XVI.

Il y eut réellement une négociation entamée entre Charette et le général

Gratien, pour qu'il fût permis au premier de sortir de France et de se

retirer chez l'étranger. L'entremetteur de cette affaire était le

sieur Guesdon, curé de la Rabatelière. On ne dira point si le général

républicain lui offrait, avec la liberté de ce passage, une somme

considérable; mais il lui était accordé d'emmener avec lui tous les

officiers de son parti qui auraient suspecté la sincérité de la

pacification, et préféré de partager sa fortune; la défiance empêcha

que cette négociation fût conduite à sa fin; on appréhenda que ces

propositions ne fussent qu'un leurre employé pour saisir les restes du

parti insurgé. Charette était d'un caractère fort soupçonneux, et dans

un moment aussi critique les individus qui l'entouraient n'étaient pas

moins ombrageux que lui; on croit même que cette liberté de sortir

n'était pas illimitée, et qu'on refusait d'y comprendre les déserteurs

républicains qui faisaient la principale force du dernier noyau

royaliste. Cette restriction eût donc été suffisante pour faire rompre

la négociation et ne laisser à Charette que des résolutions désespérées.

Cette affaire délicate fut terminée d'une manière atroce, et peut-être

ce dénoûment affreux contribua à aggraver les périls de Charette, et

à augmenter autour de sa personne le nombre de ceux qui le trahirent.

Quelques jours après la rupture de la négociation, le malheureux curé de

la Rabatelière et ses deux domestiques furent arrachés, au milieu de la

nuit, de leurs lits, et égorgés à quelque distance du presbytère: cette

catastrophe glaça tous les esprits que la pacification, qui s'avançait,

ramenait insensiblement aux principes d'humanité; elle fut uniquement

imputée aux royalistes: on y reconnut les traits d'une horrible

vengeance dans la supposition ombrageuse que les patriotes voulaient

tromper les chefs insurgés par la promesse d'un passage en Angleterre,

et que le bon curé n'était que l'instrument odieux de cette supercherie.

Ce crime fut le prélude de quelques autres plus obscurs, mais non moins

détestables. Charette poursuivi à outrance, ne pouvant plus dérober le

secret de sa fuite, s'imaginait être trahi à chaque pas; ses soupçons

n'étaient pas chimériques, mais il était malaisé de les fixer avec

raison sur tel ou tel individu; cette obscurité qu'un homme équitable

devait percer, n'empêcha pas que quelques victimes fussent sacrifiées à

la fureur de son escorte; dès-lors il n'y eut plus de sûreté pour lui,

et de véritables traîtres naquirent du danger imminent qu'il y avait

d'être désigné pour tel.

D'un autre côté, les patriotes purent recourir à des travestissemens

impraticables, lorsque le pays était franchement insurgé. Quelques-uns

se déguisèrent à cette époque sous des habits de paysan, et parcourant

le canton où l'on était persuadé que Charette rodait, ils s'informaient

des enfans qui gardaient les troupeaux et même des cultivateurs qui

travaillaient dans leurs champs, de l'endroit où ce général pouvait

s'être réfugié; ils feignaient le plus grand dévouement pour lui

et annonçaient qu'ils allaient le rejoindre; ces sentimens avaient

l'apparence de la bonne foi, le vêtement de ces espions le confirmait,

et ils parvenaient ainsi à connaître la retraite de leur ennemi: c'est

de cette manière perfide, dit-on, qu'on découvrit son dernier gîte et

qu'il tomba aux mains des patriotes.

Mais il est certain qu'aucun de ses officiers n'accompagnait le général

Travot, lorsqu'il se saisit du chef royaliste. Il n'y eut que la Roberie

qui a eu la faiblesse, pour ne pas dire l'indignité de se rendre aux

instances des républicains et de marcher _une fois_ avec eux, en

arborant un panache tricolore; mais ce fut aussitôt après sa soumission,

quelques mois avant la prise de Charette, qu'il se souilla de cette

action qui excita l'indignation des royalistes pacifiés et le mépris

des républicains même qui la provoquèrent. Travot était simplement

accompagné et guidé par un certain nombre de réfugiés, et ce furent

ceux-ci qui employèrent la ressource peu noble des travestissemens et de

l'espionnage.

Mémoires de Mme la marquise de La Rochejaquelein écrits par elle-même · 第 52 / 56 题