Il m'est impossible de vous dire, Monsieur le Comte, tous les sentimens
dont je suis pénétrée. Je viens de recevoir une lettre de M. le comte
de Gibon qui me transmet celle par laquelle vous lui annoncez que Sa
Majesté daigne confier à la famille de La Rochejaquelein la conservation
des étendards de l'ancienne compagnie des grenadiers à cheval de sa
garde.
Hélas! dans ma douleur profonde, je ne me croyais susceptible d'aucune
consolation. J'ai perdu, pour la cause du roi, tant d'êtres qui
m'étaient chers, que je me trouve, pour ainsi dire, isolée dans le monde
avec mes huit enfans; mais cette marque de bonté de Sa Majesté remet
quelque sentiment de calme dans mon ame flétrie par tant de perles
cruelles, et je sens que je puis jouir encore des témoignages d'estime
et de confiance que Sa Majesté veut bien accorder à la famille de mon
mari.
Ces étendards, nous les conserverons avec orgueil. Veuillez donc,
Monsieur le Comte, déposer aux pieds de Sa Majesté l'hommage de notre
profonde reconnaissance. Je voudrais même, s'il était possible, la
consacrer en quelque sorte, en changeant le support de nos armes, et en
prenant les deux étendards à la place des deux lions; on les réunirait
par une bande, sur laquelle seraient ces mots: _Vendée, Bordeaux,
Vendée_. Cela indiquerait à la fois les différens temps et les différens
théâtres sur lesquels la famille a versé son sang pour son roi. Je vous
prie, Monsieur le Comte, de vouloir bien demander l'autorisation de Sa
Majesté, et lui dire en même temps que tout ce qui peut rappeler à
mes enfans les nobles exemples du dévouement de leur père et de leur
famille, m'occupera jusqu'à mes derniers momens.
J'ai l'honneur d'être, etc.
DONNISSAN DE La ROCHEJAQUELEIN.