INTRODUCTION
AUX
ÉTUDES HISTORIQUES
PAR
CH.-V. LANGLOIS CH. SEIGNOBOS
Chargé de cours à la Sorbonne Maître de conférences à la Sorbonne
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1898
Droits de traduction et de reproduction réservés.
A LA MÊME LIBRAIRIE
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bibliographiques_, par M. Langlois. 1 vol. in-16 broché 3 fr.
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Coulommiers.--Imp. PAUL BRODARD.--115-97.
AVERTISSEMENT
Le titre de cet ouvrage est clair. Cependant, il est nécessaire de dire
nettement ce que nous avons voulu, et ce que nous n’avons pas voulu
faire; car, sous ce même titre: «Introduction aux études historiques»,
des livres très différents ont déjà été publiés.
Nous n’avons pas voulu présenter, comme W. B. Boyce[1], un résumé de
l’histoire universelle à l’usage des commençants et des personnes
pressées.
[1] W. B. Boyce, _Introduction to the study of history, civil,
ecclesiastical and literary_. London, 1884, in-8.
Nous n’avons pas voulu enrichir d’un numéro la littérature si abondante
de ce que l’on appelle ordinairement la «Philosophie de l’histoire». Des
penseurs, qui, pour la plupart, ne sont pas historiens de profession,
ont fait de l’histoire le sujet de leurs méditations; ils en ont cherché
les «similitudes» et les «lois»; quelques-uns ont cru découvrir «les
lois qui ont présidé au développement de l’humanité», et «constituer»
ainsi «l’histoire en science positive»[2]. Ces vastes constructions
abstraites inspirent, non seulement au public, mais à des esprits
d’élite, une méfiance _a priori_, qui est invincible: M. Fustel de
Coulanges, dit son dernier biographe, était sévère pour la Philosophie
de l’histoire; il avait pour ces systèmes la même aversion que les
positivistes pour les concepts purement métaphysiques. A tort ou à
raison (à tort, sans doute), la Philosophie de l’histoire, n’ayant pas
été cultivée seulement par des hommes bien informés, prudents,
d’intelligence vigoureuse et saine, est déconsidérée. Que ceux qui la
redoutent--comme ceux, d’ailleurs, qui s’y intéressent--soient avertis:
il n’en sera pas question ici[3].
[2] Tel, par exemple, P.-J.-B. Buchez, dans son _Introduction à la
science de l’histoire_. Paris, 1842, 2 vol. in-8.
[3] L’histoire des tentatives faites pour comprendre et expliquer
philosophiquement l’histoire de l’humanité a été entreprise, comme
on sait, par Robert Flint. R. Flint a déjà donné l’histoire de la
Philosophie de l’histoire dans les pays de langue française:
_Historical Philosophy in France and French Belgium and
Switzerland_. Edinburgh-London, 1893, in-8.--C’est le premier volume
de la réédition développée de son «Histoire de la philosophie de
l’histoire en Europe», publiée il y a vingt-cinq ans. Comparez la
partie rétrospective (ou historique) de l’ouvrage de N. Marselli:
_la Scienza della storia_, I. Torino, 1873.
L’ouvrage original le plus considérable qui ait paru en France
depuis la publication du répertoire analytique de R. Flint est celui
de P. Lacombe, _De l’histoire considérée comme science_. Paris,
1894, in-8. Cf. _Revue critique_, 1895, I, p. 132.
Nous nous proposons ici d’examiner les conditions et les procédés, et
d’indiquer le caractère et les limites de la connaissance en histoire.
Comment arrive-t-on à savoir, du passé, ce qu’il est possible et ce
qu’il importe d’en savoir? Qu’est-ce qu’un document? Comment traiter les
documents en vue de l’œuvre historique? Qu’est-ce que les faits
historiques? Et comment les grouper pour construire l’œuvre
historique?--Quiconque s’occupe d’histoire pratique, plus ou moins
inconsciemment, des opérations compliquées de critique et de
construction, d’analyse et de synthèse. Mais les débutants et la plupart
des personnes qui n’ont jamais réfléchi sur les principes de la méthode
des sciences historiques, emploient, pour effectuer ces opérations, des
procédés instinctifs qui, n’étant pas, en général, des procédés
rationnels, ne conduisent pas d’ordinaire à une vérité scientifique. Il
est donc utile de faire connaître et de justifier logiquement la théorie
des procédés vraiment rationnels, assurée dès à présent en quelques-unes
de ses parties, encore inachevée sur des points d’une importance
capitale.
Ainsi la présente «Introduction aux études historiques» est conçue, non
comme un résumé de faits acquis ou comme un système d’idées générales au
sujet de l’histoire universelle, mais comme un essai sur la méthode des
sciences historiques.
Voici pourquoi nous avons cru opportun, et voici dans quel esprit nous
avons résolu de l’écrire.
I
Les livres qui traitent de la méthodologie des sciences historiques ne
sont guère moins nombreux, mais ne jouissent pas d’un meilleur renom que
les livres sur la Philosophie de l’histoire. Les spécialistes les
dédaignent. Il résumait une opinion très répandue, le savant qui, à ce
que l’on raconte, disait: «Vous voulez écrire un livre sur la
Philologie; faites-nous donc plutôt un bon ouvrage de Philologie. Moi,
quand on me demande: Qu’est-ce que la Philologie? je réponds: C’est ce
que je fais[4].» Il ne croyait dire, et il ne disait en effet qu’un lieu
commun, le critique qui, à propos du _Précis de la science de
l’histoire_ de J. G. Droysen, s’exprimait ainsi: «En thèse générale, les
traités de ce genre sont forcément à la fois obscurs et inutiles:
obscurs, puisqu’il n’est rien de plus vague que leur objet; inutiles,
puisqu’on peut être historien sans se préoccuper des principes de la
méthodologie historique qu’ils ont la prétention d’exposer[5].»--Les
arguments de ces contempteurs de la méthodologie paraissent assez forts.
Ils se ramènent aux propositions suivantes. En fait, il y a des gens qui
pratiquent manifestement les bonnes méthodes et qui sont reconnus par
tout le monde comme des érudits ou comme des historiens de premier
ordre, sans avoir jamais étudié les principes de la méthode;
réciproquement, on ne voit pas que ceux qui ont écrit en logiciens sur
la théorie de la méthode historique aient acquis, de ce chef, comme
érudits ou comme historiens, une supériorité quelconque: quelques-uns
même sont notoirement des érudits ou des historiens tout à fait
impuissants ou médiocres. A cela, rien d’étonnant. Est-ce que, avant de
faire en chimie, en mathématiques, dans les sciences proprement dites,
des recherches originales, on étudie la théorie des méthodes qui servent
dans ces sciences? La critique historique! mais le meilleur moyen de
l’apprendre, c’est de la pratiquer; on l’apprend suffisamment en la
pratiquant[6]. Pressez, d’ailleurs, les écrits qui existent sur la
méthode historique, et même les plus récents, ceux de J. G. Droysen, de
E. A. Freeman, de A. Tardif, de U. Chevalier, etc.: vous n’en extrairez,
en fait d’idées claires, que des vérités évidentes par elles-mêmes, des
vérités de La Palice[7].
[4] _Revue critique d’histoire et de littérature_, 1892, I, p. 164.
[5] _Ibidem_, 1888, II, p. 295.--Cf. _le Moyen Age_, X (1897), p. 91:
«Ces livres-là [les traités de méthode historique] ne sont guère lus
de ceux auxquels ils pourraient être utiles, c’est-à-dire les
amateurs qui occupent leurs loisirs à faire des recherches
historiques; et quant aux érudits de profession, c’est aux leçons
des maîtres qu’ils ont appris à connaître les instruments de travail
et la manière de s’en servir, sans compter que la méthode historique
est la même que celle des autres sciences d’observation, et qu’on
peut dire en quelques mots en quoi elle consiste...»
[6] C’est sans doute en vertu de ce principe que la méthode historique
s’enseigne seulement par l’exemple, que L. Mariani a plaisamment
intitulé «Corso pratico di metodologia della storia» une
dissertation sur un point particulier de l’histoire de la ville de
Fermo. Voir l’_Archivio della Società romana di storia patria_, XIII
(1890), p. 211.
[7] Voir le compte rendu de l’opuscule de E. A. Freeman, _The methods
of historical study_, dans la _Revue critique_, 1887, I, p. 376. Cet
opuscule, dit le critique, est banal et vide. On y voit «que
l’histoire n’est pas une étude aussi aisée qu’un vain peuple pense,
qu’elle touche à toutes les sciences et que l’historien vraiment
digne de ce nom devrait tout savoir; que la certitude historique est
impossible à obtenir, et que, pour s’en rapprocher le plus possible,
il faut recourir sans cesse aux sources originales; qu’il faut
connaître et pratiquer les meilleurs parmi les historiens modernes,
mais sans jamais tenir ce qu’ils ont écrit pour parole d’évangile.
Et voilà tout.» Conclusion: Freeman «enseignait mieux sans doute la
méthode historique par la pratique qu’il n’a réussi à le faire par
la théorie».
Comparer _Bouvard et Pécuchet_, par G. Flaubert. Il s’agit de deux
imbéciles, qui, entre autres projets, forment celui d’écrire
l’histoire. Pour les aider, un de leurs amis leur envoie «des règles
de critique prises dans le _Cours_ de Daunou», savoir: «Citer comme
preuve le témoignage des foules, mauvaises preuves; elles ne sont
pas là pour répondre.--Rejeter les choses impossibles: on fit voir à
Pausanias la pierre avalée par Saturne.--Tenez en compte l’adresse
des faussaires, l’intérêt des apologistes et des calomniateurs.»
L’ouvrage de Daunou contient quantité de truismes aussi patents et
plus comiques encore que ceux-là.
Nous reconnaissons volontiers que, dans cette manière de voir, tout
n’est pas faux.--L’immense majorité des écrits sur la méthode
d’investigation en histoire et sur l’art d’écrire l’histoire--ce que
l’on appelle, en Allemagne et en Angleterre, l’_Historik_--sont
superficiels, insipides, illisibles, et il en est de ridicules[8].
D’abord, ceux qui sont antérieurs au XIXe siècle, analysés à loisir par
P.-C.-F. Daunou dans le tome VII de son _Cours d’études historiques_[9],
sont presque tous de simples traités de rhétorique, dont la rhétorique
est surannée, où l’on discute avec gravité les problèmes les plus
cocasses[10]. Daunou les raille agréablement, mais il n’a fait preuve
lui-même que de bon sens dans son monumental ouvrage, qui, aujourd’hui,
ne paraît guère meilleur, et n’est certainement pas plus utile, que les
productions anciennes[11]. Quant aux modernes, il est très vrai que tous
n’ont pas su éviter les deux écueils du genre: obscurité, banalité. Le
_Grundriss der Historik_ de J. G. Droysen, traduit en français sous le
titre de _Précis de la science de l’histoire_ (Paris, 1888, in-8), est
lourd, pédantesque et confus au-delà de ce que l’on peut imaginer[12].
MM. Freeman, Tardif, Chevalier ne disent rien qui ne soit élémentaire et
prévu. On voit encore leurs émules discuter à perte de vue des questions
oiseuses: si l’histoire est un art ou une science, quels sont les
devoirs de l’histoire, à quoi sert l’histoire, etc.--D’autre part, c’est
une remarque incontestablement exacte que presque tous les érudits et
presque tous les historiens actuels sont, au point de vue de la méthode,
des autodidactes, formés par la seule pratique ou par l’imitation et la
fréquentation des maîtres antérieurs.
[8] R. Flint (_o. c._, p. 15) se félicite de n’avoir pas à étudier la
littérature de l’_Historic_, car «a very large portion of it is so
trivial and superficial that it can hardly ever have been of use
even to persons of the humblest capacity, and may certainly now be
safely consigned to kindly oblivion». Néanmoins, R. Flint a donné
dans son livre une liste sommaire des principaux monuments de cette
littérature dans les pays de langue française, depuis l’origine. Un
aperçu plus général et plus complet (bien que très sommaire encore)
de cette littérature dans tous les pays est fourni par le _Lehrbuch
der historichen Methode_, de E. Bernheim (Leipzig, 1894, in-8), p.
143 et suiv.--Flint (qui a connu quelques ouvrages inconnus à
Bernheim) s’arrête à l’année 1893, Bernheim à l’année 1894. Depuis
1889, on trouve dans les _Jahresberichte der Geschichtswissenschaft_
un compte rendu périodique des écrits récents sur la méthodologie
historique.
[9] Ce tome VII a été publié en 1844. Mais le célèbre _Cours_ de
Daunou fut professé au Collège de France de 1819 à 1830.
[10] Les Italiens de la Renaissance (Mylæus, Francesco Patrizi, etc.),
et les auteurs des deux derniers siècles après eux, se demandent
quels sont les rapports de l’histoire avec la dialectique et avec la
rhétorique; à combien de lois le genre historique est assujetti;
s’il est convenable que l’historien rapporte les trahisons, les
lâchetés, les crimes, les désordres; si l’histoire peut s’accommoder
d’un autre genre que du sublime, etc.--Les seuls livres sur
l’_Historik_, publiés avant le XIXe siècle, qui accusent un effort
original pour aborder les vrais problèmes sont ceux de Lenglet du
Fresnoy (_Méthode pour étudier l’histoire_, Paris, 1713) et de J. M.
Chladenius (_Allgemeine Geschichtswissenschaft_, Leipzig, 1752).
Celui de Chladenius a été signalé par E. Bernheim (_o. c._, p. 166).
[11] Il n’y fait même pas toujours preuve de bon sens, car on lit dans
le _Cours d’études historiques_ (VII, p. 105), à propos du traité
_De l’histoire_, publié en 1670 par P. Le Moyne, ouvrage très
faible, pour ne pas dire plus, où des traces de sénilité sont
visibles: «Je ne prétends point adopter toutes les maximes, tous les
préceptes que ce traité renferme; mais je crois qu’après celui de
Lucien c’est le meilleur que nous ayons rencontré; et je doute fort
qu’aucun de ceux dont il nous reste à prendre connaissance s’élève
au même degré de philosophie et d’originalité.» Le P. H. Chérot a
jugé plus sainement le traité _De l’histoire_, dans son _Étude sur
la vie et les œuvres du P. Le Moyne_, Paris, 1887, in-8, p. 406 et
suiv.
[12] E. Bernheim déclare cependant (_o. c._, p. 177) que cet opuscule
est le seul, à son avis, qui «auf der jetzigen Höhe der Wissenschaft
steht».
Mais de ce que beaucoup d’écrits sur les principes de la méthode
justifient la méfiance généralement professée envers les écrits de cette
espèce, et de ce que la plupart des gens de métier ont pu se dispenser
sans inconvénients apparents d’avoir réfléchi sur la méthode historique,
il est excessif, à notre avis, de conclure que les érudits et les
historiens (et surtout les futurs érudits et les futurs historiens)
n’aient aucun besoin de se rendre compte des procédés du travail
historique.--En effet, la littérature méthodologique n’est pas tout
entière sans valeur: il s’est formé lentement un trésor d’observations
fines et de règles précises, suggérées par l’expérience, qui ne sont pas
de simple sens commun[13]. Et s’il existe des personnes qui, par un don
de nature, raisonnent toujours bien sans avoir appris à raisonner, il
serait facile d’opposer à ces exceptions les cas innombrables où
l’ignorance de la logique, l’emploi de procédés irrationnels, l’absence
de réflexion sur les conditions de l’analyse et de la synthèse en
histoire, ont vicié les travaux des érudits et des historiens.
[13] R. Flint dit très bien (_o. c._, p. 15): «The course of Historic
has been, on the whole, one of advance from commonplace reflection
on history towards a philosophical comprehension of the conditions
and processes on which the formation of historical science depends».
En réalité, l’histoire est sans doute la discipline où il est le plus
nécessaire que les travailleurs aient une conscience claire de la
méthode dont ils se servent. La raison, c’est qu’en histoire les
procédés de travail instinctifs ne sont pas, nous ne saurions trop le
répéter, des procédés rationnels; il faut donc une préparation pour
résister au premier mouvement. En outre, les procédés rationnels pour
atteindre la connaissance historique diffèrent si fortement des procédés
de toutes les autres sciences, qu’il est nécessaire d’en apercevoir les
caractères exceptionnels pour se défendre de la tentation d’appliquer à
l’histoire les méthodes des sciences déjà constituées. On s’explique
ainsi que les mathématiciens et les chimistes puissent se passer, plus
aisément que les historiens, d’«introduction» à leurs études.
Il n’y a pas lieu d’insister davantage sur l’utilité de la méthodologie
historique; car c’est évidemment à la légère qu’elle a été contestée.
Mais il faut expliquer les motifs qui nous ont conduits à composer le
présent ouvrage.--Depuis cinquante ans, un grand nombre d’hommes
intelligents et sincères ont médité sur la méthode des sciences
historiques; on compte naturellement parmi eux beaucoup d’historiens,
professeurs d’Université, mieux placés que d’autres pour connaître les
besoins intellectuels des jeunes gens, mais aussi des logiciens de
profession, et même des romanciers. M. Fustel de Coulanges a laissé, à
cet égard, dans l’Université de Paris, une tradition: «Il s’efforçait,
a-t-on dit[14], de réduire à des formules très précises les règles de la
méthode...; il n’y avait rien de plus urgent à ses yeux que d’apprendre
aux travailleurs à atteindre la vérité.» Parmi ces hommes, les uns,
comme M. Renan[15], se sont contentés d’énoncer des remarques, en
passant, dans leurs ouvrages généraux ou dans des écrits de
circonstance[16]; les autres, comme MM. Fustel de Coulanges, Freeman,
Droysen, Lorenz, Stubbs, de Smedt, von Pflugk-Harttung, etc., ont pris
la peine d’exposer, dans des opuscules spéciaux, leurs pensées sur la
matière. Il existe quantité de livres, de «leçons d’ouverture», de
«discours académiques» et d’articles de revue, publiés dans tous les
pays, mais particulièrement en France, en Allemagne, en Angleterre, aux
États-Unis et en Italie, sur l’ensemble et sur les diverses parties de
la méthodologie. On se dit: ce ne serait certes pas un travail inutile
que de coordonner les observations dispersées, et comme perdues, en tant
de volumes et de brochures. Mais ce travail séduisant n’est plus à
faire: il a été récemment exécuté avec le plus grand soin. M. Ernst
Bernheim, professeur à l’Université de Greifswald, a dépouillé presque
tous les écrits modernes sur la méthode historique; il en a profité; il
a groupé dans des cadres commodes, et, en grande partie, nouveaux,
quantité de considérations et de références choisies. Son _Lehrbuch der
historischen Methode_ (Leipzig, 1894, in-8)[17] condense, à la manière
des _Lehrbücher_ allemands, la littérature spéciale du sujet qu’il
traite. Nous n’avons pas eu l’intention de recommencer ce qu’il a si
bien su faire.--Mais il nous a semblé que tout n’était pas dit, après sa
laborieuse et sage compilation. D’abord, M. Bernheim traite amplement de
problèmes métaphysiques que nous croyons dépourvus d’intérêt; en
revanche, il ne se place jamais à des points de vue, critiques ou
pratiques, que nous tenons pour très intéressants. Puis, la doctrine du
_Lehrbuch_ est raisonnable, mais elle manque de vigueur et
d’originalité. Enfin, le _Lehrbuch_ ne s’adresse pas au grand public; il
reste inaccessible (et à cause de la langue et à cause de la forme) à
l’immense majorité du public français. Cela suffit à justifier le
dessein que nous avons formé d’écrire le présent ouvrage au lieu de
recommander simplement celui de M. Bernheim[18].
[14] P. Guiraud, dans la _Revue des Deux Mondes_, 1er mars 1896, p.
75.
[15] E. Renan a dit quelques-unes des choses les plus justes et les
plus fortes qui aient été dites sur les sciences historiques dans
_L’Avenir de la science_ (Paris, 1890, in-8), écrit en 1848.
[16] Quelques-unes des remarques les plus ingénieuses, les plus
topiques, et de la portée la plus générale sur la méthode des
sciences historiques, ont été formulées jusqu’ici, non dans les
livres de méthodologie, mais dans les revues--dont la _Revue
critique d’histoire et de littérature_ est le type--consacrées à la
critique des livres nouveaux d’histoire et d’érudition. C’est un
exercice extrêmement salutaire que de parcourir la collection de la
_Revue critique_, fondée, à Paris, en 1867, «pour imposer le respect
de la méthode, pour exécuter les mauvais livres, pour réprimer les
écarts et le travail inutile».
[17] La 1re édition du _Lehrbuch_ est de 1859.
[18] Ce qui a été publié de mieux, jusqu’ici en français sur la
méthode historique est une brochure de MM. Ch. et V. Mortet, _la
Science de l’histoire_, Paris, 1894, in-8 de 88 p. Extrait du tome
XX de la _Grande Encyclopédie_.
II
Cette «Introduction aux études historiques» n’a pas la prétention
d’être, comme le _Lehrbuch der historischen Methode_, un Traité de
méthodologie historique[19]. C’est une esquisse sommaire. Nous l’avons
entreprise, au commencement de l’année scolaire 1896-1897, en vue
d’avertir les étudiants nouveaux de la Sorbonne de ce que les études
historiques sont et doivent être.
[19] L’un de nous (M. Seignobos) se propose de publier plus tard un
Traité complet de méthodologie historique, s’il se trouve un public
pour ce genre d’ouvrage.
Nous avions constaté depuis longtemps, par expérience, l’urgente
nécessité d’avertissements de cette espèce. La plupart de ceux qui
s’engagent dans la carrière de l’histoire, en effet, le font sans savoir
pourquoi, sans s’être jamais demandé s’ils sont propres aux travaux
historiques, dont ils ignorent souvent jusqu’à la nature. D’ordinaire,
on se décide à choisir la carrière de l’histoire pour les motifs les
plus futiles: parce que l’on a obtenu des succès, en histoire, au
collège[20]; parce que l’on éprouve pour les choses du passé l’espèce
d’attrait romantique qui jadis décida, dit-on, la vocation d’Augustin
Thierry; parfois aussi parce que l’on a l’illusion que l’histoire est
une discipline relativement facile. Il importe assurément que ces
vocations irraisonnées soient au plus tôt éclairées et mises à
l’épreuve.
[20] On ne saurait trop affirmer que les études d’histoire, telles
qu’on les fait au lycée, ne supposent pas les mêmes aptitudes que
les études historiques, telles qu’on les fait à l’Université et dans
la vie.--Julien Havet, qui se consacra plus tard aux études
historiques (critiques), trouvait fastidieuse, au lycée, l’étude de
l’histoire. «C’est, je crois, dit M. L. Havet, que l’enseignement de
l’histoire [dans les lycées] n’est pas organisé pour donner pâture
suffisante à l’esprit scientifique... De toutes les études comprises
dans le programme des lycées, l’histoire est la seule qui n’appelle
pas le contrôle permanent de l’élève. Quand il apprend le latin et
l’allemand, chaque phrase d’une version est l’occasion de vérifier
une douzaine de règles. Dans les diverses branches des
mathématiques, les résultats ne sont jamais séparés de leurs
démonstrations; les _problèmes_, d’ailleurs, obligent l’élève à tout
repenser par lui-même. Où sont les _problèmes_ en histoire, et quel
lycéen est jamais exercé à voir clair par son propre effort dans
l’enchaînement des faits?» _(Bibliothèque de l’École des chartes_,
1896, p. 84).
Ayant fait, à des novices, une série de conférences comme «Introduction
aux études historiques», nous avons pensé que, moyennant révision, ces
conférences pourraient être profitables à d’autres qu’à des novices. Les
érudits et les historiens de profession n’y apprendront rien sans doute;
mais s’ils y trouvaient seulement un thème à réflexions personnelles sur
le métier que quelques-uns d’entre eux pratiquent d’une manière
machinale, ce serait déjà un grand point. Quant au public, qui lit les
œuvres des historiens, n’est-il pas à souhaiter qu’il sache comment ces
œuvres se font, afin qu’il soit davantage en mesure de les juger?
Nous ne nous adressons donc pas seulement, comme M. Bernheim, aux
spécialistes présents et futurs, mais encore au public qu’intéresse
l’histoire. Cela nous a fait une loi d’être aussi concis, aussi clairs
et aussi peu techniques que possible. Mais, en ces matières, lorsqu’on
est concis et clair, on paraît souvent superficiel. Banal ou obscur,
telle est, comme on l’a vu plus haut, la fâcheuse alternative dont nous
sommes menacés.--Sans nous dissimuler la difficulté, sans la croire
insurmontable, nous avons essayé de dire nettement ce que nous avions à
dire.
La première moitié du livre a été rédigée par M. Langlois, la seconde
par M. Seignobos; mais les deux collaborateurs se sont constamment
aidés, concertés et surveillés[21].
[21] M. Langlois a écrit le livre I, le livre II jusqu’au chapitre VI,
l’appendice II et le présent Avertissement; M. Seignobos, la fin du
livre II, le livre III et l’appendice I. Le chapitre I du livre II,
le chapitre V du livre III et la Conclusion ont été rédigés en
commun.
Paris, août 1897.
INTRODUCTION
AUX
ÉTUDES HISTORIQUES
LIVRE I
LES CONNAISSANCES PRÉALABLES
CHAPITRE I
LA RECHERCHE DES DOCUMENTS (HEURISTIQUE)
L’histoire se fait avec des documents. Les documents sont les traces
qu’ont laissées les pensées et les actes des hommes d’autrefois. Parmi
les pensées et les actes des hommes, il en est très peu qui laissent des
traces visibles, et ces traces, lorsqu’il s’en produit, sont rarement
durables: il suffit d’un accident pour les effacer. Or, toute pensée et
tout acte qui n’a pas laissé de traces, directes ou indirectes, ou dont
les traces visibles ont disparu, est perdu pour l’histoire: c’est comme
s’il n’avait jamais existé. Faute de documents, l’histoire d’immenses
périodes du passé de l’humanité est à jamais inconnaissable. Car rien ne
supplée aux documents: pas de documents, pas d’histoire.
Pour conclure légitimement d’un document au fait dont il est la trace,
il faut prendre de nombreuses précautions, qui seront indiquées plus
loin.--Mais il est clair que, préalablement à tout examen critique et à
toute interprétation des documents, se pose la question de savoir s’il y
en a, combien il y en a, et où ils sont. Si j’ai l’idée de traiter un
point d’histoire[22], quel qu’il soit, je m’informerai d’abord de
l’endroit ou des endroits où reposent les documents nécessaires pour le
traiter, supposé qu’il en existe. Chercher, recueillir les documents est
donc une des parties, logiquement la première, et une des parties
principales, du métier d’historien. En Allemagne, on lui a donné le nom
d’Heuristique (_Heuristik_), commode parce qu’il est bref.--Est-il utile
de démontrer l’importance capitale de l’Heuristique? Non, sans doute. Il
va de soi que, si on ne la pratique pas bien, c’est-à-dire si l’on ne
sait pas s’entourer, avant de commencer un travail historique, de tous
les renseignements accessibles, on augmente gratuitement ses chances
(toujours nombreuses, quoi qu’on fasse) d’opérer sur des données
insuffisantes: des œuvres d’érudition ou d’histoire, faites conformément
aux règles de la méthode la plus exacte, ont été viciées, ou même
totalement annulées, à cause de cette simple circonstance matérielle que
l’auteur ne connaissait pas des documents par lesquels ceux qu’il avait
sous la main, et dont il s’est contenté, auraient été éclaircis,
complétés ou ruinés. Toutes choses égales d’ailleurs entre eux, la
supériorité des érudits et des historiens modernes sur les érudits et
les historiens des derniers siècles consiste en ce que ceux-ci ont eu
moins de moyens d’être bien informés que n’en ont ceux-là[23].
L’Heuristique, en effet, est aujourd’hui plus facile qu’autrefois,
quoique le bon Wagner soit encore fondé à dire
Wie schwer sind nicht die Mittel zu erwerben
Durch die man zu den Quellen steigt[24]!
[22] En pratique, le plus souvent, on ne se propose point de traiter
un point d’histoire avant de savoir s’il existe ou non des documents
qui permettent de l’étudier. C’est, inversement, un document,
découvert par hasard, qui suggère l’idée d’approfondir la question
d’histoire que ce document intéresse et de colliger, à cet effet,
les documents du même genre.
[23] C’est pitié de voir comment les meilleurs des anciens érudits ont
vaillamment, mais vainement, lutté, pour résoudre des difficultés
qui n’auraient pas même existé pour eux s’ils avaient eu sous les
yeux des dossiers moins incomplets. Mais la plus brillante sagacité
ne pouvait pas suppléer aux secours matériels qui leur ont manqué.
[24] _Faust_, I, sc. 3.
Essayons d’expliquer pourquoi la récolte des documents, naguère si
laborieuse, est encore, quels qu’aient été, depuis un siècle, les
progrès accomplis, très pénible; et comment cette opération essentielle
pourrait, grâce à de nouveaux progrès, être ultérieurement simplifiée.
I. Ceux qui, les premiers, ont essayé d’écrire l’histoire
d’après les sources, se sont trouvés dans une situation
embarrassante.--S’agissait-il de raconter des événements relativement
récents, dont tous les témoins n’étaient pas morts? On avait la
ressource d’interviewer les témoins survivants. Thucydide, Froissart, et
bien d’autres, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, ont procédé de la
sorte. Lorsque l’historien de la côte californienne du Pacifique, H. H.
Bancroft, se proposa de recueillir les matériaux d’une histoire dont
quelques acteurs vivaient encore, il n’épargna rien, il mobilisa une
armée de _reporters_, pour leur soutirer des conversations[25].--Mais
s’agissait-il d’événements anciens, qu’aucun homme vivant n’avait pu
voir et dont la tradition orale n’avait gardé aucun souvenir? Il n’y
avait pas d’autre moyen que de réunir des documents de toute sorte,
principalement des écrits, relatifs au passé lointain dont on
s’occupait. C’était difficile, alors que les bibliothèques étaient
rares, les archives secrètes et les documents dispersés. H. H. Bancroft,
qui s’est trouvé à cet égard, vers 1860, en Californie, dont la
situation où les premiers chercheurs se sont trouvés, autrefois, dans
nos contrées, s’en est tiré comme il suit. Il était riche: il a raflé, à
n’importe quel prix, tous les documents à vendre, imprimés ou
manuscrits; il a négocié avec des familles et des corporations dans la
gêne l’achat de leurs archives ou la permission d’en faire prendre copie
par des copistes à ses gages. Cela fait, il a logé sa collection dans un
bâtiment _ad hoc_, et il l’a classée. Théoriquement, rien de plus
rationnel. Mais cette procédure rapide, à l’américaine, n’a été employée
qu’une fois avec l’esprit de suite et les ressources qui en ont assuré
le succès; ailleurs et en d’autres temps elle n’eût pas, du reste, été
de mise. Ailleurs, les choses ne se sont pas, malheureusement, passées
ainsi.
[25] Voir Ch.-V. Langlois, _H. H. Bancroft et Cie_, dans la _Revue
universitaire_, 1894, I, p. 233.
A l’époque de la Renaissance, les documents de l’histoire ancienne et de
l’histoire du moyen âge étaient dispersés dans d’innombrables
bibliothèques privées et dans d’innombrables dépôts d’archives, presque
tous inaccessibles, sans parler de ceux que le sol recelait encore et
dont personne ne soupçonnait l’existence. Il était alors matériellement
impossible de se procurer la liste de tous les documents utiles pour
élucider une question (par exemple, la liste de tous les manuscrits
conservés d’un ouvrage ancien); impossible encore, si, par miracle, on
avait eu pareille liste, de consulter tous ces documents sans des
voyages, des dépenses et des démarches interminables. D’où des
conséquences, faciles à prévoir, qui se sont, en effet, produites: 1º
l’Heuristique offrant pour eux des difficultés insurmontables, les
premiers érudits et les premiers historiens, qui se sont servis, non de
tous les documents, ni des meilleurs documents, mais des documents
qu’ils avaient à leur portée, ont été presque toujours mal renseignés,
et leurs œuvres ne sont plus intéressantes que dans la mesure où ils ont
utilisé des documents aujourd’hui perdus; 2º les premiers érudits et les
premiers historiens qui aient été relativement bien renseignés sont ceux
qui, à cause de leur profession, avaient accès dans de riches dépôts de
documents: bibliothécaires, archivistes, religieux, magistrats, dont
l’Ordre ou la Compagnie possédait des bibliothèques ou des archives
considérables[26].
[26] Les anciens érudits avaient le sentiment de ce que les conditions
où ils travaillaient avaient de défavorable. Ils souffraient très
vivement de l’insuffisance des instruments de recherche et des
moyens de comparaison. La plupart d’entre eux ont fait de grands
efforts pour se renseigner. De là, ces volumineuses correspondances
entre érudits des derniers siècles, dont nos bibliothèques
conservent tant de précieuses épaves, et ces relations d’enquêtes
scientifiques, de voyages à la découverte des documents historiques,
qui, sous le nom d’_Iter_ (_Iter italicum_, _Iter germanicum_,
etc.), étaient jadis à la mode.
De bonne heure intervinrent, il est vrai, des collectionneurs qui, à
prix d’argent, voire par des moyens moins recommandables, tels que le
vol, se formèrent, avec des intentions plus ou moins scientifiques, des
«cabinets», des collections de documents originaux et de copies. Mais
ces collectionneurs européens, nombreux depuis le XVe siècle, diffèrent
assez notablement de H. H. Bancroft. En effet, notre Californien n’a
recueilli que des documents relatifs à un sujet particulier (l’histoire
de certains États du Pacifique), et il a eu l’ambition de les recueillir
tous; la plupart des collectionneurs européens ont acquis des pièces,
des épaves, des fragments de toute espèce et un nombre de documents très
petit par rapport à la masse colossale des documents historiques qui
existaient de leur temps. De plus, ce n’est pas, en général, avec le
dessein de les rendre _publici juris_ que les Peiresc, les Gaignières,
les Clairambault, les Colbert, et tant d’autres, ont retiré de la
circulation des documents qui risquaient de s’y perdre: ils se
contentaient (et c’était déjà louable) et les communiquer, plus ou moins
libéralement, à leurs amis. Mais l’humeur des collectionneurs (et de
leurs héritiers) est changeante, souvent bizarre. Certes, il vaut mieux
que les documents se trouvent dans des collections particulières
qu’exposés à tous les hasards ou soustraits absolument à la curiosité
scientifique; mais, pour que l’Heuristique soit véritablement facilitée,
la première condition est que toute les collections de documents soient
_publiques_[27].
[27] Signalons en passant une aberration puérile, mais très naturelle
et très fréquente chez les collectionneurs: ils sont portés à
s’exagérer la valeur intrinsèque des documents qu’ils possèdent par
cela seul qu’ils les possèdent. Des documents ont été publiés avec
un grand luxe de commentaires par des personnes qui les avaient
acquis par hasard, et qui n’y auraient attaché, avec raison, aucune
importance, si elles les avaient rencontrés dans des collections
publiques. Ce n’est là, du reste, que la manifestation la plus
grossière d’une tendance générale contre laquelle il faut toujours
être en garde: on s’exagère aisément l’importance des documents que
l’on possède, des documents que l’on a découverts, des textes que
l’on a publiés, des personnages et des questions que l’on a étudiés.
Or, les plus belles des collections privées de documents--à la fois
bibliothèques et musées--furent naturellement en Europe, à partir de la
Renaissance, celle des rois. Dès l’ancien régime, les collections
royales ont été presque toutes ouvertes, ou entre-bâillées, au public.
Et tandis que les autres collections particulières étaient souvent
liquidées après la mort de leurs auteurs, elles, au contraire, n’ont pas
cessé de s’accroître: elles se sont enrichies précisément des débris de
toutes les autres. Le Cabinet des manuscrits de France, par exemple,
formé par les rois de France et ouvert par eux au public, avait, à la
fin du XVIIIe siècle, absorbé la meilleure partie des collections qui
avaient été l’œuvre personnelle des amateurs et des érudits des deux
siècles antérieurs[28]. De même, dans les autres pays. La concentration
d’un grand nombre de documents historiques dans de vastes établissements
publics, ou à peu près publics, fut le résultat excellent de cette
évolution spontanée.
[28] Voir L. Delisle, _le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque
nationale_, Paris, 1868-1881, 3 vol. in-4.--Les histoires d’anciens
dépôts de documents qui ont été publiées récemment en assez grand
nombre l’ont été sur le modèle de cet admirable ouvrage.
Plus favorable et plus efficace encore pour améliorer les conditions
matérielles des recherches historiques fut l’arbitraire révolutionnaire.
En France la Révolution de 1789, des mouvements analogues dans d’autres
pays, ont procuré la confiscation, par la violence, au profit de l’État,
c’est-à-dire de tout le monde, d’une foule d’archives privées et de
collections particulières: archives, bibliothèques et musées de la
couronne, archives et bibliothèques de couvents et de corporations
supprimées, etc. Chez nous, en 1790, l’Assemblée constituante mit ainsi
l’État en possession d’une prodigieuse quantité de dépôts de documents
historiques, auparavant dispersés et plus ou moins jalousement défendus
contre la curiosité des érudits; ces richesses ont été réparties depuis
entre quelques établissements nationaux. Le même phénomène s’est produit
plus récemment, sur une moins grande échelle, en Allemagne, en Espagne,
en Italie.
Ni les collections de l’ancien régime, ni les confiscations
révolutionnaires ne se sont faites sans causer d’importants dommages. Le
collectionneur est, ou plutôt était souvent jadis, un barbare qui
n’hésitait pas, pour enrichir ses collections de pièces et de débris
rares, à mutiler des monuments, à dépecer des manuscrits, à disloquer
des fonds d’archives, en vue de s’en approprier des morceaux. De ce
chef, bien des actes de vandalisme ont été accomplis avant la
Révolution. Les opérations révolutionnaires de confiscation et de
transfert eurent aussi, naturellement, des conséquences très fâcheuses:
outre que l’on détruisit alors par négligence, ou même pour le plaisir
de détruire, on eut l’idée malheureuse de _trier_ systématiquement, de
ne conserver que les documents «intéressants» ou «utiles», et de se
débarrasser des autres. Le tri fit alors commettre à des hommes pleins
de bonnes intentions, mais incompétents et surmenés, des ravages
irréparables dans nos archives anciennes: il y a aujourd’hui des
travailleurs qui s’exercent, ce qui demande infiniment de temps, de
patience et de soin, à reconstituer les fonds démembrés et à rajuster en
leur place les fragments isolés par le zèle irréfléchi de ceux qui
manipulèrent jadis de la sorte, avec brutalité, les documents
historiques. Il faut reconnaître d’ailleurs que les mutilations causées
par les collectionneurs de l’ancien régime et par les opérations
révolutionnaires sont insignifiantes en regard de celles qui proviennent
d’accidents fortuits et des effets naturels du temps. Mais fussent-elles
dix fois plus graves, elles seraient encore largement compensées par ces
deux bienfaits de premier ordre, que l’on ne saurait trop mettre en
relief: 1º la concentration, dans quelques dépôts, relativement peu
nombreux, de documents qui jadis étaient disséminés, et comme perdus, en
cent endroits différents; 2º la publicité de ces dépôts. Désormais, ce
qui reste de documents historiques anciens, après les grandes
destructions du hasard et du vandalisme, est enfin mis à l’abri, classé,
communiqué et considéré comme une partie du patrimoine social.
Les documents historiques anciens sont donc réunis et conservés
aujourd’hui, en principe, dans ces établissements publics que l’on
appelle archives, bibliothèques et musées. A la vérité, tous les
documents qui existent n’y sont pas puisque, malgré les incessantes
acquisitions à titre onéreux et à titre gratuit que font chaque année,
depuis longtemps, dans le monde entier, les archives, les bibliothèques
et les musées, il y a encore des collections privées, des marchands qui
les alimentent, et des documents en circulation. Mais l’exception, qui
est négligeable, n’entame pas, ici, la règle. Tous les documents
anciens, en quantité limitée, qui extravaguent encore, viendront, du
reste, échouer tôt ou tard dans les établissements d’État, dont le
propriétaire perpétuel acquiert toujours, n’aliène jamais[29].
[29] Une bonne partie des documents anciens qui circulent encore
proviennent de vols commis, depuis longtemps, au préjudice des
établissements d’État. Les précautions prises pour éviter de
nouvelles distractions sont aujourd’hui sérieuses et, presque
partout, aussi efficaces que possible.
Quant aux documents modernes (imprimés), la règle du Dépôt légal,
adoptée par presque tous les pays civilisés, en assure la
conservation dans des établissements publics.
En principe, il est désirable que les dépôts de documents (archives,
bibliothèques et musées) ne soient pas trop nombreux, et nous avons dit
qu’heureusement ils le sont moins, sans comparaison, aujourd’hui qu’il y
a cent ans. La centralisation des documents, dont les avantages, pour
les travailleurs, sont évidents, pourrait-elle être poussée encore plus
loin? N’existe-il pas encore des dépôts dont l’autonomie se justifie
mal? Peut-être[30]; mais le problème de la centralisation des documents
a cessé d’être grave et urgent depuis que les procédés de reproduction
ont été perfectionnés, et surtout depuis que l’habitude a été
généralement prise de remédier aux inconvénients de la multiplicité des
dépôts en faisant voyager les documents: on peut maintenant consulter,
sans frais, dans la bibliothèque publique de la ville où l’on réside,
des documents qui appartiennent aux bibliothèques de Saint-Pétersbourg,
de Bruxelles et de Florence, par exemple; assez rares sont désormais les
établissements comme les Archives nationales de Paris, le Musée
britannique de Londres, et la Bibliothèque Méjanes d’Aix-en-Provence,
dont les statuts interdisent absolument les communications
au-dehors[31].
[30] On sait que Napoléon Ier conçut la pensée chimérique de réunir à
Paris les archives de l’Europe entière et qu’il y envoya, pour
commencer, celles du Vatican, du Saint-Empire, de la couronne de
Castille, etc., que l’on dut, plus tard, restituer.--Il ne saurait
être question, aujourd’hui, de procéder à des confiscations. Mais
les archives anciennes des notaires pourraient être centralisées
partout, comme elles le sont déjà en quelques pays, dans des
établissements publics. On ne s’explique pas que, à Paris, les
ministères des Affaires étrangères, de la Guerre et de la Marine
conservent des papiers anciens, dont la place naturelle serait aux
Archives nationales. Il serait facile d’énumérer un grand nombre
d’anomalies de cette espèce, qui ne laissent pas, en certains cas,
de gêner, sinon d’empêcher, les recherches; car les petits dépôts
dont l’existence est inutile sont précisément ceux qui ont les
règlements les plus restrictifs.
[31] Le service international du prêt des documents manuscrits
fonctionne régulièrement (et gratuitement pour le public) en Europe,
par l’intermédiaire des Chancelleries. En outre la plupart des
grands établissements se consentent, entre eux, des prêts: cette
voie est aussi sûre, et parfois plus rapide, que la voie
diplomatique. Des congrès d’historiens et de bibliothécaires ont mis
souvent à l’ordre du jour, en ces dernières années, la question du
prêt (ou de la communication hors des dépôts où ils sont conservés)
des documents originaux.--Les résultats obtenus jusqu’à présent sont
déjà très satisfaisants.
II. Étant donné que la plupart des documents historiques sont
aujourd’hui conservés dans des établissements publics (archives,
bibliothèques et musées), l’Heuristique serait très aisée, si seulement
de bons inventaires descriptifs de tous les dépôts de documents qui
existent avaient été dressés, si ces inventaires étaient munis de tables
ou si des répertoires généraux (alphabétiques, systématiques, etc.) en
avaient été faits; enfin s’il était possible de consulter quelque part
la collection complète de tous ces inventaires et de leurs index. Mais
l’Heuristique est très pénible, parce que ces conditions sont encore
loin, par malheur, d’être convenablement réalisées.
D’abord, il y a des dépôts de documents (archives, bibliothèques et
musées) dont le contenu n’a jamais été catalogué, même en partie, de
sorte que personne ne sait ce qui s’y trouve. Les dépôts dont on possède
des inventaires descriptifs complets sont rares; beaucoup de fonds,
conservés dans de célèbres établissements dont les collections n’ont été
inventoriées qu’en partie, restent encore à décrire[32].--En second
lieu, que de différences entre les inventaires déjà exécutés! Il en est
d’anciens, qui, parfois, ne correspondent même plus au classement actuel
des documents, et dont on ne saurait se servir sans concordances; il en
est de modernes qui n’en sont pas moins rédigés d’après des systèmes
surannés, trop détaillés ou trop sommaires; les uns sont imprimés, les
autres manuscrits, sur registres ou sur fiches; quelques-uns sont
soignés et définitifs, beaucoup sont bâclés, insuffisants et
provisoires. Apprendre à distinguer, dans cette énorme littérature
confuse des inventaires imprimés (pour ne parler que de ceux-là), ce qui
mérite confiance de ce qui n’en mérite pas, en un mot à s’en servir, est
tout un apprentissage.--Enfin, où consulter commodément les inventaires
qui existent? La plupart des grandes bibliothèques n’en possèdent que
des collections incomplètes; il n’en existe nulle part de répertoires
généraux.
[32] Ce sont quelquefois les plus considérables, dont la masse
effraye; on entreprend plus volontiers l’inventaire des petits fonds
qui n’exige pas tant de peines. C’est pour la même raison que l’on a
publié beaucoup de cartulaires insignifiants, mais courts, tandis
que plusieurs cartulaires de premier ordre, mais volumineux, sont
encore inédits.
Cet état de choses est très fâcheux. En effet, les documents que
renferment les dépôts et les fonds qui ne sont pas inventoriés sont
vraiment comme s’ils n’étaient pas pour tous les travailleurs qui n’ont
point le loisir de dépouiller eux-mêmes, d’un bout à l’autre, ces dépôts
et ces fonds. Nous avons dit: pas de documents, pas d’histoire. Mais pas
de bons inventaires descriptifs des dépôts de documents, cela équivaut,
en pratique, à l’impossibilité de connaître l’existence des documents
autrement que par hasard. Disons donc que les progrès de l’histoire
dépendent en grande partie des progrès de l’inventaire général des
documents historiques, qui est encore aujourd’hui fragmentaire et
imparfait.--Aussi bien, tout le monde est d’accord sur ce point. Le P.
Bernard de Montfaucon considérait sa _Bibliotheca bibliotecarum
manuscriptorum nova_, un recueil de catalogues de bibliothèques, comme
«l’ouvrage le plus utile et le plus intéressant qu’il eût fait en sa
vie[33]». «Dans l’état actuel de la science, écrivait E. Renan en
1848[34], il n’y a pas de travail plus urgent qu’un catalogue critique
des manuscrits des diverses bibliothèques... Voilà, en apparence, une
besogne bien humble;... et pourtant les recherches érudites seront
entravées et incomplètes jusqu’à ce que ce travail soit fait d’une
manière définitive.» «Nous aurions de meilleurs livres sur notre
ancienne littérature, dit M. P. Meyer[35], si les prédécesseurs de M.
Delisle [comme administrateur de la Bibliothèque nationale de Paris]
avaient apporté la même ardeur et la même diligence à inventorier les
richesses confiées à leurs soins.»
[33] Voir son autobibliographie, publiée par E. de Broglie, _Bernard
de Montfaucon et les Bernardins_, II (Paris, 1891, in-8), p. 323.
[34] E. Renan, l’_Avenir de la science_, p. 217.
[35] _Romania_, XXI (1892), p. 625.
Il importe d’indiquer, en peu de mots, les causes et de préciser les
conséquences d’une situation que l’on déplore depuis qu’il y a des
érudits, et qui s’améliore, mais lentement.
«Je vous affirme, disait E. Renan[36], que les quelques cent mille
francs qu’un ministre de l’Instruction publique y affecterait [à la
confection d’inventaires] seraient mieux employés que les trois quarts
de ceux que l’on consacre aux lettres.» Il ne s’est rencontré que
rarement, aussi bien à l’étranger qu’en France, des ministres convaincus
de cette vérité, et assez décidés pour se conduire en conséquence. Il
n’a pas, d’ailleurs, toujours été vrai que, pour procurer de bons
inventaires, il soit suffisant, comme il est nécessaire, de faire des
sacrifices d’argent: les meilleures méthodes à employer pour la
description des documents n’ont été assurées que récemment; le
recrutement de travailleurs compétents, qui n’offrirait pas aujourd’hui
de grandes difficultés, eût été très malaisé et hasardeux, à l’époque où
les travailleurs compétents étaient plus rares.--Mais passons sur les
obstacles matériels: manque d’argent et manque d’hommes. Une cause d’un
autre ordre n’a pas été sans action.--Les fonctionnaires chargés
d’administrer les dépôts de documents n’ont pas toujours montré autant
de zèle qu’ils en montrent maintenant pour en faire connaître les
ressources par des inventaires corrects. Dresser des inventaires (comme
on les dresse de nos jours, à la fois très exacts et sommaires) est une
besogne pénible, très pénible, sans joie comme sans récompense. Plus
d’un, vivant, à cause de ses fonctions, au milieu des documents, libre
de les consulter à toute heure, beaucoup mieux placé que le public, en
l’absence de tout inventaire, pour faire des dépouillements, et, au
cours de ces dépouillements, des découvertes, plus d’un a préféré
travailler pour lui plutôt que pour autrui, et fait passer la
fastidieuse rédaction d’un catalogue après ses recherches personnelles.
Qui est-ce qui, de nos jours, a découvert, publié, commenté le plus
grand nombre de documents? Ce sont les fonctionnaires attachés aux
dépôts de documents. L’avancement de l’inventaire général des documents
historiques en a été, sans doute, retardé. Il s’est trouvé que ceux-là
précisément étaient le mieux en mesure de se passer d’inventaires dont
le devoir professionnel était d’en faire.
[36] A l’endroit cité.
Les conséquences de l’imperfection des inventaires descriptifs sont
dignes d’attention.--D’une part, on n’est jamais certain d’avoir épuisé
toutes les sources d’information: qui sait ce que tiennent en réserve
les dépôts et les fonds non catalogués[37]? D’autre part, on est obligé,
pour se procurer autant d’informations que possible, d’avoir une
connaissance approfondie des ressources que fournit la littérature
actuelle de l’Heuristique, et de consacrer beaucoup de temps aux
recherches préliminaires.--En fait, quiconque se propose de recueillir
des documents pour traiter un point d’histoire, commence par consulter
les répertoires et les inventaires[38]. Les novices procèdent à cette
opération capitale avec une maladresse, une lenteur et des efforts qui
excitent chez les personnes expérimentées, suivant leur tempérament, le
sourire ou la compassion. Ceux qui sourient en voyant les novices
patauger, et peiner, et perdre du temps à se débrouiller au milieu des
inventaires, en négliger de précieux et en dépouiller d’inutiles, se
disent qu’eux-mêmes ont passé jadis par des épreuves analogues: chacun
son tour. Ceux qui voient avec regret ce gaspillage de temps et de
forces pensent que, s’il est, jusqu’à un certain point, inévitable, il
n’a rien de bienfaisant: ils se demandent s’il n’y aurait pas moyen de
rendre un peu moins rude cet apprentissage de l’Heuristique, qui,
naguère, leur a coûté si cher. Est-ce que, d’ailleurs, par elles-mêmes,
dans l’état présent de l’outillage, les recherches ne sont pas bien
assez difficiles, quelle que soit l’expérience des chercheurs? Il y a
des érudits et des historiens qui dépensent, en recherches matérielles,
le plus clair de leur activité. Certains travaux, relatifs
principalement à l’histoire du moyen âge et à l’histoire moderne (car
les documents de l’histoire ancienne, moins nombreux et plus étudiés,
sont aussi mieux répertoriés que les autres), certains travaux
historiques supposent, non seulement la consultation assidue des
inventaires (qui ne sont pas tous munis de tables), mais encore des
dépouillements immenses, directs, dans des fonds mal pourvus, ou tout à
fait dépourvus d’inventaires. Il n’est pas douteux, il est prouvé par
l’expérience, que la perspective de ces très longues enquêtes à
effectuer, préalablement à toute opération plus relevée, a détourné et
détourne, de l’érudition historique, des esprits excellents. Telle est,
en effet, l’alternative: ou travailler sur des documents très
probablement incomplets, ou s’absorber dans des dépouillements
indéfinis, souvent infructueux, et dont les résultats ne paraissent
presque jamais valoir le temps dépensé. N’est-il pas répugnant
d’employer une grande partie de sa vie à feuilleter des catalogues sans
tables, ou à balayer des yeux, les unes après les autres, toutes les
pièces qui composent des fonds de _miscellanea_ non catalogués, pour se
procurer des renseignements (positifs ou négatifs), que l’on aurait eus
sans peine, en un instant, si ces fonds étaient catalogués, si les
catalogues avaient des tables? La conséquence la plus grave de
l’imperfection des instruments actuels de l’Heuristique, c’est à coup
sûr de décourager beaucoup d’hommes intelligents, qui ont la conscience
de leur valeur et le sentiment d’une proportion normale entre l’effort
et sa récompense[39].
[37] H. H. Bancroft a, dans ses Mémoires intitulés: _Literary
industries_ (New York, 1891, in-16), analysé assez finement quelques
conséquences pratiques de l’imperfection des procédés de recherche.
«Supposons, dit-il, qu’un écrivain industrieux prenne la résolution
d’écrire l’histoire de la Californie. Il se procure aisément
quelques livres, les lit, prend des notes; ces livres le renvoient à
d’autres, qu’il consulte dans les dépôts publics de la ville qu’il
habite. Quelques années se passent ainsi, au bout desquelles il
s’aperçoit qu’il n’a pas sous la main la dixième partie des sources;
il fait des voyages, il entretient des correspondances, mais,
désespérant finalement d’épuiser la matière, il console son orgueil
et sa conscience par cette réflexion qu’il a beaucoup fait; que la
plupart des documents qu’il n’a pas pu consulter sont probablement
peu importants, comme beaucoup d’autres qu’il a consultés sans
profit. Quant aux journaux et aux myriades de rapports officiels du
gouvernement des États-Unis qui tous contiennent cependant des faits
intéressants pour l’histoire californienne, il n’a pas même songé,
s’il est sain d’esprit, à les explorer d’un bout à l’autre; il en a
feuilleté quelques-uns, voilà tout; il sait bien que chacun de ces
champs de recherche réclamerait le travail de plusieurs années, et
que s’imposer de les parcourir tous, ce serait se condamner à des
corvées écœurantes, dont il ne verrait jamais la fin. En ce qui
concerne les témoignages oraux et les manuscrits, il attrapera
quelques anecdotes inédites, au hasard des conversations; il
obtiendra communication, sous le manteau, de quelques papiers de
famille; il utilisera tout cela dans les notes et dans les pièces
justificatives de son livre. Il piquera çà et là quelques documents
curieux aux Archives de l’État, mais, comme il faudrait quinze ans
pour dépouiller l’ensemble des collections de ce dépôt, il se
contentera naturellement de butiner. Puis, il écrit. Il se garde
bien d’avertir le public qu’il n’a pas vu tous les documents; il met
au contraire en relief ceux qu’il a réussi à se procurer, par
vingt-cinq années de labeur incessant...»
[38] Quelques-uns se dispensent de recherches personnelles en
s’adressant aux fonctionnaires chargés de l’administration des
dépôts de documents; ce sont alors ces fonctionnaires qui font, à la
place du public, les recherches indispensables. Cf. _Bouvard et
Pécuchet_, p. 158. Bouvard et Pécuchet se proposent d’écrire la vie
du duc d’Angoulême; à cet effet, «ils résolurent de passer quinze
jours à la bibliothèque municipale de Caen pour y faire des
recherches. Le bibliothécaire mit à leur disposition des histoires
générales et des brochures...».
[39] Ces considérations ont été déjà présentées et développées dans la
_Revue universitaire_, 1894, I, p. 321 et suiv.
S’il était dans la nature des choses que la recherche des documents
historiques, dans les dépôts publics, fût nécessairement aussi
laborieuse qu’elle l’est encore, on s’y résignerait: personne ne s’avise
de regretter les dépenses inévitables de temps et de travail que coûtent
les fouilles archéologiques, quels qu’en soient les résultats. Mais
l’imperfection des instruments modernes de l’Heuristique n’a rien de
nécessaire. Aux derniers siècles, la situation était bien pire; rien ne
s’oppose à ce qu’un jour elle soit tout à fait bonne.--Nous sommes
amenés ainsi, après avoir parlé des causes et des conséquences, à dire
un mot des remèdes.
Sous nos yeux, l’outillage de l’Heuristique se perfectionne
continuellement, par deux voies. Chaque année augmente le nombre des
inventaires descriptifs d’archives, de bibliothèques et de musées,
dressés par les soins des fonctionnaires de ces établissements. D’un
autre côté, de puissantes Sociétés scientifiques entretiennent des
travailleurs experts à cataloguer les documents, qui se transportent
successivement dans tous les dépôts, pour y relever tous les documents
d’une certaine espèce, ou relatifs au même sujet: c’est ainsi que la
Société des Bollandistes fait exécuter par ses missionnaires, dans
diverses bibliothèques, un Catalogue général des documents
hagiographiques, et l’Académie impériale de Vienne un Catalogue des
monuments de la littérature patristique. La Société des _Monumenta
Germaniae historica_ a institué depuis longtemps de vastes enquêtes du
même genre; ce sont de pareilles enquêtes dans les musées et les
bibliothèques de l’Europe entière qui naguère ont rendu possible la
fabrication du _Corpus inscriptionum latinarum_. Enfin plusieurs
Gouvernements ont pris l’initiative d’envoyer à l’étranger des personnes
chargées d’inventorier, pour leur compte, les documents qui les
intéressent: c’est ainsi que l’Angleterre, les Pays-Bas, la Suisse, les
États-Unis, etc., accordent des subventions régulières à leurs agents
qui inventorient et transcrivent, dans les grands dépôts de l’Europe,
les documents qui concernent l’histoire de l’Angleterre, des Pays-bas,
de la Suisse, des États-Unis[40], etc.--Avec quelle célérité et quelle
perfection ces utiles travaux peuvent être conduits aujourd’hui, pourvu
que, dès l’origine, une sage méthode ait été adoptée, et pourvu que l’on
dispose, en même temps que de quelque argent pour le rétribuer, d’un
personnel compétent, convenablement dirigé, l’histoire du _Catalogue
général des manuscrits des bibliothèques publiques de France_ le montre:
commencé en 1885, cet excellent _Catalogue_ descriptif compte en 1897
près de cinquante volumes et sera bientôt terminé. Le _Corpus
inscriptionum latinarum_ aura été exécuté en moins de cinquante années.
Les résultats obtenus par les Bollandistes et par l’Académie impériale
de Vienne ne sont pas moins concluants. Il suffit sûrement, désormais,
d’y mettre le prix pour doter à bref délai les études historiques des
instruments de recherche indispensables. La méthode pour les faire est,
en effet, fixée, et un personnel exercé serait aisément recruté.--Ce
personnel serait évidemment composé en grande partie d’archivistes et de
bibliothécaires de profession, mais aussi des travailleurs libres qui
ont une vocation décidée pour la fabrication des catalogues et des
tables de catalogues. Ces travailleurs-là sont plus nombreux que l’on
serait porté à le croire, au premier abord. Non pas que cataloguer soit
facile: cela exige de la patience, l’attention la plus scrupuleuse et
l’érudition la plus variée; mais beaucoup d’esprits se plaisent à des
besognes qui comme celle-là, sont à la fois précises, susceptibles
d’être faites d’une manière achevée et manifestement utiles. Dans la
grande famille, si différenciée, de ceux qui travaillent au progrès des
études historiques, les faiseurs de catalogues descriptifs et d’index
forment une section à part. Comme c’est naturel, ils acquièrent dans
l’exercice de leur art, lorsqu’ils s’y livrent exclusivement, une
extrême dextérité.
[40] On sait que, depuis que les Archives du Saint-Siège sont
ouvertes, plusieurs Gouvernements et plusieurs Sociétés savantes ont
créé à Rome des Instituts dont les membres sont, pour la plupart,
occupés à inventorier et à faire connaître les documents de ces
Archives, concurremment avec les fonctionnaires du Vatican. L’École
française de Rome, l’Institut autrichien, l’Institut prussien, la
Mission polonaise, l’Institut de la «Gœrresgesellschaft», des
savants belges, danois, espagnols, portugais, russes, etc., ont
exécuté et exécutent dans les Archives du Vatican des travaux
d’inventaire considérables.
En attendant que la convenance et l’opportunité de pousser vivement,
dans tous les pays, l’inventaire général des documents historiques
soient clairement conçues, un palliatif est indiqué: il faut que les
érudits et les historiens, surtout les débutants, soient exactement
informés de l’état des instruments de recherche qui sont à leur
disposition, et tenus régulièrement au courant des améliorations de
l’outillage.--Pour cela, on s’est fié longtemps à l’expérience, au
hasard; mais les connaissances empiriques, outre que, comme il a été
dit, elles ne s’acquièrent qu’à grands frais, sont presque toujours
imparfaites.--On a entrepris récemment de dresser des répertoires,
raisonnés et critiques, des inventaires qui existent, des catalogues de
catalogues. Peu d’entreprises bibliographiques ont sans doute, au même
degré que celle-là, un caractère d’utilité générale.
Mais les érudits et les historiens ont souvent besoin d’avoir, au sujet
des documents, des renseignements que les inventaires et les catalogues
descriptifs ne leur fournissent pas d’ordinaire; de savoir, par exemple,
si tel document est connu ou non, s’il a déjà été critiqué, commenté,
utilisé[41]. Ces renseignements, ils ne les trouveront que dans les
ouvrages des érudits et des historiens antérieurs. Pour avoir
connaissance de ces ouvrages, il faut recourir aux «répertoires
bibliographiques» proprement dits, de toutes formes, composés à des
points de vue très divers, qui en ont été publiés. Les répertoires
bibliographiques de la littérature historique doivent donc être
considérés, aussi bien que les répertoires d’inventaires de documents
originaux, comme des instruments indispensables de l’Heuristique.
[41] Les catalogues de documents mentionnent quelquefois, mais non pas
toujours, le fait que tel document a été publié, critiqué, utilisé.
La règle généralement admise est que le rédacteur mentionne les
circonstances de ce genre quand il en a connaissance, sans s’imposer
l’énorme tâche de s’en informer toutes les fois qu’il ignore ce
qu’il en est.
Donner la liste raisonnée de tous ces répertoires (répertoires
d’inventaires, répertoires bibliographiques proprement dits) avec les
avertissements convenables, afin de faire faire au public studieux des
économies de temps et d’erreurs, est l’objet de ce qu’il est légitime
d’appeler, si l’on veut, la «Science des répertoires» ou
«Bibliographique historique». M. E. Bernheim en a publié une première
esquisse[42], que nous avons essayé d’agrandir[43]. L’esquisse agrandie
est datée d’avril 1896: de nombreuses additions, sans parler des
retouches, y seraient déjà nécessaires, car l’outillage bibliographique
des sciences historiques se renouvelle, en ce moment, avec une rapidité
surprenante. Un livre sur les répertoires à l’usage des érudits et des
historiens est, en règle générale, vieilli dès le lendemain du jour où
il a été achevé.
[42] E. Bernheim, _Lehrbuch der historischen Methode_, p. 196-202.
[43] Ch.-V. Langlois, _Manuel de Bibliographie historique_. I.
_Instruments bibliographiques_. Paris, 1896, in-16.
III. La connaissance des répertoires est utile à tout le monde; la
recherche préliminaire des documents est laborieuse pour tout le monde;
mais non pas au même degré.--Certaines parties de l’histoire, cultivées
depuis longtemps, sont arrivées à un tel degré de maturité que, tous les
documents conservés étant connus, réunis et classés dans de grandes
publications spéciales, l’œuvre historique peut se faire maintenant tout
entière, sur ces points-là, par le travail de cabinet. Les études
d’histoire locale n’obligent d’ordinaire qu’à des enquêtes locales. Il y
a des monographies importantes qui se fondent sur un petit nombre de
documents, trouvés ensemble dans le même fonds, et de telle nature qu’il
serait superflu d’en chercher d’autres ailleurs. Au contraire, telle
humble monographie, telle modeste édition d’un texte dont les
exemplaires anciens ne sont pas rares, et se trouvent dispersés dans
plusieurs bibliothèques de l’Europe, a nécessité des consultations, des
démarches et des déplacements infinis. La plupart des documents de
l’histoire du bas moyen âge et de l’histoire moderne étant encore
inédits ou mal édités, on peut poser en principe que, pour établir
aujourd’hui un chapitre vraiment neuf d’histoire médiévale ou moderne,
il faut avoir fréquenté longuement les grands dépôts de pièces
originales, et en avoir, pour ainsi dire, fatigué les catalogues.
Que chacun choisisse donc avec le plus grand soin le sujet de ses
travaux, au lieu de s’en remettre pour cela, purement et simplement, au
hasard. Tels sujets ne peuvent être traités, dans l’état actuel des
instruments de recherche, qu’au prix de ces énormes dépouillements où
l’intelligence et la vie s’usent sans profit; ils ne sont pas
nécessairement plus intéressants que d’autres, et un jour, demain
peut-être, par le seul fait des perfectionnements de l’outillage, ils
deviendront aisément abordables. Il faut choisir, de propos délibéré, et
en connaissance de cause, certains sujets d’études historiques plutôt
que d’autres, suivant que certains répertoires de documents et certains
répertoires bibliographiques existent ou n’existent pas; suivant que
l’on aime ou que l’on n’aime pas le travail de cabinet ou le travail
d’exploration dans les dépôts; suivant même que l’on a ou que l’on n’a
pas les moyens de fréquenter commodément certains dépôts. «Peut-on
travailler en province?» s’est demandé M. Renan au Congrès des Sociétés
savantes, à la Sorbonne, en 1889; il s’est répondu très sagement: «Une
moitié au moins de l’œuvre scientifique peut se faire par le travail de
cabinet... Soit la philologie comparée, par exemple: avec une première
mise de fonds de quelques milliers de francs, et l’abonnement à trois ou
quatre recueils spéciaux, on posséderait tous les outils nécessaires...
J’en dirai autant des idées philosophiques générales... Un très grand
nombre de branches d’études pourraient être ainsi cultivées d’une façon
toute privée, et dans les endroits les plus retirés[44].» Sans doute;
mais il y a «des raretés, des spécialités, des recherches qui exigent de
puissants outillages». Une moitié de l’œuvre historique peut se faire,
désormais, il est vrai, par le travail de cabinet, avec des ressources
restreintes, mais une moitié seulement; l’autre moitié suppose encore la
mise à contribution des ressources, en répertoires et en documents,
qu’offrent seuls les grands centres d’étude; souvent même, il est
nécessaire de visiter successivement plusieurs grands centres d’études.
Bref, il en est de l’histoire comme de la géographie: sur certaines
parties de la terre, on possède des documents assez complets et assez
bien classés, dans des publications maniables, pour que l’on puisse en
raisonner utilement, au coin du feu, sans se déranger; tandis que la
moindre monographie d’une région inexplorée ou mal explorée suppose une
exertion de forces physiques et une dépense de temps considérables.
Choisir un sujet d’études, comme il arrive souvent, sans s’être rendu
compte de la nature et de l’étendue des recherches préliminaires qu’il
comporte, est un danger: plusieurs se sont noyés pendant des années dans
de pareilles recherches qui auraient été capables de s’employer mieux à
des travaux d’une autre espèce. Contre ce danger, d’autant plus
redoutable pour les novices qu’ils sont plus actifs et plus zélés,
l’examen des conditions actuelles de l’Heuristique en général, et des
notions positives de Bibliographie historique sont certainement
salutaires.
[44] E. Renan, _Feuilles détachées_ (Paris, 1892, in-8), p. 96 et
suiv.
CHAPITRE II
LES «SCIENCES AUXILIAIRES»
Supposons que les premières recherches, dont il est traité dans le
chapitre précédent, aient été faites avec méthode et avec succès: on a
réuni, sur un sujet donné, la plupart des documents utiles, sinon tous.
De deux choses l’une: ou ces documents ont déjà subi une élaboration
critique, ou ils sont à l’état brut; on s’en rend compte par des
recherches «bibliographiques» qui font encore partie, nous l’avons dit,
de l’enquête préliminaire à toute opération logique.--Dans le premier
cas (les documents ont déjà subi une élaboration), il faut être en
mesure de vérifier si la critique en a été correctement faite; dans le
second cas des matériaux sont à l’état brut, il faut les critiquer
soi-même. Dans les deux cas, certaines connaissances positives,
préalables et auxiliaires, _Vor- und Hulfskenntnisse_, comme on dit, ne
sont pas moins indispensables que l’habitude de raisonner bien; car si
l’on peut pécher, au cours des opérations critiques, en raisonnant mal,
on peut aussi errer par ignorance. La profession d’érudit ou d’historien
ressemble, du reste, en cela, à la plupart des professions: il est
impossible de l’exercer sans avoir un certain bagage de notions
techniques, auxquelles ni les dispositions naturelles, ni même la
méthode, ne sauraient suppléer.--En quoi donc doit consister
l’_apprentissage_ technique de l’érudit ou de l’historien? En d’autres
termes, plus usités, quoique, nous essaierons de le montrer, assez
impropres: quelles sont, avec et après la connaissance des répertoires,
les «sciences auxiliaires» de l’Histoire?
Daunou, dans son _Cours d’études historiques_[45], s’est posé une
question du même genre: «Quelles études, dit-il, celui qui se destine à
écrire l’histoire aura-t-il besoin d’avoir faites, quelles connaissances
devra-t-il avoir acquises, pour commencer un ouvrage avec quelque espoir
de succès?» Avant lui Mably, dans son _Traité de l’étude de l’histoire_,
avait aussi reconnu qu’«il y a des études préparatoires dont un
historien, quel qu’il veuille être, ne saurait se dispenser». Mais Mably
et Daunou avaient là-dessus des idées qui paraissent, aujourd’hui,
singulières. Il est instructif de marquer exactement la distance qui
sépare leur point de vue du nôtre. «Premièrement, disait Mably, étudiez
le droit naturel, le droit public, les sciences morales et politiques.»
Daunou, homme de grand sens, secrétaire perpétuel de l’Académie des
inscriptions et belles-lettres, qui écrivait vers 1820, divise en trois
genres les études préliminaires qui constituent, à son avis,
«l’apprentissage de l’historien»: littéraires, philosophiques,
historiques.--Sur les études «littéraires», il s’étend copieusement:
d’abord «avoir lu attentivement les grands modèles». Quels grands
modèles? M. Daunou «n’hésite point» à indiquer en première ligne «les
chefs-d’œuvre de la poésie épique», car «ce sont les poètes qui ont créé
l’art de raconter, et qui ne l’a point appris d’eux ne le sait
qu’imparfaitement». Lire aussi les romanciers, les romanciers modernes:
«ils enseigneront à situer les faits et les personnages, à distribuer
les détails, à conduire habilement le fil des narrations, à
l’interrompre, à le reprendre, à soutenir l’attention des lecteurs par
une inquiète curiosité». Enfin lire les bons livres d’histoire:
«Hérodote, Thucydide, Xénophon, Polybe et Plutarque entre les Grecs;
César, Salluste, Tite-Live et Tacite, chez les Latins; et parmi les
modernes, Machiavel, Guichardin, Giannone, Hume, Robertson, Gibbon, le
cardinal de Retz, Vertot, Voltaire, Raynal et Rulhière. Je n’entends
point exclure les autres, mais ceux-là suffiraient pour donner tous les
tons qui peuvent convenir à l’histoire; car il règne, entre leurs
écrits, une grande diversité de formes.»--En second lieu, études
philosophiques: avoir approfondi «l’idéologie, la morale et la
politique». «Quant aux ouvrages où peuvent se puiser les connaissances
de cet ordre, Daguesseau nous a indiqué Aristote, Cicéron, Grotius: j’y
joindrais les meilleurs moralistes anciens et modernes, les traités
d’économie publique publiés depuis le milieu du dernier siècle, ce qu’on
écrit sur l’ensemble, les détails ou les applications de la science
politique Machiavel, Bodin, Locke, Montesquieu, Rousseau, Mably même, et
les plus éclairés de leurs disciples et de leurs commentateurs.» En
troisième lieu, avant d’écrire l’histoire, «il faut apparemment qu’on la
sache». «On n’enrichira point ce genre d’instruction si l’on ne commence
par le posséder tel qu’il existe.» Le futur historien a déjà lu les
meilleurs livres d’histoire et il les a étudiés comme des modèles de
style: «il y aura du profit à les lire une seconde fois, mais en se
proposant plus particulièrement de saisir tous les faits qu’ils
contiennent et de s’en pénétrer assez pour en conserver des souvenirs
ineffaçables».
[45] VII, p. 228 et suiv.
Telles sont les notions «positives» qui étaient considérées, il y a
quatre-vingts ans, comme indispensables à l’historien en général.
Toutefois, on avait dès lors le sentiment confus que, «pour acquérir une
connaissance profonde des sujets particuliers», d’autres notions encore
étaient utiles: «Les sujets que les historiens ont à traiter, dit
Daunou, les détails qu’ils rencontrent exigent des connaissances très
étendues et fort diverses». Va-t-il préciser? voici en quels termes:
«souvent l’intelligence de plusieurs langues, quelquefois aussi des
notions de physique et de mathématiques». Et il ajoute: «sur ces objets
cependant, l’instruction générale, celle qu’on doit supposer commune à
tous les hommes de lettres, suffit à celui qui se consacre à des
compositions historiques...».
Tous les auteurs qui ont essayé, comme Daunou, d’énumérer les
connaissances préalables, ainsi que les dispositions morales ou
intellectuelles, requises pour «écrire l’histoire», ont été amenés à
dire des banalités ou à émettre des exigences comiques. D’après E. A.
Freeman, l’historien devrait tout savoir: philosophie, droit, finances,
ethnographie, géographie, anthropologie, sciences naturelles, etc.; un
historien n’est-il pas exposé, en effet, à rencontrer dans l’étude du
passé des questions de philosophie, de droit, de finances, etc.? Et si
la science financière, par exemple, est considérée comme indispensable à
qui traite des questions de finance actuelles, l’est-elle moins à qui se
permet d’exprimer une opinion sur les problèmes financiers d’autrefois?
«Il n’est point de sujet spécial, déclare E. A. Freeman, que l’historien
ne puisse être amené à toucher incidemment: par conséquent, plus
nombreuses sont les branches spéciales de connaissances dont il est
maître, mieux il est préparé pour son travail professionnel.» A la
vérité, toutes les branches des connaissances humaines ne sont pas
également utiles; quelques-unes ne servent que très rarement, par
accident: «J’hésiterais même à présenter comme un conseil de perfection
à l’historien de se rendre chimiste accompli, en vue de la possibilité
d’une occasion où la chimie l’aiderait dans ses études»; mais d’autres
spécialités sont plus étroitement apparentées à l’histoire: «par
exemple, la géologie et tout le groupe des sciences naturelles qui s’y
rattachent... Il est clair que l’historien travaillera mieux s’il sait
la géologie[46]...»--On s’est aussi demandé si «l’histoire est une de
ces études que les anciens appelaient _umbratiles_, pour lesquelles il
suffit d’un esprit calme et d’habitudes laborieuses», ou bien si c’est
une condition favorable pour l’historien d’avoir été mêlé à la vie
active et d’avoir contribué à faire l’histoire de son temps avant
d’écrire celle du passé.--Que ne s’est-on pas demandé? Et des flots
d’encre ont coulé au sujet de ces questions mal posées, sans intérêt ou
sans solution, qui, longtemps débattues sans résultat, ont beaucoup
contribué à déconsidérer les écrits sur la méthodologie.--Il n’y a rien
à dire, à notre avis, de topique, qui ne soit pas de pur bon sens, sur
l’apprentissage de l’«art d’écrire l’histoire», si ce n’est que cet
apprentissage devrait consister surtout dans l’étude, si généralement
négligée jusqu’à présent, des principes de la méthode historique.
[46] E. A. Freeman, _The methods of historical study_ (London, 1885,
in-8), p. 45.
La géographie a été longtemps considérée, en France, comme une
science étroitement apparentée à l’histoire. Aujourd’hui encore,
nous avons une Agrégation d’histoire et de géographie, et les mêmes
professeurs enseignent, dans nos lycées, l’histoire et la
géographie. Beaucoup de personnes persistent à penser que cet
accouplement est légitime, et même s’effarouchent de l’éventualité
d’un divorce entre deux ordres de connaissances unis, disent-elles,
par des rapports nécessaires.--Mais on serait bien embarrassé
d’établir, par de bonnes raisons, et par des faits d’expérience,
qu’un professeur d’histoire, un historien, est d’autant meilleur
qu’il connaît mieux la géologie, l’océanographie, la climatologie,
et tout le groupe des sciences géographiques. En fait, les étudiants
en histoire font avec impatience et sans profit direct les études de
géographie que les programmes leur imposent; et les étudiants qui
ont sincèrement du goût pour la géographie jetteraient très
volontiers l’histoire par-dessus bord.--L’union artificielle de
l’histoire et de la géographie remonte, chez nous, à une époque où
la géographie, mal définie et mal constituée, était tenue par tout
le monde pour une discipline négligeable. C’est un vestige, à
détruire, d’un état de choses ancien.
Ce n’est pas, du reste, l’«historien-littérateur»,
l’historien-moraliste, porte-plume de l’Histoire, tel que Daunou et ses
émules l’ont conçu, que nous avons en vue: il s’agit seulement ici de
ceux, historiens ou érudits, qui se proposent de traiter les documents
pour préparer ou pour réaliser scientifiquement l’œuvre historique.
Ceux-là ont besoin d’un _apprentissage technique_. Que faut-il entendre
par là?
* * * * *
Soit un document écrit. Comment l’utiliser, si l’on ne sait pas le lire?
Jusqu’à François Champollion, les documents égyptiens, écrits en
hiéroglyphes, ont été, à proprement parler, lettre morte. On admet sans
difficulté que pour s’occuper de l’histoire ancienne d’Assyrie, il faut
avoir appris à déchiffrer les écritures cunéiformes. De même, si l’on
veut faire des travaux originaux d’après les sources, dans le champ de
l’histoire ancienne ou dans celui de l’histoire du moyen âge, il est
prudent d’apprendre à déchiffrer les inscriptions et les manuscrits.
Voilà pourquoi l’Épigraphie grecque et latine et la Paléographie du
moyen âge, c’est-à-dire l’ensemble des connaissances nécessaires pour
déchiffrer les inscriptions et les manuscrits de l’antiquité et du moyen
âge, sont tenues pour des «sciences auxiliaires» de l’histoire, ou
plutôt des études historiques relatives à l’antiquité et au moyen
âge.--Que la paléographie latine du moyen âge fasse partie du bagage
obligatoire des médiévistes, comme la paléographie des hiéroglyphes de
celui des égyptologues, c’est évident. Notons, toutefois, une
différence. Personne n’aura jamais l’idée de se destiner à l’égyptologie
sans avoir préalablement acquis des connaissances paléographiques; il
n’est pas très rare, au contraire, que l’on entreprenne des études sur
nos documents locaux du moyen âge, sans avoir appris à en dater
approximativement les formes et à en déchiffrer correctement les
abréviations: c’est que la ressemblance de la plupart des écritures du
moyen âge avec les écritures modernes est assez grande pour que l’on
puisse avoir l’illusion de s’en tirer avec du flair et de l’habitude,
par des moyens empiriques. Cette illusion est dangereuse: les érudits
qui n’ont pas subi d’initiation paléographique régulière se
reconnaissent presque toujours à ce qu’ils commettent de temps en temps
de grosses erreurs de déchiffrement, susceptibles parfois de vicier à
fond leurs opérations subséquentes de critique et d’interprétation.
Quant aux autodidactes qui parviennent à exceller, à force d’avoir
pratiqué, l’initiation paléographique régulière dont ils ont été privés
leur aurait épargné au moins des tâtonnements, de longues heures et des
désagréments.
Soit un document déchiffré. Comment s’en servir, si l’on ne le comprend
pas? Les inscriptions rédigées en étrusque et dans la langue archaïque
du Cambodge sont lues, mais personne ne les comprend; tant qu’elles ne
seront pas comprises, elles resteront inutiles. Il est évident que pour
s’occuper d’histoire grecque, il faut consulter des documents rédigés en
langue grecque, et, par conséquent, savoir le grec. Vérité de La Palice,
dira-t-on. Observez cependant que l’on agit très souvent comme si l’on
n’en avait pas conscience. Des jeunes gens abordent les études
d’histoire ancienne en n’ayant de la langue grecque et de la langue
latine qu’une teinture superficielle. Combien de gens, sans avoir étudié
le français et le latin du moyen âge, s’imaginent les savoir parce
qu’ils entendent le latin classique et le français moderne, et se
permettent d’interpréter des textes dont le sens littéral leur échappe,
ou, quoique très clair, leur paraît obscur? Les erreurs historiques sont
innombrables dont la cause est un contresens ou une interprétation par à
peu près de textes formels, commis par des travailleurs qui
connaissaient mal la grammaire, le vocabulaire ou les finesses des
langues anciennes. De solides études philologiques doivent précéder
logiquement les recherches historiques, toutes les fois que les
documents à mettre en œuvre ne sont pas rédigés en langue moderne, et
intelligibles sans difficulté.
Soit un document intelligible. Il serait illégitime de le prendre en
considération avant d’en avoir vérifié l’authenticité, si l’authenticité
n’en a pas été déjà établie d’une manière définitive. Or, pour vérifier
l’authenticité et la provenance d’un document, deux conditions sont
requises: raisonner et savoir. Autrement dit, on raisonne à partir de
certaines données positives, qui représentent les résultats condensés
des recherches antérieures, qu’il est impossible d’improviser et qu’il
faut, par conséquent, apprendre. Distinguer une charte authentique d’une
charte fausse serait souvent impraticable, en fait, pour le logicien le
plus exercé, qui ne connaîtrait pas les habitudes de telle chancellerie,
à telle date, ou les caractères communs à toutes les chartes d’une
certaine espèce dont l’authenticité est certaine. Il serait tenu
d’établir lui-même, comme l’ont fait les premiers érudits, par la
comparaison d’un très grand nombre de documents similaires, les traits
qui différencient ceux qui sont certainement authentiques des autres,
avant de se prononcer sur un cas particulier. Combien sa besogne ne
sera-t-elle pas facilitée s’il existe un corps de doctrines, un trésor
d’observations accumulées, un système de résultats acquis par les
travailleurs qui ont jadis fait, refait, contrôlé, les comparaisons
minutieuses auxquelles il aurait été obligé de se livrer lui-même! Ce
corps de doctrines, d’observations et de résultats, propre à faciliter
la critique des diplômes et des chartes, existe: c’est la Diplomatique.
Nous dirons donc que la Diplomatique, comme l’Épigraphie, comme la
Paléographie, comme la Philologie (_Sprachkunde_)[47], est une
discipline auxiliaire des recherches historiques.
[47] Le mot «Philologie» a pris en français un sens restreint, que
nous ne lui attribuons pas ici.
L’Épigraphe et la Paléographie, la Philologie (_Sprachkunde_), la
Diplomatique avec ses annexes (Chronologie technique et Sphragistique)
ne sont pas les seules disciplines auxiliaires des recherches
historiques.--Il serait peu judicieux, en effet, d’entreprendre la
critique de documents littéraires encore non critiqués sans être au
courant des résultats acquis par ceux qui ont critiqué jusqu’à présent
des documents du même genre; l’ensemble de ces résultats constitue une
discipline à part, qui a un nom: l’Histoire littéraire[48].--La critique
des documents figurés, tels que les œuvres d’architecture, de sculpture
et de peinture, les objets de toutes sortes (armes, costumes,
ustensiles, monnaies, médailles, armoiries, etc.), suppose une
connaissance approfondie des observations et des règles dont se
composent l’Archéologie proprement dite et ses branches détachées:
Numismatique et Héraldique.
[48] L’«Historiographie» est une branche de l’«Histoire littéraire»;
c’est l’ensemble des résultats acquis par les critiques qui ont
étudié jusqu’ici les anciens écrits historiques, tels que annales,
mémoires, chroniques, biographies, etc.
Nous sommes maintenant en mesure d’examiner avec quelque profit la
notion si peu précise de «sciences auxiliaires de l’histoire». On dit
aussi «sciences ancillaires», «sciences satellites»; mais aucune de ces
expressions n’est vraiment satisfaisante.
Et d’abord, toutes les soi-disant «sciences auxiliaires» ne sont pas des
_sciences_. La Diplomatique, l’Histoire littéraire, par exemple, ne sont
que des répertoires méthodiques de faits, acquis par la critique, qui
sont de nature à faciliter la critique des documents non critiqués
encore. Au contraire, la Philologie (_Sprachkunde_) est une science
organisée, qui a des lois.
En second lieu, il faut distinguer parmi les connaissances
auxiliaires--non pas, à proprement parler, de l’Histoire, mais des
recherches historiques,--celles que chaque travailleur doit s’assimiler,
et celles dont il a besoin de savoir seulement où elles sont, pour se
les procurer à l’occasion; celles qui doivent être tournées en habitude
et celles qui peuvent rester à l’état de renseignements en provision
virtuelle. Un médiéviste doit savoir lire et comprendre les textes du
moyen âge; il ne lui servirait à rien d’entasser dans sa mémoire la
plupart des faits particuliers d’Histoire littéraire et de Diplomatique
qui sont consignés, à leur place, dans les bons Manuels-répertoires
d’«Histoire littéraire» et de «Diplomatique».
Enfin, il n’existe point de connaissances auxiliaires de l’Histoire (ni
même des recherches historiques) en général, c’est-à-dire qui soient
utiles à tous les travailleurs, à quelque partie de l’histoire qu’ils
travaillent[49]. Il semble donc qu’il n’y ait pas de réponse générale à
la question posée au commencement de ce chapitre: en quoi doit consister
l’apprentissage technique de l’érudit ou de l’historien?--En quoi
consiste l’apprentissage technique de l’érudit ou de l’historien? Cela
dépend. Cela dépend de la partie de l’histoire qu’il se propose
d’étudier. Inutile de savoir la paléographie pour faire des recherches
relatives à l’histoire de la Révolution, ni de savoir le grec pour
traiter un point de l’histoire de France au moyen âge[51]. Posons du
moins que le bagage préalable de quiconque veut faire en histoire des
travaux originaux doit se composer (en dehors de cette «instruction
commune», c’est-à-dire de la culture générale, dont parle Daunou) de
toutes les connaissances propres à fournir les moyens de trouver, de
comprendre et de critiquer les documents. Ces connaissances varient
suivant que l’on se spécialise dans telle ou telle section de l’histoire
universelle. L’apprentissage technique est relativement court et facile
pour qui s’occupe d’histoire moderne ou contemporaine, long et pénible
pour qui s’occupe d’histoire ancienne ou d’histoire médiévale.
[49] Cela n’est vrai que sous le bénéfice d’une réserve; car il existe
un instrument de travail indispensable à tous les historiens, à tous
les érudits, quel que soit le sujet de leurs études spéciales.
L’histoire, du reste, est ici dans le même cas que la plupart des
autres sciences: tous ceux qui font des recherches originales, en
quelque genre que ce soit, ont besoin de savoir plusieurs langues
vivantes, celles des pays où l’on pense, où l’on travaille, et qui
sont à la tête, au point de vue scientifique, de la civilisation
contemporaine.
De nos jours, la culture des sciences n’est plus confinée dans un
pays privilégié, ni même en Europe. Elle est internationale. Tous
les problèmes, les mêmes problèmes, sont simultanément à l’étude
partout. Il est difficile aujourd’hui, il sera impossible demain, de
trouver des sujets que l’on puisse traiter sans avoir pris
connaissance de travaux en langue étrangère. Dès maintenant, pour
l’histoire ancienne, grecque et romaine, la connaissance de
l’allemand est presque aussi impérieusement requise que celle du
grec et du latin. Seuls, des sujets d’histoire étroitement locale
sont encore accessibles à ceux auxquels les littératures étrangères
sont fermées. Les grands problèmes leur sont interdits, pour cette
raison misérable et ridicule qu’ils sont, en présence des livres
publiés sur ces problèmes en toute autre langue que la leur, devant
des livres scellés.
L’ignorance totale des langues qui ont été jusqu’à présent les
langues ordinaires de la science (allemand, anglais, français,
italien) est une maladie qui devient, avec l’âge, incurable. Il ne
serait pas excessif d’exiger de tout candidat aux professions
scientifiques qu’il fût au moins _trilinguis_, c’est-à-dire qu’il
comprît, sans trop de peine, deux langues modernes, outre sa langue
maternelle. Voilà une obligation dont les érudits d’autrefois
étaient dispensés (alors que le latin était encore la langue commune
des savants) et que les conditions modernes du travail scientifique
feront peser désormais de plus en plus lourdement sur les érudits de
tous les pays[50].
Les érudits français qui sont incapables de lire ce qui est écrit en
allemand et en anglais sont constitués par là même en état
d’infériorité permanent par rapport à leurs confrères, plus
instruits, de France et de l’étranger; quel que soit leur mérite,
ils sont condamnés à travailler avec des éléments d’information
insuffisants, à travailler mal. Ils en ont conscience. Ils
dissimulent leur infirmité de leur mieux, comme quelque chose de
honteux, à moins qu’ils ne l’étalent cyniquement, et s’en vantent;
mais s’en vanter, c’est encore, on le voit bien, une manière d’en
avoir honte.--Nous ne saurions trop insister ici sur ce point que la
connaissance pratique des langues étrangères est auxiliaire au
premier chef de tous les travaux historiques, comme de tous les
travaux scientifiques en général.
[50] Un jour viendra peut-être où la connaissance de la principale des
langues slaves sera nécessaire: il y a déjà des érudits qui
s’imposent d’apprendre le russe.--L’idée de rétablir le latin dans
son ancienne dignité de langue universelle est chimérique. Voir la
collection du _Phœnix, seu nuntius latinus internationalis_
(Londres, 1891, in-4).
[51] Lorsque les «sciences auxiliaires» furent mises, pour la première
fois, chez nous, dans les programmes universitaires, on vit des
étudiants qui s’occupaient de l’histoire de la Révolution et qui ne
s’intéressaient nullement au moyen âge, adopter, comme «science
auxiliaire», la Paléographie, et des géographes, qui ne
s’intéressaient nullement à l’antiquité, l’Épigraphie. Ils n’avaient
sûrement pas compris que l’étude des «sciences auxiliaires» est
recommandée, non pour elle-même, mais parce qu’elle est, pour qui se
destine à certaines spécialités, pratiquement utile. (Voir _Revue
universitaire_, 1895, II, p. 123.)
* * * * *
Substituer, comme apprentissage de l’historien, l’étude des
connaissances positives, vraiment auxiliaires des recherches
historiques, à celle des «grands modèles», littéraires et
philosophiques, est un progrès de date récente. En France, pendant la
plus grande partie du siècle, les étudiants en histoire n’ont reçu
qu’une éducation littéraire, à la Daunou; presque tous s’en sont
contentés, et n’ont rien vu au-delà; quelques-uns ont constaté, avec
regret, l’insuffisance de leur préparation première, quand il était trop
tard pour y remédier; à part d’illustres exceptions, les meilleurs
d’entre eux sont restés des littérateurs distingués, impuissants à faire
œuvre de science. L’enseignement des «sciences auxiliaires» et des
moyens techniques d’investigation n’était alors organisé que pour
l’histoire (française) du moyen âge, et dans une école spéciale, l’École
des chartes. Cette simple circonstance assura du reste à cette École,
durant cinquante ans, une supériorité marquée sur tous les autres
établissements français (et même étrangers) d’enseignement supérieur:
d’excellents ouvriers s’y formèrent, qui fournirent beaucoup de
données nouvelles, tandis qu’ailleurs on bavardait sur les
problèmes[52].--Aujourd’hui, c’est encore à l’École des chartes que
l’apprentissage technique du médiéviste se fait le mieux, de la façon la
plus complète, grâce à des cours combinés, et gradués pendant trois ans,
de Philologie romane, de Paléographie, d’Archéologie, d’Historiographie
et de Droit du moyen âge. Mais les «sciences auxiliaires» sont
maintenant enseignées partout, avec plus ou moins d’ampleur; elles ont
été introduites dans les programmes universitaires. D’un autre côté, les
traités didactiques d’Épigraphie, de Paléographie, de Diplomatique,
etc., se sont multipliés depuis vingt-cinq ans. Il y a vingt-cinq ans,
on eût vainement cherché à se procurer un bon livre qui suppléât, en ces
matières, au défaut d’enseignement oral; depuis qu’il existe des
chaires, des «Manuels» ont paru[53] qui permettraient presque de s’en
passer si l’enseignement oral, appuyé d’exercices pratiques, n’avait pas
une efficacité particulière. Que l’on ait eu, ou non, le bénéfice de
subir un dressage régulier dans un établissement de hautes études, on
n’a donc plus le droit désormais d’ignorer ce qu’il faut savoir avant
d’aborder les travaux historiques. En fait, on ne l’ignore déjà plus
autant que par le passé. Le succès des «Manuels» précités, dont les
éditions se succèdent, est significatif à cet égard[54].
[52] Voir sur ce point les opinions de Th. v. Sickel et de J. Havet,
citées dans la _Bibliothèque de l’École des chartes_, 1896, p.
87.--Dès 1854, l’Institut autrichien «für österreischische
Geschichtsforschung» fut organisé sur le modèle de l’École française
des chartes. Une École des chartes vient d’être créée à l’«Instituto
di Studi superiori» de Florence. «We are accustomed, écrit-on en
Angleterre, to hear the complaint that there is not in this country
any institution resembling the École des chartes». (_Quarterly
Review_, juillet 1896, p. 122).
[53] Ce serait ici le lieu d’énumérer les principaux «Manuels» publiés
depuis vingt-cinq ans. Mais on en trouvera une liste, arrêtée en
1894, dans le _Lehrbuch_ de E. Bernheim, p. 206 et suiv. Citons
seulement les grands «Manuels» de «Philologie» (au sens large de
l’expression allemande «Philologie», qui comprend l’histoire de la
langue et de la littérature, l’épigraphie, la paléographie, et
toutes les notions auxiliaires de la critique des documents), en
cours de publication: le _Grundriss der indo-arischen Philologie und
Altertumskunde_, publ. sous la direction de G. Bühler: le _Grundriss
der iranischen Philologie_, publ. sous la direction de W. Geiger et
de E. Kuhn; le _Handbuch der classischen Altertumswissenschaft_,
publ. sous la direction de I. v. Müller; le _Grundriss der
germanischen Philologie_, publ. sous la direction de H. Paul, dont
la 2e éd. a commencé à paraître en 1896; le _Grundriss der
romanischen Philologie_, publ. sous la direction de G. Gröber. On
trouvera dans ces vastes répertoires, en même temps qu’une doctrine
brève, des références bibliographiques complètes, tant directes
qu’indirectes.
[54] Les «Manuels» français de MM. Prou (Paléographie), Giry
(Diplomatique), Cagnat (Épigraphie latine) etc., ont répandu dans le
public la notion et la connaissance des disciplines auxiliaires. De
nouvelles éditions ont permis ou permettront de les tenir au
courant: chose nécessaire, car la plupart de ces disciplines,
quoique déjà bien constituées, se précisent et s’enrichissent encore
tous les jours. Cf. ci-dessus, p. 22.
Voilà donc le futur historien armé des connaissances préalables qu’il
n’aurait pu négliger de se procurer sans se condamner, soit à
l’impuissance, soit à des méprises continuelles. Nous le supposons à
l’abri des erreurs (innombrables, en vérité) qui ont leur source dans
une connaissance imparfaite de l’écriture et de la langue des documents,
dans l’ignorance des travaux antérieurs et des résultats acquis par la
critique; il a une irréprochable _cognitio cogniti et cognoscendi_.
C’est, d’ailleurs, une supposition très optimiste, et nous ne nous le
dissimulons pas. Il ne suffit point, nous le savons, d’avoir suivi un
cours régulier de «sciences auxiliaires» ou d’avoir lu attentivement les
meilleurs traités didactiques de Bibliographie, de Paléographie, de
Philologie, etc., ni même d’avoir acquis, par des exercices pratiques,
quelque expérience personnelle, pour être toujours bien renseigné,
encore moins pour être infaillible.--D’abord, ceux qui ont étudié
longtemps des documents d’un certain genre ou d’une certaine date
possèdent, au sujet des documents de ce genre et de cette date, des
notions intransmissibles qui leur permettent en général de critiquer
supérieurement les documents nouveaux, de ce genre ou de cette date,
qu’ils rencontrent; rien ne remplace l’«érudition spéciale», récompense
des spécialistes qui ont beaucoup travaillé[55].--Et puis, les
spécialistes eux-mêmes se trompent: les paléographes ont à se tenir
constamment sur leurs gardes pour ne pas déchiffrer de travers; est-il
des philologues qui n’aient pas quelques contresens sur la conscience?
Des érudits très bien informés d’ordinaire ont imprimé comme inédits des
textes déjà publiés et négligé des documents qu’ils auraient pu
connaître. Les érudits passent leur vie à perfectionner sans cesse leurs
connaissances «auxiliaires», que, avec raison, ils n’estiment jamais
parfaites. Mais tout cela ne nous empêche pas de maintenir notre
hypothèse. Qu’il soit entendu seulement que, en pratique, on n’attend
pas, pour travailler sur les documents, d’être imperturbablement maître
de toutes les «connaissances auxiliaires»: on n’oserait jamais
commencer.
[55] Que faut-il entendre au juste par ces «notions intransmissibles»
dont nous parlons? Dans le cerveau d’un spécialiste très familier
avec les documents d’une certaine espèce ou d’une certaine époque,
des associations d’idées se lient, des analogies brusquement luisent
à l’examen d’un document nouveau de cette espèce ou de cette époque,
qui échappent à toute autre personne moins expérimentée, fût-elle
munie d’ailleurs des répertoires les plus parfaits. C’est que toutes
les particularités des documents ne sont pas isolables; il y en a
qu’il est impossible de classer sous des rubriques claires, et qui
ne se trouvent, par conséquent, répertoriées nulle part. Mais la
mémoire humaine, quand elle est bonne, en garde l’impression; et une
excitation, même faible et lointaine, suffit à en faire réapparaître
la notion.
Reste à savoir comment il faut traiter les documents, supposé que l’on
ait subi préalablement, avec succès, l’apprentissage convenable.
LIVRE II
OPÉRATIONS ANALYTIQUES
CHAPITRE I
CONDITIONS GÉNÉRALES DE LA CONNAISSANCE HISTORIQUE
Nous avons déjà dit que l’histoire se fait avec des documents et que les
documents sont les traces des faits passés[56]. C’est ici le lieu
d’indiquer les conséquences enveloppées dans cette affirmation et dans
cette définition.
[56] Ci-dessus, p. 1.
Les faits ne peuvent être empiriquement connus que de deux manières: ou
bien directement si on les observe pendant qu’ils se passent, ou bien
indirectement, en étudiant les traces qu’ils ont laissées. Soit un
événement tel qu’un tremblement de terre, par exemple: j’en ai
directement connaissance si j’assiste au phénomène, indirectement si,
n’y ayant pas assisté, j’en constate les effets matériels (crevasses,
murs écroulés), ou si, ces effets ayant été effacés, j’en lis la
description écrite par quelqu’un qui a vu soit le phénomène lui-même,
soit ses effets.--Or le propre des «faits historiques»[57] c’est de
n’être connus qu’indirectement, d’après des traces. La connaissance
historique est, par essence, une connaissance indirecte. La méthode de
la science historique doit donc différer radicalement de celle des
sciences directes, c’est-à-dire de toutes les autres sciences, sauf la
géologie, qui sont fondées sur l’observation directe. La science
historique n’est pas du tout, quoi qu’on en ait dit[58], une science
d’observation.
[57] Cette expression, souvent employée, a besoin d’être éclaircie. Il
ne faut pas croire qu’elle s’applique à une _espèce_ de faits. Il
n’y a pas de faits historiques, comme il y a des faits chimiques. Le
même fait est ou n’est pas historique suivant la façon dont on le
connaît. Il n’y a que des procédés de connaissance historiques. Une
séance du Sénat est un fait d’observation directe pour celui qui y
assiste; elle devient historique pour celui qui l’étudie dans un
compte rendu. L’éruption du Vésuve au temps de Pline est un fait
géologique connu historiquement. Le caractère historique n’est pas
dans les faits; il n’est que dans le mode de connaissance.
[58] Fustel de Coulanges l’a dit. Cf. ci-dessus, p. VIII, note 5.
Les faits passés ne nous sont connus que par les traces qui en ont été
conservées. Ces traces, que l’on appelle _documents_, l’historien les
observe directement, il est vrai; mais, après cela, il n’a plus rien à
observer; il procède désormais par voie de raisonnement, pour essayer de
conclure, aussi correctement que possible, des traces aux faits. Le
document, c’est le point de départ; le fait passé, c’est le point
d’arrivée[59]. Entre ce point de départ et ce point d’arrivée, il faut
traverser une série complexe de raisonnements, enchaînés les uns aux
autres, où les chances d’erreur sont innombrables; la moindre erreur,
qu’elle soit commise au début, au milieu ou à la fin du travail, peut
vicier toutes les conclusions. La «méthode historique», ou indirecte,
est par là visiblement inférieure à la méthode d’observation directe;
mais les historiens n’ont pas le choix: elle est _la seule_ pour
atteindre les faits passés, et l’on verra plus loin[60] comment elle
peut, malgré ces conditions défectueuses, conduire à une connaissance
scientifique.
[59] Dans les sciences d’observation, c’est le fait lui-même, observé
directement, qui est le point de départ.
[60] Ci-dessous, chap. VII.
L’analyse détaillée des raisonnements qui mènent de la constatation
matérielle des documents à la connaissance des faits est une des parties
principales de la Méthodologie historique. C’est le domaine de la
Critique. Les sept chapitres qui suivent y sont consacrés.--Essayons
d’en esquisser d’abord, très sommairement, les lignes générales et les
grandes divisions.
I. On peut distinguer deux espèces de documents. Parfois le fait passé a
laissé une trace matérielle (un monument, un objet fabriqué). Parfois,
et le plus souvent, la trace du fait est d’ordre psychologique: c’est
une description ou une relation écrites.--Le premier cas est beaucoup
plus simple que le second. Il existe, en effet, un rapport fixe entre
certaines empreintes matérielles et leurs causes, et ce rapport,
déterminé par des lois physiques, est bien connu[61].--La trace
psychologique, au contraire, est purement symbolique: elle n’est pas le
fait lui-même; elle n’est pas même l’empreinte immédiate du fait sur
l’esprit du témoin; elle est seulement un signe conventionnel de
l’impression produite par le fait sur l’esprit du témoin. Les documents
écrits n’ont donc pas de valeur par eux-mêmes, comme les documents
matériels; ils n’en ont que comme signes d’opérations psychologiques,
compliquées et difficiles à débrouiller. L’immense majorité des
documents qui fournissent à l’historien le point de départ de ses
raisonnements ne sont, en somme, que des traces d’opérations
psychologiques.
[61] Nous ne traiterons pas particulièrement de la Critique des
documents matériels (objets, monuments, etc.), en tant qu’elle
diffère de la Critique des documents écrits.
Cela posé, pour conclure d’un document écrit au fait qui en a été la
cause lointaine, c’est-à-dire pour savoir la relation qui relie ce
document à ce fait, il faut reconstituer toute la série des causes
intermédiaires qui ont produit le document. Il faut se représenter toute
la chaîne des actes effectués par l’auteur du document à partir du fait
observé par lui jusqu’au manuscrit (ou à l’imprimé) que nous avons
aujourd’hui sous les yeux. Cette chaîne, on la reprend en sens inverse,
en commençant par l’inspection du manuscrit (ou de l’imprimé) pour
aboutir au fait ancien. Tels sont le but et la marche de l’analyse
critique[62].
[62] Pour le détail et la justification logique de cette méthode voir
Ch. Seignobos, _Les conditions psychologiques de la connaissance en
histoire_, dans la _Revue philosophique_, 1887, II, p. 1, 168.
D’abord, on observe le document. Est-il tel qu’il était lorsqu’il a été
produit? N’a-t-il pas été détérioré depuis? On recherche comment il a
été fabriqué afin de le restituer au besoin dans sa teneur originelle et
d’en déterminer la provenance. Ce premier groupe de recherches
préalables, qui porte sur l’écriture, la langue, les formes, les
sources, etc., constitue le domaine particulier de la CRITIQUE EXTERNE
ou critique d’érudition.--Ensuite intervient la CRITIQUE INTERNE: elle
travaille, au moyen de raisonnements par analogie dont les majeures sont
empruntées à la psychologie générale, à se représenter les états
psychologiques que l’auteur du document a traversés. Sachant ce que
l’auteur du document a dit, on se demande: 1º qu’est-ce qu’il a voulu
dire; 2º s’il a cru ce qu’il a dit; 3º s’il a été fondé à croire ce
qu’il a cru. A ce dernier terme le document se trouve ramené à un point
où il ressemble à l’une des opérations scientifiques par lesquelles se
constitue toute science objective: il devient une observation; il ne
reste plus qu’à le traiter suivant la méthode des sciences objectives.
Tout document a une valeur exactement dans la mesure où, après en avoir
étudié la genèse, on l’a réduit à une observation bien faite.
II. Deux conclusions se dégagent de ce qui précède: complexité extrême,
nécessité absolue de la Critique historique.
Comparé aux autres savants, l’historien se trouve dans une situation
très fâcheuse. Non seulement il ne lui est jamais donné, comme au
chimiste, d’observer directement des faits; mais il est très rare que
les documents dont il est obligé de se servir représentent des
observations précises. Il ne dispose pas de ces procès-verbaux
d’observations scientifiquement établis qui, dans les sciences
constituées, peuvent remplacer et remplacent les observations directes.
Il est dans la condition d’un chimiste qui connaîtrait une série
d’expériences seulement par les rapports de son garçon de laboratoire.
L’historien est obligé de tirer parti de rapports très grossiers, dont
aucun savant ne se contenterait[63].
[63] Le cas le plus favorable, celui où le document a été rédigé,
comme on dit, par un «témoin» oculaire, est encore bien loin de la
connaissance scientifique. La notion de _témoin_ a été empruntée à
la pratique des tribunaux; ramenée à des termes scientifiques, elle
se réduit à celle d’_observateur_. Un témoignage est une
observation. Mais, en fait, le témoignage historique diffère
notablement de l’observation scientifique. L’«observateur» opère
suivant des règles fixes et rédige dans une langue rigoureusement
précise. Au contraire, le «témoin» a observé sans méthode et rédigé
dans une langue sans rigueur: on ignore s’il a pris les précautions
nécessaires. Le propre du document historique est de se présenter
comme le résultat d’un travail fait sans méthode et sans garantie.
D’autant plus nécessaires sont les précautions à prendre pour utiliser
ces documents, qui sont les seuls matériaux de la science historique: il
importe évidemment d’éliminer ceux qui n’ont aucune valeur et de
distinguer dans les autres ce qui s’y trouve de correctement observé.
D’autant plus nécessaires sont, en même temps, les avertissements à ce
sujet que la pente naturelle de l’esprit humain est de ne prendre aucune
précaution, et de procéder, en ces matières où la plus exacte précision
serait indispensable, confusément.--Tout le monde, il est vrai, admet,
en principe, l’utilité de la Critique; mais c’est un de ces postulats
non contestés qui passent difficilement dans la pratique. Des siècles se
sont écoulés, en des âges de civilisation brillante, avant que les
premières lueurs de Critique se soient manifestées parmi les peuples les
plus intelligents de la terre. Ni les Orientaux ni le moyen âge n’en ont
eu l’idée nette[64]. Jusqu’à nos jours, des hommes éclairés ont, en se
servant des documents pour écrire l’histoire, négligé des précautions
élémentaires et admis inconsciemment des principes faux. Encore
aujourd’hui la plupart des jeunes gens, abandonnés à eux-mêmes,
suivraient ces vieux errements. C’est que la Critique est contraire à
l’allure normale de l’intelligence. La tendance spontanée de l’homme est
d’ajouter foi aux affirmations et de les reproduire, sans même les
distinguer nettement de ses propres observations. Dans la vie de tous
les jours, n’acceptons-nous pas indifféremment, sans vérification
d’aucune sorte, des on-dit, des renseignements anonymes et sans
garantie, toutes sortes de «documents» de médiocre ou de mauvais aloi?
Il faut une raison spéciale pour prendre la peine d’examiner la
provenance et la valeur d’un document sur l’histoire d’hier; autrement,
s’il n’est pas invraisemblable jusqu’au scandale, et tant qu’il n’est
pas contredit, nous l’absorbons, nous nous y tenons, nous le colportons,
en l’embellissant au besoin. Tout homme sincère reconnaîtra qu’un
violent effort est nécessaire pour secouer l’_ignavia critica_, cette
forme si répandue de la lâcheté intellectuelle; que cet effort doit être
constamment répété, et qu’il s’accompagne souvent d’une véritable
souffrance.
[64] Voir B. Lasch, _Das Erwachen und die Entwickelung der
historischen Kritik im Mittelalter_, Breslau, 1887, in-8.
L’instinct naturel d’un homme à l’eau est de faire tout ce qu’il faut
pour se noyer; apprendre à nager, c’est acquérir l’habitude de réprimer
des mouvements spontanés et d’en exécuter d’autres. De même, l’habitude
de la Critique n’est pas naturelle; il faut qu’elle soit inculquée, et
elle ne devient organique que par des exercices répétés.
Ainsi le travail historique est un travail critique par excellence;
lorsqu’on s’y livre sans s’être préalablement mis en défense contre
l’instinct, on s’y noie. Pour être averti du danger, rien n’est plus
efficace que de faire un examen de conscience, et d’analyser les raisons
de l’_ignavia_ qu’il s’agit de combattre jusqu’à ce qu’elle ait fait
place à une attitude d’esprit critique[65]. Il est aussi très salutaire
de s’être rendu compte des principes de la méthode historique et d’en
avoir théoriquement décomposé, l’une après l’autre, comme nous allons le
faire, les opérations successives. «L’histoire, de même que toute autre
étude, comporte surtout des erreurs de fait qui proviennent d’un défaut
d’attention; mais elle est plus exposée qu’aucune autre à des fautes
nées de la confusion d’esprit qui fait faire des analyses insuffisantes
et construire des raisonnements faux... Les historiens avanceraient
moins d’affirmations sans preuves s’il leur fallait analyser chacune de
leurs affirmations; ils admettraient moins de principes faux s’ils
imposaient de formuler tous leurs principes; ils feraient moins de
mauvais raisonnements s’il leur fallait exprimer tous leurs
raisonnements en forme[66].»
[65] La raison profonde de la crédulité naturelle, c’est la paresse.
Il est plus commode de croire que de discuter, d’admettre que de
critiquer, d’accumuler les documents que de les peser. Et c’est
aussi plus agréable: qui critique les documents en sacrifie;
sacrifier un document est aisément considéré comme une perte sèche
par celui qui l’a recueilli.
[66] _Revue philosophique_, _l. c._, p. 178.
SECTION I
CRITIQUE EXTERNE (CRITIQUE D’ÉRUDITION)
CHAPITRE II
CRITIQUE DE RESTITUTION
Quelqu’un, de nos jours, écrit un livre: il envoie à l’imprimerie son
manuscrit autographe; de sa propre main il corrige les épreuves et signe
le bon à tirer. Le livre imprimé de la sorte se présente, en tant que
document, dans d’excellentes conditions matérielles. Quel que soit
l’auteur, et quels qu’aient été ses sentiments ou ses intentions, on est
certain, et c’est le seul point qui nous intéresse en ce moment, d’avoir
entre les mains une reproduction à peu près exacte du texte qu’il a
écrit.--Il faut dire «à peu près exacte», car si l’auteur a mal corrigé
ses épreuves, ou si les typographes ont mal observé ses corrections, la
reproduction du texte original est, même dans ce cas très favorable,
imparfaite. Il n’est pas rare que les typographes vous fassent dire
autre chose que ce que l’on a voulu dire et que l’on s’en aperçoive trop
tard.
S’agit-il de reproduire un ouvrage dont l’auteur est mort, et dont il
est impossible d’envoyer à l’imprimerie le manuscrit autographe? Le cas
s’est présenté pour les _Mémoires d’outre-tombe_ de Chateaubriand, par
exemple; il se présente tous les jours pour ces correspondances intimes
de personnages connus que l’on se hâte d’imprimer pour satisfaire la
curiosité publique et dont les pièces originales sont si fragiles. Le
texte en est d’abord copié; il est ensuite typographiquement «composé»
d’après la copie, ce qui équivaut à une seconde copie; enfin cette
seconde copie (en épreuves) est, ou doit être, collationnée par
quelqu’un (à défaut de l’auteur disparu) avec la première copie, ou,
mieux encore, avec les originaux. Les garanties d’exactitude sont
moindres dans ce cas que dans le cas précédent; car entre l’original et
la reproduction définitive il y a un intermédiaire de plus (la copie
manuscrite), et il peut arriver que l’original soit difficile à
déchiffrer pour tout autre que l’auteur. Le texte des Mémoires et des
Correspondances posthumes est souvent défiguré, en fait, dans des
éditions qui paraissent, au premier abord, soignées, par des erreurs de
transcription et de ponctuation[67].
[67] Un membre de la _Société des humanistes français_ (fondée à Paris
en 1894) s’est amusé à relever, dans le _Bulletin_ de cette Société,
les erreurs justiciables de la critique verbale qui se trouvent dans
les éditions de quelques ouvrages posthumes (notamment dans celle
des _Mémoires d’outre-tombe_); il a montré qu’il est possible de
dissiper des obscurités dans les documents les plus modernes par la
même méthode qui sert à restituer les textes anciens.
Maintenant, dans quel état les documents anciens ont-ils été conservés?
Presque toujours, les originaux sont perdus; nous n’avons que des
copies. Des copies faites directement d’après les originaux? Non pas,
mais des copies de copies. Les scribes qui les ont exécutées n’étaient
pas tous, tant s’en faut, des hommes habiles et consciencieux; ils
transcrivaient souvent des textes qu’ils ne comprenaient point ou qu’ils
comprenaient mal, et il n’a pas toujours été de mode, comme au temps de
la Renaissance carolingienne, de collationner les manuscrits[68]. Si nos
livres imprimés, après les revisions successives de l’auteur et du
prote, sont des reproductions imparfaites, il faut s’attendre à ce que
les documents anciens, copiés et recopiés pendant des siècles avec peu
de soin, au risque d’altérations nouvelles à chaque transmission, nous
soient parvenus sous une forme extrêmement incorrecte.
[68] Sur les habitudes des copistes du moyen âge, par l’intermédiaire
desquels la plupart des œuvres littéraires de l’antiquité sont
parvenues jusqu’à nous, voir les renseignements réunis par W.
Wattenbach, _Das Schriftwesen im Mittelalter_ ³, Berlin, 1896, in-8.
Dès lors, une précaution s’impose: avant de se servir d’un document,
savoir si le texte de ce document est «bon», c’est-à-dire aussi conforme
que possible au manuscrit autographe de l’auteur; et lorsque le texte
est «mauvais», l’améliorer. Agir autrement est dangereux. En utilisant
un mauvais texte, c’est-à-dire un texte corrompu par la tradition, on
risque d’attribuer à l’auteur ce qui est du fait des copistes. Des
théories ont été en effet bâties sur des passages viciés par des erreurs
de transcription, qui sont tombées à plat, en bloc, lorsque le texte
original de ces passages a été découvert ou restitué. Toutes les
«coquilles» typographiques, toutes les fautes de copie ne sont pas
indifférentes ou simplement ridicules: il en est d’insidieuses, propres
à tromper les lecteurs[69].
[69] Voir par exemple, les _Coquilles lexicographiques_ qui ont été
recueillies par A. Thomas, dans la _Romania_, XX (1891), p. 464 et
suiv.
On croirait volontiers que les historiens estimés se sont toujours fait
une règle de se procurer de «bons» textes, nettoyés et restaurés comme
il faut, des documents qu’ils avaient à consulter. Ce serait une erreur.
Les historiens se sont longtemps servis des textes qu’ils avaient à leur
portée, sans en vérifier la pureté. Mais il y a plus: les érudits
eux-mêmes dont le métier est de publier des documents n’ont pas trouvé
du premier coup l’art de les restituer: naguère encore, les documents
étaient couramment édités d’après les premières copies venues, bonnes ou
mauvaises, combinées et corrigées au hasard. Les éditions de textes
anciens sont aujourd’hui, pour la plupart, «critiques»; mais il n’y a
pas trente ans qu’ont été données les premières «éditions critiques» des
grandes œuvres du moyen âge, et le texte critique de quelques œuvres de
l’antiquité classique (de celle de Pausanias, par exemple) est encore à
établir.
Tous les documents historiques n’ont pas été publiés jusqu’ici de
manière à procurer aux historiens la sécurité dont ils ont besoin, et
quelques historiens agissent encore comme s’ils ne se rendaient pas
compte qu’un texte mal établi est, par cela même, sujet à caution. Mais
un progrès considérable a été réalisé. La méthode convenable pour la
purification et la restitution des textes a été dégagée des expériences
accumulées par plusieurs générations d’érudits. Aucune partie de la
méthode historique n’est aujourd’hui fondée plus solidement, ni plus
généralement connue. Elle est exposée avec clarté dans plusieurs
ouvrages de vulgarisation philologique[70].--Pour ce motif, nous nous
contenterons d’en résumer ici les principes essentiels et d’en indiquer
les résultats.
[70] Voir E. Bernheim, _Lehrbuch der historischen Methode_ ², p.
341-54.--Consulter en outre F. Blass, dans le _Handbuch der
klassischen Altertumswissenschaft_ de I. v. Müller, I² (1892), p.
249-89 (avec une bibliographie détaillée); A. Tobler, dans le
_Grundriss der romanischen Philologie_, I (1888), p. 253-63; H.
Paul, dans le _Grundriss der germanischen Philologie_ I ², (1896),
p. 184-96.
Lire, en français, le § «Critique des textes» dans _Minerva.
Introduction à l’étude des classiques scolaires grecs et latins_,
par J. Gow et S. Reinach, Paris, 1890, in-16, p. 50-65.
L’ouvrage de I. Taylor, _History of the transmission of ancient
books to modern times_... (Liverpool, 1889, in-16), est sans valeur.
I. Soit un document inédit ou qui n’a pas encore été édité conformément
aux règles de la critique. Comment procède-t-on pour en établir le
meilleur texte possible?--Trois cas sont à considérer.
_a_. Le cas le plus simple est celui où l’on possède l’original,
l’autographe même de l’auteur. Il n’y a qu’à en reproduire le texte avec
une exactitude complète[71]. Théoriquement, rien de plus facile; en
pratique, cette opération élémentaire exige une attention soutenue, dont
tout le monde n’est pas capable. Essayez, si vous en doutez. Les
copistes qui ne se trompent jamais et qui n’ont jamais de distractions
sont rares, même parmi les érudits.
[71] Cette règle n’est pas absolue. On admet généralement que
l’éditeur a le droit d’uniformiser la graphie d’un document
autographe--pourvu qu’il en avertisse le public,--toutes les fois
que, comme dans la plupart des documents modernes, les fantaisies
graphiques de l’auteur n’ont pas d’intérêt philologique. Voir les
_Instructions pour la publication des textes historiques_, dans le
_Bulletin de la Commission royale d’histoire de Belgique_, 5e série,
VI (1896); et les _Grundsätze für die Herausgabe von Actenstücken
zur neueren Geschichte_, laborieusement délibérées par le 2e et le
3e Congrès des historiens allemands en 1894 et en 1895, dans la
_Deutsche Zeitschrift für Geschichtswissenschaft_, XI, p. 200, XII,
p. 364. Les derniers Congrès d’historiens italiens tenus à Gênes
(1893) et à Rome (1895), ont aussi débattu cette question, mais sans
aboutir.--Quelles sont les libertés qu’il est légitime de prendre en
reproduisant des textes autographes? Le problème est plus difficile
que ne l’imaginent les gens qui ne sont pas du métier.
_b_. Deuxième cas.--L’original est perdu; on n’en connaît qu’une copie.
Il faut se tenir sur ses gardes, car il est probable, _a priori_, que
cette copie contient des fautes.
Les textes dégénèrent suivant certaines lois. On s’est appliqué à
distinguer et à classer les causes et les formes ordinaires des
différences qui s’observent entre les originaux et les copies; puis on a
déduit, par analogie, des règles applicables à la restitution
conjecturale des passages qui, dans une copie unique d’un original
perdu, sont certainement (parce qu’ils sont inintelligibles) ou
vraisemblablement corrompus.
Les altérations de l’original, dans une copie, les «variantes de
tradition», comme on dit, sont imputables soit à la fraude, soit à
l’erreur. Certains copistes ont fait sciemment des modifications ou
pratiqué des suppressions[72]. Presque tous les copistes ont commis des
erreurs, soit de jugement, soit accidentelles. Erreurs de jugement si,
étant à demi instruits et à demi intelligents, ils ont cru devoir
corriger des passages ou des mots de l’original qu’ils n’entendaient
pas[73]. Erreurs accidentelles s’ils ont lu de travers en copiant, ou
mal entendu en écrivant sous la dictée, ou fait involontairement des
_lapsus calami_.
[72] Il sera question des interpolations au chapitre III, p. 71.
[73] Les scribes de la Renaissance carolingienne et de la renaissance
proprement dite, depuis le XVe siècle, se sont préoccupés de fournir
des textes intelligibles. Ils ont corrigé en conséquence tout ce
qu’ils ne comprenaient pas. Plusieurs œuvres de l’antiquité ont été
de la sorte abîmées par eux à jamais.
Les modifications qui proviennent de fraudes et d’erreurs de jugement
sont souvent très difficiles à rectifier, et même à voir. Certaines
erreurs accidentelles (l’omission de plusieurs lignes, par exemple) sont
irréparables dans le cas, qui nous occupe, d’une copie unique. Mais la
plupart des erreurs accidentelles se laissent deviner, lorsqu’on en
connaît les formes ordinaires: confusions de sens, de lettres et de
mots, transpositions de mots, de syllabes et de lettres, dittographie
(répétition inutile de lettres ou de syllabes), haplographie (syllabes
ou mots qu’il aurait fallu redoubler et qui ne sont écrits qu’une fois),
mots mal séparés, phrases mal ponctuées, etc.--Des erreurs de ces divers
types ont été commises par les scribes de tous les temps et de tous les
pays, quelle que fût l’écriture des originaux, en quelque langue qu’ils
fussent rédigés. Mais certaines confusions de lettres sont fréquentes
dans les copies exécutées d’après des originaux qui étaient en
caractères onciaux, et d’autres dans les copies exécutées d’après des
originaux en minuscule. Les confusions de sens et de mots s’expliquent
par des analogies de vocabulaire et de prononciation qui différent,
naturellement, suivant que l’original était en telle langue ou en telle
autre, de telle date ou de telle autre. La théorie générale de la
restitution conjecturale se réduit donc à ce qui précède, et il n’y a
pas d’apprentissage général de cet art. On apprend à restituer, non pas
n’importe quels textes, mais des textes grecs, des textes latins, des
textes français, etc.; car la restitution conjecturale d’un texte
suppose, outre des notions générales sur le _processus_ de la
dégénérescence des textes, la connaissance approfondie: 1º d’une langue;
2º d’une paléographie spéciale; 3º _des confusions (de lettres, de sens
et de mots) dont les copistes de textes rédigés dans la même langue et
écrits de la même manière avaient ou ont l’habitude_. Pour
l’apprentissage de l’émendation conjecturale des textes grecs et latins,
des répertoires (alphabétiques et méthodiques) de «variantes de
tradition», de confusions fréquentes, de corrections probables, ont été
dressés[74]. Ils ne suppléent certes pas à des exercices pratiques,
faits sous la direction des hommes du métier[75], mais ils rendent de
grands services aux hommes du métier eux-mêmes.
[74] Ces collections sont arrangées suivant l’ordre méthodique ou
suivant l’ordre alphabétique.--Les principales sont, pour les deux
langues classiques, outre l’ouvrage précité de Blass (ci-dessous, p.
59, n. 70), les _Adversaria critica_ de Madvig (Copenhague, 1871-74,
3 vol. in-8). Pour le grec, la célèbre _Commentatio paleographica_
de Fr. J. Bast, publiée en appendice à l’édition du grammairien
Grégoire de Corinthe (Leipzig, 1811, in-8) et les _Variæ lectiones_
de Cobet (Leyde, 1873, in-8). Pour le latin: H. Hagen, _Gradus ad
criticen_ (Leipzig, 1879, in-8) et W. M. Lindsay, _An introduction
to latin textual emendation based on the text of Plautus_ (London,
1896, in-16). Un rédacteur du _Bulletin de la Société des humanistes
français_ a exprimé, dans cette publication, le vœu qu’un recueil
analogue soit composé pour le français moderne.
[75] Cf. _Revue critique_, 1895, II, p. 358.
Il serait facile d’énumérer des exemples de restitutions heureuses. Les
plus satisfaisantes sont celles qui ont un caractère d’évidence
paléographique, comme la correction classique de Madvig au texte des
_Lettres_ de Sénèque (89, 4). On lisait: «Philosophia unde dicta sit,
apparet; ipso enim nomine fatetur. Quidam et sapientiam ita quidam
finierunt, ut dicerent divinorum et humanorum sapientiam...»; ce qui n’a
pas de sens. On supposait une lacune entre _ita_ et _quidam_. Madvig
s’est représenté le texte en capitales de l’archétype disparu, où,
suivant l’usage antérieur au VIIIe siècle, les mots n’étaient pas
séparés (_scriptio continua_) et les phrases n’étaient pas ponctuées; il
s’est demandé si le copiste, qui eut d’abord sous les yeux l’archétype
en capitales, n’avait pas coupé les mots au hasard, et il a lu sans
difficulté: «... ipso enim domine fatetur quid amet. Sapientiam ita
quidam finierunt..., etc.» MM. Blass, Reinach, Lindsay, dans leurs
opuscules signalés en note, mentionnent plusieurs tours de force du même
genre, d’une parfaite élégance. Les hellénistes et les latinistes n’en
ont plus, du reste, le monopole: on en citerait d’aussi «brillants» qui
ont été exécutés par des orientalistes, par des romanistes et par des
germanistes, depuis que les textes orientaux, romans et germaniques sont
soumis à la critique verbale. Nous avons déjà dit que de «belles»
corrections sont possibles même sur le texte de documents tout à fait
modernes, typographiquement reproduits dans les meilleures conditions.
Personne peut-être n’a excellé, de nos jours, au même degré que Madvig,
dans l’art de l’_emendatio_ conjecturale. Madvig, cependant, n’avait pas
une haute opinion des travaux de la philologie moderne. Il pensait que
les humanistes du XVIe et du XVIIe siècle étaient, à cet égard, mieux
préparés que les érudits d’aujourd’hui. L’_emendatio_ conjecturale des
textes latins et grecs, en effet, est un sport où l’on réussit d’autant
mieux que l’on a, avec un esprit plus ingénieux et plus d’imagination
paléographique, un sens plus juste, plus prompt et plus délicat des
finesses des langues classiques. Or les anciens érudits ont été
assurément trop hardis, mais les langues classiques leur étaient plus
intimement familières qu’aux érudits d’aujourd’hui. Quoi qu’il en soit,
de nombreux textes conservés, sous une forme corrompue, dans des copies
uniques ont résisté, et résisteront toujours sans doute, à l’effort de
la critique. Très souvent, la critique constate l’altération du texte,
indique ce que le sens réclame, et, si elle est prudente, est obligée de
s’en tenir là, les traces de la leçon primitive ayant été effacées par
une multitude d’erreurs et de corrections successives dont il n’existe
plus aucun moyen de débrouiller la filière.--Les érudits qui se livrent
à l’exercice passionnant de la critique conjecturale sont exposés, dans
leur ardeur, à suspecter des leçons correctes et à proposer, pour les
passages désespérés, des hypothèses aventureuses. Ils ne l’ignorent pas.
Ils se font, en conséquence, une loi de distinguer très clairement, dans
leurs éditions, les leçons du manuscrit, ou des manuscrits, du texte
restitué par eux.
_c_. Troisième cas.--On connaît plusieurs copies, qui diffèrent, d’un
document dont l’original est perdu. Ici les érudits modernes ont sur
ceux d’autrefois un avantage marqué: outre qu’ils sont mieux informés,
ils procèdent plus régulièrement à la comparaison des copies.--Le but,
comme dans le cas précédent, est de reconstituer, autant que possible,
l’archétype.
Les érudits d’autrefois, et, comme eux, de nos jours, les novices, ont
eu et ont à lutter, en pareil cas, contre un premier mouvement, qui est
détestable: se servir de n’importe quelle copie, de celle qui est sous
la main.--Le second mouvement n’est guère meilleur: si les différentes
copies ne sont pas de la même époque, se servir de la plus ancienne.
L’antiquité relative des copies n’a théoriquement, et souvent en fait,
aucune importance; car un manuscrit du XVIe siècle, reproduction d’une
bonne copie perdue du XIe, a beaucoup plus de valeur qu’une copie
fautive et remaniée du XIIe ou du XIIIe siècle.--Le troisième mouvement
n’est pas encore le bon: compter les leçons attestées et décider à la
majorité. Soient vingt exemplaires d’un texte: la leçon _a_ est attestée
dix-huit fois, la leçon _b_ deux fois. Adopter pour ce motif la leçon
_a_, c’est supposer gratuitement que tous les exemplaires ont la même
autorité. Supposer cela, c’est commettre une faute de jugement; car si
dix-sept des dix-huit exemplaires qui donnent la leçon _a_ ont été
copiés sur le dix-huitième, la leçon _a_ n’est en réalité attestée
qu’une fois; et la seule question est de savoir si elle est,
intrinsèquement, moins bonne ou meilleure que la leçon _b_.
Il a été reconnu que le seul parti rationnel est de déterminer d’abord
les rapports des copies entre elles.--On part, à cet effet, d’un
postulat incontestable, savoir toutes les copies qui contiennent, aux
mêmes endroits, les mêmes fautes, ont été faites les unes sur les autres
ou dérivent toutes d’une copie où ces fautes existaient. Il n’est pas
croyable, en effet, que plusieurs copistes aient commis, en reproduisant
chacun de son côté l’archétype exempt de fautes, exactement les mêmes
erreurs: l’identité des erreurs atteste une communauté d’origine.--On
éliminera sans scrupule tous les exemplaires dérivés d’une copie qui a
été conservée: ils n’ont évidemment que la valeur de cette copie, leur
source commune; ils n’en diffèrent, s’ils en diffèrent, que par des
fautes supplémentaires; ce serait perdre son temps que d’en relever les
variantes.--Cela fait, on n’est plus en présence que de copies
indépendantes, prises directement sur l’archétype, ou de copies dérivées
dont la source (une copie prise directement sur l’archétype) est
perdue.--Pour classer les copies dérivées en _familles_ dont chacune
représente, avec plus ou moins de pureté, la même tradition, on recourt
encore à la méthode de la comparaison des fautes. Elle permet
ordinairement de dresser sans trop de peine un tableau généalogique
complet (_stemma codicum_) des exemplaires conservés, qui met très
clairement en relief leur importance relative.--Ce n’est pas ici le lieu
d’examiner les espèces difficiles où, par suite de la suppression d’un
trop grand nombre d’intermédiaires, ou d’anciennes combinaisons
arbitraires qui ont mélangé les textes de plusieurs traditions
distinctes, l’opération devient extrêmement laborieuse, ou même
impraticable. D’ailleurs, dans ces cas extrêmes, la méthode ne change
point: la comparaison des passages correspondants est un instrument
puissant, mais c’est le seul dont dispose ici la critique.
Quand l’arbre généalogique des exemplaires est dressé, on compare, pour
restituer le texte de l’archétype, les traditions indépendantes.
S’accordent-elles à donner un texte satisfaisant, pas de difficulté.
Diffèrent-elles, on décide. S’accordent-elles par hasard à donner un
texte défectueux, on recourt, comme si l’on n’avait qu’une copie, à
l’_emendatio_ conjecturale.
C’est une condition beaucoup plus favorable, en principe, d’avoir
plusieurs copies indépendantes d’un original perdu que d’en avoir une
seule, car la simple comparaison mécanique des leçons indépendantes
suffit souvent à dissiper des obscurités que la lumière incertaine de la
critique conjecturale n’aurait pu percer. Toutefois, l’abondance des
exemplaires est un embarras plutôt qu’un secours lorsque l’on n’a pas
pris soin de les classer ou lorsqu’on les a mal classés: rien n’est
moins sûr que les reconstitutions de fantaisie, composites, fabriquées
avec des copies dont les relations mutuelles et la relation avec
l’archétype n’ont pas été préalablement fixées. D’autre part,
l’application des méthodes rationnelles entraîne, en certains cas, une
dépense formidable de temps et de travail: songez qu’il y a une telle
œuvre dont on possède plusieurs centaines d’exemplaires non identiques;
que les variantes indépendantes de tel texte médiocrement étendu (comme
les _Évangiles_) se comptent par milliers; que des années de travail
seraient nécessaires à un homme très diligent pour préparer une «édition
critique» de tel roman du moyen âge. Est-il, du moins, certain que le
texte de ce roman, après tant de collations, de comparaisons et de
travail, serait sensiblement meilleur que si l’on n’avait eu pour le
restituer que deux ou trois manuscrits? Non. L’effort matériel
qu’exigent certaines éditions critiques, par suite de l’extrême richesse
apparente des matériaux à mettre en œuvre, n’est nullement proportionnel
aux résultats positifs qui en sont la récompense.
Les «éditions critiques» faites à l’aide de plusieurs copies d’un
original perdu doivent fournir au public les moyens de contrôler le
_stemma codicum_ que l’éditeur a dressé, et contenir, en note, la liste
des variantes qui ont été rejetées. De la sorte, au pis aller, les gens
compétents y trouvent, à défaut du meilleur texte, ce qu’il faut pour
l’établir[76].
[76] Les érudits négligeaient naguère encore chez nous, cette
précaution élémentaire, sous prétexte d’éviter «des airs de pédant».
M. B. Hauréau a publié, dans ses _Notices et extraits de quelques
manuscrits latins de la Bibliothèque nationale_ (VI, p. 310), une
pièce en vers rythmiques «De presbytero et logico». «Elle n’est pas
inédite, dit-il. M. Thomas Wright l’a déjà publiée... Mais cette
édition est très défectueuse; le texte en est même quelquefois tout
à fait inintelligible. Nous l’avons donc beaucoup amendé, faisant
concourir à cet amendement deux copies qui ne sont, d’ailleurs, ni
l’une ni l’autre, irréprochables...» Suit l’édition, sans variantes.
Le contrôle est impossible.
II. Les résultats de la critique de restitution--critique de nettoyage
et de raccommodage--sont entièrement négatifs. On arrive soit par voie
de conjecture, soit par voie de comparaison et de conjecture, à obtenir
non pas nécessairement un bon texte, mais le meilleur texte possible, de
documents dont l’original est perdu. Le bénéfice le plus net est
d’éliminer les leçons mauvaises, adventices, propres à causer des
erreurs, et de signaler comme tels les passages suspects. Mais il va
sans dire que la critique de restitution ne fournit aucune donnée
nouvelle. Le texte d’un document qui a été restitué au prix de peines
infinies ne vaut pas davantage que celui d’un document analogue dont
l’original a été conservé; au contraire, il vaut moins. Si le manuscrit
autographe de l’_Énéide_ n’avait pas été détruit, des siècles de
collations et de conjectures auraient été épargnés, et le texte de
l’_Énéide_ serait meilleur qu’il ne l’est. Cela dit pour ceux qui
excellent au jeu des «émendations»[77], qui l’aiment par conséquent, et
qui seraient, au fond, fâchés de n’avoir pas à le pratiquer.
[77] «Textual emendation too often misses the mark through want of
knowledge of what may be called _the rules of the game_.» (W. M.
Lindsay, _o. c._, p. V.)
III. Il y aura lieu, d’ailleurs, de pratiquer la critique de restitution
jusqu’à ce que l’on possède le texte exact de tous les documents
historiques. Dans l’état actuel de la science, peu de travaux sont plus
utiles que ceux qui mettent au jour de nouveaux textes ou qui purifient
des textes connus. Publier, conformément aux règles de la critique, des
documents inédits, ou, jusqu’à présent, mal publiés, c’est rendre aux
études historiques un service essentiel. Dans tous les pays,
d’innombrables Sociétés savantes consacrent à cette œuvre capitale la
plus grande partie de leurs ressources et de leur activité. Mais, à
raison de l’immense quantité des textes à critiquer[78] et des soins
minutieux qu’exigent les opérations de la critique verbale[79], le
travail de publication et de restitution n’avance que lentement. Avant
que tous les textes intéressants pour l’histoire du moyen âge et des
temps modernes aient été édités ou réédités _secundum artem_, beaucoup
de temps s’écoulera, même en supposant que le train, relativement
rapide, dont on va depuis quelques années, soit encore accéléré[80].
[78] On s’est souvent demandé si _tous_ les textes valent la peine
d’être «établis» et publiés. «Parmi nos anciens textes [de la
littérature française du moyen âge], dit M. J. Bédier, que
convient-il de publier? Tout. Tout? dira-t-on. Ne chancelons-nous
pas déjà sous le faix des documents?... Voici la raison qui exige la
publication intégrale. Aussi longtemps que tant de manuscrits
resteront devant nous, clos et mystérieux, ils nous solliciteront
comme s’ils recelaient le mot de toutes les énigmes; ils
entraveront, pour tout esprit sincère, l’essor des inductions. Il
convient de les publier, ne serait-ce que pour s’en débarrasser et
pour qu’il soit possible à l’avenir d’en faire table rase...»
(_Revue des Deux Mondes_, 15 févr. 1894, p. 910.)--Tous les
documents doivent être inventoriés, nous l’avons dit (p. 15), afin
d’éviter que les travailleurs aient toujours à craindre d’en ignorer
qui leur seraient utiles. Mais, dans tous les cas où une analyse
sommaire suffit à faire connaître le contenu du document, si la
forme de ce document n’a pas d’intérêt, la publication _in extenso_
ne sert à rien. Il ne faut pas s’encombrer: tous les documents
seront un jour analysés; quantité de documents ne seront jamais
publiés.
[79] Les éditeurs de textes rendent souvent leur tâche encore plus
longue et plus difficile qu’elle ne l’est en s’imposant, sous
prétexte d’éclaircissements, des commentaires. Ils auraient intérêt
à en faire l’économie et à se dispenser de toute annotation qui
n’appartient pas à l’«appareil critique» proprement dit. Voir, sur
ce point, Th. Lindner, _Ueber die Herausgabe von geschichtlichen
Quellen_, dans les _Mittheilungen des Instituts für oesterreichzsche
Geschichtsforschung_, XVI, 1895, p. 501 et suiv.
[80] Il suffit, pour s’en rendre compte, de comparer ce qui a été fait
jusqu’ici par les Sociétés les plus actives, telles que la Société
des _Monumenta Germaniæ historica_ et l’_Instituto storico
italiano_, avec ce qui leur reste à faire.--La plupart des documents
les plus anciens et les plus difficiles à restituer, qui ont exercé
depuis longtemps la sagacité des érudits, ont été mis dans un état
relativement satisfaisant. Mais d’immenses besognes matérielles sont
encore à accomplir.
CHAPITRE III
CRITIQUE DE PROVENANCE
Il serait absurde de chercher des renseignements sur un fait dans les
papiers de quelqu’un qui n’en a rien su, ni rien pu savoir. Il faut donc
se demander tout d’abord, quand on est en présence d’un document: «D’où
vient-il? quel en est l’auteur? quelle en est la date?»--Un document
dont l’auteur, la date, le lieu d’origine, la provenance, en un mot,
sont totalement inconnaissables, n’est bon à rien.
Cette vérité, qui paraît élémentaire, n’a été pleinement reconnue que de
nos jours. Telle est l’ἀκρισία naturelle des hommes que ceux qui, les
premiers, ont pris l’habitude de s’informer de la provenance des
documents avant de s’en servir, en ont conçu (et ont eu le droit d’en
concevoir) de la fierté.
* * * * *
La plupart des documents modernes portent une indication précise de leur
provenance: de nos jours, les livres, les articles de journal, les
pièces officielles et même les écrits privés sont, en général, datés et
signés. Beaucoup de documents anciens, sont, au contraire, mal
localisés, anonymes et sans date.
La tendance spontanée de l’esprit humain est d’ajouter foi aux
indications de provenance, lorsqu’il y en a. Sur la couverture et dans
la préface des _Châtiments_, Victor Hugo s’en dit l’auteur: c’est donc
que Victor Hugo est l’auteur des _Châtiments_. Voici, dans un musée, un
tableau non signé, mais dont le cadre est orné, par les soins de
l’administration, d’une planchette où se lit le nom de Léonard de Vinci:
ce tableau est de Léonard de Vinci. On trouve sous le nom de saint
Bonaventure, dans les _Extraits des poètes chrétiens_ de M. Clément,
dans la plupart des éditions des «Œuvres» de saint Bonaventure et dans
un grand nombre de manuscrits du moyen âge, un poème intitulé
_Philomena_: le poème intitulé _Philomena_ est de saint Bonaventure, et
«on y recueille de précieuses notes sur l’âme même» de ce saint
homme[81]. Vrain-Lucas apportait à M. Chasles des autographes de
Vercingétorix, de Cléopâtre et de sainte Marie-Madeleine, dûment signés
et paraphés[82]: voilà, pensait M. Chasles, des autographes de
Vercingétorix, de Cléopâtre et de sainte Marie-Madeleine.--Nous sommes
ici en présence d’une des formes les plus générales, et en même temps
les plus tenaces, de la crédulité publique.
[81] R. de Gourmont, _Le Latin mystique_ (Paris, 1891, in-8), p. 258.
[82] Voir ces prétendus autographes à la Bibl. nat., nouv. acq. fr.,
nº 709.
L’expérience et la réflexion ont montré la nécessité de réduire par la
méthode ces mouvements instinctifs de confiance. Les autographes de
Vercingétorix, de Cléopâtre et de Marie-Madeleine avaient été composés
par Vrain-Lucas. Le _Philomena_, attribué par les scribes du moyen âge
tantôt à saint Bonaventure, tantôt à Louis de Grenade, tantôt à John
Hoveden, tantôt à John Peckham, n’est peut-être d’aucun de ces auteurs,
et il n’est certainement pas du premier. D’insignes pauvretés ont été
affublées, sans l’ombre d’une preuve, dans les plus célèbres musées
d’Italie, du glorieux nom de Léonard. D’autre part, il est très vrai que
Victor Hugo est l’auteur des _Châtiments_.--Concluons que les
indications les plus formelles de provenance ne sont jamais suffisantes
_par elles-mêmes_. Ce ne sont que des présomptions, fortes ou faibles:
très fortes, en général, quand il s’agit de documents modernes, souvent
très faibles quand il s’agit de documents anciens. Il en est de
postiches, collées sur des œuvres insignifiantes pour en rehausser la
valeur, ou sur des œuvres considérables pour glorifier quelqu’un, ou
bien avec l’intention de mystifier la postérité, ou pour cent autres
motifs, qu’il est aisé d’imaginer et dont on a dressé la liste[83]: la
littérature «pseudépigraphe» de l’antiquité et du moyen âge est énorme.
Il y a en outre des documents entièrement «faux»; les faussaires qui les
ont fabriqués les ont, naturellement, munis d’indications très précises
de leur provenance supposée.--Donc il faut contrôler.--Mais comment?--On
contrôle la provenance apparente des documents, lorsqu’elle est
suspecte, par la méthode même qui sert à déterminer, autant que
possible, celle des documents dépourvus de toute indication d’origine.
Les procédés sont les mêmes dans les deux cas, qu’il n’est pas
nécessaire, par conséquent, de distinguer davantage.
[83] F. Blass a énuméré les principaux de ces motifs, au sujet de la
littérature pseudépigraphe de l’antiquité. (_O. c._, p. 269 et
suiv.)
I. Le principal instrument de la critique de provenance est l’_analyse
interne_ du document considéré, faite en vue d’y relever tous les
indices propres à renseigner sur l’auteur, sur le temps et sur le pays
où il a vécu.
On examine d’abord l’écriture du document: saint Bonaventure est né en
1221; si des poèmes attribués à saint Bonaventure se lisent dans des
manuscrits exécutés au XIe siècle, ce sera une excellente preuve que
l’attribution n’est pas fondée: tout document dont il existe une copie
en écriture du XIe siècle ne peut pas être postérieur au XIe siècle.--On
examine la langue: certaines formes n’ont été employées qu’en certains
lieux et à certaines dates. La plupart des faussaires sont trahis par
leur ignorance à cet égard: des mots, des tournures modernes leur
échappent; on a pu établir que des inscriptions phéniciennes, trouvées
dans l’Amérique du Sud, étaient antérieures à telle dissertation
allemande sur un point de syntaxe phénicienne.--On examine les formules,
s’il s’agit d’actes publics. Un document qui se présente comme un
diplôme mérovingien et qui n’offre pas les formules ordinaires des
diplômes mérovingiens authentiques est faux.--On note enfin toutes les
données positives qui se trouvent dans le document: faits mentionnés,
allusions à des faits. Lorsque ces faits sont connus d’ailleurs, par des
sources qui n’ont pas pu être à la disposition d’un faussaire, la
sincérité du document est établie, et la date en est approximativement
fixée entre le fait le plus récent dont l’auteur a eu connaissance et le
fait le plus voisin de celui-là qu’il aurait sans doute mentionné s’il
l’avait connu. On argumente aussi de ce que certains faits sont signalés
avec prédilection, et de ce que certaines opinions sont exprimées, pour
reconstituer par conjecture la condition, le milieu et le caractère de
l’auteur.
L’analyse interne d’un document, pourvu qu’elle soit faite avec soin,
fournit en général des notions suffisantes sur sa provenance. La
comparaison méthodique entre les divers éléments des documents analysés
et les éléments correspondants des documents similaires dont la
provenance est certaine a permis de démasquer un très grand nombre de
faux[84], et de préciser les circonstances où la plupart des documents
sincères ont été produits.
[84] E. Bernheim (_o. c._, p. 243 et suiv.) donne une liste
considérable de documents faux, aujourd’hui reconnus pour tels. Il
suffit de rappeler ici quelques mystifications fameuses:
Sanchoniathon, Clotilde de Surville, Ossian.--Depuis la publication
du livre de M. Bernheim, quelques documents célèbres, nullement
soupçonnés jusque-là, ont encore été rayés de la liste des documents
à consulter. Voir notamment A. Piaget, _la Chronique des chanoines
de Neuchâtel_ (Neuchâtel, 1896, in-8).
On complète et on vérifie les résultats obtenus par l’analyse interne en
recueillant tous les _renseignements extérieurs_, relatifs au document
soumis à la critique, qui peuvent se trouver dispersés dans des
documents de la même époque ou plus récents: citations, détails
biographiques sur l’auteur, etc. Il est quelquefois significatif qu’il
n’existe aucun renseignement de ce genre: le fait qu’un soi-disant
diplôme mérovingien n’ai été cité par personne avant le XVIIe siècle et
n’ait jamais été vu que par un érudit du XVIIe siècle, convaincu d’avoir
commis des fraudes, donne à penser qu’il est moderne.
II. Nous avons envisagé jusqu’ici le cas le plus simple, où le document
considéré est l’ouvrage d’un seul auteur. Mais de nombreux documents ont
reçu, à différentes époques, des additions qu’il importe de distinguer
du texte primitif, afin de ne pas attribuer à X, auteur du texte, ce qui
est d’Y ou de Z, ses collaborateurs imprévus[85].--Il y a deux sortes
d’additions: l’interpolation et la continuation.--Interpoler, c’est
insérer dans un texte des mots ou des phrases qui n’étaient pas dans le
manuscrit de l’auteur[86]. Les interpolations sont d’ordinaire
accidentelles, dues à la négligence des copistes et s’expliquent par
l’introduction dans le texte de gloses interlinéaires ou d’annotations
marginales; mais, parfois, c’est volontairement que quelqu’un a ajouté
(ou substitué) aux phrases de l’auteur des phrases de son cru, avec le
dessein de compléter, d’embellir ou d’accentuer. Si nous avions le
manuscrit où l’interpolation volontaire a été faite, les surcharges et
les grattages la décèleraient tout de suite. Mais, presque toujours, le
premier exemplaire interpolé est perdu; et, dans les copies qui en
dérivent, toute trace matérielle d’addition (ou de substitution) a
disparu.--Il est inutile de définir les continuations. On sait que
beaucoup de chroniques du moyen âge ont été «continuées» par diverses
mains sans qu’aucun des continuateurs successifs ait pris soin de
déclarer où commence, où finit son travail propre.
[85] Quand les modifications du texte primitif sont du fait de
l’auteur lui-même, ce sont des «remaniements». L’analyse interne et
la comparaison d’exemplaires appartenant aux différentes éditions du
document les accusent.
[86] Voir F. Blass, _o. c._, p. 254 et suiv.
Les interpolations et les continuations se distinguent sans effort, au
cours des opérations nécessaires pour restituer la teneur d’un document
dont il existe plusieurs exemplaires, lorsque quelques-uns de ces
exemplaires reproduisent le texte primitif, antérieur à toute addition.
Mais si tous les exemplaires remontent à des copies déjà interpolées ou
continuées, il faut recourir à l’analyse interne. Le style de toutes les
parties du document est-il uniforme? le même esprit y règne-t-il d’un
bout à l’autre? n’y a-t-il pas des contradictions, des hiatus dans la
suite des idées?--En pratique, lorsque les continuateurs et les
interpolateurs ont eu une personnalité et des intentions tranchées, on
réussit, au moyen de l’analyse, à isoler le document primitif comme avec
des ciseaux. Mais, lorsque tout est flou, on n’aperçoit pas bien les
points de suture; en ce cas il est plus sage de l’avouer que de
multiplier les hypothèses.
III. L’œuvre de la critique de provenance n’est pas achevée dès que le
document est localisé, précisément ou approximativement, dans le temps
et dans l’espace, et que l’on sait enfin sur l’auteur ou les auteurs
tout ce que l’on peut savoir[87]. Voici un livre: suffit-il, pour
connaître la «provenance» des renseignements qui s’y trouvent,
c’est-à-dire pour être en mesure d’en apprécier la valeur, de savoir
qu’il a été composé en 1890, à Paris, par un tel? Supposons qu’un tel
ait copié servilement (sans le citer) un ouvrage antérieur, écrit en
1850. Pour les parties empruntées, ce n’est pas un tel, c’est l’auteur
de 1850 qui, seul, est responsable et garant. Or, de nos jours, le
plagiat, prohibé par la loi et tenu pour déshonorant, est rare:
autrefois, c’était une habitude, acceptée et impunie. Beaucoup de
documents historiques, en apparence originaux, ne font que refléter
(sans le dire) des documents plus anciens, et les historiens sont
exposés, de ce chef, à des déconvenues singulières. Des passages
d’Eginhard, chroniqueur du IXe siècle, sont empruntés à Suétone: il n’y
a rien à en faire pour l’histoire du IXe siècle; que serait-il arrivé,
cependant, si l’on ne s’en était pas aperçu? Un événement est attesté
trois fois, par trois chroniqueurs; mais ces trois attestations, dont on
admire la concordance, n’en font qu’une, s’il est constaté que deux des
trois chroniqueurs ont copié le troisième, ou que les récits parallèles
des trois chroniques ont été puisés à la même source. Des lettres
pontificales, des diplômes impériaux du moyen âge contiennent des
tirades éloquentes que l’on ne doit pas prendre au sérieux: elles
étaient, en effet, de style, et c’est dans des formulaires de
chancellerie que les rédacteurs de ces lettres et de ces diplômes les
ont textuellement copiées.
[87] Peu importe, en principe, que l’on ait réussi ou que l’on n’ait
pas réussi à découvrir le nom de l’auteur. On lit cependant dans
l’_Histoire littéraire de la France_ (XXVI, p. 388): «Nous avons
négligé les sermons anonymes: ces œuvres trop faciles n’ont vraiment
pas d’importance pour l’histoire littéraire quand les auteurs n’en
sont pas connus.» Quand les auteurs sont nominativement connus, en
ont-elles davantage?
Il appartient à la critique de provenance de discerner, autant que
possible, les sources dont se sont servis les auteurs de documents.
Le problème à résoudre ici n’est pas sans analogie avec celui de la
restitution des textes, dont il a été parlé plus haut. Dans les deux
cas, en effet, on procède en partant de ce principe que les leçons
identiques ont une source commune: plusieurs scribes, transcrivant un
texte, ne feront pas exactement les mêmes fautes aux mêmes endroits;
plusieurs écrivains, racontant les mêmes faits, ne se seront pas placés,
pour les voir, aux mêmes points de vue, et ne diront pas exactement les
mêmes choses dans les mêmes termes. A cause de l’extrême complexité des
événements historiques, il est tout à fait invraisemblable que deux
observateurs indépendants les aient rapportés de la même façon. On
s’attache à former des familles de documents, de la même manière que
l’on forme des familles de manuscrits. On aboutit pareillement à dresser
des tableaux généalogiques.
Les examinateurs qui corrigent les compositions des candidats au
baccalauréat ont quelquefois à s’apercevoir que les «copies» de deux
candidats (placés l’un à côté de l’autre) ont un air de famille. S’il
leur plaît de rechercher quelle est celle dont l’autre dérive, ils le
reconnaissent aisément, en dépit des petits artifices (modifications
légères, amplifications, résumés, additions, suppressions,
transpositions) que le plagiaire a multipliés pour dépister les
soupçons. Leurs erreurs communes suffisent à dénoncer les deux
coupables; des maladresses, et surtout les erreurs propres au plagiaire
qui ont leur source dans une particularité de la copie du complaisant,
révèlent le plus coupable.--De même, soient deux documents anciens:
quand l’auteur de l’un a copié l’autre sans intermédiaire, il est en
général très aisé d’établir la filiation; que l’on abrège ou que l’on
délaie, on se trahit presque toujours, en plagiant, par quelque
endroit[88].
[88] Dans des cas très favorables, on est arrivé quelquefois à
déterminer, par l’examen des confusions commises par le plagiaire,
jusqu’à l’espèce d’écriture, jusqu’au format et à la disposition
matérielle du manuscrit-source qu’il avait sous les yeux. Les
démonstrations de la «critique des sources» sont quelquefois
appuyées, comme celles de la «critique des textes», par l’évidence
paléographique.
Quand trois documents sont apparentés, leurs relations mutuelles sont
déjà, en certains cas, plus difficiles à spécifier. Soient A, B et C.
Supposons que A soit la source commune: il est possible que A ait été
copié séparément par B et par C; que C n’ait connu la source commune que
par l’intermédiaire de B; que B n’ait connu la source commune que par
l’intermédiaire de C. Si B et C ont abrégé la source commune de deux
manières différentes, ces copies partielles sont sûrement indépendantes.
Lorsque B et C dépendent l’un de l’autre, on est ramené au cas le plus
simple, celui du paragraphe précédent. Mais supposons que l’auteur de C
ait combiné A et B; que d’ailleurs A ait été déjà utilisé par B: les
relations généalogiques s’entrecroisent et s’obscurcissent.--Bien
autrement compliqués encore sont les cas où l’on est en présence de
quatre, cinq documents apparentés, ou davantage; car le nombre des
combinaisons possibles augmente très rapidement.--Toutefois, pourvu
qu’il n’y ait pas trop d’intermédiaires perdus, la critique réussit à
débrouiller les rapports à force de rapprochements et d’ingénieuse
patience, par le simple jeu de comparaisons indéfiniment répétées. Des
érudits modernes (M. B. Krusch, par exemple, qui s’est occupé surtout
des écrits hagiographiques de l’époque mérovingienne) ont récemment
construit, de la sorte, des généalogies d’une précision et d’une
solidité parfaites[89].
[89] Les travaux de M. Julien Haver, réunis dans le tome de ses Œuvres
(_Questions mérovingiennes_, Paris, 1896, in-8) sont considérés
comme des modèles. Des problèmes très difficiles y sont résolus avec
une élégance irréprochable.--La lecture des mémoires où M. L.
Delisle s’est attaché à élucider des questions de provenance est
aussi très profitable.--Les questions de cet ordre sont celles où
triomphent les érudits les plus habiles.
Les résultats de la critique de provenance, en tant qu’elle s’applique à
établir la filiation des documents, sont de deux sortes.--D’une part,
elle reconstitue des documents perdus. Deux chroniqueurs, B et C,
ont-ils utilisé, chacun de leur côté, une source commune, X, qui ne se
retrouve pas? Il sera possible de ce faire une idée de X en détachant et
en recollant les extraits encastrés dans B et dans C, tout de même que
l’on se fait une idée d’un manuscrit perdu en rapprochant les copies
partielles qui en ont été conservées.--D’autre part, la critique de
provenance ruine l’autorité d’une foule de documents «authentiques»,
c’est-à-dire non suspects de falsification, en prouvant qu’ils sont
dérivés, qu’ils valent ce que valent leurs sources, et que, quand ils
embellissent leurs sources par des détails de fantaisie ou des phrases
de rhétorique, ils ne valent rien du tout. En Allemagne, et en
Angleterre, les éditeurs de documents ont pris l’excellente habitude
d’imprimer en petits caractères les passages empruntés, en caractères
plus gros les passages originaux ou dont la source est inconnue. Grâce à
cette pratique, on voit au premier coup d’œil que des chroniques
renommées, souvent citées (bien à tort), sont des compilations, sans
valeur par elles-mêmes: c’est ainsi que les _Flores historiarum_ du
soi-disant Mathieu de Westminster, la plus populaire peut-être des
chroniques anglaises du moyen âge, sont presque entièrement tirés des
ouvrages originaux de Wendover et de Mathieu de Paris[90].
[90] Voir l’édition de H. R. Luard (t. I, London, 1890, in-8), dans
les _Rerum britannicarum medii ævi scriptores_.--Les _Flores
historiarum_ de Mathieu de Westminster figurent à l’«Index» romain,
à cause des passages empruntés aux _Chronica majora_ de Mathieu de
Paris, tandis que les _Chronica majora_ elles-mêmes ont échappé à la
censure.
IV. La critique de provenance garantit les historiens d’erreurs énormes.
Les résultats qu’elle obtient sont saisissants. Les services qu’elle a
rendus en éliminant des documents faux, en dénonçant de fausses
attributions, en déterminant les conditions où sont nés des documents
que le temps avait défigurés et en les rapprochant de leurs
sources[91],--ces services sont si grands qu’elle est aujourd’hui
considérée comme «la critique» par excellence. On dit couramment d’un
historien qu’il «manque de critique» lorsqu’il ne sent point la
nécessité de distinguer entre les documents, qu’il ne se méfie jamais
des attributions traditionnelles, et qu’il accepte, comme s’il craignait
d’en perdre un seul, tous les renseignements, anciens et modernes, bons
et mauvais, d’où qu’ils viennent[92].
[91] Il serait instructif de dresser la liste des ouvrages historiques
célèbres, comme l’_Histoire de la conquête de l’Angleterre par les
Normands_, d’Augustin Thierry, dont l’autorité a été tout à fait
ruinée, depuis que la provenance de leurs sources a été
étudiée.--Rien n’amuse davantage la galerie que de voir un historien
convaincu d’avoir appuyé une théorie sur des documents falsifiés.
S’être laissé tromper en prenant au sérieux des documents qui n’en
sont pas, rien n’est plus propre à couvrir un historien de
confusion.
[92] Une des formes les plus grossières (et les plus répandues) du
«manque de critique» est celle qui consiste à employer comme des
documents et sur le même pied que des documents, ce que les auteurs
modernes ont dit à propos des documents. Les novices ne distinguent
pas assez, dans les affirmations des auteurs modernes, ce qui est
ajouté aux sources originales de ce qui en provient.
On a raison: mais il ne faut pas se contenter de cette forme de la
critique, et il ne faut pas en abuser.
Il ne faut pas en abuser.--L’extrême méfiance, en ces matières, a des
effets presque aussi fâcheux que l’extrême crédulité. Le P. Hardouin,
qui attribuait à des moines du moyen âge les œuvres de Virgile et
d’Horace, n’était pas moins ridicule que la victime de Vrain-Lucas.
C’est abuser des procédés de la critique de provenance que de les
appliquer, comme on l’a fait, pour le plaisir, à tort et à travers. Les
maladroits qui s’en sont servis pour arguer de faux des documents
excellents, comme les écrits de Hroswitha, le _Ligurinus_ et la bulle
_Unam Sanctam_[93], ou pour établir, entre certaines «Annales», des
filiations imaginaires, d’après des indices superficiels, les auraient
discrédités, si c’était possible.--Et puis, il est louable de réagir
contre ceux qui ne mettent jamais en question la provenance des
documents; mais c’est aller trop loin que de s’intéresser exclusivement,
par réaction, aux périodes de l’histoire dont les documents sont de
provenance incertaine. Les documents de l’histoire moderne et
contemporaine ne sont pas moins dignes d’intérêt que ceux de l’antiquité
ou du haut moyen âge, parce que leur provenance apparente, étant presque
toujours la vraie, ne soulève point de ces délicats problèmes
d’attribution où se déploie la virtuosité des critiques[94].
[93] Voir une liste d’exemples dans le _Handbuch_ de E. Bernheim, p.
283, 289.
[94] C’est parce qu’il est nécessaire de soumettre les documents de
l’histoire de l’antiquité et du moyen âge à la critique de
provenance la plus sévère que l’étude de l’antiquité et du moyen âge
passe pour plus «scientifique» que celle des temps modernes. Elle
n’est que plus encombrée de difficultés préliminaires.
Il ne faut pas s’en contenter.--La critique de provenance, comme celle
de restitution, est préparatoire, et ses résultats sont négatifs. Elle
aboutit en dernière analyse à éliminer des documents qui n’en sont pas
et qui auraient fait illusion: voilà tout. «Elle apprend à ne pas
employer de mauvais documents, elle n’apprend pas à tirer parti des
bons[95].» Ce n’est donc pas toute «la critique historique»; c’en est
seulement une assise[96].
[95] _Revue philosophique_, 1887, II, p. 170.
[96] La théorie de la critique de provenance est aujourd’hui faite,
_ne varietur_; elle est exposée en détail dans le _Lehrbuch_ de E.
Bernheim, p. 242-340. C’est pourquoi nous n’avons éprouvé aucun
scrupule à la résumer brièvement.--En français, l’Introduction de M.
G. Monod à ses _Études critiques sur les sources de l’histoire
mérovingienne_ (Paris, 1872, in-8) contient des considérations
élémentaires (cf. _Revue critique_, 1873, I, p. 308).
CHAPITRE IV
CLASSEMENT CRITIQUE DES SOURCES
Grâce aux opérations précédentes, les documents, tous les documents d’un
certain genre ou relatifs à un sujet donné ont été, nous le supposons,
«trouvés»: on sait où ils sont; le texte de chacun d’eux a été, s’il y
avait lieu, restitué, et chacun d’eux a été soumis à la critique de
provenance: on sait d’où il sort. Reste à réunir et à classer
méthodiquement les matériaux ainsi vérifiés. Cette opération est la
dernière de celles que l’on peut appeler préparatoires aux travaux de
critique supérieure (interne) et de construction.
Quiconque étudie un point d’histoire est obligé de classer préalablement
ses sources. Mettre en ordre, d’une manière rationnelle et commode à la
fois, les matériaux vérifiés avant de s’en servir, est une partie en
apparence très humble, en réalité très importante, de la profession
d’historien. Ceux qui ont appris à le faire s’assurent par cela seul un
avantage marqué: ils se donnent moins de mal et obtiennent des résultats
meilleurs; les autres gaspillent leur temps, leurs peines: il arrive
qu’ils soient étouffés sous les notes, les extraits, les copies, les
paperasses accumulés en désordre par eux-mêmes. Qui donc a parlé de ces
gens affairés qui remuent, toute leur vie, des moellons, sans savoir où
les poser, et qui soulèvent, ce faisant, des flots de poussière
aveuglante?
I. Ne nous dissimulons pas que, ici comme ailleurs, le premier
mouvement, le mouvement naturel, n’est pas le bon. Le premier mouvement
de la plupart des hommes, quand il s’agit de recueillir des textes, est
de les noter à la suite les uns des autres, dans l’ordre où ils en ont
connaissance. Beaucoup d’anciens érudits (dont nous avons les papiers),
et presque tous les novices qui ne sont pas avertis, ont travaillé et
travaillent de la sorte: ils avaient, ils ont des cahiers où ils notent
bout à bout, au fur et à mesure, les textes qu’ils considèrent comme
intéressants.--Ce procédé est détestable. Il faut toujours aboutir, en
effet, à classer les textes recueillis; si donc on veut isoler, plus
tard, de l’ensemble, ceux qui ont trait à un détail, on ne peut pas se
dispenser de relire tous ses cahiers, et l’on est forcé d’en recommencer
le laborieux dépouillement chaque fois que l’on a besoin d’un détail
nouveau. Si ce procédé séduit au premier abord, c’est parce qu’il a
l’air d’économiser des écritures; mais l’économie est mal entendue,
puisqu’elle a pour conséquence de multiplier infiniment les recherches
ultérieures et de gêner les combinaisons.
D’autres personnes comprennent très bien les avantages d’un classement
systématique; elles se proposent en conséquence de recueillir les textes
qui les intéressent dans des cadres tracés d’avance. A cet effet, elles
prennent des notes dans des cahiers, dont chaque page a été munie, à
l’avance, d’une rubrique. Ainsi se trouvent rapprochés tous les textes
de même espèce.--Ce système laisse à désirer, car les intercalations
sont incommodes, et le cadre de classement, une fois adopté, est rigide:
il est difficile de l’amender. Beaucoup de bibliothécaires rédigeaient
jadis leurs catalogues de cette manière, qui est aujourd’hui condamnée.
Un procédé plus barbare encore ne sera mentionné que par prétérition. Il
consiste à enregistrer simplement les documents dans sa mémoire, sans en
prendre note par écrit. On l’a employé. Des historiens, doués d’une
mémoire excellente et, d’ailleurs, paresseux, se sont passé cette
fantaisie: le résultat a été que la plupart de leurs citations et de
leurs références sont inexactes. La mémoire est un appareil
d’enregistrement très délicat, mais si peu précis, qu’une pareille
audace est sans excuse.
Tout le monde admet aujourd’hui qu’il convient de recueillir les
documents sur des fiches. Chaque texte est noté sur une feuille
détachée, mobile, munie d’indications de provenance aussi précises que
possible. Les avantages de cet artifice sont évidents: la mobilité des
fiches permet de les classer à volonté, en une foule de combinaisons
diverses, au besoin de les changer de place: il est facile de grouper
ensemble tous les textes de même espèce, et de faire, à l’intérieur de
chaque groupe des intercalations, au fur et à mesure des trouvailles.
Pour les documents qui sont intéressants à plusieurs points de vues et
qui auraient droit à figurer dans plusieurs groupes, il suffit de
rédiger à plusieurs exemplaires les fiches qui les portent, ou de
représenter celles-ci, autant de fois qu’il est utile, par des fiches de
renvoi. Du reste, il est matériellement impossible de constituer, de
classer et d’utiliser des documents autrement que sur fiches, dès qu’il
s’agit de recueils un peu vastes. Les statisticiens, les financiers, et,
dit-on, les littérateurs qui observent, l’ont constaté de nos jours,
aussi bien que les érudits.
Le système des fiches n’est pas sans quelques inconvénients. Chaque
fiche doit être munie de références précises à la source où le contenu
en a été puisé; par conséquent, si l’on analyse un document en cinquante
fiches distinctes, il faudra répéter cinquante fois les mêmes
références. D’où une légère augmentation d’écritures: c’est certainement
à cause de cette complication infime que quelques personnes s’obstinent
à préférer la méthode si défectueuse des cahiers.--De plus, à cause de
leur mobilité même, les fiches, feuilles volantes, sont exposées à
s’égarer et lorsqu’une fiche est perdue, comment la remplacer? on ne
s’aperçoit même pas qu’elle a disparu; s’en apercevrait-on par hasard
que le seul remède serait de recommencer, de fond en comble, toutes les
opérations déjà faites.--A la vérité, des précautions très simples, que
l’expérience a suggérées, mais que ce n’est pas ici le lieu d’exposer en
détail, permettent de réduire au minimum les inconvénients du système.
On recommande d’employer des fiches de dimension uniforme, résistantes;
de les classer au plus tôt, dans des «chemises» ou dans des tiroirs,
etc.--Que chacun, du reste, en ces matières, soit libre de se créer des
habitudes personnelles. Mais il faut bien se rendre compte d’avance que
ces habitudes, suivant qu’elles sont plus ou moins pratiques et
heureuses, ont une influence directe sur les résultats de l’activité
scientifique. «Ces arrangements personnels de bibliothèque, dit E.
Renan, qui sont la moitié du travail scientifique[97]...» Ce n’est pas
trop dire. Tel érudit doit une bonne part de sa légitime réputation à
l’art qu’il a de colliger; tel autre est, pour ainsi dire, paralysé par
sa maladresse à cet égard[98].
[97] E. Renan, _Feuilles détachées_, p. 103.
[98] Il serait très intéressant d’avoir des renseignements sur les
procédés de travail des grands érudits, notamment de ceux qui se
sont livrés à des travaux considérables de collection et de
classement. On en trouve dans leurs papiers, et quelquefois dans
leur correspondance. Sur les procédés de Du Cange, voir L. Feugère,
_Étude sur la vie et les ouvrages de Du Cange_ (Paris, 1858, in-8),
p. 62 et suiv.
Après avoir recueilli les documents, soit _in extenso_, soit en abrégé,
sur des fiches ou sur des feuillets mobiles, on les classe. Dans quels
cadres? suivant quel ordre? Il est clair que c’est une question
d’espèces et que la prétention de formuler des règles pour tous les cas
ne serait pas raisonnable. Mais voici quelques observations générales.
II. Distinguons le cas de l’historien qui classe des documents vérifiés
en vue d’une œuvre historique, et celui de l’érudit qui compose un
«regeste». Regestes (de _regerere_, consigner par écrit) et _Corpus_
sont des collections, méthodiquement classées, de documents historiques.
Les documents sont reproduits _in extenso_ dans un _corpus_, analysés et
décrits dans un «regeste».
_Corpus_ et regestes sont destinés à aider les travailleurs dans la
collection des documents. Des érudits se dévouent à effectuer, une fois
pour toutes, des besognes de recherche et de classement dont le public,
grâce à eux, sera, par la suite, dispensé.
Les documents peuvent être groupés d’après leur date, d’après leur lieu
d’origine, d’après leur contenu, d’après leur forme[99]. Ce sont les
quatre catégories du temps, du lieu, de l’espèce et de la forme; en les
superposant, on obtient à volonté des compartiments réduits. On se
proposera, par exemple, de grouper tous les documents de telle forme, de
tel pays, de telle date à telle date (les chartes royales, en France,
sous le règne de Philippe-Auguste); tous les documents de telle forme
(inscriptions latines) ou de telle espèce (hymnes latines) à telle
époque (dans l’antiquité, au moyen âge).--Nous rappelons, pour préciser,
l’existence d’un _Corpus inscriptionum græcarum_, d’un _Corpus
inscriptionum latinarum_, d’un _Corpus scriptorum ecclesiasticorum
latinorum_, des _Regesta imperii_ de J. F. Böhmer et de ses
continuateurs, des _Regesta pontificum romanorum_ de Ph. Jaffé et A.
Potthast.
[99] Voir J. G. Droysen, _Précis de la science de l’histoire_, p. 25.
«Le classement critique n’a pas à se préoccuper uniquement du point
de vue de la chronologie... Plus sont variés les points de vue sous
lesquels la critique s’entend à grouper les matériaux, plus aussi
sont fermes les points indiqués par l’intersection des lignes.»
On a renoncé maintenant à grouper des documents en _corpus_ et en
regestes, comme on le faisait autrefois, parce qu’ils ont le
caractère commun d’être inédits, ou bien, au contraire, de ne pas
l’être. Jadis, les compilateurs d’_Analecta_, de _Relliquiæ
manuscriptorum_, de «trésors d’_anecdota_», de spicilèges, etc.,
publiaient tous les documents d’un certain genre qui avaient le
caractère commun d’être inédits et de leur paraître intéressants; au
contraire Georgisch (_Regesta chronologico-diplomatica_), Bréquigny
(_Table chronologique des diplômes, chartes et actes imprimés
concernant l’histoire de France_), Wauters (_Table chronologique des
chartes et diplômes imprimés concernant l’histoire de la Belgique_),
ont classé ensemble tous les documents d’une certaine espèce qui
avaient le caractère commun d’avoir été imprimés.
Quel que soit le compartiment choisi, de deux choses l’une: ou bien les
documents que l’on a l’intention de classer à l’intérieur de ce
compartiment sont datés, ou ils ne le sont pas.
S’ils sont datés, comme le sont, par exemple, les chartes émanées de la
chancellerie d’un prince, on aura pris soin de placer en tête de chaque
fiche la date (ramenée au comput moderne) du document qui s’y trouve
inscrit. Rien ne sera donc plus facile que de classer, par ordre
chronologique, toutes les fiches, c’est-à-dire tous les documents, qui
auront été réunis. Le classement chronologique s’impose, en principe,
dès qu’il est possible.--Il n’y a qu’une difficulté, toute pratique.
Même dans les cas les plus favorables, quelques documents ont perdu
accidentellement leurs dates; ces dates, l’auteur du regeste est tenu de
les restituer, ou d’essayer de le faire; de longues et patientes
recherches sont nécessaires à cet effet.
Si les documents ne sont pas datés, il faut opter entre l’ordre
alphabétique, l’ordre géographique et l’ordre systématique.--L’histoire
du _Corpus_ des inscriptions latines est là pour montrer que ce n’est
pas toujours facile. «L’ordre des dates était impossible, attendu que la
plupart des inscriptions ne sont pas datées. Depuis Smetius, on divisait
en classes, c’est-à-dire qu’on distinguait selon leur contenu, et sans
égard à leur provenance, les inscriptions religieuses, sépulcrales,
militaires, poétiques, celles qui ont un caractère public et d’autres
qui ne concernent que des particuliers, etc. Bœckh, bien qu’il eût
préféré, pour son _Corpus inscriptionum græcarum_, l’ordre géographique,
était d’avis que l’ordre des matières, adopté jusque-là, était le seul
possible dans un _Corpus_ latin...» [Ceux-là même qui proposaient, en
France, l’ordre géographique] «voulaient faire une exception pour les
textes relatifs à l’histoire générale d’un pays, et sans doute de
l’Empire; en 1845, Zumpt défendit un système éclectique de ce genre,
très compliqué. En 1847, Th. Mommsen n’admettait encore l’ordre
géographique que pour les inscriptions des municipes, et, en 1852, quand
il publia les Inscriptions du royaume de Naples, il n’avait pas
entièrement changé d’avis. C’est seulement quand il fut chargé de la
publication du _C. I. L._ par l’Académie de Berlin que, instruit par
l’expérience, il rejeta même les exceptions proposées par Egger pour
l’histoire générale d’une province, et crut devoir s’en tenir à l’ordre
géographique pur[100].» Cependant, vu le caractère des documents
épigraphiques, l’ordre des lieux était évidemment le seul rationnel. On
l’a amplement démontré depuis cinquante ans; mais les collectionneurs
d’inscriptions n’en sont tombés d’accord qu’après deux siècles de
tentatives en sens contraire. Pendant deux siècles, on a fait des
recueils d’inscriptions latines sans voir que «Classer les inscriptions
d’après les matières dont elles traitent, c’est éditer Cicéron en
découpant ses discours, ses traités et ses lettres afin de ranger les
tronçons d’après les sujets traités»; que «les monuments épigraphiques
appartenant au même territoire, placés les uns à côté des autres,
s’expliquent mutuellement»; et enfin que «s’il est à peu près
impraticable de ranger par ordre de matières cent mille inscriptions qui
presque toutes se rattachent à plusieurs catégories, au contraire chaque
monument n’a qu’une place, et une place bien déterminée, dans l’ordre
géographique[101]».
[100] J. P. Waltzing, _Recueil général des inscriptions latines_
(Louvain, 1892, in-8), p. 41.
[101] _Ibidem_.--Lorsque l’ordre géographique est adopté, une
difficulté résulte de ce que la provenance de certains documents est
inconnue: beaucoup d’inscriptions, conservées dans les Musées, y ont
été apportées on ne sait d’où. Difficulté analogue à celle qui
résulte, pour les regestes chronologiques, des documents sans date.
L’ordre alphabétique est très commode lorsque l’ordre chronologique et
l’ordre géographique ne conviennent pas. Il y a des documents, comme les
sermons, les hymnes et les chansons profanes du moyen âge, qui ne sont
datés avec précision ni du temps, ni du lieu. On les classe par ordre
alphabétique d’_incipit_, c’est-à-dire suivant l’ordre alphabétique des
premiers mots de chacun d’eux[102].
[102] Il n’y a d’embarras que pour ceux qui ont perdu leur _incipit_.
Cf. p. 86, n. 101.--Au XVIIIe siècle, Séguier consacra une grande
partie de sa vie à dresser un Catalogue, par ordre alphabétique
d’_incipit_, des inscriptions latines, au nombre de 50 000, qui
avaient été publiées jusque-là; il dépouilla douze mille ouvrages
environ. Ce travail considérable est resté inédit et inutile. Avant
d’entreprendre d’aussi vastes compilations, s’assurer que le plan en
est rationnel et que le travail à fournir--un travail si dur et si
ingrat--ne sera pas gaspillé.
L’ordre systématique, ou didactique, n’est pas à recommander pour la
composition des _corpus_ ou des regestes. Il est toujours arbitraire,
entraîne des répétitions et des confusions inévitables. D’ailleurs, il
suffit de joindre aux collections disposées suivant l’ordre
chronologique, géographique ou alphabétique, de bonnes «tables des
matières» pour les mettre en état de rendre tous les services que
rendraient des recueils systématiques.--Une des principales règles de
l’art de fabriquer les _corpus_ et les regestes («le grand art des
_Corpus_», parvenu dans la seconde moitié du XIXe siècle à un si haut
degré de perfection[103]) est de munir ces collections, quel qu’en soit
le classement, de tables et d’index variés, propres à en faciliter
l’usage: tables d’_incipit_ dans les regestes chronologiques qui s’y
prêtent, index des noms propres et des dates dans les regestes par
_incipit_, etc., etc.
[103] Voir G. Waitz, _Ueber die Herausgabe and Bearbeitung von
Regesten_, dans l’_Historische Zeitschrift_, XI, (1878), p. 280-95.
Les faiseurs de _corpus_ et de regestes recueillent et classent pour
autrui des documents qui ne les intéressent pas directement, ou, du
moins, qui, _tous_, ne les intéressent pas, et s’absorbent dans ce
labeur. Les travailleurs ordinaires, eux, ne recueillent et ne classent
que les matériaux utiles pour leurs études particulières. De là, des
différences. Par exemple, l’ordre systématique, arrêté d’avance, qui est
si peu recommandable pour les grandes collections, fournit souvent à
ceux qui travaillent pour leur propre compte, en vue de composer des
monographies, un cadre de classement préférable à tout autre. Mais on se
trouvera toujours bien d’observer les habitudes matérielles dont
l’expérience a enseigné la valeur aux compilateurs de profession: en
tête de chaque fiche, inscrire, s’il y a lieu, la date, et, en tout cas,
une rubrique[104]; multiplier les _cross-references_ et les index; tenir
état (sur des fiches rangées à part) de toutes les sources utilisées,
afin de ne pas être exposé à recommencer, par inadvertance, des
dépouillements déjà faits; etc.--L’observation régulière de ces
pratiques contribue beaucoup à rendre plus aisés et plus solides les
travaux d’histoire qui ont un caractère scientifique. La possession d’un
jeu de fiches judicieusement dressé (quoique imparfait) a valu à M. B.
Hauréau d’exercer jusqu’à la fin de sa vie, dans le genre très spécial
d’études historiques qu’il cultivait, une maîtrise incontestable[105].
[104] A défaut d’ordre systématique arrêté d’avance, et lorsque
l’ordre chronologique n’est pas de mise, il est parfois avantageux
de classer provisoirement les fiches, c’est-à-dire les documents,
dans l’ordre alphabétique de mots choisis comme rubriques
(_Schlagwörter_). C’est le système dit «du Dictionnaire».
[105] Voir Langlois, _Manuel de bibliographie historique_, I, p. 88.
CHAPITRE V
LA CRITIQUE D’ÉRUDITION ET LES ÉRUDITS
L’ensemble des opérations décrites dans les chapitres précédents
(restitution des textes, critique de provenance, collection et
classement des documents vérifiés) constitue le vaste domaine de la
critique externe ou critique d’érudition[106].
[106] Nous prenons ici critique d’érudition» comme synonyme de
«critique externe». Dans le langage courant, on appelle _érudits_,
non seulement les spécialistes de la critique interne, mais aussi
les historiens qui ont l’habitude de composer des monographies sur
des sujets techniques, restreints, peu intéressants pour le grand
public.
La critique d’érudition tout entière n’inspire que du dédain au gros
public, vulgaire et superficiel. Quelques-uns de ceux qui s’y livrent
sont disposés, au contraire, à la glorifier. Mais il y a un juste milieu
entre cet excès d’honneur et cette indignité.
L’opinion brutale des gens qui prennent en pitié et qui raillent les
analyses minutieuses de la critique externe ne mérite guère, en vérité,
d’être réfutée. Il n’y a qu’un argument pour établir la légitimité et
pour inspirer le respect des labeurs obscurs de l’érudition, mais il est
décisif: c’est qu’ils sont indispensables. Sans érudition, pas
d’histoire. _Non sunt contemnenda quasi parva_, dit saint Jérôme, _sine
quibus magna constare non possunt_[107].
[107] Cet argument, facile à développer, l’a été souvent, et récemment
encore par M. Bédier, dans la _Revue des Deux Mondes_, 15 fév. 1894,
p. 932 et suiv.
Quelques personnes admettent volontiers que les travaux d’érudition
sont utiles, mais, agacées, se demandent si «la recension d’un
texte» ou «le déchiffrement d’un parchemin gothique» est «l’effort
suprême de l’esprit humain», et si les facultés intellectuelles que
suppose l’exercice de la critique externe méritent ou ne méritent
pas «ce que l’on mène de bruit autour de ceux qui les possèdent».
Les pièces d’une polémique sur cette question, évidemment dépourvue
d’importance, entre M. Brunetière, qui conseillait aux érudits la
modestie, et M. Boucherie, qui insistait sur les motifs que les
érudits ont d’être fiers, se trouvent dans la _Revue des langues
romanes_, 1880, t. I et II.
D’un autre côté les professionnels, en cherchant à se donner des raisons
d’être fiers des travaux qu’ils exécutent, ne se sont pas contentés de
les représenter comme nécessaires; il se sont laissé entraîner à en
exagérer les vertus et la portée. On a dit que les procédés si sûrs de
la critique d’érudition avaient élevé l’histoire à la dignité d’une
science, «d’une science exacte»; que la critique de provenance «fait
pénétrer plus profondément qu’aucune autre étude dans la connaissance
des temps passés»; que l’habitude de la critique des textes affine ou
même confère «l’intelligence historique». Tacitement, on s’est persuadé
que la critique d’érudition est toute la critique historique, et qu’il
n’y a rien au-delà du nettoyage, du raccommodage et du classement des
documents.--Cette illusion, assez répandue parmi les spécialistes, est
trop grossière pour qu’il soit utile de la combattre expressément:
c’est, en effet, la critique psychologique d’interprétation, de
sincérité et d’exactitude qui «fait pénétrer plus profondément qu’aucune
autre étude dans la connaissance des temps passés», ce n’est pas la
critique externe[108]. Un historien qui aurait cette bonne fortune que
tous les documents utiles pour ses études eussent été déjà correctement
édités, critiqués au point de vue de la provenance, et classés, ne
serait pas moins en état de s’en servir pour écrire l’histoire que s’il
avait été obligé de leur faire subir, de ses propres mains, les
opérations préalables. Il est possible, quoi qu’on en ait dit, d’avoir
la plénitude de l’intelligence historique sans avoir jamais essuyé
soi-même, au propre et au figuré, la poussière des documents originaux,
c’est-à-dire sans les avoir découverts et purifiés soi-même. Il ne faut
pas interpréter judaïquement, au sens étymologique, ce mot de M. Renan:
«Je ne crois pas que l’on puisse acquérir une claire notion de
l’histoire, de ses limites et du degré de confiance qu’il faut avoir
dans ses divers ordres d’investigation sans l’habitude de _manier_ les
documents originaux[109]»; cela doit s’entendre simplement de l’habitude
de recourir aux sources directes et de traiter des questions
précises[110]. Un jour viendra sans doute où, tous les documents
relatifs à l’histoire de l’antiquité classique ayant été édités et
critiqués, il n’y aura plus lieu de faire, dans le domaine de l’histoire
de l’antiquité classique, ni critique des textes (restitution), ni
critique des sources (provenance); les conditions n’en seront pas moins
évidemment excellentes alors pour traiter des détails et de l’ensemble
de l’histoire ancienne. Ne nous lassons pas de le répéter: la critique
externe est toute préparatoire; elle est un moyen, non un but; l’idéal
serait qu’elle eût été suffisamment pratiquée pour qu’il fût désormais
possible de s’en dispenser; ce n’est qu’une nécessité provisoire.
[108] Des hommes, dont la critique était du meilleur aloi, tant qu’il
ne s’agissait que des opérations de critique externe, ne se sont
jamais élevés à une pensée de critique supérieure, ni, par
conséquent, à l’intelligence de l’histoire.
[109] E. Renan, _Essais de morale et de critique_, p. 36.
[110] «Ne fût-ce qu’en vue de la sévère discipline de l’esprit je
ferais peu de cas du philosophe qui n’aurait pas travaillé, au moins
une fois en sa vie, à éclaircir quelque point spécial...» (_L’Avenir
de la science_, p. 136.)
Non seulement il n’est pas, en théorie, obligatoire que les personnes
dont c’est l’intention de faire des synthèses historiques aient
elles-mêmes approprié les matériaux sur lesquels elles opèrent; mais on
est en droit de se demander, et on s’est souvent demandé, si cela est
avantageux[111]. Ne serait-il pas préférable que les ouvriers de l’œuvre
historique fussent spécialisés? Aux uns--les érudits--seraient dévolues
les besognes absorbantes de la critique externe ou critique d’érudition;
les autres, allégés du poids de ces besognes, auraient plus de liberté
pour procéder aux travaux de critique supérieure, de combinaison et de
construction. Tel était l’avis de Mark Pattison, qui a dit: _History
cannot be written from manuscripts_, ce qui signifie: «Il est impossible
d’écrire l’histoire d’après des documents que l’on est tenu de mettre
soi-même en état d’être utilisés.»
[111] Cf., sur le point de savoir s’il est nécessaire que chacun fasse
«all the preliminary grubbing for himself», J. M. Robertson, _Buckle
and his critics_ (London, 1895, in-8), p. 299.
Jadis les professions d’«érudit» et d’«historien» étaient, en effet,
très nettement distinctes. Les «historiens» cultivaient le genre
littéraire, pompeux et vide, que l’on appelait alors «l’histoire», sans
se tenir au courant des travaux effectués par les érudits. Les érudits,
de leur côté, posaient, par leurs recherches critiques, la condition de
l’histoire, mais ils ne se souciaient pas de la faire: contents de
colliger, de purifier et de classer des documents historiques, ils se
désintéressaient de l’histoire et ils ne comprenaient pas mieux le passé
que le commun des hommes de leur temps. Les érudits agissaient comme si
l’érudition avait eu sa fin en elle-même, et les historiens comme s’ils
avaient pu reconstituer les réalités disparues par la seule force de la
réflexion et de l’art appliquée aux documents de mauvais aloi qui
étaient dans le domaine commun.--Un divorce aussi complet entre
l’érudition et l’histoire paraît aujourd’hui presque inexplicable, et,
certes, il était très fâcheux. Les partisans actuels de la division du
travail en histoire ne réclament, cela va de soi, rien de pareil. Il
faut bien qu’un commerce intime soit établi entre le monde des
historiens et celui des érudits, puisque les travaux de ceux-ci n’ont de
raison d’être qu’en tant qu’ils sont utiles à ceux-là. On veut dire
seulement que certaines opérations d’analyse et toutes les opérations de
synthèse ne sont pas nécessairement mieux faites quand elles le sont par
le même individu; que, si les rôles d’érudit et d’historien peuvent être
cumulés, il n’est pas illégitime de les séparer; et que peut-être cette
séparation est, en principe, désirable, comme elle est souvent, en
pratique, imposée.
En pratique, voici comment les choses se passent.--Quelle que soit la
partie de l’histoire que l’on se propose d’étudier, trois cas seulement
peuvent se présenter. Ou bien les sources ont déjà été purifiées et
classées; ou bien l’élaboration préalable des sources, qui n’a jamais
été faite ou qui ne l’a été qu’en partie, ne présente pas de grandes
difficultés; ou bien les sources à employer sont très troubles, et des
travaux considérables d’appropriation sont indiqués.--Soit dit en
passant, il n’y a, naturellement, aucune relation entre l’importance
intrinsèque des sujets et la quantité d’opérations préalables qu’il faut
exécuter avant de les traiter: des sujets du plus haut intérêt, par
exemple l’histoire des origines et des premiers développements du
christianisme, n’ont pu être abordés convenablement qu’après des
enquêtes d’érudition qui ont occupé des générations d’érudits; mais la
critique matérielle des sources de l’histoire de la Révolution
française, autre sujet de premier ordre, a exigé beaucoup moins
d’efforts; et des problèmes relativement insignifiants de l’histoire du
moyen âge ne seront résolus que lorsque d’immenses travaux de critique
externe auront été accomplis.
Dans les deux premiers cas, la question de l’opportunité d’une division
du travail ne se pose pas. Mais considérons le troisième. Un bon esprit
constate que les documents nécessaires pour traiter un point d’histoire
sont en très mauvais état, dispersés, abîmés, peu sûrs. Dès lors, il
doit choisir: ou bien il abandonne le sujet, n’ayant aucun goût pour des
opérations matérielles qu’il sait nécessaires, mais dont il prévoit
qu’elles absorberaient son activité tout entière; ou bien il se décide à
entamer les travaux critiques préparatoires, sans se dissimuler qu’il
n’aura probablement pas le temps de mettre lui-même en œuvre les
matériaux qu’il aura vérifiés, et qu’il va travailler par conséquent
pour l’avenir, pour autrui. Notre homme, s’il prend ce dernier parti,
devient, comme malgré lui, érudit de profession.--Rien n’empêche, il est
vrai, _a priori_, que ceux qui font de vastes collections de textes et
qui donnent des éditions critiques se servent de leurs propres regestes
et de leurs propres éditions pour écrire l’histoire; et nous voyons en
effet que plusieurs hommes se sont partagés entre les besognes
préparatoires de la critique externe et les travaux plus relevés de la
construction historique: il suffit de nommer Waitz, Mommsen, Hauréau.
Mais de telles combinaisons sont fort rares, pour plusieurs raisons. La
première de ces raisons, c’est que la vie est courte: il y a tels
catalogues, telles éditions, tels regestes de grande dimension dont la
confection est matériellement si laborieuse qu’elle épuise toutes les
forces du travailleur le plus zélé. La seconde, c’est que les besognes
d’érudition ne sont pas, pour beaucoup de gens, sans charme; presque
tout le monde y trouve, à la longue, une douceur singulière; et
plusieurs s’y sont confinés qui auraient pu, à la rigueur, faire
autrement.
Est-il bon, en soi, que des travailleurs se confinent, volontairement ou
non, dans les recherches d’érudition?--Oui, sans doute. Dans les études
historiques comme dans l’industrie, les effets de la division du travail
sont les mêmes, et très favorables: production plus abondante, plus
réussie, mieux réglée. Les critiques qui sont rompus par une longue
habitude à la restitution des textes les restituent avec une dextérité,
une sûreté incomparables; ceux qui se livrent exclusivement à la
critique de provenance ont des intuitions que d’autres, moins entraînés
dans cette spécialité difficile, n’auraient pas; ceux qui, toute leur
vie, dressent des inventaires ou composent des regestes les dressent et
les composent plus aisément, plus vite, et mieux, que les premiers
venus. Ainsi, non seulement il n’y a aucun intérêt à ce que tout
«historien» soit, en même temps, «érudit» pratiquant; mais, parmi les
«érudits» eux-mêmes, voués aux opérations de critique externe, des
catégories se dessinent. De même, dans un chantier, il n’y a aucun
intérêt à ce que l’architecte soit en même temps ouvrier, et tous les
ouvriers n’ont pas les mêmes fonctions. Bien que la plupart des érudits
ne se soient pas rigoureusement spécialisés jusqu’ici, et, pour varier
leurs plaisirs, exécutent volontiers des ouvrages d’érudition de
diverses sortes, il serait facile d’en nommer qui sont des ouvriers en
catalogues descriptifs et en index (archivistes, bibliothécaires, etc.),
d’autres qui sont plus spécialement surtout des «critiques» (nettoyeurs,
restaurateurs et éditeurs de textes), d’autres qui sont surtout des
fabricants de regestes.--«Du moment où il est bien convenu que
l’érudition n’a de valeur qu’en vue de ses résultats, on ne peut pousser
trop loin la division du travail scientifique[112]», et l’avancement des
sciences historiques est corrélatif à la spécialisation de plus en plus
étroite des travailleurs. S’il était possible naguère que le même homme
se livrât successivement à toutes les opérations historiques, c’est que
le public compétent n’avait pas de grandes exigences: on réclame
aujourd’hui de ceux qui font la critique des documents des soins
minutieux, une perfection absolue, qui supposent une habileté vraiment
professionnelle. Les sciences historiques en sont arrivées maintenant à
ce point de leur évolution où, les grandes lignes étant tracées, les
découvertes capitales ayant été faites, il ne reste plus qu’à préciser
des détails; on a le sentiment que la connaissance du passé ne peut plus
progresser que grâce à des enquêtes extrêmement étendues et à des
analyses extrêmement approfondies dont, seuls, des spécialistes sont
capables. Mais rien ne justifie mieux la répartition des travailleurs en
«érudits» et en «historiens» (et celle des érudits entre les diverses
spécialités de la critique d’érudition) que la circonstance suivante:
certains individus ont une vocation naturelle pour certaines besognes
spéciales. L’une des principales raisons d’être de l’enseignement
supérieur des sciences historiques est justement, à notre avis, que la
scolarité universitaire permet aux maîtres (supposés gens d’expérience)
de distinguer chez les étudiants, ou bien les germes d’une vocation
d’érudit, ou bien l’inaptitude foncière aux travaux d’érudition[113].
_Criticus non fit, sed nascitur_. A qui n’est pas né avec certaines
dispositions naturelles, la carrière de l’érudition technique ne réserve
que des dégoûts: le plus grand service que l’on puisse rendre aux jeunes
gens qui hésitent à s’y engager est de les en avertir.--Les hommes qui
se sont consacrés jusqu’ici aux besognes préparatoires les ont choisies
entre toutes, parce qu’ils en avaient le goût, ou bien s’y sont
résignés, les sachant nécessaires: ceux qui les ont choisies ont moins
de mérite, au point de vue moral, que ceux qui s’y sont résignés, mais
ils ont obtenu cependant, pour la plupart, des résultats meilleurs,
parce qu’ils ont travaillé, non par devoir, mais avec joie et sans
arrière-pensée. Il importe donc que chacun embrasse en connaissance de
cause, dans son propre intérêt et dans l’intérêt général, la spécialité
qui lui convient le mieux.
[112] E. Renan, _L’Avenir de la science_, p. 230.
[113] Le professeur d’Université est très bien placé pour découvrir et
encourager des vocations; mais «c’est par des efforts individuels
que le but (l’habileté critique) peut être atteint par les
étudiants, a très bien dit G. Waitz dans un discours académique; la
part qui revient au maître dans cette œuvre est petite...» (_Revue
critique_, 1874, II, p. 232.)
Examinons les dispositions naturelles qui habilitent, et les défauts
vraiment rédhibitoires qui disqualifient, pour les travaux de critique
externe. Nous dirons ensuite quelques mots des dispositions qu’engendre
l’exercice machinal de la profession d’érudit.
I. La condition primordiale pour bien faire les travaux d’érudition,
c’est de s’y plaire.--Or les hommes qui ont reçu des dons exceptionnels
de poètes et de penseurs, en un mot de créateurs, s’accommodent assez
mal des petites besognes techniques de la critique préparatoire: ils se
gardent bien de les dédaigner, ils les honorent au contraire, s’ils sont
clairvoyants, mais ils ne s’y livrent guère, crainte de couper, comme on
dit, des cailloux avec un rasoir. «Je ne suis pas d’humeur, écrivait
Leibniz à Basnage, qui l’avait exhorté à composer un immense _Corpus_
des documents inédits et imprimés relatifs à l’histoire du droit des
gens, je ne suis pas d’humeur à faire le transcripteur... Et ne
pensez-vous pas que vous me donnez un conseil semblable à celui d’une
personne qui voudrait marier son ami à une méchante femme? Car c’est
marier un homme que de l’engager dans un ouvrage qui l’occuperait toute
sa vie[114].» Et Renan, parlant de ces «immenses travaux» préalables
«qui ont rendu possibles les recherches de la haute critique» et les
essais de construction historique, dit: «Celui qui, avec des besoins
intellectuels plus excités [que ceux des auteurs de ces travaux], ferait
maintenant un tel acte d’abnégation, serait un héros[115]...». Quoique
Renan ait dirigé la publication du _Corpus inscriptionum semiticarum_,
et quoi que Leibniz soit l’éditeur des _Scriptores rerum
Brunsvicensium_, ni Leibniz, ni Renan, ni leurs pairs, n’ont eu, fort
heureusement, l’héroïsme de sacrifier à l’érudition pure des facultés
supérieures.
[114] Cité par Fr. X. von Wegele, _Geschichte der deutschen
Historiographie_ (München, 1885, in-8), p. 653.
[115] E. Renan, _L’Avenir de la science_, p. 125.
Hormis les hommes supérieurs (et ceux, infiniment plus nombreux, qui, à
tort, se croient tels), presque tout le monde, nous l’avons dit, trouve
à la longue de la douceur aux minuties de la critique préparatoire.
C’est que l’exercice de cette critique flatte et développe des goûts
très généralement répandus: le goût de la collection, le goût du rébus.
Collectionner est un plaisir sensible, non seulement pour les enfants,
mais pour les grandes personnes, quels que soient d’ailleurs les objets
recueillis, variantes ou timbres-poste. Déchiffrer des rébus, résoudre
de petits problèmes exactement circonscrits, est pour beaucoup de bons
esprits une occupation attrayante. Toute trouvaille procure une
jouissance; or, dans le domaine de l’érudition il y a d’innombrables
trouvailles à faire, soit à fleur de terre, soit à travers de quadruples
obstacles, pour ceux qui aiment et pour ceux qui n’aiment pas à jouer la
difficulté. Tous les érudits de marque ont eu, à un degré éminent, les
instincts du collectionneur ou du déchiffreur de logogriphes et
plusieurs s’en sont rendu compte: «Plus nous avons rencontré d’embarras
dans la voie où nous étions engagé, dit M. Hauréau, plus l’entreprise
nous a souri. Ce genre de labeur qu’on appelle la bibliographie [la
critique de provenance, principalement au point de vue de la
pseudépigraphie] ne saurait prétendre aux glorieux suffrages du
public,... mais il a beaucoup d’attrait pour celui qui s’y consacre.
Oui, sans doute, c’est une humble étude, mais combien d’autres
compensent la peine qu’elles donnent en permettant de dire aussi
souvent: J’ai trouvé[116]!» Julien Havet, «déjà connu des savants de
l’Europe», se distrayait «à des amusettes en apparence frivoles, comme
de deviner un mot carré ou de déchiffrer un cryptogramme[117]».
Instincts profonds, et, malgré les perversions puériles ou ridicules
qu’ils présentent chez quelques individus, hautement bienfaisants! Après
tout, ce sont des formes, les formes les plus rudimentaires, de l’esprit
scientifique. Ceux qui en sont dépourvus n’ont rien à faire dans le
monde des érudits. Mais les candidats aux recherches d’érudition seront
toujours très nombreux; car les travaux d’interprétation, de
construction et d’exposition requièrent des dons plus rares: tous ceux
qui, jetés par hasard dans les études historiques et désireux de s’y
rendre utiles, manquent de tact psychologique et ont de la peine à
rédiger, se laisseront toujours séduire par l’agrément simple et
tranquille des besognes préparatoires.
[116] B. Hauréau, _Notices et extraits de quelques manuscrits latins
de la Bibliothèque nationale_, I (Paris, 1890 in-8), p. V.
[117] _Bibliothèque de l’École des chartes_, 1896, p. 88.--Comparez
des traits analogues dans l’intéressante biographie intellectuelle
de l’helléniste, paléographe et bibliographe Charles Graux, par E.
Lavisse (_Questions d’enseignement national_, Paris, 1885, in-18, p.
265 et suiv.).
Mais il ne suffit point de s’y plaire pour réussir dans les travaux
d’érudition. Des qualités sont nécessaires, «auxquelles la volonté ne
supplée pas». Quelles qualités? Ceux qui se sont posé cette question ont
répondu vaguement: «Des qualités plutôt morales qu’intellectuelles, la
patience, la probité de l’esprit...». Ne serait-il pas possible de
préciser davantage?
Des jeunes gens qui n’éprouvent pour les travaux de critique externe
aucune répugnance _a priori_, ou même qui seraient disposés à les
préférer, en sont--c’est un fait d’expérience--totalement incapables. La
chose n’aurait rien d’embarrassant s’ils étaient par ailleurs atteints
de débilité intellectuelle, car leur incapacité à cet égard ne serait
qu’une manifestation de leur imbécillité générale; ou s’ils n’avaient
jamais subi d’apprentissage technique. Mais il s’agit d’hommes instruits
et intelligents, plus intelligents parfois que d’autres, qui sont
indemnes de la tare en question. Ce sont eux dont on entend dire: «Il
travaille mal, il a le génie de l’inexactitude.» Leurs catalogues, leurs
éditions, leurs regestes, leurs monographies fourmillent d’imperfections
et n’inspirent point de sécurité: quoi qu’ils fassent, ils n’arrivent
jamais, je ne dis pas à une correction absolue, mais à un degré de
correction honorable. Ils sont atteints de la «maladie de
l’inexactitude», dont l’historien anglais Froude présente un cas très
célèbre, vraiment typique. J. A. Froude était un écrivain très bien
doué, mais sujet à ne rien affirmer qui ne fût entaché d’erreur; on a
dit de lui qu’il était _consitutionnally inaccurate_. Par exemple, il
avait visité la ville d’Adélaïde, en Australie: «Je vis, dit-il, à nos
pieds, dans la plaine, traversée par un fleuve, une ville de 150 000
habitants dont pas un n’a jamais connu et ne connaîtra jamais, la
moindre inquiétude au sujet du retour régulier de ses trois repas par
jour»; or Adélaïde est bâtie sur une hauteur; aucune rivière ne la
traverse; sa population ne dépassait pas 75 000 âmes et elle souffrait
d’une famine à l’époque où M. Froude la visita. Ainsi de suite[118]. M.
Froude reconnaissait parfaitement l’utilité de la critique, et il a même
été un des premiers à fonder en Angleterre l’étude de l’histoire sur
celle des documents originaux, tant inédits que publiés, mais la
conformation de son esprit le rendait tout à fait impropre à la
purification des textes: au contraire, il les abîmait, involontairement,
en y touchant. Comme le daltonisme, cette affection des organes de la
vision qui empêche de distinguer correctement les disques rouges des
disques verts, est rédhibitoire pour les employés de chemin de fer, la
maladie de l’inexactitude, ou maladie de Froude, qu’il n’est pas très
difficile de diagnostiquer, doit être considérée comme incompatible avec
l’exercice de la profession d’érudit.
[118] Voir H. A. L. Fisher, dans la _Fortnightly Review_, décembre
1894, p. 815.
La maladie de Froude ne paraît pas avoir été jamais étudiée par les
psychologues; et sans doute n’est-elle point, du reste, une entité
nosologique spéciale. Tout le monde commet des erreurs (par «légèreté»,
«inadvertance», etc.). Ce qui est anormal, c’est d’en commettre
beaucoup, constamment, malgré l’effort le plus persévérant pour être
exact. Ce phénomène est lié probablement à un affaiblissement de
l’attention et à une excessive activité de l’imagination involontaire
(ou subconsciente) que la volonté du sujet, instable et peu vigoureuse,
ne contrôle pas assez. L’imagination involontaire se mêle aux opérations
intellectuelles pour les fausser: c’est elle qui comble, par des
conjectures, les lacunes de la mémoire, grossit et atténue les faits
réels, les confond avec ce qui est d’invention pure, etc. La plupart des
enfants dénaturent tout de la sorte, par des à peu près; ils ont de la
peine à devenir exacts et scrupuleux, c’est-à-dire à maîtriser leur
imagination. Beaucoup d’hommes ne cessent jamais, à cet égard, d’être
enfants.
Quoi qu’il en soit des causes psychologiques de la maladie de Froude,
l’homme le plus sain, le mieux équilibré, est exposé à gâcher les
travaux d’érudition les plus simples, s’il n’y consacre pas le temps
nécessaire. La précipitation est, en ces matières, une source d’erreurs
sans nombre. On a donc raison de dire que la vertu cardinale de
l’érudit, c’est la patience. Ne pas travailler trop vite, agir comme
s’il y avait toujours profit en la demeure, s’abstenir plutôt que de
bâcler, ces préceptes sont faciles à énoncer, mais il faut, pour y
conformer sa conduite, un tempérament rassis. Les gens nerveux,
«agités», toujours pressés d’en finir et de varier leurs entreprises,
désireux d’éblouir et de faire sensation, peuvent trouver à s’employer
honorablement dans d’autres carrières; dans celle de l’érudition, ils
sont condamnés à entasser des œuvres provisoires, quelquefois plus
nuisibles qu’utiles, et qui leur attireront, tôt ou tard, des ennuis. Le
véritable érudit est de sang-froid, réservé, circonspect; au milieu du
torrent de la vie contemporaine qui s’écoule autour de lui, il ne se
hâte jamais. A quoi bon se hâter? L’important est que ce que l’on fait
soit solide, définitif, incorruptible. Mieux vaut «limer pendant des
semaines au petit chef-d’œuvre de vingt pages» pour convaincre deux ou
trois savants en Europe de l’inauthenticité d’une charte, ou passer dix
ans à établir le meilleur texte possible d’un document corrompu, que
d’imprimer dans le même temps des volumes d’_inedita_ médiocrement
corrects, et que les érudits futurs auraient un jour à recommencer sur
nouveaux frais.
Quelle que soit la spécialité qu’il choisit dans le domaine de
l’érudition, l’érudit doit avoir de la prudence, une force singulière
d’attention et de volonté; de plus, une tournure d’esprit spéculative,
un désintéressement complet et peu de goût pour l’action, car il doit
avoir pris son parti de travailler en vue de résultats lointains et
problématiques, et presque toujours pour autrui.--Pour la critique des
textes et pour la critique des sources, l’instinct du déchiffreur de
problèmes, c’est-à-dire un esprit agile, ingénieux, fécond en
hypothèses, prompt à saisir et même à «deviner» des rapports, est, en
outre, très utile.--Pour les besognes de description et de compilation
(inventaires, catalogues, _corpus_, regestes), l’instinct du
collectionneur, un appétit de travail exceptionnel, des qualités
d’ordre, d’activité et de persévérance, sont absolument
indispensables[119].--Telles sont les dispositions requises.--Les
exercices de critique externe sont si amers pour les sujets qui n’ont
pas ces dispositons, et, dans ce cas, les résultats obtenus sont si peu
en rapport avec le temps dépensé, que l’on ne saurait s’assurer avec
trop de soin de ses aptitudes avant d’«entrer en érudition». Le sort de
ceux qui, faute de conseils éclairés, donnés à temps, s’y sont fourvoyés
et s’y épuisent en vain, est lamentable, surtout s’ils sont fondés à
croire qu’ils auraient pu être utilisés plus avantageusement
ailleurs[120].
[119] La plupart des érudits de vocation ont, à la fois, l’aptitude à
résoudre des problèmes et le goût des collections. Toutefois il est
facile de les classer en deux catégories, suivant qu’ils marquent
une préférence, soit pour les travaux d’art de la critique de
restitution ou de la critique de provenance, soit pour les travaux
de collection, qui sont plus absorbants et plus grossiers. J. Havet,
passé maître dans l’étude des problèmes d’érudition, se refusa
toujours à entreprendre un recueil général des diplômes royaux
mérovingiens que ses admirateurs espéraient de lui; à cette
occasion, il exprimait volontiers «son peu de goût pour les œuvres
de longue haleine». (_Bibliothèque de l’École des chartes_, 1896, p.
222.).
[120] On dit communément, au contraire, que les exercices d’érudition
(de critique externe) ont, sur les autres travaux historiques cet
avantage qu’ils sont à la portée des médiocres, et que les
intelligences les plus modestes, pourvu qu’elles aient été
convenablement dressées, y trouvent à s’employer.--Il est vrai que
des esprits sans élévation et sans vigueur peuvent être utilisés
pour des travaux d’érudition; mais encore faut-il qu’ils aient des
qualités spéciales. L’erreur est de croire qu’avec de la bonne
volonté et un dressage _ad hoc_ tout le monde sans exception est
propre aux opérations de critique externe. Parmi ceux qui en sont
incapables, comme parmi ceux qui y sont propres, il y a des hommes
intelligents et des sots.
II. Comme les exercices d’érudition conviennent à merveille au
tempérament d’un très grand nombre d’Allemands, l’œuvre de l’érudition
allemande au XIXe siècle a été considérable, et c’est en Allemagne que
l’on observe le mieux les déformations qu’entraîne à la longue, chez les
spécialistes, la pratique habituelle des travaux de critique externe. Il
ne se passe guère d’années sans que des protestations s’élèvent, dans
les Universités allemandes ou autour d’elles, au sujet des
inconvénients, pour les érudits, des besognes d’érudition. En 1890, M.
Philippi, recteur de l’Université de Giessen, déplorait avec force
l’abîme qui, disait-il, se creuse entre la critique préparatoire et la
culture générale: la critique des textes se perd dans d’insignifiantes
minuties; on collationne pour le plaisir de collationner; on restitue
avec des précautions infinies des documents sans valeur; on prouve ainsi
«qu’on attache plus d’importance aux matériaux de l’étude qu’à ses
résultats intellectuels». Le recteur de Giessen voit dans le style
diffus des érudits allemands et dans l’âpreté de leurs polémiques un
«effet de l’excessive préoccupation des petites choses», qu’ils ont
contractée[121]. La même année, la même note était donnée, à
l’Université de Bâle, par M. J. v. Pflugk-Harttung. «Les parties les
plus hautes de la science historique, dit cet auteur dans ses
_Geschichtsbetrachtungen_[122], sont dédaignées: on n’attache de prix
qu’à des observations micrologiques, à la correction parfaite de détails
sans importance. La critique des textes et des sources est devenue un
sport: la moindre infraction aux règles du jeu est considérée comme
impardonnable, alors qu’il suffit de s’y conformer pour être approuvé
des connaisseurs, quelle que soit d’ailleurs la valeur intrinsèque des
résultats acquis. Malveillance et grossièreté de la plupart des érudits
entre eux; vanité comique des érudits qui construisent des taupinières
et les prennent pour des montagnes: ils sont comme le bourgeois de
Francfort qui disait avec complaisance: «Alles, was du durch jenen
Bogenpfeiler erkennst, alles ist Frankfurter Land[123]!»
[121] A. Philippi, _Einige Bemerkungen über den philologischen
Unterricht_, Giessen, 1890, in-4. Cf. _Revue critique_, 1892, I, p.
25.
[122] J. v. Pflugk-Harttung, _Geschichtsbetrachtungen_, Gotha, 1890,
in-8.
[123] J. v. Pflugk-Harttung, _o. c._, p. 21.
Nous distinguons, quant à nous, trois risques professionnels auxquels
les érudits sont exposés: le dilettantisme, l’hypercritique et
l’impuissance.
L’impuissance. L’habitude de l’analyse critique a sur certaines
intelligences une action dissolvante et paralysante. Des hommes,
naturellement timorés, constatent que, quelque soin qu’ils apportent à
la critique, à la publication et au classement des documents, ils
laissent aisément échapper de menues erreurs; et, de ces menues erreurs,
leur éducation critique leur a inspiré l’horreur, la terreur. Constater
des malpropretés de ce genre dans un travail signé d’eux, lorsqu’il est
trop tard pour les effacer, leur cause une souffrance aiguë. Ils en
viennent à un état maladif d’angoisse et de scrupule qui les empêche de
faire quoi que ce soit, par crainte des imperfections probables.
L’_examen rigorosum_ qu’ils s’infligent continuellement à eux-mêmes les
immobilise. Ils l’infligent aussi aux productions d’autrui, et ils
arrivent à ne plus voir, dans les livres d’histoire, que les pièces
justificatives et les notes--«l’appareil critique»,--et, dans l’appareil
critique, que les fautes, ce qu’il y faudrait corriger.
L’hypercritique. C’est l’excès de critique qui aboutit, aussi bien que
l’ignorance la plus grossière, à des méprises. C’est l’application des
procédés de la critique à des cas qui n’en sont pas justiciables.
L’hypercritique est à la critique ce que la finasserie est à la finesse.
Certaines gens flairent des rébus partout, même là où il n’y en a pas.
Ils subtilisent sur des textes clairs au point de les rendre douteux,
sous prétexte de les purger d’altérations imaginaires. Ils distinguent
des traces de truquage dans des documents authentiques. État d’esprit
singulier! à force de se méfier de l’instinct de crédulité, on se prend
à tout soupçonner[124].--Il est à remarquer que plus la critique des
textes et des sources réalise de progrès positifs, plus le péril
d’hypercritique augmente. En effet, lorsque la critique de toutes les
sources historiques aura été correctement opérée (pour certaines
périodes de l’histoire ancienne, c’est une éventualité prochaine), le
bon sens commandera de s’arrêter. Mais on ne s’y résignera pas: on
raffinera, comme on raffine déjà sur les textes les mieux établis, et
ceux qui raffineront tomberont fatalement dans l’hypercritique. «Le
propre des études historiques et de leurs auxiliaires, les sciences
philologiques, dit E. Renan, est, aussitôt qu’elles ont atteint leur
perfection relative, de commencer à se démolir[125].» L’hypercritique en
est la cause.
[124] Cf. ci-dessus, p. 77.
[125] E. Renan, _L’Avenir de la science_, p. XIV.
Le dilettantisme. Les érudits de vocation et de profession ont une
tendance à considérer la critique externe des documents comme un jeu
d’adresse, difficile, mais intéressant (tel, le jeu d’échecs) en raison
même de la complication de ses règles. Il en est que le fond des choses,
et, pour tout dire, l’histoire, laissent indifférents. Ils critiquent
pour critiquer, et l’élégance de la méthode d’investigation importe bien
davantage, à leurs yeux, que les résultats, quels qu’ils soient. Ces
virtuoses ne s’attachent pas à relier leurs travaux à quelque idée
générale, par exemple à critiquer systématiquement tous les documents
relatifs à une question, pour s’en procurer l’intelligence; ils
critiquent indifféremment des textes relatifs à des questions très
diverses, à la seule condition que ces textes soient gravement
corrompus. Ils se transportent, munis de leur instrument, la critique,
sur tous les terrains historiques où une énigme embarrassante sollicite
leur ministère; cette énigme résolue, ou, tout au moins, débattue, ils
en cherchent d’autres, ailleurs. Ils laissent, non pas une œuvre
cohérente, mais une collection disparate de travaux sur des problèmes de
toute espèce qui ressemble, comme dit Carlyle, à une boutique
d’antiquaire, à un archipel d’îlots.
Les dilettantes défendent le dilettantisme par des arguments assez
plausibles. D’abord, disent-ils, tout est important; en histoire, pas de
document qui n’ait du prix: «Aucune œuvre scientifique n’est stérile,
aucune vérité n’est inutile à la science...; il n’y a pas, en histoire,
de petit sujet»; par conséquent, «ce n’est point la nature du sujet qui
fait la valeur d’un travail, c’en est la méthode[126]». Ce qui importe,
en histoire, ce ne sont pas «les notions que l’on entasse, c’est la
gymnastique du cerveau, l’habitude intellectuelle, l’esprit scientifique
en un mot». A supposer même qu’il y ait, entre les données historiques,
une hiérarchie d’importance, personne n’est en droit de déclarer _a
priori_ qu’un document est «inutile». Quel est donc, en ces matières, le
_criterium_ de l’utilité? Combien de textes ont été, pendant longtemps,
dédaignés, qu’un changement de point de vue ou de nouvelles découvertes
ont brusquement mis en relief: «Toute exclusion est téméraire: il n’y a
pas de recherche que l’on puisse décréter par avance frappée de
stérilité. Ce qui n’a pas de valeur en soi peut en avoir comme moyen
nécessaire.» Un jour viendra peut-être où, la science étant constituée,
des documents et des faits indifférents pourront être jetés par-dessus
bord; mais nous ne sommes pas aujourd’hui en état de distinguer le
superflu du nécessaire, et la ligne de démarcation sera toujours, selon
toute vraisemblance, difficile à tracer.--Cela justifie les travaux les
plus spéciaux, et, en apparence, les plus vains.--Et qu’importe, au pis
aller, s’il y a du travail gâché? «C’est la loi de la science, comme de
toutes les œuvres humaines», comme de toutes les œuvres de la nature,
«de s’esquisser largement et avec un grand entourage de superflu».
[126] _Revue historique_, LXIII (1897), p. 320.
Nous n’entreprendrons pas de réfuter ces considérations, dans la mesure
où elles peuvent l’être. Aussi bien M. Renan, qui a plaidé, sur ce
point, le pour et le contre avec une égale vigueur, a clos
définitivement le débat en ces termes: «On peut dire qu’il y a des
recherches inutiles, en ce sens qu’elles absorbent un temps qui serait
mieux employé à des sujets plus sérieux... Bien qu’il ne soit pas
nécessaire que l’ouvrier ait la connaissance parfaite de l’œuvre qu’il
exécute, il serait pourtant à souhaiter que ceux qui se livrent aux
travaux spéciaux eussent l’idée de l’ensemble qui, seul, donne du prix à
leurs recherches. Si tant de laborieux travailleurs auxquels la science
moderne doit ses progrès eussent eu l’intelligence philosophique de ce
qu’ils faisaient, que de moments précieux ménagés!... On regrette
vivement cette immense déperdition de forces humaines, qui a lieu par
l’absence de direction et faute d’une conscience claire du but à
atteindre[127].»
[127] E. Renan, _o. c._, p. 122, 243.--La même pensée a été plus d’une
fois exprimée, en d’autres termes, par E. Lavisse, dans ses
allocutions aux étudiants de Paris (_Questions d’enseignement
national_, p. 14, 86, etc.).
Le dilettantisme est incompatible avec une certaine élévation de pensée
et avec un certain degré de «perfection morale», mais non pas avec le
mérite technique. Quelques critiques, et des plus accomplis, sont de
simples praticiens, et n’ont jamais réfléchi aux fins de l’art qu’ils
exercent.--On aurait tort d’en conclure, cependant, que le dilettantisme
n’est pas, pour la science elle-même, un danger. Les érudits
dilettantes, qui travaillent au gré de leur fantaisie et de leur
«curiosité», attirés plutôt par la difficulté des problèmes que par leur
importance intrinsèque, ne fournissent pas aux historiens (c’est-à-dire
aux travailleurs dont l’office est de combiner et de mettre en œuvre en
vue des fins suprêmes de l’histoire) les matériaux dont ceux-ci ont le
plus pressant besoin: ils leur en fournissent d’autres. Si l’activité
des spécialistes de la critique externe s’appliquait exclusivement aux
questions dont la solution importe, si elle était disciplinée et dirigée
d’en haut, elle serait plus féconde.
L’idée de parer aux périls du dilettantisme par une «organisation»
rationnelle «du travail» est déjà ancienne. On parlait déjà couramment,
il y a cinquante ans, de «contrôle», de «concentration des forces»
dispersées: on rêvait de «vastes ateliers» organisés sur le modèle de
ceux de la grande industrie moderne, où les travaux préparatoires de
l’érudition seraient exécutés en grand, au mieux des intérêts de la
science. Dans presque tous les pays, en effet, les Gouvernements (par
l’intermédiaire de Comités et de Commissions historiques), les Académies
et les Sociétés savantes ont travaillé de nos jours, comme l’avaient
fait, sous l’ancien régime, les congrégations monastiques, à grouper les
érudits de profession pour de vastes entreprises collectives et à
coordonner leurs efforts. Mais l’embrigadement des spécialistes de la
critique externe au service et sous la surveillance des hommes
compétents souffre de grandes difficultés matérielles. Le problème de
l’«organisation du travail scientifique» est encore à l’ordre du
jour[128].
[128] L’un de nous (M. Langlois) se propose d’exposer ailleurs, en
détail, ce qui a été fait depuis trois cents ans, mais surtout au
XIXe siècle, pour l’organisation des travaux historiques dans les
principaux pays du monde. Quelques renseignements ont déjà été
réunis à ce sujet par J. Franklin Jameson, _The expenditures of
foreign governments in behalf of history_, dans l’_Annual Report of
the American historical Association for 1891_, p. 38-61.
III. Leur orgueil et leur excessive âpreté dans les jugements qu’ils
portent sur les travaux de leurs confrères sont souvent reprochés aux
érudits, nous l’avons vu, comme une marque de leur excessive
«préoccupation des petites choses», en particulier par des personnes
dont les essais ont été sévèrement jugés. A la vérité, il y a des
érudits modestes et bienveillants: c’est une question de caractère; la
préoccupation» professionnelle «des petites choses» ne suffit pas à
modifier, à cet égard, les dispositions naturelles. «Ce bon monsieur Du
Cange», comme disaient les Bénédictins, était modeste jusqu’à l’excès:
«Il ne faut, disait-il en parlant de ses travaux, que des yeux et des
doigts pour en faire autant et plus»; il ne blâmait jamais personne, par
principe: «Si j’étudie, c’est pour le plaisir de l’étude, et non pour
faire peine à autrui non plus qu’à moi-même[129].» Il est certain,
cependant, que la plupart des érudits se signalent en public leurs
moindres _lapsus_ sans ménagements, parfois d’un ton rogue et dur, et
font preuve d’un zèle amer. Mais, amertume et dureté à part, ils n’ont
pas tort d’agir ainsi. C’est parce qu’ils ont--comme les «savants»
proprement dits, physiciens, chimistes, etc.--un vif sentiment de la
vérité scientifique qu’ils ont l’habitude de dénoncer les atteintes à la
méthode. Et ils parviennent de la sorte à défendre l’accès de leur
profession aux incapables et aux faiseurs, qui naguère y foisonnaient.
[129] L. Feugère, _o. c._, p. 55, 58.
Parmi les jeunes gens qui se destinent aux études historiques,
quelques-uns, animés d’un esprit plus commercial que scientifique,
grossièrement désireux de succès positifs, se disent _in petto_:
«L’œuvre historique suppose, pour être faite conformément aux règles de
la méthode, des précautions et des labeurs infinis. Mais est-ce que l’on
ne voit pas paraître des œuvres historiques dont les auteurs ont péché
plus ou moins gravement contre les règles? Ces auteurs n’en sont-ils pas
moins estimés? Est-ce que ce sont toujours les plus consciencieux qui
inspirent le plus de considération? Le savoir-faire ne peut-il pas
suppléer au savoir?» Si le savoir-faire pouvait, en effet, suppléer au
savoir, comme il est plus facile de travailler mal que de travailler
bien, et l’important, à leurs yeux, étant de réussir, ils concluraient
volontiers que peu importe de travailler mal, pourvu que l’on
réussisse.--Pourquoi n’en serait-il pas, en effet, ici, comme dans la
vie, où le succès ne va pas nécessairement aux meilleurs?--Eh hien!
c’est grâce à l’impitoyable sévérité des érudits que de pareils
raisonnements seraient, en même temps qu’une bassesse, un détestable
calcul.
Vers la fin du Second Empire, en France, il n’y avait pas, en matière de
travaux historiques, d’opinion publique éclairée. De mauvais livres
d’érudition historique étaient publiés impunément et procuraient même
parfois à ceux qui les avaient faits des honneurs illégitimes. C’est
alors que les fondateurs de la _Revue critique d’histoire et de
littérature_ entreprirent de réagir contre cet état de choses; qu’ils
jugeaient, à bon droit, démoralisant. A cet effet, ils administrèrent
aux érudits sans conscience ou sans méthode des corrections publiques,
propres à les dégoûter pour toujours de l’érudition. Ils procédèrent à
des exécutions mémorables, non pas pour le plaisir, mais avec le ferme
propos de créer une censure, et, par conséquent, une justice, par la
terreur, dans le domaine des études historiques. Les mauvais
travailleurs furent, dès lors, pourchassés, et, sans doute, la _Revue_
n’entama pas profondément les couches épaisses du grand public, mais
elle exerça cependant sa police dans un rayon assez étendu pour
inculquer bon gré mal gré à la plupart des intéressés l’habitude de la
sincérité et le respect de la méthode. Depuis vingt-cinq ans,
l’impulsion qu’elle a donnée s’est propagée au-delà de toute espérance.
Aujourd’hui, il est devenu très difficile, dans le domaine des études
d’érudition, sinon de faire illusion, au moins de faire illusion
_longtemps_. Désormais, dans les sciences historiques comme dans les
sciences proprement dites, aucune erreur ne se fonde, aucune vérité ne
se perd. Quelques mois, quelques années peuvent s’écouler, à la rigueur,
avant qu’une expérience de chimie mal faite ou une édition bâclée soient
reconnues pour telles, mais les résultats inexacts, provisoirement
acceptés sous bénéfice d’inventaire, sont toujours, tôt ou tard,
aperçus, dénoncés, éliminés, et généralement très vite. La théorie des
opérations de critique externe est si bien établie, le nombre des
spécialistes qui en sont pénétrés est si grand dans tous les pays, qu’il
est très rare, maintenant, qu’un catalogue descriptif de documents, une
édition, un regeste, une monographie, ne soient pas tout de suite
scrutés, disséqués, et jugés. Que l’on en soit bien averti: il serait
très imprudent, désormais, de se risquer à publier un travail
d’érudition sans avoir pris toutes ses mesures pour qu’il soit
inattaquable, car il serait aussitôt, ou, dans tous les cas, à brève
échéance, attaqué et démoli. Des naïfs, qui l’ignorent, s’aventurent
encore, de temps en temps, sans préparation suffisante, sur le terrain
de la critique externe, pleins de bonnes intentions, désireux de «rendre
des services», et convaincus apparemment que l’on peut procéder là,
comme ailleurs (sur le terrain politique, par exemple), à vue de nez,
par approximation, «sans connaissances spéciales»; ils ont à s’en
repentir. Les malins ne s’y risquent pas: les travaux d’érudition,
d’ailleurs pénibles et médiocrement glorieux, ne leur disent rien qui
vaille; ils savent trop bien que des spécialistes habiles, en général
peu bienveillants pour les intrus, se les réservent; ils se rendent
compte que, de ce côté, il n’y a plus rien à faire pour eux. L’honnête
et rude intransigeance des érudits les préserve ainsi des contacts
désagréables que les «historiens» proprement dits ont encore,
quelquefois, à subir.
En effet, les mauvais travailleurs, à la recherche d’un public qui
contrôle de moins près que le public des érudits, se réfugient
volontiers dans l’exposition historique. Là, les règles de la méthode
sont moins évidentes, ou, pour mieux dire, moins connues. Tandis que la
critique des textes et la critique des sources sont réduites en forme
scientifique, les opérations synthétiques, en histoire, se font encore
au hasard. La confusion d’esprit, l’ignorance, la négligence, qui
s’accusent si nettement dans les œuvres d’érudition, sont, jusqu’à un
certain point, masquées de littérature dans les ouvrages d’histoire, et
le grand public, dont l’éducation est mal faite en ces matières, n’en
est pas choqué[130]. Bref, il y a encore, sur ce terrain, de bonnes
chances d’impunité.--Cependant, elles diminuent: un jour, qui n’est pas
très éloigné, viendra où les esprits superficiels qui synthétisent
incorrectement seront aussi peu considérés que le seraient dès
maintenant des techniciens de la critique préparatoire sans conscience
ou sans adresse. Les ouvrages des plus célèbres historiens du XIXe
siècle, morts d’hier, Augustin Thierry, Ranke, Fustel de Coulanges,
Taine, etc., ne sont-ils pas déjà tous rongés, et comme percés à jour
par la critique? Les défauts de leurs méthodes sont déjà vus, définis,
condamnés.
[130] Les spécialistes de la critique externe eux-mêmes, si
clairvoyants quand il s’agit de travaux d’érudition, se laissent
éblouir presque aussi aisément que d’autres, lorsqu’ils ne font pas
profession de dédaigner _a priori_ toute synthèse, par les synthèses
incorrectes, par les apparences d’«idées générales», et par les
artifices littéraires.
Ce qui doit persuader ceux qui ne seraient pas sensibles à d’autres
considérations de travailler honnêtement en histoire, c’est que le temps
est passé, ou peu s’en faut, où l’on pouvait, sans avoir à craindre des
désagréments, travailler mal.