sueur et de gesticulations, j'allais seul dans la campagne et, couché
sur l'herbe jusqu'au train de minuit, je sentais, je voyais, j'étais
enivré jusqu'à la migraine d'un défilé sensuel d'images faites de grands
paysages d'eau, d'immobilité et de santé dolente, doucement consolée
parmi d'immenses solitudes brutalisées d'air salin.--Ainsi dans cette
chambre sèche roulait en moi tout un univers, âpre et solennisé.
* * * * *
Comme il se promenait dans l'appartement à demi obscur, parlant tout
haut et par saccades et gesticulant, il heurta ses bottines jetées là
négligemment, avec la hâte de sa rentrée, et soudain il se rappela qu'il
devait passer chez son cordonnier, puisqu'à midi recommençait son
labeur. Déjà sonnaient trois heures du matin: un découragement
épouvantable l'envahit: il fallait maintenant tâcher de dormir jusqu'à
l'heure de rentrer dans la cohue parmi les gens. Pour rafraîchir
l'atmosphère enfiévrée, il ouvrit sur l'énorme Paris, qui, repu, lui
sembla se préparer au lendemain. Il se dévêtit avec ce calme presque
somnambulique qui naît, après une violente surexcitation, de la
certitude de l'irrémédiable. Et longtemps avant de s'endormir il se
répétait, en la grossissant à chaque fois, l'horreur de la vie qu'il
subissait. Son sommeil fut agité et par tronçons, à cause qu'il avait
trop fumé: «Nous autres analyseurs, songeait-il, rien de ce qui se passe
en nous ne nous échappe. Je vois distinctement de petits morceaux de
rosbif qui bataillent, hideux et rouges, dans mon tube digestif.» Et, le
corps fourmillant, il pliait et repliait ses oreillers pour élever sa
tête brûlante.
* * * * *
CHAPITRE SEPTIÈME
* * * * *
CONCORDANCE
_De longs affaissements alternaient avec ces surexcitations; mais son
anxiété, parfois adoucie, jamais ne s'apaisait._
_Certes il ne prétendait son dégoût universel justifié que contre
l'_espèce; _il reconnaissait qu'appliquée à l'_individu _sa méfiance
avait souvent tort, car les caractères spécifiques se témoignent chez
chacun dans des proportions variables._
_Seulement il était craintif de toute société._
_Certes il estimait que sa vie, pour ceci et cela, pouvait paraître
enviable, mais il méprisait les âmes médiocres qui peuvent se satisfaire
pleinement._
* * * * *
_C'est malgré lui qu'il manifestait avec cette violence le fond de sa
nature, que nous avons vu se former par cinq années d'efforts, deux hors
du monde, trois à Paris. Silencieux et affaissé, il cachait le plus
possible ses sentiments, mais la meilleure réfutation qu'il leur connût
consistait en un long bain vers dix heures du soir et une préparation de
chloral._
* * * * *
AFFAISEMENT
C'était, sur le bois de Boulogne, le ciel bas et voilé des chansons
bretonnes. Il revint doucement, en voiture, sur le pavé de bois, un peu
grisé du luxe abondant des équipages, et satisfait de n'avoir aucun
labeur pour cette soirée ni le lendemain. Il dîna sans énervement, dans
un endroit paisible et frais, servi par un garçon incolore. Il n'eut pas
conscience des phénomènes de la digestion, et attablé devant le café
élégant et désert d'une silencieuse avenue, il goûta sans importuns le
léger échauffement des vingt minutes qui suivent un sage repas. Dans le
soir tombant, un peu froid pour faire plus agréable son londrès blond
parfaitement allumé, il contemplait de vagues métaphysiques, charmantes
et qu'il ne savait trop distinguer des fines et rapides jeunes filles
s'échappant à cette heure de leurs ateliers ingénieux de couture.
Étaient-elles dans son âme, ou les voyait-il réellement sous ses yeux?
pour qu'il prît souci de l'éclairer cet affaissement rêveur était trop
doux.
* * * * *
Bientôt, mortifié des durs bâtons de sa chaise, il se leva et dut se
choisir une occupation, un lieu où il eût sa raison d'être ce soir dans
cet océan mesquin de Paris.
... A dix minutes de marche, il sait un endroit certainement plein de
camarades. On arrive, on est surpris et illuminé de se revoir; on se
serre cordialement la main, chacun selon son tic (deux doigts avec
nonchalance, ou cordialement _en camarade loyal,_ ou d'une main humide,
ou sans lever les yeux _à l'homme préoccupé,_ ou en disant: «mon
vieux»). Puis quoi! les bavardages connus, les doléances, de petites
envies. Auprès de ces braves gaillards, identiques hier et demain, je
n'irai pas risquer ma quiétude. Tandis que les muscles de leurs visages
et les secrètes transitions de leurs discours révèlent qu'ils mettent
leur honneur et leur joie dans les médiocres sommes et faveurs où ils se
hissent, ils n'arrêtent pas de stigmatiser, avec emportement et naïveté,
les concessions de leurs aînés. Le plus agaçant est que, cramponnés à
des opinions fragmentaires qu'ils reçurent du hasard, ils s'indignent
contre celui qui tient d'égale valeur ce qu'ils méprisent et ce qu'ils
exaltent, comme si toutes attitudes n'étaient pas également
insignifiantes et justifiées.
* * * * *
... Dans le monde, à ce début de l'été, plus de réceptions tapageuses.
Aux salons reposés et frais, quinze à vingt personnes se succèdent
doucement, qui approuvent quelque chose en prenant une tasse de thé.
Que n'allait-il s'y délasser? On rencontre dans la société, à défaut
d'affection, des gens affectueux et bien élevés. Les impressions qu'on y
échange, prévues, un peu trop lucides, du moins n'éveillent jamais ce
malaise que nous fait la verve heurtée des jeunes gens. «Peu répandu, je
sais mal, avouait-il, l'intrigue de ces banquiers, fonctionnaires,
politiciens et mondaines; je ne distingue guère leurs petitesses, et,
dans un milieu de bon ton, je tiens volontiers galant homme tout causeur
bienveillant et bref.»--Hélas! sa douloureuse sensibilité lui fermait
ces élégants loisirs. Il le confessait avec clairvoyance: «Je n'ai pas
souvenir d'une connaissance de salon, la plus frivole et furtive, qui ne
m'ait mortifié dès l'abord par quelque parole, insignifiante mais où je
savais trouver, malgré que je me tinsse, de la peine et de l'irritation.
J'excepte deux ou trois femmes, qui me distinguèrent avec un goût
charmant, et leur accueil m'eût transporté, si l'impuissance de paraître
en une seule minute tout ce que je puis être n'avait alors gâté mon naïf
épanouissement et si profondément qu'aujourd'hui encore, dans mes
instants de fatuité, la soudaine évocation de ces circonstances me
resserre.» Imagination pénible qu'a part soi il comparait à la vanité
pointilleuse des campagnards, mais enfoncée si avant dans sa chair qu'il
pouvait la cacher mais non point ne pas en souffrir.
* * * * *
... Une troisième distraction s'offrait: la musique. Amie puissante,
elle met l'abondance dans l'âme, et, sur la plus sèche, comme une
humidité de floraison. Avec quelle ardeur, lui, mécontent honteux,
pendant les noires journées d'hiver, n'aspirait-il pas cette vie
sentimentale des sons, où les tristesses même palpitent d'une si large
noblesse! La musique ne lui faisait rien oublier; il n'eût pas accepté
cette diminution; elle haussait jusqu'au romantisme le ton de ses
pensées familières. Pour quelques minutes, parmi les nuages d'harmonie,
le front touché d'orgueil comme aux meilleures ivresses du travail
nocturne, il se convainquait d'avoir été _élu_ pour des infortunes
spéciales.--Mais dans cette molle soirée de tiédeur il répugnait à toute
secousse. «Je me garderai, quand mon humeur sommeille, de lui donner les
violons; leur puissance trop implorée décroît, et leur vertu ne saurait
être mise en réserve qui se subtilise avec le soupir expirant de
l'archet.»
* * * * *
Il alla simplement se promener au parc Monceau.
Quoique le soir elle sente un peu le marécage, il aimait cette nursery.
Là, solitaire et les mains dans ses poches, il se permettait
d'abandonner l'air gaillard et sûr de soi, uniforme du boulevard. Tant
était douce sa philosophie, il estimait que choquer les moeurs de la
majorité ne fut jamais spirituel. «Les gens m'épouvantent, ajoutait-il,
mais à la veille d'un dimanche où je pourrai m'enfermer tout le jour,
j'ai pour l'humanité mille indulgences. Mes méchancetés ne sont que des
crises, des excès de coudoiement. Je suis, parmi tous mes agrès
admirables et parfaits, un capitaine sur son vaisseau qui fuit la vague
et s'enorgueillit uniquement de flotter ... Oh! je me fais des
objections; petites phrases de Michelet si pénétrantes, brûlantes du
culte des groupes humains! amis, belles âmes, qui me communiquez au
dessert votre sentiment de la responsabilité! moi-même j'ai senti une
énergie de vie, un souffle qui venait du large, le soir, sur le mail,
quand les militaires soufflaient dans leurs trompettes retentissantes.
--Ce n'est donc pas que je m'admire tout d'une pièce, mais je me plais
infiniment.»
* * * * *
Dans son épaule, une névralgie lancina soudain, qui le guérit sans plus
de sa déplaisante fatuité. Humant l'humidité, il se hâta de fuir. Puis
reprenant avec pondération sa politique:
«La réflexion et l'usage m'engagent à ensevelir au fond de mon âme ma
vision particulière du monde. La gardant immaculée, précise et
consolante pour moi à toute heure, je pourrai, puisqu'il le faut,
supporter la bienveillance, la sottise, tant de vulgarités des gens.--Je
saurai que moi et mes camarades, jeunes politiciens, nous plairons, par
quelles approbations! dans les couloirs du Palais-Bourbon. Et si l'on
agrandit le jeu, j'imagine qu'on trouvera, dans cette souplesse à se
garder en même temps qu'on paraît se donner, un plaisir aigu de mépris.
Équilibre pourtant difficile à tenir! L'homme intérieur, celui qui
possède une vision personnelle du monde, parfois s'échappe à soi-même,
bouscule qui l'entoure et, se révélant, annule des mois merveilleux de
prudence; s'il se plie sans éclat à servir l'univers vulgaire, s'il
fraternise et s'il ravale ses dégoûts, je vois l'amertume amassée dans
son âme qui le pénètre, l'aigrit, l'empoisonne. Ah! ces faces bilieuses,
et ces lèvres séchées, avec bientôt des coliques hépatiques!»
* * * * *
Il s'arrêta dans son raisonnement, un peu inquiet de voir qu'une fois
encore, ayant posé la vérité (qui est de respecter la majorité), les
raisonnements se dérobaient, le laissant en contradiction avec soi-même.
Toujours atteindre au vide! Il reprit opiniâtrement par un autre côté sa
rhapsodie:
* * * * *
«Avec quoi me consoler de tout ce que j'invente de tourner en dégoût?
(Et cette petite formule, déplaisante, trop maigre, désolait sa vie
depuis des mois.)
«Un jour viendra où ce système, d'après lequel je plie ma conduite, me
déplaira. Aux heures vagues de la journée, souvent, par une fente
brusque sur l'avenir, j'entrevois le désespoir qui alors me tournera
contre moi-même, alors qu'il sera trop tard.
«C'est pitié que dans ce quartier désert je sois seul et indécis à
remuer mes vieilles humeurs, que fait et défait le hasard des
températures. Et ce soir, avec ce perpétuel resserrement de l'épigastre
et cette insupportable angoisse d'attendre toujours quelque chose et de
sentir les nerfs qui se montent et seront bientôt les maîtres, ressemble
à tout mes soirs, sans trêve agités comme les minutes qui précèdent un
rendez-vous.
«Ceux de mon âge, _éversores_, des ravageurs, dit saint Augustin, ont
une jactance dont je suis triste; ils sont sanguins et spontanés; ils
doivent s'amuser beaucoup, car ils se donnent en s'abordant de grands
coups sur les épaules et souvent même sur le plat du ventre, avec
enthousiasme. Moi qui répugne à ces pétulances et à leurs gourmes, plus
tard, impotent, assis devant mes livres, ne souffrirai-je pas de m'être
éloigné des ivresses où des jeunes femmes, avec des fleurs, des parfums
violents et des corsages délicats, sont gaies puis se déshabillent. Et
voilà mon moindre regret près de tant de succès proposés, autorité,
fortune, qu'irrévocablement je refuse. Refusés! qui le croira. Où
m'arrêterais-je si je me décidais à vouloir?... Hélas! quelque vie que
je mène, toujours je me tourmenterai d'une âcreté mécontente, pour
n'avoir pu mener parallèlement les contemplations du moine, les
expériences du cosmopolite, la spéculation du boursier et tant de vies
dont j'aurais su agrandir les délices.»
Cependant, par de rapides frottements il échauffait son rhumatisme, et
il circulait dans ce pâté de maisons mornes, rue de Clichy, square
Vintimille, rue Blanche, parmi lesquelles il ressentait alors un
singulier mélange de dégoût et de timidité, jusqu'à ne pouvoir prononcer
leurs noms sans malaise, car il y avait récemment habité. Et le souvenir
des espoirs, des échecs, des angoisses, tant de dégoûts subis des
Barbares! précisant sa pensée, il tente, une fois encore, de reconnaître
sa position dans la vision commune de l'univers:
* * * * *
«A certains jours, se disait-il, je suis capable d'installer, et avec
passion, les plans les plus ingénieux, imaginations commerciales, succès
mondains, voie intellectuelle, enviable dandysme, tout au net, avec les
devis et les adresses dans mes cartons. Mais aussitôt par les Barbares
sensuels et vulgaires sous l'oeil de qui je vague, je serai contrôlé,
estimé, coté, toisé, apprécié enfin; ils m'admonesteront, reformeront,
redresseront, puis ils daigneront m'autoriser à tenter la fortune; et je
serai exploité, humilié, vexé à en être étonné moi-même, jusqu'à ce
qu'enfin, excédé de cet abaissement et de me renier toujours, je m'en
revienne à ma solitude, de plus en plus resserré, fané, froid, subtil,
aride et de moins en moins loquace avec mon âme.
«Oui, c'est trop tard pour renoncer d'être l'abstraction qu'on me voit.
Je fus trop acharné à vérifier de quoi était faite mon ardeur. Pour
m'éprouver, je me touchai avec ingéniosité de mille traits aigus
d'analyse jusque dans les fibres les plus délicates de ma pensée. Mon
âme est toute déchirée. Je fatigue à la réparer. Mes curiosités, jadis
si vives et agréables à voir: tristesse et dérision. Et voilà bien la
guitare démodée de celui qui ne fut jamais qu'un enfant de promesse!
Tristesse, tu n'intéresses plus aujourd'hui que des fabricants de
pilules, qui te vaincront par la chimie. Dérision! m'étant mangé la tête
comme un oeuf frais, il ne reste plus que la coquille; juste l'épaisseur
pour que je sourie encore.
«Mon sourire a perdu sa fatuité. Je pensais me sourire à moi-même, et
j'ai perdu pied dans l'indéfini à me hasarder hors la géographie morale.
La tâche n'était pas impossible. J'ai trop voulu me subtiliser. Fouillé,
aminci, je me refuse désormais à de nouvelles expériences.
«Je ne sais plus que me répéter; mes dégoûts même n'ont plus de verve:
simples souvenirs mis en ordre! Chemins d'anémie, misères du passé, je
vous vois mesquins du haut de la loi que j'ébauchai, ridicules avec les
yeux du vulgaire.
«Ce que j'appelais mes pensées sont en moi de petits cailloux, ternes et
secs, qui bruissent et m'étouffent et me blessent.
Je voudrais pleurer, être bercé; je voudrais désirer pleurer. Le voeu
que je découvre en moi est d'un ami, avec qui m'isoler et me plaindre,
et tel que je ne le prendrais pas en grippe.
* * * * *
«J'aurais passé ma journée tant bien que mal sous les besognes. Le soir,
tous soirs, sans appareil j'irais à lui. Dans la cellule de notre amitié
fermée au monde, il me devinerait; et jamais sa curiosité ou son
indifférence ne me feraient tressaillir. Je serais sincère; lui
affectueux et grave. Il serait plus qu'un confident: un confesseur. Je
lui trouverais de l'autorité, ce serait «mon aîné»; et, pour tout dire,
il serait à mes côtés? moi-même plus vieux. Telle sensation dont vous
souffrez, me dirait-il, est rare même chez vous; telle autre que vous
prêtez au monde, vous est une vision spéciale; analysez mieux. Nous
suivrions ensemble du doigt la courbe de mes agitations; vous êtes au
pire, dirait-il; l'aube demain vous calmera. Et si mon cerveau trop
sillonné par le mal se refusait à comprendre, et, cette supposition est
plus triste encore, si je méprisais la vérité par orgueil de malade,
lui, sans méchantes paroles, modifierait son traitement. Car il serait
moins un moraliste qu'un complice clairvoyant de mon âcreté. Il
m'admirerait pour des raisons qu'il saurait me faire partager; c'est
quand la fierté me manque qu'il faut violemment me secourir et me mettre
un dieu dans les bras, pour que du moins le prétexte de ma lassitude
soit noble. Dans mes détestables lucidités et expansions, il saurait me
donner l'ironie pour que je ne sois pas tout nu devant les hommes. La
sécheresse, cette reine écrasante et désolée qui s'assied sur le coeur
des fanatiques qui ont abusé de la vie intérieure, il la chasserait.
A moi qui tentai de transfigurer mon âme en absolu, il redonnerait
peut-être l'ardeur si bonne vers l'absolu. Ah! quelque chose à désirer,
à regretter, à pleurer! pour que je n'aie pas la gorge sèche, la tête
vide et les yeux flottants, au milieu des militaires, des curés, des
ingénieurs, des demoiselles et des collectionneurs.»
* * * * *
Marcher dans les rues, céder le trottoir, heurter celui-ci et respecter
son propre rhumatisme secoue et coupe les idées. Au milieu de son
émotion, ce jeune homme se mit tout à coup à rêver de la vie qu'il
s'installerait, s'il parvenait à supporter le contact des Barbares;
«Je serais, pour qu'on ne m'écrase pas, bon, aimable, rare et sans y
paraître très circonspect.
«Puis j'aurais un bon cuisinier pour lestement me préparer des mets
légers et qui, dans une office fraîche, où j'irais près de lui parfois
m'instruire en buvant un verre de quinquina, se distrairait le long du
jour à feuilleter des traités d'hygiène.
«J'aurais encore quelque voiture, luisante et douce et de lignes nettes,
pour visiter commodément certaines curiosités du vieux Paris, où il faut
apporter le guide Joanne, gros format.
«Chaque année, de rapides voyages de trente jours me mèneraient à Venise
pour ennoblir mon type, à Dresde pour rêver devant ses peintures et ses
musiques, au Vatican et à Berlin pour que leurs antiques précisent mes
rêves. Enfin, à tous instants, je monterais en wagon; c'est le temps de
dormir, et je me réveille, loin de tous, grelottant dans la brise, en
face du va-et-vient admirable de l'héroïque océan breton, mâle et
paternel.»
* * * * *
Rentré chez lui, il calcula sur papier le revenu nécessaire à ce train
de vie et les besognes qu'il lui en coûterait. Puis il sourit de cet
enfantillage--qui pourtant ne laissa pas de l'impressionner.
Ensuite accablé, il ne trouva plus la moindre réflexion à faire ... ô
maître qui guérirait de la sécheresse.
* * * * *
C'est ce soir-là que décidément incapable de s'échauffer sans un
bouleversement de son univers intérieur, toujours possible mais que
depuis des mois il espérait en vain, timide et affaissé devant l'avenir,
tourmenté d'insomnies, il eut le goût de se souvenir, de répéter les
émotions, les visions du monde dont jadis il s'était si violemment
échauffé. Il lui souriait de se caresser et de se plaindre dans cette
monographie, aux heures que lui laissaient libres son patron et les
solliciteurs de ce député sous-secrétaire d'État.
Il ne s'efforça nullement de combiner, de prouver, ni que ses tableaux
fussent agréables. Il copiait strictement, sans ampleur ni habileté, les
divers rêves demeurés empreints sur sa mémoire depuis cinq ans.
Seulement à cette heure de stérilité, il s'étonnait parfois de retrouver
dans son souvenir certains accès de tendresse ou de haine. Est-il
possible que j'aie déclamé! J'espérais cela! O naïveté! Il rougissait.
Et malgré sa sincérité, ça et là vous devinerez peut-être qu'il a mis la
sourdine, par respect pour le lecteur et pour soi-même.
Souvent, très souvent, fatigué, perdu dans cette casuistique monotone,
touché du soupçon qu'il n'avait connu que des enfantillages, plus
effrayé encore à l'idée de recommencer une vraie vie sérieuse, ferme,
utile, il s'interrompait:
* * * * *
O maître, maître, où es-tu, que je voudrais aimer, servir, en qui je me
remets!»
* * * * *
O maître,
Je me rappelle qu'à dix ans, quand je pleurais contre le poteau de
gauche, sous le hangar au fond de la cour des petits, et que les
cuistres, en me bourradant, m'affirmaient que j'étais ridicule, je
m'interrogeais avec angoisse! «Plus tard, quand je serai une grande
personne, est-ce que je rougirai de ce que je suis aujourd'hui?»--Je ne
sais rien que j'aime autant et qui me touche plus que ce gamin, trop
sensible et trop raisonneur, qui m'implorait ainsi, il y a quinze ans.
Petit garçon, tu n'avais pas tort de mépriser les cuistres,
dispensateurs d'éloge et ordonnateurs de la vie, de qui tu dépendais;
tu montrais du goût de te plaire, de fois à autre, par les temps humides,
à pleurer dans un coin plutôt que de jouer avec ceux que tu n'avais pas
choisis. Crois bien que les soucis et les prétentions des grandes
personnes ont continué à m'être souverainement indifférents. Aujourd'hui
comme alors, je sens en elles l'ennemi; près d'elles je retrouve le
dédain et la timidité que t'inspirait la médiocrité de tes maîtres.
Rien de mes émotions de jadis ne me paraîtrait léger aujourd'hui. J'ai
les mêmes nerfs; seul mon raisonnement s'est fortifié, et il m'enseigne
que j'avais tort, quand, tous m'ayant blessé, je disais en moi-même:
«Ils verront bien, un jour.» Chaque année, à chaque semaine presque,
j'ai pu répéter: «Ils verront bien», ce mot des enfants sans défense
qu'on humilie. Mais je n'ai plus le désir ni la volonté de manifester
rien qui soit digne de moi. L'effort égoïste et âpre m'a stérilisé. Il
faut, mon maître, que tu me secoures.
Je n'ai plus d'énergie, mais compte qu'à la sensibilité violente d'un
enfant je joins une clairvoyance dès longtemps avertie. Et je te dis
cela pour que tu le comprennes, ce n'est pas de conseils mais de force
et de fécondité spirituelle que j'ai besoin.
Je sais que ce fut mon tort et le commencement de mon impuissance de
laisser vaguer mon intelligence, comme une petite bête qui flaire et
vagabonde. Ainsi je souffris dans ma tendresse, ayant jeté mon sentiment
à celle qui passait sans que ma psychologie l'eût élue. Le secret des
forts est de se contraindre sans répit.
Je sais aussi,--puisque le décor où je vis m'est attristé par mille
souvenirs, par des sensations confuses incarnées dans les tables du
boulevard, dans les souillures de ce tapis d'escalier, dans l'odeur fade
de ce fiacre roulant,--je sais des endroits intacts où veillent mille
chef-d'oeuvres, et quoique j'ai toujours éprouvé que les choses très
belles me remplissaient d'une âcre mélancolie par le retour qu'elles
m'imposent sur ma petitesse, je pense qu'une syllabe dite doucement les
passionnerait.
Je sais, mais qui me donnera la grâce? qui fera que je veuille! O
maître, dissipe la torpeur douloureuse, pour que je me livre avec
confiance à la seule recherche de mon absolu.
Cette légende alexandrine, qui m'engendra autrefois à la vie
personnelle, m'enseigne que mon âme, étant remontée dans sa tour
d'ivoire qu'assiègent les Barbares, sous l'assaut de tant d'influences
vulgaires se transformera pour se tourner vers quel avenir?
Tout ce récit n'est que l'instant où le problème de la vie se présente à
moi avec une grande clarté. Puisqu'on a dit qu'il ne faut pas aimer en
paroles mais en oeuvres, après l'élan de l'âme, après la tendresse du
coeur, le véritable amour serait d'agir.
Toi seul, ô mon maître, m'ayant fortifié dans cette agitation souvent
douloureuse d'où je t'implore, tu saurais m'en entretenir le bienfait,
et je te supplie que par une suprême tutelle, tu me choisisses le
sentier où s'accomplira ma destinée.
Toi seul, ô maître, si tu existes quelque part, axiome, religion ou
prince des hommes.
* * * * *