Retour à la Flèche.--Déroute du Mans.
Avant d'avoir rien décidé sur la route qu'on devait tenir, on se porta
sur Beaugé qui fut occupé sans résistance. M. de Royrand mourut en
chemin des suites de sa blessure. Le lendemain, la cavalerie dès bleus
vint nous attaquer avec de l'artillerie légère. De ma fenêtre je voyais
le combat. Les boulets roulaient dans le jardin qui était au-dessous.
Nos gens se portèrent vivement sur les assaillans et les repoussèrent;
on les poursuivit pendant deux lieues sur la route d'Angers, jusqu'au
beau château de Jarzé, qui avait déjà été vendu nationalement. Les
républicains y avaient mis le feu: on chercha inutilement à l'éteindre.
Nous perdîmes un peu de monde dans cette affaire. M. Rouchen, commandant
de la paroisse du Pin, fut douloureusement blessé par son fusil qui
éclata dans ses mains, ce qui le mit hors d'état de combattre.
Il fallait cependant prendre un parti et déterminer la marche de
l'armée. On parla d'aller à Saumur et à Tours; mais ces deux villes sont
sur la rive gauche; d'ailleurs on ne pouvait y arriver que par la levée
qui borde la Loire, et il était dangereux de s'engager dans une telle
route. M. le chevalier Desessarts, à qui sa bravoure et sa facilité de
parler et d'écrire donnaient parfois trop de présomption, mit beaucoup
d'entêtement à soutenir ce plan. Il disait qu'en se mettant sur la
levée, et en la coupant, on détournerait une grande partie des eaux
de la Loire, et qu'elle deviendrait guéable. On ne pouvait le faire
convenir de l'absurdité de ce projet.
Il fut enfin résolu qu'on marcherait sur le Mans par la Flèche. Les
paysans du Maine passaient pour être royalistes; d'ailleurs, c'était se
rapprocher de la Bretagne où l'on pouvait encore espérer de se recruter
et de se défendre. On se mit donc en marche. J'étais en voiture avec
le chevalier de Beauvolliers: son frère aîné vint nous parler à la
portière. Il me remercia, les larmes aux yeux, des soins que j'avais
pour son frère, et me pria de les continuer. «Pour moi, dit-il, je suis
le plus malheureux des hommes; ma femme et ma fille sont prisonnières à
Angers; j'espérais les délivrer: elles vont périr sur l'échafaud, sans
que je puisse les sauver. Depuis Avranches, où l'on m'a si injustement
accusé, on me voit de mauvais oeil; on me montre des soupçons: c'est
aussi trop de malheur!» Il nous dit adieu, et se retourna encore en me
criant d'avoir soin de son frère. Depuis ce jour, il quitta l'armée pour
n'y plus revenir. Peut-être n'avait-il point formé le dessein arrêté
de se retirer. Il avait laissé son propre argent et ses effets dans le
chariot de la caisse militaire, et assurément il les eût donnés à son
frère, s'il avait cru ne pas le revoir. Il m'a raconté, quand je l'ai
retrouvé, qu'il s'était écarté de la route avec M. Langlois, son
beau-frère, pour aller chercher des vivres, qu'il se vit coupé par les
hussards, et prit décidément le parti qui roulait vaguement dans sa
tête; son beau-frère fut pris et a péri.
Notre retraite était protégée par une arrière-garde nombreuse que
commandait M. de Piron. Nous comptions être attaqués de ce côté-là; mais
nous pensions trouver peu de résistance devant nous. Quelle fut notre
surprise et notre douleur, lorsqu'en arrivant à la Flèche, on vit le
pont coupé et trois ou quatre mille hommes placés sur l'autre rive! nous
nous crûmes perdus, car, dans le moment même, on attaquait M. de Piron.
M. de La Rochejaquelein ordonna de tenir ferme en avant et en arrière,
et de continuer le feu: M. de Verteuil y fut tué. Henri prit trois
cents braves cavaliers, qui mirent trois cents fantassins en croupe; il
remonta la rivière à trois quarts de lieue, trouva un gué, arriva vers
le soir aux portes de la ville, fit mettre pied à terre aux fantassins,
et se précipita dans les rues à la tête de sa troupe, en criant: _Vive
le Roi!_ Les bleus, surpris et effrayés, prirent la fuite par la route
du Mans. Henri fit en hâte rétablir le pont, et courut à l'arrière-garde
où il repoussa les hussards ennemis[16]. Une partie de l'armée entra
dans la ville; les bagages restèrent sur la route jusqu'au jour; je
couchai dans ma voiture. Le lendemain, la cavalerie revint encore
attaquer. L'armée était épuisée de fatigue. M. de La Rochejaquelein,
accompagné de MM. de Beaugé et Allard, et d'un bien petit nombre
d'officiers, défit encore les détachemens ennemis; et quand les bagages
furent entrés, il fit de nouveau couper le pont, et procura vingt-quatre
heures de repos à l'armée. Il fut douloureusement mécontent de
l'insouciance des officiers qui étaient restés à la Flèche, le laissant
combattre presque seul. «Messieurs, leur dit-il avec amertume, ce n'est
donc pas assez de me contredire au conseil, vous m'abandonnerez au feu?»
[Note 16: Un paysan qui me parlait, il y a quelque temps, de cette
affaire, me dit: M. Henri, au moment de charger, fit son grand signe de
croix, à quoi il ne manquait jamais, quand le danger était fort; puis il
poussa son cheval en avant.]
Je cherchai, pendant le séjour de la Flèche, un asile pour ma pauvre
petite fille. Personne ne voulait s'en charger, malgré les récompenses
que j'offrais; elle était trop enfant pour qu'on put la cacher et
l'empêcher de crier. Madame Jagault parvint à trouver une personne qui
se chargea de sa fille; mais celle-là ayant quatre ans, pouvait fort
bien comprendre le danger, et ne pas compromettre ses hôtes.
L'armée se porta sur le Mans. Le pont n'était point coupé; mais on y
avait élevé un rempart et on l'avait garni de chevaux de frise, de
chausse-trapes et de planches percées par de gros clous, pour empêcher
le passage de la cavalerie. Cependant M. de La Rochejaquelein, après
un combat assez vif, pénétra promptement dans la ville. Ce fut à cette
affaire que M. de Talmont se distingua par un beau fait d'armes. Défié
par un hussard qui s'attacha à lui à cause de son écharpe de général,
il lui cria: «Je t'attends.» Il l'attendit en effet, et lui partagea la
tête d'un coup de sabre.
Tout le monde était accablé de fatigue; la journée avait été forte.
Les blessés et les malades, dont le nombre allait toujours croissant,
demandaient avec instance qu'un séjour plus long fût accordé dans
une grande ville où l'on ne manquait ni de vivres ni de ressources.
D'ailleurs on voulait essayer de remettre un peu d'ordre dans l'armée,
de concerter quelque dessein, de remonter un peu les courages: généraux,
officiers et soldats, tout le monde était abattu. On voyait clairement
qu'un jour ou l'autre nous allions être exterminés, et que les efforts
qu'on pouvait faire étaient les convulsions de l'agonie. Chacun voyait
souffrir autour de soi: le spectacle des femmes, des enfans, des
blessés, amollissait les âmes les plus fortes, au moment où il aurait
fallu avoir une constance miraculeuse. Le malheur avait aigri les
esprits; la haine, la jalousie, les reproches, les calomnies même,
avaient divisé tous les chefs; l'échec d'Angers, la perte de l'espérance
qu'on avait conçue de rentrer dans la Vendée, avaient porté le dernier
coup à l'opinion de l'armée; tout le monde désirait la mort; mais comme
on la voyait certaine, on aimait mieux l'attendre avec résignation, que
de combattre pour la retarder: le sort d'ailleurs le plus affreux était
celui d'être blessé. Tout présageait que c'était fini de nous.
Le Mans est situé sur la grande route d'Angers à Paris; c'est par-là
que nous arrivions: deux routes viennent se joindre avec celle-là à une
demi-lieue; l'une est celle de Tours à Alençon; un large pont, sur la
Sarthe, se trouve à moitié chemin, entre les routes et le faubourg. Le
grand chemin d'Alençon passe par une grande place dans la ville, puis
par une petite où aboutit une rue étroite, qui est le prolongement de la
route de traverse du Mans à Laval: j'étais logée sur cette petite place.
Le second jour, de grand matin, les républicains vinrent attaquer le
Mans: on ne les attendait pas sitôt. La veille, des levées en masse
s'étaient présentées, et avaient été bientôt dispersées. L'ennemi
s'avança, par trois colonnes, sur le point où les routes se croisent.
M. de La Rochejaquelein embusqua un corps considérable dans un bois de
sapins, sur la droite: ce fut là que la défense fut la plus opiniâtre;
les bleus même furent repoussés plus d'une fois; mais leurs généraux
ramenaient sans cesse les colonnes. Nos gens se décourageaient en voyant
leurs efforts inutiles. Peu à peu il en revenait beaucoup dans la ville;
des officiers même s'y laissaient entraîner; enfin, sur les deux heures
de l'après-midi, la gauche des Vendéens étant entièrement enfoncée, il
fallut abandonner le bois de sapins. Henri voulut poster la troupe qui
lui restait dans un champ défendu par des haies et des fossés, où elle
eût facilement arrêté la cavalerie; jamais il ne put la rallier: trois
fois, avec MM. Forestier et Allard, il s'élança au milieu des ennemis,
sans être suivi d'aucun soldat; les paysans ne voulaient même pas se
retourner pour tirer un coup de fusil. Henri tomba, en faisant sauter un
fossé à son cheval dont la selle tourna; il se releva: le désespoir et
la rage le saisirent. On n'avait pas décidé quelle route on prendrait en
cas de revers; il n'y avait aucun ordre donné, ni pour la défense de la
ville, ni pour la retraite. Il voulut y rentrer pour y pourvoir et pour
essayer de ramener du monde. Il mit son cheval au galop et culbuta ces
misérables Vendéens qui, pour la première fois, méconnaissaient sa voix.
Il rentra au Mans; tout y était déjà en désordre; il ne put pas trouver
un seul officier pour concerter ce qu'on avait à faire; ses domestiques
ne lui avaient pas même tenu un cheval prêt; il ne put en changer. Il
revint, et trouva les républicains qui arrivaient au pont; il y fit
placer de l'artillerie, et on se défendit encore long-temps. Enfin, au
soleil couchant, les bleus trouvèrent un gué, et passèrent: le pont fut
abandonné. On se battit ensuite à l'entrée de la ville, jusqu'au moment
où, renonçant à tout espoir, le général, les officiers, les soldats se
laissèrent presque tous entraîner dans la déroule, qui avait commencé
depuis long-temps; mais quelques centaines d'hommes, restèrent dans les
maisons, tirèrent par les fenêtres, et ne sachant pas au juste ce qui se
passait, arrêtèrent toute la nuit les républicains qui osaient à peine
avancer dans les rues, et qui ne se doutaient pas que notre défaite fût
aussi entière. Il y eut des officiers qui se retirèrent à quatre heures
du matin seulement; les derniers furent, je crois, MM. de Scépeaux et
Allard: de braves paysans eurent assez de constance pour ne quitter
la ville qu'à huit heures, s'échappant comme par miracle. C'est cette
circonstance qui protégea notre fuite désordonnée, et qui nous préserva
d'un massacre général.
Dès le commencement du combat, nous présagions que l'issue en serait
funeste. J'étais logée chez une madame T***, qui était fort riche, fort
bien élevée et très-républicaine: elle avait sept petits enfans qu'elle
aimait beaucoup et qu'elle soignait avec tendresse. Je résolus de lui
confier ma fille: c'était son admirable belle-soeur qui avait recueilli
la petite Jagault. M. T***, fort honnête homme, était absent. Je la
suppliai de s'en charger, de l'élever comme une pauvre petite paysanne,
de lui donner seulement des sentimens d'honneur et de vertus. Je lui
dis que si elle était destinée à retrouver une position heureuse, j'en
remercierais le ciel; mais que je me résignais à ce qu'elle fût
toujours misérable, pourvu qu'elle fût vertueuse. Madame T*** me refusa
absolument, et me dit honnêtement que si elle prenait ma fille, elle la
traiterait comme ses enfans. J'ai su depuis, et j'en ai été surprise,
que cette dame, qui appartenait à une famille distinguée et respectable,
s'était conduite avec férocité envers nos prisonniers, après notre
défaite, tant elle était exaltée contre nous. Pendant que je conjurais
madame T***, les cris de déroute commencèrent à se faire entendre, elle
me laissa. Alors, voyant que c'en était fait, n'espérant plus rien, je
voulus du moins sauver mon enfant; je la cachai, à l'insu de tout le
monde, dans le lit de madame T***; je comptais qu'elle n'aurait pas la
cruauté d'abandonner cette innocente créature. Je descendis; on me mit
à cheval, on ouvrit la porte; je vis alors la place remplie d'une foule
qui se pressait et se culbutait en fuyant, et dans l'instant je fus
séparée de toute personne de ma connaissance. J'aperçus M. Stofflet qui
s'en allait avec les porte-drapeaux. Cependant, le long du mur de la
maison, il y avait un espace libre; je me glissai par-là; mais quand je
voulus tourner dans la rue qui conduit au chemin de Laval, je ne pus
y pénétrer, c'était là que la presse était plus grande, et que l'on
s'étouffait. Des chariots étaient renversés; les boeufs couchés par
terre, ne pouvaient pas se relever et frappaient à coups de pieds ceux
qui étaient précipités sur eux; un nombre infini de personnes foulées
aux pieds criaient sans être entendues. Je mourais de faim, de frayeur;
je voyais à peine, le jour finissait. Au coin de la rue, deux chevaux
étaient attachés à une borne, et me barraient le chemin; la foule les
repoussait sans cesse vers moi, et alors j'étais serrée entre eux et le
mur; je m'efforçais de crier aux soldats de les prendre et de monter
dessus: ils ne m'entendaient pas. Je vis passer auprès de moi un jeune
homme à cheval, d'une figure douce; je lui pris la main: «Monsieur, ayez
pitié d'une pauvre femme grosse, et malade; je ne puis avancer.» Le
jeune homme se mit à pleurer, et me répondit: «Je suis une femme aussi;
nous allons périr ensemble, car je ne puis pas non plus pénétrer dans la
rue.» Nous restâmes toutes deux à attendre.
Cependant le fidèle Bontemps, domestique de M. de Lescure, ne voyant pas
qu'on s'occupait de ma fille, la chercha partout: il la trouva et la
prit dans ses bras. Au milieu de la foule il m'aperçut, et élevant
l'enfant, il me cria: «Je sauve l'enfant de mon maître.» Je baissai la
tête et je me résignai. Un instant après, je distinguai un autre de
mes domestiques: je l'appelai. Il prit mon cheval par la bride, et
me faisant faire place avec son sabre il me fit suivre la rue. Nous
arrivâmes à grande peine vers un petit pont, dans le faubourg sur la
route de Laval: un canon y était renversé et embarrassait le passage;
enfin je me trouvai dans le chemin, et je m'arrêtai avec beaucoup
d'autres. Quelques officiers étaient là, tâchant de ramener encore les
soldats; mais tous les efforts étaient inutiles.
Les républicains entendant beaucoup de bruit de notre côté, y pointèrent
des canons et tirèrent à toute volée par-dessus les maisons: un boulet
siffla à un pied au-dessus de ma tête. L'instant d'après, j'entendis une
nouvelle décharge, et je me baissai involontairement sur mon cheval. Un
officier qui était là, me reprocha, en jurant, ma poltronerie. «Hélas!
Monsieur, lui dis-je, il est bien permis à une malheureuse femme de
baisser la tête, quand toute l'armée fuit.» En effet, ces coups de canon
recommencèrent à faire courir nos gens qui s'étaient arrêtés: peut-être,
s'il eût fait jour, aurait-on pu les ramener.
Je suivis la déroute; je rencontrai M. de Sanglier. Il avait perdu sa
femme la veille; il était malade, et portait à cheval ses deux petites
filles qui étaient malades aussi; son cheval n'avait même pas de bride.
Il m'apprit que c'était vers Laval qu'on s'enfuyait. Successivement je
trouvai quelques personnes de ma connaissance, que je reconnus à la
faveur du clair de la lune. A quelques lieues du Mans, je vis arriver
mon père et M. de La Rochejaquelein; ils avaient long-temps essayé
de rallier les soldats. Henri vint à moi: «Ah! vous êtes sauvée, me
dit-il.--Je croyais que vous aviez péri, lui répondis-je, puisque nous
sommes battus.» Il me serra la main, en disant: «Je voudrais être mort.»
Il avait les larmes aux yeux.
J'étais dans un horrible état. Un domestique conduisait toujours mon
cheval par la bride et me soutenait pour me donner un peu de force. Des
soldats me firent boire de l'eau-de-vie à leur gourde: je n'en avais
jamais goûté; je voulais qu'on y mêlât de l'eau, on ne trouvait que
celle des ornières. Mon père ne me quitta plus; ma mère et ma fille
étaient sauvées; mais j'ignorais où elles étaient. A douze lieues du
Mans, je m'arrêtai dans un petit village. La nuit était devenue si
noire, qu'une femme, qui me suivait, passa avec son cheval sur une
chaussée de moulin; elle tomba dans l'eau, comme cela aurait bien pu
m'arriver: je ne sais si on put la sauver.
Madame de Bonchamps se réfugia dans la même maison que moi. Une grande
partie de l'armée s'arrêta à ce village. Il n'y avait que peu de place
dans les chaumières. La route était couverte de pauvres gens qui,
accablés de lassitude, s'endormaient dans la boue, sans songer même à se
garantir de la pluie.
Le lendemain matin on repartit. La faim, la fatigue, les souffrances,
avaient tellement épuisé tout le monde, qu'un régiment de hussards
aurait exterminé l'armée vendéenne. Peu à peu ceux qui étaient restés en
arrière et dans la ville pendant la nuit, nous rejoignirent. Un
paysan conta qu'il avait quitté le Mans à huit heures passées. Henri
l'embrassa. Il ne se consolait point de notre horrible défaite, lui seul
se faisait d'injustes reproches de n'être pas resté le dernier au Mans,
de n'y avoir pas péri. Il lui semblait, malgré tout ce qu'on pouvait,
lui dire, que c'était un devoir.
Nous arrivâmes à Laval; j'y retrouvai ma mère et ma fille: ce fut là
qu'on eut le loisir de s'apercevoir des pertes que l'on venait de faire.
La déroute du Mans coûta la vie à plus de quinze mille personnes. Ce ne
fut pas au combat qu'il en mourut le plus; beaucoup furent écrasées dans
les rues du Mans; d'autres, blessées et malades, restèrent dans les
maisons, et furent massacrées; il en mourut dans les fossés et dans les
champs voisins de la route; une assez grande quantité suivit le chemin
d'Alençon, et là elles furent, prises et conduites à l'échafaud.
Pendant la bataille, le chevalier Duhoux fut tué. M. Herbault, ce
vertueux et vaillant homme, fut blessé à mort. On voulut prendre soin
de lui: «Non, dit-il, que personne ne s'expose pour moi; qu'on me porte
seulement à côté de M. le Maignan.» Ils forcèrent tous deux leurs amis à
les abandonner après leur avoir distribué leurs armes et leurs effets,
et attendirent la mort avec une résignation toute chrétienne. Deux
braves officiers blessés à Angers, MM. l'Infernat et Couty, y périrent
aussi.
Un grand nombre d'officiers ne reparurent plus. M. de Solilhac fut pris
et déposé dans une église pour être fusillé le lendemain, il parvint à
se sauver en décidant treize Vendéens qui étaient avec lui à se jeter la
nuit sur le corps-de-garde; sept s'échappèrent. Au milieu des massacres
horribles auxquels se livrèrent les vainqueurs, il y eut des traits
courageux d'humanité, qui préservèrent plusieurs Vendéens; mais en
sortant du Mans, ils couraient de nouveaux périls; ils allaient se
faire prendre, et périr plus loin. MM. de La Roche-Courbon, Carrière,
Franchet, de la Bigotière, eurent ce triste sort. M. d'Autichamp fut
plus heureux, car ayant été pris, M. de Saint-Gervais, son parent,
officier républicain, le reconnut et l'habilla en hussard, ainsi que
M. de Bernès. Ces messieurs se trouvèrent donc enrôlés parmi les
républicains; ils firent la guerre comme soldats, pendant un an, à
l'armée du nord. Ils ont ensuite reparu dans la seconde insurrection.
M. d'Oppenheim disparut aussi au Mans. Depuis il a pris et conservé du
service dans l'armée républicaine. Cette circonstance, rapprochée
des conseils qu'il avait donnés pour l'attaque de Granville, a fait
concevoir d'étranges soupçons; on en avait eu déjà même auparavant.
Cependant on doit dire que M. d'Oppenheim s'est toujours battu
bravement; et que, spécialement à l'affaire de Granville, il montra
assez de courage et de dévouement, pour que les officiers qui se
trouvèrent près de lui ce jour-là aient toujours défendu sa bonne foi.
Telle fut la déplorable déroute du Mans où l'armée vendéenne reçut le
coup mortel. Il était inévitable: le jour que l'on quitta la rive gauche
de la Loire, avec un peuple de femmes, d'enfans et de vieillards, pour
aller chercher un asile dans un pays que l'on ne connaissait pas, sans
savoir la route qu'on devait tenir, et au commencement de l'hiver,
il était facile de prévoir que nous finirions par cette terrible
catastrophe. Le plus beau titre de gloire pour les généraux et pour les
soldats, c'est d'avoir pu la retarder si long-temps.