N'y touchez pas. Elle vous pénètre lentement, elle dépose dans votre âme

la conviction qu'il n'est rien de merveilleux dans les plus belles

réussites du monde, et qu'ainsi vous atteindriez où il vous plairait.

Dès lors les hommes vous paraissent des agités, qui tâtonnent dans une

obscurité où tout vous est net et lumineux.

Peu à peu cette fatuité intime exsude; elle adoucit et transforme vos

attitudes; comme une vapeur, elle vous baigne d'une atmosphère spéciale;

cette confiance superbe que vous respirez subjugue, dès l'abord, les

timides et les incertains. Les forts se cabrent, puis affectent de vous

ignorer, puis vous contestent; mais des enterrements les font monter au

grade qui vous élèvent aussi, vous, objet de leurs soucis. Pour mieux

accabler leurs émules qui les pressent, ils imaginent de vous attirer;

ils respectent, admettent, consacrent enfin votre fatuité. Vous pensez

bien que la foule les suit.

Alors si vous avez évité avec soin d'exceller en quoi que ce soit,

d'être raffiné de parure et de savoir-vivre, ou simplement d'être à la

mode, si l'on ne peut vous déclarer un Brummel, un don Juan, un viveur,

non plus qu'un Rothschild, un Lesseps ou un Pasteur, votre supériorité

demeure incomparable, puisque, faite de rien, elle n'est limitée par

aucune définition.

Et vraiment, madame, j'admire assez ce plan de vie, où m'eût conduit M.

X... pour regretter de ne pouvoir m'y plaire.

* * * * *

Mais je suis tout ensemble un maître de danse et sa première danseuse.

Ce pas du dandysme intellectuel, si piquant par l'extrême simplicité des

moyens, ne saurait satisfaire pleinement une double vie d'action et de

pensée.

Tandis qu'applaudirait le public, moi qui bats la mesure et moi la

ballerine, n'aurais-je pas honte du signe misérable que j'écrirais?

C'est trop peu de borner son orgueil à l'approbation d'une plèbe. Laisse

ces Barbares participer les uns des autres.

Qu'on le classe vulgaire ou d'élite, chacun, hors moi, n'est que

barbare. A vouloir me comprendre, les plus subtils et bienveillants ne

peuvent que tâtonner, dénaturer, ricaner, s'attrister, me déformer

enfin, comme de grossiers dévastateurs, auprès de la tendresse, des

restrictions, de la souplesse, de l'amour enfin que je prodigue à

cultiver les délicates nuances de mon Moi. Et c'est à ces Barbares que

je céderais le soin de me créer chaque matin, puisque je dépendrais de

leur opinion quotidienne! Petit philosophe, s'il imagine que cette

risible vie m'allait séduire!

* * * * *

Mon esprit, qui ne s'émeut que pour bannir les visions fausses, se

retrouve, après ces beaux raisonnements stériles, en face du vide. J'ai

du moins gagné une lumière sur moi-même; j'ai compris que rien n'est

plus risible que la forme de ma sensibilité, c'est-à-dire les dialogues

où, toi et moi, nous nous dépensons. Respectons dorénavant les adjectifs

de la majorité. Nous allions, dans un tel appareil et sur un rhythme si

touchant, qu'avec les âmes les plus neuves nous paraissions les

pastiches des bonshommes de jadis. Descends de ta pendule pour voir

l'heure!

Ma bien-aimée, jamais je n'oserai relire les quatre chapitres

précédents; c'est le plus net résultat de l'éducation de Paris. J'ignore

quel univers me bâtir, mais je rougis de mon passé mélancolique.--Et

voilà pourquoi, madame, je désire que vous cessiez d'exister, et je

retire de dessous vous mon désir, qui vous soutenait sur le néant.

* * * * *

Ces paroles judicieuses où vibrait une nuance amère, nouvelle en lui,

n'étaient qu'un jargon pédant pour une créature aussi dénuée de

métaphysique que cette amoureuse. Elle y trouva le temps de reprendre

empire sur soi-même; elle se souvint des convenances. Quand il parlait

de dandysme et de s'imposer à la mode, elle approuvait avec un sérieux

exagéré et de petits coups d'oeil sur les grands murs nus; quand il

conclut sur le néant de ses recherches, elle trouva un sourire

mélancolique comme une page de _l'Eau de Jouvence_.

* * * * *

Puis, quels que fussent ses sentiments intérieurs, avec une audace

merveilleuse, elle fut gaie et agaçante jusqu'à dire, soudain

transformée:

--Si tu veux, j'ai vingt-trois ans et j'habite le quartier de l'Europe,

je te verrai deux fois par semaine.

* * * * *

Il marchait dans la chambre à grands pas, irrésolu, les deux mains

enfoncées dans son large pantalon. Avec un joli sourire, un peu

embarrassé, presque timide, il répondit.

--Oui, je ne dis pas que nous ne nous verrons plus. Envoie-moi ton

adresse. Mais faut-il y penser à l'avance, et précisément à l'heure de

la journée où je suis le plus capable d'atteindre à l'enthousiasme et

par suite à la vérité?

La jeune femme se leva; elle estimait que la scène devenait un peu

excessive et sa nouvelle nature sentait le petit froid du ridicule. Elle

lui rendit son léger sourire de moquerie ou de simplicité pour qu'il

l'embrassât.

* * * * *

Mais lui, avec rapidité, comprenant la situation et qu'il n'avait plus

le droit d'être de Genève: «Sans doute, dit-il, ce que nous faisons est

assez particulier; mais serait-ce la peine d'avoir lu tant de volumes à

7,50 pour aimer comme tout le monde?»

* * * * *

CHAPITRE SIXIÈME

* * * * *

CONCORDANCE

_C'est une souffrance, après que par la pensée on a embrassé tous les

degrés du développement humain, de commencer soi-même la vie par les

plus bas échelons._

_Pendant six mois il fut à son affaire. Il prit des apéritifs avec des

publicistes, même il s'exerça sur trois jeunes gens à manier les hommes.

C'est pourquoi des personnes bienveillantes disaient au moment du

cigare: «Hé, voilà que ce jeune homme se fait sa place au soleil.» Ce

que ton nomme encore:_ il se pousse.

_Et quoiqu'il n'eût qu'à se louer de tout le monde et de soi-même, son

horreur pour ces contacts était chaque jour plus nerveuse. Peut-être

aussi se surchargeait-il, étant attaché aux Affaires étrangères,

secrétaire d'un sous-secrétaire d'État, avec d'autres broutilles._

* * * * *

EXTASE

Qu'on me rende mon moi!

MICHELET.

A cette époque, pour quelque besogne, une enquête sans doute, il fut à

Bicêtre. Et dans la verdure d'un parc immense, par une belle matinée de

soleil, il vit les fous joyeux et affairés, qu'un professeur, vieux

maître décoré, et des jeunes gens sérieux et simples interrogeaient

discrètement et toujours approuvaient.

Le jeune homme était las: fatigué de cette course matinale et humilié de

sa besogne prétentieuse. Ce palais de plein air, cette imprévue

hospitalité où, dans un cadre parfait, dans une exquise régularité de

confort, ces hommes, _si différents_ cependant, suivaient leur rêve et

se construisaient des univers, l'émurent. Il les voyait, ces idéalistes,

se promener en liberté, à l'écart, fronts sérieux, mains derrière le

dos, s'arrêtant parfois pour saisir une impression. Nul ne raillait leur

stérile activité, nul ne les faisait rougir; leurs âmes vagabondaient,

et vêtus de vêtements amples, ils laissaient aller leurs gestes.

Isolé dans ce délicieux séjour, tandis que personne ne daignait

s'intéresser à lui, sinon d'un oeil interrogateur et dédaigneux, il fit

un retour sur lui-même, poussiéreux, incertain du lendemain, hâtif et

n'ayant pas trouvé son atmosphère....

* * * * *

De ces nobles préaux où une sage hygiène prend soin de ces rêveurs, il

sortit bras ballants, éreinté par le soleil de midi, sans voiture, sans

restaurants voisins, convaincu des difficultés inouïes qu'on rencontre à

vivre au plus épais des hommes.

* * * * *

Tout le jour, dans les intervalles de sa misérable besogne, il revit la

douce image de ces jeunes gens de Platon se promenant, se reposant, se

réjouissant soudain à cause d'un geste obscur qui se lève en leur âme,

et toujours penchés sur le nuage qu'a soulevé en eux quelque grande idée

tombée de Dieu.

* * * * *

Que dites-vous? qu'il avait mal vu? N'importe! C'est cette vision,

inexacte peut-être, qu'il s'attriste de ne pouvoir vivre. Sous les

feuillages un peu bruissants, se coucher, rêver, ne pas prévoir, ne plus

connaître personne, et cependant que soit machiné avec précision le

décor de la vie: manger, dormir, avoir chaud et regarder sous des arbres

des eaux courantes.

* * * * *

Au soir, nourriture et besogne accomplies, le long des rues

poussiéreuses où le jour trop sali devient noir, parmi la foule

gesticulante et qui cagne, vers son appartement quelconque il serpenta.

Sur les horribles boulevards, comme il flairait, pour leur échapper, les

bruyants et les ressasseurs, il aperçut, pareille à sa marche, la fuite

grêle d'un avec qui volontiers, des nuits entières, il avait théorisé.

Celui-là tient toute affirmation pour le propre des pédants et n'en use

que pour des effets de pittoresque. Il est incapable de convenu et,

quand il est soi, ne trouve jamais ridicules les choses sincères.

Il l'abordait d'un premier élan, plein d'une délectation fébrile à

l'idée que, dans un coin, tout bas, l'un et l'autre, ils allaient

longuement et pour rien:

1.--Insulter la société, les hommes et surtout les idées.

2.--Se rouler soi-même et leur sotte existence dans la boue.

* * * * *

Pourquoi celui-ci lui dit-il, avec une chaleur feinte et un air pressé,

d'une voix humble où vibrait une nuance amère: «Ah! vous voilà un grand

homme, maintenant ... mais si ... mais si ...» Et le ton de cette phrase

était difficile à rendre. Pourquoi celui-ci se tournait-il contre lui?

Pourquoi ne pouvaient-ils plus s'entendre? Il n'eut pas la force de

paraître indifférent. Mais il s'abandonnait, car son coeur, et jusque la

salive de sa bouche étaient malades, son avenir dégoûtant et son passé

plein d'humiliation.

* * * * *

Harassé, affaibli de sueurs, il monte l'escalier presque en courant. Il

ferme les persiennes, allume sa lampe et rapidement jette dans un coin

ses vêtements pour enfiler un large pantalon, un veston de velours, puis

rentré dans son cabinet, dans son fauteuil, dans l'atmosphère familière:

--Enfin, dit-il, je vais m'embêter à mon saoûl, tranquillement.

Un petit rire nerveux de soulagement le secoue, tant il avait besoin de

cette solitude. Il se renverse, il cache son visage dans ses mains.

Deux, trois fois, et sans qu'il s'entende, la même interjection lui

échappe. Il a dans sa gorge l'étranglement des sanglots. Il n'ose même

pas regarder sa situation et l'avenir. Il s'abandonne à ses

imaginations,--et toutes idées l'envahissent.

Et d'abord le désir, le besoin presque maladif d'oublier les gens, ceux

surtout qui sont quelque part des chefs et qui se barricadent de dédain

ou de protection.

J'oublierai aussi les événements, haïssables parce qu'ils limitent (et

cependant si j'étais bon et simple, avec l'énergie un peu grossière des

héros, je pourrais remonter cette tourbe des conseils, des exemples, des

prudences et toutes ces mesquineries où je dérive).

Je veux échapper encore à tous ces livres, à tous ces problèmes, à

toutes ces solutions. Toute chose précise et définie, que ce soit une

question ou une réponse, la première étape ou la limite de la

connaissance, se réduit en dernière analyse à quelque dérisoire

banalité. Ces chefs-d'oeuvre tant vantés, comme aussi l'immense délayage

des papiers nouveaux, ne laissent, après qu'on les a pressés mot par

mot, que de maigres affirmations juxtaposées, cent fois discutées,

insipides et sèches. Je n'y trouvai jamais qu'un prétexte à m'échauffer;

quelques-uns marquent l'instant où telle image s'éveilla en moi.

Anecdotes rétrécies, tableaux fragmentaires d'après lesquels je crois

plier mon émotion, moi qui suis le principe et l'universalité des

choses.

Quelque filet d'idées que je veuille remonter, fatalement je reviens à

moi-même. Je suis la source. Ils tiennent de moi qui les lis, tous ces

livres, leur philosophie, leur drame, leur rire, l'exactitude même de

leurs nomenclatures. Simples casiers où je classe grossièrement les

notions que j'ai sur moi-même! Leurs titres admis de tous servent

d'étiquettes sottement précises à diverses parties de mon appétit. Nous

disons Hamlet, Valmont, Adolphe, Dominique, et cela facilite la

conversation. Ainsi en pleine pâte, à l'emporte-pièce, on découpe des

étoiles, les signes du zodiaque et cent petites images de l'univers,

délicieuses pour le potage et qui facilitent aux enfants la

cosmographie; mais tout ce firmament dans une assiette éclaire-t-il le

ciel inconnaissable et qui nous trouble?

* * * * *

Il alluma un cigare énorme, noir et sableux. Et il contemplait les

associations d'idées qui s'amassaient des lointains de sa mémoire pour

lui bâtir son univers.

* * * * *

... Déjà les murs avec leur tapisserie de livres secs, jaunes, verts,

souillés, trop connu, ont disparu. Plus rien qu'une masse profonde de

pensées qui baignent son âme, aussi réelles, quoique insaisissables, que

le parfum répandu dans tout notre être par le souvenir d'une femme et

que nous ne saurions préciser. Des bouffées d'imagination indéfinies et

puissantes le remplissent: désirs d'idées, appétits de savoir, émotions

de comprendre; il est ivre comme de la pleine fumée presque pâteuse de

son cigare. Il halète de tout embrasser, s'assimiler, harmoniser. Son

mécanisme de tête puissamment échauffé ne s'arrête pas à se renseigner,

à déduire, à distinguer, à rapprocher; son regard n'est tendu vers rien

de relatif, de singulier,--c'est toute besogne de fabricant de

dictionnaire. Il aspire à l'absolu. Il se sent devenir l'idée de l'idée;

ainsi dans le monde sentimental le moment suprême est l'amour de

l'amour: aimer sans objet, aimer à aimer.

* * * * *

Cependant une fois encore, dans cette atmosphère de son Moi, là-bas sur

l'horizon de cet univers volontaire qui n'est que son âme déroulée à

l'infini, il devine la jeune femme ou plutôt le lieu où jadis elle lui

apparut;--parfois dans un éclair de recueillement nous retrouvons les

longs chagrins qui nous faisaient pleurer. Jadis c'était une acuité

profonde; tout l'être transpercé. Aujourd'hui, une notion, une froide

chose de mémoire.

Cette femme, ce moment pleureur de sa vie, belle et rose et

qu'encensaient ces fleurs courbées, la tendresse et la volupté, jadis le

troubla jusqu'au deuil. Puis elle apparut, subtile et railleuse, dans un

décor de tentations délicates; elle me souillait les hardiesses qui

domptent les hommes. Mais le soir, assis près d'elle et me rongeant

l'esprit, je l'ai salie à la discuter.--Et il bâille devant cette fade

et perpétuelle revenante, sa sentimentalité.

* * * * *

--Tu fus le précurseur, songe-t-il, tu me rendis attentif à ce fluide et

profond univers qui s'étend derrière les minutes et les faits. Mais

pourquoi plus longtemps nommer femme mon désir? Je ne goûtai de plaisir

par toi qu'à mes heures de bonne santé et d'irréflexion; gaîté bien

furtive puisqu'il n'en reste rien sur ces pages! C'est quand tu

m'abandonnais que je connus la faiblesse délicieuse de soupirer. Mon

rêve solitaire fut fécond, il m'a donné la mollesse amoureuse et les

larmes. D'ailleurs tu _compares_ et tu _envies_, ainsi tu autorises les

accidents, les apparences et toutes les petitesses de l'ambition à nous

préoccuper. Je ne veux plus te rêver et tu ne m'apparaîtras plus.

J'entends vivre avec la partie de moi-même qui est intacte des basses

besognes.

* * * * *

Alors dans la fumée, loin du bruit de la vie, quittant les événements et

toutes ces mortifications, le jeune homme sortit du sensible. Devant lui

fuyait cette vie étroite pour laquelle on a pu créer un vocabulaire. Un

amas de rêves, de nuances, de délicatesses sans nom et qui s'enfoncent à

l'infini, tourbillonnent autour de lui: monde nouveau, où sont inconnus

les buts et les causes, où sont tranchés ces mille liens qui nous

rattachent pour souffrir aux hommes et aux choses, où le drame même qui

se joue en notre tête ne nous est plus qu'un spectacle.

Quand, porté par l'enthousiasme, il rentrait ainsi dans son royaume,

qu'auraient-ils dit de cette transfiguration, ses familiers, qui

toujours le virent vêtu de complaisance, de médiocres ambitions, de

futilités et s'énervant à des plaisanteries de café-concert. Au jour les

besognes chasseront de son coeur ces influences sublimes. Qu'importe!

Cette nuit célèbre la résurrection de son âme; il est soi, il est le

passage où se pressent les images et les idées. Sous ce défilé solennel

il frissonne d'une petite fièvre, d'un tremblement de hâte: vivra-t-il

assez pour sentir, penser, essayer tout ce qui l'émeut dans les peuples,

le long des siècles!

Il se rejette en arrière pour aspirer une bouffée de tabac, et sa pensée

soudain se divise; et tandis qu'une partie de soi toujours se glorifiait,

l'autre contemplait le monde.

Il se penchait du haut d'une tour comme d'un temple sur la vie. Il y

voyait grouiller les Barbares, il tremblait à l'idée de descendre parmi

eux; ce lui était une répulsion et une timidité, avec une angoisse. En

même temps il les méprisait. Il reconnaissait quelques-uns d'entre eux;

il distinguait leur large sourire blessant, cette vigueur et cette

turbulence.

* * * * *

Nous sommes les Barbares, chantent-ils en se tenant par le bras, nous

sommes les convaincus. Nous avons donné à chaque chose son nom; nous

savons quand il convient de rire et d'être sérieux. Nous sommes sourds

et bien nourris, et nous plaisons--car de cela encore nous sommes juges,

étant bruyants. Nous avons au fond de nos poches la considération, la

patrie et toutes les places. Nous avons créé la notion du ridicule

(contre ceux qui sont _différents_), et le type du bon garçon (tant la

profondeur de notre âme est admirable).

* * * * *

--Ah! songeait-il, se mettant en marche, tout en flambant son quatrième

cigare, petite chose le plus triomphant de ces repus! Oui, je me sens le

frère trébuchant des âmes fières qui se gardent à l'écart une vision

singulière du monde. Les choses basses peuvent limiter de toutes parts

ma vie, je ne veux point participer de leur médiocrité. Je me reconnais;

je suis toutes les imaginations et prince des univers que je puis

évoquer ici par trois idées associées. Que toutes les forces de mon

orgueil rentrent en mon âme. Et que cette âme dédaigneuse secoue la

sueur dont l'a souillée un indigne labeur. Qu'elle soit bondissante.

J'avais hâte de cette nuit, ô mon bien-aimé, ô moi, pour redevenir un

dieu.

* * * * *

--Mon pauvre ami, que pensez-vous donc déjouer ainsi les jeunes dieux!

Hier vous parûtes encore un enfant; vos reins s'étaient courbaturés

pendant que vous interrogiez les contradictions des penseurs; à l'aube,

on vous a vu la peau fripée et dans les yeux de légères fibrilles rouges

après des expériences sentimentales.

--Qu'importe mon corps! Démence que d'interroger ce jouet! Il n'est rien

de commun entre ce produit médiocre de mes fournisseurs et mon âme où

j'ai mis ma tendresse. Et quelque bévue où ce corps me compromette,

c'est à lui d'en rougir devant moi.

--Mon pauvre ami, que pensez-vous donc? Vos idées, votre âme enfin,

cinquante que vous connaissez les possédèrent et les ont exprimées avec

des mots délicieux. Sachez donc que, n'étant pas neuf, vous paraissez

encore sec, essoufflé, fiévreux; qui donc pensez-vous charmer?

--Mes pensées, mon âme, que m'importe! Je sais en quelle estime tenir

ces représentations imparfaites de mon moi, ces images fragmentaires et

furtives où vous prétendez me juger. Moi qui suis la loi des choses, et

par qui elles existent dans leurs différences et dans leur unité,

pouvez-vous croire que je me confonde avec mon corps, avec mes pensées,

avec mes actes, toutes vapeurs grossières qui s'élèvent de vos sens

quand vous me regardez!

Il serait beau, dites-vous, d'être petit-fils d'une race qui commanda,

et l'aïeul d'une lignée de penseurs;--il serait beau que mon corps

offrît l'opulence des magnifiques de Venise, la grande allure de Van

Dyck, la morgue de Velasquez;--il serait beau de satisfaire pleinement

ma sensibilité contre une sensibilité pareille, et qu'en cette rare

union l'estime et la volupté ne fussent pas séparées. Misères, tout

cela! Fragments éparpillés du bon et du beau! Je sais que je vous

apparais intelligent, trop jeune, obscur et pas vigoureux; en vérité, je

ne suis pas cela, mais simplement j'y habite. J'existe, essence immuable

et insaisissable, derrière ce corps, derrière ces pensées, derrière ces

actes que vous me reprochez; je forme et déforme l'univers, et rien

n'existe que je sois tenté d'adorer.

Je me désintéresse de tout ce qui sort de moi. Je n'en suis pas plus

responsable que du ciel de mon pays, des maladies de la chose agraire et

de la dépopulation.

Après quoi si l'on me dit: «Prouvez-vous donc, témoignez que vous êtes

un dieu.» Je m'indigne et je réponds: «Quoi! comme les autres! me

définir, c'est-à-dire me limiter! me refléter dans des intelligences qui

me déformeront selon leurs, courbes! Et quel parterre m'avez-vous

préparé? Ma tâche, puisque mon plaisir m'y engage, est de me conserver

intact. Je m'en tiens à dégager mon Moi des alluvions qu'y rejette sans

cesse le fleuve immonde des Barbares.»

* * * * *

Ainsi se retrouvait-il façonné selon son désir.

* * * * *

Et peu à peu l'amertume mêlée à ce tourbillon de pensées se fondait.

Abandonné dans un fauteuil, les pieds sur le marbre de la cheminée parmi

les paperasses, immobile ou bien ayant des gestes lents comme s'il

maniait des objets explosifs, il tenait son regard tendu sur ces idées

qui ne se révèlent que dans un éclair. La solennité et la profondeur de

son émotion semblaient emplir la chambre comme un choeur. Son ivresse

n'était pas de magnificence et d'isolement sur le grand canal au pied

des palais de Venise; elle ne venait pas non plus portée, sous un ciel

bas, par un vent âpre, sur la bruyère immense de l'océan breton; mais

entre ces murs nus et désespérants, ses moindres pensées prenaient une

intensité poussée jusqu'à un degré prodigieux. Il s'enfonçait avec

passion à en contempler en lui l'involontaire et grandiose procession

... Plénitude, sincérité d'ardeur, que ne peut vous faire sentir

l'analyse.

Porté sur ce fleuve énorme de pensées qui coule resserré entre le

coucher du soleil et l'aube, il lui semblait que, désormais débordant

cet étroit canal d'une nuit, le fleuve allait se répandre et l'emporter

lui-même sur tout le champ de la vie. Délices de comprendre, de se

développer, de vibrer, de faire l'harmonie entre soi et le monde, de se

remplir d'images indéfinies et profondes: beaux yeux qu'on voit au

dedans de soi pleins de passion, de science et d'ironie, et qui nous

grisent en se défendant, et qui de leur secret disent seulement: «Nous

sommes de la même race que toi, ardents et découragés.»

* * * * *

Et ce ne sont pas là les pensées familières, les chères pensées

domestiques, de flânerie ou d'étude, que l'on protège, que l'on

réchauffe, qu'on voit grandir. A celles-là, le soir, comme à des

amoureuses nous parlons sur l'oreiller; nous leur ajoutons un argument

comme une fleur dans les cheveux: elles sont notre compagne et notre

coquetterie, et nous enlevons d'elles la moindre poussière

d'imperfection. Bonheur paisible! mais dans leurs bras j'entends encore

le monde qui frappe aux vitres. Et puis, trop souvent cette angoisse

terrible: «Sont-elles bonnes? et leur beauté?» Un nuage passe: «D'autres

les ont possédées; demain elles me paraîtront peut-être froides, vides,

banales.» Ah! cette sécheresse! ces harassements de reprendre, à froid

et d'une âme rétrécie, des théories qui hier m'échauffaient! Ah! presser

une imagination, systématiser, synthétiser, éliminer, affiner, comparer!

besogne d'écoeurement! dégoût! d'où l'on atteint la stérilité. Et devant

cet amas de rêves gâchés, le cerveau fourbu demeure toujours, affamé

jusqu'au désespoir et ne trouvant plus rien, plus une rognure de système

à baratter.--Vraiment, je me soucie peu de connaître ces angoisses.

Ce que j'aime et qui m'enthousiasme, c'est de créer. En cet instant je

suis une fonction. O bonheur! ivresse! je crée. Quoi? Peu importe; tout.

L'univers me pénètre et se développe et s'harmonise en moi. Pourquoi

m'inquiéter que ces pensées soient vraies, justes, grandes? Leurs

épithètes varient selon les êtres qui les considèrent; et moi, je suis

tous les êtres. Je frissonne de joie, et, comme la mère qui palpite d'un

monde, j'ignore ce qui naît en moi.

* * * * *

Le culte du moi 1: Sous l'oeil des barbares · 第 6 / 7 段