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LE CULTE DU MOI
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SOUS L'OEIL DES BARBARES
par
MAURICE BARRES
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
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NOUVELLE ÉDITION
PARIS
1911
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TABLE
EXAMEN DES TROIS ROMANS IDÉOLOGIQUES.
SOUS L'OEIL DES BARBARES
Voici une courte monographie réaliste
LIVRE I
AVEC SES LIVRES
CHAPITRE PREMIER.--Concordance
_Départ inquiet_
CHAPITRE DEUXIÈME.--Concordance
_Tendresse_
CHAPITRE TROISIÈME.--Concordance
_Désintéressement_
LIVRE II
A PARIS
CHAPITRE QUATRIÈME.--Concordance
_Paris à vingt ans_
CHAPITRE CINQUIÈME.--Concordance
_Dandysme_
CHAPITRE SIXIÈME.--Concordance
_Extase_
CHAPITRE SEPTIÈME,--Concordance
_Affaissement_
Oraison
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EXAMEN DES TROIS ROMANS IDÉOLOGIQUES
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A M. PAUL BOURGET
MON CHER AMI,
_Ce volume_, Sous l'oeil des Barbares, _mis en vente depuis six
semaines, était ignoré du public, et la plupart des professionnels le
jugeaient incompréhensible et choquant, quand vous lui apportâtes votre
autorité et voire amitié fraternelle. Vous m'en avez continué le
bénéfice jusqu'à ce jour. Vous m'avez abrégé de quelques années le temps
fort pénible où un écrivain se cherche un public. Peut-être aussi mon
travail m'est-il devenu plus agréable à moi-même, grâce à cette
courtoise et affectueuse compréhension par où vous négligez les
imperfections de ces pages pour y souligner ce qu'elles comportent de
tentatives intéressantes._
_Ah! les chères journées entre autres que nous avons passées à Hyères!
Comme vous écriviez_ Un coeur de femme, _nous n'avions souci que du
viveur Casal, de Poyanne, de la pliante madame de Tillière, puis aussi
de la jeune Bérénice et de cet idiot de Charles Martin qui faisaient
alors ma complaisance. Ils nous amusaient parfaitement. J'ajoute que
vous avez un art incomparable pour organiser la vie dans ses moindres
détails, c'est-à-dire donner de l'intelligence aux hôteliers et de la
timidité aux importuns; à ce point que pas une fois, en me mettant à
table, dans ce temps-là, il ne me vint à l'esprit une réflexion qui
m'attriste en voyage, à savoir qu'étant donné le grand nombre de bêtes
qu'on rencontre à travers le monde, il est bien pénible que seuls, ou
à peu près, le veau, le boeuf et le mouton soient comestibles._
_Et c'est ainsi, mon cher Bourget, que vous m'avez procuré le plaisir le
plus doux pour un jeune esprit, qui est d'aimer celui qu'il admire._
_Si j'ajoute que vous êtes le penseur de ce temps ayant la vue la plus
nette des méthodes convenables à chaque espèce d'esprit et le goût le
plus vif pour en discuter, on s'expliquera surabondamment que je prenne
la liberté de vous adresser ce petit travail, ou je me suis proposé
d'examiner quelques questions que soulève cette théorie de la culture
du Moi développée dans_ Sous l'oeil des Barbares, Un homme libre _et_ le
Jardin de Bérénice.
* * * * *
EXAMEN
Oui, il m'a semblé, en lisant mes critiques les plus bienveillants,
que ces trois volumes, publiés à de larges intervalles (de 1888 à 91)
n'avaient pas su dire tout leur sens. On s'est attaché à louer ou à
contester des détails; c'est la suite, l'ensemble logique, le système
qui seuls importent. Voici donc un examen de l'ouvrage en réponse aux
critiques les plus fréquentes qu'on en fait. Toutefois, de crainte
d'offenser aucun de ceux qui me font la gracieuseté de me suivre, je
procéderai par exposition, non par discussion.
Que peut-on demander à ces trois livres?
N'y cherchez pas de psychologie, du moins ce ne sera pas celle de MM.
Taine ou Bourget. Ceux-ci procèdent selon la méthode des botanistes qui
nous font voir comment la feuille est nourrie par la plante, par ses
racines, par le sol où elle se développe, par l'air qui l'entoure. Ces
véritables psychologues prétendent remonter la série des causes de tout
frisson humain; en outre, des cas particuliers et des anecdotes qu'ils
nous narrent, ils tirent des lois générales. Tout à l'encontre, ces
ouvrages-ci ont été écrits par quelqu'un qui trouve _l'Imitation de
Jésus-Christ_ ou la _Vita nuova_ du Dante infiniment satisfaisantes,
et dont la préoccupation d'analyse s'arrête à donner une description
minutieuse, émouvante et contagieuse des états d'âme qu'il s'est
proposés.
Le principal défaut de cette manière, c'est qu'elle laisse
inintelligibles, pour qui ne les partage pas, les sentiments qu'elle
décrit. Expliquer que tel caractère exceptionnel d'un personnage fut
préparé par les habitudes de ses ancêtres et par les excitations du
milieu où il réagit, c'est le pont aux ânes de la psychologie, et c'est
par là que les lecteurs les moins préparés parviennent à pénétrer dans
les domaines très particuliers où les invite leur auteur. Si un bon
psychologue en effet ne nous faisait le pont par quelque commentaire,
que comprendrions-nous à tel livre, _l'Imitation_, par exemple, dont
nous ne partageons ni les ardeurs ni les lassitudes? Encore la cellule
d'un pieux moine n'est-elle pas, pour les lecteurs nés catholiques, le
lieu le plus secret du monde: le moins mystique de nous croit avoir des
lueurs sur les sentiments qu'elle comporte; mais la vie et les
sentiments d'un pur lettré, orgueilleux, raffiné et désarmé, jeté à
vingt ans dans la rude concurrence parisienne, comment un honnête homme
en aurait-il quelque lueur? Et comment, pour tout dire, un Anglais, un
Norvégien, un Russe se pourront-ils reconnaître dans le livre que voici,
où j'ai tenté la monographie des cinq ou six années d'apprentissage d'un
jeune Français intellectuel?
On le voit, je ne me dissimule pas les difficultés de la méthode que
j'ai adoptée. Cette obscurité qu'on me reprocha durant quelques années
n'est nullement embarras de style, insuffisance de l'idée, c'est manque
d'explications psychologiques. Mais quand j'écrivais, tout mené par mon
émotion, je ne savais que déterminer et décrire les conditions des
phénomènes qui se passaient en moi. Comment les eussé-je expliqués?
Et d'ailleurs, s'il y faut des commentaires, ne peuvent-ils être fournis
par les articles de journaux, par la conversation? Il m'est bien permis
de noter qu'on n'est plus arrêté aujourd'hui par ce qu'on déclarait
incompréhensible à l'apparition de ces volumes. Enfin ce livre,--et
voici le fond de ma pensée,--je n'y mêlai aucune part didactique, parce
que, dans mon esprit, je le recommande uniquement à ceux qui goûtent la
sincérité sans plus et qui se passionnent pour les crises de l'âme,
fussent-elles d'ailleurs singulières.
Ces idéologies, au reste, sont exprimées avec une émotion communicative;
ceux qui partagent le vieux goût français pour les dissertations
psychiques trouveront là un intérêt dramatique. J'ai fait de l'idéologie
passionnée. On a vu le roman historique, le roman des moeurs parisiennes;
pourquoi une génération dégoûtée de beaucoup de choses, de tout peut-être,
hors de jouer avec des idées, n'essayerait-elle pas le roman de la
métaphysique?
Voici des mémoires spirituels, des éjaculations aussi, comme ces livres
de discussions scolastiques que coupent d'ardentes prières.
Ces monographies présentent un triple intérêt:
1° Elles proposent à plusieurs les _formules_ précises de sentiments
qu'ils éprouvent eux aussi, mais dont ils ne prennent à eux seuls qu'une
conscience imparfaite;
2° Elles sont un _renseignement_ sur un type de jeune homme déjà
fréquent et qui, je le pressens, va devenir plus nombreux encore parmi
ceux qui sont aujourd'hui au lycée. Ces livres, s'ils ne sont pas trop
délayés et trop forcés par les imitateurs, seront consultés dans la
suite comme documents;
3° Mais voici un troisième point qui fait l'objet de ma sollicitude
toute spéciale: ces monographies sont _un enseignement_. Quel que soit
le danger d'avouer des buts trop hauts, je laisserais le lecteur
s'égarer infiniment si je ne l'avouais. Jamais je ne me suis soustrait à
l'ambition qu'a exprimée un poète étranger: «_Toute grande poésie est un
enseignement, je veux que l'on me considère comme un maître ou rien._»
Et, par là, j'appelle la discussion sur la théorie qui remplit ces
volumes, sur _le culte du Moi_. J'aurai ensuite à m'expliquer de mon
_Scepticisme_, comme ils disent.
* * * * *
I--CULTE DU MOI
a.--JUSTIFICATION DU CULTE DU MOI
M'étant proposé de mettre en roman la conception que peuvent se faire de
l'univers les gens de notre époque décidés à penser par eux-mêmes et non
pas à répéter des formules prises au cabinet de lecture, j'ai cru devoir
commencer par une étude du Moi. Mes raisons, je les ai exposées dans une
conférence de décembre 1890, au théâtre d'application, et quoique cette
dissertation n'ait pas été publiée, il me paraît superflu de la
reprendre ici dans son détail. Notre morale, notre religion, notre
sentiment des nationalités sont choses écroulées, constatais-je,
auxquelles nous ne pouvons emprunter de règles de vie, et, en attendant
que nos maîtres nous aient refait des certitudes, il convient que nous
nous en tenions à la seule réalité, au Moi. C'est la conclusion du
premier chapitre (assez insuffisant, d'ailleurs) de _Sous l'oeil des
Barbares_.
On pourra dire que cette affirmation n'a rien de bien fécond, vu qu'on
la trouve partout. A cela, s'il faut répondre, je réponds qu'une idée
prend toute son importance et sa signification de l'ordre où nous la
plaçons dans l'appareil de notre logique. Et le culte du Moi a reçu un
caractère prépondérant dans l'exposition de mes idées, en même temps que
j'essayais de lui donner une valeur dramatique dans mon oeuvre.
Égoïsme, égotisme, Moi avec une majuscule, ont d'ailleurs fait leur
chemin. Tandis qu'un grand nombre de jeunes esprits, dans leur désarroi
moral, accueillaient d'enthousiasme cette chaloupe, il s'éleva des
récriminations, les sempiternelles déclamations contre l'égoïsme. Cette
clameur fait sourire. Il est fâcheux qu'on soit encore obligé d'en
revenir à des notions qui, une fois pour toutes, devraient être acquises
aux esprits un peu défrichés. «Les moralistes, disait avec une haute
clairvoyance Saint-Simon en 1807, se mettent en contradiction quand ils
défendent à l'homme l'égoïsme et approuvent le patriotisme, car le
patriotisme n'est pas autre chose que l'égoïsme national, et cet égoïsme
fait commettre de nation à nation les mêmes injustices que l'égoïsme
personnel entre les individus.» En réalité, avec Saint-Simon, tous les
penseurs l'ont bien vu, la conservation des corps organisés tient à
l'égoïsme. Le mieux où l'on peut prétendre, c'est à combiner les
intérêts des hommes de telle façon que l'intérêt particulier et
l'intérêt général soient dans une commune direction. Et de même que
la première génération de l'humanité est celle où il y eut le plus
d'égoïsme personnel, puisque les individus ne combinaient pas leurs
intérêts, de même des jeunes gens sincères, ne trouvant pas, à leur
entrée dans la vie, un maître, «_axiome, religion ou prince des
hommes_,» qui s'impose a eux, doivent tout d'abord servir les besoins
de leur Moi. Le premier point, c'est d'exister. Quand ils se sentiront
assez forts et possesseurs de leur âme, qu'ils regardent alors
l'humanité et cherchent une voie commune où s'harmoniser. C'est le souci
qui nous émouvait aux jours d'amour du _Jardin de Bérénice_.
Mais, par un examen attentif des seuls titres de ces trois petites
suites, nous allons toucher, sûrement et sans traîner, leur essentiel et
leur ordonnance.
* * * * *
b.--THÈSE DE «SOUS L'OEIL DES BARBARES»
Grave erreur de prêter à ce mot de _barbares_ la signification de
«philistins» ou de «bourgeois». Quelques-uns s'y méprirent tout
d'abord. Une telle synonymie pourtant est fort opposée à nos
préoccupations. Par quelle grossière obsession professionnelle
séparerais-je l'humanité en artistes, fabricants d'oeuvres d'art et en
non-artistes? Si Philippe se plaint de vivre «sous l'oeil des barbares»,
ce n'est pas qu'il se sente opprimé par des hommes sans culture ou par
des négociants; son chagrin c'est de vivre parmi des êtres qui de la vie
possèdent un rêve opposé à celui qu'il s'en compose. Fussent-ils par
ailleurs de fins lettrés, ils sont pour lui des étrangers et des
adversaires.
Dans le même sens les Grecs ne voyaient que barbares hors de la patrie
grecque. Au contact des étrangers, et quel que fût d'ailleurs le degré
de civilisation de ceux-ci, ce peuple jaloux de sa propre culture
éprouvait un froissement analogue à celui que ressent un jeune homme
contraint par la vie à fréquenter des êtres qui ne sont pas de sa patrie
psychique.
Ah! que m'importe la qualité d'âme de qui contredit une sensibilité! Ces
étrangers qui entravent ou dévoient le développement de tel Moi délicat,
hésitant et qui se cherche, ces barbares sous la pression de qui un
jeune homme faillira à sa destinée et ne trouvera pas sa joie de vivre,
je les haïs.
* * * * *
Ainsi, quand on les oppose, prennent leur pleine intelligence ces deux
termes _Barbares_ et _Moi_. Notre Moi, c'est la manière dont notre
organisme réagit aux excitations du milieu et sous la contradiction des
Barbares.
Par une innovation qui, peut-être, ne demeurera pas inféconde, j'ai tenu
compte de cette opposition dans l'agencement du livre. _Les
concordances_ sont le réçit des faits tels qu'ils peuvent être relevés
_du dehors_, puis, dans une contre-partie, je donne le même fait, tel
qu'il est senti _au dedans_. Ici, la vision que les Barbares se font
d'un état de notre âme, là le même état tel que nous en prenons
conscience. Et tout le livre, c'est la lutte de Philippe pour se
maintenir au milieu des Barbares qui veulent le plier à leur image.
Notre Moi, en effet, n'est pas immuable; il nous faut le défendre chaque
jour et chaque jour le créer. Voilà la double vérité sur quoi sont bâtis
ces ouvrages. Le culte du Moi n'est pas de s'accepter tout entier. Cette
éthique, où nous avons mis notre ardente et notre unique complaisance,
réclame de ses servants un constant effort. C'est une culture qui se
fait par élaguements et par accroissements: nous avons d'abord à épurer
notre Moi de toutes les parcelles étrangères que la vie continuellement
y introduit, et puis à lui ajouter. Quoi donc? Tout ce qui lui est
identique, assimilable; parlons net: tout ce qui se colle à lui quand il
se livre sans réaction aux forces de son instinct.
«Moi, disait Proudhon, se souvenant de son enfance, c'était tout ce que
je pouvais toucher de la main, atteindre du regard et qui m'était bon à
quelque chose; non-moi était tout ce qui pouvait nuire ou résister à
moi.» Pour tout être passionné qu'emporte son jeune instinct, c'est bien
avec cette simplicité que le monde se dessine. Proudhon, petit
villageois qui se roulait dans les herbages de Bourgogne, ne jouissait
pas plus du soleil et du bon air que nous n'avons joui de Balzac et de
Fichte dans nos chambres étroites, ouvertes sur le grand Paris, nous
autres jeunes bourgeois pâlis, affamés de tous les bonheurs. Appliquez
à l'aspect spirituel des choses ce qu'il dit de l'ordre physique, vous
avez l'état de Philippe dans _Sous l'oeil des Barbares_. Les Barbares,
voilà le non-moi, c'est-à-dire tout ce qui peut nuire ou résister au
Moi.
Cette définition, qui s'illuminera dans _l'Homme libre_ et _le Jardin de
Bérénice_, est bien trouble encore au cours de ce premier volume. C'est
que la naissance de notre Moi, comme toutes les questions d'origine, se
dérobe à notre clairvoyance; et le souvenir confus que nous en
conservons ne pouvait s'exprimer que dans la forme ambiguë du symbole.
Ces premiers chapitres des «Barbares», le _Bonhomme Système_, éducation
désolée qu'avant toute expérience nous reçûmes de nos maîtres,
_Premières Tendresses_, qui ne sont qu'un baiser sur un miroir, puis
_Athéné_, assaillie dans une façon de tour d'ivoire par les Barbares,
sont la description sincère des couches profondes de ma sensibilité....
Attendez! voici qu'à Milan, devant le sourire du Vinci, le Moi fait sa
haute éducation; voici que les Barbares, vus avec une plus large
compréhension, deviennent l'adversaire, celui qui contredit, qui divise.
Ce sera _l'Homme libre_, ce sera _Bérénice_. Quant à ce premier volume,
je le répète, point de départ et assise de la série, il se limite à
décrire l'éveil d'un jeune homme à la vie consciente, au milieu de ses
livres d'abord, puis parmi les premières brutalités de Paris.
Je le vérifiai à leurs sympathies, ils sont nombreux ceux de vingt ans
qui s'acharnent à conquérir et à protéger leur Moi, sous toute l'écume
dont l'éducation l'a recouvert et qu'y rejette la vie à chaque heure.
Je les vis plus nombreux encore quand, non contents de célébrer la
sensibilité qu'ils ont d'eux-mêmes, je leur proposai de la cultiver,
d'être des «hommes libres», des hommes se possédant en main.
* * * * *
c.--THÈSE D'«UN HOMME LIBRE»
Ce Moi, qui tout à l'heure ne savait même pas s'il pouvait exister,
voici qu'il se perfectionne et s'augmente. Ce second volume est le
détail des expériences que Philippe institua et de la religion qu'il
pratiqua pour se conformer a la loi qu'il se posait d'être ardent et
clairvoyant.
Pour parvenir délibérément à l'enthousiasme, je me félicite d'avoir
restauré la puissante méthode de Loyola. Ah! que cette mécanique morale,
complétée par une bonne connaissance des rapports du physique et du
moral (où j'ai suivi Cabanis, quelqu'autre demain utilisera nos
hypnotiseurs), saurait rendre de services à un amateur des mouvements de
l'âme! Livre tout de volonté et d'aspect desséché comme un recueil de
formules, mais si réellement noble! J'y fortifie d'une méthode réfléchie
un dessein que j'avais formé d'instinct, et en même temps je l'élève.
A Milan, devant le Vinci, Philippe épure sa conception des Barbares;
en Lorraine, sa conception du Moi.
Ce ne sont pas des hors-d'oeuvre, ces chapitres sur la Lorraine que tout
d'abord le public accueillit avec indulgence, ni ce double chapitre sur
Venise, qui m'est peut-être le plus précieux du volume. Ils décrivent
les moments où Philippe se comprit comme un instant d'une chose
immortelle. Avec une piété sincère, il retrouvait ses origines et il
entrevoyait ses possibilités futures. A interroger son Moi dans son
accord avec des groupes, Philippe en prit le vrai sens. Il l'aperçut
comme l'effort de l'instinct pour se réaliser. Il comprit aussi qu'il
souffrait de s'agiter, sans tradition dans le passé et tout consacré à
une oeuvre viagère.
Ainsi, à force de s'étendre, le Moi va se fondre dans l'Inconscient. Non
pas y disparaître, mais s'agrandir des forces inépuisables de l'humanité,
de la vie universelle. De là ce troisième volume, _le Jardin de Bérénice_,
une théorie de l'amour, où les producteurs français qui tapageaient contre
Schopenhauer et ne savaient pas reconnaître en lui l'esprit de notre dix-
huitième siècle, pourront varier leurs développements, s'ils distinguent
qu'ici l'on a mis Hartmann en action.
* * * * *
d.--THÈSE DU «JARDIN DE BÉRÉNICE»
Mais peut-être n'est-il pas superflu d'indiquer que la logique de
l'intrigue est aussi serrée que la succession des idées....
A la fin de _Sous l'oeil des Barbares_, Philippe, découragé du contact
avec les hommes, aspirait à trouver un ami qui le guidât. Il faut
toujours en rabattre de nos rêves: du moins trouva-t-il un camarade qui
partagea ses réflexions et ses sensations dans une retraite méthodique
et féconde. C'est Simon, ce fameux Simon (de Saint-Germain). Lassé
pourtant de cette solitude, de ce dilettantisme contemplatif et de tant
d'expériences menues, aux dernières pages d'_Un Homme libre_, Philippe
est prêt pour l'action. _Le Jardin de Bérénice_ raconte une campagne
électorale.
Ce que Philippe apprend, et du peuple et de Bérénice qui ne font qu'un,
je n'ai pas à le reproduire ici, car je me propose de souligner l'esprit
de suite que j'ai mis dans ces trois volumes, mais non pas de suivre
leurs développements. Une vive allure et d'élégants raccourcis toujours
me plurent trop pour que je les gâte de commentaires superflus». Qu'il
me suffise de renvoyer à une phrase des _Barbares_, fort essentielle,
quelques-uns qui se troublent, disant: «Bérénice est-elle une
petite-fille, ou l'âme populaire, ou l'Inconscient?»
Aux premiers feuillets, leur répondais-je, on voit une jeune femme
autour d'un jeune homme. N'est-ce pas plutôt l'histoire d'une âme
avec ses deux éléments, féminin et mâle? Ou encore, à côté du Moi
qui se garde, veut se connaître et s'affirmer, la fantaisie, le
goût du plaisir, le vagabondage, si vif chez un être jeune et
sensible? Que ne peut-on y voir? Je sais seulement que mes troubles
m'offrirent cette complexité où je ne trouvais alors rien d'obscur.
Ce n'est pas ici une enquête logique sur la transformation de la
sensibilité; je restitue sans retouche des visions ou des émotions
profondément ressenties. Ainsi, dans le plus touchant des poèmes,
dans la _Vita nuova_, la Béatrice est-elle une amoureuse, l'Église
ou la Théologie? Dante, qui ne cherchait point cette confusion, y
aboutit, parce qu'_à des âmes, aux plus sensitives, le vocabulaire
commun devient insuffisant. Il vivait dans une surexcitation
nerveuse qu'il nommait, selon les heures, désir de savoir, désir
d'aimer, désir sans nom,_--et qu'il rendit immortelle par des
procédés heureux.
A-t-on remarqué que la femme est la même à travers ces trois volumes,
accommodée simplement au milieu? L'ombre élégante et très raisonneuse
des premiers chapitres des _Barbares_, c'est déjà celle qui sera
Bérénice; elle est vraiment désignée avec exactitude au chapitre
_Aventures d'amour_, dans _l'Homme libre_, quand Philippe l'appelle
l'«Objet». Voilà bien le nom qui lui convient dans tous ses aspects,
au cours de ces trois volumes. Elle est, en effet, objectivée, la part
sentimentale qu'il y a dans un jeune homme de ce temps.... Et vraiment
n'était-il pas temps qu'un conteur accueillît ce principe, admis par
tous les analystes et vérifié par chacun de nous jusqu'au plus profond
désenchantement, à savoir que l'amour consiste à vêtir la première venue
qui s'y prête un peu des qualités que nous recherchons cette saison-là?
«C'est nous qui créons l'univers,» telle est la vérité qui imprègne
chaque page de cette petite oeuvre. De là leurs conclusions: le Moi
découvre une harmonie universelle à mesure qu'il prend du monde une
conscience plus large et plus sincère. Cela se conçoit, il crée
conformément à lui-même; il suffit qu'il existe réellement, qu'il ne
soit pas devenu un reflet des Barbares, et dans un univers qui n'est que
l'ensemble de ses pensées régnera la belle ordonnance selon laquelle
s'adaptent nécessairement les unes aux autres les conceptions d'un
cerveau lucide.
Cette harmonie, cette sécurité, c'est la révélation qu'on trouve au
_Jardin de Bérénice_, et en vérité y a-t-il contradiction entre cette
dernière étape et l'inquiétude du départ _Sous l'oeil des Barbares_?
Nullement, c'était acheminement. Avant que le Moi créât l'univers, il
lui fallait exister: ses duretés, ses négations, c'était effort pour
briser la coquille, pour être.
* * * * *
II.--PRÉTENDU SCEPTICISME
Et maintenant au lecteur informé de reviser ce jugement de scepticisme
qu'on porta sur notre oeuvre.
Nul plus que nous ne fut affirmatif. Parmi tant de contradictions que,
à notre entrée dans la vie, nous recueillons, nous, jeunes gens informés
de toutes les façons de sentir, je ne voulus rien admettre que je ne
l'eusse éprouvé en moi-même. L'opinion publique flétrit à bon droit
l'hypocrisie. Celle-ci pourtant n'est qu'une concession à l'opinion
elle-même, et parfois, quand elle est l'habileté d'un Spinoza ou d'un
Renan sacrifiant pour leur sécurité aux dieux de l'empire, bien qu'elle
demeure une défaillance du caractère, elle devient excusable pour les
qualités de clairvoyance qui la décidèrent. Mais de ce point de vue
intellectuel même, comment excuser des déguisés sans le savoir, qui
marchent vêtus de façons de sentir qui ne furent jamais les leurs? Ils
introduisent le plus grand désordre dans l'humanité; ils contredisent
l'inconscient, en se dérobant à jouer le personnage pour lequel de toute
éternité ils furent façonnés.
Écoeuré de cette mascarade et de ces mélanges impurs, nous avons eu la
passion d'être sincère et conforme à nos instincts. Nous servons en
sectaire la part essentielle de nous-même qui compose notre Moi, nous
haïssons ces étrangers, ces Barbares, qui l'eussent corrodé. Et cet acte
de foi, dont reçurent la formule, par mes soins, tant de lèvres qui ne
savaient plus que railler, il me vaudrait qu'on me dît sceptique!
J'entrevois une confusion. Des lecteurs superficiels se seront mépris
sur l'ironie, procédé littéraire qui nous est familier.
Vraiment je ne l'employai qu'envers ceux qui vivent, comme dans un
mardi-gras perpétuel, sous des formules louées chez le costumier à la
mode. Leurs convictions, tous leurs sentiments, ce sont manteaux de cour
qui pendent avilis et flasques, non pas sur des reins maladroits, sur
des mollets de bureaucrates, mais, disgrâce plus grave, sur des âmes
indignes. Combien en ai-je vu de ces nobles postures qui très
certainement n'étaient pas héréditaires!... Ah! laissez-m'en sourire,
tout au moins une fois par semaine, car tel est notre manque d'héroïsme
que nous voulons bien nous accommoder des conventions de la vie de
société et même accepter l'étrange dictionnaire où vous avez défini,
selon votre intérêt, le juste et l'injuste, les devoirs et les mérites;
mais un sourire, c'est le geste qu'il nous faut pour avaler tant de
crapauds. Soldats, magistrats, moralistes, éducateurs, pour distraire
les simples de l'épouvante où vous les mettez, laissez qu'on leur
démasque sous vos durs raisonnements l'imbécillité de la plupart d'entre
vous et le remords du surplus. Si nous sommes impuissants à dégager
notre vie du courant qui nous emporte avec vous, n'attendez pourtant
pas, détestables compagnons, que nous prenions au sérieux ces devoirs
que vous affichez et ces mille sentiments qui ne vous ont pas coûté une
larme.
Ai-je eu en revanche la moindre ironie pour Athéné dans son Sérapis,
pour ma tendre Bérénice humiliée, pour les pauvres animaux? Nul ne peut
me reprocher le rire de Gundry sur le passage de Jésus portant sa croix,
ce rire qui nous glace dans _Parsifal_. Seulement, à Gundry non plus je
ne jetterai pas la réprobation, parce que, si nerveuse, elle-même est
bien faite pour souffrir. Toujours je fus l'ami de ceux qui étaient
misérables en quelque chose, et si je n'ai pas l'espoir d'aller
jusqu'aux pauvres et aux déshérités, je crois que je plairai à tous ceux
qui se trouvent dans un état fâcheux au milieu de l'ordre du monde, à
tous ceux qui se sentent faibles devant la vie.
Je leur dis, et d'un ton fort assuré: «Il n'y a qu'une chose que nous
connaissions et qui existe réellement parmi toutes les fausses religions
qu'on te propose, parmi tous ces cris du coeur avec lesquels on prétend
te rebâtir l'idée de patrie, te communiquer le souci social et
t'indiquer une direction morale. Cette seule réalité tangible, c'est le
Moi, et l'univers n'est qu'une fresque qu'il fait belle ou laide.
«Attachons-nous à notre Moi, protégeons-le contre les étrangers, contre
les Barbares.
«Mais ce n'est pas assez qu'il existe; comme il est vivant, il faut le
cultiver, agir sur lui mécaniquement (étude, curiosité, voyages).
«S'il a faim encore, donne-lui l'action (recherche de la gloire,
politique, industrie, finances).
«Et s'il sent trop de sécheresse, rentre dans l'instinct, aime les
humbles, les misérables, ceux qui font effort pour croître. Au soleil
incliné d'automne qui nous fait sentir l'isolement aux bras même de
notre maîtresse, courons contempler les beaux yeux des phoques et nous
désoler de la mystérieuse angoisse que témoignent dans leur vasque ces
bêtes au coeur si doux, les frères des chiens et les nôtres.»
Un tel repliement sur soi-même est desséchant, m'a-t-on dit. Nul d'entre
vous, mes chers amis, qui ne sourie de cette objection, s'il se conforme
à la méthode que j'expose. Ce que l'on dit de l'homme de génie, qu'il
s'améliore par son oeuvre, est également vrai de tout analyste du Moi.
C'est de manquer d'énergie et de ne savoir où s'intéresser que souffre
le jeune homme moderne, si prodigieusement renseigné sur toutes les
façons de sentir. Eh bien! qu'il apprenne à se connaître, il distinguera
où sont ses curiosités sincères, la direction de son instinct, sa
vérité. Au sortir de cette étude obstinée de son Moi, à laquelle il ne
retournera pas plus qu'on ne retourne à sa vingtième année, je lui vois
une admirable force de sentir, plus d'énergie, de la jeunesse enfin et
moins de puissance de souffrir. Incomparables bénéfices! Il les doit à
la science du mécanisme de son Moi qui lui permet de varier à sa volonté
le jeu, assez restreint d'ailleurs, qui compose la vie d'un Occidental
sensible.
J'entends que l'on va me parler de solidarité. Le premier point c'était
d'exister. Que si maintenant vous vous sentez libres des Barbares et
véritablement possesseurs de votre âme, regardez l'humanité et cherchez
une voie commune où vous harmoniser.
Prenez d'ailleurs le Moi pour un terrain d'attente sur lequel vous devez
vous tenir jusqu'à ce qu'une personne énergique vous ait reconstruit une
religion. Sur ce terrain à bâtir, nous camperons, non pas tels qu'on
puisse nous qualifier de religieux, car aucun doctrinaire n'a su nous
proposer d'argument valable, sceptiques non plus, puisque nous avons
conscience d'un problème sérieux,--mais tout à la fois religieux et
sceptiques.
En effet, nous serions enchanté que quelqu'un survînt qui nous fournît
des convictions.... Et, d'autre part, nous ne méprisons pas le
scepticisme, nous ne dédaignons pas l'ironie.... Pour les personnes
d'une vie intérieure un peu intense, qui parfois sont tentées
d'accueillir des solutions mal vérifiées, le sens de l'ironie est une
forte garantie de liberté.
* * * * *
Au terme de cet examen, où j'ai resserré l'idée qui anime ces petits
traités, mais d'une main si dure qu'ils m'en paraissent maintenant tout
froissés, je crains que le ton démonstratif de ce commentaire ne donne
le change sur nos préoccupations d'art. En vérité, si notre oeuvre
n'avait que l'intérêt précis que nous expliquons ici et n'y joignait pas
des qualités moins saisissables, plus nuageuses et qui ouvrent le rêve,
je me tiendrais pour malheureux. Mais ces livres sont de telle naissance
qu'on y peut trouver plusieurs sens. Une besogne purement didactique et
toute de clarté n'a rien pour nous tenter. S'il m'y fallait plier, je
rougirais d'ailleurs de me limiter dans une froide théorie parcellaire
et voudrais me jouer dans l'abondante érudition du dictionnaire des
sciences philosophiques. Aurais-je admis que ma contribution doublât
telle page des manuels écrits par des maîtres de conférences sur
l'ordinaire de qui j'eusse paru empiéter! Nul qui s'y méprenne: dans ces
volumes-ci, il s'agissait moins de composer une chose logique que de
donner en tableaux émouvants une description sincère de certaines façons
de sentir. Ne voici pas de la scolastique, mais de la vie.
De même qu'à la salle d'armes nous préférons le jeu utile de l'épée aux
finesses du fleuret, de même, si nous aimons la philosophie, c'est pour
les services que nous en attendons. Nous lui demandons de prêter de la
profondeur aux circonstances diverses de notre existence. Celles-ci, en
effet, à elles seules, n'éveillent que le bâillement. Je ne m'intéresse
à mes actes que s'ils sont mêlés d'idéologie, en sorte qu'ils prennent
devant mon imagination quelque chose de brillant et de passionné. Des
pensées pures, des actes sans plus, sont également insuffisants.
J'envoyai chacun de mes rêves brouter de la réalité dans le champ
illimité du monde, en sorte qu'ils devinssent des bêtes vivantes, non
plus d'insaisissables chimères, mais des êtres qui désirent et qui
souffrent. Ces idées où du sang circule, je les livre non à mes aînés,
non à ceux qui viendront plus tard, mais à plusieurs de mes
contemporains. Ce sont des livres et c'est la vie ardente, subtile et
clairvoyante où nous sommes quelques-uns à nous plaire.
En suivant ainsi mon instinct, je me conformais à l'esthétique où
excellent les Goethe, les Byron, les Heine qui, préoccupés
d'intellectualisme, ne manquent jamais cependant de transformer en
matière artistique la chose à démontrer.
Or, si j'y avais réussi en quelque mesure, il m'en faudrait reporter
tout l'honneur à l'Italie, où je compris les formes.
Réfléchissant parfois à ce que j'avais le plus aimé au monde, j'ai pensé
que ce n'était pas même un homme qui me flatte, pas même une femme qui
pleure, mais Venise; et quoique ses canaux me soient malsains, la fièvre
que j'y prenais m'était très chère, car elle élargit la clairvoyance au
point que ma vie inconsciente la plus profonde et ma vie psychique se
mêlaient pour m'être un immense réservoir de jouissance. Et je suivais
avec une telle acuité mes sentiments encore les plus confus que j'y
lisais l'avenir en train de se former. C'est a Venise que j'ai décidé
toute ma vie, c'est de Venise également que je pourrais dater ces
ouvrages. Sur cette rive lumineuse, je crois m'être fait une idée assez
exacte de ces délires lucides que les anciens éprouvaient aux bords de
certains étangs.
* * * * *
SOUS L'OEIL DES BARBARES
* * * * *
Voici une courte monographie réaliste. La réalité varie avec chacun de
nous puisqu'elle est l'ensemble de nos habitudes de voir, de sentir et
de raisonner. Je décris un être jeune et sensible dont la vision de
l'univers se transforme fréquemment et qui garde une mémoire fort nette
de six ou sept réalités différentes. Tout en soignant la liaison des
idées et l'agrément du vocabulaire, je me suis surtout appliqué à copier
exactement les tableaux de l'univers que je retrouvais superposés dans
une conscience. C'est ici l'histoire des années d'apprentissage d'un
Moi, âme ou esprit.
* * * * *
Un soir de sécheresse, dont j'ai décrit le malaise à la page 277 [voir:
AFFAISSEMENT (fin): par. qui commence avec: Souvent, très souvent,...M.D.]
celui de qui je parle imagina de se plaire parmi ses rêves et ses
casuistiques, parmi tous ces systèmes qu'il avait successivement vêtus
et rejetés. Il procéda avec méthode, et de frissons en frissons il se
retrouva: depuis l'éveil de sa pensée, là-bas dans un de ces lits de
dortoir, où pressé par les misères présentes, trop soumis à ses
premières lectures, il essayait déjà d'individualiser son humeur
indocile et hautaine,--jusqu'à cette fièvre de se connaître qui veut ici
laisser sa trace.
Dans ce roman de la vie intérieure, la suite des jours avec leur
pittoresque et leurs ana ne devait rien laisser qui ne fût transformé en
rêve ou émotion, car tout y est annoncé d'une conscience qui se souvient
et dans laquelle rien ne demeure qui ne se greffe sur le Moi pour en
devenir une parcelle vivante. C'est aux manuels spéciaux de raconter où
jette sa gourme un jeune homme, sa bibliothèque, son installation à
Paris, son entrée aux Affaires étrangères et toute son intrigue: nous
leur avons emprunté leur langage pour établir les concordances, mais le
but précis que je me suis posé, c'est de mettre en valeur les
modifications qu'a subies, de ces passes banales, une âme infiniment
sensible.
Celui de qui je décris les apprentissages évoquerait peut-être dans une
causerie des visages, des anecdotes de jadis: il les inventerait à
mesure. Certaines sensibilités toujours en émoi vibrent si violemment
que la poussière extérieure glisse sur elles sans les pénétrer.
J'ai repoussé ce badinage, que par fausse honte ou pour qu'on admire
l'apaisement de notre maturité, nous affectons souvent au sujet de «nos
illusions de jeunesse»; mais je me défiai aussi de prêter l'âcreté, où
il atteignit sur la fin, à ma description de ses premières années, si
belles de confiance, de tendresse, d'héroïsme sentimental.
* * * * *
Chaque vision qu'il eut de l'univers, avec les images intermédiaires et
son atmosphère, se résumant en un épisode caractéristique;
les scènes premières, vagues et un peu abstraites pour respecter
l'effacement du souvenir et parce qu'elles sont d'une minorité défiante
et qui poussa tout au rêve;
de petits traits choisis, plus abondants à mesure qu'on approche de
l'instant où nous écrivons;
enfin dans une soirée minutieuse, cet analyste s'abandonnant à la bohème
de son esprit et de son coeur:
Voila ce qu'il aurait fallu pour que ce livre reproduisît exactement les
cinq années d'apprentissage de ce jeune homme, telles qu'elles lui
apparaissent à lui-même depuis cette page 277 et dernière où nous le
surprenons exigeant et lassé qui contemple le tableau de sa vie.
Voilà ce que je projetais, le curieux livret métaphysique, précis et
succinct, que j'aurais fait prendre en amitié par quelques dandies
misanthropes, rêvant dans un jour d'hiver derrière des vitres
grésillées.
* * * * *
Du moins ai-je décrit sans malice d'art, en bonne lumière et sobrement.
Je me suis décidé à manquer d'éloquence littéraire; je n'avais pas
l'onction, ni l'autorité des ecclésiastiques qui parlèrent en termes
fortifiants des humiliations de la conscience. Annaliste d'une
éducation, je fis le tour de mon sujet en poussant devant moi des mots
amoraux et des phrases conciliantes. C'est ici une façon assez rare de
catalogue sentimental.
* * * * *
Mais pourquoi si lents et si froids, les petits traits d'analyse!
Pourquoi les mots, cette précision grossière et qui maltraite nos
complications!
Au premier feuillet on voit une jeune femme autour d'un jeune homme.
N'est-ce pas plutôt l'histoire d'une âme avec ses deux éléments, féminin
et mâle? ou encore, à côté du Moi qui se garde, veut se connaître et
s'affirmer, la fantaisie, le goût du plaisir, le vagabondage, si vif
chez un être jeune et sensible? Que ne peut-on y voir? Je sais seulement
que mes troubles m'offrirent cette complexité où je ne trouvais alors
rien d'obscur. Ce n'est pas ici une enquête logique sur la
transformation de la sensibilité; je restitue sans retouche des visions
ou émotions, profondément ressenties. Ainsi, dans le plus touchant des
poèmes, dans la _Vita nuova_, la Béatrice est-elle une amoureuse,
l'Église ou la Théologie? Dante qui ne cherchait point cette confusion y
aboutit, parce qu'à des âmes, aux plus sensitives, le vocabulaire commun
devient insuffisant. Il vivait dans une excitation nerveuse qu'il
nommait, selon les heures, désir de savoir, désir d'aimer, désir sans
nom--et qu'il rendit immortelle par des procédés heureux.
Avec sa sécheresse, cette monographie, écrite malgré tout à deux pas de
l'_Éden_ où je flânai tant de soirs, est aussi une partie d'_un livre de
mémoires_.
* * * * *
On pourra juger que ma probité de copiste va parfois jusqu'à la candeur.
J'avoue que de simples femmes, agréables et gaies, mais soumises à la
vision coutumière de l'univers qu'elles relèvent d'une ironie facile, me
firent plus d'un soir renier à part moi mes poupées de derrière la tête.
Mais quoi! de la fatigue, une déception, de la musique, et je revenais à
mes nuances.
Saint Bonaventure, avec un grand sens littéraire, écrit qu'il faut lire
en aimant. Ceux qui feuillettent ce bréviaire d'égotisme y trouveront
moins à railler la sensibilité de l'auteur s'ils veulent bien réfléchir
sur eux-mêmes. Car chacun de nous, quel qu'il soit, se fait sa légende.
Nous servons notre âme comme notre idole; les idées assimilées, les
hommes pénétrés, toutes nos expériences nous servent à l'embellir et
à nous tromper. C'est en écoutant les légendes des autres que nous
commençons à limiter notre âme; nous soupçonnons qu'elle n'occupe pas la
place que nous croyons dans l'univers.
Dans ses pires surexcitations, celui que je peins gardait quelque lueur
de ne s'émouvoir que d'une fiction. Hors cette fiction, trop souvent
sans douceur, rien ne lui était. Ainsi le voulut une sensibilité très
jeune unie à une intelligence assez mûre.
Désireux de respecter cette tenue en partie double de son imagination,
j'ai rédigé des _concordances_, où je marque la clairvoyance qu'il
conservait sur soi-même dans ses troubles les plus indociles. J'y ai
joint les besognes que, pendant ses crises sentimentales, il menait dans
le monde extérieur. Je souhaite avoir complété ainsi l'atmosphère où ce
Moi se développait sans s'apaiser et qu'on ne trouve pas de lacunes
entre ces diverses heures vraiment siennes, heures du soir le plus
souvent, où, après des semaines de vision banale, soudain réveillé à la
vie personnelle par quelque froissement, il ramassait la chaîne de ses
émotions et disait à son passé, renié parfois aux instants gais et de
bonne santé: «Petit garçon, si timide, tu n'avais pas tort.»
* * * * *
LIVRE I
AVEC SES LIVRES
A Stanislas de Guaita.
* * * * *
CHAPITRE PREMIER
* * * * *
CONCORDANCE
_Il naquit dans l'Est de la France et dans un milieu où, il n'y avait
rien de méridional. Quand il eut dix ans, on le mit au collège où, dans
une grande misère physique (sommeils écourtés, froids et humidité des
récréations, nourriture grossière), il dut vivre parmi les enfants de
son âge, fâcheux milieu, car à dix ans ce sont précisément les futurs
goujats qui dominent par leur hâblerie et leur vigueur, mais celui qui
sera plus tard un galant homme ou un esprit fin, à dix ans est encore
dans les brouillards._
_Il fut initié au rudiment par M.F., le professeur le plus fort qu'on
pût voir; d'une seule main ce pédagogue arrachait l'oreille d'un élève
qui de plus en devenait ridicule._
_Comme son tour d'esprit portait notre sujet à généraliser, il commença
dès lors à ne penser des hommes rien de bon._
_Étant mal nourri, par manque de globules sanguins il devint timide, et
son agitation faite d'orgueil et de malaise déplut._
_Bientôt, pour relever ses humiliations quotidiennes, il eut des
lectures qui lui donnèrent sur les choses des certitudes hâtives et
pleines d'âcreté._
_Le roi Rhamsès II est blâmé par les conservateurs du Louvre, ayant
usurpé un sphinx sur ses prédécesseurs. Le jeune homme de qui je parle
inscrivit de même son nom sur des troupes de sphinx qui légitimement
appartenaient à des littérateurs français. Il s'enorgueillit d'étranges
douleurs qu'il n'avait pas inventées._
_On serait tenté de croire qu'il se donna, comme tous les jeunes esprits
curieux, aux poésies de Heine, au_ Thomas Graindorge _de Taine, à la_
Tentation de saint Antoine, _aux_ Fleurs du Mal; _il lut cela en effet
et bien d'autres littératures, des pires et des meilleures, mais surtout
dans_ _«les bibliothèques de quartier» du lycée, il se passionnait pour
les doctrines audacieuses qui sont mieux exposées que réfutées par la
lignée classique qui va du charmant Jouffroy à M. Caro. Là est le grand
secret de l'éducation d'un jeune homme; il s'attache aux auteurs qu'on
prétendait ne lui faire connaître que pour les accabler à ses yeux. A
dix-huit ans, il était gorgé des plus audacieux paradoxes de la pensée
humaine; il en eût mal développé l'armature, c'est possible, mais il
s'en faisait de la substance sentimentale. Et le tout aboutit aux
visions suivantes auxquelles on a gardé leur dessin de songe augmenté
peut-être par le recul._
* * * * *
DÉPART INQUIET
Il rencontra le bonhomme
Système sur la bourrique
Pessimisme.
Le jeune homme et la toute jeune femme dont l'heureuse parure et les
charmes embaument cette aurore fleurie, la main dans la main
s'acheminent et le soleil les conduit.
--Prenez garde, ami, n'êtes-vous pas sur le point de vous ennuyer?
Sur ses lèvres, son âme exquise souriait au jeune homme, et les
jonquilles s'inclinaient à son souffle léger.
--N'espérons plus, dit-il avec lassitude, que ma pâleur soit la caresse
livide du petit jour; je me trouble de ce départ. Jadis, en d'autres
poitrines, mon coeur épuisa cette énergie dont le suprême parfum, qui
m'enfièvre vers des buts inconnus, s'évapora dans la brume de ces
sentiers incertains.
De ses doigts blancs, sur la tige verte d'un nénuphar, la jeune fille
saisit une libellule dont l'émail vibre, et, jetant vers le soleil
l'insecte qui miroite et se brise de caprice en caprice, ingénument elle
souriait.--Mais lui contemple sa pensée qui frissonne en son âme
chagrine.--Elle reprit avec honnêteté:
--Pourquoi vous isoler de l'univers? Les nuages, les fleurs sous la
rosée et parfois mes chansons, ne voulez-vous pas connaître leur
douceur?
--Ah! près des maîtres qui concentrent la sagesse des derniers soirs,
que ne puis-je apprendre la certitude! Et que mon rêve matinal possède
ce qu'il soupire!
--Qu'importe, reprit-elle, plus tendre et se penchant sur lui, votre
sagesse n'est-elle pas en vous? Et si je vous suis affectionnée tel que
vous m'apparaissez, ne vous plaît-il pas de persister?
Il décroisa les mains de la jeune fille, et foulant aux pieds les fleurs
heureuses, il errait parmi la frivolité des libellules.
Cependant elle le suivait de loin, délicate et de hanches merveilleuses.
* * * * *
Sur l'herbe, au long d'une rivière jonchée de palmes, de palmipèdes et
d'enfants troussés et vifs, près de sa maison solitaire où fraîchit la
brise dans les stores, le maître, adossé à un osier mort, contemple la
fuite de l'eau sous la tristesse des saules. Son lourd vêtement, sa face
blême aux larges paupières, son attitude professorale et retranchée, en
aucun lieu ne trouveraient leur atmosphère.
Le jeune homme s'arrête, et son coeur battait d'approcher la vérité.
Le miroir bleuâtre frissonna du plongeon des canards huppés de vert, aux
becs jaunes et claquant; parmi la lumière éclatante jaillissait le
rhythme lourd des lavandières. Lentement et sans découvrir ses yeux, le
maître lui parla:
--Contempler distrait de vivre. Chaque matin, je viens ici; deux cents
mètres bornent mon activité. Combien d'esprits naissent au bout du
chemin; et leur sentier était terminé qu'ils marchaient encore en
lisière.
Les canards balancés, les gamins avec des gestes, cancanaient sur la
grève.
--Monsieur, reprit-il avec solennité, des jeunes hommes pour l'ordinaire
m'entourent, qui se font habiller à Londres par des tailleurs dont ils
parlent la langue. Ils suivent mes promenades où me porte un ânon qui
m'économise une perte de chaleur préjudiciable à l'activité cérébrale.
Voulez-vous m'accompagner aujourd'hui?
Parmi les fleurs, au pâturage, une bourrique sellée se leva, et
cependant que de ses longs yeux, doucement voilés de cils, elle
inspectait le jeune homme ému, sa plainte serpentait vers les cieux.
«Une belle ânesse d'outre-Rhin, et, pour son moral, je vous le
garantis.» C'est en ces termes qu'un vétérinaire lui proposa cette
acquisition. Un moral garanti! Jadis on dut beaucoup te battre. Que ne
peux-tu entendre le maître, tandis qu'il détaille tes qualités et ton
humour, juché sur ton dos et te caressant le gras du col, toi si modeste
sous ta selle neuve, le poil aimable, les oreilles droites et
circonspectes! Des gens courbés sur leurs champs se redressent; ils
abritent leurs yeux de la main, et les plus ordinaires ricanent.
Cependant le maître murmure:
--«Tout est là; répandre les fleurs préférées sous les quarante ans de
vie moyenne qu'à notre majorité nous entreprîmes. Satisfaisons nos
appétits, de quelque nom que les glorifie ou les invective le vulgaire.
Je vous le dirai en confidence, mon ami, je n'aime plus guère à cette
heure que les viandes grillées vivement cuites et les déclamations un
peu courtes. Heureux le monde, s'il ne savait de passions plus
envahissantes!... Un homme d'esprit se fait toujours quelque
satisfaction, fût-ce à être très malheureux. La réflexion est une bonne
gymnastique, de celles qui lassent le plus tard. Tâter le pouls à nos
émotions, c'est un digne et suffisant emploi de la vie; du moins faut-il
que rien de l'extérieur ne vienne troubler cet apaisement: «_Ayez de
l'argent et soyez considéré_.»