Les nuances que l'insurrection établit entre les paysans de l'armée de
Charette et ceux des armées d'Anjou et du centre, étaient moins dues à
des causes naturelles et locales qu'à des causes accidentelles. L'on ne
peut disconvenir que les insurgés, quoique poussés à la révolte par des
vexations de plus d'un genre, ne se seraient pas spontanément levés
en masse; ils y ont été entraînés par des suggestions; ce sont des
mécontens appartenant aux classes élevées, des émissaires cachés qui
soufflaient dans la Vendée le feu de la sédition, et quoiqu'une populace
déchaînée soit assez difficile à contenir dans les premiers momens
d'effervescence, celle-ci connut des chefs immédiatement dans le
Bas-Poitou, comme ailleurs, et ces chefs auraient eu assez de pouvoir
pour empêcher les massacres dans tous les lieux, s'ils l'avaient
fortement voulu. Cette vérité serait appuyée au besoin sur des exemples
frappans.
Il est encore certain que les paysans qui composaient l'armée de Royrand
n'étaient pas moins grossiers que ceux de l'armée de Charette. Le
premier corps s'était recruté en partie dans l'ancien district de
Montaigu.
Ainsi ce furent ces massacres eux-mêmes, ces assassinats réfléchis qui
ensanglantèrent les communes de Machecoul, de Legé et de Rochecervières,
qui altérèrent les ames des paysans qui les commirent; qui les
changèrent en bêtes féroces; qui les enivrèrent, pour ainsi dire,
de fureur et de vengeance. Il faut avoir été témoin oculaire de ces
horribles scènes pour savoir jusqu'à quel degré elles portèrent dans
les esprits des campagnards le fanatisme et la cruauté; et ce qui
justifierait la justesse de l'observation, c'est que ces impressions
atroces furent privatives aux communes qui avaient pris part à ces actes
de barbarie, ou du moins elles y étaient infiniment plus sensibles.
Ces affreux événemens firent un tort incalculable au parti royaliste;
ils glacèrent d'effroi les villes voisines, et surtout celle de Nantes
dont la défection eût peut-être été décisive; et les circonstances
étaient bien propres à l'attirer dans le système des insurgés.
Nantes, soumise alors à un gouvernement aussi absurde que tyrannique;
administrée par des énergumènes tirés pour la plupart des classes
inférieures; Nantes, si florissante par le commerce des colonies, et qui
voyait ce commerce près d'être anéanti, et par les excès d'une liberté
insensée proclamée au sein des noirs, et par la guerre maritime que la
mort de Louis XVI venait d'allumer; Nantes, détrompée de ses illusions,
voyait chaque jour refroidir la chaleur révolutionnaire de ses citoyens:
nul doute donc qu'un grand nombre de ceux-ci ne fussent entrés dans les
rangs des royalistes, si leur ville eût hésité à embrasser ouvertement
leur parti. C'est là un fait qu'on a vu attester par des témoignages
nombreux.
De-là vint aussi la différente composition des armées, et que celles
d'Anjou montrèrent toujours plus de tactique et de résistance; les
désertions y affluèrent; ce qui provient d'avoir des corps mieux
disciplinés, ce qui fournit des soldats plus intrépides, parce qu'ils
étaient dégagés des affections et des soins domestiques, et que leur
salut, leurs espérances étaient désormais attachés aux succès du parti
qu'ils avaient embrassé; tandis que cette précieuse ressource fut ôtée
à l'armée de Charette par les actes sanguinaires de Machecoul et autres
endroits. Celui qui aurait tenté de déserter n'avait que la mort en
perspective, et il eût fallu une force d'ame bien prononcée pour braver
ainsi les dangers des deux partis: aussi le nombre des transfuges ne
s'éleva pas peut-être à dix, et encore ceux-ci tenaient ou à une caste
proscrite dans les temps malheureux, ou s'étaient fait remarquer par des
étourderies qui alors étaient réputées pour des crimes.
Les massacres de Machecoul durèrent pendant plus de cinq semaines;
chaque soir on égorgeait un certain nombre de prisonniers, après les
avoir attachés, en avoir formé une espèce de chaîne. Les assassins, ne
rougissant point d'attacher une idée de religion à ces épouvantables
forfaits, appelaient cette tragédie _le Chapelet_; et dans le fait
on récitait cette prière au moment où l'on répandait le sang de ces
malheureux. L'imagination frémit en rappelant des horreurs aussi
long-temps prolongées; près de six cents victimes furent ainsi
massacrées de sang-froid, et c'étaient des hommes de toutes les classes
qui avaient été gagnés par les opinions nouvelles, et que les insurgés
avaient ramassés dans la ville de Machecoul et autres communes
environnantes.