La chaleur frémissait, monotone, dans le ciel bleu; par la prairie

rousse le jeune homme au coeur bondissant voyait à la parole de son

maître vaciller l'horizon connu; et des fleurs que lui donna la jeune

fille, il chassait les mouches avides de cette frissonnante bourrique.

Vous fûtes sage, bourrique, à cette heure. Un fossé vous présentait son

herbe drue et son eau éclatante que fendillent les genêts. Vous

arrêtâtes leurs discours et votre marche; vous saviez les habitudes, la

halte ombreuse, le pain tiré de la poche et qu'on se partage. Des

paroles, même excellentes, ne troublaient point votre judiciaire, et les

yeux discrètement fermés, avec la longue figure d'un contemplateur qui

dédaigne jusqu'aux méditations, vous demeuriez entre eux deux, remâchant

votre goûter, et vos longues oreilles d'argent dressées comme une

symbolique bannière par-dessus leurs têtes inquiètes, cependant que

votre maître et le mien reprenait son enseignement:

* * * * *

«Je n'insisterai pas sur ces menus principes d'une enfantine simplicité

et très vieux. Vous voilà installé dans l'argent et la considération;

vous estimez honteux et le trait d'un barbare de brider votre naturel,

hormis parfois par raffinement; vous assouvissez vos appétits, vos vices

et vos vertus les plus exaspérés, et le dernier de vos caprices se

détache de son objet comme la sangsue des chairs qui la gorgent et qui

la tuent; alors, si vous ne gisez point dans la voiture des ramollis ou

le cabanon des fous, alors, mon excellent ami, comme s'exhale des roses

un parfum, un suffisant dégoût des hommes et des femmes en vous se

lèvera.

«Des hommes d'abord, car près d'eux votre expérience s'instruisit de

plus loin: vous eûtes leur sottise pour compagne, alors que vous

grandissiez sous la brutalité des camarades et l'imbécillité des

maîtres; vous méprisâtes de suite la grossièreté de leur fantaisie et la

lourdeur de leurs ébats; vous répugniez à leurs plaisirs et au serrement

de leurs mains gluantes; mais le hasard élut quelques-uns vos

amis.--Hélas! outre qu'un si bel ouvrage, chacun tirant à soi, se

déchire toujours par quelque endroit, dans une vie amie que puiser,

sinon les petitesses et les tracas qui dominent au fond de tous? Certes,

il est quelque agrément à consoler et confesser autrui: à s'épancher

après que l'on a bu. Mais pour ces fins régals d'analyste, faut-il tant

d'appareil! Et le premier venu, cette bourrique, ne seraient-ils pas de

suffisants prétextes à déguster l'expansion, cette tisane du noctambule?

«Ce qui est doux, mystérieux et regrettable dans l'appétit d'amitié,

c'est les premiers moments qu'elle s'éveille, alors que les parties se

connaissent peu et se prisent fort, qu'elles sont encore polies et ne se

piquent point de franchise.--Toutefois, considérez ceci: deux chiens se

rencontrent; ils s'abordent, se félicitent, s'inspectent, et, quand ils

odorent à leur gré, les jeux commencent: aimables indécences, manger

qu'on partage et qu'on se vole, toutes les émulations; puis, lassés, ils

s'éloignent vers leurs chenils ou des liaisons nouvelles. Je comprends

que, parmi les hommes, la société est un peu mêlée pour ce mode de

vivre; toutefois, avec du tact et quelque judiciaire, un galant homme

saura tirer profit, je pense, de cette facile observation.

«Mais que sert de raisonner, monsieur! Les fades sensibilités, qui

soupirent depuis des siècles au fond des consciences humaines, ne se

lassent pas sous les arguments que nous leur jetons comme des pierres

aux grenouilles crépusculaires coassant dans la campagne. A l'heure où

la lune s'allume, où les bêtes féroces jadis assaillaient nos lointains

aïeux, où naguère s'embuscadaient nos pères paraphant des alliances dans

la chair des assassinés, à cette heure étoilée qui frissonne du

gémissement des fiévreux et du perpétuel soupir des amantes, une

langueur nous pénètre, un effroi de la solitude, une élévation mystique

et des désirs assez vifs,--et s'avance pour triompher la femme.

«Celle-là nous tient plus longtemps que l'homme. Moins franchement

personnelle, plus reposante, elle satisfait mieux notre égotisme. Et

puis, très jeunes parlent les sens. Cela ne dure guère. Les sports,

quels qu'ils soient, ne proposent aux intellectuels que l'occupation

d'une heure oisive, qu'un spécifique aux bâillements et aux nourritures

échauffantes. Mais la reposante bêtise, l'esprit tout extérieur (la

finesse d'un sourire attirant, la douceur d'une voix inutile et qui

caresse, l'alanguissement souple et tiède d'un corps qui se confie),

c'est ce qu'ignore le jeune mâle et que ne peut oublier l'honnête homme

affiné et fatigué.

«Hélas! quand il atteint cette maturité de savoir choisir ses baisers,

elles sont parties les petites jeunes et fraîches, dont le caprice est

délicieux, car, à la naïveté et à toute la virginité de coeur des amours

pures, elles joignent des sciences et des coquetteries dont la

complaisance enchante l'homme sain, le sage. Roses écloses du matin

(préférables au bouton orgueilleux et intact, comme à la fleur parfumée

d'essence, soutenue d'acier et malgré tout découragée), les jeunes

amantes ont de l'appétit, une âme amusante à fleur de peau, une pâleur

qui leur donne un caractère de passion; et leur corps est frais. Étant

gourmandes de sottises, elles s'attachent à la jeunesse. Quelque

Méridional bientôt les entraînera, ravies et bondissantes, vers des

locaux tumultueux.--Très vite l'homme chauve se lassera des caprices

changeants, à cause des réveils trop froids et des soirées déçues, à

cause aussi de la cuisine d'amour à jamais humiliante et pareille, à

cause des nuques percées de la lance et des jambes qui cotonnent. Nu

d'amour et d'amitié, il s'enfoncera plus avant dans la vie

intellectuelle.

«Très sec, opulent et considéré, il connaît alors la douceur de tendre

son esprit vers la froide science qui grise et de contracter d'égoïstes

jouissances son coeur et sa cervelle. Heures exquises et rapides où,

fort bien installé, l'on rêve de Baruch de Spinoza qui, lassé de

méditation, sourit aux araignées dévorant des mouches, et ne dédaigne

pas d'aider à la nécessité de souffrir,--où l'on assiste Hypathie, la

servante de Platon et d'Homère, très vieille et très pédante,--où l'on

s'attendrit jusqu'aux pleurs et sur soi-même devant l'immortel trésor

des bibliothèques.

«Peu à peu, jour sombre, on se l'avoue: tout est dit, redit: aucune idée

qu'il ne soit honteux d'exprimer. En sorte que cette constatation même

n'est qu'un lieu commun et cet enseignement une vieillerie surannée, et

que rien ne vaut que par la forme du dire.

«Et cette forme, si belle que les plus parfaits des véritables dandies

ont frissonné, jusqu'à la névrosthénie, de l'amour des phrases, cette

forme qui consolerait de vivre, qui sait des alanguissements comme des

caresses pour les douleurs, des chuchotements et des nostalgies pour les

tendresses et des sursauts d'hosannah pour nos triomphes rares, cette

beauté du verbe, plastique et idéale et dont il est délicieux de se

tourmenter,--on l'explique, on la démonte; elle se fait d'épithètes, de

cadences que les sots apprennent presque, dont ils jonglent et qu'ils

avilissent; et tout cela écoeure à la longue, comme une liqueur trop

douce, comme la comédie d'amitié, comme encore les baisers que

probablement vous désirez....»

* * * * *

(Une émotion ridicule tenait à la gorge le pauvre homme, et son

compagnon connut l'orgueil d'être amer.)

* * * * *

Il se tut. La brume tombait avec sa fraîcheur. Ils se levèrent; et

tirant rudement la bourrique qui sommeillait, il cria, son bras tendu

vers l'inconnu:

«Qu'importe! ceux-là ont souffert que je raconte, mais ils firent

chanter à leur indépendance les chansons qu'ils préféraient; à toute

heure ils pouvaient s'isoler dans leur orgueil ou dans le néant: leur

vie fut telle qu'ils daignèrent. Et je ne crois pas qu'un homme

raisonnable hésite jamais à mener les mêmes expériences.»

* * * * *

Dans l'ombre plus épaisse ils se hâtaient en silence. Lui flattait le

garrot de la bourrique et même, s'étant penché, il l'embrassa. La bête

approuvait de ses longues oreilles amicales et tous trois ils marchaient

sous la lune apaisante.

La vieille domestique (admirable de bon sens, tout à fait dans la

tradition), debout sur le chemin, guettait le retour de son maître; elle

dit simplement: «Vous n'êtes guère raisonnables, messieurs,» mais

l'inquiétude faisait trembler sa voix. Et peu après, ils l'entendirent

injurier la bourrique: «Bête d'Allemagne, sac à tristesse,» et des

jurons, je crois. Le maître s'interrompit pour sourire, il haussa

légèrement les épaules, en levant le bras. Non, vraiment, vieille

judicieuse, ces messieurs n'étaient guère raisonnable.

* * * * *

Et soulevant ses paupières, il regarda le jeune homme qui s'était laissé

glisser à terre. Peut-être tant de lassitude l'effraya; peut-être dans

ces yeux vit-il l'aube des jours nouveaux! il lui frappa l'épaule à

petits coups: «Qui sait!--cela du moins nous fit passer une

journée.--D'ailleurs, nos idées influent-elles sur nos actes?--Et quand

nous savons si peu connaître nos actes, pouvons-nous apprécier nos

idées?--Attachons-nous à l'unique réalité, au _Moi_.--Et _moi_, alors

que j'aurais tort et qu'il serait quelqu'un capable de guérir tous mes

mépris, pourquoi l'accueillerai-je? J'en sais qui aiment leurs tortures

et leur deuil, qui n'ont que faire des charités de leurs frères et de la

paix des religions; leur orgueil se réjouit de reconnaître un monde sans

couleurs, sans parfums, sans formes dans les idoles du vulgaire, de

repousser comme vaines toutes les dilections qui séduisent les

enthousiastes et les faibles; car ils ont la magnificence de leur âme,

ce vaste charnier de l'univers.»

C'était une belle attitude, dans le couchant du premier jour de cet

adolescent qu'un homme chauve et très renseigné, d'une voix grandie, lui

attestant par la poussière des traditions la détresse d'être, et reniant

le passé et l'avenir et la Chimère elle-même, à cause de ses ailes

décevantes.--Le jeune homme entrevit les luttes, les hauts et les bas

qui vacillent, le troupeau des inconséquences; une grande fatigue

l'affaissait au départ, devant la prairie des foules. Et son âme demeura

parmi tant de débris, solitaire au fossé de son premier chemin.

* * * * *

Quand la jeune fille lui apparut-elle? Dans sa chevelure fleurissait

toute une claire journée de prairie; la tendresse de la lune nimbait

l'éclat de ses charmes; ses paroles sonnaient comme une eau fraîche sur

un front brûlant.

--Pourquoi daignez-vous, mon ami, ternir vos yeux des idées qui planent

et qui s'en vont? Nous autres dames, nous allons plus vite et plus loin

que vous; où vous raisonnez, nous pénétrons d'un trait de notre coeur,

nous pensons si fin que des nuances familières à nos âmes échappent à

vos formules, peut-être même à nos soupirs.

--Ah! dit-il, l'interrompant et le coeur ému, est-ce que vous existez

donc, vous, mon _amie!_ et il sanglotait sur le sable.

--Cela dépend, reprit l'enfant avec tranquillité, mais tout d'abord,

puisque vous avez pénétré les apparences et les convenances, courez les

oublier avec nous qui savons être ignorantes. Nous respectons des voiles

légers, qui n'entravent guère nos caprices; nous négligeons le triomphe

ingénu de supprimer des ombres. Que des âmes un peu épaisses se

débattent avec le reflet de leur vulgarité; vivons des enchantements qui

n'existent pas. Viens nous enivrer parmi des fleurs inconnues; dans mes

bras te sourient des songes. Et s'il était vrai que toutes choses

eussent perdu leur réalité pour ta clairvoyance, garde-toi de renoncer

ou d'instituer en ton rêve le mal et la laideur, mais daigne désirer

pour qu'elles naissent, les choses belles et les choses bonnes.

--Quoi, dit-il, relevant son visage lassé, aspirer à quelque but!

n'est-ce pas oublier la sagesse?

--Assez conté de bêtises, aujourd'hui! fit-elle ingénument en se pendant

au cou du jeune homme; tu n'auras rien perdu si je t'apprends à sourire.

Pour tes désirs, mon cher enfant, nous y veillerons plus tard, et

puisqu'il faut absolument à ta faiblesse un maître, daigne te guider

désormais sur mon inaltérable futilité.

* * * * *

Et la main dans la main, le jeune homme et la jeune femme s'acheminent

vers l'horizon fuyant des montagnes bleues, sous un ciel sombre

constellé de pétales de roses.

* * * * *

CHAPITRE DEUXIÈME

* * * * *

CONCORDANCE

_Par luxure assurément et par désir de paraître, il fit le geste de

l'amour quelquefois; autant que leurs sources et son hygiène s'y

prêtaient._

_Ces personnes à défaut d'urbanité de coeur n'offraient pas même ces

lenteurs de la politesse qui seules adoucissent les séparations._

_Fréquemment donc il se chagrina._

* * * * *

_Et les soirs suivants, jusqu'à l'aube, s'échauffant l'imagination, il

ennoblissait son aventure de symbolismes vagues et pénétrants, en sorte

qu'elle devint digne de son désir de se désoler et de la niaiserie

inévitable de son âge._

* * * * *

TENDRESSE

Combien je t'aurais aimé si je ne

savais qu'il n'y a qu'un Dieu.

L'ARÉOPAGITE.

C'est un baiser sur un miroir.

Au soir, une douce tiédeur emplit l'air violet où se turent enfin les

oiseaux; et parmi les saules, au bord des étangs, le jeune homme et la

jeune femme s'illuminaient du soleil alangui sur l'horizon.

Elle avait de longs cils, des cheveux dénoués, des draperies flottantes

et tous les charmes qui attirent les caresses. Et cependant que de sa

baguette, à coups légers, elle soulevait en perles l'eau dormante, son

fin visage à demi tourné souriait au jeune homme. Et lui, couché parmi

les rares fleurs, il suivait avec nonchalance le reflet de son image

balancée sur les étangs.

* * * * *

Alors, sans crainte de froisser les petites branches de lavande, elle

s'agenouilla devant lui et le baisa doucement au front pour murmurer:

--Est-ce moi, mon ami, ou sont-ce vos pensées que vous voulez accueillir

à cette heure? Daignez comprendre ce qui me plaît parmi ces saules.

Voulez-vous donc que je rougisse?

Mais elle s'interrompit de sourire, inquiète de ce jeune homme si las,

devinant peut-être qu'il contemplait là-bas, plus loin que tout désir,

le temple de la Sagesse Éternelle vers qui les plus nobles s'exaltent.

Elle posa sa main délicate sur les yeux du jeune homme.

--Ah! dit-elle, ne sais-tu pas que je suis faite pour qu'on m'aime? Et

pourquoi faut-il donc que tu m'écartes, pourquoi te peiner, de mon

sourire? J'ai toujours vu que les hommes s'y complaisaient.

Mais lui répondit à cette amoureuse, avec une légère fatigue:

--Ne connais-tu pas aussi ceux-là qui dédaignent vos frissons et n'ont

pas souci de vos petites prunelles sous leurs paupières lourdes!

Et comme elle ne répondait point et qu'il craignait toute tristesse, il

leva les yeux de sa vague image balancée sur l'eau, pour regarder la

jeune femme. Debout dans la lucidité de ce soir or et rosé,--un oiseau

comme une flèche dans le ciel entrait,--d'un geste pur, elle entr'ouvrit

son manteau et révéla son corps dont la ligne était franche, la chair

jeune et mate.

Sa nudité eût assailli tout autre; ses fortes hanches de vierge

exaltaient sur sa taille une gorge fraîche et rougissante. Mais le jeune

homme se souleva pour atteindre les pans de la draperie envolée dans la

brise et, l'ayant avec grâce baisée, la ramena sur les charmes de la

jeune femme. Il souriait et il disait:

--J'aime les lentes tristesses, mon amie; passez-moi ce léger travers,

comme je vous pardonne vos yeux, votre taille qui fléchirait et toutes

ces grâces peut-être inoubliables. Je sais que la petite ligne du

sourire des femmes trouble la pensée des sages et, pour nous, la nuance

des nuages même. Dans vos prunelles mon image serait plus agitée qu'au

miroir de ces étangs rafraîchis par la brise.

Elle se laissa glisser sur la grève et, cachant contre lui son visage,

elle gémissait:

--Ah! tu sais trop de choses avant les initiations. Je pense que tu

écoutas ce qui monte du passé, et les morts t'auront mangé le coeur.

Veux-tu donc être ma soeur, toi qui pourrais me commander? Mais

peut-être t'inquiètes-tu par ignorance. Sache que mon corps est beau et

que je défie toutes les femmes.

Et lui souriant de cette révolte ingénue:

--Les femmes, amie! crains plutôt ce désir d'amour où je me pâme malgré

mon âme. Sais-tu si nos baisers satisferaient cette agitation? Veuille

ne pas jouer ainsi de mon repos; prends garde que ton haleine n'éveille

mon coeur que nous ignorons. Mais vois donc que je suis las, las avant

l'effort et que j'ai peur.... Bercez, calmez mes caprices, amie, et

souffrez que je ne m'échappe pas à moi-même.

Hélas! cette musique plaintive mit une joie qui me gâte sa tendresse aux

lèvres si fines et dans les cils très longs de la jeune fille. Son

oreille contre la poitrine du jeune homme guettait les battements de ce

coeur. Créature charmante, pouvait-elle savoir que c'est au front que

bat la vie chez les élus. Parce que le sein du jeune homme palpitait,

elle bondit debout et, frappant ses mains, tandis que s'en volaient ses

cheveux épars, elle éparpilla dans l'ombre son rire joyeux.

* * * * *

Ils atteignirent lentement au sommet de la colline, sous un ciel de lune

rougissant. Ce profond paysage d'où affleuraient des branches raides et

la plainte monotone des campagnes noyées dans la nuit, fut-il si

enchanteur, ou leurs âmes avaient-elles atteint ces équilibres furtifs

que parfois réalisent deux illusions entrelacées; brûlaient-elles de

cette ardeur intime qui vaporise toute inquiétude? Qu'importe le mot de

leur fièvre dévorante! Parmi cette tendresse du soir, sur les gazons

onctueux, dans le silence pénétrant et la fraîcheur féconde, la même

allégresse, en leurs poitrines allégées d'un même poids, rhythmait leurs

pensées et leur sang; et c'est ainsi qu'étendus côte à côte, sans se

mouvoir, sans un soupir, yeux perdus dans la nuit d'argent que toujours

on regrettera sous la pluie dorée de midi, ils ne furent plus qu'un

frissonnement du bonheur impersonnel.--Nuances des musiques très

lointaines qui fondez les plus ténues subtilités! limites où notre vie

qui va s'affaisser déjà ne se connaît plus! seules peut-être

effleurez-vous la douceur mystique de toutes ces choses oubliées.

Et lui, le premier, murmura: «Ai-je raison de me croire heureux?»

La jeune femme se souleva, ses seins peut-être haletaient faiblement. Un

rais de lune caressait le jeune homme et deux fleurs fanées se penchaient

comme des yeux mi-clos sur son visage. Elle n'avait jamais vu tant de

noblesse qu'en cette lassitude précoce. A cette minute il semble qu'elle

se troubla de cette pâleur et de ces lignes inquiètes. Absente, elle

prononça ce mot, si vulgaire: «Que vous êtes joli, mon amour!»

Alors soudain il eut au coeur une fêlure légère, la première fêlure

d'amour, par où s'enfuit le parfum de sa félicité, et se relevant, il

froissa les deux fleurs.

--Ah! combien je le prévoyais! vous daignez goûter quelques formes où

j'habite, et jamais vous n'atteindrez à m'aimer moi-même, car votre

caprice peut-être ne soupçonne même pas sous mes apparences mon âme.

Ah! mon incertaine beauté qui n'est qu'un reflet de votre jeunesse! ma

parole, ce masque que ne peut rejeter ma pensée! mes incertitudes, où

trébuche mon élan! tous ces sentiers que je piétine! tout ce vestiaire,

c'est donc vers cela que tu soupirais, pauvre âme?

Et une rougeur avivait son teint délicat. Pouvait-elle comprendre! Elle

attira doucement la tête du jeune homme sur son sein; elle posa sa main

un peu tiède sur les yeux de l'adolescent, et doucement elle le berçait;

en sorte qu'il cessa de se plaindre comme un enfant qui se réchauffe et

qui s'endort.... Puis il entrevit peut-être ce temple de la sagesse qui

fait la nostalgie des fronts les plus nobles sous les baisers.... La

jeune femme, ayant cueilli les fleurs qu'il avait brisées, les plaça

dans sa chevelure; et ces frêles mortes faisaient la plus touchante

parure qu'une amoureuse eût jamais pour se faire aimer. Tel était son

charme, et si pur l'ovale de sa figure parmi ses cheveux déroulés et

fleuris, si fine la ligne de sa bouche, si subtile la caresse des cils

sur ses yeux, que le jeune homme ne sut plus que penser à elle. Mais un

malaise, un regret informe de la solitude flottait en son âme tandis

qu'ils descendaient vers la vallée. Et comme il était ému il jugea bon

de se révéler a son amie.

* * * * *

--«Mon âme, disait-il, ces légendes où notre mémoire résume la vie des

plus passionnés, ce sentiment qui m'entraîne vers toi, et même

l'inexprimable douceur de tes attitudes, toutes ces délicatesses, les

plus raffinées que nous puissions connaître, ne sont que frivoles

papillons dont use l'Idée pour dépister les poursuites vulgaires.

Ma lassitude, qui t'étonna, se complaît à sourire de ces furtives

apparences et à tressaillir du frôlement de l'Inconnu. J'aime aspirer

vers Celui que je ne connais pas. Il ne me tentera plus le sourire

fleuri des sentiers qui s'enfuient, du jour qu'au travers du chemin mon

désir aura ramassé son objet. Et puisque mon plaisir est d'aimer

uniquement l'irréel, ne puis-je dire, ô mon amie, que je possède

l'immuable et l'absolu, moi qui réduisis tout mon être à l'espoir d'une

chose qui jamais ne sera.

«Comprends donc mon effroi. Je ne crains pas que tu me domines: obéir,

c'est encore la paix; mais peut-être fausseras-tu, à me donner trop de

bonheur, le délicat appareil de mon rêve! Ta beauté est charmante et

robuste, épargne mes contemplations. Que j'aie sur tes jeunes seins un

tendre oreiller à mes lassitudes, un doux sentiment jamais défleuri,

pareil à ces affections déjà anciennes qui sont plus indulgentes

peut-être que le miel des débuts et dont la paisible fadeur est

touchante comme ces deux fleurs fanées en tes cheveux. Et l'un près de

l'autre, souriant à la tristesse, et souriant de notre bonheur même,

fugitifs parmi toutes ces choses fugitives, nous saurions nous

complaire, sans vulgaire abandon ni raideur, à contempler la théorie des

idées qui passent, froides et blanches et peut-être illusoires aussi,

dans le ciel mort de nos désirs; et parmi elles serait l'amour; et si

tu veux, mon âme, nous aurons un culte plus spécial et des formules

familières pour évoquer les illustres amours, celles de l'histoire et

celles, plus douces encore, qu'on imagine; en sorte qu'aimant l'un et

l'autre les plus parfaits des impossibles amants, nous croirons nous

aimer nous-mêmes.»

* * * * *

La chevelure de la jeune femme, soulevée par le vent, vint baiser la

bouche du jeune homme, et cette odeur continuait si harmonieusement sa

pensée qu'il se tut, impuissant à saisir ses propres subtilités; et

seule la fraîcheur, où soupiraient les fleurs du soir, n'eût pas froissé

la délicatesse de son rêve.

L'enfant si belle, n'ayant d'autre guide que la logique de son coeur, se

perdait parmi toutes ces choses; et peut-être s'étonnait-elle, étant

jeune et de bonne santé.

Ah! ce sable qui gémissait sous leurs pieds dans la vallée silencieuse,

pourra-t-il jamais l'oublier?

Dans cette volupté, un égoïsme presque méchant l'isolait peu à peu;

jamais sa solitude ne l'avait fait si seul.

Çà et là, sous les palmes noires, des groupes obscurs s'enlaçaient, et

il rougit soudain à songer que peut-être son sentiment n'était pas

unique au monde.

Mais la jeune fille l'entraînait; légère parmi ses draperies et ses

cheveux indiqués dans le vent, elle courait au bosquet qu'éclairent

violemment les chansons et le vin. Sous des arbres très durs, sous des

torches noires et rouges vacillantes, dans un cercle de parieurs

gesticulants, deux lutteurs s'enlaçaient. D'une beauté choquante, ils

roulèrent enfin parmi le tumulte. Alors les fleurs délicates de ses

cheveux, elle les jeta contre la poitrine puissante du vainqueur....--Au

reproche du jeune homme, elle répondit sans même le regarder, Dieu sait

pourquoi: «J'adore la gymnastique.» D'une grâce un peu exagérée, elle

n'en était que plus émouvante.

Il s'éloigna, et le souci de paraître indifférent ne lui laissait pas le

loisir de souffrir. Puis la douleur brutalement l'assaillit.

Comment avait-il osé cette chose irréparable, peut-être briser son

bonheur?

Le culte du moi 1: Sous l'oeil des barbares · 第 2 / 7 段