SECTION I

INTRODUCTION

AUX

ÉTUDES HISTORIQUES

PAR

CH.-V. LANGLOIS CH. SEIGNOBOS

Chargé de cours à la Sorbonne Maître de conférences à la Sorbonne

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1898

Droits de traduction et de reproduction réservés.

A LA MÊME LIBRAIRIE

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bibliographiques_, par M. Langlois. 1 vol. in-16 broché 3 fr.

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Coulommiers.--Imp. PAUL BRODARD.--115-97.

AVERTISSEMENT

Le titre de cet ouvrage est clair. Cependant, il est nécessaire de dire

nettement ce que nous avons voulu, et ce que nous n’avons pas voulu

faire; car, sous ce même titre: «Introduction aux études historiques»,

des livres très différents ont déjà été publiés.

Nous n’avons pas voulu présenter, comme W. B. Boyce[1], un résumé de

l’histoire universelle à l’usage des commençants et des personnes

pressées.

[1] W. B. Boyce, _Introduction to the study of history, civil,

ecclesiastical and literary_. London, 1884, in-8.

Nous n’avons pas voulu enrichir d’un numéro la littérature si abondante

de ce que l’on appelle ordinairement la «Philosophie de l’histoire». Des

penseurs, qui, pour la plupart, ne sont pas historiens de profession,

ont fait de l’histoire le sujet de leurs méditations; ils en ont cherché

les «similitudes» et les «lois»; quelques-uns ont cru découvrir «les

lois qui ont présidé au développement de l’humanité», et «constituer»

ainsi «l’histoire en science positive»[2]. Ces vastes constructions

abstraites inspirent, non seulement au public, mais à des esprits

d’élite, une méfiance _a priori_, qui est invincible: M. Fustel de

Coulanges, dit son dernier biographe, était sévère pour la Philosophie

de l’histoire; il avait pour ces systèmes la même aversion que les

positivistes pour les concepts purement métaphysiques. A tort ou à

raison (à tort, sans doute), la Philosophie de l’histoire, n’ayant pas

été cultivée seulement par des hommes bien informés, prudents,

d’intelligence vigoureuse et saine, est déconsidérée. Que ceux qui la

redoutent--comme ceux, d’ailleurs, qui s’y intéressent--soient avertis:

il n’en sera pas question ici[3].

[2] Tel, par exemple, P.-J.-B. Buchez, dans son _Introduction à la

science de l’histoire_. Paris, 1842, 2 vol. in-8.

[3] L’histoire des tentatives faites pour comprendre et expliquer

philosophiquement l’histoire de l’humanité a été entreprise, comme

on sait, par Robert Flint. R. Flint a déjà donné l’histoire de la

Philosophie de l’histoire dans les pays de langue française:

_Historical Philosophy in France and French Belgium and

Switzerland_. Edinburgh-London, 1893, in-8.--C’est le premier volume

de la réédition développée de son «Histoire de la philosophie de

l’histoire en Europe», publiée il y a vingt-cinq ans. Comparez la

partie rétrospective (ou historique) de l’ouvrage de N. Marselli:

_la Scienza della storia_, I. Torino, 1873.

L’ouvrage original le plus considérable qui ait paru en France

depuis la publication du répertoire analytique de R. Flint est celui

de P. Lacombe, _De l’histoire considérée comme science_. Paris,

1894, in-8. Cf. _Revue critique_, 1895, I, p. 132.

Nous nous proposons ici d’examiner les conditions et les procédés, et

d’indiquer le caractère et les limites de la connaissance en histoire.

Comment arrive-t-on à savoir, du passé, ce qu’il est possible et ce

qu’il importe d’en savoir? Qu’est-ce qu’un document? Comment traiter les

documents en vue de l’œuvre historique? Qu’est-ce que les faits

historiques? Et comment les grouper pour construire l’œuvre

historique?--Quiconque s’occupe d’histoire pratique, plus ou moins

inconsciemment, des opérations compliquées de critique et de

construction, d’analyse et de synthèse. Mais les débutants et la plupart

des personnes qui n’ont jamais réfléchi sur les principes de la méthode

des sciences historiques, emploient, pour effectuer ces opérations, des

procédés instinctifs qui, n’étant pas, en général, des procédés

rationnels, ne conduisent pas d’ordinaire à une vérité scientifique. Il

est donc utile de faire connaître et de justifier logiquement la théorie

des procédés vraiment rationnels, assurée dès à présent en quelques-unes

de ses parties, encore inachevée sur des points d’une importance

capitale.

Ainsi la présente «Introduction aux études historiques» est conçue, non

comme un résumé de faits acquis ou comme un système d’idées générales au

sujet de l’histoire universelle, mais comme un essai sur la méthode des

sciences historiques.

Voici pourquoi nous avons cru opportun, et voici dans quel esprit nous

avons résolu de l’écrire.

I

Les livres qui traitent de la méthodologie des sciences historiques ne

sont guère moins nombreux, mais ne jouissent pas d’un meilleur renom que

les livres sur la Philosophie de l’histoire. Les spécialistes les

dédaignent. Il résumait une opinion très répandue, le savant qui, à ce

que l’on raconte, disait: «Vous voulez écrire un livre sur la

Philologie; faites-nous donc plutôt un bon ouvrage de Philologie. Moi,

quand on me demande: Qu’est-ce que la Philologie? je réponds: C’est ce

que je fais[4].» Il ne croyait dire, et il ne disait en effet qu’un lieu

commun, le critique qui, à propos du _Précis de la science de

l’histoire_ de J. G. Droysen, s’exprimait ainsi: «En thèse générale, les

traités de ce genre sont forcément à la fois obscurs et inutiles:

obscurs, puisqu’il n’est rien de plus vague que leur objet; inutiles,

puisqu’on peut être historien sans se préoccuper des principes de la

méthodologie historique qu’ils ont la prétention d’exposer[5].»--Les

arguments de ces contempteurs de la méthodologie paraissent assez forts.

Ils se ramènent aux propositions suivantes. En fait, il y a des gens qui

pratiquent manifestement les bonnes méthodes et qui sont reconnus par

tout le monde comme des érudits ou comme des historiens de premier

ordre, sans avoir jamais étudié les principes de la méthode;

réciproquement, on ne voit pas que ceux qui ont écrit en logiciens sur

la théorie de la méthode historique aient acquis, de ce chef, comme

érudits ou comme historiens, une supériorité quelconque: quelques-uns

même sont notoirement des érudits ou des historiens tout à fait

impuissants ou médiocres. A cela, rien d’étonnant. Est-ce que, avant de

faire en chimie, en mathématiques, dans les sciences proprement dites,

des recherches originales, on étudie la théorie des méthodes qui servent

dans ces sciences? La critique historique! mais le meilleur moyen de

l’apprendre, c’est de la pratiquer; on l’apprend suffisamment en la

pratiquant[6]. Pressez, d’ailleurs, les écrits qui existent sur la

méthode historique, et même les plus récents, ceux de J. G. Droysen, de

E. A. Freeman, de A. Tardif, de U. Chevalier, etc.: vous n’en extrairez,

en fait d’idées claires, que des vérités évidentes par elles-mêmes, des

vérités de La Palice[7].

[4] _Revue critique d’histoire et de littérature_, 1892, I, p. 164.

[5] _Ibidem_, 1888, II, p. 295.--Cf. _le Moyen Age_, X (1897), p. 91:

«Ces livres-là [les traités de méthode historique] ne sont guère lus

de ceux auxquels ils pourraient être utiles, c’est-à-dire les

amateurs qui occupent leurs loisirs à faire des recherches

historiques; et quant aux érudits de profession, c’est aux leçons

des maîtres qu’ils ont appris à connaître les instruments de travail

et la manière de s’en servir, sans compter que la méthode historique

est la même que celle des autres sciences d’observation, et qu’on

peut dire en quelques mots en quoi elle consiste...»

[6] C’est sans doute en vertu de ce principe que la méthode historique

s’enseigne seulement par l’exemple, que L. Mariani a plaisamment

intitulé «Corso pratico di metodologia della storia» une

dissertation sur un point particulier de l’histoire de la ville de

Fermo. Voir l’_Archivio della Società romana di storia patria_, XIII

(1890), p. 211.

[7] Voir le compte rendu de l’opuscule de E. A. Freeman, _The methods

of historical study_, dans la _Revue critique_, 1887, I, p. 376. Cet

opuscule, dit le critique, est banal et vide. On y voit «que

l’histoire n’est pas une étude aussi aisée qu’un vain peuple pense,

qu’elle touche à toutes les sciences et que l’historien vraiment

digne de ce nom devrait tout savoir; que la certitude historique est

impossible à obtenir, et que, pour s’en rapprocher le plus possible,

il faut recourir sans cesse aux sources originales; qu’il faut

connaître et pratiquer les meilleurs parmi les historiens modernes,

mais sans jamais tenir ce qu’ils ont écrit pour parole d’évangile.

Et voilà tout.» Conclusion: Freeman «enseignait mieux sans doute la

méthode historique par la pratique qu’il n’a réussi à le faire par

la théorie».

Comparer _Bouvard et Pécuchet_, par G. Flaubert. Il s’agit de deux

imbéciles, qui, entre autres projets, forment celui d’écrire

l’histoire. Pour les aider, un de leurs amis leur envoie «des règles

de critique prises dans le _Cours_ de Daunou», savoir: «Citer comme

preuve le témoignage des foules, mauvaises preuves; elles ne sont

pas là pour répondre.--Rejeter les choses impossibles: on fit voir à

Pausanias la pierre avalée par Saturne.--Tenez en compte l’adresse

des faussaires, l’intérêt des apologistes et des calomniateurs.»

L’ouvrage de Daunou contient quantité de truismes aussi patents et

plus comiques encore que ceux-là.

Nous reconnaissons volontiers que, dans cette manière de voir, tout

n’est pas faux.--L’immense majorité des écrits sur la méthode

d’investigation en histoire et sur l’art d’écrire l’histoire--ce que

l’on appelle, en Allemagne et en Angleterre, l’_Historik_--sont

superficiels, insipides, illisibles, et il en est de ridicules[8].

D’abord, ceux qui sont antérieurs au XIXe siècle, analysés à loisir par

P.-C.-F. Daunou dans le tome VII de son _Cours d’études historiques_[9],

sont presque tous de simples traités de rhétorique, dont la rhétorique

est surannée, où l’on discute avec gravité les problèmes les plus

cocasses[10]. Daunou les raille agréablement, mais il n’a fait preuve

lui-même que de bon sens dans son monumental ouvrage, qui, aujourd’hui,

ne paraît guère meilleur, et n’est certainement pas plus utile, que les

productions anciennes[11]. Quant aux modernes, il est très vrai que tous

n’ont pas su éviter les deux écueils du genre: obscurité, banalité. Le

_Grundriss der Historik_ de J. G. Droysen, traduit en français sous le

titre de _Précis de la science de l’histoire_ (Paris, 1888, in-8), est

lourd, pédantesque et confus au-delà de ce que l’on peut imaginer[12].

MM. Freeman, Tardif, Chevalier ne disent rien qui ne soit élémentaire et

prévu. On voit encore leurs émules discuter à perte de vue des questions

oiseuses: si l’histoire est un art ou une science, quels sont les

devoirs de l’histoire, à quoi sert l’histoire, etc.--D’autre part, c’est

une remarque incontestablement exacte que presque tous les érudits et

presque tous les historiens actuels sont, au point de vue de la méthode,

des autodidactes, formés par la seule pratique ou par l’imitation et la

fréquentation des maîtres antérieurs.

[8] R. Flint (_o. c._, p. 15) se félicite de n’avoir pas à étudier la

littérature de l’_Historic_, car «a very large portion of it is so

trivial and superficial that it can hardly ever have been of use

even to persons of the humblest capacity, and may certainly now be

safely consigned to kindly oblivion». Néanmoins, R. Flint a donné

dans son livre une liste sommaire des principaux monuments de cette

littérature dans les pays de langue française, depuis l’origine. Un

aperçu plus général et plus complet (bien que très sommaire encore)

de cette littérature dans tous les pays est fourni par le _Lehrbuch

der historichen Methode_, de E. Bernheim (Leipzig, 1894, in-8), p.

143 et suiv.--Flint (qui a connu quelques ouvrages inconnus à

Bernheim) s’arrête à l’année 1893, Bernheim à l’année 1894. Depuis

1889, on trouve dans les _Jahresberichte der Geschichtswissenschaft_

un compte rendu périodique des écrits récents sur la méthodologie

historique.

[9] Ce tome VII a été publié en 1844. Mais le célèbre _Cours_ de

Daunou fut professé au Collège de France de 1819 à 1830.

[10] Les Italiens de la Renaissance (Mylæus, Francesco Patrizi, etc.),

et les auteurs des deux derniers siècles après eux, se demandent

quels sont les rapports de l’histoire avec la dialectique et avec la

rhétorique; à combien de lois le genre historique est assujetti;

s’il est convenable que l’historien rapporte les trahisons, les

lâchetés, les crimes, les désordres; si l’histoire peut s’accommoder

d’un autre genre que du sublime, etc.--Les seuls livres sur

l’_Historik_, publiés avant le XIXe siècle, qui accusent un effort

original pour aborder les vrais problèmes sont ceux de Lenglet du

Fresnoy (_Méthode pour étudier l’histoire_, Paris, 1713) et de J. M.

Chladenius (_Allgemeine Geschichtswissenschaft_, Leipzig, 1752).

Celui de Chladenius a été signalé par E. Bernheim (_o. c._, p. 166).

[11] Il n’y fait même pas toujours preuve de bon sens, car on lit dans

le _Cours d’études historiques_ (VII, p. 105), à propos du traité

_De l’histoire_, publié en 1670 par P. Le Moyne, ouvrage très

faible, pour ne pas dire plus, où des traces de sénilité sont

visibles: «Je ne prétends point adopter toutes les maximes, tous les

préceptes que ce traité renferme; mais je crois qu’après celui de

Lucien c’est le meilleur que nous ayons rencontré; et je doute fort

qu’aucun de ceux dont il nous reste à prendre connaissance s’élève

au même degré de philosophie et d’originalité.» Le P. H. Chérot a

jugé plus sainement le traité _De l’histoire_, dans son _Étude sur

la vie et les œuvres du P. Le Moyne_, Paris, 1887, in-8, p. 406 et

suiv.

[12] E. Bernheim déclare cependant (_o. c._, p. 177) que cet opuscule

est le seul, à son avis, qui «auf der jetzigen Höhe der Wissenschaft

steht».

Mais de ce que beaucoup d’écrits sur les principes de la méthode

justifient la méfiance généralement professée envers les écrits de cette

espèce, et de ce que la plupart des gens de métier ont pu se dispenser

sans inconvénients apparents d’avoir réfléchi sur la méthode historique,

il est excessif, à notre avis, de conclure que les érudits et les

historiens (et surtout les futurs érudits et les futurs historiens)

n’aient aucun besoin de se rendre compte des procédés du travail

historique.--En effet, la littérature méthodologique n’est pas tout

entière sans valeur: il s’est formé lentement un trésor d’observations

fines et de règles précises, suggérées par l’expérience, qui ne sont pas

de simple sens commun[13]. Et s’il existe des personnes qui, par un don

de nature, raisonnent toujours bien sans avoir appris à raisonner, il

serait facile d’opposer à ces exceptions les cas innombrables où

l’ignorance de la logique, l’emploi de procédés irrationnels, l’absence

de réflexion sur les conditions de l’analyse et de la synthèse en

histoire, ont vicié les travaux des érudits et des historiens.

[13] R. Flint dit très bien (_o. c._, p. 15): «The course of Historic

has been, on the whole, one of advance from commonplace reflection

on history towards a philosophical comprehension of the conditions

and processes on which the formation of historical science depends».

En réalité, l’histoire est sans doute la discipline où il est le plus

nécessaire que les travailleurs aient une conscience claire de la

méthode dont ils se servent. La raison, c’est qu’en histoire les

procédés de travail instinctifs ne sont pas, nous ne saurions trop le

répéter, des procédés rationnels; il faut donc une préparation pour

résister au premier mouvement. En outre, les procédés rationnels pour

atteindre la connaissance historique diffèrent si fortement des procédés

de toutes les autres sciences, qu’il est nécessaire d’en apercevoir les

caractères exceptionnels pour se défendre de la tentation d’appliquer à

l’histoire les méthodes des sciences déjà constituées. On s’explique

ainsi que les mathématiciens et les chimistes puissent se passer, plus

aisément que les historiens, d’«introduction» à leurs études.

Il n’y a pas lieu d’insister davantage sur l’utilité de la méthodologie

historique; car c’est évidemment à la légère qu’elle a été contestée.

Mais il faut expliquer les motifs qui nous ont conduits à composer le

présent ouvrage.--Depuis cinquante ans, un grand nombre d’hommes

intelligents et sincères ont médité sur la méthode des sciences

historiques; on compte naturellement parmi eux beaucoup d’historiens,

professeurs d’Université, mieux placés que d’autres pour connaître les

besoins intellectuels des jeunes gens, mais aussi des logiciens de

profession, et même des romanciers. M. Fustel de Coulanges a laissé, à

cet égard, dans l’Université de Paris, une tradition: «Il s’efforçait,

a-t-on dit[14], de réduire à des formules très précises les règles de la

méthode...; il n’y avait rien de plus urgent à ses yeux que d’apprendre

aux travailleurs à atteindre la vérité.» Parmi ces hommes, les uns,

comme M. Renan[15], se sont contentés d’énoncer des remarques, en

passant, dans leurs ouvrages généraux ou dans des écrits de

circonstance[16]; les autres, comme MM. Fustel de Coulanges, Freeman,

Droysen, Lorenz, Stubbs, de Smedt, von Pflugk-Harttung, etc., ont pris

la peine d’exposer, dans des opuscules spéciaux, leurs pensées sur la

matière. Il existe quantité de livres, de «leçons d’ouverture», de

«discours académiques» et d’articles de revue, publiés dans tous les

pays, mais particulièrement en France, en Allemagne, en Angleterre, aux

États-Unis et en Italie, sur l’ensemble et sur les diverses parties de

la méthodologie. On se dit: ce ne serait certes pas un travail inutile

que de coordonner les observations dispersées, et comme perdues, en tant

de volumes et de brochures. Mais ce travail séduisant n’est plus à

faire: il a été récemment exécuté avec le plus grand soin. M. Ernst

Bernheim, professeur à l’Université de Greifswald, a dépouillé presque

tous les écrits modernes sur la méthode historique; il en a profité; il

a groupé dans des cadres commodes, et, en grande partie, nouveaux,

quantité de considérations et de références choisies. Son _Lehrbuch der

historischen Methode_ (Leipzig, 1894, in-8)[17] condense, à la manière

des _Lehrbücher_ allemands, la littérature spéciale du sujet qu’il

traite. Nous n’avons pas eu l’intention de recommencer ce qu’il a si

bien su faire.--Mais il nous a semblé que tout n’était pas dit, après sa

laborieuse et sage compilation. D’abord, M. Bernheim traite amplement de

problèmes métaphysiques que nous croyons dépourvus d’intérêt; en

revanche, il ne se place jamais à des points de vue, critiques ou

pratiques, que nous tenons pour très intéressants. Puis, la doctrine du

_Lehrbuch_ est raisonnable, mais elle manque de vigueur et

d’originalité. Enfin, le _Lehrbuch_ ne s’adresse pas au grand public; il

reste inaccessible (et à cause de la langue et à cause de la forme) à

l’immense majorité du public français. Cela suffit à justifier le

dessein que nous avons formé d’écrire le présent ouvrage au lieu de

recommander simplement celui de M. Bernheim[18].

[14] P. Guiraud, dans la _Revue des Deux Mondes_, 1er mars 1896, p.

75.

[15] E. Renan a dit quelques-unes des choses les plus justes et les

plus fortes qui aient été dites sur les sciences historiques dans

_L’Avenir de la science_ (Paris, 1890, in-8), écrit en 1848.

[16] Quelques-unes des remarques les plus ingénieuses, les plus

topiques, et de la portée la plus générale sur la méthode des

sciences historiques, ont été formulées jusqu’ici, non dans les

livres de méthodologie, mais dans les revues--dont la _Revue

critique d’histoire et de littérature_ est le type--consacrées à la

critique des livres nouveaux d’histoire et d’érudition. C’est un

exercice extrêmement salutaire que de parcourir la collection de la

_Revue critique_, fondée, à Paris, en 1867, «pour imposer le respect

de la méthode, pour exécuter les mauvais livres, pour réprimer les

écarts et le travail inutile».

[17] La 1re édition du _Lehrbuch_ est de 1859.

[18] Ce qui a été publié de mieux, jusqu’ici en français sur la

méthode historique est une brochure de MM. Ch. et V. Mortet, _la

Science de l’histoire_, Paris, 1894, in-8 de 88 p. Extrait du tome

XX de la _Grande Encyclopédie_.

II

Cette «Introduction aux études historiques» n’a pas la prétention

d’être, comme le _Lehrbuch der historischen Methode_, un Traité de

méthodologie historique[19]. C’est une esquisse sommaire. Nous l’avons

entreprise, au commencement de l’année scolaire 1896-1897, en vue

d’avertir les étudiants nouveaux de la Sorbonne de ce que les études

historiques sont et doivent être.

[19] L’un de nous (M. Seignobos) se propose de publier plus tard un

Traité complet de méthodologie historique, s’il se trouve un public

pour ce genre d’ouvrage.

Nous avions constaté depuis longtemps, par expérience, l’urgente

nécessité d’avertissements de cette espèce. La plupart de ceux qui

s’engagent dans la carrière de l’histoire, en effet, le font sans savoir

pourquoi, sans s’être jamais demandé s’ils sont propres aux travaux

historiques, dont ils ignorent souvent jusqu’à la nature. D’ordinaire,

on se décide à choisir la carrière de l’histoire pour les motifs les

plus futiles: parce que l’on a obtenu des succès, en histoire, au

collège[20]; parce que l’on éprouve pour les choses du passé l’espèce

d’attrait romantique qui jadis décida, dit-on, la vocation d’Augustin

Thierry; parfois aussi parce que l’on a l’illusion que l’histoire est

une discipline relativement facile. Il importe assurément que ces

vocations irraisonnées soient au plus tôt éclairées et mises à

l’épreuve.

[20] On ne saurait trop affirmer que les études d’histoire, telles

qu’on les fait au lycée, ne supposent pas les mêmes aptitudes que

les études historiques, telles qu’on les fait à l’Université et dans

la vie.--Julien Havet, qui se consacra plus tard aux études

historiques (critiques), trouvait fastidieuse, au lycée, l’étude de

l’histoire. «C’est, je crois, dit M. L. Havet, que l’enseignement de

l’histoire [dans les lycées] n’est pas organisé pour donner pâture

suffisante à l’esprit scientifique... De toutes les études comprises

dans le programme des lycées, l’histoire est la seule qui n’appelle

pas le contrôle permanent de l’élève. Quand il apprend le latin et

l’allemand, chaque phrase d’une version est l’occasion de vérifier

une douzaine de règles. Dans les diverses branches des

mathématiques, les résultats ne sont jamais séparés de leurs

démonstrations; les _problèmes_, d’ailleurs, obligent l’élève à tout

repenser par lui-même. Où sont les _problèmes_ en histoire, et quel

lycéen est jamais exercé à voir clair par son propre effort dans

l’enchaînement des faits?» _(Bibliothèque de l’École des chartes_,

1896, p. 84).

Ayant fait, à des novices, une série de conférences comme «Introduction

aux études historiques», nous avons pensé que, moyennant révision, ces

conférences pourraient être profitables à d’autres qu’à des novices. Les

érudits et les historiens de profession n’y apprendront rien sans doute;

mais s’ils y trouvaient seulement un thème à réflexions personnelles sur

le métier que quelques-uns d’entre eux pratiquent d’une manière

machinale, ce serait déjà un grand point. Quant au public, qui lit les

œuvres des historiens, n’est-il pas à souhaiter qu’il sache comment ces

œuvres se font, afin qu’il soit davantage en mesure de les juger?

Nous ne nous adressons donc pas seulement, comme M. Bernheim, aux

spécialistes présents et futurs, mais encore au public qu’intéresse

l’histoire. Cela nous a fait une loi d’être aussi concis, aussi clairs

et aussi peu techniques que possible. Mais, en ces matières, lorsqu’on

est concis et clair, on paraît souvent superficiel. Banal ou obscur,

telle est, comme on l’a vu plus haut, la fâcheuse alternative dont nous

sommes menacés.--Sans nous dissimuler la difficulté, sans la croire

insurmontable, nous avons essayé de dire nettement ce que nous avions à

dire.

La première moitié du livre a été rédigée par M. Langlois, la seconde

par M. Seignobos; mais les deux collaborateurs se sont constamment

aidés, concertés et surveillés[21].

[21] M. Langlois a écrit le livre I, le livre II jusqu’au chapitre VI,

l’appendice II et le présent Avertissement; M. Seignobos, la fin du

livre II, le livre III et l’appendice I. Le chapitre I du livre II,

le chapitre V du livre III et la Conclusion ont été rédigés en

commun.

Paris, août 1897.

INTRODUCTION

AUX

ÉTUDES HISTORIQUES

LIVRE I

LES CONNAISSANCES PRÉALABLES

CHAPITRE I

LA RECHERCHE DES DOCUMENTS (HEURISTIQUE)

L’histoire se fait avec des documents. Les documents sont les traces

qu’ont laissées les pensées et les actes des hommes d’autrefois. Parmi

les pensées et les actes des hommes, il en est très peu qui laissent des

traces visibles, et ces traces, lorsqu’il s’en produit, sont rarement

durables: il suffit d’un accident pour les effacer. Or, toute pensée et

tout acte qui n’a pas laissé de traces, directes ou indirectes, ou dont

les traces visibles ont disparu, est perdu pour l’histoire: c’est comme

s’il n’avait jamais existé. Faute de documents, l’histoire d’immenses

périodes du passé de l’humanité est à jamais inconnaissable. Car rien ne

supplée aux documents: pas de documents, pas d’histoire.

Pour conclure légitimement d’un document au fait dont il est la trace,

il faut prendre de nombreuses précautions, qui seront indiquées plus

loin.--Mais il est clair que, préalablement à tout examen critique et à

toute interprétation des documents, se pose la question de savoir s’il y

en a, combien il y en a, et où ils sont. Si j’ai l’idée de traiter un

point d’histoire[22], quel qu’il soit, je m’informerai d’abord de

l’endroit ou des endroits où reposent les documents nécessaires pour le

traiter, supposé qu’il en existe. Chercher, recueillir les documents est

donc une des parties, logiquement la première, et une des parties

principales, du métier d’historien. En Allemagne, on lui a donné le nom

d’Heuristique (_Heuristik_), commode parce qu’il est bref.--Est-il utile

de démontrer l’importance capitale de l’Heuristique? Non, sans doute. Il

va de soi que, si on ne la pratique pas bien, c’est-à-dire si l’on ne

sait pas s’entourer, avant de commencer un travail historique, de tous

les renseignements accessibles, on augmente gratuitement ses chances

(toujours nombreuses, quoi qu’on fasse) d’opérer sur des données

insuffisantes: des œuvres d’érudition ou d’histoire, faites conformément

aux règles de la méthode la plus exacte, ont été viciées, ou même

totalement annulées, à cause de cette simple circonstance matérielle que

l’auteur ne connaissait pas des documents par lesquels ceux qu’il avait

sous la main, et dont il s’est contenté, auraient été éclaircis,

complétés ou ruinés. Toutes choses égales d’ailleurs entre eux, la

supériorité des érudits et des historiens modernes sur les érudits et

les historiens des derniers siècles consiste en ce que ceux-ci ont eu

moins de moyens d’être bien informés que n’en ont ceux-là[23].

L’Heuristique, en effet, est aujourd’hui plus facile qu’autrefois,

quoique le bon Wagner soit encore fondé à dire

Wie schwer sind nicht die Mittel zu erwerben

Durch die man zu den Quellen steigt[24]!

[22] En pratique, le plus souvent, on ne se propose point de traiter

un point d’histoire avant de savoir s’il existe ou non des documents

qui permettent de l’étudier. C’est, inversement, un document,

découvert par hasard, qui suggère l’idée d’approfondir la question

d’histoire que ce document intéresse et de colliger, à cet effet,

les documents du même genre.

[23] C’est pitié de voir comment les meilleurs des anciens érudits ont

vaillamment, mais vainement, lutté, pour résoudre des difficultés

qui n’auraient pas même existé pour eux s’ils avaient eu sous les

yeux des dossiers moins incomplets. Mais la plus brillante sagacité

ne pouvait pas suppléer aux secours matériels qui leur ont manqué.

[24] _Faust_, I, sc. 3.

Essayons d’expliquer pourquoi la récolte des documents, naguère si

laborieuse, est encore, quels qu’aient été, depuis un siècle, les

progrès accomplis, très pénible; et comment cette opération essentielle

pourrait, grâce à de nouveaux progrès, être ultérieurement simplifiée.

I. Ceux qui, les premiers, ont essayé d’écrire l’histoire

d’après les sources, se sont trouvés dans une situation

embarrassante.--S’agissait-il de raconter des événements relativement

récents, dont tous les témoins n’étaient pas morts? On avait la

ressource d’interviewer les témoins survivants. Thucydide, Froissart, et

bien d’autres, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, ont procédé de la

sorte. Lorsque l’historien de la côte californienne du Pacifique, H. H.

Bancroft, se proposa de recueillir les matériaux d’une histoire dont

quelques acteurs vivaient encore, il n’épargna rien, il mobilisa une

armée de _reporters_, pour leur soutirer des conversations[25].--Mais

s’agissait-il d’événements anciens, qu’aucun homme vivant n’avait pu

voir et dont la tradition orale n’avait gardé aucun souvenir? Il n’y

avait pas d’autre moyen que de réunir des documents de toute sorte,

principalement des écrits, relatifs au passé lointain dont on

s’occupait. C’était difficile, alors que les bibliothèques étaient

rares, les archives secrètes et les documents dispersés. H. H. Bancroft,

qui s’est trouvé à cet égard, vers 1860, en Californie, dont la

situation où les premiers chercheurs se sont trouvés, autrefois, dans

nos contrées, s’en est tiré comme il suit. Il était riche: il a raflé, à

n’importe quel prix, tous les documents à vendre, imprimés ou

manuscrits; il a négocié avec des familles et des corporations dans la

gêne l’achat de leurs archives ou la permission d’en faire prendre copie

par des copistes à ses gages. Cela fait, il a logé sa collection dans un

bâtiment _ad hoc_, et il l’a classée. Théoriquement, rien de plus

rationnel. Mais cette procédure rapide, à l’américaine, n’a été employée

qu’une fois avec l’esprit de suite et les ressources qui en ont assuré

le succès; ailleurs et en d’autres temps elle n’eût pas, du reste, été

de mise. Ailleurs, les choses ne se sont pas, malheureusement, passées

ainsi.

[25] Voir Ch.-V. Langlois, _H. H. Bancroft et Cie_, dans la _Revue

universitaire_, 1894, I, p. 233.

A l’époque de la Renaissance, les documents de l’histoire ancienne et de

l’histoire du moyen âge étaient dispersés dans d’innombrables

bibliothèques privées et dans d’innombrables dépôts d’archives, presque

tous inaccessibles, sans parler de ceux que le sol recelait encore et

dont personne ne soupçonnait l’existence. Il était alors matériellement

impossible de se procurer la liste de tous les documents utiles pour

élucider une question (par exemple, la liste de tous les manuscrits

conservés d’un ouvrage ancien); impossible encore, si, par miracle, on

avait eu pareille liste, de consulter tous ces documents sans des

voyages, des dépenses et des démarches interminables. D’où des

conséquences, faciles à prévoir, qui se sont, en effet, produites: 1º

l’Heuristique offrant pour eux des difficultés insurmontables, les

premiers érudits et les premiers historiens, qui se sont servis, non de

tous les documents, ni des meilleurs documents, mais des documents

qu’ils avaient à leur portée, ont été presque toujours mal renseignés,

et leurs œuvres ne sont plus intéressantes que dans la mesure où ils ont

utilisé des documents aujourd’hui perdus; 2º les premiers érudits et les

premiers historiens qui aient été relativement bien renseignés sont ceux

qui, à cause de leur profession, avaient accès dans de riches dépôts de

documents: bibliothécaires, archivistes, religieux, magistrats, dont

l’Ordre ou la Compagnie possédait des bibliothèques ou des archives

considérables[26].

[26] Les anciens érudits avaient le sentiment de ce que les conditions

où ils travaillaient avaient de défavorable. Ils souffraient très

vivement de l’insuffisance des instruments de recherche et des

moyens de comparaison. La plupart d’entre eux ont fait de grands

efforts pour se renseigner. De là, ces volumineuses correspondances

entre érudits des derniers siècles, dont nos bibliothèques

conservent tant de précieuses épaves, et ces relations d’enquêtes

scientifiques, de voyages à la découverte des documents historiques,

qui, sous le nom d’_Iter_ (_Iter italicum_, _Iter germanicum_,

etc.), étaient jadis à la mode.

De bonne heure intervinrent, il est vrai, des collectionneurs qui, à

prix d’argent, voire par des moyens moins recommandables, tels que le

vol, se formèrent, avec des intentions plus ou moins scientifiques, des

«cabinets», des collections de documents originaux et de copies. Mais

ces collectionneurs européens, nombreux depuis le XVe siècle, diffèrent

assez notablement de H. H. Bancroft. En effet, notre Californien n’a

recueilli que des documents relatifs à un sujet particulier (l’histoire

de certains États du Pacifique), et il a eu l’ambition de les recueillir

tous; la plupart des collectionneurs européens ont acquis des pièces,

des épaves, des fragments de toute espèce et un nombre de documents très

petit par rapport à la masse colossale des documents historiques qui

existaient de leur temps. De plus, ce n’est pas, en général, avec le

dessein de les rendre _publici juris_ que les Peiresc, les Gaignières,

les Clairambault, les Colbert, et tant d’autres, ont retiré de la

circulation des documents qui risquaient de s’y perdre: ils se

contentaient (et c’était déjà louable) et les communiquer, plus ou moins

libéralement, à leurs amis. Mais l’humeur des collectionneurs (et de

leurs héritiers) est changeante, souvent bizarre. Certes, il vaut mieux

que les documents se trouvent dans des collections particulières

qu’exposés à tous les hasards ou soustraits absolument à la curiosité

scientifique; mais, pour que l’Heuristique soit véritablement facilitée,

la première condition est que toute les collections de documents soient

_publiques_[27].

[27] Signalons en passant une aberration puérile, mais très naturelle

et très fréquente chez les collectionneurs: ils sont portés à

s’exagérer la valeur intrinsèque des documents qu’ils possèdent par

cela seul qu’ils les possèdent. Des documents ont été publiés avec

un grand luxe de commentaires par des personnes qui les avaient

acquis par hasard, et qui n’y auraient attaché, avec raison, aucune

importance, si elles les avaient rencontrés dans des collections

publiques. Ce n’est là, du reste, que la manifestation la plus

grossière d’une tendance générale contre laquelle il faut toujours

être en garde: on s’exagère aisément l’importance des documents que

l’on possède, des documents que l’on a découverts, des textes que

l’on a publiés, des personnages et des questions que l’on a étudiés.

Or, les plus belles des collections privées de documents--à la fois

bibliothèques et musées--furent naturellement en Europe, à partir de la

Renaissance, celle des rois. Dès l’ancien régime, les collections

royales ont été presque toutes ouvertes, ou entre-bâillées, au public.

Et tandis que les autres collections particulières étaient souvent

liquidées après la mort de leurs auteurs, elles, au contraire, n’ont pas

cessé de s’accroître: elles se sont enrichies précisément des débris de

toutes les autres. Le Cabinet des manuscrits de France, par exemple,

formé par les rois de France et ouvert par eux au public, avait, à la

fin du XVIIIe siècle, absorbé la meilleure partie des collections qui

avaient été l’œuvre personnelle des amateurs et des érudits des deux

siècles antérieurs[28]. De même, dans les autres pays. La concentration

d’un grand nombre de documents historiques dans de vastes établissements

publics, ou à peu près publics, fut le résultat excellent de cette

évolution spontanée.

[28] Voir L. Delisle, _le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque

nationale_, Paris, 1868-1881, 3 vol. in-4.--Les histoires d’anciens

dépôts de documents qui ont été publiées récemment en assez grand

nombre l’ont été sur le modèle de cet admirable ouvrage.

Plus favorable et plus efficace encore pour améliorer les conditions

matérielles des recherches historiques fut l’arbitraire révolutionnaire.

En France la Révolution de 1789, des mouvements analogues dans d’autres

pays, ont procuré la confiscation, par la violence, au profit de l’État,

c’est-à-dire de tout le monde, d’une foule d’archives privées et de

collections particulières: archives, bibliothèques et musées de la

couronne, archives et bibliothèques de couvents et de corporations

supprimées, etc. Chez nous, en 1790, l’Assemblée constituante mit ainsi

l’État en possession d’une prodigieuse quantité de dépôts de documents

historiques, auparavant dispersés et plus ou moins jalousement défendus

contre la curiosité des érudits; ces richesses ont été réparties depuis

entre quelques établissements nationaux. Le même phénomène s’est produit

plus récemment, sur une moins grande échelle, en Allemagne, en Espagne,

en Italie.

Ni les collections de l’ancien régime, ni les confiscations

révolutionnaires ne se sont faites sans causer d’importants dommages. Le

collectionneur est, ou plutôt était souvent jadis, un barbare qui

n’hésitait pas, pour enrichir ses collections de pièces et de débris

rares, à mutiler des monuments, à dépecer des manuscrits, à disloquer

des fonds d’archives, en vue de s’en approprier des morceaux. De ce

chef, bien des actes de vandalisme ont été accomplis avant la

Révolution. Les opérations révolutionnaires de confiscation et de

transfert eurent aussi, naturellement, des conséquences très fâcheuses:

outre que l’on détruisit alors par négligence, ou même pour le plaisir

de détruire, on eut l’idée malheureuse de _trier_ systématiquement, de

ne conserver que les documents «intéressants» ou «utiles», et de se

débarrasser des autres. Le tri fit alors commettre à des hommes pleins

de bonnes intentions, mais incompétents et surmenés, des ravages

irréparables dans nos archives anciennes: il y a aujourd’hui des

travailleurs qui s’exercent, ce qui demande infiniment de temps, de

patience et de soin, à reconstituer les fonds démembrés et à rajuster en

leur place les fragments isolés par le zèle irréfléchi de ceux qui

manipulèrent jadis de la sorte, avec brutalité, les documents

historiques. Il faut reconnaître d’ailleurs que les mutilations causées

par les collectionneurs de l’ancien régime et par les opérations

révolutionnaires sont insignifiantes en regard de celles qui proviennent

d’accidents fortuits et des effets naturels du temps. Mais fussent-elles

dix fois plus graves, elles seraient encore largement compensées par ces

deux bienfaits de premier ordre, que l’on ne saurait trop mettre en

relief: 1º la concentration, dans quelques dépôts, relativement peu

nombreux, de documents qui jadis étaient disséminés, et comme perdus, en

cent endroits différents; 2º la publicité de ces dépôts. Désormais, ce

qui reste de documents historiques anciens, après les grandes

destructions du hasard et du vandalisme, est enfin mis à l’abri, classé,

communiqué et considéré comme une partie du patrimoine social.

Les documents historiques anciens sont donc réunis et conservés

aujourd’hui, en principe, dans ces établissements publics que l’on

appelle archives, bibliothèques et musées. A la vérité, tous les

documents qui existent n’y sont pas puisque, malgré les incessantes

acquisitions à titre onéreux et à titre gratuit que font chaque année,

depuis longtemps, dans le monde entier, les archives, les bibliothèques

et les musées, il y a encore des collections privées, des marchands qui

les alimentent, et des documents en circulation. Mais l’exception, qui

est négligeable, n’entame pas, ici, la règle. Tous les documents

anciens, en quantité limitée, qui extravaguent encore, viendront, du

reste, échouer tôt ou tard dans les établissements d’État, dont le

propriétaire perpétuel acquiert toujours, n’aliène jamais[29].

[29] Une bonne partie des documents anciens qui circulent encore

proviennent de vols commis, depuis longtemps, au préjudice des

établissements d’État. Les précautions prises pour éviter de

nouvelles distractions sont aujourd’hui sérieuses et, presque

partout, aussi efficaces que possible.

Quant aux documents modernes (imprimés), la règle du Dépôt légal,

adoptée par presque tous les pays civilisés, en assure la

conservation dans des établissements publics.

En principe, il est désirable que les dépôts de documents (archives,

bibliothèques et musées) ne soient pas trop nombreux, et nous avons dit

qu’heureusement ils le sont moins, sans comparaison, aujourd’hui qu’il y

a cent ans. La centralisation des documents, dont les avantages, pour

les travailleurs, sont évidents, pourrait-elle être poussée encore plus

loin? N’existe-il pas encore des dépôts dont l’autonomie se justifie

mal? Peut-être[30]; mais le problème de la centralisation des documents

a cessé d’être grave et urgent depuis que les procédés de reproduction

ont été perfectionnés, et surtout depuis que l’habitude a été

généralement prise de remédier aux inconvénients de la multiplicité des

dépôts en faisant voyager les documents: on peut maintenant consulter,

sans frais, dans la bibliothèque publique de la ville où l’on réside,

des documents qui appartiennent aux bibliothèques de Saint-Pétersbourg,

de Bruxelles et de Florence, par exemple; assez rares sont désormais les

établissements comme les Archives nationales de Paris, le Musée

britannique de Londres, et la Bibliothèque Méjanes d’Aix-en-Provence,

dont les statuts interdisent absolument les communications

au-dehors[31].

[30] On sait que Napoléon Ier conçut la pensée chimérique de réunir à

Paris les archives de l’Europe entière et qu’il y envoya, pour

commencer, celles du Vatican, du Saint-Empire, de la couronne de

Castille, etc., que l’on dut, plus tard, restituer.--Il ne saurait

être question, aujourd’hui, de procéder à des confiscations. Mais

les archives anciennes des notaires pourraient être centralisées

partout, comme elles le sont déjà en quelques pays, dans des

établissements publics. On ne s’explique pas que, à Paris, les

ministères des Affaires étrangères, de la Guerre et de la Marine

conservent des papiers anciens, dont la place naturelle serait aux

Archives nationales. Il serait facile d’énumérer un grand nombre

d’anomalies de cette espèce, qui ne laissent pas, en certains cas,

de gêner, sinon d’empêcher, les recherches; car les petits dépôts

dont l’existence est inutile sont précisément ceux qui ont les

règlements les plus restrictifs.

[31] Le service international du prêt des documents manuscrits

fonctionne régulièrement (et gratuitement pour le public) en Europe,

par l’intermédiaire des Chancelleries. En outre la plupart des

grands établissements se consentent, entre eux, des prêts: cette

voie est aussi sûre, et parfois plus rapide, que la voie

diplomatique. Des congrès d’historiens et de bibliothécaires ont mis

souvent à l’ordre du jour, en ces dernières années, la question du

prêt (ou de la communication hors des dépôts où ils sont conservés)

des documents originaux.--Les résultats obtenus jusqu’à présent sont

déjà très satisfaisants.

II. Étant donné que la plupart des documents historiques sont

aujourd’hui conservés dans des établissements publics (archives,

bibliothèques et musées), l’Heuristique serait très aisée, si seulement

de bons inventaires descriptifs de tous les dépôts de documents qui

existent avaient été dressés, si ces inventaires étaient munis de tables

ou si des répertoires généraux (alphabétiques, systématiques, etc.) en

avaient été faits; enfin s’il était possible de consulter quelque part

la collection complète de tous ces inventaires et de leurs index. Mais

l’Heuristique est très pénible, parce que ces conditions sont encore

loin, par malheur, d’être convenablement réalisées.

D’abord, il y a des dépôts de documents (archives, bibliothèques et

musées) dont le contenu n’a jamais été catalogué, même en partie, de

sorte que personne ne sait ce qui s’y trouve. Les dépôts dont on possède

des inventaires descriptifs complets sont rares; beaucoup de fonds,

conservés dans de célèbres établissements dont les collections n’ont été

inventoriées qu’en partie, restent encore à décrire[32].--En second

lieu, que de différences entre les inventaires déjà exécutés! Il en est

d’anciens, qui, parfois, ne correspondent même plus au classement actuel

des documents, et dont on ne saurait se servir sans concordances; il en

est de modernes qui n’en sont pas moins rédigés d’après des systèmes

surannés, trop détaillés ou trop sommaires; les uns sont imprimés, les

autres manuscrits, sur registres ou sur fiches; quelques-uns sont

soignés et définitifs, beaucoup sont bâclés, insuffisants et

provisoires. Apprendre à distinguer, dans cette énorme littérature

confuse des inventaires imprimés (pour ne parler que de ceux-là), ce qui

mérite confiance de ce qui n’en mérite pas, en un mot à s’en servir, est

tout un apprentissage.--Enfin, où consulter commodément les inventaires

qui existent? La plupart des grandes bibliothèques n’en possèdent que

des collections incomplètes; il n’en existe nulle part de répertoires

généraux.

[32] Ce sont quelquefois les plus considérables, dont la masse

effraye; on entreprend plus volontiers l’inventaire des petits fonds

qui n’exige pas tant de peines. C’est pour la même raison que l’on a

publié beaucoup de cartulaires insignifiants, mais courts, tandis

que plusieurs cartulaires de premier ordre, mais volumineux, sont

encore inédits.

Cet état de choses est très fâcheux. En effet, les documents que

renferment les dépôts et les fonds qui ne sont pas inventoriés sont

vraiment comme s’ils n’étaient pas pour tous les travailleurs qui n’ont

point le loisir de dépouiller eux-mêmes, d’un bout à l’autre, ces dépôts

et ces fonds. Nous avons dit: pas de documents, pas d’histoire. Mais pas

de bons inventaires descriptifs des dépôts de documents, cela équivaut,

en pratique, à l’impossibilité de connaître l’existence des documents

autrement que par hasard. Disons donc que les progrès de l’histoire

dépendent en grande partie des progrès de l’inventaire général des

documents historiques, qui est encore aujourd’hui fragmentaire et

imparfait.--Aussi bien, tout le monde est d’accord sur ce point. Le P.

Bernard de Montfaucon considérait sa _Bibliotheca bibliotecarum

manuscriptorum nova_, un recueil de catalogues de bibliothèques, comme

«l’ouvrage le plus utile et le plus intéressant qu’il eût fait en sa

vie[33]». «Dans l’état actuel de la science, écrivait E. Renan en

1848[34], il n’y a pas de travail plus urgent qu’un catalogue critique

des manuscrits des diverses bibliothèques... Voilà, en apparence, une

besogne bien humble;... et pourtant les recherches érudites seront

entravées et incomplètes jusqu’à ce que ce travail soit fait d’une

manière définitive.» «Nous aurions de meilleurs livres sur notre

ancienne littérature, dit M. P. Meyer[35], si les prédécesseurs de M.

Delisle [comme administrateur de la Bibliothèque nationale de Paris]

avaient apporté la même ardeur et la même diligence à inventorier les

richesses confiées à leurs soins.»

[33] Voir son autobibliographie, publiée par E. de Broglie, _Bernard

de Montfaucon et les Bernardins_, II (Paris, 1891, in-8), p. 323.

[34] E. Renan, l’_Avenir de la science_, p. 217.

[35] _Romania_, XXI (1892), p. 625.

Il importe d’indiquer, en peu de mots, les causes et de préciser les

conséquences d’une situation que l’on déplore depuis qu’il y a des

érudits, et qui s’améliore, mais lentement.

«Je vous affirme, disait E. Renan[36], que les quelques cent mille

francs qu’un ministre de l’Instruction publique y affecterait [à la

confection d’inventaires] seraient mieux employés que les trois quarts

de ceux que l’on consacre aux lettres.» Il ne s’est rencontré que

rarement, aussi bien à l’étranger qu’en France, des ministres convaincus

de cette vérité, et assez décidés pour se conduire en conséquence. Il

n’a pas, d’ailleurs, toujours été vrai que, pour procurer de bons

inventaires, il soit suffisant, comme il est nécessaire, de faire des

sacrifices d’argent: les meilleures méthodes à employer pour la

description des documents n’ont été assurées que récemment; le

recrutement de travailleurs compétents, qui n’offrirait pas aujourd’hui

de grandes difficultés, eût été très malaisé et hasardeux, à l’époque où

les travailleurs compétents étaient plus rares.--Mais passons sur les

obstacles matériels: manque d’argent et manque d’hommes. Une cause d’un

autre ordre n’a pas été sans action.--Les fonctionnaires chargés

d’administrer les dépôts de documents n’ont pas toujours montré autant

de zèle qu’ils en montrent maintenant pour en faire connaître les

ressources par des inventaires corrects. Dresser des inventaires (comme

on les dresse de nos jours, à la fois très exacts et sommaires) est une

besogne pénible, très pénible, sans joie comme sans récompense. Plus

d’un, vivant, à cause de ses fonctions, au milieu des documents, libre

de les consulter à toute heure, beaucoup mieux placé que le public, en

l’absence de tout inventaire, pour faire des dépouillements, et, au

cours de ces dépouillements, des découvertes, plus d’un a préféré

travailler pour lui plutôt que pour autrui, et fait passer la

fastidieuse rédaction d’un catalogue après ses recherches personnelles.

Qui est-ce qui, de nos jours, a découvert, publié, commenté le plus

grand nombre de documents? Ce sont les fonctionnaires attachés aux

dépôts de documents. L’avancement de l’inventaire général des documents

historiques en a été, sans doute, retardé. Il s’est trouvé que ceux-là

précisément étaient le mieux en mesure de se passer d’inventaires dont

le devoir professionnel était d’en faire.

[36] A l’endroit cité.

Les conséquences de l’imperfection des inventaires descriptifs sont

dignes d’attention.--D’une part, on n’est jamais certain d’avoir épuisé

toutes les sources d’information: qui sait ce que tiennent en réserve

les dépôts et les fonds non catalogués[37]? D’autre part, on est obligé,

pour se procurer autant d’informations que possible, d’avoir une

connaissance approfondie des ressources que fournit la littérature

actuelle de l’Heuristique, et de consacrer beaucoup de temps aux

recherches préliminaires.--En fait, quiconque se propose de recueillir

des documents pour traiter un point d’histoire, commence par consulter

les répertoires et les inventaires[38]. Les novices procèdent à cette

opération capitale avec une maladresse, une lenteur et des efforts qui

excitent chez les personnes expérimentées, suivant leur tempérament, le

sourire ou la compassion. Ceux qui sourient en voyant les novices

patauger, et peiner, et perdre du temps à se débrouiller au milieu des

inventaires, en négliger de précieux et en dépouiller d’inutiles, se

disent qu’eux-mêmes ont passé jadis par des épreuves analogues: chacun

son tour. Ceux qui voient avec regret ce gaspillage de temps et de

forces pensent que, s’il est, jusqu’à un certain point, inévitable, il

n’a rien de bienfaisant: ils se demandent s’il n’y aurait pas moyen de

rendre un peu moins rude cet apprentissage de l’Heuristique, qui,

naguère, leur a coûté si cher. Est-ce que, d’ailleurs, par elles-mêmes,

dans l’état présent de l’outillage, les recherches ne sont pas bien

assez difficiles, quelle que soit l’expérience des chercheurs? Il y a

des érudits et des historiens qui dépensent, en recherches matérielles,

le plus clair de leur activité. Certains travaux, relatifs

principalement à l’histoire du moyen âge et à l’histoire moderne (car

les documents de l’histoire ancienne, moins nombreux et plus étudiés,

sont aussi mieux répertoriés que les autres), certains travaux

historiques supposent, non seulement la consultation assidue des

inventaires (qui ne sont pas tous munis de tables), mais encore des

dépouillements immenses, directs, dans des fonds mal pourvus, ou tout à

fait dépourvus d’inventaires. Il n’est pas douteux, il est prouvé par

l’expérience, que la perspective de ces très longues enquêtes à

effectuer, préalablement à toute opération plus relevée, a détourné et

détourne, de l’érudition historique, des esprits excellents. Telle est,

en effet, l’alternative: ou travailler sur des documents très

probablement incomplets, ou s’absorber dans des dépouillements

indéfinis, souvent infructueux, et dont les résultats ne paraissent

presque jamais valoir le temps dépensé. N’est-il pas répugnant

d’employer une grande partie de sa vie à feuilleter des catalogues sans

tables, ou à balayer des yeux, les unes après les autres, toutes les

pièces qui composent des fonds de _miscellanea_ non catalogués, pour se

procurer des renseignements (positifs ou négatifs), que l’on aurait eus

sans peine, en un instant, si ces fonds étaient catalogués, si les

catalogues avaient des tables? La conséquence la plus grave de

l’imperfection des instruments actuels de l’Heuristique, c’est à coup

sûr de décourager beaucoup d’hommes intelligents, qui ont la conscience

de leur valeur et le sentiment d’une proportion normale entre l’effort

et sa récompense[39].

[37] H. H. Bancroft a, dans ses Mémoires intitulés: _Literary

industries_ (New York, 1891, in-16), analysé assez finement quelques

conséquences pratiques de l’imperfection des procédés de recherche.

«Supposons, dit-il, qu’un écrivain industrieux prenne la résolution

d’écrire l’histoire de la Californie. Il se procure aisément

quelques livres, les lit, prend des notes; ces livres le renvoient à

d’autres, qu’il consulte dans les dépôts publics de la ville qu’il

habite. Quelques années se passent ainsi, au bout desquelles il

s’aperçoit qu’il n’a pas sous la main la dixième partie des sources;

il fait des voyages, il entretient des correspondances, mais,

désespérant finalement d’épuiser la matière, il console son orgueil

et sa conscience par cette réflexion qu’il a beaucoup fait; que la

plupart des documents qu’il n’a pas pu consulter sont probablement

peu importants, comme beaucoup d’autres qu’il a consultés sans

profit. Quant aux journaux et aux myriades de rapports officiels du

gouvernement des États-Unis qui tous contiennent cependant des faits

intéressants pour l’histoire californienne, il n’a pas même songé,

s’il est sain d’esprit, à les explorer d’un bout à l’autre; il en a

feuilleté quelques-uns, voilà tout; il sait bien que chacun de ces

champs de recherche réclamerait le travail de plusieurs années, et

que s’imposer de les parcourir tous, ce serait se condamner à des

corvées écœurantes, dont il ne verrait jamais la fin. En ce qui

concerne les témoignages oraux et les manuscrits, il attrapera

quelques anecdotes inédites, au hasard des conversations; il

obtiendra communication, sous le manteau, de quelques papiers de

famille; il utilisera tout cela dans les notes et dans les pièces

justificatives de son livre. Il piquera çà et là quelques documents

curieux aux Archives de l’État, mais, comme il faudrait quinze ans

pour dépouiller l’ensemble des collections de ce dépôt, il se

contentera naturellement de butiner. Puis, il écrit. Il se garde

bien d’avertir le public qu’il n’a pas vu tous les documents; il met

au contraire en relief ceux qu’il a réussi à se procurer, par

vingt-cinq années de labeur incessant...»

[38] Quelques-uns se dispensent de recherches personnelles en

s’adressant aux fonctionnaires chargés de l’administration des

dépôts de documents; ce sont alors ces fonctionnaires qui font, à la

place du public, les recherches indispensables. Cf. _Bouvard et

Pécuchet_, p. 158. Bouvard et Pécuchet se proposent d’écrire la vie

du duc d’Angoulême; à cet effet, «ils résolurent de passer quinze

jours à la bibliothèque municipale de Caen pour y faire des

recherches. Le bibliothécaire mit à leur disposition des histoires

générales et des brochures...».

[39] Ces considérations ont été déjà présentées et développées dans la

_Revue universitaire_, 1894, I, p. 321 et suiv.

S’il était dans la nature des choses que la recherche des documents

historiques, dans les dépôts publics, fût nécessairement aussi

laborieuse qu’elle l’est encore, on s’y résignerait: personne ne s’avise

de regretter les dépenses inévitables de temps et de travail que coûtent

les fouilles archéologiques, quels qu’en soient les résultats. Mais

l’imperfection des instruments modernes de l’Heuristique n’a rien de

nécessaire. Aux derniers siècles, la situation était bien pire; rien ne

s’oppose à ce qu’un jour elle soit tout à fait bonne.--Nous sommes

amenés ainsi, après avoir parlé des causes et des conséquences, à dire

un mot des remèdes.

Sous nos yeux, l’outillage de l’Heuristique se perfectionne

continuellement, par deux voies. Chaque année augmente le nombre des

inventaires descriptifs d’archives, de bibliothèques et de musées,

dressés par les soins des fonctionnaires de ces établissements. D’un

autre côté, de puissantes Sociétés scientifiques entretiennent des

travailleurs experts à cataloguer les documents, qui se transportent

successivement dans tous les dépôts, pour y relever tous les documents

d’une certaine espèce, ou relatifs au même sujet: c’est ainsi que la

Société des Bollandistes fait exécuter par ses missionnaires, dans

diverses bibliothèques, un Catalogue général des documents

hagiographiques, et l’Académie impériale de Vienne un Catalogue des

monuments de la littérature patristique. La Société des _Monumenta

Germaniae historica_ a institué depuis longtemps de vastes enquêtes du

même genre; ce sont de pareilles enquêtes dans les musées et les

bibliothèques de l’Europe entière qui naguère ont rendu possible la

fabrication du _Corpus inscriptionum latinarum_. Enfin plusieurs

Gouvernements ont pris l’initiative d’envoyer à l’étranger des personnes

chargées d’inventorier, pour leur compte, les documents qui les

intéressent: c’est ainsi que l’Angleterre, les Pays-Bas, la Suisse, les

États-Unis, etc., accordent des subventions régulières à leurs agents

qui inventorient et transcrivent, dans les grands dépôts de l’Europe,

les documents qui concernent l’histoire de l’Angleterre, des Pays-bas,

de la Suisse, des États-Unis[40], etc.--Avec quelle célérité et quelle

perfection ces utiles travaux peuvent être conduits aujourd’hui, pourvu

que, dès l’origine, une sage méthode ait été adoptée, et pourvu que l’on

dispose, en même temps que de quelque argent pour le rétribuer, d’un

personnel compétent, convenablement dirigé, l’histoire du _Catalogue

général des manuscrits des bibliothèques publiques de France_ le montre:

commencé en 1885, cet excellent _Catalogue_ descriptif compte en 1897

près de cinquante volumes et sera bientôt terminé. Le _Corpus

inscriptionum latinarum_ aura été exécuté en moins de cinquante années.

Les résultats obtenus par les Bollandistes et par l’Académie impériale

de Vienne ne sont pas moins concluants. Il suffit sûrement, désormais,

d’y mettre le prix pour doter à bref délai les études historiques des

instruments de recherche indispensables. La méthode pour les faire est,

en effet, fixée, et un personnel exercé serait aisément recruté.--Ce

personnel serait évidemment composé en grande partie d’archivistes et de

bibliothécaires de profession, mais aussi des travailleurs libres qui

ont une vocation décidée pour la fabrication des catalogues et des

tables de catalogues. Ces travailleurs-là sont plus nombreux que l’on

serait porté à le croire, au premier abord. Non pas que cataloguer soit

facile: cela exige de la patience, l’attention la plus scrupuleuse et

l’érudition la plus variée; mais beaucoup d’esprits se plaisent à des

besognes qui comme celle-là, sont à la fois précises, susceptibles

d’être faites d’une manière achevée et manifestement utiles. Dans la

grande famille, si différenciée, de ceux qui travaillent au progrès des

études historiques, les faiseurs de catalogues descriptifs et d’index

forment une section à part. Comme c’est naturel, ils acquièrent dans

l’exercice de leur art, lorsqu’ils s’y livrent exclusivement, une

extrême dextérité.

[40] On sait que, depuis que les Archives du Saint-Siège sont

ouvertes, plusieurs Gouvernements et plusieurs Sociétés savantes ont

créé à Rome des Instituts dont les membres sont, pour la plupart,

occupés à inventorier et à faire connaître les documents de ces

Archives, concurremment avec les fonctionnaires du Vatican. L’École

française de Rome, l’Institut autrichien, l’Institut prussien, la

Mission polonaise, l’Institut de la «Gœrresgesellschaft», des

savants belges, danois, espagnols, portugais, russes, etc., ont

exécuté et exécutent dans les Archives du Vatican des travaux

d’inventaire considérables.

En attendant que la convenance et l’opportunité de pousser vivement,

dans tous les pays, l’inventaire général des documents historiques

soient clairement conçues, un palliatif est indiqué: il faut que les

érudits et les historiens, surtout les débutants, soient exactement

informés de l’état des instruments de recherche qui sont à leur

disposition, et tenus régulièrement au courant des améliorations de

l’outillage.--Pour cela, on s’est fié longtemps à l’expérience, au

hasard; mais les connaissances empiriques, outre que, comme il a été

dit, elles ne s’acquièrent qu’à grands frais, sont presque toujours

imparfaites.--On a entrepris récemment de dresser des répertoires,

raisonnés et critiques, des inventaires qui existent, des catalogues de

catalogues. Peu d’entreprises bibliographiques ont sans doute, au même

degré que celle-là, un caractère d’utilité générale.

Mais les érudits et les historiens ont souvent besoin d’avoir, au sujet

des documents, des renseignements que les inventaires et les catalogues

descriptifs ne leur fournissent pas d’ordinaire; de savoir, par exemple,

si tel document est connu ou non, s’il a déjà été critiqué, commenté,

utilisé[41]. Ces renseignements, ils ne les trouveront que dans les

ouvrages des érudits et des historiens antérieurs. Pour avoir

connaissance de ces ouvrages, il faut recourir aux «répertoires

bibliographiques» proprement dits, de toutes formes, composés à des

points de vue très divers, qui en ont été publiés. Les répertoires

bibliographiques de la littérature historique doivent donc être

considérés, aussi bien que les répertoires d’inventaires de documents

originaux, comme des instruments indispensables de l’Heuristique.

[41] Les catalogues de documents mentionnent quelquefois, mais non pas

toujours, le fait que tel document a été publié, critiqué, utilisé.

La règle généralement admise est que le rédacteur mentionne les

circonstances de ce genre quand il en a connaissance, sans s’imposer

l’énorme tâche de s’en informer toutes les fois qu’il ignore ce

qu’il en est.

Donner la liste raisonnée de tous ces répertoires (répertoires

d’inventaires, répertoires bibliographiques proprement dits) avec les

avertissements convenables, afin de faire faire au public studieux des

économies de temps et d’erreurs, est l’objet de ce qu’il est légitime

d’appeler, si l’on veut, la «Science des répertoires» ou

«Bibliographique historique». M. E. Bernheim en a publié une première

esquisse[42], que nous avons essayé d’agrandir[43]. L’esquisse agrandie

est datée d’avril 1896: de nombreuses additions, sans parler des

retouches, y seraient déjà nécessaires, car l’outillage bibliographique

des sciences historiques se renouvelle, en ce moment, avec une rapidité

surprenante. Un livre sur les répertoires à l’usage des érudits et des

historiens est, en règle générale, vieilli dès le lendemain du jour où

il a été achevé.

[42] E. Bernheim, _Lehrbuch der historischen Methode_, p. 196-202.

[43] Ch.-V. Langlois, _Manuel de Bibliographie historique_. I.

_Instruments bibliographiques_. Paris, 1896, in-16.

III. La connaissance des répertoires est utile à tout le monde; la

recherche préliminaire des documents est laborieuse pour tout le monde;

mais non pas au même degré.--Certaines parties de l’histoire, cultivées

depuis longtemps, sont arrivées à un tel degré de maturité que, tous les

documents conservés étant connus, réunis et classés dans de grandes

publications spéciales, l’œuvre historique peut se faire maintenant tout

entière, sur ces points-là, par le travail de cabinet. Les études

d’histoire locale n’obligent d’ordinaire qu’à des enquêtes locales. Il y

a des monographies importantes qui se fondent sur un petit nombre de

documents, trouvés ensemble dans le même fonds, et de telle nature qu’il

serait superflu d’en chercher d’autres ailleurs. Au contraire, telle

humble monographie, telle modeste édition d’un texte dont les

exemplaires anciens ne sont pas rares, et se trouvent dispersés dans

plusieurs bibliothèques de l’Europe, a nécessité des consultations, des

démarches et des déplacements infinis. La plupart des documents de

l’histoire du bas moyen âge et de l’histoire moderne étant encore

inédits ou mal édités, on peut poser en principe que, pour établir

aujourd’hui un chapitre vraiment neuf d’histoire médiévale ou moderne,

il faut avoir fréquenté longuement les grands dépôts de pièces

originales, et en avoir, pour ainsi dire, fatigué les catalogues.

Que chacun choisisse donc avec le plus grand soin le sujet de ses

travaux, au lieu de s’en remettre pour cela, purement et simplement, au

hasard. Tels sujets ne peuvent être traités, dans l’état actuel des

instruments de recherche, qu’au prix de ces énormes dépouillements où

l’intelligence et la vie s’usent sans profit; ils ne sont pas

nécessairement plus intéressants que d’autres, et un jour, demain

peut-être, par le seul fait des perfectionnements de l’outillage, ils

deviendront aisément abordables. Il faut choisir, de propos délibéré, et

en connaissance de cause, certains sujets d’études historiques plutôt

que d’autres, suivant que certains répertoires de documents et certains

répertoires bibliographiques existent ou n’existent pas; suivant que

l’on aime ou que l’on n’aime pas le travail de cabinet ou le travail

d’exploration dans les dépôts; suivant même que l’on a ou que l’on n’a

pas les moyens de fréquenter commodément certains dépôts. «Peut-on

travailler en province?» s’est demandé M. Renan au Congrès des Sociétés

savantes, à la Sorbonne, en 1889; il s’est répondu très sagement: «Une

moitié au moins de l’œuvre scientifique peut se faire par le travail de

cabinet... Soit la philologie comparée, par exemple: avec une première

mise de fonds de quelques milliers de francs, et l’abonnement à trois ou

quatre recueils spéciaux, on posséderait tous les outils nécessaires...

J’en dirai autant des idées philosophiques générales... Un très grand

nombre de branches d’études pourraient être ainsi cultivées d’une façon

toute privée, et dans les endroits les plus retirés[44].» Sans doute;

mais il y a «des raretés, des spécialités, des recherches qui exigent de

puissants outillages». Une moitié de l’œuvre historique peut se faire,

désormais, il est vrai, par le travail de cabinet, avec des ressources

restreintes, mais une moitié seulement; l’autre moitié suppose encore la

mise à contribution des ressources, en répertoires et en documents,

qu’offrent seuls les grands centres d’étude; souvent même, il est

nécessaire de visiter successivement plusieurs grands centres d’études.

Bref, il en est de l’histoire comme de la géographie: sur certaines

parties de la terre, on possède des documents assez complets et assez

bien classés, dans des publications maniables, pour que l’on puisse en

raisonner utilement, au coin du feu, sans se déranger; tandis que la

moindre monographie d’une région inexplorée ou mal explorée suppose une

exertion de forces physiques et une dépense de temps considérables.

Choisir un sujet d’études, comme il arrive souvent, sans s’être rendu

compte de la nature et de l’étendue des recherches préliminaires qu’il

comporte, est un danger: plusieurs se sont noyés pendant des années dans

de pareilles recherches qui auraient été capables de s’employer mieux à

des travaux d’une autre espèce. Contre ce danger, d’autant plus

redoutable pour les novices qu’ils sont plus actifs et plus zélés,

l’examen des conditions actuelles de l’Heuristique en général, et des

notions positives de Bibliographie historique sont certainement

salutaires.

[44] E. Renan, _Feuilles détachées_ (Paris, 1892, in-8), p. 96 et

suiv.

CHAPITRE II

LES «SCIENCES AUXILIAIRES»

Supposons que les premières recherches, dont il est traité dans le

chapitre précédent, aient été faites avec méthode et avec succès: on a

réuni, sur un sujet donné, la plupart des documents utiles, sinon tous.

De deux choses l’une: ou ces documents ont déjà subi une élaboration

critique, ou ils sont à l’état brut; on s’en rend compte par des

recherches «bibliographiques» qui font encore partie, nous l’avons dit,

de l’enquête préliminaire à toute opération logique.--Dans le premier

cas (les documents ont déjà subi une élaboration), il faut être en

mesure de vérifier si la critique en a été correctement faite; dans le

second cas des matériaux sont à l’état brut, il faut les critiquer

soi-même. Dans les deux cas, certaines connaissances positives,

préalables et auxiliaires, _Vor- und Hulfskenntnisse_, comme on dit, ne

sont pas moins indispensables que l’habitude de raisonner bien; car si

l’on peut pécher, au cours des opérations critiques, en raisonnant mal,

on peut aussi errer par ignorance. La profession d’érudit ou d’historien

ressemble, du reste, en cela, à la plupart des professions: il est

impossible de l’exercer sans avoir un certain bagage de notions

techniques, auxquelles ni les dispositions naturelles, ni même la

méthode, ne sauraient suppléer.--En quoi donc doit consister

l’_apprentissage_ technique de l’érudit ou de l’historien? En d’autres

termes, plus usités, quoique, nous essaierons de le montrer, assez

impropres: quelles sont, avec et après la connaissance des répertoires,

les «sciences auxiliaires» de l’Histoire?

Daunou, dans son _Cours d’études historiques_[45], s’est posé une

question du même genre: «Quelles études, dit-il, celui qui se destine à

écrire l’histoire aura-t-il besoin d’avoir faites, quelles connaissances

devra-t-il avoir acquises, pour commencer un ouvrage avec quelque espoir

de succès?» Avant lui Mably, dans son _Traité de l’étude de l’histoire_,

avait aussi reconnu qu’«il y a des études préparatoires dont un

historien, quel qu’il veuille être, ne saurait se dispenser». Mais Mably

et Daunou avaient là-dessus des idées qui paraissent, aujourd’hui,

singulières. Il est instructif de marquer exactement la distance qui

sépare leur point de vue du nôtre. «Premièrement, disait Mably, étudiez

le droit naturel, le droit public, les sciences morales et politiques.»

Daunou, homme de grand sens, secrétaire perpétuel de l’Académie des

inscriptions et belles-lettres, qui écrivait vers 1820, divise en trois

genres les études préliminaires qui constituent, à son avis,

«l’apprentissage de l’historien»: littéraires, philosophiques,

historiques.--Sur les études «littéraires», il s’étend copieusement:

d’abord «avoir lu attentivement les grands modèles». Quels grands

modèles? M. Daunou «n’hésite point» à indiquer en première ligne «les

chefs-d’œuvre de la poésie épique», car «ce sont les poètes qui ont créé

l’art de raconter, et qui ne l’a point appris d’eux ne le sait

qu’imparfaitement». Lire aussi les romanciers, les romanciers modernes:

«ils enseigneront à situer les faits et les personnages, à distribuer

les détails, à conduire habilement le fil des narrations, à

l’interrompre, à le reprendre, à soutenir l’attention des lecteurs par

une inquiète curiosité». Enfin lire les bons livres d’histoire:

«Hérodote, Thucydide, Xénophon, Polybe et Plutarque entre les Grecs;

César, Salluste, Tite-Live et Tacite, chez les Latins; et parmi les

modernes, Machiavel, Guichardin, Giannone, Hume, Robertson, Gibbon, le

cardinal de Retz, Vertot, Voltaire, Raynal et Rulhière. Je n’entends

point exclure les autres, mais ceux-là suffiraient pour donner tous les

tons qui peuvent convenir à l’histoire; car il règne, entre leurs

écrits, une grande diversité de formes.»--En second lieu, études

philosophiques: avoir approfondi «l’idéologie, la morale et la

politique». «Quant aux ouvrages où peuvent se puiser les connaissances

de cet ordre, Daguesseau nous a indiqué Aristote, Cicéron, Grotius: j’y

joindrais les meilleurs moralistes anciens et modernes, les traités

d’économie publique publiés depuis le milieu du dernier siècle, ce qu’on

écrit sur l’ensemble, les détails ou les applications de la science

politique Machiavel, Bodin, Locke, Montesquieu, Rousseau, Mably même, et

les plus éclairés de leurs disciples et de leurs commentateurs.» En

troisième lieu, avant d’écrire l’histoire, «il faut apparemment qu’on la

sache». «On n’enrichira point ce genre d’instruction si l’on ne commence

par le posséder tel qu’il existe.» Le futur historien a déjà lu les

meilleurs livres d’histoire et il les a étudiés comme des modèles de

style: «il y aura du profit à les lire une seconde fois, mais en se

proposant plus particulièrement de saisir tous les faits qu’ils

contiennent et de s’en pénétrer assez pour en conserver des souvenirs

ineffaçables».

[45] VII, p. 228 et suiv.

Telles sont les notions «positives» qui étaient considérées, il y a

quatre-vingts ans, comme indispensables à l’historien en général.

Toutefois, on avait dès lors le sentiment confus que, «pour acquérir une

connaissance profonde des sujets particuliers», d’autres notions encore

étaient utiles: «Les sujets que les historiens ont à traiter, dit

Daunou, les détails qu’ils rencontrent exigent des connaissances très

étendues et fort diverses». Va-t-il préciser? voici en quels termes:

«souvent l’intelligence de plusieurs langues, quelquefois aussi des

notions de physique et de mathématiques». Et il ajoute: «sur ces objets

cependant, l’instruction générale, celle qu’on doit supposer commune à

tous les hommes de lettres, suffit à celui qui se consacre à des

compositions historiques...».

Tous les auteurs qui ont essayé, comme Daunou, d’énumérer les

connaissances préalables, ainsi que les dispositions morales ou

intellectuelles, requises pour «écrire l’histoire», ont été amenés à

dire des banalités ou à émettre des exigences comiques. D’après E. A.

Freeman, l’historien devrait tout savoir: philosophie, droit, finances,

ethnographie, géographie, anthropologie, sciences naturelles, etc.; un

historien n’est-il pas exposé, en effet, à rencontrer dans l’étude du

passé des questions de philosophie, de droit, de finances, etc.? Et si

la science financière, par exemple, est considérée comme indispensable à

qui traite des questions de finance actuelles, l’est-elle moins à qui se

permet d’exprimer une opinion sur les problèmes financiers d’autrefois?

«Il n’est point de sujet spécial, déclare E. A. Freeman, que l’historien

ne puisse être amené à toucher incidemment: par conséquent, plus

nombreuses sont les branches spéciales de connaissances dont il est

maître, mieux il est préparé pour son travail professionnel.» A la

vérité, toutes les branches des connaissances humaines ne sont pas

également utiles; quelques-unes ne servent que très rarement, par

accident: «J’hésiterais même à présenter comme un conseil de perfection

à l’historien de se rendre chimiste accompli, en vue de la possibilité

d’une occasion où la chimie l’aiderait dans ses études»; mais d’autres

spécialités sont plus étroitement apparentées à l’histoire: «par

exemple, la géologie et tout le groupe des sciences naturelles qui s’y

rattachent... Il est clair que l’historien travaillera mieux s’il sait

la géologie[46]...»--On s’est aussi demandé si «l’histoire est une de

ces études que les anciens appelaient _umbratiles_, pour lesquelles il

suffit d’un esprit calme et d’habitudes laborieuses», ou bien si c’est

une condition favorable pour l’historien d’avoir été mêlé à la vie

active et d’avoir contribué à faire l’histoire de son temps avant

d’écrire celle du passé.--Que ne s’est-on pas demandé? Et des flots

d’encre ont coulé au sujet de ces questions mal posées, sans intérêt ou

sans solution, qui, longtemps débattues sans résultat, ont beaucoup

contribué à déconsidérer les écrits sur la méthodologie.--Il n’y a rien

à dire, à notre avis, de topique, qui ne soit pas de pur bon sens, sur

l’apprentissage de l’«art d’écrire l’histoire», si ce n’est que cet

apprentissage devrait consister surtout dans l’étude, si généralement

négligée jusqu’à présent, des principes de la méthode historique.

[46] E. A. Freeman, _The methods of historical study_ (London, 1885,

in-8), p. 45.

La géographie a été longtemps considérée, en France, comme une

science étroitement apparentée à l’histoire. Aujourd’hui encore,

nous avons une Agrégation d’histoire et de géographie, et les mêmes

professeurs enseignent, dans nos lycées, l’histoire et la

géographie. Beaucoup de personnes persistent à penser que cet

accouplement est légitime, et même s’effarouchent de l’éventualité

d’un divorce entre deux ordres de connaissances unis, disent-elles,

par des rapports nécessaires.--Mais on serait bien embarrassé

d’établir, par de bonnes raisons, et par des faits d’expérience,

qu’un professeur d’histoire, un historien, est d’autant meilleur

qu’il connaît mieux la géologie, l’océanographie, la climatologie,

et tout le groupe des sciences géographiques. En fait, les étudiants

en histoire font avec impatience et sans profit direct les études de

géographie que les programmes leur imposent; et les étudiants qui

ont sincèrement du goût pour la géographie jetteraient très

volontiers l’histoire par-dessus bord.--L’union artificielle de

l’histoire et de la géographie remonte, chez nous, à une époque où

la géographie, mal définie et mal constituée, était tenue par tout

le monde pour une discipline négligeable. C’est un vestige, à

détruire, d’un état de choses ancien.

Ce n’est pas, du reste, l’«historien-littérateur»,

l’historien-moraliste, porte-plume de l’Histoire, tel que Daunou et ses

émules l’ont conçu, que nous avons en vue: il s’agit seulement ici de

ceux, historiens ou érudits, qui se proposent de traiter les documents

pour préparer ou pour réaliser scientifiquement l’œuvre historique.

Ceux-là ont besoin d’un _apprentissage technique_. Que faut-il entendre

par là?

* * * * *

Soit un document écrit. Comment l’utiliser, si l’on ne sait pas le lire?

Jusqu’à François Champollion, les documents égyptiens, écrits en

hiéroglyphes, ont été, à proprement parler, lettre morte. On admet sans

difficulté que pour s’occuper de l’histoire ancienne d’Assyrie, il faut

avoir appris à déchiffrer les écritures cunéiformes. De même, si l’on

veut faire des travaux originaux d’après les sources, dans le champ de

l’histoire ancienne ou dans celui de l’histoire du moyen âge, il est

prudent d’apprendre à déchiffrer les inscriptions et les manuscrits.

Voilà pourquoi l’Épigraphie grecque et latine et la Paléographie du

moyen âge, c’est-à-dire l’ensemble des connaissances nécessaires pour

déchiffrer les inscriptions et les manuscrits de l’antiquité et du moyen

âge, sont tenues pour des «sciences auxiliaires» de l’histoire, ou

plutôt des études historiques relatives à l’antiquité et au moyen

âge.--Que la paléographie latine du moyen âge fasse partie du bagage

obligatoire des médiévistes, comme la paléographie des hiéroglyphes de

celui des égyptologues, c’est évident. Notons, toutefois, une

différence. Personne n’aura jamais l’idée de se destiner à l’égyptologie

sans avoir préalablement acquis des connaissances paléographiques; il

n’est pas très rare, au contraire, que l’on entreprenne des études sur

nos documents locaux du moyen âge, sans avoir appris à en dater

approximativement les formes et à en déchiffrer correctement les

abréviations: c’est que la ressemblance de la plupart des écritures du

moyen âge avec les écritures modernes est assez grande pour que l’on

puisse avoir l’illusion de s’en tirer avec du flair et de l’habitude,

par des moyens empiriques. Cette illusion est dangereuse: les érudits

qui n’ont pas subi d’initiation paléographique régulière se

reconnaissent presque toujours à ce qu’ils commettent de temps en temps

de grosses erreurs de déchiffrement, susceptibles parfois de vicier à

fond leurs opérations subséquentes de critique et d’interprétation.

Quant aux autodidactes qui parviennent à exceller, à force d’avoir

pratiqué, l’initiation paléographique régulière dont ils ont été privés

leur aurait épargné au moins des tâtonnements, de longues heures et des

désagréments.

Soit un document déchiffré. Comment s’en servir, si l’on ne le comprend

pas? Les inscriptions rédigées en étrusque et dans la langue archaïque

du Cambodge sont lues, mais personne ne les comprend; tant qu’elles ne

seront pas comprises, elles resteront inutiles. Il est évident que pour

s’occuper d’histoire grecque, il faut consulter des documents rédigés en

langue grecque, et, par conséquent, savoir le grec. Vérité de La Palice,

dira-t-on. Observez cependant que l’on agit très souvent comme si l’on

n’en avait pas conscience. Des jeunes gens abordent les études

d’histoire ancienne en n’ayant de la langue grecque et de la langue

latine qu’une teinture superficielle. Combien de gens, sans avoir étudié

le français et le latin du moyen âge, s’imaginent les savoir parce

qu’ils entendent le latin classique et le français moderne, et se

permettent d’interpréter des textes dont le sens littéral leur échappe,

ou, quoique très clair, leur paraît obscur? Les erreurs historiques sont

innombrables dont la cause est un contresens ou une interprétation par à

peu près de textes formels, commis par des travailleurs qui

connaissaient mal la grammaire, le vocabulaire ou les finesses des

langues anciennes. De solides études philologiques doivent précéder

logiquement les recherches historiques, toutes les fois que les

documents à mettre en œuvre ne sont pas rédigés en langue moderne, et

intelligibles sans difficulté.

Soit un document intelligible. Il serait illégitime de le prendre en

considération avant d’en avoir vérifié l’authenticité, si l’authenticité

n’en a pas été déjà établie d’une manière définitive. Or, pour vérifier

l’authenticité et la provenance d’un document, deux conditions sont

requises: raisonner et savoir. Autrement dit, on raisonne à partir de

certaines données positives, qui représentent les résultats condensés

des recherches antérieures, qu’il est impossible d’improviser et qu’il

faut, par conséquent, apprendre. Distinguer une charte authentique d’une

charte fausse serait souvent impraticable, en fait, pour le logicien le

plus exercé, qui ne connaîtrait pas les habitudes de telle chancellerie,

à telle date, ou les caractères communs à toutes les chartes d’une

certaine espèce dont l’authenticité est certaine. Il serait tenu

d’établir lui-même, comme l’ont fait les premiers érudits, par la

comparaison d’un très grand nombre de documents similaires, les traits

qui différencient ceux qui sont certainement authentiques des autres,

avant de se prononcer sur un cas particulier. Combien sa besogne ne

sera-t-elle pas facilitée s’il existe un corps de doctrines, un trésor

d’observations accumulées, un système de résultats acquis par les

travailleurs qui ont jadis fait, refait, contrôlé, les comparaisons

minutieuses auxquelles il aurait été obligé de se livrer lui-même! Ce

corps de doctrines, d’observations et de résultats, propre à faciliter

la critique des diplômes et des chartes, existe: c’est la Diplomatique.

Nous dirons donc que la Diplomatique, comme l’Épigraphie, comme la

Paléographie, comme la Philologie (_Sprachkunde_)[47], est une

discipline auxiliaire des recherches historiques.

[47] Le mot «Philologie» a pris en français un sens restreint, que

nous ne lui attribuons pas ici.

L’Épigraphe et la Paléographie, la Philologie (_Sprachkunde_), la

Diplomatique avec ses annexes (Chronologie technique et Sphragistique)

ne sont pas les seules disciplines auxiliaires des recherches

historiques.--Il serait peu judicieux, en effet, d’entreprendre la

critique de documents littéraires encore non critiqués sans être au

courant des résultats acquis par ceux qui ont critiqué jusqu’à présent

des documents du même genre; l’ensemble de ces résultats constitue une

discipline à part, qui a un nom: l’Histoire littéraire[48].--La critique

des documents figurés, tels que les œuvres d’architecture, de sculpture

et de peinture, les objets de toutes sortes (armes, costumes,

ustensiles, monnaies, médailles, armoiries, etc.), suppose une

connaissance approfondie des observations et des règles dont se

composent l’Archéologie proprement dite et ses branches détachées:

Numismatique et Héraldique.

[48] L’«Historiographie» est une branche de l’«Histoire littéraire»;

c’est l’ensemble des résultats acquis par les critiques qui ont

étudié jusqu’ici les anciens écrits historiques, tels que annales,

mémoires, chroniques, biographies, etc.

Nous sommes maintenant en mesure d’examiner avec quelque profit la

notion si peu précise de «sciences auxiliaires de l’histoire». On dit

aussi «sciences ancillaires», «sciences satellites»; mais aucune de ces

expressions n’est vraiment satisfaisante.

Et d’abord, toutes les soi-disant «sciences auxiliaires» ne sont pas des

_sciences_. La Diplomatique, l’Histoire littéraire, par exemple, ne sont

que des répertoires méthodiques de faits, acquis par la critique, qui

sont de nature à faciliter la critique des documents non critiqués

encore. Au contraire, la Philologie (_Sprachkunde_) est une science

organisée, qui a des lois.

En second lieu, il faut distinguer parmi les connaissances

auxiliaires--non pas, à proprement parler, de l’Histoire, mais des

recherches historiques,--celles que chaque travailleur doit s’assimiler,

et celles dont il a besoin de savoir seulement où elles sont, pour se

les procurer à l’occasion; celles qui doivent être tournées en habitude

et celles qui peuvent rester à l’état de renseignements en provision

virtuelle. Un médiéviste doit savoir lire et comprendre les textes du

moyen âge; il ne lui servirait à rien d’entasser dans sa mémoire la

plupart des faits particuliers d’Histoire littéraire et de Diplomatique

qui sont consignés, à leur place, dans les bons Manuels-répertoires

d’«Histoire littéraire» et de «Diplomatique».

Enfin, il n’existe point de connaissances auxiliaires de l’Histoire (ni

même des recherches historiques) en général, c’est-à-dire qui soient

utiles à tous les travailleurs, à quelque partie de l’histoire qu’ils

travaillent[49]. Il semble donc qu’il n’y ait pas de réponse générale à

la question posée au commencement de ce chapitre: en quoi doit consister

l’apprentissage technique de l’érudit ou de l’historien?--En quoi

consiste l’apprentissage technique de l’érudit ou de l’historien? Cela

dépend. Cela dépend de la partie de l’histoire qu’il se propose

d’étudier. Inutile de savoir la paléographie pour faire des recherches

relatives à l’histoire de la Révolution, ni de savoir le grec pour

traiter un point de l’histoire de France au moyen âge[51]. Posons du

moins que le bagage préalable de quiconque veut faire en histoire des

travaux originaux doit se composer (en dehors de cette «instruction

commune», c’est-à-dire de la culture générale, dont parle Daunou) de

toutes les connaissances propres à fournir les moyens de trouver, de

comprendre et de critiquer les documents. Ces connaissances varient

suivant que l’on se spécialise dans telle ou telle section de l’histoire

universelle. L’apprentissage technique est relativement court et facile

pour qui s’occupe d’histoire moderne ou contemporaine, long et pénible

pour qui s’occupe d’histoire ancienne ou d’histoire médiévale.

[49] Cela n’est vrai que sous le bénéfice d’une réserve; car il existe

un instrument de travail indispensable à tous les historiens, à tous

les érudits, quel que soit le sujet de leurs études spéciales.

L’histoire, du reste, est ici dans le même cas que la plupart des

autres sciences: tous ceux qui font des recherches originales, en

quelque genre que ce soit, ont besoin de savoir plusieurs langues

vivantes, celles des pays où l’on pense, où l’on travaille, et qui

sont à la tête, au point de vue scientifique, de la civilisation

contemporaine.

De nos jours, la culture des sciences n’est plus confinée dans un

pays privilégié, ni même en Europe. Elle est internationale. Tous

les problèmes, les mêmes problèmes, sont simultanément à l’étude

partout. Il est difficile aujourd’hui, il sera impossible demain, de

trouver des sujets que l’on puisse traiter sans avoir pris

connaissance de travaux en langue étrangère. Dès maintenant, pour

l’histoire ancienne, grecque et romaine, la connaissance de

l’allemand est presque aussi impérieusement requise que celle du

grec et du latin. Seuls, des sujets d’histoire étroitement locale

sont encore accessibles à ceux auxquels les littératures étrangères

sont fermées. Les grands problèmes leur sont interdits, pour cette

raison misérable et ridicule qu’ils sont, en présence des livres

publiés sur ces problèmes en toute autre langue que la leur, devant

des livres scellés.

L’ignorance totale des langues qui ont été jusqu’à présent les

langues ordinaires de la science (allemand, anglais, français,

italien) est une maladie qui devient, avec l’âge, incurable. Il ne

serait pas excessif d’exiger de tout candidat aux professions

scientifiques qu’il fût au moins _trilinguis_, c’est-à-dire qu’il

comprît, sans trop de peine, deux langues modernes, outre sa langue

maternelle. Voilà une obligation dont les érudits d’autrefois

étaient dispensés (alors que le latin était encore la langue commune

des savants) et que les conditions modernes du travail scientifique

feront peser désormais de plus en plus lourdement sur les érudits de

tous les pays[50].

Les érudits français qui sont incapables de lire ce qui est écrit en

allemand et en anglais sont constitués par là même en état

d’infériorité permanent par rapport à leurs confrères, plus

instruits, de France et de l’étranger; quel que soit leur mérite,

ils sont condamnés à travailler avec des éléments d’information

insuffisants, à travailler mal. Ils en ont conscience. Ils

dissimulent leur infirmité de leur mieux, comme quelque chose de

honteux, à moins qu’ils ne l’étalent cyniquement, et s’en vantent;

mais s’en vanter, c’est encore, on le voit bien, une manière d’en

avoir honte.--Nous ne saurions trop insister ici sur ce point que la

connaissance pratique des langues étrangères est auxiliaire au

premier chef de tous les travaux historiques, comme de tous les

travaux scientifiques en général.

[50] Un jour viendra peut-être où la connaissance de la principale des

langues slaves sera nécessaire: il y a déjà des érudits qui

s’imposent d’apprendre le russe.--L’idée de rétablir le latin dans

son ancienne dignité de langue universelle est chimérique. Voir la

collection du _Phœnix, seu nuntius latinus internationalis_

(Londres, 1891, in-4).

[51] Lorsque les «sciences auxiliaires» furent mises, pour la première

fois, chez nous, dans les programmes universitaires, on vit des

étudiants qui s’occupaient de l’histoire de la Révolution et qui ne

s’intéressaient nullement au moyen âge, adopter, comme «science

auxiliaire», la Paléographie, et des géographes, qui ne

s’intéressaient nullement à l’antiquité, l’Épigraphie. Ils n’avaient

sûrement pas compris que l’étude des «sciences auxiliaires» est

recommandée, non pour elle-même, mais parce qu’elle est, pour qui se

destine à certaines spécialités, pratiquement utile. (Voir _Revue

universitaire_, 1895, II, p. 123.)

* * * * *

Substituer, comme apprentissage de l’historien, l’étude des

connaissances positives, vraiment auxiliaires des recherches

historiques, à celle des «grands modèles», littéraires et

philosophiques, est un progrès de date récente. En France, pendant la

plus grande partie du siècle, les étudiants en histoire n’ont reçu

qu’une éducation littéraire, à la Daunou; presque tous s’en sont

contentés, et n’ont rien vu au-delà; quelques-uns ont constaté, avec

regret, l’insuffisance de leur préparation première, quand il était trop

tard pour y remédier; à part d’illustres exceptions, les meilleurs

d’entre eux sont restés des littérateurs distingués, impuissants à faire

œuvre de science. L’enseignement des «sciences auxiliaires» et des

moyens techniques d’investigation n’était alors organisé que pour

l’histoire (française) du moyen âge, et dans une école spéciale, l’École

des chartes. Cette simple circonstance assura du reste à cette École,

durant cinquante ans, une supériorité marquée sur tous les autres

établissements français (et même étrangers) d’enseignement supérieur:

d’excellents ouvriers s’y formèrent, qui fournirent beaucoup de

données nouvelles, tandis qu’ailleurs on bavardait sur les

problèmes[52].--Aujourd’hui, c’est encore à l’École des chartes que

l’apprentissage technique du médiéviste se fait le mieux, de la façon la

plus complète, grâce à des cours combinés, et gradués pendant trois ans,

de Philologie romane, de Paléographie, d’Archéologie, d’Historiographie

et de Droit du moyen âge. Mais les «sciences auxiliaires» sont

maintenant enseignées partout, avec plus ou moins d’ampleur; elles ont

été introduites dans les programmes universitaires. D’un autre côté, les

traités didactiques d’Épigraphie, de Paléographie, de Diplomatique,

etc., se sont multipliés depuis vingt-cinq ans. Il y a vingt-cinq ans,

on eût vainement cherché à se procurer un bon livre qui suppléât, en ces

matières, au défaut d’enseignement oral; depuis qu’il existe des

chaires, des «Manuels» ont paru[53] qui permettraient presque de s’en

passer si l’enseignement oral, appuyé d’exercices pratiques, n’avait pas

une efficacité particulière. Que l’on ait eu, ou non, le bénéfice de

subir un dressage régulier dans un établissement de hautes études, on

n’a donc plus le droit désormais d’ignorer ce qu’il faut savoir avant

d’aborder les travaux historiques. En fait, on ne l’ignore déjà plus

autant que par le passé. Le succès des «Manuels» précités, dont les

éditions se succèdent, est significatif à cet égard[54].

[52] Voir sur ce point les opinions de Th. v. Sickel et de J. Havet,

citées dans la _Bibliothèque de l’École des chartes_, 1896, p.

87.--Dès 1854, l’Institut autrichien «für österreischische

Geschichtsforschung» fut organisé sur le modèle de l’École française

des chartes. Une École des chartes vient d’être créée à l’«Instituto

di Studi superiori» de Florence. «We are accustomed, écrit-on en

Angleterre, to hear the complaint that there is not in this country

any institution resembling the École des chartes». (_Quarterly

Review_, juillet 1896, p. 122).

[53] Ce serait ici le lieu d’énumérer les principaux «Manuels» publiés

depuis vingt-cinq ans. Mais on en trouvera une liste, arrêtée en

1894, dans le _Lehrbuch_ de E. Bernheim, p. 206 et suiv. Citons

seulement les grands «Manuels» de «Philologie» (au sens large de

l’expression allemande «Philologie», qui comprend l’histoire de la

langue et de la littérature, l’épigraphie, la paléographie, et

toutes les notions auxiliaires de la critique des documents), en

cours de publication: le _Grundriss der indo-arischen Philologie und

Altertumskunde_, publ. sous la direction de G. Bühler: le _Grundriss

der iranischen Philologie_, publ. sous la direction de W. Geiger et

de E. Kuhn; le _Handbuch der classischen Altertumswissenschaft_,

publ. sous la direction de I. v. Müller; le _Grundriss der

germanischen Philologie_, publ. sous la direction de H. Paul, dont

la 2e éd. a commencé à paraître en 1896; le _Grundriss der

romanischen Philologie_, publ. sous la direction de G. Gröber. On

trouvera dans ces vastes répertoires, en même temps qu’une doctrine

brève, des références bibliographiques complètes, tant directes

qu’indirectes.

[54] Les «Manuels» français de MM. Prou (Paléographie), Giry

(Diplomatique), Cagnat (Épigraphie latine) etc., ont répandu dans le

public la notion et la connaissance des disciplines auxiliaires. De

nouvelles éditions ont permis ou permettront de les tenir au

courant: chose nécessaire, car la plupart de ces disciplines,

quoique déjà bien constituées, se précisent et s’enrichissent encore

tous les jours. Cf. ci-dessus, p. 22.

Voilà donc le futur historien armé des connaissances préalables qu’il

n’aurait pu négliger de se procurer sans se condamner, soit à

l’impuissance, soit à des méprises continuelles. Nous le supposons à

l’abri des erreurs (innombrables, en vérité) qui ont leur source dans

une connaissance imparfaite de l’écriture et de la langue des documents,

dans l’ignorance des travaux antérieurs et des résultats acquis par la

critique; il a une irréprochable _cognitio cogniti et cognoscendi_.

C’est, d’ailleurs, une supposition très optimiste, et nous ne nous le

dissimulons pas. Il ne suffit point, nous le savons, d’avoir suivi un

cours régulier de «sciences auxiliaires» ou d’avoir lu attentivement les

meilleurs traités didactiques de Bibliographie, de Paléographie, de

Philologie, etc., ni même d’avoir acquis, par des exercices pratiques,

quelque expérience personnelle, pour être toujours bien renseigné,

encore moins pour être infaillible.--D’abord, ceux qui ont étudié

longtemps des documents d’un certain genre ou d’une certaine date

possèdent, au sujet des documents de ce genre et de cette date, des

notions intransmissibles qui leur permettent en général de critiquer

supérieurement les documents nouveaux, de ce genre ou de cette date,

qu’ils rencontrent; rien ne remplace l’«érudition spéciale», récompense

des spécialistes qui ont beaucoup travaillé[55].--Et puis, les

spécialistes eux-mêmes se trompent: les paléographes ont à se tenir

constamment sur leurs gardes pour ne pas déchiffrer de travers; est-il

des philologues qui n’aient pas quelques contresens sur la conscience?

Des érudits très bien informés d’ordinaire ont imprimé comme inédits des

textes déjà publiés et négligé des documents qu’ils auraient pu

connaître. Les érudits passent leur vie à perfectionner sans cesse leurs

connaissances «auxiliaires», que, avec raison, ils n’estiment jamais

parfaites. Mais tout cela ne nous empêche pas de maintenir notre

hypothèse. Qu’il soit entendu seulement que, en pratique, on n’attend

pas, pour travailler sur les documents, d’être imperturbablement maître

de toutes les «connaissances auxiliaires»: on n’oserait jamais

commencer.

[55] Que faut-il entendre au juste par ces «notions intransmissibles»

dont nous parlons? Dans le cerveau d’un spécialiste très familier

avec les documents d’une certaine espèce ou d’une certaine époque,

des associations d’idées se lient, des analogies brusquement luisent

à l’examen d’un document nouveau de cette espèce ou de cette époque,

qui échappent à toute autre personne moins expérimentée, fût-elle

munie d’ailleurs des répertoires les plus parfaits. C’est que toutes

les particularités des documents ne sont pas isolables; il y en a

qu’il est impossible de classer sous des rubriques claires, et qui

ne se trouvent, par conséquent, répertoriées nulle part. Mais la

mémoire humaine, quand elle est bonne, en garde l’impression; et une

excitation, même faible et lointaine, suffit à en faire réapparaître

la notion.

Reste à savoir comment il faut traiter les documents, supposé que l’on

ait subi préalablement, avec succès, l’apprentissage convenable.

LIVRE II

OPÉRATIONS ANALYTIQUES

CHAPITRE I

CONDITIONS GÉNÉRALES DE LA CONNAISSANCE HISTORIQUE

Nous avons déjà dit que l’histoire se fait avec des documents et que les

documents sont les traces des faits passés[56]. C’est ici le lieu

d’indiquer les conséquences enveloppées dans cette affirmation et dans

cette définition.

[56] Ci-dessus, p. 1.

Les faits ne peuvent être empiriquement connus que de deux manières: ou

bien directement si on les observe pendant qu’ils se passent, ou bien

indirectement, en étudiant les traces qu’ils ont laissées. Soit un

événement tel qu’un tremblement de terre, par exemple: j’en ai

directement connaissance si j’assiste au phénomène, indirectement si,

n’y ayant pas assisté, j’en constate les effets matériels (crevasses,

murs écroulés), ou si, ces effets ayant été effacés, j’en lis la

description écrite par quelqu’un qui a vu soit le phénomène lui-même,

soit ses effets.--Or le propre des «faits historiques»[57] c’est de

n’être connus qu’indirectement, d’après des traces. La connaissance

historique est, par essence, une connaissance indirecte. La méthode de

la science historique doit donc différer radicalement de celle des

sciences directes, c’est-à-dire de toutes les autres sciences, sauf la

géologie, qui sont fondées sur l’observation directe. La science

historique n’est pas du tout, quoi qu’on en ait dit[58], une science

d’observation.

[57] Cette expression, souvent employée, a besoin d’être éclaircie. Il

ne faut pas croire qu’elle s’applique à une _espèce_ de faits. Il

n’y a pas de faits historiques, comme il y a des faits chimiques. Le

même fait est ou n’est pas historique suivant la façon dont on le

connaît. Il n’y a que des procédés de connaissance historiques. Une

séance du Sénat est un fait d’observation directe pour celui qui y

assiste; elle devient historique pour celui qui l’étudie dans un

compte rendu. L’éruption du Vésuve au temps de Pline est un fait

géologique connu historiquement. Le caractère historique n’est pas

dans les faits; il n’est que dans le mode de connaissance.

[58] Fustel de Coulanges l’a dit. Cf. ci-dessus, p. VIII, note 5.

Les faits passés ne nous sont connus que par les traces qui en ont été

conservées. Ces traces, que l’on appelle _documents_, l’historien les

observe directement, il est vrai; mais, après cela, il n’a plus rien à

observer; il procède désormais par voie de raisonnement, pour essayer de

conclure, aussi correctement que possible, des traces aux faits. Le

document, c’est le point de départ; le fait passé, c’est le point

d’arrivée[59]. Entre ce point de départ et ce point d’arrivée, il faut

traverser une série complexe de raisonnements, enchaînés les uns aux

autres, où les chances d’erreur sont innombrables; la moindre erreur,

qu’elle soit commise au début, au milieu ou à la fin du travail, peut

vicier toutes les conclusions. La «méthode historique», ou indirecte,

est par là visiblement inférieure à la méthode d’observation directe;

mais les historiens n’ont pas le choix: elle est _la seule_ pour

atteindre les faits passés, et l’on verra plus loin[60] comment elle

peut, malgré ces conditions défectueuses, conduire à une connaissance

scientifique.

[59] Dans les sciences d’observation, c’est le fait lui-même, observé

directement, qui est le point de départ.

[60] Ci-dessous, chap. VII.

L’analyse détaillée des raisonnements qui mènent de la constatation

matérielle des documents à la connaissance des faits est une des parties

principales de la Méthodologie historique. C’est le domaine de la

Critique. Les sept chapitres qui suivent y sont consacrés.--Essayons

d’en esquisser d’abord, très sommairement, les lignes générales et les

grandes divisions.

I. On peut distinguer deux espèces de documents. Parfois le fait passé a

laissé une trace matérielle (un monument, un objet fabriqué). Parfois,

et le plus souvent, la trace du fait est d’ordre psychologique: c’est

une description ou une relation écrites.--Le premier cas est beaucoup

plus simple que le second. Il existe, en effet, un rapport fixe entre

certaines empreintes matérielles et leurs causes, et ce rapport,

déterminé par des lois physiques, est bien connu[61].--La trace

psychologique, au contraire, est purement symbolique: elle n’est pas le

fait lui-même; elle n’est pas même l’empreinte immédiate du fait sur

l’esprit du témoin; elle est seulement un signe conventionnel de

l’impression produite par le fait sur l’esprit du témoin. Les documents

écrits n’ont donc pas de valeur par eux-mêmes, comme les documents

matériels; ils n’en ont que comme signes d’opérations psychologiques,

compliquées et difficiles à débrouiller. L’immense majorité des

documents qui fournissent à l’historien le point de départ de ses

raisonnements ne sont, en somme, que des traces d’opérations

psychologiques.

[61] Nous ne traiterons pas particulièrement de la Critique des

documents matériels (objets, monuments, etc.), en tant qu’elle

diffère de la Critique des documents écrits.

Cela posé, pour conclure d’un document écrit au fait qui en a été la

cause lointaine, c’est-à-dire pour savoir la relation qui relie ce

document à ce fait, il faut reconstituer toute la série des causes

intermédiaires qui ont produit le document. Il faut se représenter toute

la chaîne des actes effectués par l’auteur du document à partir du fait

observé par lui jusqu’au manuscrit (ou à l’imprimé) que nous avons

aujourd’hui sous les yeux. Cette chaîne, on la reprend en sens inverse,

en commençant par l’inspection du manuscrit (ou de l’imprimé) pour

aboutir au fait ancien. Tels sont le but et la marche de l’analyse

critique[62].

[62] Pour le détail et la justification logique de cette méthode voir

Ch. Seignobos, _Les conditions psychologiques de la connaissance en

histoire_, dans la _Revue philosophique_, 1887, II, p. 1, 168.

D’abord, on observe le document. Est-il tel qu’il était lorsqu’il a été

produit? N’a-t-il pas été détérioré depuis? On recherche comment il a

été fabriqué afin de le restituer au besoin dans sa teneur originelle et

d’en déterminer la provenance. Ce premier groupe de recherches

préalables, qui porte sur l’écriture, la langue, les formes, les

sources, etc., constitue le domaine particulier de la CRITIQUE EXTERNE

ou critique d’érudition.--Ensuite intervient la CRITIQUE INTERNE: elle

travaille, au moyen de raisonnements par analogie dont les majeures sont

empruntées à la psychologie générale, à se représenter les états

psychologiques que l’auteur du document a traversés. Sachant ce que

l’auteur du document a dit, on se demande: 1º qu’est-ce qu’il a voulu

dire; 2º s’il a cru ce qu’il a dit; 3º s’il a été fondé à croire ce

qu’il a cru. A ce dernier terme le document se trouve ramené à un point

où il ressemble à l’une des opérations scientifiques par lesquelles se

constitue toute science objective: il devient une observation; il ne

reste plus qu’à le traiter suivant la méthode des sciences objectives.

Tout document a une valeur exactement dans la mesure où, après en avoir

étudié la genèse, on l’a réduit à une observation bien faite.

II. Deux conclusions se dégagent de ce qui précède: complexité extrême,

nécessité absolue de la Critique historique.

Comparé aux autres savants, l’historien se trouve dans une situation

très fâcheuse. Non seulement il ne lui est jamais donné, comme au

chimiste, d’observer directement des faits; mais il est très rare que

les documents dont il est obligé de se servir représentent des

observations précises. Il ne dispose pas de ces procès-verbaux

d’observations scientifiquement établis qui, dans les sciences

constituées, peuvent remplacer et remplacent les observations directes.

Il est dans la condition d’un chimiste qui connaîtrait une série

d’expériences seulement par les rapports de son garçon de laboratoire.

L’historien est obligé de tirer parti de rapports très grossiers, dont

aucun savant ne se contenterait[63].

[63] Le cas le plus favorable, celui où le document a été rédigé,

comme on dit, par un «témoin» oculaire, est encore bien loin de la

connaissance scientifique. La notion de _témoin_ a été empruntée à

la pratique des tribunaux; ramenée à des termes scientifiques, elle

se réduit à celle d’_observateur_. Un témoignage est une

observation. Mais, en fait, le témoignage historique diffère

notablement de l’observation scientifique. L’«observateur» opère

suivant des règles fixes et rédige dans une langue rigoureusement

précise. Au contraire, le «témoin» a observé sans méthode et rédigé

dans une langue sans rigueur: on ignore s’il a pris les précautions

nécessaires. Le propre du document historique est de se présenter

comme le résultat d’un travail fait sans méthode et sans garantie.

D’autant plus nécessaires sont les précautions à prendre pour utiliser

ces documents, qui sont les seuls matériaux de la science historique: il

importe évidemment d’éliminer ceux qui n’ont aucune valeur et de

distinguer dans les autres ce qui s’y trouve de correctement observé.

D’autant plus nécessaires sont, en même temps, les avertissements à ce

sujet que la pente naturelle de l’esprit humain est de ne prendre aucune

précaution, et de procéder, en ces matières où la plus exacte précision

serait indispensable, confusément.--Tout le monde, il est vrai, admet,

en principe, l’utilité de la Critique; mais c’est un de ces postulats

non contestés qui passent difficilement dans la pratique. Des siècles se

sont écoulés, en des âges de civilisation brillante, avant que les

premières lueurs de Critique se soient manifestées parmi les peuples les

plus intelligents de la terre. Ni les Orientaux ni le moyen âge n’en ont

eu l’idée nette[64]. Jusqu’à nos jours, des hommes éclairés ont, en se

servant des documents pour écrire l’histoire, négligé des précautions

élémentaires et admis inconsciemment des principes faux. Encore

aujourd’hui la plupart des jeunes gens, abandonnés à eux-mêmes,

suivraient ces vieux errements. C’est que la Critique est contraire à

l’allure normale de l’intelligence. La tendance spontanée de l’homme est

d’ajouter foi aux affirmations et de les reproduire, sans même les

distinguer nettement de ses propres observations. Dans la vie de tous

les jours, n’acceptons-nous pas indifféremment, sans vérification

d’aucune sorte, des on-dit, des renseignements anonymes et sans

garantie, toutes sortes de «documents» de médiocre ou de mauvais aloi?

Il faut une raison spéciale pour prendre la peine d’examiner la

provenance et la valeur d’un document sur l’histoire d’hier; autrement,

s’il n’est pas invraisemblable jusqu’au scandale, et tant qu’il n’est

pas contredit, nous l’absorbons, nous nous y tenons, nous le colportons,

en l’embellissant au besoin. Tout homme sincère reconnaîtra qu’un

violent effort est nécessaire pour secouer l’_ignavia critica_, cette

forme si répandue de la lâcheté intellectuelle; que cet effort doit être

constamment répété, et qu’il s’accompagne souvent d’une véritable

souffrance.

[64] Voir B. Lasch, _Das Erwachen und die Entwickelung der

historischen Kritik im Mittelalter_, Breslau, 1887, in-8.

L’instinct naturel d’un homme à l’eau est de faire tout ce qu’il faut

pour se noyer; apprendre à nager, c’est acquérir l’habitude de réprimer

des mouvements spontanés et d’en exécuter d’autres. De même, l’habitude

de la Critique n’est pas naturelle; il faut qu’elle soit inculquée, et

elle ne devient organique que par des exercices répétés.

Ainsi le travail historique est un travail critique par excellence;

lorsqu’on s’y livre sans s’être préalablement mis en défense contre

l’instinct, on s’y noie. Pour être averti du danger, rien n’est plus

efficace que de faire un examen de conscience, et d’analyser les raisons

de l’_ignavia_ qu’il s’agit de combattre jusqu’à ce qu’elle ait fait

place à une attitude d’esprit critique[65]. Il est aussi très salutaire

de s’être rendu compte des principes de la méthode historique et d’en

avoir théoriquement décomposé, l’une après l’autre, comme nous allons le

faire, les opérations successives. «L’histoire, de même que toute autre

étude, comporte surtout des erreurs de fait qui proviennent d’un défaut

d’attention; mais elle est plus exposée qu’aucune autre à des fautes

nées de la confusion d’esprit qui fait faire des analyses insuffisantes

et construire des raisonnements faux... Les historiens avanceraient

moins d’affirmations sans preuves s’il leur fallait analyser chacune de

leurs affirmations; ils admettraient moins de principes faux s’ils

imposaient de formuler tous leurs principes; ils feraient moins de

mauvais raisonnements s’il leur fallait exprimer tous leurs

raisonnements en forme[66].»

[65] La raison profonde de la crédulité naturelle, c’est la paresse.

Il est plus commode de croire que de discuter, d’admettre que de

critiquer, d’accumuler les documents que de les peser. Et c’est

aussi plus agréable: qui critique les documents en sacrifie;

sacrifier un document est aisément considéré comme une perte sèche

par celui qui l’a recueilli.

[66] _Revue philosophique_, _l. c._, p. 178.

SECTION I

CRITIQUE EXTERNE (CRITIQUE D’ÉRUDITION)

CHAPITRE II

CRITIQUE DE RESTITUTION

Quelqu’un, de nos jours, écrit un livre: il envoie à l’imprimerie son

manuscrit autographe; de sa propre main il corrige les épreuves et signe

le bon à tirer. Le livre imprimé de la sorte se présente, en tant que

document, dans d’excellentes conditions matérielles. Quel que soit

l’auteur, et quels qu’aient été ses sentiments ou ses intentions, on est

certain, et c’est le seul point qui nous intéresse en ce moment, d’avoir

entre les mains une reproduction à peu près exacte du texte qu’il a

écrit.--Il faut dire «à peu près exacte», car si l’auteur a mal corrigé

ses épreuves, ou si les typographes ont mal observé ses corrections, la

reproduction du texte original est, même dans ce cas très favorable,

imparfaite. Il n’est pas rare que les typographes vous fassent dire

autre chose que ce que l’on a voulu dire et que l’on s’en aperçoive trop

tard.

S’agit-il de reproduire un ouvrage dont l’auteur est mort, et dont il

est impossible d’envoyer à l’imprimerie le manuscrit autographe? Le cas

s’est présenté pour les _Mémoires d’outre-tombe_ de Chateaubriand, par

exemple; il se présente tous les jours pour ces correspondances intimes

de personnages connus que l’on se hâte d’imprimer pour satisfaire la

curiosité publique et dont les pièces originales sont si fragiles. Le

texte en est d’abord copié; il est ensuite typographiquement «composé»

d’après la copie, ce qui équivaut à une seconde copie; enfin cette

seconde copie (en épreuves) est, ou doit être, collationnée par

quelqu’un (à défaut de l’auteur disparu) avec la première copie, ou,

mieux encore, avec les originaux. Les garanties d’exactitude sont

moindres dans ce cas que dans le cas précédent; car entre l’original et

la reproduction définitive il y a un intermédiaire de plus (la copie

manuscrite), et il peut arriver que l’original soit difficile à

déchiffrer pour tout autre que l’auteur. Le texte des Mémoires et des

Correspondances posthumes est souvent défiguré, en fait, dans des

éditions qui paraissent, au premier abord, soignées, par des erreurs de

transcription et de ponctuation[67].

[67] Un membre de la _Société des humanistes français_ (fondée à Paris

en 1894) s’est amusé à relever, dans le _Bulletin_ de cette Société,

les erreurs justiciables de la critique verbale qui se trouvent dans

les éditions de quelques ouvrages posthumes (notamment dans celle

des _Mémoires d’outre-tombe_); il a montré qu’il est possible de

dissiper des obscurités dans les documents les plus modernes par la

même méthode qui sert à restituer les textes anciens.

Maintenant, dans quel état les documents anciens ont-ils été conservés?

Presque toujours, les originaux sont perdus; nous n’avons que des

copies. Des copies faites directement d’après les originaux? Non pas,

mais des copies de copies. Les scribes qui les ont exécutées n’étaient

pas tous, tant s’en faut, des hommes habiles et consciencieux; ils

transcrivaient souvent des textes qu’ils ne comprenaient point ou qu’ils

comprenaient mal, et il n’a pas toujours été de mode, comme au temps de

la Renaissance carolingienne, de collationner les manuscrits[68]. Si nos

livres imprimés, après les revisions successives de l’auteur et du

prote, sont des reproductions imparfaites, il faut s’attendre à ce que

les documents anciens, copiés et recopiés pendant des siècles avec peu

de soin, au risque d’altérations nouvelles à chaque transmission, nous

soient parvenus sous une forme extrêmement incorrecte.

[68] Sur les habitudes des copistes du moyen âge, par l’intermédiaire

desquels la plupart des œuvres littéraires de l’antiquité sont

parvenues jusqu’à nous, voir les renseignements réunis par W.

Wattenbach, _Das Schriftwesen im Mittelalter_ ³, Berlin, 1896, in-8.

Dès lors, une précaution s’impose: avant de se servir d’un document,

savoir si le texte de ce document est «bon», c’est-à-dire aussi conforme

que possible au manuscrit autographe de l’auteur; et lorsque le texte

est «mauvais», l’améliorer. Agir autrement est dangereux. En utilisant

un mauvais texte, c’est-à-dire un texte corrompu par la tradition, on

risque d’attribuer à l’auteur ce qui est du fait des copistes. Des

théories ont été en effet bâties sur des passages viciés par des erreurs

de transcription, qui sont tombées à plat, en bloc, lorsque le texte

original de ces passages a été découvert ou restitué. Toutes les

«coquilles» typographiques, toutes les fautes de copie ne sont pas

indifférentes ou simplement ridicules: il en est d’insidieuses, propres

à tromper les lecteurs[69].

[69] Voir par exemple, les _Coquilles lexicographiques_ qui ont été

recueillies par A. Thomas, dans la _Romania_, XX (1891), p. 464 et

suiv.

On croirait volontiers que les historiens estimés se sont toujours fait

une règle de se procurer de «bons» textes, nettoyés et restaurés comme

il faut, des documents qu’ils avaient à consulter. Ce serait une erreur.

Les historiens se sont longtemps servis des textes qu’ils avaient à leur

portée, sans en vérifier la pureté. Mais il y a plus: les érudits

eux-mêmes dont le métier est de publier des documents n’ont pas trouvé

du premier coup l’art de les restituer: naguère encore, les documents

étaient couramment édités d’après les premières copies venues, bonnes ou

mauvaises, combinées et corrigées au hasard. Les éditions de textes

anciens sont aujourd’hui, pour la plupart, «critiques»; mais il n’y a

pas trente ans qu’ont été données les premières «éditions critiques» des

grandes œuvres du moyen âge, et le texte critique de quelques œuvres de

l’antiquité classique (de celle de Pausanias, par exemple) est encore à

établir.

Tous les documents historiques n’ont pas été publiés jusqu’ici de

manière à procurer aux historiens la sécurité dont ils ont besoin, et

quelques historiens agissent encore comme s’ils ne se rendaient pas

compte qu’un texte mal établi est, par cela même, sujet à caution. Mais

un progrès considérable a été réalisé. La méthode convenable pour la

purification et la restitution des textes a été dégagée des expériences

accumulées par plusieurs générations d’érudits. Aucune partie de la

méthode historique n’est aujourd’hui fondée plus solidement, ni plus

généralement connue. Elle est exposée avec clarté dans plusieurs

ouvrages de vulgarisation philologique[70].--Pour ce motif, nous nous

contenterons d’en résumer ici les principes essentiels et d’en indiquer

les résultats.

[70] Voir E. Bernheim, _Lehrbuch der historischen Methode_ ², p.

341-54.--Consulter en outre F. Blass, dans le _Handbuch der

klassischen Altertumswissenschaft_ de I. v. Müller, I² (1892), p.

249-89 (avec une bibliographie détaillée); A. Tobler, dans le

_Grundriss der romanischen Philologie_, I (1888), p. 253-63; H.

Paul, dans le _Grundriss der germanischen Philologie_ I ², (1896),

p. 184-96.

Lire, en français, le § «Critique des textes» dans _Minerva.

Introduction à l’étude des classiques scolaires grecs et latins_,

par J. Gow et S. Reinach, Paris, 1890, in-16, p. 50-65.

L’ouvrage de I. Taylor, _History of the transmission of ancient

books to modern times_... (Liverpool, 1889, in-16), est sans valeur.

I. Soit un document inédit ou qui n’a pas encore été édité conformément

aux règles de la critique. Comment procède-t-on pour en établir le

meilleur texte possible?--Trois cas sont à considérer.

_a_. Le cas le plus simple est celui où l’on possède l’original,

l’autographe même de l’auteur. Il n’y a qu’à en reproduire le texte avec

une exactitude complète[71]. Théoriquement, rien de plus facile; en

pratique, cette opération élémentaire exige une attention soutenue, dont

tout le monde n’est pas capable. Essayez, si vous en doutez. Les

copistes qui ne se trompent jamais et qui n’ont jamais de distractions

sont rares, même parmi les érudits.

[71] Cette règle n’est pas absolue. On admet généralement que

l’éditeur a le droit d’uniformiser la graphie d’un document

autographe--pourvu qu’il en avertisse le public,--toutes les fois

que, comme dans la plupart des documents modernes, les fantaisies

graphiques de l’auteur n’ont pas d’intérêt philologique. Voir les

_Instructions pour la publication des textes historiques_, dans le

_Bulletin de la Commission royale d’histoire de Belgique_, 5e série,

VI (1896); et les _Grundsätze für die Herausgabe von Actenstücken

zur neueren Geschichte_, laborieusement délibérées par le 2e et le

3e Congrès des historiens allemands en 1894 et en 1895, dans la

_Deutsche Zeitschrift für Geschichtswissenschaft_, XI, p. 200, XII,

p. 364. Les derniers Congrès d’historiens italiens tenus à Gênes

(1893) et à Rome (1895), ont aussi débattu cette question, mais sans

aboutir.--Quelles sont les libertés qu’il est légitime de prendre en

reproduisant des textes autographes? Le problème est plus difficile

que ne l’imaginent les gens qui ne sont pas du métier.

_b_. Deuxième cas.--L’original est perdu; on n’en connaît qu’une copie.

Il faut se tenir sur ses gardes, car il est probable, _a priori_, que

cette copie contient des fautes.

Les textes dégénèrent suivant certaines lois. On s’est appliqué à

distinguer et à classer les causes et les formes ordinaires des

différences qui s’observent entre les originaux et les copies; puis on a

déduit, par analogie, des règles applicables à la restitution

conjecturale des passages qui, dans une copie unique d’un original

perdu, sont certainement (parce qu’ils sont inintelligibles) ou

vraisemblablement corrompus.

Les altérations de l’original, dans une copie, les «variantes de

tradition», comme on dit, sont imputables soit à la fraude, soit à

l’erreur. Certains copistes ont fait sciemment des modifications ou

pratiqué des suppressions[72]. Presque tous les copistes ont commis des

erreurs, soit de jugement, soit accidentelles. Erreurs de jugement si,

étant à demi instruits et à demi intelligents, ils ont cru devoir

corriger des passages ou des mots de l’original qu’ils n’entendaient

pas[73]. Erreurs accidentelles s’ils ont lu de travers en copiant, ou

mal entendu en écrivant sous la dictée, ou fait involontairement des

_lapsus calami_.

[72] Il sera question des interpolations au chapitre III, p. 71.

[73] Les scribes de la Renaissance carolingienne et de la renaissance

proprement dite, depuis le XVe siècle, se sont préoccupés de fournir

des textes intelligibles. Ils ont corrigé en conséquence tout ce

qu’ils ne comprenaient pas. Plusieurs œuvres de l’antiquité ont été

de la sorte abîmées par eux à jamais.

Les modifications qui proviennent de fraudes et d’erreurs de jugement

sont souvent très difficiles à rectifier, et même à voir. Certaines

erreurs accidentelles (l’omission de plusieurs lignes, par exemple) sont

irréparables dans le cas, qui nous occupe, d’une copie unique. Mais la

plupart des erreurs accidentelles se laissent deviner, lorsqu’on en

connaît les formes ordinaires: confusions de sens, de lettres et de

mots, transpositions de mots, de syllabes et de lettres, dittographie

(répétition inutile de lettres ou de syllabes), haplographie (syllabes

ou mots qu’il aurait fallu redoubler et qui ne sont écrits qu’une fois),

mots mal séparés, phrases mal ponctuées, etc.--Des erreurs de ces divers

types ont été commises par les scribes de tous les temps et de tous les

pays, quelle que fût l’écriture des originaux, en quelque langue qu’ils

fussent rédigés. Mais certaines confusions de lettres sont fréquentes

dans les copies exécutées d’après des originaux qui étaient en

caractères onciaux, et d’autres dans les copies exécutées d’après des

originaux en minuscule. Les confusions de sens et de mots s’expliquent

par des analogies de vocabulaire et de prononciation qui différent,

naturellement, suivant que l’original était en telle langue ou en telle

autre, de telle date ou de telle autre. La théorie générale de la

restitution conjecturale se réduit donc à ce qui précède, et il n’y a

pas d’apprentissage général de cet art. On apprend à restituer, non pas

n’importe quels textes, mais des textes grecs, des textes latins, des

textes français, etc.; car la restitution conjecturale d’un texte

suppose, outre des notions générales sur le _processus_ de la

dégénérescence des textes, la connaissance approfondie: 1º d’une langue;

2º d’une paléographie spéciale; 3º _des confusions (de lettres, de sens

et de mots) dont les copistes de textes rédigés dans la même langue et

écrits de la même manière avaient ou ont l’habitude_. Pour

l’apprentissage de l’émendation conjecturale des textes grecs et latins,

des répertoires (alphabétiques et méthodiques) de «variantes de

tradition», de confusions fréquentes, de corrections probables, ont été

dressés[74]. Ils ne suppléent certes pas à des exercices pratiques,

faits sous la direction des hommes du métier[75], mais ils rendent de

grands services aux hommes du métier eux-mêmes.

[74] Ces collections sont arrangées suivant l’ordre méthodique ou

suivant l’ordre alphabétique.--Les principales sont, pour les deux

langues classiques, outre l’ouvrage précité de Blass (ci-dessous, p.

59, n. 70), les _Adversaria critica_ de Madvig (Copenhague, 1871-74,

3 vol. in-8). Pour le grec, la célèbre _Commentatio paleographica_

de Fr. J. Bast, publiée en appendice à l’édition du grammairien

Grégoire de Corinthe (Leipzig, 1811, in-8) et les _Variæ lectiones_

de Cobet (Leyde, 1873, in-8). Pour le latin: H. Hagen, _Gradus ad

criticen_ (Leipzig, 1879, in-8) et W. M. Lindsay, _An introduction

to latin textual emendation based on the text of Plautus_ (London,

1896, in-16). Un rédacteur du _Bulletin de la Société des humanistes

français_ a exprimé, dans cette publication, le vœu qu’un recueil

analogue soit composé pour le français moderne.

[75] Cf. _Revue critique_, 1895, II, p. 358.

Il serait facile d’énumérer des exemples de restitutions heureuses. Les

plus satisfaisantes sont celles qui ont un caractère d’évidence

paléographique, comme la correction classique de Madvig au texte des

_Lettres_ de Sénèque (89, 4). On lisait: «Philosophia unde dicta sit,

apparet; ipso enim nomine fatetur. Quidam et sapientiam ita quidam

finierunt, ut dicerent divinorum et humanorum sapientiam...»; ce qui n’a

pas de sens. On supposait une lacune entre _ita_ et _quidam_. Madvig

s’est représenté le texte en capitales de l’archétype disparu, où,

suivant l’usage antérieur au VIIIe siècle, les mots n’étaient pas

séparés (_scriptio continua_) et les phrases n’étaient pas ponctuées; il

s’est demandé si le copiste, qui eut d’abord sous les yeux l’archétype

en capitales, n’avait pas coupé les mots au hasard, et il a lu sans

difficulté: «... ipso enim domine fatetur quid amet. Sapientiam ita

quidam finierunt..., etc.» MM. Blass, Reinach, Lindsay, dans leurs

opuscules signalés en note, mentionnent plusieurs tours de force du même

genre, d’une parfaite élégance. Les hellénistes et les latinistes n’en

ont plus, du reste, le monopole: on en citerait d’aussi «brillants» qui

ont été exécutés par des orientalistes, par des romanistes et par des

germanistes, depuis que les textes orientaux, romans et germaniques sont

soumis à la critique verbale. Nous avons déjà dit que de «belles»

corrections sont possibles même sur le texte de documents tout à fait

modernes, typographiquement reproduits dans les meilleures conditions.

Personne peut-être n’a excellé, de nos jours, au même degré que Madvig,

dans l’art de l’_emendatio_ conjecturale. Madvig, cependant, n’avait pas

une haute opinion des travaux de la philologie moderne. Il pensait que

les humanistes du XVIe et du XVIIe siècle étaient, à cet égard, mieux

préparés que les érudits d’aujourd’hui. L’_emendatio_ conjecturale des

textes latins et grecs, en effet, est un sport où l’on réussit d’autant

mieux que l’on a, avec un esprit plus ingénieux et plus d’imagination

paléographique, un sens plus juste, plus prompt et plus délicat des

finesses des langues classiques. Or les anciens érudits ont été

assurément trop hardis, mais les langues classiques leur étaient plus

intimement familières qu’aux érudits d’aujourd’hui. Quoi qu’il en soit,

de nombreux textes conservés, sous une forme corrompue, dans des copies

uniques ont résisté, et résisteront toujours sans doute, à l’effort de

la critique. Très souvent, la critique constate l’altération du texte,

indique ce que le sens réclame, et, si elle est prudente, est obligée de

s’en tenir là, les traces de la leçon primitive ayant été effacées par

une multitude d’erreurs et de corrections successives dont il n’existe

plus aucun moyen de débrouiller la filière.--Les érudits qui se livrent

à l’exercice passionnant de la critique conjecturale sont exposés, dans

leur ardeur, à suspecter des leçons correctes et à proposer, pour les

passages désespérés, des hypothèses aventureuses. Ils ne l’ignorent pas.

Ils se font, en conséquence, une loi de distinguer très clairement, dans

leurs éditions, les leçons du manuscrit, ou des manuscrits, du texte

restitué par eux.

_c_. Troisième cas.--On connaît plusieurs copies, qui diffèrent, d’un

document dont l’original est perdu. Ici les érudits modernes ont sur

ceux d’autrefois un avantage marqué: outre qu’ils sont mieux informés,

ils procèdent plus régulièrement à la comparaison des copies.--Le but,

comme dans le cas précédent, est de reconstituer, autant que possible,

l’archétype.

Les érudits d’autrefois, et, comme eux, de nos jours, les novices, ont

eu et ont à lutter, en pareil cas, contre un premier mouvement, qui est

détestable: se servir de n’importe quelle copie, de celle qui est sous

la main.--Le second mouvement n’est guère meilleur: si les différentes

copies ne sont pas de la même époque, se servir de la plus ancienne.

L’antiquité relative des copies n’a théoriquement, et souvent en fait,

aucune importance; car un manuscrit du XVIe siècle, reproduction d’une

bonne copie perdue du XIe, a beaucoup plus de valeur qu’une copie

fautive et remaniée du XIIe ou du XIIIe siècle.--Le troisième mouvement

n’est pas encore le bon: compter les leçons attestées et décider à la

majorité. Soient vingt exemplaires d’un texte: la leçon _a_ est attestée

dix-huit fois, la leçon _b_ deux fois. Adopter pour ce motif la leçon

_a_, c’est supposer gratuitement que tous les exemplaires ont la même

autorité. Supposer cela, c’est commettre une faute de jugement; car si

dix-sept des dix-huit exemplaires qui donnent la leçon _a_ ont été

copiés sur le dix-huitième, la leçon _a_ n’est en réalité attestée

qu’une fois; et la seule question est de savoir si elle est,

intrinsèquement, moins bonne ou meilleure que la leçon _b_.

Il a été reconnu que le seul parti rationnel est de déterminer d’abord

les rapports des copies entre elles.--On part, à cet effet, d’un

postulat incontestable, savoir toutes les copies qui contiennent, aux

mêmes endroits, les mêmes fautes, ont été faites les unes sur les autres

ou dérivent toutes d’une copie où ces fautes existaient. Il n’est pas

croyable, en effet, que plusieurs copistes aient commis, en reproduisant

chacun de son côté l’archétype exempt de fautes, exactement les mêmes

erreurs: l’identité des erreurs atteste une communauté d’origine.--On

éliminera sans scrupule tous les exemplaires dérivés d’une copie qui a

été conservée: ils n’ont évidemment que la valeur de cette copie, leur

source commune; ils n’en diffèrent, s’ils en diffèrent, que par des

fautes supplémentaires; ce serait perdre son temps que d’en relever les

variantes.--Cela fait, on n’est plus en présence que de copies

indépendantes, prises directement sur l’archétype, ou de copies dérivées

dont la source (une copie prise directement sur l’archétype) est

perdue.--Pour classer les copies dérivées en _familles_ dont chacune

représente, avec plus ou moins de pureté, la même tradition, on recourt

encore à la méthode de la comparaison des fautes. Elle permet

ordinairement de dresser sans trop de peine un tableau généalogique

complet (_stemma codicum_) des exemplaires conservés, qui met très

clairement en relief leur importance relative.--Ce n’est pas ici le lieu

d’examiner les espèces difficiles où, par suite de la suppression d’un

trop grand nombre d’intermédiaires, ou d’anciennes combinaisons

arbitraires qui ont mélangé les textes de plusieurs traditions

distinctes, l’opération devient extrêmement laborieuse, ou même

impraticable. D’ailleurs, dans ces cas extrêmes, la méthode ne change

point: la comparaison des passages correspondants est un instrument

puissant, mais c’est le seul dont dispose ici la critique.

Quand l’arbre généalogique des exemplaires est dressé, on compare, pour

restituer le texte de l’archétype, les traditions indépendantes.

S’accordent-elles à donner un texte satisfaisant, pas de difficulté.

Diffèrent-elles, on décide. S’accordent-elles par hasard à donner un

texte défectueux, on recourt, comme si l’on n’avait qu’une copie, à

l’_emendatio_ conjecturale.

C’est une condition beaucoup plus favorable, en principe, d’avoir

plusieurs copies indépendantes d’un original perdu que d’en avoir une

seule, car la simple comparaison mécanique des leçons indépendantes

suffit souvent à dissiper des obscurités que la lumière incertaine de la

critique conjecturale n’aurait pu percer. Toutefois, l’abondance des

exemplaires est un embarras plutôt qu’un secours lorsque l’on n’a pas

pris soin de les classer ou lorsqu’on les a mal classés: rien n’est

moins sûr que les reconstitutions de fantaisie, composites, fabriquées

avec des copies dont les relations mutuelles et la relation avec

l’archétype n’ont pas été préalablement fixées. D’autre part,

l’application des méthodes rationnelles entraîne, en certains cas, une

dépense formidable de temps et de travail: songez qu’il y a une telle

œuvre dont on possède plusieurs centaines d’exemplaires non identiques;

que les variantes indépendantes de tel texte médiocrement étendu (comme

les _Évangiles_) se comptent par milliers; que des années de travail

seraient nécessaires à un homme très diligent pour préparer une «édition

critique» de tel roman du moyen âge. Est-il, du moins, certain que le

texte de ce roman, après tant de collations, de comparaisons et de

travail, serait sensiblement meilleur que si l’on n’avait eu pour le

restituer que deux ou trois manuscrits? Non. L’effort matériel

qu’exigent certaines éditions critiques, par suite de l’extrême richesse

apparente des matériaux à mettre en œuvre, n’est nullement proportionnel

aux résultats positifs qui en sont la récompense.

Les «éditions critiques» faites à l’aide de plusieurs copies d’un

original perdu doivent fournir au public les moyens de contrôler le

_stemma codicum_ que l’éditeur a dressé, et contenir, en note, la liste

des variantes qui ont été rejetées. De la sorte, au pis aller, les gens

compétents y trouvent, à défaut du meilleur texte, ce qu’il faut pour

l’établir[76].

[76] Les érudits négligeaient naguère encore chez nous, cette

précaution élémentaire, sous prétexte d’éviter «des airs de pédant».

M. B. Hauréau a publié, dans ses _Notices et extraits de quelques

manuscrits latins de la Bibliothèque nationale_ (VI, p. 310), une

pièce en vers rythmiques «De presbytero et logico». «Elle n’est pas

inédite, dit-il. M. Thomas Wright l’a déjà publiée... Mais cette

édition est très défectueuse; le texte en est même quelquefois tout

à fait inintelligible. Nous l’avons donc beaucoup amendé, faisant

concourir à cet amendement deux copies qui ne sont, d’ailleurs, ni

l’une ni l’autre, irréprochables...» Suit l’édition, sans variantes.

Le contrôle est impossible.

II. Les résultats de la critique de restitution--critique de nettoyage

et de raccommodage--sont entièrement négatifs. On arrive soit par voie

de conjecture, soit par voie de comparaison et de conjecture, à obtenir

non pas nécessairement un bon texte, mais le meilleur texte possible, de

documents dont l’original est perdu. Le bénéfice le plus net est

d’éliminer les leçons mauvaises, adventices, propres à causer des

erreurs, et de signaler comme tels les passages suspects. Mais il va

sans dire que la critique de restitution ne fournit aucune donnée

nouvelle. Le texte d’un document qui a été restitué au prix de peines

infinies ne vaut pas davantage que celui d’un document analogue dont

l’original a été conservé; au contraire, il vaut moins. Si le manuscrit

autographe de l’_Énéide_ n’avait pas été détruit, des siècles de

collations et de conjectures auraient été épargnés, et le texte de

l’_Énéide_ serait meilleur qu’il ne l’est. Cela dit pour ceux qui

excellent au jeu des «émendations»[77], qui l’aiment par conséquent, et

qui seraient, au fond, fâchés de n’avoir pas à le pratiquer.

[77] «Textual emendation too often misses the mark through want of

knowledge of what may be called _the rules of the game_.» (W. M.

Lindsay, _o. c._, p. V.)

III. Il y aura lieu, d’ailleurs, de pratiquer la critique de restitution

jusqu’à ce que l’on possède le texte exact de tous les documents

historiques. Dans l’état actuel de la science, peu de travaux sont plus

utiles que ceux qui mettent au jour de nouveaux textes ou qui purifient

des textes connus. Publier, conformément aux règles de la critique, des

documents inédits, ou, jusqu’à présent, mal publiés, c’est rendre aux

études historiques un service essentiel. Dans tous les pays,

d’innombrables Sociétés savantes consacrent à cette œuvre capitale la

plus grande partie de leurs ressources et de leur activité. Mais, à

raison de l’immense quantité des textes à critiquer[78] et des soins

minutieux qu’exigent les opérations de la critique verbale[79], le

travail de publication et de restitution n’avance que lentement. Avant

que tous les textes intéressants pour l’histoire du moyen âge et des

temps modernes aient été édités ou réédités _secundum artem_, beaucoup

de temps s’écoulera, même en supposant que le train, relativement

rapide, dont on va depuis quelques années, soit encore accéléré[80].

[78] On s’est souvent demandé si _tous_ les textes valent la peine

d’être «établis» et publiés. «Parmi nos anciens textes [de la

littérature française du moyen âge], dit M. J. Bédier, que

convient-il de publier? Tout. Tout? dira-t-on. Ne chancelons-nous

pas déjà sous le faix des documents?... Voici la raison qui exige la

publication intégrale. Aussi longtemps que tant de manuscrits

resteront devant nous, clos et mystérieux, ils nous solliciteront

comme s’ils recelaient le mot de toutes les énigmes; ils

entraveront, pour tout esprit sincère, l’essor des inductions. Il

convient de les publier, ne serait-ce que pour s’en débarrasser et

pour qu’il soit possible à l’avenir d’en faire table rase...»

(_Revue des Deux Mondes_, 15 févr. 1894, p. 910.)--Tous les

documents doivent être inventoriés, nous l’avons dit (p. 15), afin

d’éviter que les travailleurs aient toujours à craindre d’en ignorer

qui leur seraient utiles. Mais, dans tous les cas où une analyse

sommaire suffit à faire connaître le contenu du document, si la

forme de ce document n’a pas d’intérêt, la publication _in extenso_

ne sert à rien. Il ne faut pas s’encombrer: tous les documents

seront un jour analysés; quantité de documents ne seront jamais

publiés.

[79] Les éditeurs de textes rendent souvent leur tâche encore plus

longue et plus difficile qu’elle ne l’est en s’imposant, sous

prétexte d’éclaircissements, des commentaires. Ils auraient intérêt

à en faire l’économie et à se dispenser de toute annotation qui

n’appartient pas à l’«appareil critique» proprement dit. Voir, sur

ce point, Th. Lindner, _Ueber die Herausgabe von geschichtlichen

Quellen_, dans les _Mittheilungen des Instituts für oesterreichzsche

Geschichtsforschung_, XVI, 1895, p. 501 et suiv.

[80] Il suffit, pour s’en rendre compte, de comparer ce qui a été fait

jusqu’ici par les Sociétés les plus actives, telles que la Société

des _Monumenta Germaniæ historica_ et l’_Instituto storico

italiano_, avec ce qui leur reste à faire.--La plupart des documents

les plus anciens et les plus difficiles à restituer, qui ont exercé

depuis longtemps la sagacité des érudits, ont été mis dans un état

relativement satisfaisant. Mais d’immenses besognes matérielles sont

encore à accomplir.

CHAPITRE III

CRITIQUE DE PROVENANCE

Il serait absurde de chercher des renseignements sur un fait dans les

papiers de quelqu’un qui n’en a rien su, ni rien pu savoir. Il faut donc

se demander tout d’abord, quand on est en présence d’un document: «D’où

vient-il? quel en est l’auteur? quelle en est la date?»--Un document

dont l’auteur, la date, le lieu d’origine, la provenance, en un mot,

sont totalement inconnaissables, n’est bon à rien.

Cette vérité, qui paraît élémentaire, n’a été pleinement reconnue que de

nos jours. Telle est l’ἀκρισία naturelle des hommes que ceux qui, les

premiers, ont pris l’habitude de s’informer de la provenance des

documents avant de s’en servir, en ont conçu (et ont eu le droit d’en

concevoir) de la fierté.

* * * * *

La plupart des documents modernes portent une indication précise de leur

provenance: de nos jours, les livres, les articles de journal, les

pièces officielles et même les écrits privés sont, en général, datés et

signés. Beaucoup de documents anciens, sont, au contraire, mal

localisés, anonymes et sans date.

La tendance spontanée de l’esprit humain est d’ajouter foi aux

indications de provenance, lorsqu’il y en a. Sur la couverture et dans

la préface des _Châtiments_, Victor Hugo s’en dit l’auteur: c’est donc

que Victor Hugo est l’auteur des _Châtiments_. Voici, dans un musée, un

tableau non signé, mais dont le cadre est orné, par les soins de

l’administration, d’une planchette où se lit le nom de Léonard de Vinci:

ce tableau est de Léonard de Vinci. On trouve sous le nom de saint

Bonaventure, dans les _Extraits des poètes chrétiens_ de M. Clément,

dans la plupart des éditions des «Œuvres» de saint Bonaventure et dans

un grand nombre de manuscrits du moyen âge, un poème intitulé

_Philomena_: le poème intitulé _Philomena_ est de saint Bonaventure, et

«on y recueille de précieuses notes sur l’âme même» de ce saint

homme[81]. Vrain-Lucas apportait à M. Chasles des autographes de

Vercingétorix, de Cléopâtre et de sainte Marie-Madeleine, dûment signés

et paraphés[82]: voilà, pensait M. Chasles, des autographes de

Vercingétorix, de Cléopâtre et de sainte Marie-Madeleine.--Nous sommes

ici en présence d’une des formes les plus générales, et en même temps

les plus tenaces, de la crédulité publique.

[81] R. de Gourmont, _Le Latin mystique_ (Paris, 1891, in-8), p. 258.

[82] Voir ces prétendus autographes à la Bibl. nat., nouv. acq. fr.,

nº 709.

L’expérience et la réflexion ont montré la nécessité de réduire par la

méthode ces mouvements instinctifs de confiance. Les autographes de

Vercingétorix, de Cléopâtre et de Marie-Madeleine avaient été composés

par Vrain-Lucas. Le _Philomena_, attribué par les scribes du moyen âge

tantôt à saint Bonaventure, tantôt à Louis de Grenade, tantôt à John

Hoveden, tantôt à John Peckham, n’est peut-être d’aucun de ces auteurs,

et il n’est certainement pas du premier. D’insignes pauvretés ont été

affublées, sans l’ombre d’une preuve, dans les plus célèbres musées

d’Italie, du glorieux nom de Léonard. D’autre part, il est très vrai que

Victor Hugo est l’auteur des _Châtiments_.--Concluons que les

indications les plus formelles de provenance ne sont jamais suffisantes

_par elles-mêmes_. Ce ne sont que des présomptions, fortes ou faibles:

très fortes, en général, quand il s’agit de documents modernes, souvent

très faibles quand il s’agit de documents anciens. Il en est de

postiches, collées sur des œuvres insignifiantes pour en rehausser la

valeur, ou sur des œuvres considérables pour glorifier quelqu’un, ou

bien avec l’intention de mystifier la postérité, ou pour cent autres

motifs, qu’il est aisé d’imaginer et dont on a dressé la liste[83]: la

littérature «pseudépigraphe» de l’antiquité et du moyen âge est énorme.

Il y a en outre des documents entièrement «faux»; les faussaires qui les

ont fabriqués les ont, naturellement, munis d’indications très précises

de leur provenance supposée.--Donc il faut contrôler.--Mais comment?--On

contrôle la provenance apparente des documents, lorsqu’elle est

suspecte, par la méthode même qui sert à déterminer, autant que

possible, celle des documents dépourvus de toute indication d’origine.

Les procédés sont les mêmes dans les deux cas, qu’il n’est pas

nécessaire, par conséquent, de distinguer davantage.

[83] F. Blass a énuméré les principaux de ces motifs, au sujet de la

littérature pseudépigraphe de l’antiquité. (_O. c._, p. 269 et

suiv.)

I. Le principal instrument de la critique de provenance est l’_analyse

interne_ du document considéré, faite en vue d’y relever tous les

indices propres à renseigner sur l’auteur, sur le temps et sur le pays

où il a vécu.

On examine d’abord l’écriture du document: saint Bonaventure est né en

1221; si des poèmes attribués à saint Bonaventure se lisent dans des

manuscrits exécutés au XIe siècle, ce sera une excellente preuve que

l’attribution n’est pas fondée: tout document dont il existe une copie

en écriture du XIe siècle ne peut pas être postérieur au XIe siècle.--On

examine la langue: certaines formes n’ont été employées qu’en certains

lieux et à certaines dates. La plupart des faussaires sont trahis par

leur ignorance à cet égard: des mots, des tournures modernes leur

échappent; on a pu établir que des inscriptions phéniciennes, trouvées

dans l’Amérique du Sud, étaient antérieures à telle dissertation

allemande sur un point de syntaxe phénicienne.--On examine les formules,

s’il s’agit d’actes publics. Un document qui se présente comme un

diplôme mérovingien et qui n’offre pas les formules ordinaires des

diplômes mérovingiens authentiques est faux.--On note enfin toutes les

données positives qui se trouvent dans le document: faits mentionnés,

allusions à des faits. Lorsque ces faits sont connus d’ailleurs, par des

sources qui n’ont pas pu être à la disposition d’un faussaire, la

sincérité du document est établie, et la date en est approximativement

fixée entre le fait le plus récent dont l’auteur a eu connaissance et le

fait le plus voisin de celui-là qu’il aurait sans doute mentionné s’il

l’avait connu. On argumente aussi de ce que certains faits sont signalés

avec prédilection, et de ce que certaines opinions sont exprimées, pour

reconstituer par conjecture la condition, le milieu et le caractère de

l’auteur.

L’analyse interne d’un document, pourvu qu’elle soit faite avec soin,

fournit en général des notions suffisantes sur sa provenance. La

comparaison méthodique entre les divers éléments des documents analysés

et les éléments correspondants des documents similaires dont la

provenance est certaine a permis de démasquer un très grand nombre de

faux[84], et de préciser les circonstances où la plupart des documents

sincères ont été produits.

[84] E. Bernheim (_o. c._, p. 243 et suiv.) donne une liste

considérable de documents faux, aujourd’hui reconnus pour tels. Il

suffit de rappeler ici quelques mystifications fameuses:

Sanchoniathon, Clotilde de Surville, Ossian.--Depuis la publication

du livre de M. Bernheim, quelques documents célèbres, nullement

soupçonnés jusque-là, ont encore été rayés de la liste des documents

à consulter. Voir notamment A. Piaget, _la Chronique des chanoines

de Neuchâtel_ (Neuchâtel, 1896, in-8).

On complète et on vérifie les résultats obtenus par l’analyse interne en

recueillant tous les _renseignements extérieurs_, relatifs au document

soumis à la critique, qui peuvent se trouver dispersés dans des

documents de la même époque ou plus récents: citations, détails

biographiques sur l’auteur, etc. Il est quelquefois significatif qu’il

n’existe aucun renseignement de ce genre: le fait qu’un soi-disant

diplôme mérovingien n’ai été cité par personne avant le XVIIe siècle et

n’ait jamais été vu que par un érudit du XVIIe siècle, convaincu d’avoir

commis des fraudes, donne à penser qu’il est moderne.

II. Nous avons envisagé jusqu’ici le cas le plus simple, où le document

considéré est l’ouvrage d’un seul auteur. Mais de nombreux documents ont

reçu, à différentes époques, des additions qu’il importe de distinguer

du texte primitif, afin de ne pas attribuer à X, auteur du texte, ce qui

est d’Y ou de Z, ses collaborateurs imprévus[85].--Il y a deux sortes

d’additions: l’interpolation et la continuation.--Interpoler, c’est

insérer dans un texte des mots ou des phrases qui n’étaient pas dans le

manuscrit de l’auteur[86]. Les interpolations sont d’ordinaire

accidentelles, dues à la négligence des copistes et s’expliquent par

l’introduction dans le texte de gloses interlinéaires ou d’annotations

marginales; mais, parfois, c’est volontairement que quelqu’un a ajouté

(ou substitué) aux phrases de l’auteur des phrases de son cru, avec le

dessein de compléter, d’embellir ou d’accentuer. Si nous avions le

manuscrit où l’interpolation volontaire a été faite, les surcharges et

les grattages la décèleraient tout de suite. Mais, presque toujours, le

premier exemplaire interpolé est perdu; et, dans les copies qui en

dérivent, toute trace matérielle d’addition (ou de substitution) a

disparu.--Il est inutile de définir les continuations. On sait que

beaucoup de chroniques du moyen âge ont été «continuées» par diverses

mains sans qu’aucun des continuateurs successifs ait pris soin de

déclarer où commence, où finit son travail propre.

[85] Quand les modifications du texte primitif sont du fait de

l’auteur lui-même, ce sont des «remaniements». L’analyse interne et

la comparaison d’exemplaires appartenant aux différentes éditions du

document les accusent.

[86] Voir F. Blass, _o. c._, p. 254 et suiv.

Les interpolations et les continuations se distinguent sans effort, au

cours des opérations nécessaires pour restituer la teneur d’un document

dont il existe plusieurs exemplaires, lorsque quelques-uns de ces

exemplaires reproduisent le texte primitif, antérieur à toute addition.

Mais si tous les exemplaires remontent à des copies déjà interpolées ou

continuées, il faut recourir à l’analyse interne. Le style de toutes les

parties du document est-il uniforme? le même esprit y règne-t-il d’un

bout à l’autre? n’y a-t-il pas des contradictions, des hiatus dans la

suite des idées?--En pratique, lorsque les continuateurs et les

interpolateurs ont eu une personnalité et des intentions tranchées, on

réussit, au moyen de l’analyse, à isoler le document primitif comme avec

des ciseaux. Mais, lorsque tout est flou, on n’aperçoit pas bien les

points de suture; en ce cas il est plus sage de l’avouer que de

multiplier les hypothèses.

III. L’œuvre de la critique de provenance n’est pas achevée dès que le

document est localisé, précisément ou approximativement, dans le temps

et dans l’espace, et que l’on sait enfin sur l’auteur ou les auteurs

tout ce que l’on peut savoir[87]. Voici un livre: suffit-il, pour

connaître la «provenance» des renseignements qui s’y trouvent,

c’est-à-dire pour être en mesure d’en apprécier la valeur, de savoir

qu’il a été composé en 1890, à Paris, par un tel? Supposons qu’un tel

ait copié servilement (sans le citer) un ouvrage antérieur, écrit en

1850. Pour les parties empruntées, ce n’est pas un tel, c’est l’auteur

de 1850 qui, seul, est responsable et garant. Or, de nos jours, le

plagiat, prohibé par la loi et tenu pour déshonorant, est rare:

autrefois, c’était une habitude, acceptée et impunie. Beaucoup de

documents historiques, en apparence originaux, ne font que refléter

(sans le dire) des documents plus anciens, et les historiens sont

exposés, de ce chef, à des déconvenues singulières. Des passages

d’Eginhard, chroniqueur du IXe siècle, sont empruntés à Suétone: il n’y

a rien à en faire pour l’histoire du IXe siècle; que serait-il arrivé,

cependant, si l’on ne s’en était pas aperçu? Un événement est attesté

trois fois, par trois chroniqueurs; mais ces trois attestations, dont on

admire la concordance, n’en font qu’une, s’il est constaté que deux des

trois chroniqueurs ont copié le troisième, ou que les récits parallèles

des trois chroniques ont été puisés à la même source. Des lettres

pontificales, des diplômes impériaux du moyen âge contiennent des

tirades éloquentes que l’on ne doit pas prendre au sérieux: elles

étaient, en effet, de style, et c’est dans des formulaires de

chancellerie que les rédacteurs de ces lettres et de ces diplômes les

ont textuellement copiées.

[87] Peu importe, en principe, que l’on ait réussi ou que l’on n’ait

pas réussi à découvrir le nom de l’auteur. On lit cependant dans

l’_Histoire littéraire de la France_ (XXVI, p. 388): «Nous avons

négligé les sermons anonymes: ces œuvres trop faciles n’ont vraiment

pas d’importance pour l’histoire littéraire quand les auteurs n’en

sont pas connus.» Quand les auteurs sont nominativement connus, en

ont-elles davantage?

Il appartient à la critique de provenance de discerner, autant que

possible, les sources dont se sont servis les auteurs de documents.

Le problème à résoudre ici n’est pas sans analogie avec celui de la

restitution des textes, dont il a été parlé plus haut. Dans les deux

cas, en effet, on procède en partant de ce principe que les leçons

identiques ont une source commune: plusieurs scribes, transcrivant un

texte, ne feront pas exactement les mêmes fautes aux mêmes endroits;

plusieurs écrivains, racontant les mêmes faits, ne se seront pas placés,

pour les voir, aux mêmes points de vue, et ne diront pas exactement les

mêmes choses dans les mêmes termes. A cause de l’extrême complexité des

événements historiques, il est tout à fait invraisemblable que deux

observateurs indépendants les aient rapportés de la même façon. On

s’attache à former des familles de documents, de la même manière que

l’on forme des familles de manuscrits. On aboutit pareillement à dresser

des tableaux généalogiques.

Les examinateurs qui corrigent les compositions des candidats au

baccalauréat ont quelquefois à s’apercevoir que les «copies» de deux

candidats (placés l’un à côté de l’autre) ont un air de famille. S’il

leur plaît de rechercher quelle est celle dont l’autre dérive, ils le

reconnaissent aisément, en dépit des petits artifices (modifications

légères, amplifications, résumés, additions, suppressions,

transpositions) que le plagiaire a multipliés pour dépister les

soupçons. Leurs erreurs communes suffisent à dénoncer les deux

coupables; des maladresses, et surtout les erreurs propres au plagiaire

qui ont leur source dans une particularité de la copie du complaisant,

révèlent le plus coupable.--De même, soient deux documents anciens:

quand l’auteur de l’un a copié l’autre sans intermédiaire, il est en

général très aisé d’établir la filiation; que l’on abrège ou que l’on

délaie, on se trahit presque toujours, en plagiant, par quelque

endroit[88].

[88] Dans des cas très favorables, on est arrivé quelquefois à

déterminer, par l’examen des confusions commises par le plagiaire,

jusqu’à l’espèce d’écriture, jusqu’au format et à la disposition

matérielle du manuscrit-source qu’il avait sous les yeux. Les

démonstrations de la «critique des sources» sont quelquefois

appuyées, comme celles de la «critique des textes», par l’évidence

paléographique.

Quand trois documents sont apparentés, leurs relations mutuelles sont

déjà, en certains cas, plus difficiles à spécifier. Soient A, B et C.

Supposons que A soit la source commune: il est possible que A ait été

copié séparément par B et par C; que C n’ait connu la source commune que

par l’intermédiaire de B; que B n’ait connu la source commune que par

l’intermédiaire de C. Si B et C ont abrégé la source commune de deux

manières différentes, ces copies partielles sont sûrement indépendantes.

Lorsque B et C dépendent l’un de l’autre, on est ramené au cas le plus

simple, celui du paragraphe précédent. Mais supposons que l’auteur de C

ait combiné A et B; que d’ailleurs A ait été déjà utilisé par B: les

relations généalogiques s’entrecroisent et s’obscurcissent.--Bien

autrement compliqués encore sont les cas où l’on est en présence de

quatre, cinq documents apparentés, ou davantage; car le nombre des

combinaisons possibles augmente très rapidement.--Toutefois, pourvu

qu’il n’y ait pas trop d’intermédiaires perdus, la critique réussit à

débrouiller les rapports à force de rapprochements et d’ingénieuse

patience, par le simple jeu de comparaisons indéfiniment répétées. Des

érudits modernes (M. B. Krusch, par exemple, qui s’est occupé surtout

des écrits hagiographiques de l’époque mérovingienne) ont récemment

construit, de la sorte, des généalogies d’une précision et d’une

solidité parfaites[89].

[89] Les travaux de M. Julien Haver, réunis dans le tome de ses Œuvres

(_Questions mérovingiennes_, Paris, 1896, in-8) sont considérés

comme des modèles. Des problèmes très difficiles y sont résolus avec

une élégance irréprochable.--La lecture des mémoires où M. L.

Delisle s’est attaché à élucider des questions de provenance est

aussi très profitable.--Les questions de cet ordre sont celles où

triomphent les érudits les plus habiles.

Les résultats de la critique de provenance, en tant qu’elle s’applique à

établir la filiation des documents, sont de deux sortes.--D’une part,

elle reconstitue des documents perdus. Deux chroniqueurs, B et C,

ont-ils utilisé, chacun de leur côté, une source commune, X, qui ne se

retrouve pas? Il sera possible de ce faire une idée de X en détachant et

en recollant les extraits encastrés dans B et dans C, tout de même que

l’on se fait une idée d’un manuscrit perdu en rapprochant les copies

partielles qui en ont été conservées.--D’autre part, la critique de

provenance ruine l’autorité d’une foule de documents «authentiques»,

c’est-à-dire non suspects de falsification, en prouvant qu’ils sont

dérivés, qu’ils valent ce que valent leurs sources, et que, quand ils

embellissent leurs sources par des détails de fantaisie ou des phrases

de rhétorique, ils ne valent rien du tout. En Allemagne, et en

Angleterre, les éditeurs de documents ont pris l’excellente habitude

d’imprimer en petits caractères les passages empruntés, en caractères

plus gros les passages originaux ou dont la source est inconnue. Grâce à

cette pratique, on voit au premier coup d’œil que des chroniques

renommées, souvent citées (bien à tort), sont des compilations, sans

valeur par elles-mêmes: c’est ainsi que les _Flores historiarum_ du

soi-disant Mathieu de Westminster, la plus populaire peut-être des

chroniques anglaises du moyen âge, sont presque entièrement tirés des

ouvrages originaux de Wendover et de Mathieu de Paris[90].

[90] Voir l’édition de H. R. Luard (t. I, London, 1890, in-8), dans

les _Rerum britannicarum medii ævi scriptores_.--Les _Flores

historiarum_ de Mathieu de Westminster figurent à l’«Index» romain,

à cause des passages empruntés aux _Chronica majora_ de Mathieu de

Paris, tandis que les _Chronica majora_ elles-mêmes ont échappé à la

censure.

IV. La critique de provenance garantit les historiens d’erreurs énormes.

Les résultats qu’elle obtient sont saisissants. Les services qu’elle a

rendus en éliminant des documents faux, en dénonçant de fausses

attributions, en déterminant les conditions où sont nés des documents

que le temps avait défigurés et en les rapprochant de leurs

sources[91],--ces services sont si grands qu’elle est aujourd’hui

considérée comme «la critique» par excellence. On dit couramment d’un

historien qu’il «manque de critique» lorsqu’il ne sent point la

nécessité de distinguer entre les documents, qu’il ne se méfie jamais

des attributions traditionnelles, et qu’il accepte, comme s’il craignait

d’en perdre un seul, tous les renseignements, anciens et modernes, bons

et mauvais, d’où qu’ils viennent[92].

[91] Il serait instructif de dresser la liste des ouvrages historiques

célèbres, comme l’_Histoire de la conquête de l’Angleterre par les

Normands_, d’Augustin Thierry, dont l’autorité a été tout à fait

ruinée, depuis que la provenance de leurs sources a été

étudiée.--Rien n’amuse davantage la galerie que de voir un historien

convaincu d’avoir appuyé une théorie sur des documents falsifiés.

S’être laissé tromper en prenant au sérieux des documents qui n’en

sont pas, rien n’est plus propre à couvrir un historien de

confusion.

[92] Une des formes les plus grossières (et les plus répandues) du

«manque de critique» est celle qui consiste à employer comme des

documents et sur le même pied que des documents, ce que les auteurs

modernes ont dit à propos des documents. Les novices ne distinguent

pas assez, dans les affirmations des auteurs modernes, ce qui est

ajouté aux sources originales de ce qui en provient.

On a raison: mais il ne faut pas se contenter de cette forme de la

critique, et il ne faut pas en abuser.

Il ne faut pas en abuser.--L’extrême méfiance, en ces matières, a des

effets presque aussi fâcheux que l’extrême crédulité. Le P. Hardouin,

qui attribuait à des moines du moyen âge les œuvres de Virgile et

d’Horace, n’était pas moins ridicule que la victime de Vrain-Lucas.

C’est abuser des procédés de la critique de provenance que de les

appliquer, comme on l’a fait, pour le plaisir, à tort et à travers. Les

maladroits qui s’en sont servis pour arguer de faux des documents

excellents, comme les écrits de Hroswitha, le _Ligurinus_ et la bulle

_Unam Sanctam_[93], ou pour établir, entre certaines «Annales», des

filiations imaginaires, d’après des indices superficiels, les auraient

discrédités, si c’était possible.--Et puis, il est louable de réagir

contre ceux qui ne mettent jamais en question la provenance des

documents; mais c’est aller trop loin que de s’intéresser exclusivement,

par réaction, aux périodes de l’histoire dont les documents sont de

provenance incertaine. Les documents de l’histoire moderne et

contemporaine ne sont pas moins dignes d’intérêt que ceux de l’antiquité

ou du haut moyen âge, parce que leur provenance apparente, étant presque

toujours la vraie, ne soulève point de ces délicats problèmes

d’attribution où se déploie la virtuosité des critiques[94].

[93] Voir une liste d’exemples dans le _Handbuch_ de E. Bernheim, p.

283, 289.

[94] C’est parce qu’il est nécessaire de soumettre les documents de

l’histoire de l’antiquité et du moyen âge à la critique de

provenance la plus sévère que l’étude de l’antiquité et du moyen âge

passe pour plus «scientifique» que celle des temps modernes. Elle

n’est que plus encombrée de difficultés préliminaires.

Il ne faut pas s’en contenter.--La critique de provenance, comme celle

de restitution, est préparatoire, et ses résultats sont négatifs. Elle

aboutit en dernière analyse à éliminer des documents qui n’en sont pas

et qui auraient fait illusion: voilà tout. «Elle apprend à ne pas

employer de mauvais documents, elle n’apprend pas à tirer parti des

bons[95].» Ce n’est donc pas toute «la critique historique»; c’en est

seulement une assise[96].

[95] _Revue philosophique_, 1887, II, p. 170.

[96] La théorie de la critique de provenance est aujourd’hui faite,

_ne varietur_; elle est exposée en détail dans le _Lehrbuch_ de E.

Bernheim, p. 242-340. C’est pourquoi nous n’avons éprouvé aucun

scrupule à la résumer brièvement.--En français, l’Introduction de M.

G. Monod à ses _Études critiques sur les sources de l’histoire

mérovingienne_ (Paris, 1872, in-8) contient des considérations

élémentaires (cf. _Revue critique_, 1873, I, p. 308).

CHAPITRE IV

CLASSEMENT CRITIQUE DES SOURCES

Grâce aux opérations précédentes, les documents, tous les documents d’un

certain genre ou relatifs à un sujet donné ont été, nous le supposons,

«trouvés»: on sait où ils sont; le texte de chacun d’eux a été, s’il y

avait lieu, restitué, et chacun d’eux a été soumis à la critique de

provenance: on sait d’où il sort. Reste à réunir et à classer

méthodiquement les matériaux ainsi vérifiés. Cette opération est la

dernière de celles que l’on peut appeler préparatoires aux travaux de

critique supérieure (interne) et de construction.

Quiconque étudie un point d’histoire est obligé de classer préalablement

ses sources. Mettre en ordre, d’une manière rationnelle et commode à la

fois, les matériaux vérifiés avant de s’en servir, est une partie en

apparence très humble, en réalité très importante, de la profession

d’historien. Ceux qui ont appris à le faire s’assurent par cela seul un

avantage marqué: ils se donnent moins de mal et obtiennent des résultats

meilleurs; les autres gaspillent leur temps, leurs peines: il arrive

qu’ils soient étouffés sous les notes, les extraits, les copies, les

paperasses accumulés en désordre par eux-mêmes. Qui donc a parlé de ces

gens affairés qui remuent, toute leur vie, des moellons, sans savoir où

les poser, et qui soulèvent, ce faisant, des flots de poussière

aveuglante?

I. Ne nous dissimulons pas que, ici comme ailleurs, le premier

mouvement, le mouvement naturel, n’est pas le bon. Le premier mouvement

de la plupart des hommes, quand il s’agit de recueillir des textes, est

de les noter à la suite les uns des autres, dans l’ordre où ils en ont

connaissance. Beaucoup d’anciens érudits (dont nous avons les papiers),

et presque tous les novices qui ne sont pas avertis, ont travaillé et

travaillent de la sorte: ils avaient, ils ont des cahiers où ils notent

bout à bout, au fur et à mesure, les textes qu’ils considèrent comme

intéressants.--Ce procédé est détestable. Il faut toujours aboutir, en

effet, à classer les textes recueillis; si donc on veut isoler, plus

tard, de l’ensemble, ceux qui ont trait à un détail, on ne peut pas se

dispenser de relire tous ses cahiers, et l’on est forcé d’en recommencer

le laborieux dépouillement chaque fois que l’on a besoin d’un détail

nouveau. Si ce procédé séduit au premier abord, c’est parce qu’il a

l’air d’économiser des écritures; mais l’économie est mal entendue,

puisqu’elle a pour conséquence de multiplier infiniment les recherches

ultérieures et de gêner les combinaisons.

D’autres personnes comprennent très bien les avantages d’un classement

systématique; elles se proposent en conséquence de recueillir les textes

qui les intéressent dans des cadres tracés d’avance. A cet effet, elles

prennent des notes dans des cahiers, dont chaque page a été munie, à

l’avance, d’une rubrique. Ainsi se trouvent rapprochés tous les textes

de même espèce.--Ce système laisse à désirer, car les intercalations

sont incommodes, et le cadre de classement, une fois adopté, est rigide:

il est difficile de l’amender. Beaucoup de bibliothécaires rédigeaient

jadis leurs catalogues de cette manière, qui est aujourd’hui condamnée.

Un procédé plus barbare encore ne sera mentionné que par prétérition. Il

consiste à enregistrer simplement les documents dans sa mémoire, sans en

prendre note par écrit. On l’a employé. Des historiens, doués d’une

mémoire excellente et, d’ailleurs, paresseux, se sont passé cette

fantaisie: le résultat a été que la plupart de leurs citations et de

leurs références sont inexactes. La mémoire est un appareil

d’enregistrement très délicat, mais si peu précis, qu’une pareille

audace est sans excuse.

Tout le monde admet aujourd’hui qu’il convient de recueillir les

documents sur des fiches. Chaque texte est noté sur une feuille

détachée, mobile, munie d’indications de provenance aussi précises que

possible. Les avantages de cet artifice sont évidents: la mobilité des

fiches permet de les classer à volonté, en une foule de combinaisons

diverses, au besoin de les changer de place: il est facile de grouper

ensemble tous les textes de même espèce, et de faire, à l’intérieur de

chaque groupe des intercalations, au fur et à mesure des trouvailles.

Pour les documents qui sont intéressants à plusieurs points de vues et

qui auraient droit à figurer dans plusieurs groupes, il suffit de

rédiger à plusieurs exemplaires les fiches qui les portent, ou de

représenter celles-ci, autant de fois qu’il est utile, par des fiches de

renvoi. Du reste, il est matériellement impossible de constituer, de

classer et d’utiliser des documents autrement que sur fiches, dès qu’il

s’agit de recueils un peu vastes. Les statisticiens, les financiers, et,

dit-on, les littérateurs qui observent, l’ont constaté de nos jours,

aussi bien que les érudits.

Le système des fiches n’est pas sans quelques inconvénients. Chaque

fiche doit être munie de références précises à la source où le contenu

en a été puisé; par conséquent, si l’on analyse un document en cinquante

fiches distinctes, il faudra répéter cinquante fois les mêmes

références. D’où une légère augmentation d’écritures: c’est certainement

à cause de cette complication infime que quelques personnes s’obstinent

à préférer la méthode si défectueuse des cahiers.--De plus, à cause de

leur mobilité même, les fiches, feuilles volantes, sont exposées à

s’égarer et lorsqu’une fiche est perdue, comment la remplacer? on ne

s’aperçoit même pas qu’elle a disparu; s’en apercevrait-on par hasard

que le seul remède serait de recommencer, de fond en comble, toutes les

opérations déjà faites.--A la vérité, des précautions très simples, que

l’expérience a suggérées, mais que ce n’est pas ici le lieu d’exposer en

détail, permettent de réduire au minimum les inconvénients du système.

On recommande d’employer des fiches de dimension uniforme, résistantes;

de les classer au plus tôt, dans des «chemises» ou dans des tiroirs,

etc.--Que chacun, du reste, en ces matières, soit libre de se créer des

habitudes personnelles. Mais il faut bien se rendre compte d’avance que

ces habitudes, suivant qu’elles sont plus ou moins pratiques et

heureuses, ont une influence directe sur les résultats de l’activité

scientifique. «Ces arrangements personnels de bibliothèque, dit E.

Renan, qui sont la moitié du travail scientifique[97]...» Ce n’est pas

trop dire. Tel érudit doit une bonne part de sa légitime réputation à

l’art qu’il a de colliger; tel autre est, pour ainsi dire, paralysé par

sa maladresse à cet égard[98].

[97] E. Renan, _Feuilles détachées_, p. 103.

[98] Il serait très intéressant d’avoir des renseignements sur les

procédés de travail des grands érudits, notamment de ceux qui se

sont livrés à des travaux considérables de collection et de

classement. On en trouve dans leurs papiers, et quelquefois dans

leur correspondance. Sur les procédés de Du Cange, voir L. Feugère,

_Étude sur la vie et les ouvrages de Du Cange_ (Paris, 1858, in-8),

p. 62 et suiv.

Après avoir recueilli les documents, soit _in extenso_, soit en abrégé,

sur des fiches ou sur des feuillets mobiles, on les classe. Dans quels

cadres? suivant quel ordre? Il est clair que c’est une question

d’espèces et que la prétention de formuler des règles pour tous les cas

ne serait pas raisonnable. Mais voici quelques observations générales.

II. Distinguons le cas de l’historien qui classe des documents vérifiés

en vue d’une œuvre historique, et celui de l’érudit qui compose un

«regeste». Regestes (de _regerere_, consigner par écrit) et _Corpus_

sont des collections, méthodiquement classées, de documents historiques.

Les documents sont reproduits _in extenso_ dans un _corpus_, analysés et

décrits dans un «regeste».

_Corpus_ et regestes sont destinés à aider les travailleurs dans la

collection des documents. Des érudits se dévouent à effectuer, une fois

pour toutes, des besognes de recherche et de classement dont le public,

grâce à eux, sera, par la suite, dispensé.

Les documents peuvent être groupés d’après leur date, d’après leur lieu

d’origine, d’après leur contenu, d’après leur forme[99]. Ce sont les

quatre catégories du temps, du lieu, de l’espèce et de la forme; en les

superposant, on obtient à volonté des compartiments réduits. On se

proposera, par exemple, de grouper tous les documents de telle forme, de

tel pays, de telle date à telle date (les chartes royales, en France,

sous le règne de Philippe-Auguste); tous les documents de telle forme

(inscriptions latines) ou de telle espèce (hymnes latines) à telle

époque (dans l’antiquité, au moyen âge).--Nous rappelons, pour préciser,

l’existence d’un _Corpus inscriptionum græcarum_, d’un _Corpus

inscriptionum latinarum_, d’un _Corpus scriptorum ecclesiasticorum

latinorum_, des _Regesta imperii_ de J. F. Böhmer et de ses

continuateurs, des _Regesta pontificum romanorum_ de Ph. Jaffé et A.

Potthast.

[99] Voir J. G. Droysen, _Précis de la science de l’histoire_, p. 25.

«Le classement critique n’a pas à se préoccuper uniquement du point

de vue de la chronologie... Plus sont variés les points de vue sous

lesquels la critique s’entend à grouper les matériaux, plus aussi

sont fermes les points indiqués par l’intersection des lignes.»

On a renoncé maintenant à grouper des documents en _corpus_ et en

regestes, comme on le faisait autrefois, parce qu’ils ont le

caractère commun d’être inédits, ou bien, au contraire, de ne pas

l’être. Jadis, les compilateurs d’_Analecta_, de _Relliquiæ

manuscriptorum_, de «trésors d’_anecdota_», de spicilèges, etc.,

publiaient tous les documents d’un certain genre qui avaient le

caractère commun d’être inédits et de leur paraître intéressants; au

contraire Georgisch (_Regesta chronologico-diplomatica_), Bréquigny

(_Table chronologique des diplômes, chartes et actes imprimés

concernant l’histoire de France_), Wauters (_Table chronologique des

chartes et diplômes imprimés concernant l’histoire de la Belgique_),

ont classé ensemble tous les documents d’une certaine espèce qui

avaient le caractère commun d’avoir été imprimés.

Quel que soit le compartiment choisi, de deux choses l’une: ou bien les

documents que l’on a l’intention de classer à l’intérieur de ce

compartiment sont datés, ou ils ne le sont pas.

S’ils sont datés, comme le sont, par exemple, les chartes émanées de la

chancellerie d’un prince, on aura pris soin de placer en tête de chaque

fiche la date (ramenée au comput moderne) du document qui s’y trouve

inscrit. Rien ne sera donc plus facile que de classer, par ordre

chronologique, toutes les fiches, c’est-à-dire tous les documents, qui

auront été réunis. Le classement chronologique s’impose, en principe,

dès qu’il est possible.--Il n’y a qu’une difficulté, toute pratique.

Même dans les cas les plus favorables, quelques documents ont perdu

accidentellement leurs dates; ces dates, l’auteur du regeste est tenu de

les restituer, ou d’essayer de le faire; de longues et patientes

recherches sont nécessaires à cet effet.

Si les documents ne sont pas datés, il faut opter entre l’ordre

alphabétique, l’ordre géographique et l’ordre systématique.--L’histoire

du _Corpus_ des inscriptions latines est là pour montrer que ce n’est

pas toujours facile. «L’ordre des dates était impossible, attendu que la

plupart des inscriptions ne sont pas datées. Depuis Smetius, on divisait

en classes, c’est-à-dire qu’on distinguait selon leur contenu, et sans

égard à leur provenance, les inscriptions religieuses, sépulcrales,

militaires, poétiques, celles qui ont un caractère public et d’autres

qui ne concernent que des particuliers, etc. Bœckh, bien qu’il eût

préféré, pour son _Corpus inscriptionum græcarum_, l’ordre géographique,

était d’avis que l’ordre des matières, adopté jusque-là, était le seul

possible dans un _Corpus_ latin...» [Ceux-là même qui proposaient, en

France, l’ordre géographique] «voulaient faire une exception pour les

textes relatifs à l’histoire générale d’un pays, et sans doute de

l’Empire; en 1845, Zumpt défendit un système éclectique de ce genre,

très compliqué. En 1847, Th. Mommsen n’admettait encore l’ordre

géographique que pour les inscriptions des municipes, et, en 1852, quand

il publia les Inscriptions du royaume de Naples, il n’avait pas

entièrement changé d’avis. C’est seulement quand il fut chargé de la

publication du _C. I. L._ par l’Académie de Berlin que, instruit par

l’expérience, il rejeta même les exceptions proposées par Egger pour

l’histoire générale d’une province, et crut devoir s’en tenir à l’ordre

géographique pur[100].» Cependant, vu le caractère des documents

épigraphiques, l’ordre des lieux était évidemment le seul rationnel. On

l’a amplement démontré depuis cinquante ans; mais les collectionneurs

d’inscriptions n’en sont tombés d’accord qu’après deux siècles de

tentatives en sens contraire. Pendant deux siècles, on a fait des

recueils d’inscriptions latines sans voir que «Classer les inscriptions

d’après les matières dont elles traitent, c’est éditer Cicéron en

découpant ses discours, ses traités et ses lettres afin de ranger les

tronçons d’après les sujets traités»; que «les monuments épigraphiques

appartenant au même territoire, placés les uns à côté des autres,

s’expliquent mutuellement»; et enfin que «s’il est à peu près

impraticable de ranger par ordre de matières cent mille inscriptions qui

presque toutes se rattachent à plusieurs catégories, au contraire chaque

monument n’a qu’une place, et une place bien déterminée, dans l’ordre

géographique[101]».

[100] J. P. Waltzing, _Recueil général des inscriptions latines_

(Louvain, 1892, in-8), p. 41.

[101] _Ibidem_.--Lorsque l’ordre géographique est adopté, une

difficulté résulte de ce que la provenance de certains documents est

inconnue: beaucoup d’inscriptions, conservées dans les Musées, y ont

été apportées on ne sait d’où. Difficulté analogue à celle qui

résulte, pour les regestes chronologiques, des documents sans date.

L’ordre alphabétique est très commode lorsque l’ordre chronologique et

l’ordre géographique ne conviennent pas. Il y a des documents, comme les

sermons, les hymnes et les chansons profanes du moyen âge, qui ne sont

datés avec précision ni du temps, ni du lieu. On les classe par ordre

alphabétique d’_incipit_, c’est-à-dire suivant l’ordre alphabétique des

premiers mots de chacun d’eux[102].

[102] Il n’y a d’embarras que pour ceux qui ont perdu leur _incipit_.

Cf. p. 86, n. 101.--Au XVIIIe siècle, Séguier consacra une grande

partie de sa vie à dresser un Catalogue, par ordre alphabétique

d’_incipit_, des inscriptions latines, au nombre de 50 000, qui

avaient été publiées jusque-là; il dépouilla douze mille ouvrages

environ. Ce travail considérable est resté inédit et inutile. Avant

d’entreprendre d’aussi vastes compilations, s’assurer que le plan en

est rationnel et que le travail à fournir--un travail si dur et si

ingrat--ne sera pas gaspillé.

L’ordre systématique, ou didactique, n’est pas à recommander pour la

composition des _corpus_ ou des regestes. Il est toujours arbitraire,

entraîne des répétitions et des confusions inévitables. D’ailleurs, il

suffit de joindre aux collections disposées suivant l’ordre

chronologique, géographique ou alphabétique, de bonnes «tables des

matières» pour les mettre en état de rendre tous les services que

rendraient des recueils systématiques.--Une des principales règles de

l’art de fabriquer les _corpus_ et les regestes («le grand art des

_Corpus_», parvenu dans la seconde moitié du XIXe siècle à un si haut

degré de perfection[103]) est de munir ces collections, quel qu’en soit

le classement, de tables et d’index variés, propres à en faciliter

l’usage: tables d’_incipit_ dans les regestes chronologiques qui s’y

prêtent, index des noms propres et des dates dans les regestes par

_incipit_, etc., etc.

[103] Voir G. Waitz, _Ueber die Herausgabe and Bearbeitung von

Regesten_, dans l’_Historische Zeitschrift_, XI, (1878), p. 280-95.

Les faiseurs de _corpus_ et de regestes recueillent et classent pour

autrui des documents qui ne les intéressent pas directement, ou, du

moins, qui, _tous_, ne les intéressent pas, et s’absorbent dans ce

labeur. Les travailleurs ordinaires, eux, ne recueillent et ne classent

que les matériaux utiles pour leurs études particulières. De là, des

différences. Par exemple, l’ordre systématique, arrêté d’avance, qui est

si peu recommandable pour les grandes collections, fournit souvent à

ceux qui travaillent pour leur propre compte, en vue de composer des

monographies, un cadre de classement préférable à tout autre. Mais on se

trouvera toujours bien d’observer les habitudes matérielles dont

l’expérience a enseigné la valeur aux compilateurs de profession: en

tête de chaque fiche, inscrire, s’il y a lieu, la date, et, en tout cas,

une rubrique[104]; multiplier les _cross-references_ et les index; tenir

état (sur des fiches rangées à part) de toutes les sources utilisées,

afin de ne pas être exposé à recommencer, par inadvertance, des

dépouillements déjà faits; etc.--L’observation régulière de ces

pratiques contribue beaucoup à rendre plus aisés et plus solides les

travaux d’histoire qui ont un caractère scientifique. La possession d’un

jeu de fiches judicieusement dressé (quoique imparfait) a valu à M. B.

Hauréau d’exercer jusqu’à la fin de sa vie, dans le genre très spécial

d’études historiques qu’il cultivait, une maîtrise incontestable[105].

[104] A défaut d’ordre systématique arrêté d’avance, et lorsque

l’ordre chronologique n’est pas de mise, il est parfois avantageux

de classer provisoirement les fiches, c’est-à-dire les documents,

dans l’ordre alphabétique de mots choisis comme rubriques

(_Schlagwörter_). C’est le système dit «du Dictionnaire».

[105] Voir Langlois, _Manuel de bibliographie historique_, I, p. 88.

CHAPITRE V

LA CRITIQUE D’ÉRUDITION ET LES ÉRUDITS

L’ensemble des opérations décrites dans les chapitres précédents

(restitution des textes, critique de provenance, collection et

classement des documents vérifiés) constitue le vaste domaine de la

critique externe ou critique d’érudition[106].

[106] Nous prenons ici critique d’érudition» comme synonyme de

«critique externe». Dans le langage courant, on appelle _érudits_,

non seulement les spécialistes de la critique interne, mais aussi

les historiens qui ont l’habitude de composer des monographies sur

des sujets techniques, restreints, peu intéressants pour le grand

public.

La critique d’érudition tout entière n’inspire que du dédain au gros

public, vulgaire et superficiel. Quelques-uns de ceux qui s’y livrent

sont disposés, au contraire, à la glorifier. Mais il y a un juste milieu

entre cet excès d’honneur et cette indignité.

L’opinion brutale des gens qui prennent en pitié et qui raillent les

analyses minutieuses de la critique externe ne mérite guère, en vérité,

d’être réfutée. Il n’y a qu’un argument pour établir la légitimité et

pour inspirer le respect des labeurs obscurs de l’érudition, mais il est

décisif: c’est qu’ils sont indispensables. Sans érudition, pas

d’histoire. _Non sunt contemnenda quasi parva_, dit saint Jérôme, _sine

quibus magna constare non possunt_[107].

[107] Cet argument, facile à développer, l’a été souvent, et récemment

encore par M. Bédier, dans la _Revue des Deux Mondes_, 15 fév. 1894,

p. 932 et suiv.

Quelques personnes admettent volontiers que les travaux d’érudition

sont utiles, mais, agacées, se demandent si «la recension d’un

texte» ou «le déchiffrement d’un parchemin gothique» est «l’effort

suprême de l’esprit humain», et si les facultés intellectuelles que

suppose l’exercice de la critique externe méritent ou ne méritent

pas «ce que l’on mène de bruit autour de ceux qui les possèdent».

Les pièces d’une polémique sur cette question, évidemment dépourvue

d’importance, entre M. Brunetière, qui conseillait aux érudits la

modestie, et M. Boucherie, qui insistait sur les motifs que les

érudits ont d’être fiers, se trouvent dans la _Revue des langues

romanes_, 1880, t. I et II.

D’un autre côté les professionnels, en cherchant à se donner des raisons

d’être fiers des travaux qu’ils exécutent, ne se sont pas contentés de

les représenter comme nécessaires; il se sont laissé entraîner à en

exagérer les vertus et la portée. On a dit que les procédés si sûrs de

la critique d’érudition avaient élevé l’histoire à la dignité d’une

science, «d’une science exacte»; que la critique de provenance «fait

pénétrer plus profondément qu’aucune autre étude dans la connaissance

des temps passés»; que l’habitude de la critique des textes affine ou

même confère «l’intelligence historique». Tacitement, on s’est persuadé

que la critique d’érudition est toute la critique historique, et qu’il

n’y a rien au-delà du nettoyage, du raccommodage et du classement des

documents.--Cette illusion, assez répandue parmi les spécialistes, est

trop grossière pour qu’il soit utile de la combattre expressément:

c’est, en effet, la critique psychologique d’interprétation, de

sincérité et d’exactitude qui «fait pénétrer plus profondément qu’aucune

autre étude dans la connaissance des temps passés», ce n’est pas la

critique externe[108]. Un historien qui aurait cette bonne fortune que

tous les documents utiles pour ses études eussent été déjà correctement

édités, critiqués au point de vue de la provenance, et classés, ne

serait pas moins en état de s’en servir pour écrire l’histoire que s’il

avait été obligé de leur faire subir, de ses propres mains, les

opérations préalables. Il est possible, quoi qu’on en ait dit, d’avoir

la plénitude de l’intelligence historique sans avoir jamais essuyé

soi-même, au propre et au figuré, la poussière des documents originaux,

c’est-à-dire sans les avoir découverts et purifiés soi-même. Il ne faut

pas interpréter judaïquement, au sens étymologique, ce mot de M. Renan:

«Je ne crois pas que l’on puisse acquérir une claire notion de

l’histoire, de ses limites et du degré de confiance qu’il faut avoir

dans ses divers ordres d’investigation sans l’habitude de _manier_ les

documents originaux[109]»; cela doit s’entendre simplement de l’habitude

de recourir aux sources directes et de traiter des questions

précises[110]. Un jour viendra sans doute où, tous les documents

relatifs à l’histoire de l’antiquité classique ayant été édités et

critiqués, il n’y aura plus lieu de faire, dans le domaine de l’histoire

de l’antiquité classique, ni critique des textes (restitution), ni

critique des sources (provenance); les conditions n’en seront pas moins

évidemment excellentes alors pour traiter des détails et de l’ensemble

de l’histoire ancienne. Ne nous lassons pas de le répéter: la critique

externe est toute préparatoire; elle est un moyen, non un but; l’idéal

serait qu’elle eût été suffisamment pratiquée pour qu’il fût désormais

possible de s’en dispenser; ce n’est qu’une nécessité provisoire.

[108] Des hommes, dont la critique était du meilleur aloi, tant qu’il

ne s’agissait que des opérations de critique externe, ne se sont

jamais élevés à une pensée de critique supérieure, ni, par

conséquent, à l’intelligence de l’histoire.

[109] E. Renan, _Essais de morale et de critique_, p. 36.

[110] «Ne fût-ce qu’en vue de la sévère discipline de l’esprit je

ferais peu de cas du philosophe qui n’aurait pas travaillé, au moins

une fois en sa vie, à éclaircir quelque point spécial...» (_L’Avenir

de la science_, p. 136.)

Non seulement il n’est pas, en théorie, obligatoire que les personnes

dont c’est l’intention de faire des synthèses historiques aient

elles-mêmes approprié les matériaux sur lesquels elles opèrent; mais on

est en droit de se demander, et on s’est souvent demandé, si cela est

avantageux[111]. Ne serait-il pas préférable que les ouvriers de l’œuvre

historique fussent spécialisés? Aux uns--les érudits--seraient dévolues

les besognes absorbantes de la critique externe ou critique d’érudition;

les autres, allégés du poids de ces besognes, auraient plus de liberté

pour procéder aux travaux de critique supérieure, de combinaison et de

construction. Tel était l’avis de Mark Pattison, qui a dit: _History

cannot be written from manuscripts_, ce qui signifie: «Il est impossible

d’écrire l’histoire d’après des documents que l’on est tenu de mettre

soi-même en état d’être utilisés.»

[111] Cf., sur le point de savoir s’il est nécessaire que chacun fasse

«all the preliminary grubbing for himself», J. M. Robertson, _Buckle

and his critics_ (London, 1895, in-8), p. 299.

Jadis les professions d’«érudit» et d’«historien» étaient, en effet,

très nettement distinctes. Les «historiens» cultivaient le genre

littéraire, pompeux et vide, que l’on appelait alors «l’histoire», sans

se tenir au courant des travaux effectués par les érudits. Les érudits,

de leur côté, posaient, par leurs recherches critiques, la condition de

l’histoire, mais ils ne se souciaient pas de la faire: contents de

colliger, de purifier et de classer des documents historiques, ils se

désintéressaient de l’histoire et ils ne comprenaient pas mieux le passé

que le commun des hommes de leur temps. Les érudits agissaient comme si

l’érudition avait eu sa fin en elle-même, et les historiens comme s’ils

avaient pu reconstituer les réalités disparues par la seule force de la

réflexion et de l’art appliquée aux documents de mauvais aloi qui

étaient dans le domaine commun.--Un divorce aussi complet entre

l’érudition et l’histoire paraît aujourd’hui presque inexplicable, et,

certes, il était très fâcheux. Les partisans actuels de la division du

travail en histoire ne réclament, cela va de soi, rien de pareil. Il

faut bien qu’un commerce intime soit établi entre le monde des

historiens et celui des érudits, puisque les travaux de ceux-ci n’ont de

raison d’être qu’en tant qu’ils sont utiles à ceux-là. On veut dire

seulement que certaines opérations d’analyse et toutes les opérations de

synthèse ne sont pas nécessairement mieux faites quand elles le sont par

le même individu; que, si les rôles d’érudit et d’historien peuvent être

cumulés, il n’est pas illégitime de les séparer; et que peut-être cette

séparation est, en principe, désirable, comme elle est souvent, en

pratique, imposée.

En pratique, voici comment les choses se passent.--Quelle que soit la

partie de l’histoire que l’on se propose d’étudier, trois cas seulement

peuvent se présenter. Ou bien les sources ont déjà été purifiées et

classées; ou bien l’élaboration préalable des sources, qui n’a jamais

été faite ou qui ne l’a été qu’en partie, ne présente pas de grandes

difficultés; ou bien les sources à employer sont très troubles, et des

travaux considérables d’appropriation sont indiqués.--Soit dit en

passant, il n’y a, naturellement, aucune relation entre l’importance

intrinsèque des sujets et la quantité d’opérations préalables qu’il faut

exécuter avant de les traiter: des sujets du plus haut intérêt, par

exemple l’histoire des origines et des premiers développements du

christianisme, n’ont pu être abordés convenablement qu’après des

enquêtes d’érudition qui ont occupé des générations d’érudits; mais la

critique matérielle des sources de l’histoire de la Révolution

française, autre sujet de premier ordre, a exigé beaucoup moins

d’efforts; et des problèmes relativement insignifiants de l’histoire du

moyen âge ne seront résolus que lorsque d’immenses travaux de critique

externe auront été accomplis.

Dans les deux premiers cas, la question de l’opportunité d’une division

du travail ne se pose pas. Mais considérons le troisième. Un bon esprit

constate que les documents nécessaires pour traiter un point d’histoire

sont en très mauvais état, dispersés, abîmés, peu sûrs. Dès lors, il

doit choisir: ou bien il abandonne le sujet, n’ayant aucun goût pour des

opérations matérielles qu’il sait nécessaires, mais dont il prévoit

qu’elles absorberaient son activité tout entière; ou bien il se décide à

entamer les travaux critiques préparatoires, sans se dissimuler qu’il

n’aura probablement pas le temps de mettre lui-même en œuvre les

matériaux qu’il aura vérifiés, et qu’il va travailler par conséquent

pour l’avenir, pour autrui. Notre homme, s’il prend ce dernier parti,

devient, comme malgré lui, érudit de profession.--Rien n’empêche, il est

vrai, _a priori_, que ceux qui font de vastes collections de textes et

qui donnent des éditions critiques se servent de leurs propres regestes

et de leurs propres éditions pour écrire l’histoire; et nous voyons en

effet que plusieurs hommes se sont partagés entre les besognes

préparatoires de la critique externe et les travaux plus relevés de la

construction historique: il suffit de nommer Waitz, Mommsen, Hauréau.

Mais de telles combinaisons sont fort rares, pour plusieurs raisons. La

première de ces raisons, c’est que la vie est courte: il y a tels

catalogues, telles éditions, tels regestes de grande dimension dont la

confection est matériellement si laborieuse qu’elle épuise toutes les

forces du travailleur le plus zélé. La seconde, c’est que les besognes

d’érudition ne sont pas, pour beaucoup de gens, sans charme; presque

tout le monde y trouve, à la longue, une douceur singulière; et

plusieurs s’y sont confinés qui auraient pu, à la rigueur, faire

autrement.

Est-il bon, en soi, que des travailleurs se confinent, volontairement ou

non, dans les recherches d’érudition?--Oui, sans doute. Dans les études

historiques comme dans l’industrie, les effets de la division du travail

sont les mêmes, et très favorables: production plus abondante, plus

réussie, mieux réglée. Les critiques qui sont rompus par une longue

habitude à la restitution des textes les restituent avec une dextérité,

une sûreté incomparables; ceux qui se livrent exclusivement à la

critique de provenance ont des intuitions que d’autres, moins entraînés

dans cette spécialité difficile, n’auraient pas; ceux qui, toute leur

vie, dressent des inventaires ou composent des regestes les dressent et

les composent plus aisément, plus vite, et mieux, que les premiers

venus. Ainsi, non seulement il n’y a aucun intérêt à ce que tout

«historien» soit, en même temps, «érudit» pratiquant; mais, parmi les

«érudits» eux-mêmes, voués aux opérations de critique externe, des

catégories se dessinent. De même, dans un chantier, il n’y a aucun

intérêt à ce que l’architecte soit en même temps ouvrier, et tous les

ouvriers n’ont pas les mêmes fonctions. Bien que la plupart des érudits

ne se soient pas rigoureusement spécialisés jusqu’ici, et, pour varier

leurs plaisirs, exécutent volontiers des ouvrages d’érudition de

diverses sortes, il serait facile d’en nommer qui sont des ouvriers en

catalogues descriptifs et en index (archivistes, bibliothécaires, etc.),

d’autres qui sont plus spécialement surtout des «critiques» (nettoyeurs,

restaurateurs et éditeurs de textes), d’autres qui sont surtout des

fabricants de regestes.--«Du moment où il est bien convenu que

l’érudition n’a de valeur qu’en vue de ses résultats, on ne peut pousser

trop loin la division du travail scientifique[112]», et l’avancement des

sciences historiques est corrélatif à la spécialisation de plus en plus

étroite des travailleurs. S’il était possible naguère que le même homme

se livrât successivement à toutes les opérations historiques, c’est que

le public compétent n’avait pas de grandes exigences: on réclame

aujourd’hui de ceux qui font la critique des documents des soins

minutieux, une perfection absolue, qui supposent une habileté vraiment

professionnelle. Les sciences historiques en sont arrivées maintenant à

ce point de leur évolution où, les grandes lignes étant tracées, les

découvertes capitales ayant été faites, il ne reste plus qu’à préciser

des détails; on a le sentiment que la connaissance du passé ne peut plus

progresser que grâce à des enquêtes extrêmement étendues et à des

analyses extrêmement approfondies dont, seuls, des spécialistes sont

capables. Mais rien ne justifie mieux la répartition des travailleurs en

«érudits» et en «historiens» (et celle des érudits entre les diverses

spécialités de la critique d’érudition) que la circonstance suivante:

certains individus ont une vocation naturelle pour certaines besognes

spéciales. L’une des principales raisons d’être de l’enseignement

supérieur des sciences historiques est justement, à notre avis, que la

scolarité universitaire permet aux maîtres (supposés gens d’expérience)

de distinguer chez les étudiants, ou bien les germes d’une vocation

d’érudit, ou bien l’inaptitude foncière aux travaux d’érudition[113].

_Criticus non fit, sed nascitur_. A qui n’est pas né avec certaines

dispositions naturelles, la carrière de l’érudition technique ne réserve

que des dégoûts: le plus grand service que l’on puisse rendre aux jeunes

gens qui hésitent à s’y engager est de les en avertir.--Les hommes qui

se sont consacrés jusqu’ici aux besognes préparatoires les ont choisies

entre toutes, parce qu’ils en avaient le goût, ou bien s’y sont

résignés, les sachant nécessaires: ceux qui les ont choisies ont moins

de mérite, au point de vue moral, que ceux qui s’y sont résignés, mais

ils ont obtenu cependant, pour la plupart, des résultats meilleurs,

parce qu’ils ont travaillé, non par devoir, mais avec joie et sans

arrière-pensée. Il importe donc que chacun embrasse en connaissance de

cause, dans son propre intérêt et dans l’intérêt général, la spécialité

qui lui convient le mieux.

[112] E. Renan, _L’Avenir de la science_, p. 230.

[113] Le professeur d’Université est très bien placé pour découvrir et

encourager des vocations; mais «c’est par des efforts individuels

que le but (l’habileté critique) peut être atteint par les

étudiants, a très bien dit G. Waitz dans un discours académique; la

part qui revient au maître dans cette œuvre est petite...» (_Revue

critique_, 1874, II, p. 232.)

Examinons les dispositions naturelles qui habilitent, et les défauts

vraiment rédhibitoires qui disqualifient, pour les travaux de critique

externe. Nous dirons ensuite quelques mots des dispositions qu’engendre

l’exercice machinal de la profession d’érudit.

I. La condition primordiale pour bien faire les travaux d’érudition,

c’est de s’y plaire.--Or les hommes qui ont reçu des dons exceptionnels

de poètes et de penseurs, en un mot de créateurs, s’accommodent assez

mal des petites besognes techniques de la critique préparatoire: ils se

gardent bien de les dédaigner, ils les honorent au contraire, s’ils sont

clairvoyants, mais ils ne s’y livrent guère, crainte de couper, comme on

dit, des cailloux avec un rasoir. «Je ne suis pas d’humeur, écrivait

Leibniz à Basnage, qui l’avait exhorté à composer un immense _Corpus_

des documents inédits et imprimés relatifs à l’histoire du droit des

gens, je ne suis pas d’humeur à faire le transcripteur... Et ne

pensez-vous pas que vous me donnez un conseil semblable à celui d’une

personne qui voudrait marier son ami à une méchante femme? Car c’est

marier un homme que de l’engager dans un ouvrage qui l’occuperait toute

sa vie[114].» Et Renan, parlant de ces «immenses travaux» préalables

«qui ont rendu possibles les recherches de la haute critique» et les

essais de construction historique, dit: «Celui qui, avec des besoins

intellectuels plus excités [que ceux des auteurs de ces travaux], ferait

maintenant un tel acte d’abnégation, serait un héros[115]...». Quoique

Renan ait dirigé la publication du _Corpus inscriptionum semiticarum_,

et quoi que Leibniz soit l’éditeur des _Scriptores rerum

Brunsvicensium_, ni Leibniz, ni Renan, ni leurs pairs, n’ont eu, fort

heureusement, l’héroïsme de sacrifier à l’érudition pure des facultés

supérieures.

[114] Cité par Fr. X. von Wegele, _Geschichte der deutschen

Historiographie_ (München, 1885, in-8), p. 653.

[115] E. Renan, _L’Avenir de la science_, p. 125.

Hormis les hommes supérieurs (et ceux, infiniment plus nombreux, qui, à

tort, se croient tels), presque tout le monde, nous l’avons dit, trouve

à la longue de la douceur aux minuties de la critique préparatoire.

C’est que l’exercice de cette critique flatte et développe des goûts

très généralement répandus: le goût de la collection, le goût du rébus.

Collectionner est un plaisir sensible, non seulement pour les enfants,

mais pour les grandes personnes, quels que soient d’ailleurs les objets

recueillis, variantes ou timbres-poste. Déchiffrer des rébus, résoudre

de petits problèmes exactement circonscrits, est pour beaucoup de bons

esprits une occupation attrayante. Toute trouvaille procure une

jouissance; or, dans le domaine de l’érudition il y a d’innombrables

trouvailles à faire, soit à fleur de terre, soit à travers de quadruples

obstacles, pour ceux qui aiment et pour ceux qui n’aiment pas à jouer la

difficulté. Tous les érudits de marque ont eu, à un degré éminent, les

instincts du collectionneur ou du déchiffreur de logogriphes et

plusieurs s’en sont rendu compte: «Plus nous avons rencontré d’embarras

dans la voie où nous étions engagé, dit M. Hauréau, plus l’entreprise

nous a souri. Ce genre de labeur qu’on appelle la bibliographie [la

critique de provenance, principalement au point de vue de la

pseudépigraphie] ne saurait prétendre aux glorieux suffrages du

public,... mais il a beaucoup d’attrait pour celui qui s’y consacre.

Oui, sans doute, c’est une humble étude, mais combien d’autres

compensent la peine qu’elles donnent en permettant de dire aussi

souvent: J’ai trouvé[116]!» Julien Havet, «déjà connu des savants de

l’Europe», se distrayait «à des amusettes en apparence frivoles, comme

de deviner un mot carré ou de déchiffrer un cryptogramme[117]».

Instincts profonds, et, malgré les perversions puériles ou ridicules

qu’ils présentent chez quelques individus, hautement bienfaisants! Après

tout, ce sont des formes, les formes les plus rudimentaires, de l’esprit

scientifique. Ceux qui en sont dépourvus n’ont rien à faire dans le

monde des érudits. Mais les candidats aux recherches d’érudition seront

toujours très nombreux; car les travaux d’interprétation, de

construction et d’exposition requièrent des dons plus rares: tous ceux

qui, jetés par hasard dans les études historiques et désireux de s’y

rendre utiles, manquent de tact psychologique et ont de la peine à

rédiger, se laisseront toujours séduire par l’agrément simple et

tranquille des besognes préparatoires.

[116] B. Hauréau, _Notices et extraits de quelques manuscrits latins

de la Bibliothèque nationale_, I (Paris, 1890 in-8), p. V.

[117] _Bibliothèque de l’École des chartes_, 1896, p. 88.--Comparez

des traits analogues dans l’intéressante biographie intellectuelle

de l’helléniste, paléographe et bibliographe Charles Graux, par E.

Lavisse (_Questions d’enseignement national_, Paris, 1885, in-18, p.

265 et suiv.).

Mais il ne suffit point de s’y plaire pour réussir dans les travaux

d’érudition. Des qualités sont nécessaires, «auxquelles la volonté ne

supplée pas». Quelles qualités? Ceux qui se sont posé cette question ont

répondu vaguement: «Des qualités plutôt morales qu’intellectuelles, la

patience, la probité de l’esprit...». Ne serait-il pas possible de

préciser davantage?

Des jeunes gens qui n’éprouvent pour les travaux de critique externe

aucune répugnance _a priori_, ou même qui seraient disposés à les

préférer, en sont--c’est un fait d’expérience--totalement incapables. La

chose n’aurait rien d’embarrassant s’ils étaient par ailleurs atteints

de débilité intellectuelle, car leur incapacité à cet égard ne serait

qu’une manifestation de leur imbécillité générale; ou s’ils n’avaient

jamais subi d’apprentissage technique. Mais il s’agit d’hommes instruits

et intelligents, plus intelligents parfois que d’autres, qui sont

indemnes de la tare en question. Ce sont eux dont on entend dire: «Il

travaille mal, il a le génie de l’inexactitude.» Leurs catalogues, leurs

éditions, leurs regestes, leurs monographies fourmillent d’imperfections

et n’inspirent point de sécurité: quoi qu’ils fassent, ils n’arrivent

jamais, je ne dis pas à une correction absolue, mais à un degré de

correction honorable. Ils sont atteints de la «maladie de

l’inexactitude», dont l’historien anglais Froude présente un cas très

célèbre, vraiment typique. J. A. Froude était un écrivain très bien

doué, mais sujet à ne rien affirmer qui ne fût entaché d’erreur; on a

dit de lui qu’il était _consitutionnally inaccurate_. Par exemple, il

avait visité la ville d’Adélaïde, en Australie: «Je vis, dit-il, à nos

pieds, dans la plaine, traversée par un fleuve, une ville de 150 000

habitants dont pas un n’a jamais connu et ne connaîtra jamais, la

moindre inquiétude au sujet du retour régulier de ses trois repas par

jour»; or Adélaïde est bâtie sur une hauteur; aucune rivière ne la

traverse; sa population ne dépassait pas 75 000 âmes et elle souffrait

d’une famine à l’époque où M. Froude la visita. Ainsi de suite[118]. M.

Froude reconnaissait parfaitement l’utilité de la critique, et il a même

été un des premiers à fonder en Angleterre l’étude de l’histoire sur

celle des documents originaux, tant inédits que publiés, mais la

conformation de son esprit le rendait tout à fait impropre à la

purification des textes: au contraire, il les abîmait, involontairement,

en y touchant. Comme le daltonisme, cette affection des organes de la

vision qui empêche de distinguer correctement les disques rouges des

disques verts, est rédhibitoire pour les employés de chemin de fer, la

maladie de l’inexactitude, ou maladie de Froude, qu’il n’est pas très

difficile de diagnostiquer, doit être considérée comme incompatible avec

l’exercice de la profession d’érudit.

[118] Voir H. A. L. Fisher, dans la _Fortnightly Review_, décembre

1894, p. 815.

La maladie de Froude ne paraît pas avoir été jamais étudiée par les

psychologues; et sans doute n’est-elle point, du reste, une entité

nosologique spéciale. Tout le monde commet des erreurs (par «légèreté»,

«inadvertance», etc.). Ce qui est anormal, c’est d’en commettre

beaucoup, constamment, malgré l’effort le plus persévérant pour être

exact. Ce phénomène est lié probablement à un affaiblissement de

l’attention et à une excessive activité de l’imagination involontaire

(ou subconsciente) que la volonté du sujet, instable et peu vigoureuse,

ne contrôle pas assez. L’imagination involontaire se mêle aux opérations

intellectuelles pour les fausser: c’est elle qui comble, par des

conjectures, les lacunes de la mémoire, grossit et atténue les faits

réels, les confond avec ce qui est d’invention pure, etc. La plupart des

enfants dénaturent tout de la sorte, par des à peu près; ils ont de la

peine à devenir exacts et scrupuleux, c’est-à-dire à maîtriser leur

imagination. Beaucoup d’hommes ne cessent jamais, à cet égard, d’être

enfants.

Quoi qu’il en soit des causes psychologiques de la maladie de Froude,

l’homme le plus sain, le mieux équilibré, est exposé à gâcher les

travaux d’érudition les plus simples, s’il n’y consacre pas le temps

nécessaire. La précipitation est, en ces matières, une source d’erreurs

sans nombre. On a donc raison de dire que la vertu cardinale de

l’érudit, c’est la patience. Ne pas travailler trop vite, agir comme

s’il y avait toujours profit en la demeure, s’abstenir plutôt que de

bâcler, ces préceptes sont faciles à énoncer, mais il faut, pour y

conformer sa conduite, un tempérament rassis. Les gens nerveux,

«agités», toujours pressés d’en finir et de varier leurs entreprises,

désireux d’éblouir et de faire sensation, peuvent trouver à s’employer

honorablement dans d’autres carrières; dans celle de l’érudition, ils

sont condamnés à entasser des œuvres provisoires, quelquefois plus

nuisibles qu’utiles, et qui leur attireront, tôt ou tard, des ennuis. Le

véritable érudit est de sang-froid, réservé, circonspect; au milieu du

torrent de la vie contemporaine qui s’écoule autour de lui, il ne se

hâte jamais. A quoi bon se hâter? L’important est que ce que l’on fait

soit solide, définitif, incorruptible. Mieux vaut «limer pendant des

semaines au petit chef-d’œuvre de vingt pages» pour convaincre deux ou

trois savants en Europe de l’inauthenticité d’une charte, ou passer dix

ans à établir le meilleur texte possible d’un document corrompu, que

d’imprimer dans le même temps des volumes d’_inedita_ médiocrement

corrects, et que les érudits futurs auraient un jour à recommencer sur

nouveaux frais.

Quelle que soit la spécialité qu’il choisit dans le domaine de

l’érudition, l’érudit doit avoir de la prudence, une force singulière

d’attention et de volonté; de plus, une tournure d’esprit spéculative,

un désintéressement complet et peu de goût pour l’action, car il doit

avoir pris son parti de travailler en vue de résultats lointains et

problématiques, et presque toujours pour autrui.--Pour la critique des

textes et pour la critique des sources, l’instinct du déchiffreur de

problèmes, c’est-à-dire un esprit agile, ingénieux, fécond en

hypothèses, prompt à saisir et même à «deviner» des rapports, est, en

outre, très utile.--Pour les besognes de description et de compilation

(inventaires, catalogues, _corpus_, regestes), l’instinct du

collectionneur, un appétit de travail exceptionnel, des qualités

d’ordre, d’activité et de persévérance, sont absolument

indispensables[119].--Telles sont les dispositions requises.--Les

exercices de critique externe sont si amers pour les sujets qui n’ont

pas ces dispositons, et, dans ce cas, les résultats obtenus sont si peu

en rapport avec le temps dépensé, que l’on ne saurait s’assurer avec

trop de soin de ses aptitudes avant d’«entrer en érudition». Le sort de

ceux qui, faute de conseils éclairés, donnés à temps, s’y sont fourvoyés

et s’y épuisent en vain, est lamentable, surtout s’ils sont fondés à

croire qu’ils auraient pu être utilisés plus avantageusement

ailleurs[120].

[119] La plupart des érudits de vocation ont, à la fois, l’aptitude à

résoudre des problèmes et le goût des collections. Toutefois il est

facile de les classer en deux catégories, suivant qu’ils marquent

une préférence, soit pour les travaux d’art de la critique de

restitution ou de la critique de provenance, soit pour les travaux

de collection, qui sont plus absorbants et plus grossiers. J. Havet,

passé maître dans l’étude des problèmes d’érudition, se refusa

toujours à entreprendre un recueil général des diplômes royaux

mérovingiens que ses admirateurs espéraient de lui; à cette

occasion, il exprimait volontiers «son peu de goût pour les œuvres

de longue haleine». (_Bibliothèque de l’École des chartes_, 1896, p.

222.).

[120] On dit communément, au contraire, que les exercices d’érudition

(de critique externe) ont, sur les autres travaux historiques cet

avantage qu’ils sont à la portée des médiocres, et que les

intelligences les plus modestes, pourvu qu’elles aient été

convenablement dressées, y trouvent à s’employer.--Il est vrai que

des esprits sans élévation et sans vigueur peuvent être utilisés

pour des travaux d’érudition; mais encore faut-il qu’ils aient des

qualités spéciales. L’erreur est de croire qu’avec de la bonne

volonté et un dressage _ad hoc_ tout le monde sans exception est

propre aux opérations de critique externe. Parmi ceux qui en sont

incapables, comme parmi ceux qui y sont propres, il y a des hommes

intelligents et des sots.

II. Comme les exercices d’érudition conviennent à merveille au

tempérament d’un très grand nombre d’Allemands, l’œuvre de l’érudition

allemande au XIXe siècle a été considérable, et c’est en Allemagne que

l’on observe le mieux les déformations qu’entraîne à la longue, chez les

spécialistes, la pratique habituelle des travaux de critique externe. Il

ne se passe guère d’années sans que des protestations s’élèvent, dans

les Universités allemandes ou autour d’elles, au sujet des

inconvénients, pour les érudits, des besognes d’érudition. En 1890, M.

Philippi, recteur de l’Université de Giessen, déplorait avec force

l’abîme qui, disait-il, se creuse entre la critique préparatoire et la

culture générale: la critique des textes se perd dans d’insignifiantes

minuties; on collationne pour le plaisir de collationner; on restitue

avec des précautions infinies des documents sans valeur; on prouve ainsi

«qu’on attache plus d’importance aux matériaux de l’étude qu’à ses

résultats intellectuels». Le recteur de Giessen voit dans le style

diffus des érudits allemands et dans l’âpreté de leurs polémiques un

«effet de l’excessive préoccupation des petites choses», qu’ils ont

contractée[121]. La même année, la même note était donnée, à

l’Université de Bâle, par M. J. v. Pflugk-Harttung. «Les parties les

plus hautes de la science historique, dit cet auteur dans ses

_Geschichtsbetrachtungen_[122], sont dédaignées: on n’attache de prix

qu’à des observations micrologiques, à la correction parfaite de détails

sans importance. La critique des textes et des sources est devenue un

sport: la moindre infraction aux règles du jeu est considérée comme

impardonnable, alors qu’il suffit de s’y conformer pour être approuvé

des connaisseurs, quelle que soit d’ailleurs la valeur intrinsèque des

résultats acquis. Malveillance et grossièreté de la plupart des érudits

entre eux; vanité comique des érudits qui construisent des taupinières

et les prennent pour des montagnes: ils sont comme le bourgeois de

Francfort qui disait avec complaisance: «Alles, was du durch jenen

Bogenpfeiler erkennst, alles ist Frankfurter Land[123]!»

[121] A. Philippi, _Einige Bemerkungen über den philologischen

Unterricht_, Giessen, 1890, in-4. Cf. _Revue critique_, 1892, I, p.

25.

[122] J. v. Pflugk-Harttung, _Geschichtsbetrachtungen_, Gotha, 1890,

in-8.

[123] J. v. Pflugk-Harttung, _o. c._, p. 21.

Nous distinguons, quant à nous, trois risques professionnels auxquels

les érudits sont exposés: le dilettantisme, l’hypercritique et

l’impuissance.

L’impuissance. L’habitude de l’analyse critique a sur certaines

intelligences une action dissolvante et paralysante. Des hommes,

naturellement timorés, constatent que, quelque soin qu’ils apportent à

la critique, à la publication et au classement des documents, ils

laissent aisément échapper de menues erreurs; et, de ces menues erreurs,

leur éducation critique leur a inspiré l’horreur, la terreur. Constater

des malpropretés de ce genre dans un travail signé d’eux, lorsqu’il est

trop tard pour les effacer, leur cause une souffrance aiguë. Ils en

viennent à un état maladif d’angoisse et de scrupule qui les empêche de

faire quoi que ce soit, par crainte des imperfections probables.

L’_examen rigorosum_ qu’ils s’infligent continuellement à eux-mêmes les

immobilise. Ils l’infligent aussi aux productions d’autrui, et ils

arrivent à ne plus voir, dans les livres d’histoire, que les pièces

justificatives et les notes--«l’appareil critique»,--et, dans l’appareil

critique, que les fautes, ce qu’il y faudrait corriger.

L’hypercritique. C’est l’excès de critique qui aboutit, aussi bien que

l’ignorance la plus grossière, à des méprises. C’est l’application des

procédés de la critique à des cas qui n’en sont pas justiciables.

L’hypercritique est à la critique ce que la finasserie est à la finesse.

Certaines gens flairent des rébus partout, même là où il n’y en a pas.

Ils subtilisent sur des textes clairs au point de les rendre douteux,

sous prétexte de les purger d’altérations imaginaires. Ils distinguent

des traces de truquage dans des documents authentiques. État d’esprit

singulier! à force de se méfier de l’instinct de crédulité, on se prend

à tout soupçonner[124].--Il est à remarquer que plus la critique des

textes et des sources réalise de progrès positifs, plus le péril

d’hypercritique augmente. En effet, lorsque la critique de toutes les

sources historiques aura été correctement opérée (pour certaines

périodes de l’histoire ancienne, c’est une éventualité prochaine), le

bon sens commandera de s’arrêter. Mais on ne s’y résignera pas: on

raffinera, comme on raffine déjà sur les textes les mieux établis, et

ceux qui raffineront tomberont fatalement dans l’hypercritique. «Le

propre des études historiques et de leurs auxiliaires, les sciences

philologiques, dit E. Renan, est, aussitôt qu’elles ont atteint leur

perfection relative, de commencer à se démolir[125].» L’hypercritique en

est la cause.

[124] Cf. ci-dessus, p. 77.

[125] E. Renan, _L’Avenir de la science_, p. XIV.

Le dilettantisme. Les érudits de vocation et de profession ont une

tendance à considérer la critique externe des documents comme un jeu

d’adresse, difficile, mais intéressant (tel, le jeu d’échecs) en raison

même de la complication de ses règles. Il en est que le fond des choses,

et, pour tout dire, l’histoire, laissent indifférents. Ils critiquent

pour critiquer, et l’élégance de la méthode d’investigation importe bien

davantage, à leurs yeux, que les résultats, quels qu’ils soient. Ces

virtuoses ne s’attachent pas à relier leurs travaux à quelque idée

générale, par exemple à critiquer systématiquement tous les documents

relatifs à une question, pour s’en procurer l’intelligence; ils

critiquent indifféremment des textes relatifs à des questions très

diverses, à la seule condition que ces textes soient gravement

corrompus. Ils se transportent, munis de leur instrument, la critique,

sur tous les terrains historiques où une énigme embarrassante sollicite

leur ministère; cette énigme résolue, ou, tout au moins, débattue, ils

en cherchent d’autres, ailleurs. Ils laissent, non pas une œuvre

cohérente, mais une collection disparate de travaux sur des problèmes de

toute espèce qui ressemble, comme dit Carlyle, à une boutique

d’antiquaire, à un archipel d’îlots.

Les dilettantes défendent le dilettantisme par des arguments assez

plausibles. D’abord, disent-ils, tout est important; en histoire, pas de

document qui n’ait du prix: «Aucune œuvre scientifique n’est stérile,

aucune vérité n’est inutile à la science...; il n’y a pas, en histoire,

de petit sujet»; par conséquent, «ce n’est point la nature du sujet qui

fait la valeur d’un travail, c’en est la méthode[126]». Ce qui importe,

en histoire, ce ne sont pas «les notions que l’on entasse, c’est la

gymnastique du cerveau, l’habitude intellectuelle, l’esprit scientifique

en un mot». A supposer même qu’il y ait, entre les données historiques,

une hiérarchie d’importance, personne n’est en droit de déclarer _a

priori_ qu’un document est «inutile». Quel est donc, en ces matières, le

_criterium_ de l’utilité? Combien de textes ont été, pendant longtemps,

dédaignés, qu’un changement de point de vue ou de nouvelles découvertes

ont brusquement mis en relief: «Toute exclusion est téméraire: il n’y a

pas de recherche que l’on puisse décréter par avance frappée de

stérilité. Ce qui n’a pas de valeur en soi peut en avoir comme moyen

nécessaire.» Un jour viendra peut-être où, la science étant constituée,

des documents et des faits indifférents pourront être jetés par-dessus

bord; mais nous ne sommes pas aujourd’hui en état de distinguer le

superflu du nécessaire, et la ligne de démarcation sera toujours, selon

toute vraisemblance, difficile à tracer.--Cela justifie les travaux les

plus spéciaux, et, en apparence, les plus vains.--Et qu’importe, au pis

aller, s’il y a du travail gâché? «C’est la loi de la science, comme de

toutes les œuvres humaines», comme de toutes les œuvres de la nature,

«de s’esquisser largement et avec un grand entourage de superflu».

[126] _Revue historique_, LXIII (1897), p. 320.

Nous n’entreprendrons pas de réfuter ces considérations, dans la mesure

où elles peuvent l’être. Aussi bien M. Renan, qui a plaidé, sur ce

point, le pour et le contre avec une égale vigueur, a clos

définitivement le débat en ces termes: «On peut dire qu’il y a des

recherches inutiles, en ce sens qu’elles absorbent un temps qui serait

mieux employé à des sujets plus sérieux... Bien qu’il ne soit pas

nécessaire que l’ouvrier ait la connaissance parfaite de l’œuvre qu’il

exécute, il serait pourtant à souhaiter que ceux qui se livrent aux

travaux spéciaux eussent l’idée de l’ensemble qui, seul, donne du prix à

leurs recherches. Si tant de laborieux travailleurs auxquels la science

moderne doit ses progrès eussent eu l’intelligence philosophique de ce

qu’ils faisaient, que de moments précieux ménagés!... On regrette

vivement cette immense déperdition de forces humaines, qui a lieu par

l’absence de direction et faute d’une conscience claire du but à

atteindre[127].»

[127] E. Renan, _o. c._, p. 122, 243.--La même pensée a été plus d’une

fois exprimée, en d’autres termes, par E. Lavisse, dans ses

allocutions aux étudiants de Paris (_Questions d’enseignement

national_, p. 14, 86, etc.).

Le dilettantisme est incompatible avec une certaine élévation de pensée

et avec un certain degré de «perfection morale», mais non pas avec le

mérite technique. Quelques critiques, et des plus accomplis, sont de

simples praticiens, et n’ont jamais réfléchi aux fins de l’art qu’ils

exercent.--On aurait tort d’en conclure, cependant, que le dilettantisme

n’est pas, pour la science elle-même, un danger. Les érudits

dilettantes, qui travaillent au gré de leur fantaisie et de leur

«curiosité», attirés plutôt par la difficulté des problèmes que par leur

importance intrinsèque, ne fournissent pas aux historiens (c’est-à-dire

aux travailleurs dont l’office est de combiner et de mettre en œuvre en

vue des fins suprêmes de l’histoire) les matériaux dont ceux-ci ont le

plus pressant besoin: ils leur en fournissent d’autres. Si l’activité

des spécialistes de la critique externe s’appliquait exclusivement aux

questions dont la solution importe, si elle était disciplinée et dirigée

d’en haut, elle serait plus féconde.

L’idée de parer aux périls du dilettantisme par une «organisation»

rationnelle «du travail» est déjà ancienne. On parlait déjà couramment,

il y a cinquante ans, de «contrôle», de «concentration des forces»

dispersées: on rêvait de «vastes ateliers» organisés sur le modèle de

ceux de la grande industrie moderne, où les travaux préparatoires de

l’érudition seraient exécutés en grand, au mieux des intérêts de la

science. Dans presque tous les pays, en effet, les Gouvernements (par

l’intermédiaire de Comités et de Commissions historiques), les Académies

et les Sociétés savantes ont travaillé de nos jours, comme l’avaient

fait, sous l’ancien régime, les congrégations monastiques, à grouper les

érudits de profession pour de vastes entreprises collectives et à

coordonner leurs efforts. Mais l’embrigadement des spécialistes de la

critique externe au service et sous la surveillance des hommes

compétents souffre de grandes difficultés matérielles. Le problème de

l’«organisation du travail scientifique» est encore à l’ordre du

jour[128].

[128] L’un de nous (M. Langlois) se propose d’exposer ailleurs, en

détail, ce qui a été fait depuis trois cents ans, mais surtout au

XIXe siècle, pour l’organisation des travaux historiques dans les

principaux pays du monde. Quelques renseignements ont déjà été

réunis à ce sujet par J. Franklin Jameson, _The expenditures of

foreign governments in behalf of history_, dans l’_Annual Report of

the American historical Association for 1891_, p. 38-61.

III. Leur orgueil et leur excessive âpreté dans les jugements qu’ils

portent sur les travaux de leurs confrères sont souvent reprochés aux

érudits, nous l’avons vu, comme une marque de leur excessive

«préoccupation des petites choses», en particulier par des personnes

dont les essais ont été sévèrement jugés. A la vérité, il y a des

érudits modestes et bienveillants: c’est une question de caractère; la

préoccupation» professionnelle «des petites choses» ne suffit pas à

modifier, à cet égard, les dispositions naturelles. «Ce bon monsieur Du

Cange», comme disaient les Bénédictins, était modeste jusqu’à l’excès:

«Il ne faut, disait-il en parlant de ses travaux, que des yeux et des

doigts pour en faire autant et plus»; il ne blâmait jamais personne, par

principe: «Si j’étudie, c’est pour le plaisir de l’étude, et non pour

faire peine à autrui non plus qu’à moi-même[129].» Il est certain,

cependant, que la plupart des érudits se signalent en public leurs

moindres _lapsus_ sans ménagements, parfois d’un ton rogue et dur, et

font preuve d’un zèle amer. Mais, amertume et dureté à part, ils n’ont

pas tort d’agir ainsi. C’est parce qu’ils ont--comme les «savants»

proprement dits, physiciens, chimistes, etc.--un vif sentiment de la

vérité scientifique qu’ils ont l’habitude de dénoncer les atteintes à la

méthode. Et ils parviennent de la sorte à défendre l’accès de leur

profession aux incapables et aux faiseurs, qui naguère y foisonnaient.

[129] L. Feugère, _o. c._, p. 55, 58.

Parmi les jeunes gens qui se destinent aux études historiques,

quelques-uns, animés d’un esprit plus commercial que scientifique,

grossièrement désireux de succès positifs, se disent _in petto_:

«L’œuvre historique suppose, pour être faite conformément aux règles de

la méthode, des précautions et des labeurs infinis. Mais est-ce que l’on

ne voit pas paraître des œuvres historiques dont les auteurs ont péché

plus ou moins gravement contre les règles? Ces auteurs n’en sont-ils pas

moins estimés? Est-ce que ce sont toujours les plus consciencieux qui

inspirent le plus de considération? Le savoir-faire ne peut-il pas

suppléer au savoir?» Si le savoir-faire pouvait, en effet, suppléer au

savoir, comme il est plus facile de travailler mal que de travailler

bien, et l’important, à leurs yeux, étant de réussir, ils concluraient

volontiers que peu importe de travailler mal, pourvu que l’on

réussisse.--Pourquoi n’en serait-il pas, en effet, ici, comme dans la

vie, où le succès ne va pas nécessairement aux meilleurs?--Eh hien!

c’est grâce à l’impitoyable sévérité des érudits que de pareils

raisonnements seraient, en même temps qu’une bassesse, un détestable

calcul.

Vers la fin du Second Empire, en France, il n’y avait pas, en matière de

travaux historiques, d’opinion publique éclairée. De mauvais livres

d’érudition historique étaient publiés impunément et procuraient même

parfois à ceux qui les avaient faits des honneurs illégitimes. C’est

alors que les fondateurs de la _Revue critique d’histoire et de

littérature_ entreprirent de réagir contre cet état de choses; qu’ils

jugeaient, à bon droit, démoralisant. A cet effet, ils administrèrent

aux érudits sans conscience ou sans méthode des corrections publiques,

propres à les dégoûter pour toujours de l’érudition. Ils procédèrent à

des exécutions mémorables, non pas pour le plaisir, mais avec le ferme

propos de créer une censure, et, par conséquent, une justice, par la

terreur, dans le domaine des études historiques. Les mauvais

travailleurs furent, dès lors, pourchassés, et, sans doute, la _Revue_

n’entama pas profondément les couches épaisses du grand public, mais

elle exerça cependant sa police dans un rayon assez étendu pour

inculquer bon gré mal gré à la plupart des intéressés l’habitude de la

sincérité et le respect de la méthode. Depuis vingt-cinq ans,

l’impulsion qu’elle a donnée s’est propagée au-delà de toute espérance.

Aujourd’hui, il est devenu très difficile, dans le domaine des études

d’érudition, sinon de faire illusion, au moins de faire illusion

_longtemps_. Désormais, dans les sciences historiques comme dans les

sciences proprement dites, aucune erreur ne se fonde, aucune vérité ne

se perd. Quelques mois, quelques années peuvent s’écouler, à la rigueur,

avant qu’une expérience de chimie mal faite ou une édition bâclée soient

reconnues pour telles, mais les résultats inexacts, provisoirement

acceptés sous bénéfice d’inventaire, sont toujours, tôt ou tard,

aperçus, dénoncés, éliminés, et généralement très vite. La théorie des

opérations de critique externe est si bien établie, le nombre des

spécialistes qui en sont pénétrés est si grand dans tous les pays, qu’il

est très rare, maintenant, qu’un catalogue descriptif de documents, une

édition, un regeste, une monographie, ne soient pas tout de suite

scrutés, disséqués, et jugés. Que l’on en soit bien averti: il serait

très imprudent, désormais, de se risquer à publier un travail

d’érudition sans avoir pris toutes ses mesures pour qu’il soit

inattaquable, car il serait aussitôt, ou, dans tous les cas, à brève

échéance, attaqué et démoli. Des naïfs, qui l’ignorent, s’aventurent

encore, de temps en temps, sans préparation suffisante, sur le terrain

de la critique externe, pleins de bonnes intentions, désireux de «rendre

des services», et convaincus apparemment que l’on peut procéder là,

comme ailleurs (sur le terrain politique, par exemple), à vue de nez,

par approximation, «sans connaissances spéciales»; ils ont à s’en

repentir. Les malins ne s’y risquent pas: les travaux d’érudition,

d’ailleurs pénibles et médiocrement glorieux, ne leur disent rien qui

vaille; ils savent trop bien que des spécialistes habiles, en général

peu bienveillants pour les intrus, se les réservent; ils se rendent

compte que, de ce côté, il n’y a plus rien à faire pour eux. L’honnête

et rude intransigeance des érudits les préserve ainsi des contacts

désagréables que les «historiens» proprement dits ont encore,

quelquefois, à subir.

En effet, les mauvais travailleurs, à la recherche d’un public qui

contrôle de moins près que le public des érudits, se réfugient

volontiers dans l’exposition historique. Là, les règles de la méthode

sont moins évidentes, ou, pour mieux dire, moins connues. Tandis que la

critique des textes et la critique des sources sont réduites en forme

scientifique, les opérations synthétiques, en histoire, se font encore

au hasard. La confusion d’esprit, l’ignorance, la négligence, qui

s’accusent si nettement dans les œuvres d’érudition, sont, jusqu’à un

certain point, masquées de littérature dans les ouvrages d’histoire, et

le grand public, dont l’éducation est mal faite en ces matières, n’en

est pas choqué[130]. Bref, il y a encore, sur ce terrain, de bonnes

chances d’impunité.--Cependant, elles diminuent: un jour, qui n’est pas

très éloigné, viendra où les esprits superficiels qui synthétisent

incorrectement seront aussi peu considérés que le seraient dès

maintenant des techniciens de la critique préparatoire sans conscience

ou sans adresse. Les ouvrages des plus célèbres historiens du XIXe

siècle, morts d’hier, Augustin Thierry, Ranke, Fustel de Coulanges,

Taine, etc., ne sont-ils pas déjà tous rongés, et comme percés à jour

par la critique? Les défauts de leurs méthodes sont déjà vus, définis,

condamnés.

[130] Les spécialistes de la critique externe eux-mêmes, si

clairvoyants quand il s’agit de travaux d’érudition, se laissent

éblouir presque aussi aisément que d’autres, lorsqu’ils ne font pas

profession de dédaigner _a priori_ toute synthèse, par les synthèses

incorrectes, par les apparences d’«idées générales», et par les

artifices littéraires.

Ce qui doit persuader ceux qui ne seraient pas sensibles à d’autres

considérations de travailler honnêtement en histoire, c’est que le temps

est passé, ou peu s’en faut, où l’on pouvait, sans avoir à craindre des

désagréments, travailler mal.

Introduction aux études historiques · 第 1 / 6 章