V.

L'attaque de Nantes ne fut faite activement que par la grande armée.

Celle de Charette n'y pouvait faire qu'une parade inutile. Comment en

effet aurait-elle tenté avec succès de pénétrer à travers une demi-lieue

d'une espèce de défilé, d'une gorge étroite, formée par les ponts de

la Loire et de la Sèvre, sans pontons et sans bateaux? Aussi ne

s'avança-t-elle que jusqu'au pont Rousseau, et elle dressa en cet

endroit des batteries avec lesquelles on tira sur la ville à boulets

rouges; une batterie voisine des républicains ripostait et tua une

cinquantaine d'hommes. Les patriotes ne pouvaient, rien craindre de ce

côté; ils le défendirent avec un faible poste et quelques canonniers.

Les paysans accourus à ce siège s'élevaient, à ce que l'on prétend, au

moins à vingt mille. On remarquait dans cette armée des vieillards

et des femmes qui s'étaient pourvus de sacs, afin de profiler plus

amplement du butin qu'aurait procuré une ville aussi opulente; on

annonçait hautement l'intention de la piller; et si toute cette

populace eût réussi à s'y introduire, il eût été malaisé d'empêcher ce

brigandage. De pareilles dispositions, connues des assiégés, étaient

bien propres à enflammer leur courage et à augmenter la résistance.

On a dit dans le temps que si l'armée d'Anjou eût forcé la ville, le

dessein des chefs qui la commandaient était de garder aussitôt les

ponts, afin de s'opposer à l'entrée de l'armée Charette dont les

principaux officiers seuls eussent été exceptés de cette défense.

Il n'est pas présumable que Charette ait montré des prétentions ouvertes

au poste de généralissime. Il ne pouvait pas raisonnablement conserver

le moindre espoir d'être nommé; il était peu connu dans les armées

d'Anjou et du centre; il n'avait eu aucune relation directe avec elles,

à l'exception de M. Royrand; l'on ne pense pas qu'il eût envisagé

les autres chefs à cette époque; il députa deux ou trois officiers à

l'assemblée qui devait faire l'élection, et il aura été mécontent, comme

beaucoup d'autres, de la promotion de M. d'Elbée qui, à la vérité, ne

méritait pas la préférence. On aura peut-être envisagé les réflexions

qu'il aura faites sur ce choix, comme le dépit de l'amour-propre

offensé.

Il serait plus exact de croire que Charette s'imaginait qu'on devait,

dans cette assemblée de chefs, s'occuper non-seulement du chef principal

mais de l'organisation de toutes les armées, opération qui, dans le

fait, aurait été bien sage. Charette eût voulu, dans ce cas, être élevé

au commandement de l'armée du Bas-Poitou, c'est-à-dire de tout le

territoire insurgé qu'il gouverna après le passage de la Loire. Tout le

pays eût ainsi été divisé en trois armées principales, et relativement

au nombre, à l'importance et aux ressources territoriales, Charette eût

commandé incontestablement la seconde.

Il aura donc été très-piqué d'une omission qui le laissait à la tête

d'une bande assez médiocre, et toujours en butte aux tiraillemens, aux

intrigues et l'insubordination des autres chefs. Si son projet eût

réussi, la nomination d'un généralissime l'eût peu gêné, tant parce que

le commandement du centre de celui-ci eût été éloigné, que parce que

l'obéissance de chef à chef était dans ce temps-là très-imparfaite.

Mémoires de Mme la marquise de La Rochejaquelein écrits par elle-même · 第 41 / 56 题