Assise dans son petit lit, son corps débilité soutenu par des oreillers,
Cady, souriant faiblement, recommençait pour la dixième fois:
--Ainsi, j’ai été bien malade?... J’ai failli mourir, n’est-ce pas,
Denise?
La sœur de Maurice Deber secoua la tête et nia encore avec douceur, ses
yeux pleins de tendresse attachés sur la jeune femme.
--Mais non, pas du tout... Vous avez été très souffrante, simplement.
--Pourtant, dans ma mémoire, il y a un grand trou. Je vois le moment où
j’ai commencé à être mal... Puis, l’autre jour, où j’ai pu vous
entendre, causer... Entre ces deux instants, il s’est certainement
écoulé du temps... et je ne me rappelle rien.
--Vous étiez très faible, vous avez beaucoup dormi, dit Mlle Denise avec
réserve.
Cady secoua la tête.
--C’est-à-dire que j’ai dû avoir la fièvre et perdre connaissance.
Est-ce que j’ai eu du délire?
--Oh! jamais, s’empressa d’affirmer la vieille fille.
Cady se tut et regarda autour d’elle.
C’était une petite chambre, au fruste parquet non ciré, au plafond
traversé de poutres apparentes, peintes en blanc, aux murailles revêtues
d’un papier naïf et fané, représentant des bouquets de roses noués de
rubans bleus. Une commode, une armoire, une table de noyer la
meublaient, avec deux chaises de paille. Mlle Denise était assise dans
un fauteuil Voltaire en merisier rouge, tendu d’un affreux reps vert
bouteille. Par la fenêtre, aux vitrages de guipure relevés, on voyait un
ciel sombre, où les nuages couraient avec vélocité, et la ligne noire et
écumeuse d’une mer agitée.
Cady saisissait aussi des détails. On s’était efforcé de rendre chaude,
habitable, cette installation sommaire, bonne pour les beaux jours et
les baigneurs dispos.
Du feu de bois brûlait dans la cheminée pauvre, en plâtre écaillé et
fendu. Une épaisse couverture relevée devant la croisée pouvait se
rabattre sur les vitres et intercepter les terribles courants d’air
pendant la nuit. Une autre tenture garnissait la porte. Enfin, l’on
apercevait, replié, le lit de sangle sur lequel, infatigable,
affectueuse et patiente, Mlle Denise s’étendait chaque soir.
Cady s’étonna.
--Comme le temps est noir et triste!... Comme il paraît faire froid
dehors!... Pourtant, nous sommes encore en été...
Mlle Denise sourit, prononçant tranquillement:
--Plus tout à fait... Au bord de la mer, les beaux jours sont vite
passés.
--A quelle date sommes-nous? demanda Cady.
Son amie éluda la question.
--Voulez-vous prendre un peu de lait chaud?
Cady fit la grimace.
--Du thé, plutôt... je n’aime pas le lait chaud... Ça a goût d’étable.
Mlle Denise accorda.
--Très léger, alors... Vous l’aurez tout à l’heure.
Elle apprêta elle-même la boisson. Cady avala, sommeilla et, rouvrant
les yeux, recommença à interroger.
--Vous m’avez dit que votre mère, votre sœur, votre nièce et ses enfants
sont rentrés à Paris?... Je croyais qu’ils devaient passer tout
septembre ici?
--En effet... mais septembre est écoulé.
--Quoi! nous sommes en octobre? s’écria Cady avec surprise.
Mlle Denise hésita, craignant d’impressionner sa petite amie en disant
la vérité. Cependant, il faudrait toujours avouer!... Elle lança, le
plus insoucieusement qu’elle put:
--Nous sommes le 18 novembre, aujourd’hui.
Cady resta stupéfaite. Ainsi, il y avait deux mois qu’elle gisait
inerte, sans conscience!... Brusquement une gratitude, un remords
immense gonflèrent son cœur.
--Mon Dieu, Denise, murmura-t-elle. Si longtemps!... Et vous ne m’avez
pas quittée!... Vous m’avez soignée!... Vous avez tout abandonné pour
moi... une étrangère... moi... Cady!...
Et, trop faible encore pour supporter la moindre émotion, elle se laissa
retomber sur son oreiller, pâle comme une morte, la respiration coupée.
Mlle Denise, très alarmée, se précipita à son secours, mit des sels sous
ses narines, bassina son front avec de l’eau de Cologne.
Cady revenant à elle, la vieille fille se pencha, l’embrassa avec une
tendresse émue, grondant doucement.
--Que vous êtes absurde, petite enfant, de vous émotionner pour si
peu!... Allons, chut! soyez sage! ne parlez pas, ne pensez pas...
Reposez-vous... Fermez vos beaux yeux et dormez.
Les paupières closes, l’esprit un peu en désordre, Cady rappelait
laborieusement ses souvenirs, obtenant des images, des impressions, sans
complète cohésion. Le temps qu’elle avait passé, cloîtrée dans le petit
appartement du passage Porsin, lui apparut long comme un siècle; tandis
qu’elle attendait vainement, chaque jour, chaque heure, chaque minute,
la réponse de Renaudin à son appel désespéré... Puis, brusquement, en
s’éveillant, un matin, elle avait compris que c’était fini, que Victor
l’abandonnait, qu’elle était irrévocablement seule dans la vie.
Quant à Jacques Laumière, elle n’aurait su dire pourquoi tous les liens
qui l’attachaient à lui avaient été brisés en elle à la minute où leur
baiser surpris avait foudroyé le malheureux mari.
Alors, l’offre de Maurice Deber d’accepter l’hospitalité de sa
famille--du reste patiemment, sournoisement répétée autour d’elle par
l’homme aussi bien que par la femme de chambre--lui avait paru la seule
solution actuelle possible.
Ensuite, sa pensée parcourait une foule confuse de banalités. Elle
apercevait des jours paisibles et monotones, dans le nouveau milieu où
elle avait été transportée...
Un coin de Bretagne rustique... la plage déserte, le beau soleil que
l’on eût dit plus pur et plus éclatant de n’éclairer que des solitudes,
les flâneries sous la tente; tandis qu’étendue sur le sable, elle
feignait de dormir afin d’éviter la conversation un peu fastidieuse de
la vieille Mme Deber, de sa fille aînée, de sa petite-fille, et les
criailleries des bébés de celle-ci...
De braves gens, ces parents de Maurice, aimables, point guindés ni
sentencieux, comme Cady l’avait craint, mais dont les propos sans
fantaisie, cheminant placidement toujours dans les mêmes ornières,
l’ennuyaient irrésistiblement.
Avec Denise, la sœur cadette du colonial, c’était autre chose. Bien que
la vieille fille ne s’éloignât pas sensiblement des sujets restreints et
terre à terre affectionnés par la famille, elle y apportait néanmoins un
esprit plus vivant, un charme personnel, à la fois grave et naïf. Son
intelligence, droite et ferme, avait aussi des côtés rêveurs qui la
sortaient de la banalité honorable de son entourage.
Cady s’était tout de suite sentie attirée sympathiquement vers Denise,
et vraiment, sans sa présence, le séjour dans cette station, sans
l’ombre de mondanité, la répétition de ces après-midi monotones, lui
eussent peut-être paru tout à fait insupportables.
De son côté, la vieille fille avait eu le cœur pris irrésistiblement par
cette enfant désemparée, dont, à mots couverts, avec les mille
réticences nécessaires, son frère lui avait conté la triste histoire.
Cady rouvrait les yeux.
--Denise, qu’est-ce que j’ai eu, au juste?
--Une bronchite, ma chérie.
--Heu!... très grave, alors?
Denise, protesta doucement.
--Mais non... Seulement, vous étiez fatiguée, le moral pas bon, alors la
maladie vous a plus fortement ébranlée que si vous vous étiez trouvée
dans un meilleur état général... Du reste, à présent, vous voilà tout à
fait bien, et il est convenu que, dès que ce ne sera pas imprudent de
voyager, nous partirons toutes deux pour le Midi...
Les yeux de Cady brillèrent fugitivement.
--Cela, c’est une bonne idée!... C’est vous qui l’avez eue?...
Elle hésita, craignant de déplaire à la jeune femme en parlant de son
frère.
--Moi, oui... et aussi Maurice.
--Ah!... il est venu ici?
Denise, qui ne voulait ni mentir ni avouer le séjour du colonial durant
les instants où Cady avait été en danger, dit vivement:
--Il a enlevé le consentement de ma mère, pour qu’elle me permette de
vous accompagner... Dame! C’est vrai que je ne suis plus une petite
fille... mais il n’est pas moins certain que c’est la première fois que
je quitte maman et que je voyage seule.
Cady eut un petit rire attendri, un peu confus.
--Je bouleverse tout dans votre famille, n’est-ce pas?
Denise la regarda longuement et reconnut, d’un ton sérieux et
affectueux, meilleur que les plus vives protestations:
--C’est vrai!
* * * * *
Quelques jours plus tard, le temps ayant changé, un beau soleil inondait
la petite chambre.
Connaissant le goût de Cady pour les fleurs, Mlle Denise avait empli une
jardinière de tout ce que le pays--de pauvre ressource--avait pu lui
fournir: deux pieds de géraniums encore assez abondamment fleuris, une
touffe d’héliotrope, des fougères ramassées au pied des haies et un
petit rosier du Bengale aux pétales pâles.
Comme Denise poussait la jardinière devant la fenêtre, Cady réclama,
attristée:
--Oh! laissez-moi ces fleurs! J’aime tant leur senteur fraîche!...
La vieille fille sourit.
--Eh bien! levez-vous, et venez les retrouver près de la croisée; le
soleil vous fera autant de bien qu’à elles.
Cady geignit:
--Je suis si lasse...
--Il faut, ordonna Mlle Denise. Ayez du courage, sans quoi les forces ne
vous reviendront pas pour notre voyage.
Elle ouvrit l’armoire et en tira un kimono de soie violette.
--J’ai fait ouater un de vos peignoirs, pour que vous n’ayez pas froid.
Un sourire vint aux lèvres de Cady à la vue du vêtement alourdi,
dépossédé de toute sa grâce souple primitive.
--Je vais avoir l’air de Bibendum, là-dedans!
Pourtant, elle sortit du lit, et, aidée de Mlle Denise, elle passa le
kimono. En chancelant, elle gagna, près de la fenêtre, le fauteuil que
Mlle Denise avait eu soin de garnir d’une chaude couverture.
--La tête me tourne, murmura-t-elle en fermant les yeux. Je ne suis plus
qu’un pauvre petit poulet à demi crevé.
D’ailleurs, elle ne tarda pas à recouvrer des forces et s’amusa à
fourrager dans les plantes, dont les feuilles, fraîchement arrosées,
brillaient sous les rayons du soleil. Dehors, à l’horizon, le ciel était
bleu, la mer verte, et, tout près, des barques passaient lentement,
sortant du port, leurs voiles brunes et blanches gonflées par la brise.
--Denise? appela-t-elle.
--Ma chérie?
--Cessez de toujours ranger, de toujours vous fatiguer. Venez vous
asseoir auprès de moi, et causons.
La vieille fille étira une dernière fois la courtepointe du lit que la
bonne venait de faire, épousseta la cheminée, empila des livres sur la
commode et s’installa devant Cady en souriant.
--Cela vous agace, que je remue perpétuellement, n’est-ce pas?
--Non... seulement j’ai de l’ennui de vous voir vous donner tant de
peine pour moi.
Mlle Denise fit un geste d’insouciance.
--Oh! j’ai l’habitude... Ne vous inquiétez pas de moi.
--Vous avez déjà soigné des malades?
--Sans doute... ma sœur, mes nièces... et, surtout, autrefois, mon
pauvre père... Il a vécu plus de dix ans paralysé.
--Quel âge aviez-vous alors?
--J’avais dix-sept ans quand il est tombé malade... et vingt-huit
lorsqu’il s’est éteint.
--Je parie que c’est la cause qui vous a empêchée de vous marier?
Elle répondit simplement:
--En effet... Il m’était impossible de quitter la maison. Germaine
venait de se marier, et maman n’aurait pas suffi à la tâche.
Et votre frère?
--Maurice avait ses études, sa carrière à suivre... Puis les hommes ne
servent à rien près des malades.
--Votre père vous savait-il gré de votre sacrifice?
--Oh, certes! il était si heureux de m’avoir!... Mais, je ne lui ai
jamais laissé soupçonner que ce fût un sacrifice, sans quoi sa joie eût
été gâtée.
Et, après un silence, elle ajouta en souriant:
--Du reste, c’était un sacrifice de peu d’importance.
--Vous croyez qu’on n’est pas heureux quand on se marie? demanda Cady.
Mlle Denise se défendit avec vivacité.
--Ce n’est pas du tout ce que j’entends!... Le mariage est le but
nécessaire de la plupart des existences... C’est là que se trouve le
vrai bonheur de la femme... Je voulais dire que toutes ne peuvent pas y
compter.
--Pourquoi?... les laides?... Mais, vous n’étiez pas laide, vous.
--Je ne pensais pas aux laides... Pour se marier, il n’est pas
indispensable d’être une beauté... Un mari aime en sa femme autre chose
que ses traits.
--Alors, qui sont celles qui ne doivent pas se marier?
Mlle Denise chercha ses mots, pour bien préciser sa pensée.
--Celles qui ont des devoirs dans leur famille, et qui y sont, pour
ainsi dire, en surplus. Tenez, pour que vous me compreniez, il faut que
je vous rappelle que chez nous on a conservé des principes surannés...
L’ancienne forme légale de la famille, qui était basée sur l’autorité
absolue du chef de la maison, et le droit d’aînesse, nous paraît la plus
belle, la plus forte qui soit... Et, bien entendu, sans nous insurger
contre les lois et les mœurs modernes, nous observons quand même un peu
l’ancienne règle... Maurice et Germaine, les deux aînés, sont destinés à
perpétuer, lui le nom, elle la race... Il est juste que tout,
matériellement et moralement, les favorise dans leur tâche... Moi, je
suis l’en-cas... l’enfant qui comble un vide si un malheur arrive... Si,
par bonheur, les aînés prospèrent, la cadette est du superflu... Le
hasard la servant, elle se bâtira peut-être un foyer modeste, mais elle
satisfera d’abord aux besoins de la famille... Tant pis si le temps
s’écoule durant cette besogne et si elle laisse passer l’heure de se
créer une existence personnelle... Il y aura toujours assez de devoirs
pour l’occuper autour du vieux foyer, et sa vie ne sera pas inutile...
* * * * *
Ce soir-là, toutes les fenêtres bien closes, le bruit de la mer agitée
n’arrivant plus qu’en un bourdonnement berceur, Cady regardait
distraitement les braises et les flammes du foyer, inactive, tandis que
sa compagne cousait activement, penchée sous la lampe. Soudain, Cady la
questionna:
--Denise?... Qu’est-ce que vous pensez du divorce?
La vieille fille répondit avec franchise:
--Ma chère petite, je suis d’un illogisme qui me stupéfie moi-même!...
Je l’ai en horreur, je ne l’admets en aucun cas... Et, cependant, pour
vous, il ne me choque aucunement; il me paraît naturel.
Cady l’examina longuement.
--Qu’est-ce que votre frère vous a dit des causes de mon divorce?
Mlle Denise rougit jusqu’à la racine de ses cheveux, encore châtains
bien que parsemés de quelques fils blancs.
--Je ne sais pas s’il m’a tout dit, fit-elle à voix basse. Il m’a dit ce
qu’il fallait pour que je vous aime, et que je vous plaigne.
Et, comme Cady allait parler, elle l’arrêta:
--Attendez!... J’ignore ce que vous vous disposiez à prononcer... Mais,
je vous en conjure, ne me confiez rien de votre vie passée...
Évidemment, telle que je suis, avec les idées de mon milieu, je la
blâmerais, et cela me ferait peut-être vous juger très faussement, car
tout me dit, tout me certifie que vous ne ressemblez en rien maintenant,
et que, plus tard, vous ressemblerez encore moins à celle que vous avez
probablement été... Ce que je veux voir en vous, et que j’aperçois
nettement, c’est votre être profond... Celui qui est indépendant de
l’existence que vous avez pu avoir et que les circonstances vous ont
sans doute imposée.
Cady resta longtemps silencieuse, son regard attaché sur Mlle Denise,
qui travaillait activement à son ouvrage de lingerie. Enfin, elle dit:
--Je me demande pourquoi existent des individus aussi inutiles que moi,
et qui n’ont même pas la satisfaction d’ignorer cette inutilité...
Denise releva les yeux sur elle avec étonnement.
--Inutile, vous?... Comment pouvez-vous prétendre cela?... D’abord, il
n’y a pas un être sur terre qui ne soit utile à quelque chose ou à
quelqu’un...
Cady hocha la tête mélancoliquement, un rappel aigu voilant
passagèrement son regard.
--Ah! peut-être étais-je nécessaire à un seul!... Mais tout m’en a
séparé à jamais...
La tête baissée, la vieille fille prononça avec timidité, car elle
comprenait qu’elle touchait à un secret douloureux.
--Je crois que vous faites erreur... Peut-être y avait-il un seul à qui
il vous plaisait d’être utile... Mais vous pouvez devenir également
l’âme, toute la vie d’autres, dont vous ne vous souciez pas... Et, si
vous vous tourniez vers ceux-là, votre tâche serait belle, vous ne
seriez certes pas inutile.
Bien que le soleil brillât ce jour-là et que la température fût
redevenue celle d’un bel après-midi d’automne, Cady, de plus en plus
morne et indifférente, avait obstinément refusé de sortir.
Après avoir vainement essayé de l’entraîner au dehors, Mlle Deber,
découragée, s’assit en silence à ses côtés, sans songer cette fois à
prendre son ouvrage.
--Denise, pourquoi me contemplez-vous avec cet air soucieux? demanda la
jeune femme au bout de quelques instants.
Mlle Deber ne répondit pas tout de suite.
--Parce que, dit-elle enfin, je suis attristée de voir que, si
physiquement vous allez tout à fait bien, au moral je ne sens en vous
aucune amélioration... Et je me désole, parce que je me reconnais trop
inhabile, trop ignorante, moi, pauvre vieille fille, qui n’ai jamais
côtoyé aucun drame, pour vous venir utilement en aide, pour vous dire
les mots qui vous consoleraient... pour vous donner l’appui qu’il vous
faudrait... Je vois que vous souffrez... Mais cette souffrance reste
pour moi dans les ténèbres.
Cady serra autour d’elle l’incommode kimono ouaté qui l’habillait, et
demeura pendant quelque temps muette, les yeux fixés sur le feu. Du bout
du pied, sans pitié pour ses pantoufles--chaussures confortables, mais
sans aucune élégance, achetées chez la mercière du lieu--elle faisait
rouler les braises du foyer.
Enfin, elle demanda inopinément, la voix émue:
--Pendant que j’étais très malade... vous êtes certaine que Victor...
que M. Renaudin n’a pas appris l’état réel où je me trouvais?...
Mlle Denise demeura interdite.
--M. Renaudin? balbutia-t-elle. Oh! bien entendu non, il n’a rien su...
Qui lui aurait dit?...
Cady ne répliqua rien. Un long moment de silence s’écoula. Enfin, Mlle
Denise, qui jetait parfois un coup d’œil furtif sur la jeune femme,
s’aperçut qu’elle pleurait, sans bruit, sans geste.
--Cady! ma chère Cady, qu’avez-vous s’écria-t-elle, pleine d’émoi.
Cady haussa les épaules.
--Ah! je suis absurde, je le sais bien... Que voulez-vous, c’est plus
fort que moi... Je ne peux pas me consoler de son abandon...
Mlle Denise la regardait fixement, les yeux élargis, sans comprendre.
Cady jeta, avec une légère impatience:
--Oui, oui, vous n’y êtes plus!... Je parle de mon mari, de Victor.
Mlle Denise laissa tomber son ouvrage et balbutia, véritablement
éperdue. Son âme simple, sans complications, s’effarait dès qu’une lueur
de celle de Cady lui apparaissait.
--Mon Dieu! vous l’aimez donc encore?
La jeune femme posa ses coudes sur ses genoux et, courbée, cacha son
visage dans ses mains.
--Non, je ne l’aime pas, je ne l’ai jamais aimé... Mais j’ai besoin de
lui, ou plutôt j’ai soif de son affection, de sa protection... Sans lui,
je me sens telle qu’un chien perdu... Je suis, vis-à-vis de lui, comme
l’animal envers un maître parfait... On l’aime d’un amour égoïste, qui
ne livre rien et reçoit tout... On l’aime parce qu’il vous défend, vous
choie, vous adore... On se laisse vivre à ses côtés, insoucieux de lui,
heureux parce qu’on ne lui donne que le bonheur de se dévouer, de vous
chérir... Quand il est là, on ne pense jamais à lui, il obsède
parfois... Lui parti, on n’existe plus.
Mlle Denise poussa un cri de détresse.
--Mais alors, si vous le regrettez, pourquoi divorcez-vous?
Cady gémit plaintivement.
--Parce qu’il ne peut plus supporter la souffrance de m’aimer!...
Mlle Denise fit un geste accablé.
--Ah! je ne comprends plus!...
Cady releva la tête.
--Parce que vous ne savez rien! fit-elle d’une voix brève. J’étais tout
dans la vie de Victor... Il me voyait d’abord au travers de son amour,
de ses illusions... Puis, les voiles ont eu beau tomber, il m’aimait
plus encore, telle que je lui apparaissais peu à peu... Il me pardonnait
tout... il acceptait de se leurrer... mais, le dernier coup a dépassé
ses forces... il a fui... il ne veut plus, il ne peut plus me revoir...
J’ai cru d’abord être joyeuse de ma liberté... et très vite, je n’ai
plus senti que l’abandon... J’ai écrit à Victor... Oh! il me connaît
trop bien pour ne pas m’avoir vue au travers de ces lignes comme si
j’avais été devant lui!... et, il ne m’a pas répondu!... lui!... lui!...
Le front assombri, les yeux attachés au sol, Mlle Denise demanda, la
voix tremblante:
--Cady... avez-vous été vraiment coupable?... ou seulement coquette...
imprudente?...
Mais, comme la jeune femme, perdue en une songerie, ne répondait point,
elle n’insista pas.