des constatations empiriques intéressantes. Mais,

pour _expliquer_ le _consensus_, il faut remonter jusqu’aux faits qui le

produisent, jusqu’aux causes communes des différentes habitudes. On se

trouve ainsi acculé à la nécessité d’aborder la recherche des causes et

on entre dans l’histoire dite _philosophique_, parce qu’elle cherche ce

qu’on appelait autrefois la _philosophie_ des faits, c’est-à-dire leurs

rapports permanents.

IX. Le besoin de s’élever au-dessus de la simple constatation des faits,

pour les _expliquer_ par leurs _causes_, ce besoin constitutif de toutes

les sciences, a fini par se faire sentir même dans l’étude de

l’histoire. De là sont nés les systèmes de philosophie de l’histoire et

les essais en vue de déterminer des lois ou des causes historiques. Nous

devons renoncer à faire ici un examen critique de ces tentatives, si

nombreuses au XIXe siècle; nous essaierons du moins d’indiquer par

quelles voies on a abordé le problème et ce qui a empêché d’atteindre

une solution scientifique.

Le procédé le plus naturel d’explication consiste à admettre qu’une

cause transcendante, la Providence, dirige tous les faits de l’histoire

vers un but connu de Dieu[214]. Cette explication ne peut être que le

couronnement métaphysique d’une construction scientifique, car le propre

de la science est de n’étudier que les causes déterminantes.

L’historien, pas plus que le chimiste ou le naturaliste, n’a à

rechercher la cause première ou les causes finales. En fait on ne

s’arrête plus guère aujourd’hui à discuter, sous sa forme théologique,

la théorie de la Providence dans l’histoire.

[214] C’est encore le système de plusieurs auteurs contemporains, le

juriste belge Laurent dans ses _Études sur l’histoire de

l’humanité_, l’Allemand Rocholl, et même Flint, l’historien anglais

de la philosophie de l’histoire.

Mais la tendance à expliquer les faits historiques par des causes

transcendantes persiste dans des théories plus modernes où la

métaphysique se déguise sous des formes scientifiques. Les historiens au

XIXe siècle ont subi si fortement l’action de l’éducation philosophique

que la plupart introduisent, parfois même à leur insu, des formules

métaphysiques dans la construction de l’histoire. Il suffira d’énumérer

ces systèmes et d’en montrer le caractère métaphysique pour que les

historiens réfléchis soient avertis de s’en défier.

La théorie du caractère rationnel de l’histoire repose sur l’idée que

tout fait historique réel est en même temps «rationnel», c’est-à-dire

conforme à un plan d’ensemble intelligible; d’ordinaire on admet comme

sous-entendu que tout fait social a sa raison d’être dans le

développement de la société, c’est-à-dire qu’il finit par tourner à

l’avantage de la société; ce qui conduit à chercher pour cause à toute

institution le besoin social auquel elle a dû répondre à l’origine[215].

C’est l’idée fondamentale de l’Hegelianisme, sinon chez Hegel, du moins

chez ses disciples historiens (Ranke, Mommsen, Droysen, en France

Cousin, Taine et Michelet). C’est sous un déguisement laïque la vieille

théorie théologique des causes finales qui suppose une Providence

occupée à diriger l’humanité au mieux de ses intérêts. Et c’est un _a

priori_ consolant, mais non scientifique; car l’observation des faits

historiques ne montre pas que les choses se soient toujours passées de

la façon la plus avantageuse aux hommes ou la plus rationnelle, ni que

les institutions aient eu d’autre cause que les intérêts de ceux qui les

établissaient; elle donnerait plutôt l’impression inverse.

[215] C’est ainsi que Taine, dans _Les origines de la France

contemporaine_ explique la formation des privilèges de l’ancien

régime par les services qu’auraient jadis rendus les privilégiés.

De la même source métaphysique sort aussi la théorie hégélienne des

_idées_ qui se réalisent successivement dans l’histoire par

l’intermédiaire des peuples successifs. Popularisée en France par Cousin

et Michelet, cette théorie a fini son temps, même en Allemagne; mais

elle s’est prolongée, surtout en Allemagne, sous la forme de la mission

historique (_Beruf)_ attribuée à des peuples ou à des personnages. Il

suffira ici de constater que les métaphores même d’«idée» et de

«mission» impliquent une cause transcendante anthropomorphique.

De la même conception optimiste d’une direction rationnelle du monde

découle la théorie du _progrès_ continu et nécessaire de l’humanité.

Bien qu’adoptée par les positivistes, elle n’est qu’une hypothèse

métaphysique. Au sens vulgaire, le «progrès» n’est qu’une expression

subjective pour désigner les changements qui vont dans le sens de nos

préférences. Mais--même en prenant le mot au sens objectif que Spencer

lui a donné (un accroissement de variété et de coordination des

phénomènes sociaux)--l’étude des faits historiques ne montre pas _un_

progrès universel et continu de l’humanité, elle montre _des_ progrès

partiels et intermittents, et elle ne fournit aucune raison de les

attribuer à une cause permanente inhérente à l’ensemble de l’humanité

plutôt qu’à une série d’accidents locaux[216].

[216] On trouvera une bonne critique de la théorie du progrès dans

l’ouvrage cité de P. Lacombe.

Des tentatives d’explication de forme plus scientifique sont nées dans

les histoires spéciales (des langues, des religions, du droit). En

étudiant séparément la succession des faits d’une seule espèce, les

spécialistes ont été amenés à constater le retour régulier des mêmes

successions de faits, ils l’ont exprimée en formules qu’on a appelées

quelquefois des lois (par exemple la loi de l’accent tonique); ce ne

sont jamais que des lois empiriques, elles indiquent seulement les

successions de faits sans les expliquer, puisqu’elles n’en découvrent

pas la cause déterminante. Mais, par une métaphore naturelle, les

spécialistes, frappés de la régularité de ces successions, ont regardé

l’évolution des usages (d’un mot, d’un rite, d’un dogme, d’une règle de

droit) comme un développement organique analogue à la croissance d’une

plante; on a parlé de la «vie des mots», de la «mort des dogmes», de la

«croissance des mythes». Puis, oubliant que toutes ces choses sont de

pures abstractions, on a admis--sans le dire explicitement--une force

inhérente au mot, au rite, à la règle, qui produirait son évolution.

C’est la théorie du développement (_Entwickelung_) des usages et des

institutions; lancée en Allemagne par l’école «historique», elle a

dominé toutes les histoires spéciales. L’histoire des langues seule

achève de s’en dégager[217].--De même qu’on assimilait les usages à des

êtres doués d’une vie propre, on personnifiait la succession des

individus qui composent les corps de la société (royauté, église, sénat,

parlement), en lui prêtant une volonté continue qu’on traitait comme une

cause agissante.--Un monde d’êtres imaginaires s’est créé ainsi derrière

les faits historiques et a remplacé la Providence dans l’explication des

faits. Pour se défendre contre cette mythologie décevante, une règle

suffira: Ne chercher les causes d’un fait historique qu’après s’être

représenté ce fait d’une façon concrète sous la forme d’individus qui

agissent ou qui pensent. Si l’on tient à user des substantifs abstraits,

on devra éviter toute métaphore qui leur ferait jouer le rôle d’êtres

vivants.

[217] Voir les déclarations très nettes d’un des principaux

représentants de la science du langage en France, V. Henry,

_Antinomies linguistiques_, Paris, 1896, in-8.

En comparant les évolutions des différentes espèces de faits dans une

même société, l’école «historique» avait été amenée à constater la

solidarité (_Zusammenhang_)[218]. Mais, avant d’en avoir cherché les

causes par analyse, on supposa une cause générale permanente qui devait

résider dans la société elle-même. Et, comme on s’était habitué à

personnifier la société, on lui attribua un tempérament spécial, le

génie propre de la nation ou de la race, qui se manifestait dans les

différentes activités sociales et expliquait leur solidarité[219]. Ce

n’était qu’une hypothèse suggérée par le monde animal où chaque espèce a

des caractères permanents. Elle eût été insuffisante, car, pour

expliquer comment une même société a changé de caractère d’une époque à

l’autre (les Grecs entre le VIIe et le IVe siècle, les Anglais entre le

XVe et le XIXe), il eût fallu faire intervenir l’action des causes

extérieures. Et elle est caduque, puisque toutes les sociétés

historiques sont des groupes d’hommes sans unité anthropologique et sans

caractères communs héréditaires.

[218] Voir plus haut, p. 246.

[219] Lamprecht, dans l’article cité p. 213, après avoir rapproché les

évolutions artistique, religieuse, économique de l’Allemagne au

moyen âge et constaté qu’on peut les diviser toutes en périodes de

même durée, explique les transformations simultanées des différents

usages et institutions d’une même société par les transformations de

«l’âme sociale» collective. Ce n’est qu’une autre forme de la même

hypothèse.

A côté de ces explications métaphysiques ou métaphoriques, se sont

produites des tentatives pour appliquer à la recherche des causes en

histoire le procédé classique des sciences naturelles: comparer des

séries parallèles de faits successifs pour voir ceux qui se retrouvent

toujours ensemble. La «méthode comparative» a été essayée sous plusieurs

formes.--On a pris pour objet d’étude un détail de la vie sociale (un

usage, une institution, une croyance, une règle), défini abstraitement;

on en a comparé les évolutions dans différentes sociétés, de façon à

déterminer l’évolution commune qu’on devrait rapporter à une même cause

générale. Ainsi se sont fondés la linguistique, la mythologie, le droit

comparés.--On a proposé (en Angleterre) de préciser la comparaison en

appliquant la méthode «statistique»; il s’agirait de comparer

systématiquement toutes les sociétés connues et de dresser la

statistique de tous les cas où deux usages se rencontrent ensemble.

C’est le principe des tables de concordance de Bacon; il est à craindre

qu’il ne donne pas plus de résultats.--Le vice de tous ces procédés est

d’opérer sur des notions abstraites, en partie arbitraires, parfois même

sur des rapprochements de mots, sans connaître l’ensemble des conditions

où se sont produits les faits.

On pourrait imaginer une méthode plus concrète qui, au lieu de

fragments, comparerait des ensembles, c’est-à-dire des sociétés tout

entières, soit la même société à deux moments de son évolution

(l’Angleterre au XVIe et au XIXe siècle), soit des évolutions d’ensemble

de plusieurs sociétés, contemporaines l’une de l’autre (Angleterre et

France) ou d’époques différentes (Rome et l’Angleterre). Elle pourrait

servir négativement, pour s’assurer qu’un fait n’est pas l’effet

nécessaire d’un autre, puisqu’on ne les trouve pas toujours liés (par

exemple l’émancipation des femmes et le christianisme). Mais on ne peut

guère en attendre de résultats positifs, car la concomitance de deux

faits dans plusieurs séries n’indique pas s’ils sont cause l’un de

l’autre ou seulement effets d’une même cause.

La recherche méthodique des causes d’un fait exige une analyse des

conditions où se produit le fait, de façon à isoler la condition

nécessaire qui est la cause; elle suppose donc la connaissance complète

de ces conditions. C’est précisément ce qui manque en histoire. Il faut

donc renoncer à atteindre les causes par une méthode directe, comme dans

les autres sciences.

En fait cependant, les historiens usent souvent de la notion de cause,

indispensable, on l’a montré plus haut, pour formuler les événements et

construire les périodes. C’est qu’ils connaissent les causes soit par

les auteurs de documents qui ont observé les faits, soit par analogie

avec les causes actuelles que chacun de nous a observées. Toute

l’histoire des événements est un enchaînement évident et incontesté

d’accidents, dont chacun est cause déterminante d’un autre. Le coup de

lance de Montgomery est cause de la mort de Henri II, et cette mort est

cause de l’avènement des Guises au pouvoir, qui est cause du soulèvement

du parti protestant.

L’observation des causes par les auteurs de documents reste limitée à

l’enchaînement des faits accidentels observés par eux;--ce sont à vrai

dire les causes les plus sûrement connues. Aussi l’histoire, au rebours

des autres sciences, atteint-elle mieux les causes des accidents

particuliers que celles des transformations générales, car elle trouve

le travail déjà fait dans les documents.

Pour rechercher les causes des faits généraux, la construction

historique est réduite à l’analogie entre le passé et le présent. Si

elle a chance de trouver les causes qui expliquent l’évolution des

sociétés passés, ce sera par l’observation directe des transformations

des sociétés actuelles.

Cette étude n’est pas constituée encore, on ne peut ici qu’en indiquer

les principes.

1º Pour atteindre les causes de la solidarité entre les habitudes

différentes d’une même société, il faut dépasser la forme abstraite et

conventionnelle que les faits prennent dans la langue des documents

(dogme, règle, rite, institution), et remonter jusqu’aux centres réels

concrets, qui sont toujours des hommes pensants ou agissants. Là

seulement sont réunies les diverses espèces d’activité que la langue

sépare par abstraction. Leur solidarité doit donc être cherchée dans

quelque trait dominant de la nature ou de la condition de ces hommes qui

s’impose à toutes les manifestations différentes de leur activité.--On

devra s’attendre à ce que la solidarité ne soit pas également étroite

entre toutes les espèces d’activité: elle sera plus forte dans celles où

chaque individu dépend étroitement des actes de la masse (vie

économique, sociale, politique), plus faible dans les activités

intellectuelles (arts, sciences) où l’initiative des individus s’exerce

plus librement[220].--Les documents mentionnent la plupart des habitudes

(croyances, coutumes, institutions) en bloc sans distinguer les

individus; et pourtant, dans une même société, les habitudes diffèrent

beaucoup d’un homme à l’autre. Il faudra distinguer ces différences,

sous peine d’expliquer les actes des artistes et des savants par les

croyances et les habitudes de leur prince ou de leurs fournisseurs.

[220] Les historiens de la littérature qui, du premier coup, ont

cherché le lien entre les arts et le reste de la vie sociale ont

ainsi posé la première la question la plus difficile.

2º Pour atteindre les causes de l’évolution, il faudra remonter aux

seuls êtres qui puissent évoluer, les hommes. Toute évolution a pour

cause un changement dans les conditions matérielles ou les habitudes de

certains hommes. L’observation nous montre deux sortes de

changement.--Ou les hommes restent les mêmes, mais changent leur façon

d’agir ou de penser, soit volontairement par imitation, soit par

contrainte.--Ou les hommes qui pratiquaient l’ancien usage sont disparus

et ont été remplacés par d’autres hommes qui ne le pratiquent plus, soit

des étrangers, soit les descendants des hommes anciens, mais élevés

autrement. Ce renouvellement des générations paraît être, de nos jours,

la cause la plus active de l’évolution. On est enclin à penser qu’il l’a

été dans le passé: l’évolution a été d’autant plus lente que les gens de

la génération suivante ont été plus exclusivement formés par l’imitation

de leurs devanciers.

Il resterait une dernière question. N’y a-t-il jamais que des hommes

semblables qui diffèrent seulement par leurs _conditions_ de vie

(éducation, ressources, gouvernement), et l’évolution n’est-elle

produite que par des changements dans ces _conditions_?--Ou bien y

a-t-il des groupes d’hommes _héréditairement différents_ qui naissent

avec des tendances à des activités différentes et des aptitudes à

évoluer différemment, de sorte que l’évolution serait produite, en

partie du moins, par des accroissements, des diminutions ou des

déplacements de ces groupes?--Pour les cas extrêmes, les races blanche,

jaune, noire, la différence d’aptitude entre les races paraît évidente;

aucun peuple noir ne s’est civilisé. Il est donc probable que des

différences héréditaires moindres ont dû contribuer à déterminer les

événements. L’évolution historique serait en partie produite par des

causes physiologiques et anthropologiques. Mais l’histoire ne fournit

aucun procédé sûr pour déterminer l’action de ces différences

héréditaires entre les hommes, elle n’atteint que les conditions de leur

existence. La dernière question de l’histoire reste insoluble par les

procédés historiques.

CHAPITRE V

EXPOSITION

Il nous reste à étudier une question dont l’intérêt pratique est

évident. Sous quelles formes les œuvres historiques se présentent-elles?

Ces formes sont, en fait, très nombreuses: or il en est de surannées;

toutes ne sont pas légitimes; les meilleures ont des inconvénients. On

doit donc se demander, non seulement sous quelles formes les œuvres

historiques se présentent, mais quels sont, parmi ceux qui existent, les

types d’exposition vraiment rationnels.

Par «œuvres historiques» nous entendons ici toutes celles qui sont

destinées à exposer les résultats d’un travail de construction

historique, quelles qu’en soient, d’ailleurs, l’étendue et la portée.

Les travaux critiques sur les documents, simplement préparatoires de la

construction historique, dont il a été traité au livre II, sont,

naturellement, exclus.

Les historiens peuvent différer et ont différé jusqu’à présent sur

plusieurs points essentiels. Ils n’ont pas toujours conçu, ils ne

conçoivent pas tous de la même manière le but de l’œuvre historique, ni,

par suite, la nature des faits qu’ils choisissent, la façon de diviser

le sujet, c’est-à-dire d’ordonner les faits, la façon de les présenter,

la façon de les prouver.--Ce serait ici le lieu de marquer comment «la

manière d’écrire l’histoire» a évolué depuis les origines. Mais comme

l’histoire de la manière d’écrire l’histoire n’a pas encore été bien

faite[221], nous nous bornerons ici à des indications très générales

pour la période antérieure à la seconde moitié du XIXe siècle, à celles

qui sont strictement nécessaires pour l’intelligence de l’état de choses

contemporain.

[221] Pour les époques anciennes, consulter les bonnes histoires de la

littérature grecque, romaine et du moyen âge, qui contiennent des

chapitres consacrés aux «historiens». Pour la période moderne,

consulter l’Introduction de M. G. Monod au t. I de la _Revue

historique_; l’ouvrage de F. X. v. Wegele, _Geschichte der deutschen

Historiographie_ (1885), est restreint à l’Allemagne et médiocre;

des «Notes sur l’histoire en France au XIXe siècle» ont été publiées

par C. Jullian comme Introduction à ses _Extraits des historiens

français du XIXe siècle_ (Paris, 1897, in-12). L’histoire de

l’historiographie moderne reste à faire. Voir l’essai partiel de E.

Bernheim, _o. c._, p. 13 et suiv.

I. L’histoire a été conçue d’abord comme la narration des événements

mémorables. Garder le souvenir et propager la connaissance des faits

glorieux ou importants pour un homme, ou une famille, ou un peuple,

tel était le but de l’histoire au temps de Thucydide et de

Tite-Live.--Parallèlement, l’histoire fut considérée de bonne heure

comme un recueil de précédents, et la connaissance de l’histoire comme

une préparation pratique à la vie, surtout à la vie politique (militaire

et civile). Polybe et Plutarque ont écrit pour instruire; ils ont eu la

prétention de donner des recettes pour agir.--La matière de l’histoire

dans l’antiquité classique, c’étaient donc surtout les accidents

politiques, faits de guerre et révolutions. Le cadre ordinaire de

l’exposition historique (où les faits étaient ordonnés d’habitude

suivant l’ordre chronologique), c’était la vie d’un personnage,

l’ensemble ou une période de la vie d’un peuple; il n’y eut dans

l’antiquité que quelques essais d’histoire générale. Comme l’historien

se proposait de plaire ou d’instruire, ou de plaire et d’instruire à la

fois, l’histoire était un genre littéraire: on n’était pas très

scrupuleux au sujet des preuves; ceux qui travaillaient d’après des

documents écrits ne prenaient pas soin d’en distinguer le texte du texte

de leur cru; ils reproduisaient les récits de leurs devanciers en les

ornant de détails, et quelquefois (sous prétexte de préciser) de

chiffres, de discours, de réflexions et d’élégances. On saisit leur

procédé sur le vif toutes les fois qu’il est possible de comparer les

historiens grecs et romains, Éphore et Tite-Live, par exemple, à leurs

sources.

Les écrivains de la Renaissance ont directement imité les anciens. Pour

eux aussi l’histoire a été un art littéraire à tendances apologétiques

ou à prétentions didactiques, trop souvent, en Italie, un moyen de

gagner la faveur des princes et un thème à déclamations. Cela dura fort

longtemps. En plein XVIIe siècle, Mézeray est encore un historien à la

mode de l’antiquité classique.

Cependant, dans la littérature historique de la Renaissance, deux

nouveautés méritent d’attirer l’attention, où s’accuse sans contredit

l’influence médiévale.--D’une part, on voit persister la faveur d’un

cadre, inusité dans l’antiquité, créé par les historiens catholiques des

bas siècles (Eusèbe, Orose), très goûté au moyen âge, celui qui, au lieu

d’embrasser seulement l’histoire d’un homme, ou d’une famille, ou d’un

peuple, embrasse l’histoire universelle.--D’autre part, un artifice

matériel d’exposition, né d’une pratique en vigueur dans les écoles du

moyen âge (les gloses), s’introduit, dont les conséquences ont été de

première importance. On prit alors l’habitude de joindre au texte, dans

les livres d’histoire imprimés, des notes[222]. Les notes ont permis de

distinguer du récit historique les documents qui l’étayent, de renvoyer

aux sources, de dégager et d’éclaircir le texte. C’est dans les

collections de documents et dans les dissertations critiques que

l’artifice de l’annotation fut pratiqué d’abord; il a pénétré de là,

lentement, dans les ouvrages historiques.

[222] Il serait intéressant de déterminer quels sont les plus anciens

livres imprimés qui sont munis de notes à la manière moderne. Des

bibliophiles, que nous avons consultés, l’ignorent, leur attention

n’ayant jamais été éveillée sur ce point.

Une seconde période s’ouvre au XVIIe siècle. Les «philosophes» conçurent

alors l’histoire comme l’étude, non plus des événements pour eux-mêmes,

mais des habitudes des hommes. Ils furent amenés par là à s’intéresser,

non seulement aux faits d’ordre politique, mais à l’évolution des

sciences, des arts, de l’industrie, etc., et aux mœurs. Montesquieu et

Voltaire personnifièrent ces tendances. L’_Essai sur les mœurs_ est la

première esquisse, et, à quelques égards, le chef-d’œuvre de l’histoire

ainsi comprise. On continua de regarder le récit détaillé des événements

politiques et militaires comme le fond de l’histoire, mais on prit

l’habitude d’y joindre, le plus souvent sous la forme de complément ou

d’appendice, une esquisse des «progrès de l’esprit humain». L’expression

«histoire de la civilisation» apparaît avant la fin du XVIIIe

siècle.--En même temps les professeurs d’Université créaient en

Allemagne, surtout à Göttingen, pour les besoins de l’enseignement, la

forme nouvelle du «Manuel» d’histoire, recueil méthodique de faits,

soigneusement justifiés, sans prétentions littéraires ni autres. Des

collections de faits historiques, formées en vue de l’interprétation des

textes littéraires, ou par simple curiosité pour les choses anciennes,

il y en avait eu dès l’antiquité; mais les pots-pourris d’Athénée et

d’Aulu-Gelle, les compilations plus vastes et mieux ordonnées qui datent

du moyen âge et de la Renaissance, ne sont nullement comparables aux

«Manuels scientifiques» dont les professeurs allemands donnèrent alors

les modèles. D’ailleurs ces professeurs contribuèrent à débrouiller

l’idée générale, confuse, que les philosophes avaient de la

«civilisation», car ils s’appliquèrent à organiser, en autant de

branches d’études spéciales, l’histoire des langues, des littératures,

des arts, des religions, du droit, de la vie économique, etc.--Ainsi, le

terrain de l’histoire s’élargit beaucoup, et l’exposition scientifique,

c’est-à-dire objective et simple, commença à faire concurrence aux

formes à l’antique, oratoires ou sentencieuses, patriotiques ou

philosophiques.

Concurrence d’abord timide et obscure, car le début du XIXe siècle fut

marqué par une renaissance littéraire, qui rafraîchit la littérature

historique. Sous l’influence du mouvement romantique, les historiens

cherchèrent des procédés d’exposition plus vivants que ceux de leurs

prédécesseurs, propres à frapper, à «émouvoir» le public, à lui donner

une impression poétique des réalités disparues.--Les uns s’efforcèrent

de conserver la couleur des documents originaux, en les adaptant:

«Charmé des récits contemporains, dit Barante, j’ai tâché de composer

une narration suivie qui leur empruntât l’intérêt dont ils sont animés»;

cela mène directement à supprimer toute critique, et à reproduire ce qui

fait bien.--Les autres professèrent qu’il faut présenter les faits

passés avec l’émotion d’un spectateur. «Thierry, dit Michelet qui l’en

loue, en nous contant Klodowig, a le souffle intérieur, l’émotion de la

France envahie récemment...» Michelet a «posé le problème historique

comme la résurrection de la vie intégrale dans ses organismes intérieurs

et profonds».--Le choix du sujet, du plan, des preuves, du style est

dominé chez tous les historiens romantiques par la préoccupation de

l’effet, qui n’est pas assurément une préoccupation scientifique. C’est

une préoccupation littéraire. Quelques historiens romantiques ont glissé

sur cette pente jusqu’au «roman historique». On sait en quoi consiste ce

genre, qui, de l’abbé Barthélemy et de Chateaubriand à Mérimée et à

Ebers, a été si prospère, et que l’on essaie présentement, mais en vain,

de rajeunir. Le but est de «faire revivre des coins du passé» en des

tableaux dramatiques, artistement fabriqués avec des couleurs et des

détails «vrais». Le vice évident du procédé est que l’on ne donne pas au

lecteur le moyen de distinguer entre les parties empruntées à des

documents et les parties imaginées, sans compter que la plupart du temps

les documents utilisés ne sont pas tous exactement de la même

provenance, si bien que, la couleur de chaque pierre étant «vraie»,

celle de la mosaïque est fausse. La _Rome au siècle d’Auguste_ de

Dezobry, les _Récits mérovingiens_ d’Augustin Thierry, et d’autres

«tableaux» esquissés à la même époque ont été faits d’après le principe,

et offrent les inconvénients des romans historiques proprement

dits[223].

[223] Il va de soi que les procédés romantiques en vue d’obtenir des

effets de couleur locale et de «résurrection», souvent puérils entre

les mains des plus habiles écrivains, sont tout à fait intolérables

quand ils sont employés par d’autres. Voir un bon exemple (critique

d’un livre de M. Mourin par M. Monod) dans la _Revue critique_,

1874, II, p. 163 et suiv.

On peut dire en résumé que, jusque vers 1850, l’histoire est restée,

pour les historiens et pour le public, un genre littéraire. Une preuve

excellente en est que les historiens avaient alors l’habitude de

rééditer leurs ouvrages, à plusieurs années de distance, sans y rien

changer, et que le public tolérait cette pratique. Or toute œuvre

scientifique doit être sans cesse refondue, revisée, mise au courant.

Les savants proprement dits n’ont pas la prétention de donner à leurs

œuvres une forme _ne varietur_ ni d’être lus par la postérité; ils ne

prétendent pas à l’immortalité personnelle: il leur suffit que les

résultats de leurs recherches, rectifiés ou même transformés par des

recherches ultérieures, soient incorporés à l’ensemble des connaissances

qui constituent le patrimoine scientifique de l’humanité. Personne ne

lit Newton ou Lavoisier; il suffit à la gloire de Newton et de Lavoisier

que leur œuvre ait contribué à déterminer la masse énorme des travaux

qui ont remplacé les leurs et qui, tôt ou tard, seront remplacés

eux-mêmes. Il n’y a que les œuvres d’art dont la jeunesse soit

éternelle. Et le public s’en rend bien compte: il ne viendrait à

l’esprit de personne d’étudier l’histoire naturelle dans Buffon, quels

que soient les mérites de ce styliste. Mais le même public étudie

volontiers l’histoire dans Augustin Thierry, dans Macaulay, dans Carlyle

et dans Michelet, et les livres des grands écrivains qui ont écrit sur

des sujets historiques se réimpriment tels quels, cinquante ans après

leur mort, quoiqu’ils ne soient plus, visiblement, au courant des

connaissances acquises. Il est clair que, pour bien des gens la forme,

en histoire, emporte le fond, et que l’œuvre historique est toujours,

non exclusivement, mais surtout, une œuvre d’art[224].

[224] C’est un lieu commun, mais c’est aussi une erreur de dire, en

sens contraire, que les ouvrages des érudits demeurent, tandis que

les travaux des historiens vieillissent, si bien que les érudits

s’acquerraient une réputation plus solide que ne font les

historiens: «On ne lit plus le P. Daniel, et on lit toujours le P.

Anselme.» Mais les ouvrages des érudits vieillissent, eux aussi, et

le fait que toutes les parties de l’œuvre du P. Anselme n’aient pas

encore été remplacées (c’est pour cela que l’on s’en sert encore) ne

doit pas faire illusion: l’immense majorité des œuvres des érudits

sont, comme celles des savants proprement dits, provisoires et

condamnées à l’oubli.

II. C’est depuis cinquante ans que se sont dégagées et constituées les

formes scientifiques d’exposition historique, en harmonie avec cette

conception générale que le but de l’histoire est, non pas de plaire, ni

de donner des recettes pratiques pour se conduire, ni d’émouvoir, mais

simplement de savoir.

Nous distinguerons d’abord: 1º les monographies; 2º les travaux d’un

caractère général.

1º On fait une monographie quand on se propose d’élucider un point

spécial, un fait ou un ensemble limité de faits, par exemple une portion

de la vie ou la vie d’un individu, un événement ou une série

d’événements entre deux dates rapprochées, etc.--Les types de sujets

possibles de monographie ne sauraient être énumérés, car la matière

historique peut se sectionner indéfiniment, et d’un nombre infini de

manières. Mais tous les sectionnements ne sont pas également judicieux,

et, quoiqu’on ait dit le contraire, il y a, en histoire comme dans

toutes les sciences, des sujets de monographie qui sont bêtes, et des

monographies qui, faites et bien faites, représentent du travail

inutilement dépensé[225]. Les personnes d’esprit médiocre et sans

portée, souvent qualifiées de «curieux», s’attaquent volontiers à des

questions insignifiantes[226]; et c’est même un assez bon critérium,

pour se faire une première idée de la valeur intellectuelle d’un

historien, de lire la liste des titres des monographies qu’il a

faites[227]. C’est le don de voir les problèmes importants et le goût de

s’y attacher, aussi bien que la puissance de les résoudre, qui, dans

toutes les sciences, font les hommes de premier ordre.--Mais supposons

le sujet choisi d’une façon rationnelle. Toute monographie, pour être

utile, c’est-à-dire pleinement utilisable, doit se soumettre à trois

règles: 1º dans une monographie, tout fait historique tiré de documents

ne doit être présenté qu’accompagné de l’indication des documents d’où

il sort et de la valeur de ces documents[228]; 2º il faut suivre, autant

que possible, l’ordre chronologique, parce que c’est celui dans lequel

on est sûr que les faits se sont produits et qu’on devra chercher les

causes et les effets; 3º il faut que le titre de la monographie en fasse

connaître le sujet avec exactitude: on ne saurait trop protester contre

les titres incomplets ou de fantaisie, qui compliquent si gratuitement

les enquêtes bibliographiques.--Une quatrième règle a été posée; on a

dit: «Une monographie n’est utile que quand elle épuise le sujet»; mais

il est très légitime de faire un travail provisoire avec les documents

dont on dispose, même quand on a des raisons de croire qu’il en existe

d’autres, à condition toutefois d’avertir précisément avec quels

documents le travail a été fait.--Il suffit, d’ailleurs, d’avoir du tact

pour sentir que, dans une monographie, l’appareil de la démonstration,

s’il doit être complet, doit aussi être réduit au strict nécessaire. La

sobriété est de rigueur: tout étalage d’érudition, dont l’économie

aurait pu être réalisée sans inconvénients, est odieux[229]. Les

monographies les mieux faites n’aboutissent souvent, en histoire, qu’à

la constatation de l’impossibilité de savoir. Il faut résister au désir

de couronner, comme il arrive, par des conclusions subjectives,

ambitieuses et vagues, une monographie impropre à les porter[230]. La

conclusion régulière d’une bonne monographie, c’est le bilan des

résultats acquis par elle et de ce qui reste obscur. Une monographie

ainsi conduite peut vieillir, mais elle ne pourrit pas, et l’auteur n’a

jamais lieu d’en rougir.

[225] Les gens du métier essaient en vain de s’abuser sur ce point:

tout, dans le passé, n’est pas intéressant.--«Si nous écrivions la

vie du duc d’Angoulême, dit Pécuchet.--Mais c’était un imbécile!

répliqua Bouvard.--Qu’importe! Les personnages du second plan ont

parfois une influence énorme, et celui-là peut-être tenait le rouage

des affaires.» (G. Flaubert, _Bouvard et Pécuchet_, p. 157.)

[226] Comme les personnes d’esprit médiocre ont une tendance à

préférer les sujets insignifiants, il y a, pour les sujets de ce

genre, une concurrence active. On a souvent l’occasion de constater

l’apparition simultanée de plusieurs monographies sur le même sujet:

il n’est pas rare que le sujet soit tout à fait sans importance.

[227] Les sujets de monographie qui sont intéressants ne sont pas tous

traitables; il en est auxquels l’état des sources interdit de

songer. C’est pourquoi les débutants, même ceux qui sont

intelligents, éprouvent tant d’embarras à choisir les sujets de

leurs premières monographies, quand ils ne sont pas bien conseillés

ou favorisés par la chance, et, souvent, s’engagent dans des

impasses. Il serait très rigoureux, et fort injuste, de juger

quelqu’un d’après la liste des sujets de ses _premières_

monographies.

[228] En pratique il faut donner, au commencement, la liste des

sources employées pour l’ensemble de la monographie (avec des

indications bibliographiques convenables pour les imprimés, la

mention de la nature des documents et leur cote pour les

manuscrits); de plus, chaque affirmation spéciale doit porter sa

preuve: le texte même du document à l’appui, si c’est possible, afin

que le lecteur soit en mesure de contrôler l’interprétation (pièces

justificatives); sinon, en note, l’analyse ou, tout au moins, le

titre du document, avec sa cote, ou avec l’indication précise de

l’endroit où il a été publié. La règle générale est de mettre le

lecteur en état de savoir exactement pour quelles raisons on a

adopté telles conclusions sur chaque point de l’analyse.

Les débutants, en cela pareils aux anciens auteurs, n’observent pas,

naturellement, toutes ces règles. Il leur arrive constamment, au

lieu de citer le texte ou le titre des documents, de s’y référer par

une cote ou par l’indication générale du recueil où ils sont

imprimés, qui n’apprennent rien au lecteur sur la nature des textes

allégués. Voici encore une méprise des plus grossières, et qui

s’observe très souvent: les débutants, ou les personnes

inexpérimentées, ne comprennent pas toujours pourquoi l’habitude

s’est introduite de placer des notes au bas des pages; au bas des

pages des livres qu’ils ont entre les mains, ils voient un liseré de

notes: ils se croient obligés d’en faire un au bas des leurs, mais

leurs notes sont postiches et de pur ornement; elles ne servent ni à

produire des preuves ni à permettre au lecteur de contrôler leurs

assertions.--Tous ces procédés sont inadmissibles et doivent être

vigoureusement combattus.

[229] Presque tous les débutants ont une tendance fâcheuse à

s’échapper en digressions superflues, à accumuler des réflexions et

des renseignements qui n’ont aucun rapport avec le sujet principal;

ils se rendront compte, s’ils réfléchissent, que les causes de ce

penchant sont le mauvais goût, une espèce de vanité naïve, parfois

le désordre d’esprit.

[230] On entend dire: «J’ai longtemps vécu avec les documents de ce

temps et de cette espèce. J’ai l’impression que telles conclusions,

que je ne puis démontrer, sont exactes.» De deux choses l’une: ou

l’auteur peut indiquer les motifs de son impression, et on les

appréciera; ou il ne peut pas les indiquer, et on doit présumer

qu’il n’en a pas de sérieux.

2º Les travaux d’un caractère général s’adressent soit aux hommes du

métier, soit au public.

A. Les ouvrages généraux destinés surtout aux hommes du métier se

présentent maintenant sous la forme de «répertoires», de «manuels» et

d’«histoires scientifiques».--Dans un _répertoire_, on réunit une masse

de faits vérifiés d’un certain genre suivant un ordre destiné à rendre

facile de les trouver. S’il s’agit de faits datés avec précision,

l’ordre chronologique est indiqué: c’est ainsi que la tâche a été

entreprise de composer des «Annales» de l’histoire d’Allemagne où la

mention très brève des événements, rangés d’après leur date, est

accompagnée des textes qui les font connaître, avec des renvois exacts

aux sources et aux travaux de la critique; la collection des _Jahrbücher

der deutschen Geschichte_ a pour but d’élucider aussi complètement que

possible les faits de l’histoire d’Allemagne, tout ce qui peut être

l’objet de discussions et de preuves scientifiques, en laissant de côté

tout ce qui est du domaine de l’appréciation et les considérations

générales. S’agit-il de faits mal datés, ou simultanés, qui ne peuvent

pas se ranger sur une ligne, l’ordre alphabétique s’impose: on a de la

sorte des Dictionnaires: dictionnaires d’institutions, dictionnaires

biographiques, encyclopédies historiques, tels que la _Reale

Encyklopædie_ de Pauly-Wissowa. Ces répertoires alphabétiques sont, en

principe, de même que les _Jahrbücher_, des collections de faits

prouvés; si, en pratique, les références y sont moins rigoureuses,

l’appareil des textes à l’appui des affirmations moins complet, c’est

une différence injustifiable[231].--Les _manuels scientifiques_ sont

aussi, à vrai dire, des répertoires, puisque ce sont des recueils où des

faits acquis sont rangés suivant un ordre méthodique et sont exposés

sous une forme objective, avec les preuves afférentes, sans aucun

ornement littéraire. Les auteurs de ces «Manuels», dont les spécimens

les plus nombreux et les plus parfaits ont été composés de nos jours

dans les Universités allemandes, n’ont d’autre visée que de dresser

minutieusement l’inventaire des connaissances acquises, afin de rendre

plus aisée et plus rapide aux travailleurs l’assimilation des résultats

de la critique et de fournir un point de départ à des recherches

nouvelles. Il existe aujourd’hui des Manuels de cette espèce pour la

plupart des branches spéciales de l’histoire de la civilisation

(langues, littératures, religion, droit, _Alterthümer_, etc.), pour

l’histoire des institutions, pour les diverses parties de l’histoire

ecclésiastique. Il suffit de citer les noms de Schœmann, de Marquardt et

Mommsen, de Gilbert, de Krumbacher, de Harnack, de Möller. Ces ouvrages

n’ont pas la sécheresse de la plupart des «Manuels» primitifs, publiés

en Allemagne il y a cent ans, qui ne sont guère que des tables de

matières, avec l’indication des documents et des livres à consulter;

l’exposition et la discussion y sont sans doute serrées et concises,

mais elles ont assez d’ampleur pour que des lecteurs cultivés puissent

s’en accommoder, et même les préférer. Ils dégoûtent des autres livres,

dit très bien G. Paris[232]. «Quand on a savouré ces pages si

substantielles, si pleines de faits et qui, en apparence si

impersonnelles, contiennent cependant et suggèrent surtout tant de

pensées, on a de la peine à lire des livres, même distingués, où la

matière taillée symétriquement suivant les besoins d’un système et

colorée par la fantaisie, ne nous est présentée, pour ainsi dire, que

sous un déguisement, et où l’auteur intercepte sans cesse... le

spectacle qu’il prétend nous faire comprendre et qu’il ne nous fait pas

voir.»--Les grands «Manuels» historiques, symétriques aux Traités et aux

Manuels des autres sciences (mais avec la complication des preuves),

doivent être et sont sans cesse améliorés, rectifiés, corrigés, tenus à

jour: car ce sont, par définition, des œuvres scientifiques, et non pas

des œuvres d’art.

[231] Elle tend à s’effacer. Les plus récents recueils alphabétiques

de faits historiques (_Reale Encyklopædie der classischen

Alterthumswissenschaft_ de Pauly-Wissowa, _Dictionnaire des

antiquités_ de Daremberg et Saglio, _Dictionary of national

biography_ de Leslie Stephen et Sidney Lee) sont pourvus d’un

appareil assez ample. C’est surtout dans les Dictionnaires

biographiques que l’usage de ne pas donner de preuves tend à

persister; voir l’_Allgemeine Deutsche Biographie_, etc.

[232] _Revue critique_, 1874, I, p. 327.

Les premiers répertoires et les premiers «Manuels» scientifiques ont été

composés par des individus isolés. Mais on a reconnu bientôt qu’un seul

homme ne peut pas composer correctement, et dominer comme il convient,

de très vastes collections de faits. On s’est partagé la besogne. Les

répertoires sont exécutés, de nos jours, par des collaborateurs associés

(qui, parfois, ne sont pas du même pays et n’écrivent pas dans la même

langue). Les grands Manuels (de I. v. Müller, de G. Gröber, de H. Paul,

etc.) sont formés par des collections de traités spéciaux, rédigés

chacun par un spécialiste.--Le principe de la collaboration est

excellent, mais à condition: 1º que l’œuvre collective soit de nature à

se résoudre en grandes monographies indépendantes, quoique coordonnées;

2º que la section confiée à chaque collaborateur ait une certaine

étendue; si le nombre des collaborateurs est trop grand et la part de

chacun trop restreinte, la liberté et la responsabilité de chacun

s’atténuent ou disparaissent.

Les _histoires_, destinées à présenter le récit des événements qui ne se

sont produits qu’une fois et des faits généraux qui dominent l’ensemble

des évolutions spéciales, n’ont pas cessé d’avoir une raison d’être,

même depuis que les manuels méthodiques se sont multipliés. Mais les

procédés scientifiques d’exposition s’y sont introduits, comme dans les

monographies et dans les manuels, et par imitation. La réforme a

consisté, dans tous les cas, à renoncer aux ornements littéraires et aux

affirmations sans preuves. Grote a créé le premier modèle de

l’«histoire» ainsi définie.--En même temps certains cadres, auparavant

en vogue, sont tombés en désuétude: ainsi les «Histoires universelles» à

narration continue, si goûtées, pour des motifs différents, au moyen âge

et au XVIIIe siècle; Schlosser et Weber en Allemagne, Cantù en Italie,

en ont donné, au XIXe siècle, les derniers spécimens. Ce cadre a été

abandonné pour des raisons historiques, parce que l’on a cessé de

considérer l’humanité comme un ensemble relié par une évolution unique;

et pour des raisons pratiques, parce que l’on a reconnu l’impossibilité

de rassembler en un seul ouvrage une masse aussi écrasante de faits. Les

Histoires universelles qui se publient encore en collaboration (dont le

type le plus estimable est la Collection Oncken) se résolvent, comme les

grands Manuels, en sections indépendantes, traitées chacune par un

auteur différent: ce sont des combinaisons de librairie. Les historiens

ont été amenés de nos jours à adopter la division par États (histoires

nationales) et par époques[233].

[233] L’habitude de joindre aux «histoires», c’est-à-dire au récit des

événements politiques, un résumé des résultats obtenus par les

historiens spéciaux de l’art, de la littérature, etc., persiste. On

considère qu’une «Histoire de France» ne serait pas complète s’il ne

s’y trouvait des chapitres sur l’histoire de l’art, de la

littérature, des mœurs, etc., en France. Cependant ce n’est pas

l’exposé sommaire des évolutions spéciales d’après les

spécialistes--fait de seconde main--qui est à sa place dans une

«Histoire» scientifique; c’est l’étude des faits généraux qui ont

dominé l’ensemble des évolutions spéciales.

B. Il n’y a pas de raison théorique pour que les œuvres historiques qui

s’adressent surtout au public ne soient pas conçues dans le même esprit

que les œuvres destinées aux gens du métier et rédigées de la même

manière, sous réserve des simplifications et des suppressions qui

s’indiquent d’elles-mêmes. Et il existe en effet des résumés nets,

substantiels et agréables, où rien n’est avancé qui ne soit tacitement

appuyé sur des références solides, où les points acquis à la science

sont dégagés avec précision, illustrés avec discrétion, mis en relief et

en valeur. Les Français, grâce à des qualités naturelles de tact, de

dextérité et de justesse d’esprit, excellent en général dans cet

exercice. Tels articles de revue, tels livres de vulgarisation

supérieure, publiés chez nous, où les résultats d’une quantité de

travaux originaux ont été habilement condensés, font l’admiration des

spécialistes mêmes qui, par de pesantes monographies, les ont rendus

possibles.--Rien n’est plus dangereux, cependant, que la vulgarisation.

En fait, la plupart des livres de vulgarisation ne sont pas conformes à

l’idéal moderne de l’exposition historique; et des survivances de

l’idéal ancien, celui de l’antiquité, de la Renaissance et des

romantiques, s’y observent fréquemment.

On s’explique aisément pourquoi. Les défauts des ouvrages historiques

destinés au public incompétent--défauts parfois énormes, qui ont

discrédité, pour beaucoup de bons esprits, le genre même de la

vulgarisation--sont les conséquences de la préparation insuffisante ou

de la mauvaise éducation littéraire des «vulgarisateurs».

Un vulgarisateur est dispensé de recherches originales; mais il doit

connaître tout ce qui a été publié d’important sur son sujet, être,

comme on dit, «au courant», et avoir repensé par lui-même les

conclusions des spécialistes. S’il n’a pas fait personnellement d’études

spéciales sur le sujet qu’il se propose de traiter, il faut donc qu’il

s’informe, et c’est long. La tentation est forte, pour le vulgarisateur

de profession, d’étudier superficiellement quelques monographies

récentes, d’en coudre ou d’en combiner à la hâte des extraits, et de

parer, autant que possible, cette macédoine, pour la rendre plus

attrayante, avec des «idées générales» et des grâces extérieures. La

tentation est d’autant plus forte que la plupart des spécialistes se

désintéressent des travaux de vulgarisation, que ces travaux sont, en

général, lucratifs, et que le grand public n’est pas en état de

distinguer nettement la vulgarisation honnête de la vulgarisation

trompe-l’œil. Bref, il y a des gens, chose absurde, qui n’hésitent pas à

résumer pour autrui ce qu’ils n’ont pas pris la peine d’apprendre

eux-mêmes, et à enseigner ce qu’ils ignorent.--De là, dans la plupart

des ouvrages de vulgarisation historique, des taches de toute espèce,

inévitables, que les gens instruits constatent toujours avec plaisir,

mais avec un plaisir un peu mêlé d’amertume, parce qu’ils sont souvent

seuls à les voir: emprunts inavoués, références inexactes, noms et

textes estropiés, citations de seconde main, hypothèses sans valeur,

rapprochement superficiels, assertions imprudentes, généralisations

puériles, et, dans l’énoncé des opinions les plus fausses ou les plus

contestables, un ton de tranquille autorité[234].

[234] On imagine difficilement ce que peuvent devenir, sous la plume

des vulgarisateurs négligents et maladroits, les résultats les plus

intéressants et les mieux assurés de la critique moderne. Ceux-là le

savent mieux que personne qui ont eu l’occasion de lire les

«compositions» improvisées des candidats aux examens d’histoire: les

défauts ordinaires de la vulgarisation de mauvais aloi y sont

parfois poussés jusqu’à l’absurde.

D’autre part, des hommes dont l’information ne laisse rien à désirer, et

dont les monographies destinées aux spécialistes sont très méritoires,

se montrent capables, quand ils écrivent pour le public, d’atteintes

graves à la méthode scientifique. Les Allemands sont coutumiers du fait:

voyez Mommsen, Droysen, Curtius et Lamprecht. C’est que ces auteurs,

s’adressant au public, ont l’intention d’agir sur lui. Leur désir de

produire une impression forte les conduit à relâcher quelque chose de la

rigueur scientifique et à revenir aux habitudes condamnées de l’ancienne

historiographie. Eux, si scrupuleux et si minutieux lorsqu’il s’agit

d’établir des détails, ils s’abandonnent dans l’exposé des questions

générales à leurs penchants naturels, comme le commun des hommes. Ils

prennent parti, ils blâment, ils célèbrent; ils colorent, ils

embellissent; ils se permettent des considérations personnelles,

patriotiques, morales ou métaphysiques. Et, par-dessus tout, ils

s’appliquent, avec le talent qui leur a été départi, à faire œuvre

d’artiste; s’y appliquant, ceux qui n’ont pas de talent sont ridicules,

et le talent de ceux qui en ont est gâté par la préoccupation de

l’effet.

Ce n’est pas à dire, bien entendu, que la «forme» soit sans importance,

ni que, pourvu qu’il se fasse comprendre, l’historien ait le droit

d’avoir une langue incorrecte, vulgaire, lâche ou pâteuse. Le mépris de

la rhétorique, des faux brillants et des fleurs en papier n’exclut pas

le goût d’un style pur et ferme, savoureux et plein. Fustel de Coulanges

fut un écrivain, quoiqu’il ait, toute sa vie, recommandé et pratiqué la

chasse aux métaphores. Au contraire, nous répéterons volontiers[235] que

l’historien, vu l’extrême complexité des phénomènes dont il essaie de

rendre compte, n’a pas le droit de mal écrire. Mais il doit _toujours_

bien écrire et ne jamais s’endimancher.

[235] Cf. plus haut, p. 230.

CONCLUSION

I. L’histoire n’est que la mise en œuvre de documents. Or il dépend

d’accidents fortuits que les documents se soient conservés ou se soient

perdus. De là, dans la constitution de l’histoire, le rôle dominant du

hasard.

La quantité des documents qui existent, sinon des documents connus, est

donnée; le temps, en dépit de toutes les précautions qui sont prises de

nos jours, la diminue sans cesse; elle n’augmentera jamais. L’histoire

dispose d’un stock de documents limité; les progrès de la science

historique sont limités par là même. Quand tous les documents seront

connus et auront subi les opérations qui les rendent utilisables,

l’œuvre de l’érudition sera terminée. Pour quelques périodes anciennes,

dont les documents sont rares, on prévoit déjà que, dans une ou deux

générations au plus, il faudra s’arrêter. Les historiens seront alors

obligés de se replier de plus en plus sur les périodes modernes.

L’histoire ne réalisera donc pas le rêve qui, au XIXe siècle, a inspiré

aux romantiques tant d’enthousiasme pour les études historiques: elle ne

percera pas le mystère des origines des sociétés; et, faute de

documents, le commencement de l’évolution de l’humanité restera toujours

obscur.

L’historien ne recueille pas lui-même les matériaux nécessaires à

l’histoire, par l’observation, comme on fait dans les autres sciences:

il travaille sur des faits transmis par des observateurs antérieurs. La

connaissance ne s’obtient pas, en histoire, par des procédés directs,

comme dans les autres sciences: elle est indirecte. L’histoire est, non

pas, comme on l’a dit, une science d’observation, mais une science de

raisonnement.

Pour utiliser ces faits observés dans des conditions inconnues, il faut

les faire passer par la critique, et la critique consiste en une série

de raisonnements par analogie. Les faits livrés par la critique restent

isolés, épars; pour les organiser en construction, il faut se les

représenter et les grouper d’après leur ressemblance avec des faits

actuels, opération qui se fait aussi au moyen de raisonnements par

analogie. Cette nécessité impose à l’histoire une méthode

exceptionnelle. Pour construire ses raisonnements par analogie, il lui

faut combiner toujours la connaissance particulière des conditions où se

produisirent les faits passés et l’intelligence générale des conditions

où se produisent les faits humains. Elle procède en dressant des

_répertoires_ particuliers des faits d’une époque passée, et en leur

appliquant des _questionnaires_ généraux fondés sur l’étude du présent.

Les opérations qu’on est obligé d’effectuer pour aboutir, en partant de

l’inspection des documents, à la connaissance des faits et des

évolutions du passé, sont très nombreuses. De là la nécessité d’une

division et d’une organisation du travail en histoire.--Il faut que les

travailleurs spéciaux qui s’occupent de la recherche, de la restitution

et du classement provisoire des documents coordonnent leurs efforts,

pour que soit achevée le plus tôt possible, dans les meilleures

conditions de sûreté et d’économie, l’œuvre préparatoire de

l’érudition.--Il faut d’autre part que les auteurs de synthèses

partielles (monographies) qui sont destinées à servir de matériaux à des

synthèses plus vastes, s’accordent à travailler d’après la même méthode,

de sorte que les résultats de chacun puissent être, sans enquêtes

préalables, utilisés par les autres.--Il faut enfin que des travailleurs

expérimentés, renonçant aux recherches personnelles, consacrent tout

leur temps à étudier ces synthèses partielles, afin de les combiner

d’une façon scientifique en des constructions générales.--Et si de ces

travaux ressortaient avec évidence des conclusions sur la nature et les

causes de l’évolution des sociétés, on aurait constitué une «philosophie

de l’histoire» vraiment scientifique, que les historiens pourraient

avouer comme le couronnement légitime de la science historique.

On peut penser qu’un jour viendra où, grâce à l’organisation du travail,

tous les documents auront été découverts, purifiés et mis en ordre, et

tous les faits dont la trace n’a pas été effacée, établis.--Ce jour-là

l’histoire sera constituée, mais elle ne sera pas fixée: elle continuera

à se modifier à mesure que l’étude directe des sociétés actuelles, en

devenant plus scientifique, fera mieux comprendre les phénomènes sociaux

et leur évolution; car les idées nouvelles qu’on acquerra sans doute de

la nature, des causes, de l’importance relative des faits sociaux

continueront à transformer l’image qu’on se fera des sociétés et des

événements du passé[236].

[236] Il a été question plus haut de la part de subjectivité qu’il

n’est pas possible d’éliminer de la construction historique, et dont

on a tant abusé pour dénier à l’histoire un caractère scientifique:

cette part de subjectivité qui attristait Pécuchet (G. Flaubert, _o.

c._, p. 107) et Silvestre Bonnard (A. France, _Le crime de Silvestre

Bonnard_, p. 310), et qui faire dire à Faust:

... Die Zeiten der Vergangenheit

Sind uns ein Buch mit sieben Siegeln.

Was ihr den Geist der Zeiten heisst,

Das ist im Grund der Herren eigner Geist

In dem die Zeiten sich bespiegeln...

II. C’est une illusion surannée de croire que l’histoire fournit des

enseignements pratiques pour la conduite de la vie (_Historia magistra

vitæ_), des leçons immédiatement profitables aux individus et aux

peuples: les conditions où se produisent les actes humains sont rarement

assez semblables d’un moment à l’autre pour que les «leçons de

l’histoire» puissent être appliquées directement. C’est une erreur de

dire, par réaction, que «le caractère propre de l’histoire est qu’elle

ne sert à rien»[237]. Elle a une utilité indirecte.

[237] Parole attribuée à «un professeur de la Sorbonne» par M. de la

Blanchère, _Revue critique_, 1895, I, p. 176.--D’autres ont déclamé

sur ce thème que la connaissance de l’histoire est nuisible et

paralyse. Voir F. Nietzsche, _Unzeitgemässe Bertachtungen_, II.

_Nutzen und Nachtheil der Historie für das Leben_, Leipzig, 1874,

in-8.

L’histoire fait comprendre le présent, en tant qu’elle explique les

origines de l’état de choses actuel. A cet égard, reconnaissons qu’elle

n’offre pas, d’un bout à l’autre de sa durée, un intérêt égal: il y a

des générations lointaines dont les traces ne sont plus visibles dans le

monde tel qu’il est; pour rendre compte de la constitution politique de

l’Angleterre contemporaine, par exemple, l’étude des _witenagemot_

anglo-saxons est sans valeur, celle des événements du XVIIIe et du XIXe

siècle est capitale. L’évolution des sociétés civilisées s’est accélérée

à tel point depuis cent ans, que, pour l’intelligence de leur forme

actuelle, l’histoire de ces cent ans importe plus que celle des dix

siècles antérieurs. Comme explication du présent, l’histoire se

réduirait presque à l’étude de la période contemporaine.

L’histoire est aussi un élément indispensable pour l’achèvement des

sciences politiques et sociales, qui sont encore en voie de formation;

car l’observation directe des phénomènes sociaux (à l’état statique) ne

suffit pas à constituer ces sciences, il faut y joindre l’étude du

développement de ces phénomènes dans le temps, c’est-à-dire leur

histoire[238]. Voilà pourquoi toutes les sciences de l’homme

(linguistique, droit, science des religions, économie politique, etc.)

ont pris en ce siècle la forme de sciences historiques.

[238] L’histoire et les sciences sociales sont dans une dépendance

réciproque; elles progressent parallèlement par un échange continuel

de services. Les sciences sociales fournissent la connaissance du

présent, nécessaire à l’histoire pour se représenter les faits et

raisonner sur les documents; l’histoire donne sur l’évolution des

renseignements nécessaires pour comprendre le présent.

Mais le principal mérite de l’histoire est d’être un instrument de

culture intellectuelle; et elle l’est par plusieurs moyens.--D’abord, la

pratique de la méthode historique d’investigation, dont les principes

sont esquissés dans le présent ouvrage, est très hygiénique pour

l’esprit, qu’elle guérit de la crédulité.--En second lieu, l’histoire,

parce qu’elle montre un grand nombre de sociétés différentes, prépare à

comprendre et à accepter des usages variés; en faisant voir que les

sociétés se sont souvent transformées, elle habitue à la variation des

formes sociales et guérit de la crainte des transformations.--Enfin,

l’expérience des évolutions passées, en faisant comprendre le

_processus_ des transformations humaines par les changements d’habitudes

et le renouvellement des générations, préserve de la tentation

d’expliquer par des analogies biologiques (sélection, lutte pour

l’existence, hérédité des habitudes, etc.) l’évolution des sociétés, qui

ne se produit pas sous l’action des mêmes causes que l’évolution

animale.

APPENDICES

APPENDICE I

L’ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DE L’HISTOIRE EN FRANCE

I. L’enseignement de l’histoire est nouveau venu dans l’instruction

secondaire. On enseignait jadis l’histoire aux fils des rois et des

grands personnages, pour les préparer à l’art du gouvernement, suivant

la tradition antique; mais c’était une science sacrée, réservée aux

futurs maîtres des États, une science de princes, non une science de

sujets. Les écoles secondaires organisées depuis le XVIe siècle,

ecclésiastiques ou laïques, catholiques ou protestantes, ne firent pas

entrer l’histoire dans leur plan d’études ou ne l’y admirent que comme

annexe de l’étude des langues anciennes. C’était en France la tradition

des Jésuites; elle fut reprise par l’Université de Napoléon.

L’histoire n’a été introduite dans l’enseignement secondaire qu’au XIXe

siècle, sous la pression de l’opinion; et bien qu’elle ait conquis dans

le plan d’études une plus large place en France qu’en pays anglais et

même en Allemagne, elle est restée une matière accessoire, à laquelle on

n’a pas attribué une classe spéciale (comme à la philosophie), parfois

même pas un professeur spécial, et qui ne compte presque pas dans les

examens.

L’enseignement historique s’est ressenti longtemps de cette origine.

Imposé par ordre supérieur à un personnel élevé exclusivement dans

l’étude de la littérature, il ne pouvait trouver sa place dans le

système de l’enseignement classique, fondé sur l’étude des formes,

indifférent à la connaissance des faits sociaux. On enseigna l’histoire

parce que le programme l’ordonnait; mais ce programme, raison d’être

unique et maître absolu de l’enseignement, resta toujours un accident,

variable suivant le hasard des préférences ou même des études

personnelles des rédacteurs. L’histoire faisait partie des convenances

mondaines; il y a, disait-on, des noms et des faits «qu’il n’est pas

permis d’ignorer»; mais ce qu’il n’est pas permis d’ignorer varia

beaucoup, depuis les noms des rois mérovingiens et les batailles de la

guerre de Sept Ans jusqu’à la loi salique et à l’œuvre de saint Vincent

de Paul.

Le personnel improvisé qui, pour obéir au programme, dut improviser

l’enseignement de l’histoire, n’avait aucune idée claire, ni de sa

raison d’être, ni de son rôle dans l’éducation générale, ni des procédés

techniques nécessaires pour le donner. Ainsi dépourvu de traditions, de

préparation pédagogique et même d’instruments de travail, le professeur

d’histoire se trouva ramené aux temps antérieurs à l’imprimerie où le

maître devait fournir à ses élèves tous les faits qui formaient la

matière de son enseignement, et il adopta le même procédé qu’au moyen

âge. Muni d’un cahier où il avait rédigé la série des faits à enseigner,

il le lisait devant les élèves, parfois en se donnant l’air

d’improviser; c’était «la leçon», la pièce maîtresse de l’enseignement

historique. L’ensemble des leçons, déterminé par le programme, formait

«le cours». L’élève devait écouter en écrivant (c’est ce qu’on appelait

«prendre des notes») et rapporter par écrit ce qu’il avait entendu

(c’était «la rédaction»). Mais comme on négligeait d’apprendre aux

élèves à prendre des notes, presque tous se bornaient à écrire très

vite, sous la dictée du professeur, un brouillon qu’ils copiaient à

domicile en forme de rédaction, sans avoir cherché à comprendre le sens

ni de ce qu’ils entendaient, ni de ce qu’ils transcrivaient. A ce

travail mécanique les plus zélés ajoutaient des morceaux copiés dans des

livres, d’ordinaire sans plus de réflexion.

Pour faire entrer dans la tête des élèves les faits jugés essentiels le

professeur faisait de la leçon une réduction très courte, «le sommaire»

ou «résumé», qu’il dictait ouvertement et qu’il faisait apprendre par

cœur. Ainsi les deux exercices écrits qui occupaient presque tout le

temps de la classe étaient, l’un (le sommaire) une dictée avouée,

l’autre (la rédaction) une dictée honteuse.

Le contrôle se réduisait à faire réciter le sommaire textuellement et à

interroger sur la rédaction, c’est-à-dire à faire répéter

approximativement les paroles du professeur. Les deux exercices oraux

étaient l’un une récitation avouée, l’autre une récitation honteuse.

On donnait bien à l’élève un livre, le «précis d’histoire[239]»; mais le

précis, rédigé dans la même forme que le cours du professeur, ne se

combinait pas avec l’enseignement oral de façon à lui servir

d’instrument et ne faisait que le doubler; et d’ordinaire, il le

doublait mal, car il n’était pas intelligible pour un élève. Les auteurs

de précis[240], adoptant les procédés traditionnels des «abrégés»,

cherchaient à entasser le plus grand nombre possible de faits, en les

allégeant de tous les détails caractéristiques et en les résumant sous

les expressions les plus générales et par conséquent les plus vagues. Il

ne restait ainsi dans les livres élémentaires qu’un résidu de noms

propres et de dates reliés par des formules uniformes; l’histoire

apparaissait comme une série de guerres, de traités, de réformes, de

révolutions, qui ne différaient que par les noms des peuples, des

souverains, des champs de bataille et par les chiffres des années[241].

[239] Le même usage a été adopté dans les pays allemands sous le nom

de _Leitfaden_ (fil conducteur), dans les pays anglais sous le nom

de _text-book_.

[240] Il faut excepter le _Précis de l’histoire moderne_ de Michelet

et rendre à Duruy la justice que, dans ses livres scolaires, même

dès les premières éditions, il a fait un effort, souvent heureux,

pour rendre ses récits intéressants et instructifs.

[241] Pour la critique de ce procédé, voir plus haut, p. 123.

Tel fut, jusqu’à la fin du Second Empire, l’enseignement de l’histoire

dans tous les établissements français laïques ou ecclésiastiques,--sauf

quelques exceptions d’autant plus méritoires qu’elles étaient plus

rares, car il fallait alors à un professeur d’histoire une dose peu

commune d’initiative et d’énergie pour échapper à la routine de la

rédaction et du résumé.

II. Dans ces dernières années le mouvement général de réforme de

l’enseignement, parti du Ministère et des Facultés, a fini par se

communiquer à l’instruction secondaire. Les professeurs d’histoire ont

été affranchis de la surveillance soupçonneuse que le gouvernement de

l’Empire avait fait peser sur leur enseignement, et en ont profité pour

expérimenter des méthodes nouvelles. Une pédagogie historique est née.

Elle s’est révélée avec l’approbation du Ministère dans les discussions

de la Société pour l’étude des questions d’enseignement secondaire, dans

la _Revue de l’enseignement secondaire_ et la _Revue universitaire_.

Elle a reçu la consécration officielle dans les _Instructions_ jointes

au programme de 1890; le rapport sur l’histoire, œuvre de M. Lavisse,

est devenu la charte qui protège les professeurs partisans de la réforme

dans la lutte contre la tradition[242].

[242] Le tableau le plus complet, et probablement le plus exact, de

l’état de l’enseignement secondaire de l’histoire après les

réformes, a été donné par un Espagnol, R. Altamira, _La Ensenanza de

la historia_, 2e édit., Madrid, 1895, in-8.

De cette crise de rénovation l’enseignement de l’histoire sortira sans

doute organisé, pourvu d’une pédagogie et d’une technique rationnelles

comme ses aînés, les enseignements des langues, des littératures et de

la philosophie. Mais il faut s’attendre à ce que la réforme soit

beaucoup plus lente que dans l’enseignement supérieur. Le personnel est

beaucoup plus nombreux, plus lent à instruire ou à renouveler; les

élèves sont moins zélés et moins intelligents; la routine des parents

oppose aux méthodes nouvelles une force d’inertie inconnue dans les

Facultés;--et le baccalauréat, cet obstacle général à toutes les

réformes, est particulièrement nuisible à l’enseignement historique,

qu’il réduit à un cahier de demandes et de réponses.

III. Dès maintenant, pourtant, on peut indiquer dans quelle direction

devra se développer l’enseignement historique en France[243] et les

questions qu’on devra résoudre pour acquérir une technique rationnelle.

Nous essayons ici de formuler ces questions dans un tableau méthodique.

[243] Nous ne traitons ici que de la France, Mais il sera permis, pour

dissiper une illusion du public français, d’avertir que la pédagogie

historique est moins avancée encore dans les pays anglais, où les

procédés sont restés mécaniques, et même dans les pays allemands, où

elle est entravée par la conception de l’enseignement patriotique.

1º _Organisation générale_.--Quel but peut se proposer l’enseignement de

l’histoire? Quels services peut-il rendre à la culture de l’élève?

Quelle action peut-il avoir sur sa conduite? Quels faits doit-il lui

faire comprendre? Quelles habitudes d’esprit doit-il lui donner? Et, par

conséquent, quels principes doivent diriger le choix des matières et des

procédés?--L’enseignement doit-il être disséminé sur toute la durée des

classes ou concentré dans une classe spéciale? Doit-il être donné dans

des classes d’une heure ou de deux heures?--L’histoire doit-elle être

distribuée en plusieurs cycles, comme en Allemagne, de façon à faire

revenir l’élève plusieurs fois à différentes périodes de ses études sur

le même sujet? Ou doit-elle être exposée en une seule suite continue

depuis le commencement des études, comme en France?--Le professeur

doit-il faire un cours complet, ou doit-il choisir quelques questions et

charger l’élève d’étudier seul les autres? Doit-il exposer oralement les

faits ou ordonner aux élèves d’en prendre d’abord connaissance dans un

livre, de façon à remplacer le cours par des explications?

2º _Choix des matières_.--Quelle proportion doit-on donner à l’histoire

nationale et à l’histoire des autres pays? A l’histoire ancienne et à

l’histoire contemporaine? Aux histoires spéciales (art, religion,

coutumes, vie économique) et à l’histoire générale? Aux institutions ou

aux usages et aux événements? A l’évolution des usages matériels, à

l’histoire intellectuelle, à la vie sociale, à la vie politique? A

l’étude des accidents individuels, à la biographie, aux épisodes

dramatiques ou à l’étude des enchaînements et des évolutions générales?

Quelle place doit-on faire aux noms propres et aux dates?--Doit-on

profiter des occasions qu’offrent les légendes pour éveiller l’esprit

critique? Ou doit-on les éviter?

3º _Ordre_.--Dans quel ordre doit-on aborder les matières? Doit-on

commencer par les périodes les plus anciennes et les pays les plus

anciennement civilisés pour suivre l’ordre chronologique et l’ordre de

l’évolution? Ou par les périodes et les pays les plus rapprochés pour

aller du plus connu au moins connu?--Dans l’exposition de chaque période

doit-on suivre un ordre chronologique, géographique ou logique?--Doit-on

commencer par décrire des états de choses ou par raconter des

événements?

4º _Procédés d’enseignement_.--Faut-il donner d’abord à l’élève des

formules générales ou des images particulières? Le professeur doit-il

énoncer lui-même les formules ou les faire chercher par l’élève? Faut-il

faire apprendre par cœur des formules? Et dans quels cas?--Comment faire

pénétrer les images des faits historiques? Quel usage faire des

gravures? Des reproductions et des restitutions? Des scènes de

fantaisie?--Quel usage faire des récits et des descriptions? Des textes

d’auteurs? Des romans historiques?--Dans quelle mesure doit-on rapporter

les paroles et les formules?--Comment faire localiser les faits? Quel

usage faire des tableaux chronologiques, des tableaux synchroniques, des

croquis géographiques, des tableaux statistiques et des

graphiques?--Comment faire comprendre le caractère des événements et des

coutumes? Les motifs des actes? Les conditions d’une coutume? Comment

choisir les épisodes d’un événement? Et les exemples d’une

coutume?--Comment faire comprendre l’enchaînement des faits et

l’évolution?--Quel usage peut-on faire de la comparaison?--Quelle langue

doit-on parler? Dans quelle mesure doit-on employer les termes concrets,

les termes abstraits, les termes techniques?--Comment contrôler que

l’élève a compris les termes et s’est assimilé les faits? Peut-on

organiser des exercices actifs qui fassent faire à l’élève un travail

personnel sur les faits?--Quels instruments doit-on donner à l’élève?

Comment doit être composé le livre scolaire pour rendre possible des

exercices actifs.

Pour exposer et justifier la solution à toutes ces questions, ce ne

serait pas trop d’un traité spécial[244]. On n’indiquera ici que les

principes généraux sur lesquels l’accord semble être à peu près fait en

France dès maintenant.

[244] J’ai essayé, dans un cours à la Sorbonne, de faire une partie de

ce travail. [Ch. S.]

On ne demande plus guère à l’histoire des leçons de morale ni de beaux

exemples de conduite, ni même des scènes dramatiques ou pittoresques. On

comprend que pour tous ces objets la légende serait préférable à

l’histoire, car elle présente un enchaînement des causes et des effets

plus conforme à notre sentiment de la justice, des personnages plus

parfaits et plus héroïques, des scènes plus belles et plus

émouvantes.--On renonce aussi à employer l’histoire pour exalter le

patriotisme ou le loyalisme comme en Allemagne; on sent ce qu’il y

aurait d’illogique à tirer d’une même science des applications opposées

suivant les pays ou les partis; ce serait inviter chaque peuple à

mutiler, sinon à altérer, l’histoire dans le sens de ses préférences. On

comprend que la valeur de toute science consiste en ce qu’elle est

vraie, et on ne demande plus à l’histoire que la vérité[245].

[245] Constatons cependant que, à la question posée en juillet 1897

aux candidats au Baccalauréat moderne: «A quoi sert l’enseignement

de l’histoire?» 80 pour 100 des candidats ont répondu en substance,

soit parce qu’ils le pensaient, soit parce qu’ils croyaient plaire:

«à exalter le patriotisme». [Ch.-V. L.]

Le rôle de l’histoire dans l’éducation n’apparaît peut-être pas encore

nettement à tous ceux qui l’enseignent. Mais tous ceux qui réfléchissent

sont d’accord pour la regarder surtout comme un instrument de culture

sociale.--L’étude des sociétés du passé fait comprendre à l’élève par

des exemples pratiques ce que c’est qu’une société; elle le familiarise

avec les principaux phénomènes sociaux et les différentes espèces

d’usages et d’institutions qu’il ne serait guère pratique de lui montrer

dans la réalité actuelle; elle lui fait comprendre par la comparaison

d’usages différents les caractères de ces usages, leur variété et leurs

ressemblances.--L’étude des événements et des évolutions le familiarise

avec l’idée de la transformation continuelle des choses humaines, elle

le garantit de la frayeur irraisonnée des changements sociaux; elle

rectifie sa notion du progrès.--Toutes ces acquisitions rendent l’élève

plus apte à participer à la vie publique; l’histoire paraît ainsi

l’enseignement indispensable dans une société démocratique.

La règle de la pédagogie historique sera donc de chercher les objets et

les procédés les plus propres à faire voir les phénomènes sociaux et

comprendre leur évolution. Avant d’admettre un fait on devra se demander

d’abord quelle action éducative il peut avoir, puis si on dispose de

moyens suffisants pour le faire voir et comprendre à l’élève. On devra

écarter tout fait peu instructif ou trop compliqué pour être compris, ou

sur lequel nous n’avons pas de détails qui le rendent intelligible.

IV. Pour réaliser un enseignement rationnel il ne suffira pas de

constituer une théorie de la pédagogie historique. Il faudra renouveler

le matériel et les procédés.

L’histoire comporte nécessairement la connaissance d’un grand nombre de

faits. Le professeur d’histoire, réduit à sa parole, à un tableau noir,

et à des abrégés qui ne sont guère que des tableaux chronologiques, se

trouve dans la condition d’un professeur de latin sans textes ni

dictionnaire. L’élève d’histoire a besoin d’un répertoire de faits

historiques comme l’élève de latin d’un répertoire de mots latins; il

lui faut des collections de _faits_, et les précis scolaires ne sont

guère que des collections de _mots_.

Les faits se présentent sous deux formes, gravures et livres. Les

gravures montrent les objets matériels et l’aspect extérieur, elles

servent surtout pour l’étude de la civilisation matérielle. On a depuis

longtemps, en Allemagne, essayé de donner à l’élève un recueil de

gravures combiné pour l’enseignement historique. Le même besoin a fait

naître en France l’_Album historique_, qui se publie sous la direction

de M. Lavisse.

Le livre est l’instrument principal, il doit contenir les traits

caractéristiques nécessaires pour se représenter les événements, les

motifs, les habitudes, les institutions; il consistera surtout en récits

et descriptions, auxquels on pourra joindre quelques paroles ou formules

caractéristiques. On a longtemps cherché à composer ces livres avec des

morceaux choisis d’auteurs anciens; on leur donnait la forme d’un

recueil de textes[246]. L’expérience semble indiquer qu’il faut renoncer

à ce procédé d’aspect scientifique, il est vrai, mais peu intelligible à

des enfants; on préfère s’adresser aux élèves en langue contemporaine.

C’est dans cet esprit que, suivant les _Instructions_ de 1890[247] ont

été composées les collections de _Lectures historiques_ dont la

principale a été publiée par la maison Hachette.

[246] C’est ce qui a été fait en Allemagne sous le nom de

_Quellenbuch_.

[247] On trouvera la même théorie pédagogique dans la préface de mon

_Histoire narrative et descriptive des anciens peuples de l’Orient_,

Supplément à l’usage des professeurs, Paris, 189, in-8. [Ch. S.]

Les procédés de travail des élèves se ressentent encore de la création

tardive de l’enseignement de l’histoire. Dans la plupart des classes

d’histoire dominent encore les procédés qui ne font faire à l’élève

qu’un travail réceptif: le cours, le résumé, la lecture,

l’interrogation, la rédaction, la reproduction des cartes. C’est la

condition d’un élève de latin qui se bornerait à réciter des leçons de

grammaire ou des morceaux d’auteur sans faire ni version ni thème.

Pour que l’enseignement fasse une impression efficace il faut, sinon

écarter tous ces procédés passifs, du moins les renforcer par des

exercices qui mettent l’élève en activité. On en a déjà expérimenté

quelques-uns et on peut en imaginer plusieurs[248].--On peut faire

analyser des gravures, des récits, des descriptions pour dégager les

caractères des faits: ce petit exposé écrit ou oral donnera la garantie

que l’élève a vu et compris, il sera une occasion de l’habituer à

n’employer que des termes précis.--On peut demander à l’élève un dessin,

un croquis géographique, un tableau synchronique.--On peut lui faire

dresser un tableau de comparaison entre des sociétés différentes et un

tableau de l’enchaînement des faits.

[248] J’ai traité cette question dans la _Revue universitaire_, 1896,

t. I. [Ch. S.]

Il faut un livre pour fournir à l’élève la matière de ces exercices.

Ainsi la réforme des procédés est liée à la réforme des instruments de

travail. Elles se feront toutes deux à mesure que les professeurs et le

public apercevront plus nettement le rôle de l’enseignement historique

dans l’éducation sociale.

APPENDICE II

L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR DE L’HISTOIRE EN FRANCE

L’enseignement supérieur de l’histoire a été en grande partie

transformé, dans notre pays, depuis trente ans. Cela s’est fait

lentement, par retouches successives, comme il convenait. Mais, quoique

les mesures prises aient été rationnellement liées les unes aux autres,

le grand nombre de ces mesures n’a pas laissé, en ces derniers temps,

d’étonner, et même d’effaroucher le public. L’opinion publique,

sollicitée en faveur des réformes, a été un peu surprise de l’être si

souvent, et peut-être n’est-il pas superflu d’indiquer ici, une fois de

plus, le sens général et la logique interne du mouvement auquel nous

assistons.

I. Avant les dernières années du Second Empire, l’enseignement supérieur

des sciences historiques était organisé en France d’une manière

incohérente[249].

[249] Voir, sur l’organisation de l’enseignement supérieur en France à

cette époque et sur les premières réformes, l’excellent ouvrage de

M. L. Liard, _l’Enseignement supérieur en France_, Paris, 1888-1894,

2 vol. in-8.

Il y avait des chaires d’histoire dans plusieurs établissements, de

types divers: au Collège de France, dans les Facultés des Lettres, et

dans des «écoles spéciales», telles que l’École normale supérieure et

l’École des chartes.

Le Collège de France était un vestige des institutions de l’ancien

régime. Dressé au XVIe siècle contre la Sorbonne scolastique pour être

l’asile des sciences nouvelles, il avait ce glorieux privilège de

représenter historiquement les hautes études spéculatives, l’esprit de

libre recherche, et les intérêts de la science pure. Malheureusement,

dans le domaine des sciences historiques, le Collège de France avait

laissé, jusqu’à un certain point, s’oblitérer sa tradition. Les grands

hommes qui enseignaient l’histoire dans cette illustre maison (J.

Michelet, par exemple) n’étaient pas des techniciens, ni, à proprement

parler, des savants. Leur éloquence agissait sur des auditoires qui

n’étaient pas composés d’étudiants en histoire.

Les Facultés des lettres faisaient partie d’un système établi par le

législateur napoléonien. Ce législateur ne s’était nullement proposé

d’encourager, en créant les Facultés, les recherches scientifiques. Il

n’aimait pas beaucoup la science. Les Facultés de droit, de médecine,

etc., devaient être, dans sa pensée, des écoles professionnelles qui

fourniraient à la société les juristes, les médecins, etc., dont elle a

besoin. Mais trois Facultés, sur cinq, ne furent pas, dès l’origine, en

mesure de jouer le rôle qui leur était destiné, et qu’ont effectivement

rempli les deux autres, Droit et Médecine. Les Facultés de Théologie

catholique ne formèrent pas les prêtres dont la société a besoin, parce

que l’État avait consenti à ce que l’éducation des prêtres se fît dans

les séminaires diocésains. Les Facultés des Sciences et des Lettres ne

formèrent point les professeurs de l’enseignement secondaire, les

ingénieurs, etc., dont la société a besoin, parce qu’elles

rencontrèrent, sur ce terrain, la concurrence triomphante d’«écoles

spéciales», antérieurement instituées: École normale, École

polytechnique. Les Facultés de Théologie catholique, des Sciences et des

Lettres eurent donc à justifier leur existence par d’autres modes

d’activité. En particulier, les professeurs d’histoire dans les Facultés

des Lettres renoncèrent à instruire les jeunes gens qui se destinaient à

enseigner l’histoire dans les lycées. Privés de ces auditeurs spéciaux,

ils se trouvèrent dans une situation fort analogue à celle des

titulaires de l’enseignement historique au Collège de France. Ils

n’étaient pas en général, eux non plus, des techniciens. Ils firent

durant un demi-siècle, devant les nombreux auditoires d’oisifs (dont on

a souvent médit depuis) qu’attiraient la force, l’élégance et l’agrément

de leur parole, de la vulgarisation supérieure.

A l’École normale supérieure était réservée la fonction de dresser les

futurs maîtres de l’enseignement secondaire. Or, c’était à cette époque

un principe admis que, pour être un bon maître de l’enseignement

secondaire, il faut savoir, et il suffit de savoir parfaitement, ce que

l’on est chargé d’enseigner. Cela est à la vérité nécessaire, mais cela

n’est pas suffisant: des connaissances d’un ordre différent, d’un ordre

supérieur, ne sont pas moins indispensables que le bagage proprement

«scolaire». De ces connaissances-là il n’était jamais question à

l’École, où, conformément à la théorie régnante, pour préparer à

l’enseignement secondaire, on se contentait d’en faire. Toutefois, comme

le recrutement de l’École normale a toujours été excellent, jamais le

système en vigueur n’a empêché que des hommes de premier ordre, non

seulement comme professeurs, comme penseurs, ou comme écrivains, mais

même comme érudits, en sortissent. Mais on doit reconnaître qu’ils se

sont débrouillés tout seuls, en dépit du système, non grâce à lui;

après, non pendant leur scolarité, et surtout lorsqu’ils ont eu le

bénéfice, pendant un séjour à l’École française d’Athènes, du

bienfaisant contact avec les documents qui leur avait manqué rue d’Ulm.

«N’est-il pas invraisemblable, a-t-on dit, qu’on ait laissé partir de

l’École normale tant de générations de professeurs incapables de mettre

en œuvre les documents?... En somme les élèves historiens n’étaient

prêts, jadis, au sortir de l’École, ni pour l’enseignement de l’histoire

qu’ils avaient apprise en grande hâte, ni pour les recherches sur les

choses difficiles[250].»

[250] E. Lavisse, _Questions d’enseignement national_, p. 12.

Quant à l’École des chartes, créée sous la Restauration, c’était, à un

certain point de vue, une école spéciale comme les autres, destinée en

théorie à former ces utiles fonctionnaires, les archivistes et les

bibliothécaires. Mais, de bonne heure, l’enseignement professionnel y

fut réduit au strict minimum, et l’École s’organisa d’une façon très

originale, en vue de l’apprentissage rationnel et intégral des jeunes

gens qui se proposeraient d’étudier l’histoire de France au moyen âge.

Les élèves de l’École des chartes n’y suivaient aucun cours d’«histoire

du moyen âge», mais ils apprenaient tout ce qui est nécessaire pour

travailler à résoudre les problèmes encore pendants de l’histoire du

moyen âge. Là seulement, par suite d’une anomalie accidentelle, les

«connaissances préalables» et auxiliaires des recherches historiques

étaient systématiquement enseignées. Nous avons eu plus haut l’occasion

de constater les résultats de ce régime[251].

[251] Cf. plus haut, p. 38.

Les choses étaient ainsi lorsque, vers la fin du Second Empire, un vif

mouvement de réforme se dessina. De jeunes Français avaient visité

l’Allemagne; ils avaient été frappés de la supériorité de son

organisation universitaire sur le système napoléonien des Facultés et

des Écoles spéciales. Certes la France, avec une organisation

défectueuse, avait produit beaucoup d’hommes et beaucoup d’œuvres, mais

on en était arrivé à penser qu’«en toutes sortes d’entreprises on doit

laisser au hasard la moindre part», et que, «quand une institution

entend former des professeurs d’histoire et des historiens, elle doit

leur fournir les moyens de devenir ce qu’elle veut qu’ils soient».

M. V. Duruy, ministre de l’Instruction Publique, appuyait les partisans

d’une renaissance des hautes études. Mais il considéra comme

impraticable de toucher, soit pour les remodeler, soit pour les

fusionner, soit pour les supprimer, aux établissements existants:

Collège de France, Facultés des Lettres, École normale supérieure, École

des chartes, tous consacrés par des services rendus, par l’illustration

personnelle d’hommes qui leur avaient appartenu ou qui leur

appartenaient. Il ne modifia rien, il ajouta. Il couronna l’édifice un

peu disparate qui existait en créant une «École pratique des hautes

études», qui fut établie en Sorbonne (1868).

L’École pratique des hautes études (section d’histoire et de philologie)

avait pour raison d’être, dans la pensée de ceux qui la créèrent, de

préparer des jeunes gens à faire des recherches originales d’un

caractère scientifique. Pas de préoccupations professionnelles, pas de

vulgarisation. On n’y viendrait pas pour s’informer des résultats de la

science, mais, comme l’étudiant en chimie vient dans un laboratoire,

pour se rompre aux procédés techniques qui permettent d’obtenir des

résultats nouveaux. Ainsi l’esprit du nouvel institut n’était pas sans

analogie avec celui de la tradition primitive du Collège de France. On

devait essayer d’y faire, pour toutes les parties de l’histoire et de la

philologie universelles, ce que l’on faisait depuis longtemps à l’École

des chartes dans le domaine restreint de l’histoire de France au moyen

âge.

Il. Tant que les Facultés des Lettres se trouvèrent bien comme elles

étaient (c’est-à-dire sans étudiants) et tant que leur ambition n’alla

pas au delà de leurs attributions traditionnelles (faire des cours

publics, conférer des grades), l’organisation de l’enseignement

supérieur des sciences historiques en France resta dans l’état que nous

avons décrit. Le jour où les Facultés des Lettres se cherchèrent une

autre raison d’être et réclamèrent un autre rôle, des changements

étaient inévitables.

Ce n’est pas ici le lieu d’expliquer pourquoi et comment les Facultés

des Lettres ont été amenées à souhaiter de travailler plus activement,

ou, pour mieux dire, autrement que par le passé, au progrès des sciences

historiques. M. V. Duruy, en installant l’École des hautes études à la

Sorbonne, avait annoncé que cette plante jeune et vivace en disjoindrait

les vieilles pierres; et, sans doute, le spectacle de l’activité si

féconde de l’École des hautes études n’a pas peu contribué à faire faire

aux Facultés leur examen de conscience. D’autre part, la libéralité des

pouvoirs publics qui ont augmenté le personnel des Facultés, qui leur

ont construit des palais, qui les ont largement dotées d’instruments de

travail, a créé des devoirs nouveaux à ces établissements privilégiés.

Il y a vingt-cinq ans environ que les Facultés des Lettres ont entrepris

de se transformer, et que leur transformation progressive a des

contre-coups dans l’édifice entier de l’enseignement supérieur des

sciences historiques en France, qui n’avait pas été ébranlé jusque-là,

même par l’ingénieuse addition de 1868.

III. Le premier soin des Facultés fut de se procurer des étudiants.--Là

n’était pas, en vérité, le difficile, car l’École normale supérieure (où

sont admis vingt élèves par an, choisis parmi des centaines de

candidats) était devenue incapable de suffire, comme par le passé, au

recrutement du corps professoral, désormais très nombreux, de

l’enseignement secondaire. Quantité de jeunes gens, candidats

(concurremment avec les élèves de l’École normale supérieure) aux grades

qui ouvrent l’accès de la carrière pédagogique, étaient abandonnés à

eux-mêmes. C’était une clientèle assurée. En même temps les lois

militaires, en attachant au titre de licencié ès lettres de précieuses

immunités, devaient attirer dans les Facultés, si elles préparaient à la

licence, une portion considérable, et très intéressante, de la jeunesse.

Enfin les étrangers (si nombreux à l’École des hautes études), qui

viennent chercher en France un complément d’éducation scientifique, et

qui s’étonnaient jusque-là de n’avoir pas à profiter dans les Facultés,

ne pouvaient manquer d’y venir aussitôt qu’ils y trouveraient quelque

chose d’analogue à ce qu’ils ont coutume de trouver dans les Universités

allemandes, et le genre d’instruction qui leur paraît utile.

Avant que des étudiants aient appris en grand nombre le chemin des

Facultés, de grands efforts ont été nécessaires et des années se sont

écoulées; mais c’est lorsque les Facultés ont eu les étudiants qu’elles

désiraient que les vrais problèmes se sont posés.

L’immense majorité des étudiants des Facultés des Lettres ont été à

l’origine des candidats aux grades, à la licence et à l’agrégation,

venus avec l’intention avouée de «préparer» la licence et l’agrégation.

Les Facultés n’ont pas pu se soustraire à l’obligation de les aider dans

cette «préparation». Mais les examens étaient encore, il y a une

vingtaine d’années, conçus suivant d’anciennes formules. La licence,

c’était une attestation de fortes études secondaires, un «baccalauréat

supérieur»; à «l’agrégation des classes d’histoire et de géographie»

(devenue la véritable _licentia docendi_), les candidats devaient

«fournir la preuve qu’ils savaient très bien ce qu’ils seraient chargés

d’enseigner».--Dès lors, il y avait péril certain que l’enseignement des

Facultés, préparatoire, comme celui de l’École normale supérieure, aux

examens de licence et d’agrégation, affectât, par la force des choses,

le même caractère. Notez qu’une certaine rivalité devait forcément

s’établir entre les élèves de l’École et les élèves des Facultés aux

concours d’agrégation. Les programmes de l’agrégation étant ce qu’ils

étaient, cette émulation ne devait-elle pas avoir pour résultat

d’absorber de plus en plus les maîtres et les élèves des établissements

rivaux dans des exercices scolaires, non scientifiques, dépourvus de

noblesse aussi bien que d’utilité réelle?

Danger très grave. Il a été aperçu tout de suite par les clairvoyants

promoteurs de la réforme des Facultés, MM. A. Dumont, L. Liard, E.

Lavisse. M. Lavisse écrivait en 1884: «Prétendre que les Facultés ont

pour tâche principale la préparation à des examens, c’est vouloir

substituer à la culture scientifique un dressage: voilà le sérieux grief

que de bons esprits opposent aux partisans des nouveautés... Les

partisans des nouveautés répondent qu’ils ont vu, dès l’origine, les

inconvénients du système, mais qu’ils sont convaincus qu’une

modification du régime des examens suivra la réforme de l’enseignement

supérieur; qu’on trouvera la conciliation entre le travail scientifique

et la préparation aux examens; qu’ainsi tombera le seul grief sérieux

que leur opposaient leurs adversaires.» C’est une justice à rendre au

principal polémiste de la réforme qu’il ne s’est jamais lassé d’appuyer

sur ce point malade; et, pour se convaincre que la _question des

examens_ a toujours été considérée comme la clé de voûte du problème de

la réorganisation de l’enseignement supérieur en France, il suffit de

parcourir les discours et les articles intitulés «L’enseignement et les

examens», «Examens et études», «Les études et les examens», etc., que M.

Lavisse a réunis dans ses trois volumes publiés depuis 1885, de cinq ans

en cinq ans: _Questions d’enseignement national_, _Études et Étudiants_,

_A propos de nos écoles_.

C’est ainsi que la question de la réforme des examens de l’enseignement

supérieur (licence, agrégation, doctorat) a été mise à l’ordre du jour.

Elle y était déjà en 1884; elle y est encore en 1897. Mais, pendant

l’intervalle, des progrès sensibles ont été réalisés dans la direction

que nous croyons bonne, et on touche enfin, semble-t-il, au but.

IV. L’ancien système d’examens exigeait des candidats aux grades qu’ils

fournissent la preuve d’une excellente instruction secondaire. Comme il

condamnait les candidats, étudiants de l’enseignement supérieur, à des

exercices du genre de ceux qu’ils avaient déjà ressassés dans les

lycées, on a eu beau jeu en l’attaquant. Il a été défendu mollement. Il

a été démoli.

Mais comment le remplacer? Le problème était très complexe. Est-il juste

de s’étonner qu’il n’ait pas été résolu du premier coup?

D’abord, il importait de se mettre d’accord sur cette question

préliminaire: quel est le genre d’aptitudes ou de connaissances dont il

convient d’exiger des étudiants qu’ils fassent la preuve? De

connaissances générales? De connaissances techniques et d’aptitudes aux

recherches originales (comme à l’École des chartes et à l’École des

hautes études)? D’aptitudes pédagogiques?--On a reconnu peu à peu

qu’étant donnée la clientèle vaste et variée des Facultés, il était

indispensable de distinguer.

Aux candidats à la licence, il suffit de demander qu’ils attestent une

bonne culture générale, sans leur interdire de prouver, s’ils le

désirent, qu’ils ont déjà le goût et quelque expérience des recherches

originales.

Aux candidats à l’agrégation (_licentia docendi_), déjà licenciés, on

demandera: 1º la preuve formelle qu’ils savent, par expérience, ce que

c’est qu’étudier un problème historique et qu’ils ont les connaissances

techniques, requises pour les études de cette espèce; 2º la preuve

d’aptitudes pédagogiques, qui sont professionnelles pour eux.

Aux étudiants qui ne sont candidats à rien, ni à la licence, ni à

l’agrégation, et qui recherchent simplement une initiation

scientifique--les anciens programmes ne prévoyaient pas l’existence de

ces étudiants-là,--on demandera seulement de prouver qu’ils ont profité

des leçons reçues et des conseils donnés.

Cela posé, un grand pas est fait en avant. Car les programmes, comme on

sait, gouvernent les études. Or, de par l’autorité des programmes, les

études historiques dans les Facultés auront le triple caractère que l’on

peut souhaiter qu’elles aient. La culture générale ne cessera pas d’y

être en honneur. Les exercices techniques de critique et de recherche

auront leur place légitime. Enfin la pédagogie (théorique et pratique)

ne sera pas négligée.

Les difficultés commencent lorsqu’il s’agit de déterminer les épreuves

qui sont, en chaque genre, les meilleures, c’est-à-dire les plus

probantes. Là-dessus, les avis diffèrent. Si personne, désormais, ne

conteste plus les principes, les modes d’application jusqu’ici

expérimentés ou proposés ne rallient pas tous les suffrages.

L’organisation de la licence a été remaniée trois fois; le statut de

l’agrégation d’histoire a été réformé ou amendé cinq fois. Et ce n’est

pas fini. De nouvelles simplifications s’imposent. Mais qu’importe cette

instabilité--dont on commence pourtant à se plaindre[252],--s’il est

avéré, comme nous le croyons, que le progrès vers le mieux a été continu

à travers tous ces changements, sans régressions notables?

[252] _Revue historique_, LXIII (1897), p. 96.

Il est inutile d’exposer ici en détail les divers régimes transitoires

qui ont été en vigueur. Nous avons eu l’occasion de les critiquer, en

temps et lieu[253]. Aujourd’hui que la plupart des usages qui nous

paraissaient défectueux ont été abolis, à quoi bon remuer cette cendre?

Nous ne dirons même pas en quoi le régime actuel laisse encore, selon

nous, à désirer, car il y a lieu d’espérer qu’il sera prochainement, et

très heureusement, modifié.--Qu’il suffise de savoir que les Facultés

confèrent à présent un diplôme nouveau, le _Diplôme d’études

supérieures_, que tous les étudiants ont le droit de rechercher, mais

que les candidats à l’agrégation sont obligés d’obtenir. Ce diplôme

d’études supérieures, analogue à celui de l’École des hautes études, au

brevet de l’École des chartes et au doctorat en philosophie des

Universités allemandes, est donné aux étudiants en histoire qui,

justifiant d’une certaine scolarité, ont subi un examen dont les

épreuves principales sont, avec des interrogations sur les «sciences

auxiliaires» des recherches historiques, la rédaction et la soutenance

d’un mémoire original. Tout le monde reconnaît aujourd’hui que «l’examen

en vue du diplôme d’études donnera des fruits excellents, si la

vigilance et la conscience des examinateurs lui conservent partout sa

valeur[254]».

[253] Voir la _Revue internationale de l’enseignement_, févr. 1893; la

_Revue universitaire_, juin 1892, oct. et nov. 1894, juillet 1895;

et le _Political Science Quarterly_, sept. 1894.

[254] _Revue historique_, loc. cit., p. 98.--J’ai développé ailleurs

ce que je me contente d’indiquer ici. Voir _Revue internationale de

l’enseignement_, nov. 1897. [Ch.-V. L.]

V. En résumé, l’appât de la préparation aux grades a fait affluer dans

les Facultés une foule d’étudiants. Mais la préparation aux grades

était, sous l’ancien régime des examens de licence et d’agrégation, une

besogne peu conforme à celle que les Facultés concevaient comme

convenable pour elles, utile pour leurs élèves et pour le bien de la

science. Le régime des examens a donc été réformé persévéramment, non

sans peine, en conformité avec un certain idéal de ce que l’enseignement

supérieur de l’histoire doit être. Le résultat est que les Facultés ont

pris rang parmi les établissements qui contribuent aux progrès positifs

des sciences historiques. L’énumération des œuvres qui en sont sorties

depuis quelques années l’attesterait au besoin.

Cette évolution a déjà eu des conséquences heureuses; si elle s’achève

aussi bien qu’elle a commencé, elle en aura encore.--D’abord, la

transformation de l’enseignement de l’histoire dans les Facultés en a

entraîné une, symétrique, à l’École normale supérieure. L’École normale

délivre aussi, depuis deux ans, un «Diplôme d’études»; les travaux

originaux, les exercices pédagogiques et la culture générale y sont

encouragés tout de même que dans les Facultés nouvelles. Elle ne diffère

plus des Facultés que parce qu’elle est fermée, et recrutée avec

certaines précautions; au fond, c’est une Faculté comme les autres, où

les étudiants sont en très petit nombre, mais choisis.--En second lieu,

l’École des hautes études et l’École des chartes, qui, toutes deux,

seront installées, à la fin de 1897, dans la Sorbonne reconstruite, ont

gardé leur raison d’être; car beaucoup de spécialités sont représentées

à l’École des hautes études qui ne le sont pas, qui ne le seront sans

doute jamais, dans les Facultés; et, pour les études relatives à

l’histoire du moyen âge, l’ensemble des enseignements convergents de

l’École des chartes restera toujours incomparable. Mais l’ancien

antagonisme entre l’École des hautes études et l’École des chartes d’une

part, et les Facultés de l’autre, a disparu. Tous ces établissements,

naguère si dissemblables, collaborent désormais, dans le même esprit, à

une œuvre commune. Chacun d’eux garde son nom, son autonomie et ses

traditions; mais tous forment un corps: la section historique d’une

idéale Université de Paris, beaucoup plus vaste que celle qui a été en

1896 consacrée par la loi. De cette «plus grande» Université, l’École

des chartes, l’École des hautes études, l’École normale supérieure et

l’ensemble des enseignements historiques de la Faculté des Lettres ne

sont plus maintenant, en fait, que des «instituts» indépendants.

TABLE DES MATIÈRES

Avertissement V

LIVRE I

LES CONNAISSANCES PRÉALABLES

Chap. I.--La recherche des documents 1

-- II.--Les «sciences auxiliaires» 25

LIVRE II

OPÉRATIONS ANALYTIQUES

Chap. I.--Conditions générales de la connaissance historique 43

Introduction aux études historiques · 第 4 / 6 章