Ce chef présomptueux et défiant, craignant toujours que quelques
officiers-généraux de l'ancien régime ne vinssent lui ravir, ou même
partager son autorité, s'il désirait des auxiliaires, ne voulait que des
subalternes, des sous-officiers incapables de lui porter aucun ombrage.
Ils auraient discipliné les bandes, ils leur auraient donné de la
consistance et de l'à-plomb, et la gloire de ses succès lui serait
demeurée à lui seul. Aussi manifesta-t-il cette impolitique jalousie, en
communiquant une lettre que lui écrivait un royaliste d'un rang élevé,
pour lui offrir un certain nombre d'officiers émigrés: il observa que
cette recrue pourrait semer la division dans l'armée par les sentimens
d'ambition qu'elle ne manquerait pas de manifester; et qu'il valait bien
mieux recevoir un secours de sergens et de caporaux.
S'il faut parler avec impartialité des infractions que commirent les
deux partis relativement à la pacification, l'on peut affirmer hardiment
que les insurgés furent les moins scrupuleux. Cette affligeante version
va reposer sur des éclaircissemens et des faits positifs.
L'on a déjà remarqué que Charette ne s'inquiéta même pas de sauver les
apparences, en supprimant du moins les signes publics du royalisme,
puisque cette feinte momentanée n'eût point changé le dévouement et les
principes de ses soldats, et les communications étant libres avec les
villes républicaines, les insurgés y allant tous les jours, et
des patriotes traversant aussi quelquefois le pays insurgé, ces
démonstrations maladroites étaient notoires; les républicains en étaient
informés avec exactitude, et ils étaient en droit de penser que les
négociations de paix n'avaient été entrées que sur l'hypocrisie et la
mauvaise foi.
En second lieu les républicains ne témoignèrent point l'intention de
resserrer davantage le général royaliste, ni de menacer ses positions;
et, si quelques postes furent établis sur les grandes routes, à Palluau,
par exemple, c'est que les villes étaient dépourvues de subsistances,
qu'on y mourait de faim, que la ration même du soldat était extrêmement
réduite, et que la Vendée avait été représentée comme renfermant encore
beaucoup de ressources dont l'excédent pouvait être reversé sur des
militaires qui manquaient de pain, et avec qui l'on venait de se
réconcilier. Aussi les chefs de ces postes s'efforcèrent-ils de vivre
dans la meilleure intelligence avec les commandans royalistes dont ils
suspectèrent probablement la sincérité, lorsqu'ils virent qu'on ne
subviendrait eu aucune manière à leurs besoins.
Les patriotes n'envoyèrent point un détachement à Belleville pour
enlever Charette; ce fut tout simplement un mouvement ordonné par le
général Canclaux, pour faire passer huit cents hommes de Chantonnay, ou
endroit voisin, à Palluau, et pour écarter de Charette tout soupçon de
surprise et de perfidie, le général Canclaux lui-même se trouvait à la
tête du détachement. Charette, informé subitement de ce passage, en
conçut de vives inquiétudes, et entra dans une étrange colère: il prit
néanmoins une résolution courageuse et digne de sa fermeté; il monta
à cheval, accompagné seulement de quelques officiers, et il s'avança
au-devant de la troupe républicaine. Les deux généraux se rencontrèrent
à une médiocre distance de Belleville, au milieu d'une lande. Charette
témoigna son étonnement au général Canclaux, et celui-ci lui prouva
l'innocence de sa démarche. Il la justifia sur le bien-être du soldat
qui ne pouvait gagner le point sur lequel il le portait, que par une
route quatre fois plus longue et trop pénible pour des hommes exténués
de besoin. Il représentait en outre que ce n'était pas violer la paix
que de traverser paisiblement un pays rentré au sein de la patrie, et
qui venait de se soumettre à la République.
Les généraux se séparèrent après cette explication, et le détachement
continua sa marche; mais ce corps était tellement affaibli par le besoin
de nourriture, qu'il laissa derrière lui plus de cent traînards qui
furent impitoyablement massacrés en détail dans les endroits écartés
et pendant la nuit qui survint. Des relations de ces horreurs furent
envoyées au quartier-général et n'y furent pas désapprouvées.
M. Allard avait succédé à M. Delaunay dont il était le major; c'était
un homme honnête, mais dont l'autorité était contrebalancée par
quelques-uns de ses officiers beaucoup moins humains que lui. Son
arrestation fut causée par la découverte d'un crime dont il était
innocent. Deux hussards républicains avaient été égorgés sur la grande
route de Palluau à Lamotte par des cavaliers de sa division; les harnais
avaient été déposés à son quartier-général; ils y furent trouvés par
les camarades des victimes qui s'étaient mis à leur recherche; les
apparences étaient contre le chef royaliste; il avait armé les
assassins, ou du moins il approuvait cette atrocité: ils l'emmenèrent
aux Sables, où sans doute il se lava de cette odieuse imputation,
puisqu'il n'a pas été mis en jugement. M. Allard est plein de vie, il
attesterait ce fait.
Toujours est-il vrai qu'on ne réclama point la liberté du détenu qui fut
remplacé dans le commandement par le frère aîné de M. Charette.
Des assassinats furent commis sur différens points du territoire insurgé
sur des militaires isolés et principalement sur des réfugiés. Des
plaintes journalières et très-vives en étaient faites par les
représentans du peuple et par les commandans républicains; des
informations juridiques, des procédures criminelles furent adressées à
M. Charette pour lui signaler les coupables et provoquer leur punition.
Quelques hommes de son parti osèrent lui représenter combien ces
réclamations étaient justes; qu'il était même politique pour lui de ne
pas tolérer de pareils crimes, et que les scélérats qui les commettaient
n'étaient pas dignes de combattre pour une bonne cause: ces remontrances
restèrent sans effet, et n'étaient même accueillies que par le silence.
Enfin, l'on ne pourrait pas citer un Vendéen estimable et circonspect
qui, pendant cette période de paix, ait été dupe de sa confiance et
menacé dans sa liberté. L'on entrait en toute sécurité dans les villes
qu'occupaient les républicains; l'on y revoyait ses parens et ses amis;
l'on y faisait tranquillement ses affaires, et l'on ne pouvait se
plaindre que des manières rébarbatives des réfugiés, dont la plupart,
délirant d'un faux patriotisme, haineux, exaspérés, sanguinaires, ont
précédemment ajouté aux calamités qui ont désolé le pays: ceux-ci
désiraient la continuation de la guerre civile aussi vivement que les
fanatiques de l'autre parti, et des deux côtés leurs vues étaient bien
moins pures qu'intéressées.
Les républicains se plaignaient de toutes ces infractions; les
royalistes se plaignaient aussi et alléguaient des représailles; les
murmures réciproques exigeaient une explication; et, ils donnèrent
matière à de nouvelles conférences qui furent tenues dans les environs
de la Jaunaye. Les représentans du peuple n'y vinrent point. L'horizon
politique s'obscurcissait; des deux parts on était en défiance et sur
ses gardes. Les généraux républicains et royalistes s'entrevirent, mais
d'une manière peu franche et très-fugitive. Stofflet était pour lors
rallié à Charette; cependant ces deux chefs se haïssaient mutuellement;
mais Stofflet ne recommença sa levée de boucliers que lorsque son rival
fut accablé. Le fameux Bernier était présent à cette entrevue: il fut
chargé de la rédaction de la note que les Vendéens opposaient aux
demandes des patriotes. C'était une espèce de déclaration ambiguë
et équivoque, témoignage d'un mécontentement caché et d'une rupture
prochaine. On se sépara le jour même fort peu contens les uns des
autres.