XIV.

La pacification fut rompue par Charette sans dénoncer la trêve, et de

la manière la plus brusque. Il tomba à l'improviste sur le poste des

Essarts qui était dans une telle confiance, qu'un grand nombre fut

surpris jouant à la boule. Ce détachement n'eut pas le temps de se

mettre en défense; il fut taillé en pièces avant d'avoir le temps de se

reconnaître. Charette y fit des prisonniers, ainsi que dans un autre

poste qui fut attaqué le lendemain avec la même brusquerie sur la route

de Palluau à la Motte-Achard: ces prisonniers dépassaient le nombre de

deux cents.

On arrêta à la même époque une escouade de cavalerie qui passait près de

Belleville et se rendait à Palluau. Elle était composée d'une trentaine

d'hommes et d'un officier.

Cette reprise des hostilités était évidemment concertée avec la descente

de Quiberon. Les instigations pressantes des princes avaient rejeté

Charette dans les chances de la guerre; la trahison exercée sur les

prisonniers émigrés faits dans cette fatale expédition détermina sans

doute l'affreuse représaille qu'il exerça sur les siens. Ces malheureux,

au nombre de plus de cent, furent emmenés dans un bois peu distant de

Belleville et assommés à coups de bâtons et de pieux par les soldats

qui formaient la garde de Charette. Ces cannibales revinrent de

cette sanglante exécution en portant comme un trophée les dépouilles

sanglantes de leurs victimes: le reste fut fusillé dans la cour de la

prison, et ces deux horribles scènes se passèrent un dimanche, au moment

où Charette, accompagné d'une partie de sa troupe, entendait la messe.

La fusillade avait lieu dans le château de Belleville, et ainsi les cris

des mourans et des assassins se mêlaient aux chants que l'on entonnait à

la louange de la Divinité.

Depuis ce moment, la guerre civile reprit son ancien caractère de fureur

et d'acharnement; mais elle se fit sans succès par les insurgés. Ceux-ci

allèrent chercher les munitions et les effets d'équipement que les

Anglais débarquèrent sur la côte de Saint-Jean-de-Mont; Ce secours était

peu considérable; le présent, de la part d'une puissance, était plus

que mesquin; l'on disait que c'étaient quelques débris sauvés de la

catastrophe de Quiberon; les munitions et objets débarqués ne valaient

peut-être pas vingt mille écus.

Cette expédition eut lieu vers la fin de l'été; et loin que quelques

mois s'écoulassent entre cet événement et la reprise des opérations

militaires, Charette ne jouit que d'un repos fort court: dès la

mi-septembre, les colonnes républicaines, conduites par le général Hoche

en personne, s'avançaient de plusieurs points sur Belleville; il voulut

dissiper les illusions de son armée, en lui faisant toucher, pour ainsi

dire, ce boulevard du royalisme, qu'elle s'imaginait être un lieu

fortifié par l'art et la nature. Peut-être croyait-il lui-même que

Charette l'y attendrait, et terminer la guerre dans une seule bataille.

Il ne se présentait point avec des forces considérables; il n'avait avec

lui que cinq à six mille hommes; mais Charette décampa à son approche;

et il n'eût point accepté le combat, quand même son ennemi eût été deux

fois moins nombreux.

L'armée insurgée avait perdu tout son ressort, l'enthousiasme que lui

avaient donné ses succès inespérés, et le sentiment de désespoir qui

les lui avait fait obtenir. Les propriétaires, les simples cultivateurs

avaient goûté les douceurs de la paix; ils avaient repris pendant

quelque temps leurs travaux et leurs paisibles habitudes; cet état

de tranquillité leur avait offert de nouveaux charmes, lorsqu'ils

songeaient aux périls de leur condition passée; leur répugnance et leur

chagrin à se voir engagés dans une lutte aussi périlleuse, avaient

éclaté dès les premiers momens qu'ils avaient été contraints de

rejoindre leurs drapeaux: ces sentimens étaient fortement gravés sur

leurs visages, et la terreur seule en avait comprimé l'essor.

Mémoires de Mme la marquise de La Rochejaquelein écrits par elle-même · 第 50 / 56 题