terrasses un peu d'air pénétrait. Sur la mosaïque, les jeunes hommes
traînèrent leurs escabeaux d'ébène près des coussins des femmes. La
ligne sombre des armoires encadrait la soie et les brocarts; les
fresques s'éteignaient, plus religieuses dans ce demi-jour; la salle
semblait plus haute, et les dieux de marbre étaient plus des dieux.
La vierge, debout, considérait ce petit monde, le seul qu'elle connût
parmi les vivants, le seul qui pût la comprendre et la protéger; si elle
souffrait des phrases inutiles, de l'intrigue et de la vanité de son
entourage, ou si elle vaguait loin de là dans le sein de l'Être, sa
noble figure ne le disait point. Alors des siècles de grossièreté
n'avaient pas modelé le visage humain à grimacer comme font mes
contemporains.
A ce moment une clameur monta de la place, et pénétra en tourbillons
indistincts dans l'assemblée, qu'elle balaya et fit se dresser inquiète.
Une bande impure vociférait au pied du Serapeum. Les plus hardis avaient
gravi les premières marches du temple. On les voyait dégoûtants de
haillons, la tête renversée en arrière, la gorge et la poitrine gonflées
d'insultes. Et le nom d'Athéné montait confusément de cette tourbe,
comme une buée d'un marais malsain.
Sans faiblir, la vierge s'appuyait au marbre effrité des balustrades.
Sur la plaine uniforme des toits, les raies noires des rues aboutissant
au Serapeum lui paraissaient les égouts qui charriaient la fange de la
cité dans cette populace ignominieuse.
Un vieillard, avec respect, prit la main de la jeune fille et lui dit;
--Tu ne dois pas les écouter ni les craindre.
Elle l'écarta doucement.
* * * * *
Amaryllis se demandait: «Est-il vrai que leurs temples sont pleins de
femmes? Quel charme infini émane du bel adolescent qu'ils servent!» Elle
se sentait attirée vers cet inconnu, et plus soeur de ces hommes ardents
et redoutables que de ces Romains altiers, de ces railleurs et de ces
pédantismes secs.
Elle entendait à demi l'accent ironique de Lucius:
--Dédaignons-les! un léger dédain est encore un plaisir. Mais
gardons-nous de les mépriser; le mépris veut un effort et nous
rapprocherait de ces curieux fanatiques.
A ce moment, sous l'effort de la foule, un des Anubis qui décorait la
place chancela, s'abattit, et une clameur triomphale flotta par-dessus
les décombres.
Lentement Athéné se retourna. Une haute dignité s'imposait de cette
vierge indifférente à la colère d'un peuple, et d'une voix ample et
douce, semblable sur les clameurs de la foule à la noblesse d'un cygne
sur des vagues orageuses, elle déclama un hymne héroïque des ancêtres.
Quand elle s'arrêta, le cou gonflé, haletante, transfigurée sous le
baiser de l'astre qui, là-bas, dans l'or et la pourpre s'inclinait, les
jeunes gens palpitaient de sa beauté. Un silence majestueux retomba
derrière ses paroles. Elle haussait les âmes médiocres. Lucius, accoudé
aux débris de quelque immortel, goûtait une profonde et délicieuse
mélancolie.
Le soleil disparut de ce jour dans une taché de pourpre et de sang,
comme un triomphateur et un martyr. Il avait plongé dans la mer toute
bleue, mais de son reflet il illuminait encore le ciel, semblable à
toutes ces grandes choses qui déjà ne sont plus qu'un vain soutenir
quand nous les admirons encore.
* * * * *
Athéné maintenant contemplait les jardins, leur stérilité, la ruine des
laboratoires, et une fade tristesse la pénétrait comme un pressentiment.
Elle leva la main, et d'une voix basse et précipitée; tandis qu'au loin
les cloches de Mithra et telles des chrétiens convoquaient leurs
fidèles, tandis que les hurleurs s'écoulaient et que seul le soir
bruissait dans la fraîcheur:
--Je jure, dit-elle, je jure d'aimer à jamais les nobles phrases et les
hautes pensées, et de dépouiller plutôt la vie que mon indépendance.
Et d'une voix calme, presque divine: «Jurez tous, mes frères!»
--Athéné, sur quoi veux-tu que nous jurions?
--Sur moi, dit-elle, qui suis Hellas.
Et tous étendirent la main.
* * * * *
Mais déjà, la représentation finie, ils s'empressaient à rajuster leurs
tuniques, à draper les plis de leurs manteaux, pour sortir par les
jardins.
Amaryllis à l'écart pleurait; après cette journée tant émue, ses nerfs
avaient faibli sous la suprême invocation de la vierge. Athéné promenait
ses lents regards, et rien dans sa sérénité ne trahissait l'impatience
de solitude que ces longues séances lui laissaient. Elle vit la courtisane
et l'embrassa devant tous, et la tendre Lydienne s'abandonnait à cette
étreinte. On applaudit. Ces fils artistes de la Grèce trouvaient beau la
vierge aux contours divins enlaçée de la souple Orientale: pure colonne
de Paros où s'enroule le pampre des ivresses.
* * * * *
Lucius songeait: «Hélas! Athéné, vous voulez nous élever jusqu'à
l'intelligence pure et nous défendre toutes les illusions, celles qui
nous font pleurer et celles dont nous rêvons; craignez qu'il ne vous
enlève encore cette enfant, celui qui abaissa les pensées de nos sages
jusqu'au peuple, et qui, dans sa mort comme dans sa vie, évoque tous les
troubles de la passion.»
* * * * *
L'agitation persista, car les ennemis d'Athéné gagnaient de l'audace à
demeurer impunis, et la foule se prenait à haïr celle qu'on insultait
tout le jour.
* * * * *
Quand revint le cours de la vierge, le Romain, avec une bienveillante
ironie, lui conduisit l'Orientale:
--Je te présentai une servante d'Adonis, c'est une chrétienne qu'il faut
dire aujourd'hui.
Athéné, avec la lassitude de son isolement et de son élévation,
répondit:
--Qu'importe, peut-être, Lucius! Ne pas sommeiller dans l'ordinaire de
la vie, être curieux de l'inconnaissable, c'est toute la douloureuse
noblesse de l'esprit; tu la possèdes, Amaryllis. Et pouvons-nous te
reprocher, à toi qui naquis d'une affranchie orientale, le malheur
d'ignorer la forme sereine et définitive, que surent donner à cette
inquiétude nos aïeux, les penseurs d'Hellas?
Dans cette excuse se dressait un peu de fierté, et ce fut tout son
reproche à la Chrétienne. Puis en peu de mots elle les remercia d'être
venus. Ses amis le plus affichés, jugeant le péril imminent, s'étaient
excusés. Seul, un vieillard rejoignit, auprès de la vierge, Amaryllis et
Lucius. Il était poète et chancelant. Il affirma que la populace, un peu
égarée, se garderait de tous excès. Lucius et Athéné empêchèrent
Amaryllis de lui dessiller les yeux: cette vierge ignorante de la vie et
ce débauché trop savant estimaient cruel et inutile de rompre l'harmonie
d'un esprit, et que les plus beaux caractères sont faits du
développement logique de leurs illusions.
* * * * *
Cependant, avec simplicité, Athéné commença son enseignement au petit
groupe attentif:
--«Je comptais sur vous, mes amis, car toujours il me sembla que les
poètes et les amis du plaisir, disposant, les uns du coeur des grandes
héroïnes, les autres du coeur des jeunes hommes et des jeunes femmes,
n'ont point à user de leur propre coeur pour les frivolités passagères,
et qu'ainsi, aux heures troublées, ils le trouvent intact dans leur
poitrine.
«Et puis les poètes et les voluptueux ne savent-ils pas se comporter
plus dignement qu'aucun envers la mort, car ceux-ci n'en parlent jamais,
et les hommes inspirés la chantent en termes magnifiques, avec tout le
déploiement de langage qui convient aux choses sacrées.
«Elle est la félicité suprême, l'inconnue digne de nos méditations, la
patrie des rêves et des mélancolies. Elle est le seul, le vrai bonheur.
Quelques sueurs et des contractions la précèdent qu'il faut couvrir d'un
voile, mais aussitôt nous nous fondons dans l'Être, nous sommes
soustraits aux douleurs du corps; plus d'angoisse, plus de désir, nous
nous absorbons dans l'un, dans le tout....»
* * * * *
Sa voix était un peu cadencée et, par moments, s'envolait avec l'ampleur
d'un hymne aux dieux. Au milieu des huées d'un peuple, il y avait une
rare dignité dans cette vierge si jeune et belle, déployant, comme un
riche linceul, l'apothéose de la mort.
Elle vit le vieillard qui considérait la salle vide avec des yeux
touchés de larmes, car ces nobles paroles le faisaient songer plus
amèrement encore à cet abandon. Et s'interrompant:
* * * * *
«Je veux laisser là, dit-elle, les pensées des sages, puisque
aujourd'hui elles l'attristent, ô mon poète! mais garde-toi de mêler de
mauvaises pensées au regret des absents. Ce n'est pas sans doute faute
de courage qu'ils se refusent à braver la populace, mais songez, mes
amis, combien justement les hommes raisonnables pourraient vous traiter
d'insensés, vous qui préférez vous joindre aux femmes plutôt que de
suivre les principaux; et toutes deux, Amaryllis, ne devons-nous pas
rougir, quand ces autres supportent avec une telle fermeté la vie qui
nous est si lourde!»
* * * * *
A cet instant une rumeur monta de la place, un bruit de course, des cris
d'effroi: dans le lointain, un nuage de poussière s'élevait, comme la
marche d'un grand troupeau. Les Solitaires! Ainsi étaient déchaînés les
plus féroces des hommes contre une femme.
* * * * *
Lucius et ses amis voulurent entraîner Athéné.
--Ils n'ont que moi, répondit-elle en indiquant d'un geste les armoires,
les bibliothèques et les statues des ancêtres. Je ne délaisserai pas les
exilés.
Amaryllis se jeta à genoux, et elle baisait les mains de la vierge
héroïque.
--Jamais! reprit-elle.
La grandeur du sacrifice lui donnait à cette heure une beauté inconnue
des vivants. Elle reprit:
--Quittons-nous, mes frères. Le passage des jardins est libre encore.
Elle devina leurs refus, et ses lèvres qu'allait sceller la mort
consentirent au mensonge.
--Seuls, dit-elle, leurs chefs peuvent arrêter ces fanatiques; ils nous
savent innocents et nobles; hâtez-vous de les prévenir....
«Mais s'il advenait ce que vous craignez, garde-toi, Lucius, de toute
amertume. Transmets à nos frères ma suprême pensée, et que toujours ils
se souviennent des ancêtres. Et toi, Amaryllis, puisque tu es belle,
console les jeunes hommes; s'il se trouvait,--je puis, à cette
extrémité, supposer une chose pareille,--s'il se trouvait que quelqu'un
d'entre eux ait soupiré auprès de moi, et que ma froideur l'ait
contristé, prie-le qu'il veuille me pardonner, dis-lui qu'il n'est rien
de vil dans la maison de Jupiter, mais qu'il m'a paru que, à la dernière
d'une race, cela convenait de demeurer vierge et de se borner à
concevoir l'immortel; et comme je n'avais pas la large poitrine des
femmes héroïques, mon coeur gonflé pour Hellas l'emplissait toute.»
Amaryllis, qui pleurait depuis longtemps déjà, éclata de sanglots et
déchira ses vêtements avec des cris qui faisaient mal. Le vieillard et
Lucius ne purent retenir leurs larmes.
Athéné leur dit doucement:
--Je vous prie, amis.
Puis Amaryllis tremblait d'effroi.
Dehors un silence sinistre pesait. On sentait l'attente de toute une
ville et comme l'embuscade d'un grand crime.
La vierge dit au vieillard, qui seul était demeuré: «Père, laisse-moi.»
Il répondit en sanglotant:
--Je t'ai connue quand tu étais petite.... Je suis très vieux, et toi
seule m'aime parmi les vivants....
Soudain ils se turent.
* * * * *
En bas, une marche cadencée retentissait sur les dalles. «Les légions!»
cria-t-il. Et tous deux se sentirent une immense joie, et cependant
quelque chose comme une déception de martyrs. C'étaient les Barbares à
la solde de l'Empire, casqués d'airain et leurs épées sonnant à chaque
pas. Honte! ils protègent la ville seule! ils sacrifient le Serapis aux
fanatiques qui accourent, farouches sous leurs peaux de bêtes, avec des
piques.
* * * * *
Elle répéta: «Père, laisse-moi, car il n'est pas convenable qu'une femme
meure devant un homme.»
Il cessa de pleurer, et relevant la tête:
--Linus fut déchiré par des chiens enragés, mais Orphée enchantait les
bêtes féroces. Le dernier de leurs pieux disciples s'enorgueillit de
tenter un destin semblable.
La jeune fille n'essaya pas de le retenir. Peut-être convenait-il que
des vers fussent déclamés devant la mort de la petite-fille de Platon et
d'Homère.
* * * * *
De la terrasse, elle vit le doux vieillard s'avancer vers la populace.
A peine il ouvrait la bouche qu'une pierre lui fendit le front, où
chante le génie des poètes. Et la vierge immaculée dédaigna d'en voir
davantage. De ce peuple vautré dans la bestialité, elle haussa son
regard jusqu'au ciel et jusqu'au divin Hélios, qu'environne l'éther
immense où se meuvent, sur le rhythme des astres, les âmes les plus
nobles.
On entendait le bruit des poutres contre les portes vermoulues, et des
voix hurlant la mort.
* * * * *
Comme une prêtresse, avec une lente sérénité, dans un jour solennel,
accomplit selon les rites anciens les prescriptions sacrées, ainsi
Athéné se tourna vers la lointaine, vers la pieuse patrie d'Hellas:
--Adieu, disait-elle, ô ma mère! ô la mère de mes aïeux! Athènes qui
n'es plus qu'une ruine harmonieuse, près de dépouiller l'existence, je
te salue de ma dernière invocation!
«Tu m'adoucis ma jeunesse, tu m'instituas un refuge dans ta gloire
contre les choses viles, contre la médiocrité et la souffrance, et s'il
n'avait tenu qu'à toi, j'eusse connu la douceur du sourire.
«Tu déposas en moi tes plus nobles pensées et tes rhythmes les plus
harmonieux, et tu ne craignis point que ma faiblesse, de femme et de
vierge, alanguît ton génie. Et maintenant, mère, puisqu'il te plaît de
me délivrer, enseigne-moi l'antique secret de mourir avec simplicité.»
* * * * *
Puis s'adressant aux statues d'Homère et de Platon:
--Un jour, dit-elle, que je rêvais à vos côtés, j'appris de mon coeur
qu'une belle pensée est préférable même à une belle action. Et pourtant
je dois me contenter de bien mourir. Le corps est beau, mais il vaut
mieux qu'il souffre que l'esprit; et m'exiler de vous ne serait-ce pas
chagriner à jamais mon âme?
«Ma mort toutefois n'offensera point votre sérénité, et mon sang pâli
lavera les parvis de votre demeure.»
* * * * *
Elle se pencha encore vers les cours intérieures. Çà et là, des pigeons
y sautillaient de grains en grains. Rêveuse, elle demeura un instant à
regarder les plantes, les bêtes, la vie qu'elle avait toujours
dédaignée, et cette dernière seconde lui parut délicieuse.
* * * * *
Cependant elle couvrit son noble visage d'un long voile, puis elle
apparut aux regards de la foule sur les hauts escaliers. Le flot d'abord
s'entrouvrit devant elle, car sa démarche était d'une déesse, et nul ne
voyait ses lèvres pâlies. Mais ses forces faillirent à son courage, elle
s'évanouit sur les dalles.--Alors, comme les mâchoires d'une bête fauve,
la foule se referma, et les membres de la vierge furent dispersés,
tandis que, impassibles sous leurs casques et sous leurs aigles, les
Barbares ricanaient de cet assassinat, éclaboussant la majesté de
l'empire et le linceul du monde antique.
* * * * *
Au soir, tandis qu'Alexandrie ayant trahi les siècles anciens se tordait
dans l'épouvante et le délire avec les cris d'une agonisante et d'une
femme qui enfante, Amaryllis et Lucius recherchèrent les restes divins
de la vierge du Serapis.
* * * * *
Ainsi mourut pour ses illusions, sous l'oeil des Barbares, par le bâton
des fanatiques, la dernière des Hellènes; et seuls, une courtisane et un
débauché frivole, honorèrent ses derniers instants. Mais que t'importe,
ô vierge immortelle, ces défaillances passagères des hommes! ton destin
mélancolique et ta piété traversèrent les siècles douloureux, et les
petits-fils de ceux-là qui ricanaient à ton martyre s'agenouillent
devant ton apothéose, et, rougissant de leurs pères, ils te demandent
d'oublier les choses irréparables, car cette obscure inquiétude, qui
jadis excita les aïeux contre ta sérénité, force aujourd'hui les plus
nobles à s'enfermer dans leur tour d'ivoire, où ils interrogent avec
amour ta vie et ton enseignement; et ce fut un grand bonheur, pour un
des jeunes hommes de cette époque, que ces quelques jours passés à tes
genoux, dans l'enthousiasme qui te baigne et qui seul eût pu rendre ces
pages dignes de ton héroïque légende.
* * * * *
LIVRE II
A PARIS
A Henry de Verneville.
* * * * *
CHAPITRE QUATRIÈME
* * * * *
CONCORDANCE
_Quelques mois avant d'être majeur, il quitta sa province pour terminer
de niaises études, probablement son droit, à Paris. Il y vécut la vie
des conversations interminables qui est toute l'existence d'un étudiant
français un peu intelligent._
_Il fréquenta habituellement:_
_1° Des cafés où se retrouvaient des jeunes gens ambitieux ou artistes;_
_2° Quelques cabinets de travail de littérateurs connus;_
_3° La Bibliothèque Nationale, l'École des hautes études, des concerts
le dimanche, des musées._
_Dans cette vie où il se dispersait, il apportait en somme assez de
clairvoyance. A Paris, il ne trouva pas ces hommes d'exception qu'il
imaginait et à cause desquels il s'était méprisé pendant des années.
Quant à l'aimable plaisir qu'on y rencontre à chaque heurt de rue ou de
conversation, il estimait qu'il en faudrait davantage pour que cela
suffit._
* * * * *
PARIS A VINGT ANS
En ces rêves (chapitre III), l'adolescent parait de noms pompeux ses
premières sensibilités. Durant trente jours et davantage, il gonfla son
âme jusqu'à l'héroïsme. De sa tour d'ivoire,--comme Athéné, du Serapis
--son imagination voyait la vie grouillante de fanatiques grossiers. Il
s'instituait victime de mille bourreaux, pour la joie de les mépriser.
Et cet enfant isolé, vaniteux et meurtri, vécut son rêve d'une telle
énergie que sa souffrance égalait son orgueil.
Solitaires promenades jusqu'à l'aube dans l'ombre de Notre-Dame!
C'était une philosophie abandonnée qu'il venait là pieusement servir.
Que lui importait alors une vaine architecture! Ces pierres, si
ingénieux qu'il en sût l'agencement, ne paraissaient à son esprit que le
manteau d'un Dieu. Sa dévotion, soulevant ce linceul qu'elle eût jugé
grossier de trop admirer, frissonnait chaque soir d'y trouver
l'enthousiasme.
Quartier déchu! ruelles décriées, qui ombragèrent la chrétienté
d'incomparables métaphysiques! sa fièvre vous parcourait, insatiable de
vos inspirations, et ses pieds à marcher sur tant de souvenirs ne
sentaient plus leurs meurtrissures.
Soirées glorieuses et douces! Son cerveau gorgé de jeunesse dédaignait
de préciser sa vision; ainsi son génie lui parut infini, et il
s'enivrait d'être tel.
* * * * *
La réaction fut violente. A ces délices succéda la sécheresse. Tant de
nobles aspirations anéanties lui parurent soudain convenues et froides.
Et son cerveau anémié, ses nerfs surmenés s'affolèrent pour évoquer
immédiatement, dans cet horizon piétiné comme un manège, quelque sentier
où fleurît une ferveur nouvelle.
Il avait horreur de la monotone solitude de ses méditations, comme d'une
débauche quand notre tête et les bougies vacillent au vent de l'aube.
Une fraîche caresse et de distrayantes niaiseries l'eussent reposé. Mais
son amie, enfoncée dans la brume finale du chapitre II, n'avait pas
reparu. Aussi, las et désespéré de ne s'être plus rien de neuf, il
détesta de vivre, parce qu'il ne savait pas de façon précise se
construire un univers permanent.
Toute la journée, il somnolait d'un vague à l'estomac; il fumait sans
plaisir et bâillait. Il visita des gens et leurs conversations
poisseuses l'écoeurèrent.
* * * * *
Or un jour, dans une fête, au soleil sec, où Paris s'épanouissait dont
le parfum enfièvre un peu et dissipe les songes pleureurs, parmi des
marbres d'art, des corbeilles colorées et un tumulte poli, il la
rencontra, elle, la jeune femme, jadis son amie.
De ses sourires et de ses cils elle guidait une troupe de jeunes gens
charmés. Elle avait mis à sa libre allure de jeune fille le masque
frivole d'une mondaine, et ennuagé son corps souple du fouillis des
choses à la mode. Toujours délicieuse, il la reconnut, elle dont il ne
put définir le sourire ni les yeux pleins de bonté, et qui, couronnée de
fleurs, réconfortait les premières mélancolies dont il soupira,--elle
dont il souffrit d'amour,--elle encore qui fut Amaryllis, parfumée et
près de qui l'on se plaît à gaspiller le temps, la sensualité et la
métaphysique.
Il lui sembla qu'une partie de soi-même, depuis longtemps fermée, se
rouvrait en lui. De suite s'agrandit sa vision de l'univers.
* * * * *
Fontaine de vie, figure mystérieuse de petit animal nubile, et dont un
geste, un sourire, un profil parfois mettent sur la voie d'une émotion
féconde. Lueur qui nous apparaît aux heures rares d'échauffement, et qui
revêt une forme harmonieuse au décor du moment, pour offrir à notre âme,
chercheuse de dieux, comme un résumé intense de tous nos troubles.--Son
désir à nouveau se cristallisait devant lui.
Sous les feuillages, parmi la foule qui s'écarte et admire, elle papote,
capricieuse et reine, tandis que les attitudes rares, les vocalises
convenues et ironiques, les gestes qui s'inclinent, tout l'appareil de
son entourage, irritent notre adolescent qui envie. Mais elle le regarde
avec une gravité subite, avec des yeux plus beaux que jamais. Et il
aspire à dominer le monde pour mépriser tout et tous, et que son mépris
soit évident.
Cependant auprès de lui, ses camarades, des buveurs de bière, discourent
d'une voix assurée où sonnent à chaque phrase des mots d'argent, tandis
que le garçon, balancé sur un pied et qui serre contre son coeur une
serviette, approuve.--Mais pourquoi indiquerais-je les certitudes
grossières qu'ils affichent sur l'amour! Leur faconde, leurs prouesses
et leurs rires ne sont pas plus choquants que le fait seul qu'ils
existent.
Sur son coeur un instant échauffé, du ciel las, la pluie tombe fine. Le
soleil, sa joie, toute la fête se terminent.
La jeune femme serre la main de ses amis, avec un geste sec et bien gai;
elle se prête gracieusement au baiser d'un personnage âgé et considérable,
--à qui elle chuchote quelques mots, en désignant le jeune homme. Puis le
coupé, glaces relevées, s'éloigne; et s'efface sous la pluie le cocher,
rapide et dédaigneux.
* * * * *
Le vieillard demeure seul. Il semble l'ombre découpée sur la vie par
cette voluptueuse image de jeune fille; il est l'apparence, la forme de
l'âme furtive qu'elle signifie. Ses lèvres, trop mobiles et
déconcertantes, sont pareilles au rire léger de cette mondaine créature;
et, comme elle nous enchante par les ondulations de sa taille pliante,
il nous conquiert tous par l'approbation perpétuelle de sa tête qui
s'incline. C'est M. X.... M. X..., causeur divin, maître qui institua
des doubles à toutes les certitudes, et dont le contact exquis amollit
les plus rudes sectaires. Ses paupières sont alourdies, car sur elles
repose la vierge fantaisie. Mais le jeune homme, parce qu'il aimait, sut
voir les prunelles bleues du sophiste rêveur. Il l'aborda sans hésiter;
il lui dit son inquiétude, qu'une bourrique pessimiste et un théoricien
ne surent apaiser, ses amours anémiques, ses rêves et ses piétinements.
Il le pria de lui indiquer le but de la vie, en peu de mots, dans ce
décor d'une fête de Paris.
* * * * *
Le philosophe voulut bien sourire et le comprendre tout d'abord.
* * * * *
«Je pense que nous pourrons vous tirer de peine, mon ami, et vous
procurer le bonheur puisque, en vos successives incertitudes, vous
respectâtes la division des genres. Vous connûtes l'amour, et hier
encore vous frissonniez des plus nobles enthousiasmes. De telles
expériences bien conduites sont précieuses.... Vous avez sans doute
vingt-un ans?»
Il sourît et se frotta les mains.
* * * * *
«S'il vous plaît, reprit-il, goûtons quelque absinthe. Voilà des années
que je célèbre les jouissances faciles sans les connaître. A mon âge,
imaginer ne suffit plus; de petits faits, de menues expériences me
ravissent.»
Et battant son absinthe avec une délicieuse gaucherie, l'illustre
vieillard se complut encore à quelques compliments ingénieux, tandis
qu'à chaque gorgée leur soir se teintait de confiance.
* * * * *
«Mon jeune ami, permettez que je retouche légèrement votre univers. Il
est assez du goût récent le meilleur, je voudrais seulement le préciser
ça et là.