Les premières défaites donnent une idée du genre de courage qui signala
ensuite l'armée Charette, et du terrain convenable pour s'y déployer.
Jamais cette armée n'a eu de succès en plaine et dans un pays découvert,
à moins d'offrir un nombre infiniment supérieur à celui de l'ennemi.
Pour être redoutable, il fallait qu'elle pût se retrancher derrière des
buissons ou des fossés, c'est-à-dire dans des endroits où la cavalerie
et le canon de l'ennemi étaient sans effet.
Le mécontentement qui éclata pendant quelque temps entre la bande de
Vrignaud et celle de M. Charette, ne fut point produit par le désir
de supplanter ce dernier, mais par son insouciance habituelle. Cette
première troupe, réunie aux insurgés des communes qui avoisinent
Nantes, formait un corps avancé qu'on avait porté aux Sorrinières, à
l'embranchement des deux routes qui conduisent de cette dernière à Legé
et Montaigu. Elle avait à soutenir des combats fréquens, parce que les
Nantais, assiégés pour ainsi dire sur ce point, faisaient des sorties
journalières. Il était donc fort intéressant de maintenir ce camp qui
couvrait ceux de Legé et de Chantonnay, et de fournir au moins des
vivres à ceux qui le composaient. Et sous le rapport des subsistances,
le canton de Vieillevigne, alors fort peuplé, et principalement de
fabricans, à une époque peu éloignée de la récolte, se trouvait dans une
position difficile; il lui était impossible de nourrir des soldats;
et M. Charette, pour qui ceux-ci étaient un rempart précieux, s'était
engagé à le faire.
Mais jamais obligation ne fut plus mal remplie. Cette malheureuse
division manquait de tout; elle passait des journées entières sans pain;
les officiers, qu'on envoyait au quartier-général de Charette pour en
demander et se plaindre de cet affreux dénuement, trouvaient ce général
entouré de femmes et de jeunes gens, ou mollement assis sur un sopha,
prenant part à des conversations frivoles, ou se livrant à des danses
folâtres avec cette cour efféminée. Un pareil spectacle n'était pas fait
pour concilier l'affection et l'estime de jeunes officiers bouillans,
d'une humeur altière et indépendante, qui venaient de laisser leurs
soldats en proie à la faim, murmurant contre leurs chefs, et menaçant
de regagner leurs foyers. Des propos violens se tenaient de part et
d'autre; ils circulaient ensuite dans les rangs de la division avec
les détails de la vie riante et commode qu'on menait à Légé, et le
mécontentement était porté à son comble.
Voilà exactement les causes des dissensions et de l'aigreur qui
régnaient à cette époque entre les deux bandes. Celle de Vrignaud se
regardait comme indépendante, et ne devant conserver avec Charette
qu'une harmonie d'opinion et de mesures; mais son chef n'a point
prétendu au commandement général.
Charette n'éprouva point de sédition dans sa propre armée, quoique
sa conduite dissipée, son existence oisive et ses deux promenades de
Montaigu le décréditassent beaucoup dans le parti. Il ne fut entièrement
rétabli dans l'opinion que par la reprise de Mâchecoul qui fut emporté
de vive force, quoique défendu par une garnison de quinze cents hommes
et dix-huit pièces de canon.
Il serait néanmoins possible que la marquise de Joulami, femme d'un
esprit très-délié et très-intrigant, ait eu le projet de faire ôter le
commandement à Charette: elle avait beaucoup d'influence à Vieillevigne,
et si elle avait pu porter l'une de ses créatures à la place de
celui-ci, elle eût été l'ame des opérations militaires, ou du moins elle
a pu se l'imaginer. Charette et cette femme ont eu des démêlés, et l'on
assure que, dans une réponse que lui fit le général, pour la rappeler
ironiquement à un genre d'occupations plus convenable à son sexe, il
joignit une quenouille à sa lettre. On doit penser qu'un pareil cadeau
aura été mal reçu.