XIII.

Ce chef présomptueux et défiant, craignant toujours que quelques

officiers-généraux de l'ancien régime ne vinssent lui ravir, ou même

partager son autorité, s'il désirait des auxiliaires, ne voulait que des

subalternes, des sous-officiers incapables de lui porter aucun ombrage.

Ils auraient discipliné les bandes, ils leur auraient donné de la

consistance et de l'à-plomb, et la gloire de ses succès lui serait

demeurée à lui seul. Aussi manifesta-t-il cette impolitique jalousie, en

communiquant une lettre que lui écrivait un royaliste d'un rang élevé,

pour lui offrir un certain nombre d'officiers émigrés: il observa que

cette recrue pourrait semer la division dans l'armée par les sentimens

d'ambition qu'elle ne manquerait pas de manifester; et qu'il valait bien

mieux recevoir un secours de sergens et de caporaux.

S'il faut parler avec impartialité des infractions que commirent les

deux partis relativement à la pacification, l'on peut affirmer hardiment

que les insurgés furent les moins scrupuleux. Cette affligeante version

va reposer sur des éclaircissemens et des faits positifs.

L'on a déjà remarqué que Charette ne s'inquiéta même pas de sauver les

apparences, en supprimant du moins les signes publics du royalisme,

puisque cette feinte momentanée n'eût point changé le dévouement et les

principes de ses soldats, et les communications étant libres avec les

villes républicaines, les insurgés y allant tous les jours, et

des patriotes traversant aussi quelquefois le pays insurgé, ces

démonstrations maladroites étaient notoires; les républicains en étaient

informés avec exactitude, et ils étaient en droit de penser que les

négociations de paix n'avaient été entrées que sur l'hypocrisie et la

mauvaise foi.

En second lieu les républicains ne témoignèrent point l'intention de

resserrer davantage le général royaliste, ni de menacer ses positions;

et, si quelques postes furent établis sur les grandes routes, à Palluau,

par exemple, c'est que les villes étaient dépourvues de subsistances,

qu'on y mourait de faim, que la ration même du soldat était extrêmement

réduite, et que la Vendée avait été représentée comme renfermant encore

beaucoup de ressources dont l'excédent pouvait être reversé sur des

militaires qui manquaient de pain, et avec qui l'on venait de se

réconcilier. Aussi les chefs de ces postes s'efforcèrent-ils de vivre

dans la meilleure intelligence avec les commandans royalistes dont ils

suspectèrent probablement la sincérité, lorsqu'ils virent qu'on ne

subviendrait eu aucune manière à leurs besoins.

Les patriotes n'envoyèrent point un détachement à Belleville pour

enlever Charette; ce fut tout simplement un mouvement ordonné par le

général Canclaux, pour faire passer huit cents hommes de Chantonnay, ou

endroit voisin, à Palluau, et pour écarter de Charette tout soupçon de

surprise et de perfidie, le général Canclaux lui-même se trouvait à la

tête du détachement. Charette, informé subitement de ce passage, en

conçut de vives inquiétudes, et entra dans une étrange colère: il prit

néanmoins une résolution courageuse et digne de sa fermeté; il monta

à cheval, accompagné seulement de quelques officiers, et il s'avança

au-devant de la troupe républicaine. Les deux généraux se rencontrèrent

à une médiocre distance de Belleville, au milieu d'une lande. Charette

témoigna son étonnement au général Canclaux, et celui-ci lui prouva

l'innocence de sa démarche. Il la justifia sur le bien-être du soldat

qui ne pouvait gagner le point sur lequel il le portait, que par une

route quatre fois plus longue et trop pénible pour des hommes exténués

de besoin. Il représentait en outre que ce n'était pas violer la paix

que de traverser paisiblement un pays rentré au sein de la patrie, et

qui venait de se soumettre à la République.

Les généraux se séparèrent après cette explication, et le détachement

continua sa marche; mais ce corps était tellement affaibli par le besoin

de nourriture, qu'il laissa derrière lui plus de cent traînards qui

furent impitoyablement massacrés en détail dans les endroits écartés

et pendant la nuit qui survint. Des relations de ces horreurs furent

envoyées au quartier-général et n'y furent pas désapprouvées.

M. Allard avait succédé à M. Delaunay dont il était le major; c'était

un homme honnête, mais dont l'autorité était contrebalancée par

quelques-uns de ses officiers beaucoup moins humains que lui. Son

arrestation fut causée par la découverte d'un crime dont il était

innocent. Deux hussards républicains avaient été égorgés sur la grande

route de Palluau à Lamotte par des cavaliers de sa division; les harnais

avaient été déposés à son quartier-général; ils y furent trouvés par

les camarades des victimes qui s'étaient mis à leur recherche; les

apparences étaient contre le chef royaliste; il avait armé les

assassins, ou du moins il approuvait cette atrocité: ils l'emmenèrent

aux Sables, où sans doute il se lava de cette odieuse imputation,

puisqu'il n'a pas été mis en jugement. M. Allard est plein de vie, il

attesterait ce fait.

Toujours est-il vrai qu'on ne réclama point la liberté du détenu qui fut

remplacé dans le commandement par le frère aîné de M. Charette.

Des assassinats furent commis sur différens points du territoire insurgé

sur des militaires isolés et principalement sur des réfugiés. Des

plaintes journalières et très-vives en étaient faites par les

représentans du peuple et par les commandans républicains; des

informations juridiques, des procédures criminelles furent adressées à

M. Charette pour lui signaler les coupables et provoquer leur punition.

Quelques hommes de son parti osèrent lui représenter combien ces

réclamations étaient justes; qu'il était même politique pour lui de ne

pas tolérer de pareils crimes, et que les scélérats qui les commettaient

n'étaient pas dignes de combattre pour une bonne cause: ces remontrances

restèrent sans effet, et n'étaient même accueillies que par le silence.

Enfin, l'on ne pourrait pas citer un Vendéen estimable et circonspect

qui, pendant cette période de paix, ait été dupe de sa confiance et

menacé dans sa liberté. L'on entrait en toute sécurité dans les villes

qu'occupaient les républicains; l'on y revoyait ses parens et ses amis;

l'on y faisait tranquillement ses affaires, et l'on ne pouvait se

plaindre que des manières rébarbatives des réfugiés, dont la plupart,

délirant d'un faux patriotisme, haineux, exaspérés, sanguinaires, ont

précédemment ajouté aux calamités qui ont désolé le pays: ceux-ci

désiraient la continuation de la guerre civile aussi vivement que les

fanatiques de l'autre parti, et des deux côtés leurs vues étaient bien

moins pures qu'intéressées.

Les républicains se plaignaient de toutes ces infractions; les

royalistes se plaignaient aussi et alléguaient des représailles; les

murmures réciproques exigeaient une explication; et, ils donnèrent

matière à de nouvelles conférences qui furent tenues dans les environs

de la Jaunaye. Les représentans du peuple n'y vinrent point. L'horizon

politique s'obscurcissait; des deux parts on était en défiance et sur

ses gardes. Les généraux républicains et royalistes s'entrevirent, mais

d'une manière peu franche et très-fugitive. Stofflet était pour lors

rallié à Charette; cependant ces deux chefs se haïssaient mutuellement;

mais Stofflet ne recommença sa levée de boucliers que lorsque son rival

fut accablé. Le fameux Bernier était présent à cette entrevue: il fut

chargé de la rédaction de la note que les Vendéens opposaient aux

demandes des patriotes. C'était une espèce de déclaration ambiguë

et équivoque, témoignage d'un mécontentement caché et d'une rupture

prochaine. On se sépara le jour même fort peu contens les uns des

autres.

Mémoires de Mme la marquise de La Rochejaquelein écrits par elle-même · 第 49 / 56 题