Charette montra dans sa première lutte contre le général Haxo une autre
nuance de son caractère, la légèreté et l'imprévoyance unies à beaucoup
de bravoure et de fermeté. C'est bien dans cette occasion qu'on remarque
qu'il n'adoptait aucun plan militaire, mais qu'il vivait au jour le
jour, bravant le danger lorsqu'il se présentait, mais ne sachant ni le
calculer, ni faire naître ou préparer des circonstances avantageuses.
Après la prise de Noirmoutier, Charette n'y demeura que quelques jours;
il les employa à faire entrer quelques vivres dans la place et à
expédier un aviso en Angleterre. Ce fut La Roberie aîné, officier de
mérite, qu'il y envoya. La garnison qu'il laissa à Noirmoutier était
d'environ huit cents hommes, et ce poste fut médiocrement envié par les
soldats de son armée, qui avaient une répugnance invincible pour toute
position où l'on n'avait point de retraite. Le gouverneur était un M.
de Tinguy, officier peu connu, et qui, parmi plusieurs autres officiers
restés aussi dans la place, ne devait pas jouir d'une grande autorité.
Charette ramena donc incontinent son armée à Touvois, à une lieue de
Légé, apparemment parce que cela le rapprochait de sa nouvelle conquête,
et qu'il avait éprouvé devant une division de l'armée de Mayence,
qu'il n'y avait aucune résistance à tenter dans son ancien poste qui
équivalait à une rase campagne: il y campa pendant plus de trois
semaines. Enfin, vers le milieu de novembre 1793, Haxo sortit de Nantes
et entra par plusieurs points sur le pays insurgé. La division des
Sables pénétra aussi, et Charette vit qu'il allait être enveloppé à
Touvois, pendant que la division de l'armée de Haxo, qui avait débouché
par Machecoul, lui couperait la retraite de Noirmoutiers. Dans une
position aussi épineuse, Charette devait prendre un parti décisif, et
il n'en prit point; il décampa de Touvois, s'avança vers la Garnache et
Saint-Gervais: Haxo le suivait rapidement à la tête de quatre à cinq
mille hommes et de l'artillerie.
Charette essaya un instant de lui résister dans ce dernier endroit, mais
il fut chassé à coups de canon et acculé dans Bouin, dont il ne se tira
avec sa troupe qu'en franchissant ou traversant les fossés. Il laissa là
une belle artillerie, ses caissons, ses équipages. Son armée ne sauva
qu'un seul cheval, celui de La Roberie; mais l'on ne sache pas qu'elle
ait tué les autres ni encloué ses canons. Elle effectuait une retraite
ou plutôt une déroute précipitée, accompagnée du plus grand désordre,
et, certainement, elle n'eut pas le temps, ni peut-être la pensée de
détruire les ressources qu'elle était forcée d'abandonner à l'ennemi. Ce
désastre n'avait point été prévu, et il était bien facile de l'éviter.
Charette devait examiner, en sortant de Touvois, s'il avait une force
suffisante pour défendre Noirmoutiers et pour en empêcher le siège; il
ne pouvait s'agir de s'y enterrer, car alors tout le parti se serait
trouvé concentré dans un seul point, et il était irrévocablement abattu
par la chute de ce lieu de refuge. Pour prendre une pareille résolution,
il eût fallu attendre à une époque déterminée un secours que
l'Angleterre aurait envoyé, et qui eût été capable de faire lever le
siège. Ce plan était donc impraticable, quand même on admettrait, ce
qui eût éprouvé une grande difficulté, que l'armée eût consenti à
l'exécuter.
Et si l'armée de Charette était trop faible pour tenir tête à l'ennemi,
il fallait donc se garder soigneusement de se laisser engager avec tous
ses moyens militaires sur un terrain désavantageux, et qui ne laissait
aux insurgés, en cas de défaite, que la perspective d'une destruction
totale.
Bien plus, un semblable échec devait décourager entièrement la garnison
de Noirmoutiers: il était propre à lui enlever l'espoir d'être jamais
secourue, et par suite celle énergie morale et ces illusions du courage,
qui sont toujours les meilleurs garans d'une défense opiniâtre. La
facilité avec laquelle elle se rendit atteste assez l'abattement et la
consternation que produisit la victoire de Haxo dans l'ame des assiégés.
Ce malheureux événement prouve donc l'hésitation, l'incertitude et
l'absence de tout plan fixe de la part de Charette. C'était plutôt un
sentiment confus que des réflexions éclairées qui le portait ainsi dans
la direction de Noirmoutiers. Peut-être avait-il l'idée vague de s'y
jeter et d'y cantonner une partie de son armée, sauf à la rejeter, si
d'autres motifs paraissaient ensuite peu favorables. C'était toujours
l'événement actuel qui déterminait sa conduite, et la mobilité des
circonstances n'était pas plus rapide et plus variée que celle de ses
pensées et de ses résolutions. Si celle que l'on analyse ici eût reçu le
moindre degré de maturité, s'il eût pesé un seul moment les résultats
que pouvait amener, au milieu d'un marais, une lutte inégale, il aurait
porté son armée dans le sein du Bocage, sur un terrain où il devait
bientôt recueillir tant de succès: et, comme Haxo voulait reprendre
Noirmoutiers, et comme, pour achever ce dessein, il avait besoin de
protéger ses derrière; par un corps d'observation, que les munitions et
les subsistances nécessaires à sa troupe devaient arriver librement, et
que, pour assurer ces approvisionnemens, il lui fallait tenir une chaîne
de postes depuis Noirmoutiers jusqu'à Nantes, les événemens de la mer
étant trop hasardeux; il eût été bien difficile que Charette n'eût pas
trouvé jour à entraver des dispositions si multipliées, et à gagner
peut-être sur son ennemi des avantages importans.
Aussi faut-il dire que cette défaite de Bouin terrassa le parti. Elle
fut à l'armée de Charette ce que la défaite de Luçon avait été aux
armées réunies. Dans les deux endroits on perdit son artillerie et ses
munitions, et cette dernière perte surtout était incalculable pour des
gens qui n'avaient point de postes fortifiés, qui étaient obligés de
traîner tous leurs moyens après eux. Charette n'était plus, à proprement
parler, un général d'armée, parce que tout ce qui constitue une armée
avait échappé de ses mains; il devenait un simple partisan, occupé
à fuir habituellement devant l'ennemi lorsqu'il déployait une force
supérieure, et à épier les occasions dans lesquelles ce même ennemi se
serait négligé ou affaibli par excès de confiance.
Charette essaya ce genre de combattre en sortant de Bouin. Il surpris
à Bois-de-Cene un détachement républicain de quatre cents hommes à peu
près, qui fut presque entièrement égorgé. Cet avantage lui procura
quarante chevaux. Il se porta le lendemain sur Légé que gardait une
troupe plus nombreuse et pourvue de canons; il l'attaqua valeureusement,
et il fut repoussé après un combat de quelques heures.
C'est de cette époque que date toute la campagne faite par Charette,
pendant l'hiver de 1794, et dans laquelle les revers de ce chef
restèrent bien au-dessous de ses avantages. Plusieurs causes
contribuèrent à ses succès.
La première et la plus considérable fut la proscription générale des
Vendéens, l'interdit qui fut jeté sur leur malheureuse contrée, et les
horreurs inouies dont elle devint le théâtre journalier; une soldatesque
effrénée n'y connaissait ni amis ni neutres: les femmes et les enfans
furent enveloppés dans ce carnage impitoyable; des communes qui avaient
livré les armes furent ensuite livrées à la dévastation, au fer et à la
flamme; des hommes revêtus des fonctions et des livrées républicaines
furent fusillés; il n'y eut donc alors d'asile que dans les camps et
les forêts, de sûreté et de garantie que sous les armes, de protection
efficace que dans des réunions nombreuses. La crainte du péril et le
sentiment de sa conservation formèrent l'armée, et la terreur générale
produisit le courage le plus exalté, le courage du désespoir.
A ce mobile aussi puissant que les républicains avaient exercé contre
eux, il faut ajouter le défaut absolu de renseignemens et de lumières
dont ils auraient eu besoin pour guider leurs opérations, et dont ils
étaient privés. Ils avaient, par leur conduite atroce et cruelle, élevé
un mur d'airain entre les Vendéens et leurs soldats. Les deux partis
n'étaient plus composés que d'ennemis acharnés: ainsi les armées
patriotes n'ayant aucune espèce de relation dans le pays où elles
combattaient, ne pouvaient marcher qu'à l'aventure; leurs généraux ne
pouvaient former, pour ainsi dire, que des combinaisons divinatoires.
Ils poursuivaient les insurgés à la piste; ils ne reconnaissaient que
par la trace des lieux, par les routes qu'ils tenaient, semblables au
chasseur qui rembuche des bêtes féroces; et comme cette manière de
découvrir n'était praticable que pendant le jour, il s'ensuivait que les
Vendéens étaient toujours en sûreté pendant la nuit, et qu'ils avaient
une grande facilité pour cacher leur marche et échapper à l'ennemi.
Cette considération explique pourquoi, dans cet hiver, ils furent
si rarement surpris, et ils ne l'auraient même jamais été, si cette
sécurité habituelle ne les eût fait relâcher quelquefois de toute espèce
de précaution.
Ensuite la nature du terrain du Bocage de la Vendée était inestimable
pour des révoltés pendant le cours de l'hiver. Couvert de bois et de
buissons, n'ayant que peu de chemins et des chemins impraticables, il
était presque impossible à une troupe d'y conduire de l'artillerie; le
transport des vivres et des bagages y était de la dernière difficulté.
La cavalerie la mieux montée y était ruinée eu quinze jours; tous les
obstacles enfin se pressaient autour des opérations militaires, et si
les colonnes républicaines n'eussent été éclairées par des réfugiés du
pays, elles auraient probablement été réduites à une inaction complète.
Une attitude active ne leur était pas plus favorable, puisqu'en agissant
avec des corps nombreux, les républicains étaient affamés, et ils
couraient risque d'être écrasés dès qu'ils se montraient en petites
masses. Ils en firent une rude épreuve dans la campagne que l'on
rappelle. Rassemblés en grande force, ils ne trouvaient personne et ils
étaient assaillis de privations. Éparpillés en petits détachemens, ils
étaient battus. L'on fera remarquer dans la suite que le général Hoche
termina facilement la guerre civile, parce qu'il sut prévoir et parer
à tous ces inconvéniens. La Vendée eût été pacifiée dix fois avant la
dernière, si l'on eût remplacé les trois quarts des soldats républicains
qui y sont péris, par de la modération et du bon sens.