Depuis près d’un mois, ils vivaient tous trois à Nieulles, perdus en ce
coin d’ombre et de fraîcheur, entre les grands bois et la petite rivière
sinueuse, qui garde, presque en la banlieue parisienne, un charme de
véritable campagne.
La maison vieillotte, et garnie de meubles surannés, n’avait qu’un
étage, agrandie de vérandas, d’arcades frangées de plantes grimpantes,
d’une orangerie à moitié salon, le tout se prolongeant jusqu’au bord de
l’eau, abrité de tilleuls, de marronniers et de peupliers d’Italie.
Les jours coulaient doucement, un peu tristes, en une quiétude pourtant
obscurément inquiétante, en une torpeur morale comparable à celle de
l’air qui régnait sous ces ombrages épais, ne laissant traverser aucun
rayon, bien que l’on devinât quand même la chaleur torride, le soleil
brûlant, le ciel implacable, enveloppant de toutes parts ce lieu
privilégié.
Pendant que Renaudin passait ses après-midi à Paris, au Palais, Jacques
Laumière avait peint assidûment une scène orientale au temps des
Croisés, improvisée avec les ressources de la maison, des accessoires
apportés de Paris et trois modèles, deux hommes et une femme, facilement
racolés dans le pays, où les peintres abondaient.
Une arcade d’architecture assez gracieuse, une vieille auge de pierre
recevant un filet d’eau transparente, des tapis appendus, des contrastes
d’ombre chaude et de lumière crue formaient un de ces cadres violemment
colorés qui parfois plaisaient au pinceau de Jacques. La femme, une
juive brune, était fort belle. Le tableau était très bien venu, et
Laumière y posait les dernières touches lorsque Renaudin, libéré de ses
travaux, vint complètement s’installer à Nieulles, près de sa femme et
de leur ami.
Cady se laissait vivre, vêtue de kimonos légers, presque toujours
étendue sur une chaise longue en rotin, dans un angle de la véranda, que
des rosiers et des clématites à grandes fleurs abritaient de leur ombre
verte. De là, un livre glissé sur ses genoux, elle aimait à considérer,
en enfilade, le coin factice d’orientalisme archaïque créé par le
peintre; puis, le berceau sombre de l’allée des tilleuls, et, là-bas,
l’eau de la rivière miroitant entre les saules et les larges troncs gris
des peupliers d’Italie, aux bouquets de feuilles luisantes, tremblotant
au moindre souffle.
Elle parlait peu, l’air absorbé, souriant parfois mélancoliquement à des
visions inconnues, ne riant jamais. Elle se montrait inaltérablement
affectueuse pour son mari. Elle et Jacques ne s’étaient jamais départis
d’une réserve absolue, même durant les heures d’impunité certaine que
cette solitude leur réservait.
D’ailleurs, pas une fois Renaudin n’avait paru exercer sur eux une
surveillance quelconque, ni chercher à surprendre leur tête-à-tête.
Et, sans doute, leur retenue, d’abord causée par un sentiment de
prudence, avait pour se continuer une autre cause, obscure pour
eux-mêmes.
Les soirées, dehors, en la tiédeur de l’air, tandis que les deux hommes
causaient près de la jeune femme silencieuse, avaient une indicible
douceur.
Pour la première fois aussi complètement, le juge appréciait le charme,
les dons de causeur, l’esprit cultivé et original de Jacques Laumière,
que semblaient ravir leur intimité et cette solitude champêtre par cet
été incomparablement beau.
Ce jour-là, après trois ou quatre après-midi d’oisiveté et de recherches
infructueuses, Jacques avait enfin saisi l’attitude de Cady qu’il
reproduirait dans le portrait que Renaudin lui avait demandé de faire de
la jeune femme.
--Là!... restez comme vous êtes... ne bougez plus... Ça y est tout à
fait!...
Depuis la scène du wagon, au retour de la Brolière, malgré les molles
protestations du mari, Laumière avait cessé de tutoyer Cady, mettant un
soin extrême à ne jamais se tromper, ce qui apportait entre eux quelque
chose de tout nouveau--peut-être au fond plus troublant que la
familiarité ancienne de l’homme envers l’enfant grandie sous ses yeux.
Cady s’était docilement immobilisée dans sa pose, faisant la moue.
--Cela te plaît?... Cela sera bien fatigant!
Elle le tutoyait toujours, haussant les épaules devant ce qu’elle
appelait les simagrées de Jacques.
Laumière interrogea Renaudin:
--N’est-ce pas?
L’autre inclina la tête affirmativement.
--Oui... oh! oui... la pose est ravissante.
Enveloppée d’un kimono de crêpe de Chine bleu pâle, brodé de gris,
doublé de rose pâle, sous lequel elle paraissait nue, Cady avait une
jambe étendue sur la chaise longue, l’autre descendant à terre, la
draperie dessinant la jolie ligne de la jambe jusqu’à la hanche,
découvrant la cheville chaussée de soie grise, le pied soulevé et cambré
au-dessus de la mule de paille de riz. Le buste tourné, la nuque
découverte par la chevelure relevée, la jeune femme se penchait sur la
table, encombrée de livres et de journaux, ne montrant que son doux
profil, attristé par les paupières baissées; elle feuilletait une
brochure, la main, le bras nus allongés, laissant voir toute la pureté
de leur chair délicate.
Et, sur cette silhouette, la lumière tamisée par les plantes entrelacées
de la véranda coulait, égale, harmonisant d’une lueur légèrement glauque
les tonalités effacées du bleu, du gris, du rose du vêtement et de
l’épiderme.
Laumière assura:
--Ce ne sera pas fatigant, c’est si naturel.
Cady sourit.
--Un peu contourné tout de même... et je ne m’y serais pas éternisée
dans cette attitude, je te prie de le croire!... J’ai déjà des fourmis
dans le mollet droit!...
Néanmoins, elle ne bougea pas, tandis que, rapidement, le peintre jetait
un premier croquis sur une feuille volante. Le lendemain seulement on
réglerait les détails, on disposerait la vaste toile nécessaire,
Laumière voulant donner au portrait la grandeur naturelle, et reproduire
fidèlement les fonds qui avaient leur valeur.
Renaudin, avertissant qu’il s’absentait pour un quart d’heure à peine,
ayant à passer au bureau de poste, les avait quittés. Ils demeuraient
seuls, dans la quiète chaleur de l’après-midi qui touchait à sa fin.
Là-bas, d’un pas lent et muet sur le sable, un chat étranger longeait
l’allée. Il s’arrêta, examina longuement le couple silencieux, les
gestes menus de l’homme qui dessinait, et, confiant, il s’assit, fit un
bout de toilette. Puis, tout à coup, il s’en alla, d’un trot allègre.
Après son départ, la solitude du lieu parut absolue. Pas un chant
d’oiseau, pas un bruit du dehors ne venait troubler cette paix un peu
lourde.
--C’est tout pour aujourd’hui, annonça Jacques brièvement.
Et, la feuille de papier rejetée, il s’enfonça dans son fauteuil, et
roula une cigarette.
Avec un soupir d’aise, Cady vira sur elle-même, et s’étendit tout de son
long, à plat sur le lit de repos, faisant glisser très bas les coussins,
ses bras nus relevés et noués sous sa tête.
--Il fait bon se détendre, tu sais!...
Il ne répondit pas, les yeux attachés sur les lignes de ce corps
audacieusement révélé par l’étoffe souple qui adhérait à la chair...
Sous ses cils presque entièrement abaissés, le regard de Cady vint
chercher celui de Jacques...
Une indicible volupté s’épandait entre eux lentement, irrésistiblement,
comme s’étend dans une atmosphère sournoisement calme un parfum très
pénétrant.
Et ni l’un ni l’autre ne cherchaient à échapper à cette espèce d’ivresse
qui revenait inopinément les visiter, dans laquelle ils oubliaient
tout... le lieu où ils se trouvaient, le temps qui s’écoulait, le
précaire de leur solitude...
Des minutes délicieuses, éperdues, les possédèrent...
Soudain, Jacques se leva, approcha de Cady; et, détachant sa cigarette
de ses lèvres, s’appuyant au dossier de la chaise longue, il se courba.
D’une main assurée, familière, il ouvrit le kimono de Cady immobile,
consentante, et posa ses lèvres entr’ouvertes sur le sein découvert...
Une sorte de râle les réveilla. Jacques se retourna machinalement. Cady
s’était dressée avec vivacité.
--Oh! fit-elle pénétrée de douleur.
Victor Renaudin s’appuyait, chancelant, assommé, au mur de la véranda,
une expression inoubliable d’épouvante, de détresse, en ses yeux
élargis, en sa bouche ouverte...
Quelques secondes de stupeur s’écoulèrent.
Enfin, Laumière jeta sa cigarette, qui brûlait ses doigts sans qu’il
s’en aperçût. Il fit un pas en avant.
--Renaudin, je vous jure!... prononça-t-il d’une voix étouffée.
Mais l’autre eut un sursaut violent et fuit en gémissant, la marche
précipitée et titubante, les bras étendus, comme s’il fût devenu
subitement aveugle.
Cady, debout, rattachant vivement son vêtement, retint Jacques, qui
voulait rejoindre le malheureux mari.
--Non, non, laisse-le... C’est inutile, prononça-t-elle avec une âpre
désolation.
--Je t’assure... il faut... on peut... balbutia-t-il, éperdu.
Elle secoua la tête, obstinée:
--Non, je te dis... C’est bon, il n’y a rien à faire...
Et, reculant, elle s’adossa, elle aussi, à la muraille, les yeux fixes,
les bras abandonnés.
--Et puis, quoi?... Cela devait arriver... C’est peut-être mieux,
murmura-t-elle.
Ensuite, brusquement, une réaction s’empara d’elle. Elle se jeta dans un
fauteuil, se pelotonna, cachant son visage, et, éclata en sanglots.
Laumière reprenait peu à peu son sang-froid, allant et venant, absorbé,
réfléchissant, sans interrompre la crise nerveuse de Cady, qu’il savait
devoir s’apaiser plus vite dans le silence et l’inattention.
Lorsqu’elle lui parut en état de l’entendre, il dit, grave:
--Je te répète ce que je t’ai déclaré déjà une fois, Cady, je suis prêt
à t’épouser.
Elle n’eut qu’un geste las des épaules. Puis, au bout de quelques
instants, elle se mit debout, vint à la table, bouleversa les livres
pour découvrir une petite corbeille d’où elle tira un mouchoir, une
boîte de poudre. Elle essuya ses yeux, frotta de riz son visage,
rattacha ses cheveux.
--Où est-il? demanda-t-elle, préoccupée.
Laumière fit un geste d’ignorance, jetant malgré lui un regard inquiet
vers la rivière scintillant paisiblement, là-bas, sous le soleil. Mais
Cady secoua la tête.
--Non, non, pas lui... Ce n’est pas un homme qui se suicidera...
Au bout de l’allée, le long de la maison, Joséphine parut, empressée,
l’air intrigué, tenant un papier à la main.
--Madame... Monsieur est parti, et m’a dit de remettre ceci à madame.
Cady déplia vivement la feuille détachée d’un bloc-notes et lut,
griffonné au crayon:
«Je pars. Ne cherchez pas à me rejoindre. C’est trop. Je ne pourrais
plus.»
Elle soupira, oppressée, et tendit le papier à Laumière, qui y jeta un
coup d’œil rapide et fit un geste de découragement.
Cady s’adressa à la femme de chambre immobile, dissimulant son ardente
curiosité sous un air discret.
--Venez m’habiller.
Elles disparurent ensemble dans la maison; tandis que Laumière se
rejetait dans un fauteuil, remuant mille pensées de souci et de
contrariété, absolument désemparé par la brusquerie des événements.
Une heure plus tard, Cady reparaissait, vêtue correctement pour la
ville, un chapeau sur la tête, ses gants à la main. Laumière se souleva,
surpris.
--Où vas-tu?
Elle répondit brièvement.
--Je pars.
Il jeta avec une subite vivacité jalouse:
--Tu vas le retrouver? Quelle absurdité!...
Elle demeura impassible, très pâle, les yeux cernés, un air d’entêtement
imprégnant tout son visage.
--Je te prie très sérieusement de ne pas essayer de voir Victor,
prononça-t-elle... de ne tenter aucune explication... de ne faire aucun
mensonge... Je te préviens que je désavouerais tout.
Il questionna:
--Alors, c’est le divorce que tu veux... ou bien espères-tu qu’il te
pardonnera?...
Elle fit un geste décidé.
--Je ne le reverrai jamais.
Il réitéra avec une alarme.
--Où vas-tu?... Si ce n’est pas pour le rejoindre, reste ici... Nous
réfléchirons, nous aviserons...
Elle secoua la tête.
--Non, c’est impossible.
Et, comme il allait encore insister, elle ajouta avec une soudaine
impatience.
--Ne me contrarie pas!... Laisse-moi tranquille... Je te verrai, je te
parlerai plus tard... Maintenant, je veux être seule.
Joséphine arrivait, affairée.
--Madame, la voiture est là, les malles sont chargées...
Laumière sentit un malaise indicible l’envahir.
--Oh! tu pars! balbutia-t-il, effondré, avec la persuasion brusque,
profonde, qu’il ne la reconquerrait plus.
Cady fit un signe de tête, s’adressant à la domestique.
--Bien... Je vais un instant dans ma chambre, j’ai encore quelque chose
à prendre. Portez mon sac, Joséphine, je vous rejoins tout de suite.
Dès qu’elle eut disparu, Laumière interrogea impérativement la femme de
chambre.
--Où madame vous a-t-elle dit que vous alliez?
--Madame ne m’a rien dit, monsieur.
--Ne mentez pas!
Elle affirma, sincère:
--Je jure à monsieur que je dis la vérité!... Je sais que nous allons à
Paris... que nous n’allons pas à la maison, ni chez la mère de madame,
d’ailleurs, il n’y a personne, de ce moment, rue la Boétie... Je ne sais
rien d’autre.
Laumière courut à son appartement, et revint, des billets de banque à la
main.
--Voilà cinq cents francs, dit-il avec précipitation. Ils sont pour vous
personnellement... mais, il est bien entendu que vous paierez pour
madame tout ce qu’il lui faudra, car je crois qu’elle est sans argent...
Vous vous adresserez à moi pour que je vous rembourse au fur et à mesure
de vos dépenses et vous me tiendrez au courant de tout ce que madame
fera...
Joséphine fit prestement disparaître les billets.
--Bien, monsieur... Monsieur peut compter sur moi... Faudra-t-il que
j’écrive à monsieur ici?
--Non, à Paris, j’y serai demain... Vous connaissez mon domicile?
--Oh! oui, monsieur.
Cady appelait avec impatience:
--Joséphine!
La soubrette fila au galop par le salon.
--Me voici, madame!
La jeune femme sortit de la maison, approcha, prit les deux mains de
Jacques et tendit son visage.
--Adieu.
Il se sentit défaillir.
--Non, Cady, pas adieu! protesta-t-il.
Elle eut un petit sourire contraint.
--Eh bien, au revoir, si tu préfères...
Elle se dérobait au baiser trop long, s’échappait.
--Vite, Joséphine, nous manquerions le train!...
Elle était partie. Il restait son odeur; mille petits objets lui
appartenant traînaient partout en ces lieux qu’elle venait de quitter...
Elle semblait encore présente.
Mais, dans sa chambre, où Jacques se rendit, c’était un désordre de
maison brutalement cambriolée... Les tiroirs pendant hors des meubles,
les armoires béantes, vides, les sièges bousculés, tout disait la fuite
définitive.
Il se contempla longuement dans une glace.
--Voilà... Je suis vieux, murmura-t-il avec désespoir. Autrefois,
j’aurais su la garder... J’aurais osé lui défendre de me quitter...