II.

Les nuances que l'insurrection établit entre les paysans de l'armée de

Charette et ceux des armées d'Anjou et du centre, étaient moins dues à

des causes naturelles et locales qu'à des causes accidentelles. L'on ne

peut disconvenir que les insurgés, quoique poussés à la révolte par des

vexations de plus d'un genre, ne se seraient pas spontanément levés

en masse; ils y ont été entraînés par des suggestions; ce sont des

mécontens appartenant aux classes élevées, des émissaires cachés qui

soufflaient dans la Vendée le feu de la sédition, et quoiqu'une populace

déchaînée soit assez difficile à contenir dans les premiers momens

d'effervescence, celle-ci connut des chefs immédiatement dans le

Bas-Poitou, comme ailleurs, et ces chefs auraient eu assez de pouvoir

pour empêcher les massacres dans tous les lieux, s'ils l'avaient

fortement voulu. Cette vérité serait appuyée au besoin sur des exemples

frappans.

Il est encore certain que les paysans qui composaient l'armée de Royrand

n'étaient pas moins grossiers que ceux de l'armée de Charette. Le

premier corps s'était recruté en partie dans l'ancien district de

Montaigu.

Ainsi ce furent ces massacres eux-mêmes, ces assassinats réfléchis qui

ensanglantèrent les communes de Machecoul, de Legé et de Rochecervières,

qui altérèrent les ames des paysans qui les commirent; qui les

changèrent en bêtes féroces; qui les enivrèrent, pour ainsi dire,

de fureur et de vengeance. Il faut avoir été témoin oculaire de ces

horribles scènes pour savoir jusqu'à quel degré elles portèrent dans

les esprits des campagnards le fanatisme et la cruauté; et ce qui

justifierait la justesse de l'observation, c'est que ces impressions

atroces furent privatives aux communes qui avaient pris part à ces actes

de barbarie, ou du moins elles y étaient infiniment plus sensibles.

Ces affreux événemens firent un tort incalculable au parti royaliste;

ils glacèrent d'effroi les villes voisines, et surtout celle de Nantes

dont la défection eût peut-être été décisive; et les circonstances

étaient bien propres à l'attirer dans le système des insurgés.

Nantes, soumise alors à un gouvernement aussi absurde que tyrannique;

administrée par des énergumènes tirés pour la plupart des classes

inférieures; Nantes, si florissante par le commerce des colonies, et qui

voyait ce commerce près d'être anéanti, et par les excès d'une liberté

insensée proclamée au sein des noirs, et par la guerre maritime que la

mort de Louis XVI venait d'allumer; Nantes, détrompée de ses illusions,

voyait chaque jour refroidir la chaleur révolutionnaire de ses citoyens:

nul doute donc qu'un grand nombre de ceux-ci ne fussent entrés dans les

rangs des royalistes, si leur ville eût hésité à embrasser ouvertement

leur parti. C'est là un fait qu'on a vu attester par des témoignages

nombreux.

De-là vint aussi la différente composition des armées, et que celles

d'Anjou montrèrent toujours plus de tactique et de résistance; les

désertions y affluèrent; ce qui provient d'avoir des corps mieux

disciplinés, ce qui fournit des soldats plus intrépides, parce qu'ils

étaient dégagés des affections et des soins domestiques, et que leur

salut, leurs espérances étaient désormais attachés aux succès du parti

qu'ils avaient embrassé; tandis que cette précieuse ressource fut ôtée

à l'armée de Charette par les actes sanguinaires de Machecoul et autres

endroits. Celui qui aurait tenté de déserter n'avait que la mort en

perspective, et il eût fallu une force d'ame bien prononcée pour braver

ainsi les dangers des deux partis: aussi le nombre des transfuges ne

s'éleva pas peut-être à dix, et encore ceux-ci tenaient ou à une caste

proscrite dans les temps malheureux, ou s'étaient fait remarquer par des

étourderies qui alors étaient réputées pour des crimes.

Les massacres de Machecoul durèrent pendant plus de cinq semaines;

chaque soir on égorgeait un certain nombre de prisonniers, après les

avoir attachés, en avoir formé une espèce de chaîne. Les assassins, ne

rougissant point d'attacher une idée de religion à ces épouvantables

forfaits, appelaient cette tragédie _le Chapelet_; et dans le fait

on récitait cette prière au moment où l'on répandait le sang de ces

malheureux. L'imagination frémit en rappelant des horreurs aussi

long-temps prolongées; près de six cents victimes furent ainsi

massacrées de sang-froid, et c'étaient des hommes de toutes les classes

qui avaient été gagnés par les opinions nouvelles, et que les insurgés

avaient ramassés dans la ville de Machecoul et autres communes

environnantes.

Mémoires de Mme la marquise de La Rochejaquelein écrits par elle-même · 第 38 / 56 题