IX.

On ne peut néanmoins dissimuler que la fureur des soldats républicains

s'était grandement ralentie pendant cet été de 1794, et avant

l'événement du 9 thermidor qui l'adoucit encore bien davantage. Le

retour aux maximes de modération qui fit sourire l'humanité désolée,

commença d'affaiblir le parti des insurgés; il brisait ou du moins

relâchait son principal ressort, le désespoir du malheur, la nécessité

toujours présente de vaincre ou de périr: aussi peut-on remarquer que,

depuis cette amélioration dans l'opinion, les Vendées ne donnèrent plus

le spectacle d'actions aussi brillantes et aussi courageuses que pendant

la période de la terreur.

Ce camp de Freligné, dont on parlait à l'instant, et qui resta plusieurs

semaines sans être menacé, déploya constamment une manière opposée à la

marche dévastatrice des colonnes qui avaient fait les campagnes d'hiver:

il avait été établi en cet endroit, quelque temps avant la récolte, et

couvrant un pays fertile et découvert, entretenant des communications

journalières avec Machecoul et Challains, il inspirait des craintes bien

vives à tous les cultivateurs qui voyaient mûrir leurs moissons sur

cette partie du territoire. Ces malheureux n'avaient d'autre perspective

que la mort donnée par l'ennemi ou par la famine plus cruelle encore;

une position aussi critique enhardit quelques-uns d'entre eux; ils

se hasardèrent à couper leurs grains, quelque chose qui leur en

pût arriver. Les cavaliers républicains les aperçurent et ne les

inquiétèrent point; ils rassurèrent même les fuyards, et cette épreuve,

bientôt connue, rappela de toutes parts les moissonneurs effrayés, en ne

guérissant partout qu'une bien faible partie de leur défiance.

La position de ces pauvres laboureurs était difficile; une expérience

affreuse leur avait prouvé que ces intervalles d'une douceur apparente

n'avaient été précédemment que le sommeil du tigre; que l'ennemi avait

quelquefois endormi leur vigilance et leur précaution, et recommencé

tout-à-coup ses actes de barbarie. Freligné était précisément situé

dans cette paroisse de Falleron, dont la plupart des hommes avaient été

égorgés, l'hiver passé, au camp de Légé où les républicains les avaient

attirés sous l'espoir de la paix après la leur avoir jurée dans un

banquet, après leur avoir présenté la coupe de la réconciliation:

une catastrophe aussi récente avait gravé dans les âmes de terribles

souvenirs.

Les paysans de ce canton, pressés de ramasser leur subsistance et celle

de leurs enfans, devaient éprouver de grandes craintes; d'un autre côté,

ils devaient la cacher aux républicains qui les environnaient à tout

instant; et il leur fallait encore, par la démonstration l'un dévouement

bien prononcé, empêcher que les chefs vendéens ne prissent ombrage de

ces relations équivoques, toute communication prétendue volontaire avec

les républicains étant punie de la peine de mort; et les délateurs ne

manquaient pas plus dans ce parti que dans le parti patriote: la même

espèce d'hommes jouait ce rôle infâme; les mômes motifs les animaient;

c'était également des sans-culottes royalistes que peignaient la

prospérité de leurs voisins et la soif de leurs dépouilles; et la

crédulité, exagérée par la peur, assassinait, sur ces rapports, des

hommes qui n'avaient d'autres torts que d'avoir allumé les désirs de

quelques misérables.

Ainsi le même mobile tyrannisait pareillement les deux partis les

plus opposés; la terreur avait peuplé les armées républicaines, elle

entretint aussi les réunions des insurgés. Ces bandes s'affaiblirent en

nombre et en audace dès que le paysan, lassé de cette lutte sanglante,

et désespérant d'atteindre le but de ses premiers efforts, acquit la

certitude qu'il pourrait désormais respirer sous son toit, et cultiver

en paix le champ de ses pères: sa répugnance à combattre de nouveau

éclata d'une manière bien sensible, lorsque Charette rompit la paix de

Jacmaye.

Lorsqu'on fit à Charette les premières ouvertures de paix, et que l'on

fit entrevoir à ses officiers que l'état critique des insurgés pourrait

se terminer par un dénoûment qu'on n'eût jamais dû prévoir, ces

propositions conciliatrices arrivèrent dans un moment très-propre à

les faire accueillir; la résistance était devenue, pour ainsi dire,

impossible.

Les Vendéens étaient alors à peu près sans munitions. Je vis poser en

fait, dans un conseil de guerre où la plupart des chefs étaient réunis

pour réfuter l'opiniâtreté de quelques-uns d'entre eux qui votaient pour

la continuation de la guerre, qu'en exceptant les cartouches que chaque

soldat pouvait avoir à sa disposition, l'on n'avait pas en magasin

trente livres de poudre. Ce fait était précisé devant Charette, les

généraux de l'armée du centre, et les principaux officiers des deux

corps, et il ne fut démenti par personne.

En effet, depuis bien du temps l'on n'avait emporté aucune place qui

eût servi d'entrepôt pour des munitions de guerre. Les républicains

ne menaient plus d'artillerie avec eux. Le soldat portait toutes ses

cartouches avec lui. Les insurgés ne profitaient donc que de celles

trouvées sur les ennemis morts ou prisonniers. Les camps retranchés dont

ils s'étaient emparés étaient dépourvus de caissons; les cartouches

manquaient, assure-t-on, aux républicains de Freligné: ainsi il devait

arriver un instant, et cet instant était tout proche, où les insurgés

auraient été dans l'impossibilité de brûler une seule amorce.

Aussi, pendant l'intervalle de la pacification, tous les soins des chefs

se portèrent sur cet objet intéressant. Les communications les plus

actives furent entretenues avec Nantes par des Vendéens affidés qui s'y

procuraient de la poudre, et reformaient peu à peu le matériel de chaque

division: ces approvisionnemens n'étaient pas difficiles. Nantes était

alors peuplée de mécontens, d'hommes qui soupiraient après le retour de

la royauté et qui favorisèrent de tout leur pouvoir les manoeuvres des

insurgés.

Mais, en définitive, on ne pense pas que ces manoeuvres eussent

été favorables au parti vendéen: si elles lui procurèrent quelques

munitions, elles livrèrent aussi à l'ennemi le secret de ses forces et

du mode sous lequel elles avaient été employées, parce que, de la part

de ces hommes simples et grossiers, le récit détaillé de leurs succès

passés était toujours le langage de l'indiscrétion. Ainsi la Vendée

se vit enlever son rempart principal, le prestige qui avait couvert

jusque-là ses opérations militaires et avait fasciné les yeux de ses

ennemis sur sa puissance réelle: le mystère d'illusion fut dévoilé, et

les patriotes purent appliquer à ce pays l'apologue des bâtons flottans

sur l'onde.

En second lieu, depuis que les moeurs des soldats républicains s'étaient

adoucies, les habitans qui environnaient leurs postes avaient pu se

procurer les papiers publics; les patriotes cherchaient même à répandre

ceux qui contenaient des nouvelles avantageuses à leur cause; et à

l'époque que l'on rappelle, quelques-unes des puissances coalisées

avaient ou subi le joug de la république, ou fait la paix avec elle.

Cette circonstance était connue des chefs qui la cachaient sans doute à

leurs soldats, mais qui ne pouvaient se dissimuler combien les chances

étaient inégales à combattre un parti que l'Europe entière désespérait

d'abattre: ils devaient donc pencher vers la pacification offerte.

En troisième lieu, le parti vendéen, malgré ses succès de 1794, avait

été cruellement affaibli. Toute la partie du marais de Beauvoir et

Soullones avait été soumise dans l'été de cette dernière année; ses

canaux, pendant les inondations, rendaient le pays impénétrable; mais

les chaleurs, le retour de la belle saison, lui ôtaient ce moyen de

défense, et alors des républicains y entrèrent sans peine. Le parti

vendéen ne perdait pas sans doute des auxiliaires bien courageux, mais

il perdait la portion la plus intéressante de son territoire, sous le

rapport des subsistances.

Enfin, le repos laissé aux insurgés depuis la récolte, pendant trois

ou quatre mois; le loisir de calculer et d'apprécier l'étendue des

calamités passées; le souvenir des privations, des besoins en tout genre

qu'ils avaient éprouvés; la crainte de voir ou brûler ou ravir encore

les fruits de la récolte qu'on avait été si heureux de ramasser, et

l'idée si pénible que tant de périls et de désastres n'avaient point

changé la face des choses: toutes ces considérations réunies glaçaient

l'ame du soldat, et il eût désiré hautement la paix, si les craintes

dont on l'entourait lui avaient permis de croire à une paix solide.

Il est certain toutefois que cette pacification fut accompagnée de

grandes précautions et d'un appareil extraordinaire: Charette avait été

logé avec les autres généraux vendéens et huit principaux officiers au

château de la Jaunaye; la cavalerie qui leur servait d'escorte était

stationnée dans un château voisin.

Le local des conférences avait été établi, au milieu d'une lande située

à quelque distance du premier château, sous une tente ou pavillon dressé

à cette fin; chaque jour, à une heure convenue, les représentans du

peuple et les chefs insurgés s'y rendaient respectivement avec une

escorte déterminée qui se rangeait en bataille des deux côtés du

pavillon, à la distance de quelques centaines de pas.

Les négociations durèrent plusieurs jours: les négociateurs de chaque

parti étaient en nombre égal; d'un côté figuraient neuf représentans

membres de la Convention; les insurgés étaient représentés par trois

généraux, un chef de division, et quatre employés civils.

La manie de la déclamation et l'enthousiasme de la tribune étaient

tellement épidémiques dans ces temps de délire, que la tente de la

Jaunaye ne put être à l'abri de cette fureur oratoire; les représentans

y prononçaient de longs discours avec l'accent et le geste le plus

animés; très-souvent ils ne s'entendaient pas entre eux, et cette

contrariété donnait à la discussion un nouveau degré de véhémence.

Les négociateurs vendéens éprouvaient dans cette lutte une grande

infériorité. Retranchés dans leurs forêts, au milieu d'un peuple

grossier, demeurés étrangers pendant près de deux ans à toutes les

discussions politiques qui avaient ébranlé l'État, et amené tant

d'événemens et de catastrophes, ils étaient peu capables d'improviser et

d'imiter le langage de leurs adversaires: aussi, pour ne pas rester au

dépourvu, rédigeaient-ils, dans l'intervalle de chaque conférence, des

_factum_ en réponse aux objections de la veille; et comme leur opinion

était toujours énoncée avec franchise et une certaine rudesse, ces notes

ouvraient un vaste champ à l'éloquence révolutionnaire des députés, et

devenaient pour eux une source intarissable de babil.

Du reste, ce qui prouve à quel degré de barbarie cette guerre civile

avait amené le peuple, et que le droit des gens n'y était pas plus

respecté qu'au milieu des nations les plus sauvages, c'est que

M. Ruteau, qui fut le premier et le principal entremetteur de la

négociation, courut les plus grands dangers en abordant dans la Vendée,

quoiqu'il s'annonçât comme porteur de paroles de paix; il eut toutes

les peines imaginables à désarmer la défiance des paysans qui le

rencontrèrent, et à se faire conduire au quartier-général le plus

voisin, celui de La Roberie qui occupait Saint-Philibert de Grand-Lieu;

celui-ci le mena sur-le-champ à l'armée de Charette, qui était alors

rassemblée dans l'intérieur du Bocage.

Mémoires de Mme la marquise de La Rochejaquelein écrits par elle-même · 第 45 / 56 题