D'où lui venait cette énergie à se perdre?--Il fut choqué de passer en

arguties les premières minutes d'une angoisse inconnue.--Mais sa

douleur est donc une joie, une curiosité pour une partie de lui-même,

qu'il se reproche de l'oublier?--En effet, il est fier de devenir une

portion d'homme nouveau.--Il se perdait à ces dédoublements. Sa

souffrance pleurait et sa tête se vidait à réfléchir. Une tristesse

découragée réunit enfin et assouvit les différentes âmes qu'il se

sentait. Il comprit qu'il était sali parce qu'il s'était abaissé à

penser à autrui.

Balançant ses bras dans la nuit, sans but, il rêva de la douceur d'être

deux.

Et, penché sur la plaine, il cherchait la jeune fille. Il l'entrevit

debout parmi des hommes. Cette pensée lui fut une sensation si complète

de sa douleur, qu'il atteignit à cette sorte de joie du fiévreux enfin

seul, grelottant sous ses couvertures. Dans l'obscurité, soudain il

s'entendit ricaner, et, au bout de quelques minutes, il songea que les

morts, ceux-là mêmes qui lui avaient mangé le coeur, comme elle disait,

riaient en lui de son angoisse. Ah! maudit soit le mouvement d'orgueil

qui lui fit le bonheur impossible! Et toute la montagne, les arbres, les

nuages l'enveloppaient, répétant ce mot «Jamais» qui barrera sa

vie.--Combien de temps durèrent ces choses?

Il crut sentir sur ses joues la caresse des cils très longs, et il se

leva brusquement, le cou serré. Seules des larmes glissaient sur son

visage.

* * * * *

Et je ne sais s'il s'aperçut qu'il gravissait vers le temple de la

Sagesse éternelle.

* * * * *

Le soleil chassait les langueurs de l'horizon quand le jeune homme

releva son front, rafraîchi par l'ombre du temple et le frisson des

hymnes.

Ces éternelles sacrifiées, les mères et les amoureuses, et les blêmes

enfants un peu morts, de qui les pères escomptèrent la vie pour animer

une formule, toutes les victimes des égoïsmes supérieurs, transverberées

de ces flèches glorieuses qui sont les pensées des sages, gisaient sur

les parvis du lieu que nous rêvons.--Lui, porteur du signe d'élection,

il pénétra dans le Temple.

Là, jamais ne s'exalte la vigueur du soleil, ne s'alanguit l'astre

sentimental; une froide clarté stagnante est épandue sur la foule des

sages que roule le fleuve des contradictions; et ce flot immémorial

effrite les groupes cramponnés à des convictions diverses; il sépare et

il joint; il brise ceux-là qui se déchirent pour aider à l'Idéal, il

ballotte les plus nobles qui s'abandonnent et sourient, il jette à tous

les rivages des systèmes, des éloquences et des crânes fêlés; parfois

une certitude, comme une furtive écume sur la vague, apparaît pour

disparaître. Toutes ces choses sont l'orgueil de l'humanité; une

incomparable harmonie s'en dégage pour les amateurs.

* * * * *

Et sa douleur reconnut en ces ténèbres la brume de son âme: ce tumulte

n'était que l'écho grandi de la plainte qui, goutte à goutte, murmurait

en son coeur.

* * * * *

Comme des spirales de vapeur qui nous baignent et s'effacent et

renaissent, la monotone subtilité de son regret tournoyait en sa tête

fiévreuse. Qu'ils sont noirs tes cils sur ton visage mat! Comme ta

bouche sourit doucement! Qu'il flotte toujours, le rêve de ton corps et

de ta gorge étroite qui me torture! Ah! notre tendresse souillée!

Affaissé dans le couchant de son souvenir, évoquant les senteurs

affaiblies de ce sable humide qui criait jadis sous leurs pas, il

revécut les nuances de sa tendresse dans la lamentation séculaire des

sages. Tous poussaient à grands cris dans le manège des pensées

domestiquées par les ancêtres, mais son regard ne se plaisait que sur

les plus surannés qui, têtus de complexités, coquettent avec les

mystères et sur ces sages légers qui pivotent sur leurs talons et,

sachant sourire, ignorent parfois la patience de comprendre. L'esprit

humain, avec ses attitudes diverses, tout autour de lui moutonnait à de

telles profondeurs, qu'un vertige et des cercles oiseux l'incommodèrent.

--Suprême fleur de toutes ces cultures, l'héritier d'une telle sagesse,

étendu sur le dos, bâillait.

Sa jeunesse comprit les suprêmes assoupissements et combien tout est

gesticulation. Flottantes images de ce bonheur! Nos mots qui sont des

empreintes d'efforts évoqueraient-ils la furtive félicité de cette âme

en dissolution, heureuse parce qu'elle ne sentait que le moins

possible!...

* * * * *

Mais le prétexte de notre moi, sa chair, si lasse que son rêve fuyait à

travers elle pour communier au rêve de tous, se souvint pourtant des

souillures de la femme et rentra par des frissons dans la réalité

familière. Il ne pouvait chasser de lui cette femme fugitive. Lui-même

tenait trop de place en soi pour qu'y pût entrer l'Absolu.

Est-il parmi le troupeau des contradictions qui l'entourent, le mot qui

fera sa vie une?

Les plus absorbantes douceurs qu'il eût connues ne venaient-elles pas de

l'amour? Or, son amour, il l'avait fait lui-même et de sa substance: il

aimait de cette façon, parce qu'il était lui, et tous les caractères de

sa tendresse venaient de lui, non de l'objet où il la dispensait.

Dès lors pourquoi s'en tenir à cette femme dont il souffrait parce

qu'elle était changeante? Ne peut-il la remplacer, et d'après cette

créature bornée qui n'avait pas su porter les illusions brillantes dont

il la vêtait, se créer une image féminine, fine et douce, et qui

tressaillerait en lui, et qui serait lui.

* * * * *

C'est ainsi qu'il vécut désormais parmi la stérile mélopée de tous ces

sages, extasié en face la bien-aimée, aussi belle, mais plus rêveuse que

son infidèle. Elle avait, sous les cils très longs, l'éclatante

tendresse de ses prunelles, et sa bouche imposait dans l'ovale de sa

figure parfois voilée de cheveux. Il reposait ses yeux dans les yeux de

son amante, et quand, semblable aux vierges impossibles, elle baissait

ses paupières bleuâtres, il voyait encore leur douce flamme

transparaître.

Il s'agenouilla devant cette dame bénie et jamais extase ne fut plus

affaissée que les murmures de cet amour.

De son âme, comme d'un encensoir la fumée, s'échappait le corps diaphane

et presque nu de l'amante, si délicate avec ses hanches exquises, son

étroite poitrine aiguë et sur ses joues l'ombre des cils. Frêle

apparition! dans ce nimbe de vapeurs légères, elle semblait un chant

très bas, la monotone litanie des perfections des amours vaines, l'odeur

atténuée d'une fleur lointaine, le soupir de douleur légère qui se

dissipe en haleine.

* * * * *

«O mon âme, enseignez-moi si je souffre ou si je crois souffrir, car

après tant de rêves je ne puis le savoir. Suis-je né ou me suis-je créé?

Ah! ces incertitudes qui flottent devant l'oeil pour avoir trop fixé!

J'ose dédaigner la vie et ses apparences qu'elle déroule auprès de mes

sens. Le passé, je me suis soustrait à ses traditions dès mes premiers

balbutiements. L'avenir, je me refuse à le créer, lui qui, hier encore,

palpitait en moi au souvenir d'une femme. De mes souvenirs et de mes

espoirs, je compose des vers incomparables. J'appris de nos pères que

les couleurs, les parfums, les vertus, tout ce qui charme n'est qu'un

tremblement que fait le petit souffle de nos désirs; et comme eux

tuèrent déjà l'être, je tuai même le désir d'être. L'harmonie où

j'atteins ne me survivra pas. J'aime parce qu'il me plaît d'aimer et

c'est moi seul que j'aime, pour le parfum féminin de mon âme. Ah!

qu'elle vienne aujourd'hui la femme! je défie ses charmes imparfaits.»

* * * * *

Alors un doux murmure, le bruissement des voiles d'une vierge sur

l'admiration des humbles prosternés glissa des parvis du temple dont les

portes s'écartèrent lentement. Et comme la beauté est une sagesse

encore, défiée, sur le seuil elle apparut. Son bras léger au-dessus de

sa tête s'appuyait avec grâce aux colonnades, tandis que le charme de sa

jeune gorge s'épanouissait. Des arbres rares, un pan du ciel, tout

l'univers se résumait au loin à la hauteur de ses petits pieds. Si

frêle, elle emplissait tout ce paysage, en sorte que les fleuves, les

peupliers et les peuples n'étaient plus que des lignes menues, et

au-dessus d'elle il voyait l'idéal l'approuver. Le soir bleuâtre

descendait sur les campagnes.

* * * * *

Un grand trouble, comme un coup de vent, emporta l'âme du jeune homme.

Et son coeur se gonfla de larmes et de joie. Il entendit un tumulte de

tout le temple devant cette invasion des problèmes; et son émoi

redoublait à sentir la terreur de tous, en sorte qu'il n'essaya point de

lutter. Les yeux clos et le cou bondissant, comme si sa vie s'épuisait

vers la bien-aimée, il attendit; et ses bras se tendaient vers elle,

indécis comme un balbutiement....

Il frissonnait de cette haleine légère et de tous les frôlements un peu

tièdes oubliés. Elle caressait maintenant ses seins nus contre ce coeur,

véritable petit animal d'amour, ingénue et nerveuse, avec son regard

bleu, en sorte qu'il murmura brisé: «Fais-moi la pitié de permettre que

je ne t'aime point.»

Et peut-être eût-il préféré qu'elle l'aimât.

Mais elle le considérait avec curiosité et quoi qu'elle ne comprît

guère, son sourire triomphait; puis elle rit dans ce lourd silence, de

ce rire incompréhensible qu'elle eut toujours. Alors, soudain, à pleine

main, il repousse les petits seins stériles de cette femme. Elle

chancelle, presque nue, ses bras ronds et fermes battent l'air; et dans

le bruit triomphal de la sagesse sauvée, au travers du temple acclamant

le héros, sous les bras indignés, rapide et courbée, elle sortit. Jamais

elle ne lui fut plus délicieuse qu'à cette heure, vaincue et sous ses

longs cheveux.

* * * * *

Et les sages d'un même sursaut, délivrés, déroulèrent l'hymne du

renoncement, la banalité des soirs alanguis et l'amertume des lèvres

qu'on essuie, la houle des baisers, leurs frissons qu'il est malsain

même de maudire, leurs fadeurs et toutes nos misères affairées. Puis ils

répandirent comme une rosée les merveilles de demain, de ce siècle

délicat et somnolent où des rêveurs aux gestes doux, avec bienveillance,

subissant une vie à peine vivante, s'écarteront des réformateurs et

autres belles âmes, comme de voluptueuses stériles qui gesticulent aux

carrefours, et délaissant toutes les hymnes, ignoreront tous les

martyrs.

Il leva doucement le bras puis le laissa retomber. Que lui importait le

sort de la caravane, passé l'horizon de sa vie! Peut-être s'était-il

convaincu que tant de querelles à la passion tournoyent comme une paille

dans une seconde d'émotion! Il les quitta.

Que la stérile ordonnance de leurs cantiques se déroule éternellement!

* * * * *

Aux appels de son amant la jeune femme ne se retourna point. Elle

disparut sous les feuillages entre les troncs éclatants des bouleaux.

Elle ne daignait même pas soupçonner ces bras suppliants et ces désirs.

Il parut au jeune homme que leur distance augmentait; peut-être

seulement son coeur était-il froissé. Il reconnut l'univers; il sentit

une allégresse, mais allait-il encore vivre vis-à-vis de soi-même! Une

sorte de fièvre le releva, il eut un élan vers l'action, l'énergie, il

aspirait à l'héroïsme pour s'affirmer sa volonté.

* * * * *

Vers le soir il atteignit le sable des étangs, et parmi les saules, au

bord de ces miroirs, il regarda la nuit descendre sur la campagne.

Là-bas apparut cette forme amoureuse, souvenir qui vacille au bord de la

mémoire et qui n'a plus de nom; dans un nuage vague elle se fit

indistincte, comme un désir s'apaise.

Il n'avait tant marché que pour revenir à cette petite plage où naquit

sa tendresse. Son coeur était à bout. Il savait que la vie peut être

délicieuse; il renonça rêver avec elle au bois des citronniers de

l'amour et cela seul lui eût souri. Ses méditations familières lui

faisaient horreur comme une plaine de glace déjà rayée de ses patins.

Il bâilla légèrement, sourit de soi-même, puis désira pleurer.

Du doigt, il traça sur la grève quelques rapides caractères. La brise

qui rafraîchissait son âme effaça ces traits légers.--

Cette légende est vraiment de celles qui sont écrites sur le sable.

* * * * *

Tout de son long étendu, les yeux fatigués par le couchant, seul et

lassé, il parut regarder en soi....

* * * * *

CHAPITRE TROISIÈME

* * * * *

CONCORDANCE

_A vingt ans, il sentait comme à dix-huit, mais il était étudiant et à

sa table d'hôte (celle des officiers à cent francs par mois) mangeait

mieux qu'au lycée; en outre il pouvait s'isoler._

_L'usage de la solitude et une nourriture tonique augmentèrent sa force

de réaction. Les éléments divers qui étaient en lui: 1° culture d'un

lycéen qui a passé son baccalauréat en 1880; 2° expérience du dégoût que

donnent à une âme fine la cuistrerie des maîtres, la grossièreté des

camarades, l'obscénité des distractions; 3° désir et noblesse idéale,

aboutirent au rêve._

_En frissonnant, il s'enfonçait dans cette façon de rêve scolaire et

sentimental où l'on retrouvera juxtaposées de confuses aspirations

idéalistes, des tendresses sans emploi et de l'âcreté._

_En vérité, ceux qui se retournent avec ferveur vers des images

d'outre-tombe ne témoignent-ils pas qu'ils sont mécontents de leurs

contemporains, échauffés de quelque sentiment intime, inassouvi?_

* * * * *

DÉSINTÉRESSEMENT

Toujours triste, Amaryllis! les jeunes hommes t'auraient-ils délaissée,

tes fleurs seraient-elles fanées ou tes parfums évanouis? Atys, l'enfant

divin, te lasserait-il déjà de ses vaines caresses? Amaryllis, souhaite

quelque objet, un dieu ou un bijou; souhaite tout, hors l'amour, où je

suis désormais impuissant;--encore, que ne pourrait un sourire de celle

que chérit Aphrodite!

Ainsi Lucius raillait doucement Amaryllis, la très jeune courtisane, aux

yeux et aux cheveux d'une clarté d'or, tandis que glissait la barque sur

le bleu canal, parmi les nénuphars bruissants. Très bas sur leurs têtes,

les arbres en berceau se mirent, sans un frisson, dans l'eau profonde.

La rive s'enorgueillit de ses molles villas, de ses forêts d'orangers et

de sa quiétude. Entre les branches vertes, apparaît par instant le

marbre vieil ivoire des dieux qui semblent de leurs attitudes immuables

dédaigner les discours changeants de la facile Orientale et de son

sceptique ami.--Au loin, pâle ligne rosée fondant sous la chaleur, les

montagnes, refuges des solitaires et des bêtes féroces, troublaient

seules la rêverie de ce ciel.

* * * * *

Mais déjà on approchait de la plage où, mollement couchée sous la

caresse des flots et des brises, la ville étend ses bras sur l'océan et

semble appeler l'univers entier dans sa couche parfumée et fiévreuse,

pour aider à l'agonie d'un monde et à la formation des siècles nouveaux.

Avec une grâce lassée, Amaryllis reposait sur des coussins de soie

blanche. Son lourd manteau d'argent cassé semblait voluptueusement

blesser son corps souple. Ses bras ronds veinés de bleu couronnaient son

visage de vierge qui trouble les adolescents, et de sa faible voix très

harmonieuse:

--Riez, ô Lucius, riez. Si quelqu'un des mortels pouvait dissiper mon

ennui, c'est à toi qu'irait mon espoir. Tu as aimé, Lucius, on le dit,

tu pleuras près des couches trop pleines. Tu t'es lassé du rire de la

femme; comprends donc que je me désespère du perpétuel soupir des

hommes. Je suis jeune et je suis belle et je m'ennuie, ô Lucius. Les

divines tendresses d'Atys, les inquiétants mystères d'Isis et la

grandeur de Serapis n'apaisent pas mes longs désirs; or je sais trop ce

qu'est Aphrodite pour daigner me tourner vers elle. C'est par moi que

naît l'amour, et je sais ses souffrances et qu'elles lassent, car gémir

même devient une habitude. Je suis une Syrienne, la fille d'une

affranchie qui prophétisait; tu es un Romain, presque un Hellène, tu

sais railler, ô Lucius, mais il serait plus doux et plus rare de pouvoir

consoler.»

Debout contre la rampe du baldaquin pourpre et noir, le Romain jouait

avec les glands d'or de sa tunique de soie jaune. L'élégance de ses

mouvements révélait l'usage et la fatigue de vivre pleinement. Il

évitait les mots sérieux qui sont maussades:

--Amaryllis, disait-il, laisse-moi m'étonner qu'un si petit coeur puisse

tant souffrir et qu'il tienne de telles curiosités sous un front

gracieux si étroit. Tu as de jeunes et riches amants, des philosophes et

même des singes qui font rire. Pourquoi désirer des dieux et des choses

innommées!

* * * * *

Sous la soie bleuâtre de sa tunique transparaissait le corps tant adoré

de la jeune femme encadré de brocart. Ses doigts effilés jouaient avec

la bulle de cristal jaunâtre, où sa mère jadis enferma les conjurations.

On n'entendait que le bruissement de l'eau contre la barque; de loin en

loin sautait un poisson avec le rapide éclat d'argent de son ventre.

Mais seul un souffle triste agitait le coeur meurtri de l'enfant.

--Quel mime, quel thaumaturge, quel temple visitera aujourd'hui notre

chère Amaryllis? Je la conduirai selon ses désirs avant de me rendre au

Serapeum.

--Athéné vous convoque aujourd'hui? interrogea, en se soulevant et d'une

voix réveillée, la jeune femme. Athéné! on dit qu'elle sait les choses

et des dieux la protègent. Une fois que j'étais couronnée de fleurs et

de jeunes amants, comme on sort d'une fête de nuit, je l'ai vue sur les

tours de Serapeum, extasiée et en robe blanche. Mes amis l'acclamèrent

et je ne fus pas jalouse, puisqu'elle est une divinité chaste. Alors

survinrent pour la huer ces hommes qui adorent un crucifié et possèdent

toute certitude. Au-dessus d'elle la lune pâlissait, plus lointaine à

chaque insulte; mais eux étaient trempés du soleil levant comme du sang

de la victoire et je pense que c'est un présage. Comment subjugue-t-elle

les âmes? Est-elle donc plus belle que moi? Elle pourrait guérir mon

chagrin.

--Tu rêves toujours, Amaryllis, et tes rêves te gâtent ta vie. Daigne

sourire, ma chère Lydienne, et contre ton baiser viendront se briser les

faibles et dépouiller leurs dernières illusions les forts. Jouis de

l'heure qui passe, des caresses des plus jeunes et de l'amitié de ceux

qui sont las, et laissons vivre du passé la vierge du Serapeum.

Et s'étant incliné, il serrait la main d'Amaryllis entre ses doigts.

Mais elle se mit à pleurer.

--Au nom de nos plaisirs que tu te rappelles, par l'amour que tu avais

de mes petites fossettes, par ta haine des chrétiens qui seuls me

résistent, par mes larmes qui me rendront laide, Lucius, mène-moi chez

Athéné.

Le jeune homme la soutint dans ses bras et s'agenouillant devant elle:

--Le sort, lui dit-il, t'avait donné un corps sain et beau. Faut-il y

introduire la pensée qui déforme tout!

Mais comme elle ne cessait de gémir et que les pleurs d'une femme

attristent les plus belles journées:

--Soit, Amaryllis, souris et donne-moi la main pour que nous allions

vers Athéné et que je te mène comme un jeune disciple.

* * * * *

L'enfant releva la tête. Un sourire joyeux éclairait son fin visage

tandis qu'elle réparait l'appareil de sa beauté. Les avirons se turent,

et contre la rive où circulait tout un peuple, un faible choc secoua la

barque.

* * * * *

«Au Serapeum», dit-elle avec orgueil. Dans une litière, à l'ombre des

colonnades, ils avançaient lentement parmi toutes les races parfumées de

cet Orient, que rehaussent les plus curieuses prostitutions de la femme

et des jeunes hommes. Soudain, au détour d'une rue, ils rencontrèrent

une populace hurlante, de figures féroces et enthousiastes: chrétiens

qui couraient assommer les Juifs. La courtisane, tremblante, penchait

malgré elle son fin visage hors des draperies, et dans le ruissellement

de sa chevelure dorée elle cherchait, en souriant un peu, le regard de

Lucius. Alors du milieu de ce torrent, un homme qui les dominait tous de

sa taille et de ses excitations lui cria:

--La femme des banquets ira pleurer au temple! le dieu est venu dont le

baiser délivre des caresses de l'homme!

* * * * *

Et tous disparurent par les rues sinueuses vers les massacres.

* * * * *

Avec la triple couronne de ses galeries effritées et les cent marches

croulantes de son escalier, le Serapeum dominait la ville, ses

splendeurs, ses luxures et tous ses fanatismes. Sur ses murs déjoints

fleurissaient des câpriers sauvages. Mais il apparaissait comme le

tombeau d'Hellas. Les images des gloires anciennes et plus de sept cent

mille volumes l'emplissaient. Ces nobles reliques vivaient de la piété

d'une auguste vierge, Athéné, pareille à notre sensibilité froissée qui

se retire dans sa tour d'ivoire.

Elle avait hérité des enseignements, et chaque semaine elle réunissait

les Hellènes. Elle soutenait dans ces esprits, exilés de leur siècle et

de leur patrie, la dignité de penser et le courage de se souvenir.

Ceux-là même l'aimaient qui ne la pouvaient comprendre.

Dans la grande salle, pavée de mosaïques éclatantes et tapissée des

pensées humaines, Athéné, qu'entouraient des Romains, des Grecs,

beaucoup de lents vieillards et quelques élégantes amoureuses des beaux

diseurs et des jolies paroles, semblait une jeune souveraine; ses yeux

et tous ses mouvements étaient harmonieux et calmes.

* * * * *

Suivie de Lucius, Amaryllis entra pleine de trouble et de charme. La

vierge les accueillit avec simplicité.

--Tu es belle, Amaryllis, il convient donc que tu sois des nôtres. Tu

connaîtras ce que fut la Grèce, ses portiques sous un ciel bleu, ses

bois d'oliviers toujours verts et que berçait l'haleine des dieux, la

joie qui baignait les corps et les esprits sains, et ton coeur mobile

comprendra l'harmonie des désirs et de la vie. Plotin, à qui les dieux

se confièrent, avait coutume de dire: «Où l'amour a passé,

l'intelligence n'a que faire.» Amaryllis, en toi Kypris habita, prends

place au milieu de nous, comme une soeur digne d'être écoutée.

--L'amour, Athéné, dit un jeune homme, est-ce bien toi qui le salue?

Elle dédaigna d'entendre ce suppliant reproche, et fit signe qu'elle

avait cessé de parler.

* * * * *

Un orateur communiqua de tristes renseignements sur les progrès de la

secte chrétienne, qui prétend imposer ses convictions, sur le discrédit

des temples indulgents et le délaissement des hautes traditions. Il

évoqua le tableau sinistre des plaines où mourut un empereur philosophe

parmi les légions consternées. Il dit ta gloire, ô Julien, pâle figure

d'assassiné au guet-apens des religions; tu sortais d'Alexandrie, et tu

t'honoras du manteau des sages sous la pourpre des triomphateurs; tu sus

railler, quand tous les hommes comme des femmes pleuraient; au milieu

des flots de menaces et de supplications qui battaient ton trône, tu

connus les belles phrases et les hautes pensées qui dédaignent de

s'agenouiller.

Tous applaudirent cette glorification de leur frère couronné, et quand

le vieillard, grandi par son sujet, salua de termes anciens et

magnifiques ceux qui meurent pour la paix du monde devant les barbares,

et ceux-là, plus nobles encore, qui combattent pour l'indépendance de

l'esprit et le culte des tombeaux, tous, les femmes et les hommes, les

jeunes gens que grise le sang et ceux qui tremblent de froid, se

levèrent, glorifiant l'orateur et le nom de Julien, et déclarant tout

d'une voix que le discours fameux de Périclès avait été une fois égalé.

L'orateur était vieux, il ne sut s'arrêter.

* * * * *

--Laissez, disait un poète, laissez agir les dieux et la poésie, nous

triompherons de la populace comme, jadis, nos pères, de tous les

barbares. Quelques-uns de leurs chefs ne sont-ils pas des nôtres?

--Moi, je vous dis, interrompit un Romain, ancien chef de légion, que

leurs chefs ne peuvent rien, je dis que tous vous aimez et comprenez

trop de choses, que la foule vous hait, comme elle hait le Serapis pour

ce qu'elle l'ignore, et que si vous n'agissez en barbares, ces barbares

vous écraseront.

Un murmure s'éleva, et des femmes voilèrent leur visage. Cependant

Amaryllis disait aux jeunes hommes d'une voix chantante et assez basse:

--Nous sommes des Hellènes d'orgueil, mais où va notre coeur? De

Phrygie, de Phénicie nous vinrent Adonis que les femmes réveillent avec

des baisers, Isis qui régnait et la grande Artémis d'Ephèse, qui fut

toujours bonne. D'Orient encore nous viennent les amulettes, et les noms

de leurs dieux, étant plus anciens, plaisent davantage à la divinité.

Un autre se récitait des idylles, et une douce joie inondait son visage.

* * * * *

Le culte du moi 1: Sous l'oeil des barbares · 第 3 / 7 段