La pacification fut rompue par Charette sans dénoncer la trêve, et de
la manière la plus brusque. Il tomba à l'improviste sur le poste des
Essarts qui était dans une telle confiance, qu'un grand nombre fut
surpris jouant à la boule. Ce détachement n'eut pas le temps de se
mettre en défense; il fut taillé en pièces avant d'avoir le temps de se
reconnaître. Charette y fit des prisonniers, ainsi que dans un autre
poste qui fut attaqué le lendemain avec la même brusquerie sur la route
de Palluau à la Motte-Achard: ces prisonniers dépassaient le nombre de
deux cents.
On arrêta à la même époque une escouade de cavalerie qui passait près de
Belleville et se rendait à Palluau. Elle était composée d'une trentaine
d'hommes et d'un officier.
Cette reprise des hostilités était évidemment concertée avec la descente
de Quiberon. Les instigations pressantes des princes avaient rejeté
Charette dans les chances de la guerre; la trahison exercée sur les
prisonniers émigrés faits dans cette fatale expédition détermina sans
doute l'affreuse représaille qu'il exerça sur les siens. Ces malheureux,
au nombre de plus de cent, furent emmenés dans un bois peu distant de
Belleville et assommés à coups de bâtons et de pieux par les soldats
qui formaient la garde de Charette. Ces cannibales revinrent de
cette sanglante exécution en portant comme un trophée les dépouilles
sanglantes de leurs victimes: le reste fut fusillé dans la cour de la
prison, et ces deux horribles scènes se passèrent un dimanche, au moment
où Charette, accompagné d'une partie de sa troupe, entendait la messe.
La fusillade avait lieu dans le château de Belleville, et ainsi les cris
des mourans et des assassins se mêlaient aux chants que l'on entonnait à
la louange de la Divinité.
Depuis ce moment, la guerre civile reprit son ancien caractère de fureur
et d'acharnement; mais elle se fit sans succès par les insurgés. Ceux-ci
allèrent chercher les munitions et les effets d'équipement que les
Anglais débarquèrent sur la côte de Saint-Jean-de-Mont; Ce secours était
peu considérable; le présent, de la part d'une puissance, était plus
que mesquin; l'on disait que c'étaient quelques débris sauvés de la
catastrophe de Quiberon; les munitions et objets débarqués ne valaient
peut-être pas vingt mille écus.
Cette expédition eut lieu vers la fin de l'été; et loin que quelques
mois s'écoulassent entre cet événement et la reprise des opérations
militaires, Charette ne jouit que d'un repos fort court: dès la
mi-septembre, les colonnes républicaines, conduites par le général Hoche
en personne, s'avançaient de plusieurs points sur Belleville; il voulut
dissiper les illusions de son armée, en lui faisant toucher, pour ainsi
dire, ce boulevard du royalisme, qu'elle s'imaginait être un lieu
fortifié par l'art et la nature. Peut-être croyait-il lui-même que
Charette l'y attendrait, et terminer la guerre dans une seule bataille.
Il ne se présentait point avec des forces considérables; il n'avait avec
lui que cinq à six mille hommes; mais Charette décampa à son approche;
et il n'eût point accepté le combat, quand même son ennemi eût été deux
fois moins nombreux.
L'armée insurgée avait perdu tout son ressort, l'enthousiasme que lui
avaient donné ses succès inespérés, et le sentiment de désespoir qui
les lui avait fait obtenir. Les propriétaires, les simples cultivateurs
avaient goûté les douceurs de la paix; ils avaient repris pendant
quelque temps leurs travaux et leurs paisibles habitudes; cet état
de tranquillité leur avait offert de nouveaux charmes, lorsqu'ils
songeaient aux périls de leur condition passée; leur répugnance et leur
chagrin à se voir engagés dans une lutte aussi périlleuse, avaient
éclaté dès les premiers momens qu'ils avaient été contraints de
rejoindre leurs drapeaux: ces sentimens étaient fortement gravés sur
leurs visages, et la terreur seule en avait comprimé l'essor.