«Vos maîtres, leurs livres et leurs pensées diffuses vous firent une

excellente vision, un monde d'où est absente l'idée du devoir (l'effort,

le dévouement), sinon comme volupté raffinée; c'est un verger où vous

n'avez qu'à vous satisfaire, ingénument, par mille gymnastiques (je vous

suppose quelques rentes et de la santé).

«Et pourtant vous vous plaignez! Certes, tant du tendresse, dont vous me

disiez les soupirs, n'assouvit pas votre coeur, et vos bras sont rompus

pour avoir haussé dessus les barbares un rêve héroïque. Mais quoi!

faut-il, à cause de ces lendemains désabusés, que votre coeur méfiant

oublie des instants délicieux? Une femme ne fit-elle pas votre poitrine

pleine de charmes? Le spectacle de la vertu piétinée par la plèbe ne

vous a-t-il pas monté jusqu'à l'enthousiasme?--Siècle lourdaud! Logique

détestable! Ils disent: «Ni la femme, ni la vertu, que nous engendrons

dans la joie, n'ont de lendemain.» Qu'importe! Une âme vraiment

amoureuse ou héroïque bondit à de nouvelles entreprises. C'est à

vous-même qu'il faut vous attacher et non aux imparfaites images de

votre âme: femmes, vertus, sciences, que vous projetez sur le monde.

«Les petits enfants, entre deux travaux de leur âge, jouent au voleur;

ils goûtent avec intensité les plaisirs de l'astuce, de l'indépendance

et du péché, entre quatre murs, de telle à telle heure. Ainsi faites,

et créez-vous mille univers. Que votre pensée vous soit une atmosphère

aimable et changeant à l'infini. Lord Beaconsfield, qu'il nous faut

honorer, écrit: «S'il chercha un refuge dans le suicide, ce fut, comme

tant d'autres, parce qu'il n'avait pas assez d'imagination.» Sûtes-vous

jouer de l'amour; en tresser des guirlandes à votre vie et à votre rêve?

Je vous vis à l'écart, froissé....»

Le jeune homme frissonna sous ce dernier contact trop intime, et le

vieillard qui s'en aperçut fit obliquer son discours:

* * * * *

«Hélas! je négligeai moi-même les mimiques d'amour. Je serai plus

compétent à vous décrire un autre synonyme du bonheur, c'est la

recherche de la notoriété que je veux dire: réputation, gloire, toute

publicité suivie d'avantages flatteurs. Des hommes mûrs, et des jeunes

même, s'y complurent, que l'amour n'avait su retenir. Sans doute, à

tendre la main derrière ces instants aimables que je veux vous indiquer,

vous ne trouverez rien de plus qu'après le baiser de votre amie ou

l'enivrement de votre vertu, mais, pour créer cette troisième illusion,

les méthodes sont très amusantes.

«Jeune, infiniment sensible et parfois peut-être humilié, vous êtes prêt

pour l'ambition. Permettez que je vous trace un itinéraire sûr, que je

vous signale les tournants pittoresques, que je vous tende la gourde et

le manteau, à cause des désillusions et du soir où, lassé, on bâille

dans l'auberge solitaire.--Donc qu'un garçon me verse et l'absinthe et

la gomme, puis parlons librement et sans crainte de commettre des

solécismes, comme faisaient jadis deux cuistres, discutant de la

grammaire en cabinet particulier.

* * * * *

«Et d'abord instituez-vous une spécialité et un but.

«Si votre esprit timide ne sait pas, dès sa majorité, embrasser toute

une carrière, qu'il jalonne du moins l'avenir, comme le sage coupe sa

vie de légers repas, d'épaisses fumeries et de nocturnes abandons où

l'amitié, l'amour et soi-même lui sourient. C'est d'étape en étape que

votre jeune audace s'enhardira.

«Dénombrez avec scrupule vos forces: votre santé, votre extérieur, vos

relations. Craignez de vous dissimuler vos tares: votre sécheresse

rarement surchauffée, vos flâneries et cette délicatesse qui pourra vous

nuire.

«Ayant dressé ce que vous êtes et ce qu'il vous faut devenir, vous

posséderez la formule précise de votre conduite. A la rectifier, chaque

jour consacrez quelques minutes, dans votre voiture si lente et qui vous

énerve, dans l'embrasure des fenêtres mondaines, tandis que passent les

valseurs.

«Mais gardez de laisser cet agenda sur l'oreiller d'une amie qui

s'étonne et admire, ou dans le verre d'un camarade qui s'écrie: «Moi

aussi....»

«Que désormais chacun _découvre_, et à votre attitude seule, combien

vous êtes né pour ce but même que secrètement vous vous fixez. Vos

fréquentations, la coupe de vos vêtements contribueront à créer

l'opinion. Soignez vos manies, vos partis pris et vos ridicules; c'est

l'appareil où se trahit un spécialiste. De là sera déduit votre

caractère. Je glisse sur le détail, mais que d'exemples, instructifs et

charmants, à tirer de la vie parisienne: si cela n'était impudent.

* * * * *

«Votre attitude composée, reste, pour réaliser votre formule, à vous

faire aider.

«Par qui?

«Les jeunes gens vous choqueront, car personnels et bruyants. Comment

d'ailleurs les trier? parmi eux des enfants dominateurs pétaradent et

disparaîtront bientôt. Puis vos intérêts et les leurs, identiques, se

contrecarrent. Voyez-les le moins possible, et surtout écartez toute

familiarité.

«Des personnes âgées vous seront une meilleure ressource: du premier

jour leur amitié vous recommandera. La suite ne vous vaudra rien de

plus, sinon des besognes peut-être et gratuites. Comment, retirés sur

les sommets de la vie, aideraient-ils à ces petites combinaisons dont

ils sourient? ils ont oublié leurs efforts!--Plus qu'aucun toutefois,

leur commerce vous donnera de l'agrément. La vie, si bouffonne, enseigne

ces hautes intelligences à jouir de la notoriété avec ce détachement que

je vous prêche dès votre départ. Enfin, ayant un noble esprit, ils y

joignent le plus souvent des moeurs douces. Mais le vieillard, songez-y,

très égoïste, ne veut pas qu'on se relâche.

«L'excellente société pour vos projets, c'est vos aînés immédiats;

j'entends qu'ils ont trente à trente-cinq ans et vous vingt-trois. Pour

activer leur succès ils tiennent entre les mains beaucoup de fils; ils

ont un pied encore dans les chemins où vous entrez, ils s'inquiètent de

qui les talonne, ils cherchent qui les appuie. Ils sont encore flattés

d'obliger.

* * * * *

«Pour user des personnes âgées et de ceux-ci, faites-vous agréable,

plaisez. Gardez de prétendre à quelque supériorité; le mérite ne suffit

pas à conquérir les plus honnêtes. Ayez souci d'approuver et non qu'on

vous applaudisse. Il est humiliant de flatter, mais dans l'âme la plus

vulgaire vous trouverez, je vous assure, quelque mérite réel à mettre

en relief. Quête amusante, d'ailleurs, où il ne faut qu'un peu

d'ingéniosité. Tenez encore pour certain que vos affaires ne poignent

pas plus les autres que les leurs ne vous font, et que, si vous bornez

votre rôle à écouter chacun en tête à tête et à le révéler à soi-même,

on vous goûtera infiniment.

«A la faveur de cette inclination (et non plus tôt, car celui qui

prétend nous obliger dès le premier jour souvent nous blesse et toujours

se déprécie), apparaissez utile. A aider autrui, bien que le tarif des

voitures soit assez élevé à Paris, nul jamais ne se nuit. Pour la

jalousie, étouffez-la minutieusement en vous, parce qu'elle torture et

qu'elle naît de cette conviction, bonne pour des niais ou des indigents,

qu'il est au monde quelque chose d'important.

* * * * *

«J'ajouterai et j'y appuie; Ne t'arrête jamais à mi-chemin dans ce jeu

d'ambition. Réalise ou parais réaliser ta formule entière; acquiers

toute la gloire que tu t'es ouvertement proposée. Ceci est une

nécessité: il ne s'agit plus seulement de te réjouir, en un coin de

toi-même, de tes contenances savantes; il s'agit d'être ou de ne pas

être battu quand tu seras vieux.

* * * * *

«Pour moi, jeune homme,--il vida son verre et prit sa voix grave,--à

cause qu'étant jeune j'eus des besoins d'expansion sur l'exégèse et la

morale, je me vis contraint de pousser jusqu'à cette notoriété

considérable où l'on m'honore. Je ne songeais guère à rire. J'avais dès

mon départ avoué des buts trop hauts. Il me fallut y atteindre ou qu'on

me bâtonnât. Aujourd'hui, ayant satisfait à ma formule, je salue et

j'aime qui je veux, je souris et je m'attriste à mon plaisir; tout le

monde, et même des personnes convenables, raffolent de mes petits

mouvements de tête, de mon grand mouchoir et des ironies, où j'excelle.

Je dîne tous les soirs en ville avec des dames décolletées, un peu

grasses comme je les préfère, qui m'entreprennent sur la divinité, et

avec des messieurs qui rient tout le temps par politesse. Voilà quelle

belle chose est la notoriété! Ah, jeune homme! soyons optimistes!»

* * * * *

Le vénérable M. X... se prit à rire un peu lourdement, puis se leva et

sur le talon, malgré sa corpulence, pirouetta: ce fut presque une

gambade. Ensuite, excusez-moi, il porta les mains à son coeur, en

ouvrant brusquement la bouche, comme un homme incommodé qui va vomir.

D'un trait pourtant il vida son verre. Et, après un silence:

«Oui, reprit-il, c'est le paradis, cette nouvelle vision de la vie: les

hommes convaincus qu'on se crée ses désirs, ses incertitudes et son

horizon, et acquérant chaque jour un doigté plus exquis à vouloir des

choses plus harmonieuses.--Hélas! il y aura toujours la maladie.--Oh! je

suis bien souffrant (et il appuyait son front dans sa main, son coude

sur la table). C'est toujours l'extériorité qui nous oppresse. Mais

vivons en dedans. Soyons idéalistes.... (Il s'essuyait le visage.) A

l'alcool qui n'est décidément qu'une vertu vulgaire, préférez la gloire,

jeune homme.... (Il s'éventait avec le _Figaro_.) Elle te permettra tout

au moins, sur le tard, de donner des conseils, de te raconter, d'être

affectueux et simple, car le grand idéaliste se plaît à tresser chaque

soir une parure de héros pour sa patrie.--Mais buvons à ceux qui nous

succéderont et qui, soit dit sans te rabaisser, produiront des problèmes

d'une complexité autrement coquette que tes mélancolies, s'ils ajoutent

au vieux fonds de la nature humaine la curiosité et la science de tous

ces jeux que nous entrevoyons.» (Et le vieillard un peu chancelant se

leva.)

Mais j'abrège ce pénible incident. Le jeune homme, naïf, inculte ou

piqué? ne sut comprendre l'agrément de cette philosophie, et poussé, je

suppose, par un respect, peut-être héréditaire, pour l'impératif

catégorique, il passa tout d'un trait les bornes mêmes du pyrrhonisme

qu'on lui enseignait: jusqu'à soudain administrer à ce vieillard

compliqué une volée de coups de canne. Celui-ci s'affligea bruyamment,

mais lui triomphait disant: «Eh bien! grattez l'ironiste, vous trouvez

l'élégiaque.» Même il eût répliqué par les choses de la morale et de la

métaphysique aux arguments de M. X... si les garçons et le maître

d'hôtel ne les avaient poussés dehors.

Et le peuple ricanait.

* * * * *

De ce jardin, véritable printemps de Paris, élégant et sec et plein de

malaise, le jeune homme sortit fort énervé. Il élevait jusqu'à la haine

de tout son mécontentement intime. Ardeur étrange et dont je le blâme,

il eût volontiers consenti à la dynamite, car sa confiance dans ce qu'il

désirait s'écroulait, et au même instant il revoyait toutes les

déceptions et humiliations déjà amassées.

Après s'être ainsi meurtri, s'inquiétant d'avoir battu le glorieux

vieillard qui fait partout autorité, il cherchait une justification

raisonnable à cet excès injurieux de sensibilité. Et il disait:

«Si la gloire (académie, tribune française, notoriété, Panama) n'est que

cette combinaison qu'il m'indiqua, pourquoi la respecterais-je?

«S'il mentait, je fis bien de le châtier, car il salissait un des

premiers mobiles de la vertu humaine.

«Enfin s'il n'était qu'ivre, joueur de flûte ou corybante, je ne

l'endommageai guère, car les os de l'ivrogne sont élastiques, nous

enseigne la science, qui est une belle chose aussi.»

* * * * *

C'est ainsi que, tout à la fois trop grossier et trop sensible, il

s'éloigna de cette prairie, la plus riante qu'ouvre ce siècle aux

viveurs délicats.--En vain crut-il entendre la jeune fille qui soupirait

derrière lui, c'était la plainte des lampes électriques se dévorant dans

le soir, entre Paris et les étoiles.

* * * * *

CHAPITRE CINQUIÈME

* * * * *

CONCORDANCE

_Quand saint Georges a sauvé la vierge de Beryte et qu'il est près de

l'épouser, Carpaccio a bien soin de la faire plus belle que dans les

tableaux précédents.--Tout au contraire, la sentimentale, dont nous

peignons les aventures, devient décidément peu séduisante dans ce

chapitre et sous ce ciel de Paris, où il semble qu'elle eût pu

s'accorder pleinement avec Lui._

_Aussi Carpaccio, nous disent les historiens, fut pleuré de ses

concitoyens, et il jouit dans le ciel de la béatitude éternelle.--Mais

ici Lui s'agite; et le désaccord s'accentue entre ses goûts mal définis

et les conditions de la vie._

* * * * *

_L'imperfection des plus distingués, la niaiserie de quelques notoires,

le tapage d'un grand nombre lui donnaient l'horreur de tous les

spécialistes et la conviction que, s'il faut parfois se résigner à

paraître fonctionnaire, commerçant, soldat, artiste ou savant, il

convient de n'oublier jamais que ce sont là de tristes infirmités, et

que seules deux choses importent: 1° se développer soi-même pour

soi-même; 2° être bien élevé. Principes auxquels il prêtait une

excessive importance._

* * * * *

DANDYSME

Et sa poitrine atténuée ne m'est

plus qu'une poitrine maigre.

Son cigare rougeoya soudain avec ce petit crépitement dont le souvenir

désespère le dyspeptique à jamais privé de tabac; une fumée se fondit

vers le ciel: la couronne blanc cendré apparut.

Il espérait dans son fauteuil être tranquille et ne penser à rien,

seulement, avant son troisième cigare, se distraire à feuilleter

l'_Indicateur Chaix_.

* * * * *

--Ah! dit-il en rougissant un peu de dépit.

Elle s'était posée sur le bras d'un fauteuil, et, sans ôter son chapeau,

déjà développait ce thème: J'ai des ennuis d'argent.

Il fut excessivement choqué de l'impudeur de ce propos; puis, résigné à

revenir encore sur le passé, il parla, naturellement avec mélancolie:

--Votre parole, modeste jadis, m'était douce, madame; vous êtes née le

même jour que moi; vous me permettiez de regarder dans votre coeur,

comme au miroir qui conseillait ma vie. Nous étions deux enfants

amis.... Faut-il qu'aujourd'hui tes besoins vulgaires m'attristent?...

Mais elle l'interrompit, lui passant lestement sa main sur la figure....

--Des phrases pareilles, mon ami, sont encore le vocabulaire de l'amour

sentimental; ce n'est pas ce bonheur-là que je sollicite aujourd'hui.

Mon épicier, mon tailleur, mon cocher et tous fournisseurs ne me veulent

parler que d'argent. C'est un vilain mot et seul tu saurais l'ennoblir.

Avec cette grâce dégagée qui subjuguait les coeurs, elle lui tendit du

papier timbré. Il le refusa gravement.

Elle eut un mouvement de violente impatience.

--L'argent! dit-elle. Que ce mot déchire enfin le voile usé de ton

univers. Par l'argent, imagines-tu combien je serais belle? Lui seul

peut me parer de la suprême élégance, de cette bienveillance qui sied

aux jeunes femmes, de ces sourires hospitaliers, de cet art délicat qui

est de flatter presque sincèrement, de tous ces charmes enfin qui

flottent impalpables dans tes désirs. Ils sont en toi qui aspirent à

être, qui te troublent, et que tu ignores. Combien d'images tremblantes

sous tes soupirs, dont le sens se dérobera toujours à ta jeunesse,

isolée dans son altière indigence, si la fortune ne me permet de les

consolider!... De l'argent! Et ces bonheurs obscurs et magnifiques, je

les déroulerai nettement sur ton horizon, comme si mon doigt, posé sur

ta sensibilité, en avait trouvé le secret. C'est alors qu'intimidé par

le cortège de ma beauté, dominé par ma séduction hautaine et qui pose le

désir dans la prunelle de tous, tu ne te lasseras point de chercher ma

bouche.

Elle remuait de menues anecdotes pour lui prouver quelle importance

lui-même, dans sa médiocrité, il prêtait à la fortune. Elle disait:

--Celui-ci te manqua gravement; tu le sus petit, jaunâtre et qu'il

mangeait au Bouillon Duval; dès lors ton mécontement se dissipa.--Une

belle fille, qu'un soir tu allais aimer, t'inspira de la répulsion,

quand tu compris que réellement sa bouche avait faim.--Tu supportes, ton

âme en frissonne, mais tu supportes (même ne les recherches-tu pas?) les

rudes familiarités d'un homme gras, bruyant et vulgaire, parce que

considérable et secrétaire d'État.

Il n'aimait guère qu'on brusquât les convenances. Il rougit qu'elle lui

jetât des opinions personnelles aussi crues. Mais, selon sa coutume,

agrandissant son déplaisir par des considérations philosophiques, il

répondit avec gravité:

--Cela me choque beaucoup, mon amie, que tu aies des certitudes. Je

n'approuve ni ne blâme l'indépendance de tes observations; je regrette

simplement que tu troubles mon hygiène spirituelle, car la mathématique

des banquiers m'importune.

Elle, alors, s'émouvant et d'une douleur contagieuse:

--Je vois bien que tu ne veux plus m'aimer sous aucune forme, et

pourtant, petite fille, je te consolais à l'aurore de ta vie, au fossé

de ton premier chagrin. Te souviens-tu qu'ensuite je te fis presque

aimer l'amour? C'est encore sous mon reflet que tu dévidas les

sentiments choisis, quand tu me nommais Athéné ou Amaryllis, à cause de

tes lectures!

--Ah!--dit-il en frissonnant, ramené par cette douceur à une vision de

l'univers plus banale et coutumière,--je ne suis qu'un attaché de

seconde classe aux Affaires étrangères, et les restaurants sont fort

dispendieux.... Ainsi, je dois aimer le beau et tous les dieux, sans

chercher à les placer dans la poitrine fraîche des femmes.

--Mais sais-tu ce que tu négliges?

Il craignit qu'elle ne recommençât la scène du chapitre II, et qu'elle

se dévêtit. Elle ouvrit simplement la fenêtre tout au large:

* * * * *

De ce cinquième d'un numéro impair du boulevard Haussmann s'étendaient à

l'infini les vagues de Paris, sombres, où sont enfouis les tapis de jeux

éclatants, tachés d'or;--les nappes, les bougies, les fruits énormes et

délicats, dans les restaurants où l'on rit avec le malaise de

désirer;--les abandons, où la femme est jeune, dans les hôtels de

tapisserie, de soie et silencieux;--les immenses bibliothèques, où

s'alignent à perte de vue ces choses, si belles et qui font trembler de

joie, cinq cent mille volumes bien catalogués;--les musiques qui nous

modèlent l'âme et nous font le plaisir de tout sentir, depuis les

héroïsmes jusqu'aux émotions les plus viles, tandis qu'immobiles nous

sommes convenables dans notre cravate blanche;--les salons tièdes et

fleuris, où, à cinq heures, nous causons finement avec trois dames et un

monsieur, qui sourient et se regardent et nous admirent, tandis qu'avec

aisance nous buvons une tasse de thé, et que, sans crainte, nous

allongeons la jambe, ayant des chaussettes de soie très soignées;--puis

des rues plates et solitaires et sèches, où des voitures rapides nous

emportent vers des affaires, dont il est amusant de débrouiller, avec

une petite fièvre, la complexité.

Rumeur troublante sous ce ciel profond! vie facile! Là enfin, il se

dessaisirait de s'épier sans trêve; et toutefois, fréquentant mille

sociétés différentes, il ne connaîtrait personne en quelque sorte; il

serait pour tous également aimable, et aucun ne le meurtrirait.

* * * * *

Son coeur se gonflait d'envie et d'une enivrante mélancolie, mais

soudain il songea qu'il pensait à peu près comme les jeunes gens de

brasserie et autres Rastignacs. Et un flot d'âcreté le pénétra.

«Désormais, dit-il, je ne prendrai plus en grâce les prières, les

sourires et autres lieux communs. Je n'y trouvai jamais que des visions

vulgaires.»

Et (toujours accoudé devant Paris) sa pensée se mit à courir sans

relâche hors de cette immense plaine où campent les Barbares.

* * * * *

Alors il se trouva penché sur son propre univers, et il vaguait parmi

ses pensées indécises. Il se rappelait qu'à la petite fenêtre d'Ostie

qui donnait sur le jardin et sur les vagues (ce fut une des heures les

plus touchantes de l'esprit humain que ce soir de la triste plage

italienne), Augustin et Monique, sa mère, qui mourut des fièvres cinq

jours après, s'entretinrent de ce que sera la vie bienheureuse, la vie

que l'oeil n'a point vue, que l'oreille n'a pas entendue, et que le

coeur de l'homme ne conçoit pas. Avec une intensité aiguë, il entrevit

qu'il n'avait, lui, rien à chercher, et que, seul, le vide de sa pensée,

sans trêve lui battait dans la tête.

* * * * *

--Mais, lui dit-elle, réapparaissant comme une idée obsédante qui

traverse nos méditations, ne t'ai-je pas envoyé M. X...? Ses opinions

sont la formule exacte de ce que conseille mon sourire obscur; il est le

dictionnaire du langage que tiennent mes gestes à l'univers. Puisque tu

naquis ailleurs, il devait te préparer à ma venue, le commenter le

nouveau rêve de la vie, qui, par moi, doit naître en toi.

* * * * *

Le jeune homme, la fenêtre fermée, s'assit, baissa un peu l'abat-jour

car la lumière blessait ses yeux, puis il s'expliqua posément.

--Veuillez, madame, m'écouter. M. X..., dont je ne conteste ni les

séductions, ni la logique délicieuse, m'installait dans un univers à

l'usage des fils de banquiers. Il bornait mon horizon à ces apparences

que, pour la facilité des relations mondaines ou commerciales, tous les

Parisiens admettent, et dont les journaux à quinze centimes nous tracent

chaque matin la géographie.

Cette conception de l'existence, qui n'est en somme que l'hypothèse la

plus répandue, c'est-à-dire la plus accessible à toutes les

intelligences, il me condamnait à la tenir pour la règle certaine et

m'engageait à n'y pas croire à part moi. «Limite exactement ton âme à

des idées, des sentiments, des espoirs fixés par le suffrage universel,

me disait-il, mais quand tu es seul ne te prive pas d'en rire.»

Puis dans ce monde ainsi réglé il me chercha un but de vie. Comme il

avait surpris, parmi tant de susceptibilités qui s'inquiètent en moi, un

désir d'être différent et indépendant, il me proposa la domination.

Grossière psychologie!

J'eus tort de m'emporter. Ce rôle qu'il me proposait, si déplaisant,

était du moins composé par un homme de goût. Plus apaisé, je reconnais

qu'avec de bien légères retouches le palais qu'il offrait à mes rêves me

paraîtrait assez coquet,--si l'horizon, hélas! n'en était

irrémédiablement vulgaire.

«La gloire ou notoriété flatteuse est uniquement, me disait-il, une

certaine opinion que les autres prennent de nous, sous prétexte que nous

sommes riches, artistes, vertueux, savants, etc.»--Pour moi, j'entrevois

la possibilité de modifier la cote des valeurs humaines et d'exalter

par-dessus toutes un pouvoir sans nom, vraiment fait de rien du tout.

Ainsi la gloire toute rajeunie deviendrait peu fatigante.

C'est une rude chose, en effet, que de se faire tenir pour spécialiste,

à la mode d'aujourd'hui! Le soir, devisant avec un ami sur le mail en

province, ou s'exaltant vers minuit dans la tabagie solitaire de

Montmartre, la complexité des intrigues, les étapes d'où l'on voit

chaque semaine le chemin parcouru s'allonger, les journées décisives,

les victoires, les échecs même, tout cela paraît gai, ennobli de fièvre

et d'imprévu; mais, en fait, il faut dîner avec des imbéciles; on prend

des rendez-vous par milliers pour ne rien dire; on entretient ses

relations! On épie toujours le facteur; on s'amasse un passé écoeurant,

et le présent ne change jamais. Et je t'en parle sciemment; pendant

trois mois j'ai connu l'ambition, j'ai demandé des lettres pour celui-ci

et pour celle-là, et l'on me vit, qui méditais dans des antichambres les

romans de Balzac avec la vie de Napoléon.

O gloire! voilà les épreuves par où l'on t'approche, maintenant que tu

ne t'abandonnes qu'au vainqueur heureux t'apportant fortune, science ou

quelque talent! Quel repos n'aurai-je pas donné à tes amants, si je leur

enseigne à te conquérir _avec rien du tout!_

* * * * *

RECETTE POUR SE FAIRE AVEC RIEN DE LA NOTORIÉTÉ

Il vous faut d'abord une opinion pleinement avantageuse de vous-même:

Prenez donc une idée exacte; joignez-y un relevé des qualités qu'il leur

faut, plus la liste des adresses où l'on se procure ces qualités, avec

le temps et l'argent qu'elles coûtent; agitez le tout avec vos pensées,

vos sentiments familiers; laissez reposer,--votre opinion est faite.

Le culte du moi 1: Sous l'oeil des barbares · 第 5 / 7 段