Il y eut réellement une négociation entamée entre Charette et le général
Gratien, pour qu'il fût permis au premier de sortir de France et de se
retirer chez l'étranger. L'entremetteur de cette affaire était le
sieur Guesdon, curé de la Rabatelière. On ne dira point si le général
républicain lui offrait, avec la liberté de ce passage, une somme
considérable; mais il lui était accordé d'emmener avec lui tous les
officiers de son parti qui auraient suspecté la sincérité de la
pacification, et préféré de partager sa fortune; la défiance empêcha
que cette négociation fût conduite à sa fin; on appréhenda que ces
propositions ne fussent qu'un leurre employé pour saisir les restes du
parti insurgé. Charette était d'un caractère fort soupçonneux, et dans
un moment aussi critique les individus qui l'entouraient n'étaient pas
moins ombrageux que lui; on croit même que cette liberté de sortir
n'était pas illimitée, et qu'on refusait d'y comprendre les déserteurs
républicains qui faisaient la principale force du dernier noyau
royaliste. Cette restriction eût donc été suffisante pour faire rompre
la négociation et ne laisser à Charette que des résolutions désespérées.
Cette affaire délicate fut terminée d'une manière atroce, et peut-être
ce dénoûment affreux contribua à aggraver les périls de Charette, et
à augmenter autour de sa personne le nombre de ceux qui le trahirent.
Quelques jours après la rupture de la négociation, le malheureux curé de
la Rabatelière et ses deux domestiques furent arrachés, au milieu de la
nuit, de leurs lits, et égorgés à quelque distance du presbytère: cette
catastrophe glaça tous les esprits que la pacification, qui s'avançait,
ramenait insensiblement aux principes d'humanité; elle fut uniquement
imputée aux royalistes: on y reconnut les traits d'une horrible
vengeance dans la supposition ombrageuse que les patriotes voulaient
tromper les chefs insurgés par la promesse d'un passage en Angleterre,
et que le bon curé n'était que l'instrument odieux de cette supercherie.
Ce crime fut le prélude de quelques autres plus obscurs, mais non moins
détestables. Charette poursuivi à outrance, ne pouvant plus dérober le
secret de sa fuite, s'imaginait être trahi à chaque pas; ses soupçons
n'étaient pas chimériques, mais il était malaisé de les fixer avec
raison sur tel ou tel individu; cette obscurité qu'un homme équitable
devait percer, n'empêcha pas que quelques victimes fussent sacrifiées à
la fureur de son escorte; dès-lors il n'y eut plus de sûreté pour lui,
et de véritables traîtres naquirent du danger imminent qu'il y avait
d'être désigné pour tel.
D'un autre côté, les patriotes purent recourir à des travestissemens
impraticables, lorsque le pays était franchement insurgé. Quelques-uns
se déguisèrent à cette époque sous des habits de paysan, et parcourant
le canton où l'on était persuadé que Charette rodait, ils s'informaient
des enfans qui gardaient les troupeaux et même des cultivateurs qui
travaillaient dans leurs champs, de l'endroit où ce général pouvait
s'être réfugié; ils feignaient le plus grand dévouement pour lui
et annonçaient qu'ils allaient le rejoindre; ces sentimens avaient
l'apparence de la bonne foi, le vêtement de ces espions le confirmait,
et ils parvenaient ainsi à connaître la retraite de leur ennemi: c'est
de cette manière perfide, dit-on, qu'on découvrit son dernier gîte et
qu'il tomba aux mains des patriotes.
Mais il est certain qu'aucun de ses officiers n'accompagnait le général
Travot, lorsqu'il se saisit du chef royaliste. Il n'y eut que la Roberie
qui a eu la faiblesse, pour ne pas dire l'indignité de se rendre aux
instances des républicains et de marcher _une fois_ avec eux, en
arborant un panache tricolore; mais ce fut aussitôt après sa soumission,
quelques mois avant la prise de Charette, qu'il se souilla de cette
action qui excita l'indignation des royalistes pacifiés et le mépris
des républicains même qui la provoquèrent. Travot était simplement
accompagné et guidé par un certain nombre de réfugiés, et ce furent
ceux-ci qui employèrent la ressource peu noble des travestissemens et de
l'espionnage.