IX

Pendant le trajet de Nieulles à Paris, une gaieté inattendue s’était peu

à peu emparée de Cady. Éminemment impulsive, elle se laissait aller aux

sensations qui l’assiégeaient sans chercher à les analyser, non plus

qu’à les excuser vis-à-vis d’elle-même.

Après la consternation, le sincère chagrin qu’elle avait éprouvés devant

le désespoir du malheureux Renaudin, un sentiment d’allégement

l’emplissait tout entière. Sa liberté soudaine l’enivrait et elle

s’élançait en des songes délicieux.

Affranchie de tout devoir, de toute sujétion, il lui semblait naturel,

certain, qu’elle retrouvât Georges aussitôt. Au fond d’elle,

obscurément, puérilement, presque superstitieusement, elle était

persuadée qu’elle le verrait bientôt surgir... qu’il lui apparaîtrait

peut-être le jour même.

Tout en bavardant familièrement de niaiseries avec Joséphine, elle se

penchait par la portière du wagon à chaque arrêt; elle inspectait toutes

les stations, comme si partout elle eût attendu la venue du jeune homme.

A la gare Saint-Lazare, pendant que Joséphine, stupéfaite de son

attitude, s’occupait des bagages, elle dévisageait tous les passants, le

cœur battant, un mystérieux sourire aux lèvres.

A l’entrée du passage Porsin, où elle se fit conduire, abandonnant

fiacre, femme de chambre et bagages, elle s’élança dans la loge de la

concierge.

--Bonjour, madame Mortier!... Est-ce que monsieur est venu?

La petite femme rejeta son ouvrage de couture, et se leva, avec

empressement.

--Ah! c’est madame!... Madame va bien?... Il y a si longtemps qu’on n’a

pas vu madame!...

Cady répétait avec impatience.

--Dites-moi donc si monsieur est venu?...

La concierge secoua la tête.

--Monsieur?... Non, madame, non... Monsieur n’est pas venu depuis

madame... Mais, l’autre monsieur est revenu.

Fiévreuse, sans l’écouter, Cady demanda:

--Des lettres?... Il n’y a pas de lettres?... Rien?...

--Non, madame, aucune lettre... Madame n’a guère l’habitude d’en

recevoir ici...

Une sensation d’écroulement, d’effondrement envahissait Cady. Ainsi, ses

pressentiments l’avaient trompée, ses espoirs étaient déçus?... C’était

encore, toujours, la nuit, les ténèbres... Georges disparu à jamais de

son horizon... Oh! le retrouver!... Lui dire: «Je suis libre! je suis à

toi!»... Où aller? Que faire? Elle ne savait rien de lui, de sa vie

habituelle, de ses occupations, de ses fréquentations... Rosine

Derval?... Oui, elle avait songé à demander à l’artiste si celle-ci

savait où se trouvait le jeune homme... Mais Derval n’était pas à Paris,

les journaux avaient annoncé son départ pour Vienne, Budapest...

Fernande Voisin?... Ah! Cady la connaissait assez pour être certaine que

jamais elle n’avouerait cette amitié interlope. Eût-elle su où Georges

se réfugiait, elle ne l’eût pas dit... Par Marie-Annette et ses

multiples relations, peut-être serait-on parvenu à obtenir quelque

indication... Les de Montaux étaient à Biarritz!...

La voix insistante de la concierge finit par arriver jusqu’à sa

compréhension.

--Comme je le disais à madame, l’autre monsieur... celui avec lequel

madame s’est disputée un jour--il a l’air bien comme il faut--il est

revenu plusieurs fois... Et dame! j’espère que madame ne se fâchera

pas... mais, comme madame avait oublié le jour du terme, et que le

gérant n’est pas conciliant... j’en avais dit un mot en l’air à ce

monsieur... et il a tenu à me verser la petite somme... Si madame veut

sa quittance, la voici...

L’esprit encore dans les nuages, fourrant le papier dans sa poche, Cady

fit un effort.

--Qu’est-ce que vous dites?... Ce monsieur a payé mon terme?... Quel

monsieur?

--Un grand maigre, un peu jaune de teint, que j’ai vu dans

l’appartement, un jour que madame m’avait sonnée... Mon Dieu, le dernier

jour que madame est venue.

Cady hocha la tête.

--Oui, je sais.

Deber!... Maurice Deber la poursuivait encore!...

Le fils de la concierge se faufilait dans la loge.

--Maman... C’est le cocher qui demande s’il faut décharger les bagages.

Cady sursauta. Ah! oui, Joséphine... les malles... Elle donna brièvement

des ordres.

--Madame Mortier, trouvez, s’il vous plaît, quelqu’un pour monter trois

malles assez lourdes...

Et elle alla chercher Joséphine, de plus en plus intriguée, mais qui

demeurait discrètement muette.

A la vue de l’appartement, la stupéfaction de la femme de chambre ne

connut plus de bornes, bien qu’elle n’en manifestât rien; et Cady,

préoccupée, ne songea point à s’inquiéter de ses pensées.

--Tenez, fit-elle en désignant la chambre arabe, je pense que vous

pourrez vous arranger un lit ici... Et puis tâchez de caser mes affaires

comme vous l’entendrez.

Joséphine demanda d’un ton mesuré:

--Alors, madame, c’est ici que nous resterons pour le moment?...

--Oui, répondit Cady laconiquement. Vous saurez nous faire à manger?...

Joséphine, qui avait déjà jeté un coup d’œil sur l’extraordinaire petite

cuisine, affirma avec bonne humeur:

--Oh! pour sûr, madame!... Madame n’est pas difficile... D’ailleurs, il

y a des restaurateurs dans le quartier...

--La concierge est très complaisante, demandez-lui tous les

renseignements et les services dont vous aurez besoin.

--Que madame ne se tourmente de rien, je me débrouillerai! s’écria la

soubrette enchantée de la tournure que prenait l’aventure.

Cady se détira.

--Que je suis lasse!...

Joséphine proposa:

--Madame veut-elle prendre un bon bain? J’ai vu qu’il y a tout ce qu’il

faut... Puis, je lui servirai une tasse de thé et un petit pâté... Je

courrai faire les emplettes pendant que madame sera dans l’eau...

Ensuite, madame se couchera et surveillera mes arrangements de son lit,

ça la distraira... C’est si gentil, ici, et on va si bien s’installer!

Cady acquiesça:

--Vous m’apporterez aussi des gâteaux et des fleurs... ce que vous

pourrez trouver... Prenez de l’argent dans mon sac...

--Inutile, madame! fit Joséphine en souriant mystérieusement, monsieur

m’en a donné.

--Ah! fit Cady indifférente, sans approfondir qui était «monsieur».

Deux heures plus tard, elle s’assoupissait doucement, bercée par le

bavardage câlin et obséquieux de la femme de chambre, qui avait déjà

dressé son lit et disposé des porte-manteaux dans la chambre arabe

transformée en penderie pour les toilettes de Cady.

La découverte d’une pile de chemises dans la petite commode laquée fit

sourire Joséphine, qui murmura:

--Ce que je les ai cherchées, celles-là!... et ce que j’ai attrapé la

pauvre blanchisseuse!

Puis elle se glissa sans bruit hors de l’appartement et descendit à la

loge, où elle conversa jusqu’à minuit, s’instruisant, reconstituant

toute l’histoire secrète de sa patronne, achevant de se faire une idée

nette de la marche à suivre pour obtenir elle-même le plus d’avantages

possible en ce drame où le hasard allait lui faire jouer un rôle obscur,

mais prépondérant.

La venue, le lendemain matin, de Maurice Deber, immédiatement prévenu

par la concierge du retour de Cady, orienta définitivement Joséphine,

qui le reçut en l’absence de la jeune femme.

Renaudin, il n’en fallait plus!... Vite, le divorce, et qu’on s’asseye

dessus!... Laumière?... Peuh! en résumé, vieux garçon passablement

rapiat, point désirable... Maurice Deber, c’était la bonne affaire!...

Pincé à fond, millionnaire, et voulant le mariage... Ah! sans compter

les profits immédiats, quelle situation se ferait une femme de chambre

intelligente dans la maison, auprès de Cady indolente, fainéante, et du

patron reconnaissant!... Oui, il fallait que Cady divorçât et qu’elle

épousât Deber...

Il y aurait peut-être du tirage, mais ça se ferait!...

Et, en conséquence de cette décision, Joséphine, après avoir mis Maurice

Deber au courant des faits survenus, avec tact, prudence, précaution et

réticences, négligea d’écrire à Jacques Laumière l’adresse de leur

retraite.

«Il sera toujours temps de lui faire cracher d’autre monnaie s’il y a

lieu, conclut-elle, mais il ne faut surtout pas qu’il vienne nous

embêter ici, non plus que le mari!...»

Pendant qu’en secret Joséphine s’entretenait avec Maurice Deber, Cady,

bien loin de se douter de la visite du colonial, prête de bonne heure,

reposée, et dans un heureux état d’esprit, se présentait chez Félix

Argatte. C’était le jour de réception du jeune avocat, elle dut

attendre; puis, elle fut introduite dans son cabinet.

Il lui tendit les deux mains avec élan.

--La bonne surprise!...

Sans même s’asseoir, en quelques mots, avec cette précision familière et

pittoresque dont elle avait le secret, elle lui apprit les événements.

--Voilà... Je suis ici toute seule. Hier, Victor m’a pincée... attitude

coupable... avec Jacques Laumière. Il ne veut rien savoir. C’est le

divorce, j’en suis enchantée... Comment faut-il bâcler cela pour que ce

soit très vite fini?

Félix se laissa tomber sur son fauteuil de bureau.

--Non, mais, vous me cassez les bras et les jambes!... Sapristi de

Cady!... Vous en avez toujours de nouvelles, vous!...

Elle s’assit en riant.

--Ah! mon Dieu, que de chichis!... Vous, un homme du métier, vous ne

pouvez pas me dire simplement le truc?...

Il s’installa.

--Racontez-moi tout.

Elle s’étonna:

--Quoi, tout?... Je n’ai rien de plus à vous apprendre... il n’y a rien

d’autre.

Il répliqua, un peu froissé:

--Oh! si vous voulez faire des cachotteries avec moi!...

--Du tout!... Argatte, vous savez bien que je vous aime beaucoup... J’ai

en vous une confiance absolue... Voyez, je suis venue à vous tout de

suite, et je vous ai toujours parlé franchement.

Il s’adoucit.

--C’est ce qu’il m’avait semblé... Mais pourquoi aujourd’hui ce mutisme,

quand il faut précisément que je sois au courant à fond... Car enfin, le

divorce, c’est très bien de le réclamer, mais ça ne s’obtient pas comme

cela!...

--Oh! si, j’ai tous les torts! s’écria-t-elle ingénument.

--Bigre!... Eh bien, il faut se garder de le dire! s’écria Argatte

interloqué.

Elle balança la tête.

--Parce que le divorce serait prononcé contre moi?... Dame! je ne vois

pas trop comment cela pourrait être autrement?... On ne peut tout de

même pas coller des méfaits à ce pauvre Victor!...

Argatte questionna avec une curiosité qui n’était certainement pas

exclusivement professionnelle.

--Donc, le flagrant délit, indéniable?

--Naturellement.

--La nuit?

--Non, hier, à Nieulles, dans l’après-midi.

Il resta saisi.

--Diable!... hier seulement!... Alors, c’est tout chaud?...

Puis, avec une certaine hostilité:

--Où cela? dans votre chambre?... Au lit?...

--Mais non... Tenez, j’aime mieux vous dire, vous imagineriez des choses

stupides... Nous étions dehors, sous la véranda... Jacques devait faire

mon portrait, il avait pris un croquis, nous étions un peu énervés...

Victor est sorti.--Oh! je reconnais que nous avons été idiots, nous

savions qu’il serait à peine dix minutes absent!--Donc, une idée a pris

à Jacques, il s’est approché de moi, il m’a embrassée, et juste à ce

moment, Victor est rentré... Il a poussé un cri... un cri que j’entends

encore, qui me fait mal quand j’y pense... et, il s’est sauvé en disant

qu’il ne voulait plus me revoir... J’ai plaqué Jacques, et je suis venue

à Paris.

Très déçu, refroidi, Argatte fit un geste.

--Un baiser?... Mais alors, il n’y a pas de quoi fouetter un chat!... Il

vous a embrassé cent fois, Laumière, et devant votre mari...

--Oui, justement... devant Victor, ça n’avait aucune importance, mais

seuls!... Et puis, il y a la manière... Non, croyez-moi, il n’y a pas à

discuter, Victor ne pouvait douter... et ce serait grotesque de nier...

--Et, vous savez qu’il accepte le divorce?

--Je ne sais rien du tout... Dans le fond, je crois qu’il ne sait pas ce

qu’il veut... Il a filé comme une bête blessée à mort... C’était affreux

de le voir.

Argatte remarqua, ironique.

--Pourtant, vous n’avez pas l’air plus remuée que cela!

--D’abord, ce que j’ai l’air de ressentir, et ce que je ressens, ça fait

deux... Ensuite, cela dépend des moments... A une minute, j’ai du vrai

chagrin, et puis à d’autres, ça s’envole... Hier, quand j’ai vu sa

figure décomposée, son épouvante devant nous... j’ai souffert... Mon

Dieu, j’ai presque autant souffert que lui, à ma manière...

--Et aujourd’hui, vous blaguez.

Elle eut un geste évasif.

--J’ai d’autres sujets de souffrance... Alors, ça contre-balance.

D’ailleurs, je m’empêche de penser à Victor.

Argatte la considéra profondément.

--Cady, vous avez tout à fait oublié le petit gigolo, j’espère?

Elle releva les yeux sur lui, avouant avec hardiesse.

--Moi?... C’est pour le retrouver que je souhaite le divorce; ce n’est

pourtant pas malin de le deviner.

L’avocat poussa une exclamation de colère et de découragement.

--Ah! nous voilà bien!... Dans ce cas, ma chère amie, ne comptez pas sur

moi pour vous aider.

Elle ne s’émut pas le moins du monde.

--Mais si, je compte sur vous... Allons, Argatte, ne faites pas le

méchant.

--Je vous affirme que je vais m’employer de mon mieux pour vous

raccommoder avec votre mari!... C’est la seule chose que vous ayez à

faire.

Elle ne dit mot, le regarda singulièrement, les yeux brillants; et, se

levant tout à coup, elle vint d’un geste souple s’asseoir sur le bras du

fauteuil d’Argatte, entourant le cou du jeune homme de ses bras, et

cherchant ses lèvres, d’un mouvement doux, gentil, furtif.

Il tenta de se dégager.

--Cady!

Mais au contact de cette bouche, il perdit la tête, étreignit violemment

le jeune corps mince qui s’abandonnait, et prit un baiser furieux...

Elle se redressa, s’éloigna, avec un petit sourire de triomphe. Encore

tremblant, bouleversé par une émotion sensuelle qu’il n’aurait pu

comparer à aucune de celles éprouvées jusqu’alors, et qui le laissait

inassouvi, désorienté, plutôt irrité, il essaya de rire.

--Mâtin!... Si c’est un baiser de cet ordre-là que votre mari a surpris,

je ne m’étonne plus!...

Cady revenait s’asseoir en face de lui, bien sage.

--Qu’est-ce que je dois faire, pour le divorce?

Les yeux sur elle, pensant à tout autre chose, il répondit:

--Mais, d’abord, il faut interroger monsieur Renaudin.

Elle se rebiffa.

--Pas moi, toujours! je ne veux pas le revoir.

Il sourit fugitivement, passant la main sur son front, qu’une migraine

subite venait tenailler.

--Naturellement non, pas vous... J’y passerai, c’est le plus simple.

Cady leva le doigt.

--Ne vous avisez pas d’être rosse et bête!... Ne vous fourrez pas en

tête de replâtrer... C’est cassé, et maintenant, rien ne me fera revenir

à lui... Je vous jure, je ne pourrais pas!...

Il grommela, bourru.

--Bon, bon, c’est entendu... Je me bornerai à lui demander ses

intentions, sans parler des vôtres, c’est préférable à tous points de

vue... Puis, suivant ce qu’il aura répondu, nous constituerons avoué et

nous adopterons une marche.

Elle hocha la tête, désappointée.

--Oh! là là! tout cela va être d’un long!...

Il répliqua avec une sorte d’aigreur:

--Tiens donc!... Vous en avez pour un an ou dix-huit mois!... On ne

divorce pas comme on change de chemise, ce serait trop commode!...

Elle repartit avec vivacité:

--Pardi! on a pourtant accepté de me marier en six semaines!... et je

n’avais pas vingt ans!... Ça pourrait être le même tarif... Je pense que

le premier acte est plus important pour une jeune fille que le second!

Il haussa les épaules.

--Vous faites du féminisme, Cady!

--Non, je vous réponds.

Il se leva, prit une cigarette, l’alluma, et se mit à arpenter la pièce

en fumant.

--Ah! Cady! Cady!... Je me demande où vous irez!... Je ne vois pas votre

destinée, vous savez!...

Elle réfléchissait, comptait sur ses doigts.

--C’est des blagues que vous m’avez racontées... J’ai vu des gens

divorcer en moins de six mois, et encore ils n’étaient pas pressés comme

moi.

Argatte reconnut.

--Ça dépend beaucoup des relations... Il est évident que si votre mari y

met de la bonne volonté, cela peut être emballé.

Elle sourit victorieusement.

--Quand je le disais!

Il s’écria tout à coup:

--Où êtes-vous descendue à Paris?... J’espère que vous n’êtes pas allée

chez Laumière?... Ou bien, nous serions propres!...

--Je suis chez moi.

Il la regarda, incertain.

--Chez vous... quai du Louvre?

--Non... passage Porsin.

Et comme il demeurait muet, attendant une explication, elle ajouta:

--C’est un petit appartement que personne ne connaît... Je l’ai depuis

six mois environ.

Il leva les bras.

--Une garçonnière, nom d’un chien!... Et c’est là que vous comptez élire

domicile?... C’est tout à fait impossible!

Elle cria, impatientée.

--Ah! zut!... Si tout est si difficile, alors je ne fais rien que ce qui

me conviendra!... Après tout, je m’en fiche d’être divorcée

légalement!... Victor ne m’enverra pas les gendarmes pour me ramener!...

Et s’il les envoyait, eh bien, ce serait une cause, alors!... une injure

grave qu’il me ferait, je suppose!...

Argatte ne put s’empêcher de rire.

--Mes compliments sur vos notions de droit, chère amie!...

Et, changeant de ton:

--Vous aviez loué sous votre nom?

--Non.

--Sous celui de... du petit?

--Pas plus.

--Mais il y venait?

--Je pense!... Presque tous les jours jusqu’en juillet.

--On vous avait loué sans difficulté?

--Aucune... J’avais dit: «Mme Martin», sans autre explication... Je

suppose que ni la concierge ni le gérant n’étaient dupes, mais comme je

suis une locataire tranquille et que je paie d’avance...

Elle pouffa subitement, au souvenir de Maurice Deber et de la dernière

quittance réglée par le colonial.

Argatte récapitulait, absolument navré.

--Oh! c’est exquis... faux nom... rendez-vous multiples... avec un

chenapan avéré... Lors de l’enquête, nous serons frais...

Cady haussa les épaules.

--Allons, j’irai autre part quand il le faudra... En ce moment, ça n’a

pas d’importance... On n’a pas besoin de dire que j’ai quitté Nieulles.

--C’est encore mieux!... Cohabitation avec le complice...

--Mais non, voyons!... La maison est louée par Victor... Je suis censée

chez mon mari.

Il se résigna.

--Je puis toujours faire les premières démarches, nous aviserons

ensuite... Mais le lieu de refuge classique, je dois vous dire que c’est

chez votre mère.

Cady éclata de rire.

--Argatte!... regardez-moi bien en face en proférant cela!... Vous me

voyez rappliquant chez maman en l’occurrence!...

Il rit.

--Le fait est que Mme Darquet va entrer en un de ces courroux!

--J’aime «courroux»!

Argatte fit un geste.

--Cela lui va... Cela a de l’ampleur... On n’imagine pas Mme Cyprien

Darquet en colère, prononçant des paroles vulgaires comme le commun des

mortels... Dans les instants de passion, elle s’exprimerait en

alexandrins que ça n’étonnerait pas, au premier abord.

--Ah! mon pauvre coco! elle n’a pas tant de littérature que cela,

allez!... Si vous l’aviez entendu, le jour où nous avons filé de la

Brolière!... Elle m’a attrapée salement... et ça n’avait rien de

grandiose, je vous jure!...

Il s’assit sur le bras d’un fauteuil, questionnant curieusement, car il

adorait les potins mondains.

--Contez-moi donc cela?... Je n’ai su que très vaguement les

histoires... la cause du duel Montaux-Deber.

Alors, en riant, avec des mots drôles, cinglants, parfois gentiment

attendrie, elle détailla l’intrusion de Maurice Deber chez

Marie-Annette, la fureur du colonial, l’attitude crâne et comique de

l’ancien officier de dragons; puis, la scène conjugale, ses impressions

à elle lorsque, le lendemain, à l’aube, Renaudin était entré dans sa

chambre, «sachant tout», et que, grâce à un tour de force inouï, une

demi-heure plus tard, il avait tout oublié, il repoussait toutes les

hypothèses.

Argatte hochait la tête avec un blâme.

--Vous n’en êtes que plus impardonnable de vous être si sottement laissé

surprendre l’autre jour, et surtout, avec un type comme Renaudin, de

renoncer à le convaincre une seconde fois de votre innocence...

Elle l’interrompit.

--Que voulez-vous, je ne peux plus! Oui, oui, on va, on va, on ment

comme un ange, ça marche tout seul... puis, il arrive un moment où cela

écœure!...

Il lui jeta un coup d’œil incisif.

--On change de méthode... On avoue tout... Il est de ceux qui

pardonnent... et qui, souvent, n’en aiment que mieux ensuite.

Elle fit un geste, et dit avec un accent impayable:

--Jolie perspective!... C’est facile à préconiser pour ceux qui ne sont

pas de service!...

Il la saisit brusquement, avec un rire énervé, et la renversa sur son

bras, couvrant son visage de baisers.

--Petite rosse!...

Mais un coup discrètement frappé à la porte les fit se séparer vivement.

Le garçon de bureau entra, remit une carte à l’avocat, et se retira.

Argatte jeta un coup d’œil sur le carton, et fit une grimace d’ennui.

--Oh! la barbe!

--Il faut que je m’en aille? demanda Cady.

--Eh oui! soupira-t-il. Revenez demain matin, j’aurai vu Renaudin cet

après-midi, et nous causerons sérieusement.

Elle posa ses mains sur les épaules du jeune homme.

--Ce soir... si vous veniez passage Porsin? demanda-t-elle, câline.

Il se défendit avec une certaine brusquerie.

--Non, non, il ne faut pas!... En ce moment, nous ne devons songer qu’à

vous tirer le mieux possible de ce mauvais pas... Vous rigolez comme une

gosse que vous êtes, mais c’est plus grave que vous ne pensez.

Elle rit insoucieusement.

--Alors, à demain matin, mon cher avocat!

X

Préoccupée, mécontente, Joséphine insistait, tournaillant autour du lit

de Cady.

--Si, madame, il faut vous lever... Ça n’a pas de bon sens, vous allez

tomber malade!... Il n’y a guère d’air ici... Laissez-moi vous habiller,

mangez un petit peu, et allez faire un tour dehors.

Cady ouvrit les yeux, se détira, et dit mollement:

--Oui... Quelle heure est-il?

Joséphine bougonna.

--Une heure ridicule pour être sous les draps... deux heures!...

Elle savait que Maurice Deber se présenterait à trois heures, et elle

enrageait de ne pouvoir tirer la jeune femme de cette couche.

«Je ne peux tout de même pas le faire entrer pendant qu’elle est au

pieu!» pensait-elle, dépitée.

Cady se souleva, réfléchit, et décida.

--Eh bien, oui, je vais me lever.

Une quinzaine affreuse pour elle venait de s’écouler. Le soir même de

son entrevue avec Félix Argatte, l’avocat lui envoyait un télégramme lui

apprenant qu’il n’avait pu joindre Renaudin, parti de Paris pour une

destination inconnue.

«Ne venez pas demain, ajoutait-il, j’ai écrit à votre mari, sans doute

on lui fera parvenir ma lettre, et dès que j’aurai du nouveau, je vous

avertirai.»

Et l’attente exaspérante, dans l’inaction, dans l’incertitude, commença,

se prolongea...

Elle avait essayé inutilement de sortir, de se distraire; tout

l’ennuyait, tout lui était odieux, à présent que la conviction lui était

imposée que Georges était bien loin, ne reviendrait pas, ramené à elle

par des forces obscures qui refusaient de se manifester.

La chaleur excessive, la poussière, le manque d’air des rues, des

jardins desséchés, et, plus encore que tout, le sentiment pénible,

inhabituel de son isolement dans un Paris étranger, indifférent, lui

étaient intolérables. Elle préférait encore le séjour dans le petit

appartement familier, imprégné de souvenirs, que sa situation retirée

laissait dans une ombre discrète et une fraîcheur relative.

Elle avait fini par ne presque plus bouger de cet étroit espace,

sommeillant la plus grande partie du temps, refusant la plupart des mets

que Joséphine lui offrait, subissant en silence la foule des pensées,

des réflexions, des sentiments contradictoires, complexes, qui

affluaient en elle.

Deux fois déjà, en cachette, Joséphine s’était entretenue avec Maurice

Deber, modérant l’impatience de celui-ci, refusant de l’introduire près

de la jeune femme.

--Pas encore, cela gâterait tout... Elle serait furieuse.

Quelques jours auparavant, Cady était retournée chez Argatte. Il n’avait

pu que lui confirmer le silence de Renaudin. Silence parfaitement

volontaire, car l’avocat s’était assuré que la correspondance était bien

renvoyée au juge. Il avait écrit de nouveau, de façon plus pressante

encore que la première fois. On n’avait qu’à prendre patience et

attendre.

Cady était rentrée brisée, découragée et n’était plus sortie de sa

retraite.

Enfin, la jugeant «à point», la femme de chambre avait envoyé un mot à

Deber, le convoquant pour le lendemain, à trois heures.

Cady achevait de grignoter quelques biscuits trempés dans du chocolat

lorsque la sonnette électrique retentit.

Elle pâlit, ses lèvres murmurèrent: «Victor!» Elle oubliait que Renaudin

ne pouvait qu’ignorer le lieu de sa retraite.

Et elle était maintenant si persuadée qu’elle ne reverrait plus Georges

qu’elle n’avait même pas songé à lui.

Joséphine avait couru ouvrir sans attendre les ordres de sa maîtresse.

Elle s’effaça et, refermant la porte, annonça d’une voix

discrète--disparaissant aussitôt dans la pièce voisine:

--M. Maurice Deber.

Cady leva les yeux sur le visiteur, trop surprise pour qu’aucun autre

sentiment la dominât.

Il se courbait, ému, suppliant, la voix humble:

--Je vous en prie, ne me chassez pas... Écoutez-moi. J’ai bien changé,

je ne vous offenserai pas.

Elle le contemplait, sans colère.

--Qu’avez-vous à me dire?

Il se glissa sur un siège, près d’elle.

--Je ne sais plus, murmura-t-il, éperdu.

Elle était frappée de son amaigrissement, de sa pâleur. Elle se rappela

sa blessure, et dit, avec l’ombre d’une curiosité, où l’on ne démêlait

pas plus de pitié que de satisfaction rancunière.

--Vous avez beaucoup souffert?... Le coup d’épée?

Il fit un geste d’indifférence.

--Est-ce que je m’en souviens!... Cady, il n’y a pour moi qu’une

souffrance... Oh! celle-là, cuisante, intolérable!... l’idée que vous

êtes malheureuse, abandonnée... et que je ne puis vous venir en aide...

de tout mon cœur, de tout mon dévouement...

Elle se renversa sur les coussins du petit canapé de rotin, le regardant

avec un étonnement croissant.

--Comme vous êtes radouci!... Je ne vous reconnais plus...

Autour d’eux, le silence était absolu. Les plantes vertes dressaient

sous les vitres du plafond leurs hautes palmes, répandant une odeur

fraîche de verdure humide. De la place où ils se trouvaient, on ne

pouvait pas apercevoir l’intimité de la chambre et du lit. Sur la table,

encore encombrée du léger déjeuner de Cady, de merveilleuses roses pâles

s’épanouissaient, beaucoup plus belles que celles que Joséphine se

procurait habituellement. La jeune femme eut une subite intuition.

--C’est vous qui m’avez envoyé ces fleurs?...

Il s’inclina, murmurant d’une voix tremblante:

--Je les ai apportées ce matin... Tous les jours, en me cachant, je suis

venu prendre de vos nouvelles... Pendant de longues heures, j’ai erré

autour d’ici...

Elle répondit, les paupières baissées, comme involontairement:

--Il fallait entrer.

Un silence plein de trouble régna.

Cady reprit, au bout de quelques instants:

--Vous avez su ce qui s’est passé à Nieulles?... Mon projet de

divorce?...

Deber essayait de dominer son émotion, de parler avec calme.

--Oui, j’ai causé avec Argatte... Je pensais bien que vous seriez allée

le consulter...

Cady s’étonna.

--Tiens, il ne m’en a rien dit!

--Je l’avais prié de ne pas vous en parler.

Elle remarqua, avec un peu d’amertume:

--Comme l’on s’entend bien, pour me mentir!... Vous, cela ne me surprend

pas... mais je croyais Argatte plus franc!...

Il reprit vivement:

--Je sais où s’est réfugié Renaudin... Il est à Montreux. J’en ai avisé

Argatte, qui lui a écrit de nouveau ce matin. Du reste, il n’est pas

nécessaire d’attendre sa réponse... Vous pouvez, dès à présent, vous

mettre en relations avec un avoué... Si vous n’avez pas de préférence,

je vous recommanderai Sylvestre Claudin, un homme sérieux et

consciencieux, dont l’autorité est incontestée...

Cady le considérait en souriant froidement:

--Vous êtes bien pressé de me voir divorcer!... Vous êtes tenace, et

rien ne vous rebute... A mesure que le vide se fait autour de moi, vous

vous rapprochez... Dites-moi donc, Deber... je croyais votre famille

passablement cléricale... Est-ce qu’elle vous autoriserait à épouser une

femme divorcée?...

--Est-ce que je pense à cela en ce moment? s’écria-t-il. Je voudrais

vous secourir, soulager votre peine!... Je voudrais que vous puissiez

vous éloigner de tout ce qui vous a été néfaste... vous refaire une

autre existence... près ou loin de moi... peu importe, pourvu que vous y

appreniez enfin le vrai bonheur de la vie saine, paisible, honnête,

dépourvue d’agitations mauvaises...

Elle l’interrompit, avec une certaine ironie.

--Tiens! vous parlez comme Victor!... Savez-vous qu’il avait formé le

projet de m’emmener, de me faire rompre avec tous mes amis?... Vous

étiez du nombre, naturellement...

Deber s’écria avec impatience:

--Hé! laissez Renaudin!... Votre destinée est à jamais séparée de la

sienne, Dieu merci!

--Pas encore, il me semble.

--Cela ne peut tarder.

Elle haussa légèrement les épaules et resta silencieuse. Deber reprit,

plus doucement, avec émotion:

--Je voudrais vous dire... Vous ne devez pas rester ici... Ce lieu n’est

pas décent en votre situation... D’ailleurs, ce n’est pas sain, votre

santé ne résisterait pas à cette claustration... Vous êtes changée...

J’en suis douloureusement frappé... Alors, permettez-moi de vous

indiquer... de vous offrir...

Elle dit, narquoise:

--Quoi?... l’hospitalité chez vous?... Ce serait, en effet, on ne peut

plus convenable.

Il la considéra avec une expression de tendresse soumise qu’elle ne lui

avait encore jamais vue, qu’elle croyait incompatible avec son masque

violent.

--Ne plaisantez pas, Cady, tout cela est si sérieux, si triste... et,

vous-même, vous êtes si atteinte, malgré que vous ne consentiez pas à le

reconnaître!... Voici ce que je vous propose... En ce moment, ma

famille, ma mère, mes deux sœurs et l’aînée de mes nièces sont en

Bretagne, au bord de la mer, dans un lieu retiré, calme et charmant...

Elles seraient heureuses de vous recevoir, de vous garder parmi elles...

Il va sans dire que je ne paraîtrais même pas là-bas, pendant tout le

temps que vous y resteriez...

Cady ne le quittait pas des yeux, pleine d’étonnement.

--Moi, dans votre famille?... Mais je ne connais ni votre mère ni vos

sœurs.

--Elles, elles vous connaissent, elles vous aiment...

--Bah?... leur auriez-vous raconté toute mon histoire?...

Il répondit, grave:

--Toute? Certes non... Il y a des choses que, dans l’avenir, nous

devrons oublier, vous et moi... Donc, nul ne doit les apprendre... J’ai

dit aux miens que le désaccord, que les malentendus profonds survenus

entre vous et votre mari avaient rendu un divorce nécessaire. On sait

que votre mère vous désapprouve, et l’on comprend qu’il vous faut un

foyer irréprochable et sympathique pour y attendre, à l’abri, les

événements... Je vous répète que vous serez accueillie, là-bas, avec

joie et affection... Vous disiez tout à l’heure que ma famille était

cléricale... c’est une erreur complète... Jamais l’ombre d’une bigoterie

n’y a régné, et mes sœurs sont plutôt des pratiquantes tièdes... Sans

doute, ma vieille mère est pieuse; elle a peut-être au fond d’elle des

principes d’une autre époque, mais elle aime assez ses enfants pour que

ses idées se soient modifiées au contact des leurs, plus modernes, et

qu’elle adopte sans discussion, sans chagrin, même lorsqu’elle ne les

comprend pas tout à fait... Chez nous, la religion est aussi large

qu’éclairée... On est trop honnête pour n’être pas d’une tolérance

extrême... Ma sœur aînée, je vous le dis franchement, est trop

complètement absorbée par l’amour qu’elle porte à ses filles et à ses

petits-enfants pour éprouver envers vous autre chose qu’une sympathie

sincère, dévouée à l’occasion... mais, en somme, banale. Je suis assuré

que vous trouverez au contraire en Denise, la cadette, une affection

vive, militante... Elle était à mon chevet dernièrement; nous avons

longuement causé de vous, pendant ma convalescence; je puis vous

certifier que vous possédez en elle une réelle amie... Je vous

confierais à elle avec soulagement, certain du bien, de la paix qu’elle

apporterait en vous. Et ne croyez pas qu’elle soit austère, morose ou

pédante... C’est la simplicité, la gaieté, l’indulgence mêmes... Ajoutez

que son âge, trente-sept ans bientôt, en fait pour vous à la fois une

sœur très aînée et une mère très jeune.

Cady l’écoutait, absorbée. Il vit que des larmes paraissaient sous ses

cils baissés. Il s’écria:

--Vous êtes émue, Cady, vous acceptez?

Elle releva sur lui ses yeux pleins de larmes et secoua la tête

négativement:

--Non!

Il prit sa main.

--Pourquoi pleurez-vous?

Elle tamponna ses paupières de son mouchoir.

--Parce que, dit-elle simplement, avec une expression de chagrin discret

et profond qui le bouleversa, moi aussi, j’ai pourtant une mère et une

sœur!...

Ils demeurèrent longtemps silencieux, sans qu’elle songeât à retirer sa

main de celle de Maurice. Il dit enfin, bas:

--Pauvre enfant!... Si jamais des erreurs, des fautes furent

compréhensibles, excusables, ce sont bien les vôtres!...

Elle se dégagea et se leva, avec soudain un air de préoccupation et de

lassitude.

--Adieu.

Il se leva aussi, acceptant ce congé docilement.

--Vous me permettrez de revenir demain?

Elle ne répondit pas. Il se pencha, prit ses deux mains, les réunit sous

ses lèvres, puis les laissa retomber et se retira.

--A bientôt.

Restée seule, Cady erra dans la chambre, irrésolue, désemparée, luttant

de plus en plus faiblement contre l’impulsion qui, graduellement,

l’envahissait; la possédait tout entière...

Enfin, vaincue, elle fit un geste et s’assit à son bureau, atteignit,

les mains tremblantes, du papier à lettres, un porte-plume...

Cependant, au moment d’écrire, sa tête se pencha, son buste se courba,

elle appuya son front sur son bras replié, et pleura, secouée de

sanglots profonds.

Mais cette émotion même, ce désarroi pour lancer l’appel suprême,

aggravaient encore en elle son sentiment d’abandon, son effroi et aussi

son aspiration aveugle, irrésistible vers la seule affection, vers

l’unique appui qu’elle eût toujours trouvé auprès d’elle, vers le

malheureux Renaudin qui l’avait fuie, au jour du désastre, mais qu’elle

ne pouvait croire implacable, qu’elle savait l’aimer encore. Sa pitié,

son pardon, elle en était bien certaine!...

Ah! sa solitude l’épouvantait!... Qu’il vînt!... Qu’il l’entourât de ses

bras! Qu’il lui fût permis de pleurer sur sa poitrine, qu’elle se sentît

à l’abri, défendue, protégée, adorée...

Elle se souleva, essuya ses pleurs, trempa la plume dans l’encrier et

écrivit. Elle ne cherchait point ses mots, s’inquiétait peu de

coordonner ses phrases. Elle appelait son ami, elle lui disait son

isolement, son besoin de lui, sa certitude de le ramener immédiatement à

elle... Elle ne faisait aucune allusion au passé qui, déjà, lui

paraissait très loin, oublié, presque effacé... Elle n’essayait ni

d’expliquer ni de mentir, ne parlait point de repentir, ni ne faisait de

promesses pour l’avenir. Elle disait qu’elle souffrait, qu’elle

souhaitait ardemment le retrouver, elle lui criait de se hâter...

Elle plia sa lettre sans la relire, l’enferma dans une enveloppe, mit

l’adresse du quai du Louvre, et appela sa femme de chambre.

--Joséphine... Portez cette lettre, non pas à l’adresse, mais à la

poste... Je ne veux pas que les concierges se doutent qu’elle vient de

moi... Vous mettrez un timbre de 25 centimes, parce qu’elle sera

réexpédiée à l’étranger.

La femme de chambre faillit jeter un cri de surprise en lisant

machinalement la suscription.

Victor Renaudin!... Cady écrivait au juge, à présent!... Et, avec cette

figure bouleversée, ces larmes mal essuyées, cet air d’enfant perdu!...

Quoi? c’était le raccommodement avec le «cocu»?... Ah! non, alors!...

Une rage bouillonnait en la bonne. Elle grimaça un sourire.

--Bien, madame, j’y vais de suite, fit-elle mielleusement.

Mais si Cady avait remarqué son geste brutal pour enfouir l’enveloppe

dans la pochette de son tablier, elle eût deviné que jamais cette

plainte de son cœur éperdu, de toute son âme en détresse n’arriverait

sous les yeux de celui qui la pleurait aussi là-bas, qui peut-être

attendait vainement un signe, un geste de l’enfant chérie...

Quelque chose d’instinctif la poussa néanmoins à rappeler la domestique.

--Joséphine!... rendez-moi la lettre... Je la porterai moi-même jusqu’au

bureau. Cela me fera prendre l’air...

Rien ne lui répondit; l’autre avait déjà disparu. Cady balança.

Sortirait-elle?... Une paresse insurmontable la saisit; elle retourna

s’étendre sur le lit, tourmentée en même temps d’une fièvre qui la

faisait s’agiter perpétuellement, mal à l’aise dans n’importe quelle

position, et d’une lassitude, d’un dégoût général qui ne fui

permettaient pas d’essayer de réagir. Lorsque Joséphine rentra, elle

l’interrogea avec anxiété.

--Vous avez porté ma lettre à la poste?

--Oui, madame, répondit la femme de chambre imperturbable.

Après avoir songé à remettre le papier à Maurice Deber, elle avait

préféré le détruire et l’avait précipité, déchiré en mille morceaux,

dans l’égout le plus proche. Qui sait si l’amoureux furieux n’eût pas

lâché quelque allusion qui l’aurait compromise, elle, auprès de Cady?...

A présent, pas de danger... la belle pouvait attendre sa réponse...

Jamais elle ne saurait que le poulet n’était point parvenu à son

adresse.

Le divorce de Cady · 第 13 / 16 题