CHAPITRE XVII.

Batailles de Dol.--Marche par Antrain, Fougères et la Flèche.--Siège

d'Angers.

Sur les neuf heures du soir, l'alarme se répandit dans la ville.

Une patrouille de hussards républicains, profitant de la négligence

incorrigible avec laquelle nos soldats se gardaient, s'avança jusqu'à

l'entrée de la ville. On cria: _Aux armes!_ En un clin-d'oeil l'armée

fut sur pied, et les hussards s'enfuirent.

Les cris et le tumulte me réveillèrent: je m'étais endormie de fatigue,

bien que je souffrisse de la faim. Ma mère me dit qu'on avait soupé, et

que je trouverais à manger dans un seau de puits qui était là sur la

table: on avait fait cuire du mouton et des pommes de terre; et comme on

avait trouvé ce ragoût trop salé, on l'avait porté à la fontaine pour y

ajouter de l'eau. Je me mis à pêcher, avec mon couteau, quelques pommes

de terre; c'était là le souper que j'étais heureuse de trouver: souvent

j'avais à regretter de pareils repas.

L'alerte des hussards avait fait soupçonner que l'armée républicaine

s'avançait pour attaquer Dol. Quelques officiers avaient été envoyés

en reconnaissance; car il était impossible de faire faire ce genre

de service aux soldats; souvent un seul officier, presque toujours

l'infatigable M. Forestier, se portait en avant pour reconnaître

l'ennemi. La patrouille revint au galop vers minuit, en annonçant qu'il

fallait se préparer à soutenir l'attaque d'une armée nombreuse qui

s'approchait de Dol.

La ville est formée d'une seule rue, extrêmement large, qui est la

grande route de Dinan; du côté opposé, la route se divise, presque

à l'entrée de la ville, en deux branches: l'une va à Pontorson et

Avranches, l'autre à Antrain et Fougères.

On vit bien que l'affaire allait être terrible, et que nous étions tous

perdus si la victoire n'était pas à nous: toutes les mesures furent

prises avec soin. Comme on pouvait éprouver un revers, les femmes, les

blessés, tout ce qui ne combattait pas, sortit des maisons et se rangea

le long des murs. Les bagages, les chariots, l'artillerie de rechange,

formaient une file au milieu de la rue. La cavalerie, qui jamais ne se

mettait en ligne au commencement de l'action, parce qu'elle était mal

montée et peu formée aux manoeuvres, était placée sur deux rangs, de

chaque côté, entre les canons et les femmes. Les cavaliers avaient le

sabre à la main, et se tenaient prêts à déboucher dès que l'ennemi

aurait commencé à plier.

Pour animer tous les soldats, on fit parcourir la ville par vingt

tambours qui battaient la charge; enfin au moment où les Vendéens se

rangeaient à l'entrée de la ville, l'attaque commença au milieu d'une

nuit obscure.

Ce moment était terrible: les cris des soldats, le roulement des

tambours, le feu des obus, qui jetaient sur la ville une lueur sombre,

le bruit de la mousqueterie et du canon, l'odeur et la fumée de la

poudre, tout contribuait à l'impression que recevaient de ce combat ceux

qui attendaient de son issue la vie ou la mort. Au milieu du bruit nous

gardions un morne silence. Déjà nous avions passé une demi-heure dans

cette cruelle attente, lorsque nous entendîmes tout-à-coup crier à

l'entrée de la ville: «En avant la cavalerie! _Vive le Roi!_» Cent mille

voix, hommes, femmes, enfans, répétèrent sur-le-champ ce cri de _vive

le Roi_, qui nous apprenait que nos braves défenseurs venaient de nous

sauver du massacre. Les cavaliers partirent au grand galop, en criant

avec enthousiasme: _Vive le Roi!_ Ils agitaient leurs sabres, que la

lueur du feu faisait briller dans l'obscurité. Un rayon d'espérance

ranima tous les coeurs: les femmes rentrèrent dans les maisons. M.

Durivault vint me retrouver: «En voilà bien assez pour un blessé,» me

dit-il. C'était en effet un grand acte de dévouement, que d'aller se

battre dans l'état où il était. Il m'apprit que les bleus étaient en

pleine retraite.

Tout le reste de la nuit nous écoutâmes le canon dont le bruit,

s'éloignant lentement, nous faisait juger que les républicains se

défendaient pied à pied. Vers le matin ils avaient pourtant reculé de

deux lieues. Un brouillard épais se leva en ce moment, et, peu après, un

domestique de mon père arriva en toute hâte, et nous dit secrètement de

sa part qu'il fallait sur-le-champ monter à cheval et fuir, parce que

nos soldats étaient en déroute. On me plaça sur un cheval; et voyant

que ma mère et mon entourage habituel allaient me suivre, je sortis. La

fatale nouvelle s'était déjà répandue dans la ville: une foule immense

remplissait la rue et s'enfuyait. Je me trouvai bien vite entraînée par

tous ces fugitifs. Les soldats, les femmes, les blessés, tous étaient

pêle-mêle, et je fus poussée seule au milieu de trois ou quatre cents

cavaliers qui semblaient vouloir se rallier, et qui criaient d'une voix

lugubre: «Allons, les braves, à la mort!» Ce n'était point un cri de

guerre propre à encourager; aussi fuyaient-ils comme les autres.

J'étais vêtue en paysanne; j'avais adopté cet habit grossier pour

remplacer le deuil, et parce qu'il pouvait aussi aider à me sauver

en cas d'accident. Le chagrin et la fièvre lente qui me consumaient,

contribuaient, plus encore que mon vêtement, à me rendre méconnaissable.

J'étais là toute troublée parmi ces cavaliers, sans savoir à qui

m'adresser, sans reconnaître personne. Un cavalier leva son sabre

sur moi, en me disant: «Ah! poltronne de femme, tu ne passeras

pas.--Monsieur, je suis grosse et mourante: prenez pitié de moi.--Pauvre

malheureuse! je vous plains,» répondit-il, et il me laissa aller.

Je fus encore arrêtée et insultée plus d'une fois. Les soldats, tout en

s'enfuyant, reprochaient injustement aux femmes d'en faire autant, et

d'être cause de la déroute par leurs frayeurs. Enfin, je parvins au bas

de la ville, sur la route de Dinan. Il y a là un petit pont; j'y trouvai

M. de Pérault, qui, tout blessé qu'il était, faisait placer des pièces

pour protéger la retraite, dans le cas où les bleus parviendraient à

s'emparer de la ville; il commandait tous ses canonniers avec beaucoup

de sang-froid, et il exhortait les soldats à retourner au combat.

A quelques pas de-là, je vis M. de Denau-Duchesne, âgé de seize ans,

aide-de-camp de M. de Talmont, qui s'employait avec ardeur à rallier les

fuyards; il les menaçait, les encourageait, les poussait en avant, leur

donnait des coups de plat de sabre: il ne me reconnut pas. «Que les

femmes s'arrêtent aussi, disait-il, et qu'elles empêchent les hommes de

fuir!» Je me plaçai à côté de lui, et j'y restai trois quarts d'heure

sans rien dire, témoin de tous ses efforts. Il parvint à faire

rétrograder quelques soldats.

J'aperçus là Montignac; il se jeta à la bride de mon cheval, en disant:

«Vous êtes ma libératrice, je ne vous quitte pas: nous périrons

ensemble.» Je n'étais pas encore bien sûre de lui: «Ce n'est pas ici que

vous devez être, lui répondis-je; si vous n'êtes pas un traître, allez

vous battre.» Il n'avait pas d'armes; je lui dis que malheureusement nos

soldats jetaient assez de fusils pour qu'il en trouvât. En effet, il en

ramassa un, l'éleva d'un air content en passant auprès de moi, et courut

au combat où il se conduisit bravement: il tua deux cavaliers et prit

leurs chevaux.

C'était un affreux spectacle que cette déroute: les blessés qui ne

pouvaient se traîner, se couchaient sur le chemin; on les foulait aux

pieds; les femmes poussaient des cris, les enfans pleuraient, les

officiers frappaient les fuyards. Au milieu de tout ce désordre, ma mère

avait passé sans que je la reconnusse. Un enfant avait voulu l'arrêter

et la tuer, parce qu'elle fuyait; elle rencontra M. de Marigny qui lui

fit faire place; et comme son cheval était bon, elle se trouva bientôt à

la tête de la déroute. Quelle fut alors sa surprise de voir M. Stofflet,

toujours si brave, qui dans ce moment fuyait des premiers, tout égaré!

Elle lui témoigna son étonnement de le rencontrer en une telle place.

Il parut très-honteux, revint sur ses pas ainsi qu'elle, et se mit à

rallier les fuyards. On fit alors un dernier effort pour les ramener.

M. de Marigny, avec sa taille d'Hercule, était là, le sabre à la main,

comme un furieux: M. d'Autichamp et la plupart des chefs couraient après

les fuyards pour les rallier. On représentait aux soldats qu'ils étaient

sans asile; que Dinan était une place forte, qu'ils allaient être

acculés à la mer et massacrés par les bleus; on leur disait que c'était

abandonner une victoire déjà remportée; on les assurait que leur général

se défendait encore sans avoir reculé: enfin, ayant, à force de prières,

obtenu un moment de silence pour écouter le bruit du canon,

ils s'assurèrent par eux-mêmes qu'il ne s'était pas rapproché.

«Abandonnerez-vous votre brave général? leur dit-on.--Non, s'écrièrent

mille voix: _Vivent le roi et M. de La Rochejaquelein_!» Et l'espérance

rentra dans les cours. Sur toute la route, dans la ville, derrière

les combattans, on leur répétait les mêmes discours. Mon père était à

l'embranchement de deux routes, au-dessus de la ville, pour arrêter ceux

qui voulaient encore fuir.

Les femmes ne montraient pas moins d'ardeur à rappeler les soldats

à leur devoir: ma mère les exhortait sans se décourager; madame de

Bonchamps, qui était dans la ville, ralliait les gens de l'armée de son

mari. Malgré mon peu de bravoure, j'eus bien aussi le désir de m'opposer

à la déroute; mais j'étais si faible et si malade, que je ne pouvais me

soutenir. Je voyais de loin quelques personnes de ma connaissance;

je n'osais me remuer pour aller les joindre, de peur d'accroître le

désordre et d'avoir l'air de fuir. Un grand nombre de femmes firent des

prodiges de force et de caractère: elles arrêtaient les fuyards, les

battaient, s'opposaient à leur passage. Je vis la femme de chambre de

madame de la Chevalerie, prendre un fusil, mettre son cheval au galop,

en criant: «En avant! au feu les Poitevines!» Les prêtres exercèrent une

bien plus grande influence encore: c'est la seule fois que je les ai vus

mêlés aux combattans, employant tous les moyens de la religion pour

les animer; et je ne pense pas qu'on puisse leur faire le reproche

calomnieux d'avoir alors fanatisé l'armée, comme le disaient les bleus.

Pendant l'instant où l'on faisait un peu de silence pour écouter le

canon, le curé de Sainte-Marie-de-Ré monta sur un tertre auprès de moi;

il éleva un grand crucifix, et, d'une voix de Stentor, se mit à prêcher

les Vendéens. Il était hors de lui-même, et parlait à la fois en prêtre

et en militaire: il demanda aux soldats s'ils auraient bien l'infamie de

livrer leurs femmes et leurs enfans au couteau des bleus; il leur dit

que le seul moyen de les sauver était de retourner au combat. «Mes

enfans, disait-il, je marcherai à votre tête, le crucifix à la main;

que ceux qui veulent me suivre se mettent à genoux, je leur donnerai

l'absolution: s'ils meurent, ils iront en paradis; mais les poltrons

qui trahissent Dieu et qui abandonnent leurs familles, les bleus les

égorgeront, et ils iront en enfer.» Plus de deux mille hommes qui

l'entouraient, se jetèrent à genoux; il leur donna l'absolution à

haute voix, et ils partirent en criant: «_Vive le roi_! nous allons en

paradis!» Le curé était à leur tête, et continuait à les exciter.

Nous demeurâmes en tout pendant plus de six heures épars dans les

prairies qui bordent la route, en attendant notre sort. De temps en

temps on venait nous apprendre que nos gens conservaient toujours

l'avantage. Cependant nous n'osions pas rentrer dans la ville. Enfin on

sut que la victoire était complète, et que les républicains s'étaient

retirés. Nous revînmes à Dol. Les soldats, les officiers, les prêtres,

tout le monde se félicitait et s'embrassait: on remerciait les femmes

de la part qu'elles avaient eue à ce succès. Je vis revenir le curé de

Sainte-Marie, toujours le crucifix à la main, en tête de sa troupe; il

chantait le _Vexilla Régis_, et tout le monde se mettait à genoux sur

son passage.

Nous sûmes alors tout ce qui s'était passé dans le combat. L'attaque

avait commencé à minuit; les Vendéens s'étaient précipités avec fureur

sur les républicains et les avaient fait plier. L'obscurité de la nuit

et l'acharnement des deux partis étaient tels, qu'au milieu de la mêlée,

des combattans s'étaient saisis corps à corps, et se déchiraient avec

les mains. On avait pris des cartouches aux mêmes caissons. Des Vendéens

étaient arrivés sur une batterie; les canonniers, les prenant pour des

bleus, avaient crié: «Camarades, rangez-vous, que nous tirions!» Alors

nos soldats les ayant reconnus à la lueur du feu, les avaient massacrés

sur les pièces.

A sept heures du matin, les républicains avaient été repoussés

jusqu'à deux lieues et demie de Dol, sur les deux chemins. M. de La

Rochejaquelein était à l'aile gauche, sur la route de Pontorson.

Quand il vit les bleus en pleine retraite de ce côté, il voulut se

porter vers la droite, au chemin d'Antrain où il entendait encore un feu

très-vif. La poudre venait d'y manquer, les artilleurs avaient envoyé

des cavaliers au grand galop pour en rechercher. Le brouillard épais fît

imaginer aux soldats que c'était un mouvement de la cavalerie ennemie;

ils en furent épouvantés, et prirent la fuite. Les officiers coururent

pour les rallier; on crut qu'ils fuyaient; la frayeur devint plus

grande. La déroute commença: les plus braves s'y laissèrent entraîner.

Ce fut là le spectacle qui s'offrit à Henri, lorsque, accompagné de M.

Allard, du chevalier Desessarts, et de quelques autres officiers, il se

portait à la droite. Le désespoir s'empara de lui; il crut tout perdu,

et résolut de se faire tuer: il avança vers les bleus pour chercher la

mort, et demeura plusieurs minutes exposé en face d'une batterie,

les bras croisés. M. Allard essayait vainement de le retenir, et le

suppliait de ne pas se sacrifier. Cependant on entendait toujours un feu

soutenu à l'extrémité de la droite. M. de La Rochejaquelein y courut;

il y trouva M. de Talmont qui, à la tête de quatre cents hommes,

se maintenait avec une constance héroïque, faisant illusion aux

républicains sur ses forces, à la faveur du brouillard qui leur cachait

la fuite de nos gens. MM. de la Marsonnière et de Beaugé ne l'avaient

point abandonné, et à eux deux ils servaient une pièce dont les

canonniers s'étaient enfuis. Henri arriva au secours de M. de Talmont:

sa présence ramena quelques soldats. Un instant après, les fuyards,

ralliés par leurs officiers, commencèrent à revenir, et alors l'affaire

fut complètement décidée. S'il y avait eu moins de désordre, on aurait

troublé la retraite des républicains et obtenu un plus grand avantage;

mais on ne put les poursuivre.

Ce combat fit beaucoup d'honneur à M. de Talmont. M. de La

Rochejaquelein et toute l'armée se plurent à répéter cette vérité, qu'on

lui devait notre salut. La vigueur avec laquelle M. Stofflet avait

arrêté la déroute, fît oublier qu'il avait commencé par s'y laisser

entraîner. Quelques officiers ne parurent plus, soit qu'ils se fussent

enfuis trop loin pour rejoindre l'armée, soit que leur constance fût

épuisée. On fut surpris de ne plus voir M. Keller qui s'était toujours

montré si brave. Il parvint jusqu'à Paris, s'y cacha pendant un an; il

voulut ensuite aller rejoindre les Chouans en Bretagne, qui le prirent

pour un espion, et le fusillèrent. M. Putaut, médecin de Fougères, chez

qui j'avais logé, et qui commandait les Bretons, s'étant joint à l'armée

lors de notre passage en cette ville, ne revint pas non plus: il s'était

pourtant fort bien battu à Granville et à Pontorson. En 1792, il avait

été dans la garde du roi, et s'était fait une grande réputation de

duelliste contre les jacobins. Dans le peu de temps qu'il passa à

l'armée, il montra un courage plein de jactance: il fut pris peu de

temps après par les bleus, et périt à Rennes sur l'échafaud. On perdit

aussi beaucoup d'autres officiers peu connus, qui disparurent. M. de

S*** profita de l'occasion: on sut qu'il était parvenu sur la côte, et

qu'il avait réussi à passer en Angleterre où il se donna pour un des

généraux.

J'avais grande envie d'essayer aussi si je pourrais aller chercher un

asile en Angleterre; mais je ne connaissais personne dans le pays; je ne

savais à qui me confier. Je voyais que les bleus massacraient les femmes

et les enfans qui tombaient entre leurs mains; j'espérais que l'armée

pourrait rentrer en Poitou: je m'abandonnai au sort commun.

On passa une nuit assez tranquille. Le lendemain, les républicains

ayant su ce qui s'était passé la veille dans la ville, revinrent encore

attaquer sur les dix heures du matin, par les deux routes. Les Vendéens

combattirent avec courage, et le succès ne fut pas un instant douteux;

mais l'ennemi se défendit avec tant d'opiniâtreté que le combat dura

quinze heures: il se termina par la déroute complète des bleus qui

perdirent un monde prodigieux. On les poursuivit jusque dans Antrain, et

ce fut dans la ville même qu'eut lieu le plus grand massacre.

J'avais eu la faiblesse de ne pas rester dans la ville; j'étais allée,

avec ma mère et quelques autres femmes, attendre sur la route opposée le

résultat de la bataille. M. de Saint-Hilaire commandait une patrouille

sur cette route, pour observer si la garnison de Dinan se portait sur

nos derrières: elle ne sortit pas, et M. de Saint-Hilaire parvint à

ramasser quelques vivres et du pain pour les blessés. On perdit deux

braves officiers à ce combat. M. Dehargues, en poursuivant les hussards,

fut emporté par son cheval qui alla s'abattre au milieu de l'escadron

ennemi: on le saisit sans qu'il pût se défendre. MM. de La

Rochejaquelein et de La Roche-Saint-André furent aussi enveloppés par

les hussards; il se défendirent long-temps. Henri parvint à s'échapper,

son cheval blessé, et revint sur-le-champ avec quelques cavaliers,

délivrer M. de La Roche-Saint-André qui était mortellement blessé: mais

il fit en vain poursuivre les hussards à toute outrance jusqu'au-delà de

Pontorson; on ne put reprendre M. Dehargues. Son écharpe blanche l'avait

fait reconnaître pour un chef; et il avait été sur-le-champ emmené

au grand galop. Il périt à Rennes sur l'échafaud; il montra un grand

courage; et, en recevant le coup, il cria: _Vive le roi_! C'était un

bourgeois de la Châtaigneraie.

M. de La Rochejaquelein, après la victoire, ne ramena pas l'armée à Dol.

Les bagages, les femmes, et tout ce qui ne combattait pas, quittèrent

cette ville pour aller le rejoindre à Antrain. Les rues étaient encore

pleines de sang et de morts quand nous y entrâmes; on n'y trouva aucune

provision, et tout le monde souffrit beaucoup de la faim. Je vécus

de quelques oignons que j'arrachai dans un jardin. Neuf Mayençais

prisonniers furent condamnés à mort. Le curé de Sainte-Marie obtint

la grâce de plusieurs d'entre eux, qu'il avait demandée avec la même

chaleur qu'il avait mise à rallier l'armée.

Le lendemain, l'armée marcha sur Fougères, et l'occupa sans résistance;

on y séjourna un jour. Un _Te Deum_ fut chanté pour les victoires de

Dol: ce fut une cérémonie déchirante, par le contraste qu'elle offrait

avec notre situation désespérée.

De Fougères nous nous rendîmes, par Ernée, à Laval; on y passa deux

jours: de-là à Sablé, puis à la Flèche. Dans toute cette route, on

n'aperçut pas les bleus: les défaites de Dol les avaient consternés;

les restes de leur armée avaient couru s'enfermer à Angers, et le

fortifiaient à la hâte. Quelques abattis d'arbres allumés se trouvaient

sur plusieurs points de la route; mais pas un soldat ne les défendait.

Notre entrée dans toutes ces villes, que nous avions occupées peu de

jours auparavant était pour nous un spectacle d'horreur et de désespoir.

Partout nos blessés, nos malades, les enfans qui n'avaient pu nous

suivre, nos hôtes, ceux qui nous avaient montré quelque pitié, avaient

été massacrés par les républicains. Chacun de nous continuait sa route

avec la certitude de périr dans les combats, ou d'être égorgé plus tôt

ou plus tard.

On se rendit de la Flèche sous les murs d'Angers. Nous couchâmes dans

un village qui en était éloigné de deux lieues. Le lendemain, l'attaque

commença. Les républicains avaient barricadé toutes les entrées, et

protégé tous les endroits faibles par quelques fossés et des remparts en

terre; ils avaient des batteries fort bien placées, et se bornèrent à

se défendre sans tenter une seule sortie. Nos gens, qui s'attendaient à

combattre corps à corps, et qui n'avaient jamais su attaquer la moindre

fortification, se découragèrent dès qu'ils virent la bonne contenance

des bleus: le canon nous emportait beaucoup de monde, dès qu'on

s'approchait. Les chefs voulurent en vain tenter un assaut général;

jamais on ne put y déterminer les Vendéens: ces malheureux, qui depuis

Granville ne parlaient que de prendre Angers à tout prix, ne purent

retrouver leur ardeur accoutumée. Le malheur, la faim, les misères de

toute espèce, les avaient abattus; toutes les instances, toutes les

menaces furent inutiles; on alla jusqu'à leur promettre le pillage de

la ville; mais loin d'encourager les Vendéens, cette promesse, malgré

l'horreur de notre position et les cruautés des bleus, scandalisa

beaucoup. La plupart disaient que Dieu nous abandonnerait, s'il était

question de pillage.

Notre artillerie cependant faisait bien son devoir, et tâchait de faire

une brèche praticable. Les généraux, les officiers, la cavalerie qui

avait mis pied à terre, continuaient l'attaque avec obstination; on ne

pouvait pas entraîner les soldats en avant, mais on les maintenait.

Je m'étais avancée avec ma famille vers Angers, et toutes les personnes

qui suivaient l'armée en avaient fait autant. Comptant sur un prompt

et facile succès, nous étions tous entassés dans les faubourgs. Les

habitans n'y étaient plus; on les avait forcés à rentrer dans la ville;

leurs maisons étaient démeublées; beaucoup même étaient brûlées. Nous

portâmes de la paille dans une grande chambre; je me jetai dessus avec

ma mère et une foule d'autres personnes. J'étais tellement accablée que

je dormis pendant plusieurs heures au bruit du canon. Nous en étions

fort près; les boulets portaient près de nous.

Il y avait vingt heures que l'attaque durait, lorsque je me réveillai

le lendemain matin: je montai à cheval, sans rien dire à personne, pour

aller savoir quelques nouvelles. J'appris et je vis que nos soldats ne

voulaient pas tenter l'assaut, et qu'il restait bien peu d'espoir.

Ma tête s'égarait; j'avançais toujours. Je rencontrai le chevalier

Desessarts qui revenait blessé au pied. Il me raconta que nos batteries

ayant fait une petite brèche, MM. de La Rochejaquelein, Forestier, de

Boispréau, Rhines et lui s'y étaient jetés: personne n'avait osé les

suivre. MM. de Boispréau et Rhines avaient été tués, lui blessé; les

deux autres avaient eu bien de la peine à se retirer. Son récit, et ce

que je voyais, me donnèrent une sorte de désir d'aller au feu et de

risquer ma vie, tant je souffrais de la position où nous nous trouvions.

Je continuai à avancer: je n'avais pas plus de courage qu'à l'ordinaire,

car j'éprouvais une frayeur extrême; mais le désespoir me poussait en

avant, comme malgré moi, jusqu'au milieu du feu. Mon père, qui était

au fort de l'action, m'aperçut de loin, et me cria de retourner; je

m'arrêtai indécise. Il envoya un cavalier qui prit la bride de mon

cheval et me ramena. J'éprouvai un secret mouvement de satisfaction, me

voyant ainsi hors du danger que j'allais chercher.

Je retournai près de ma mère: elle était seule; sa voiture était restée

sur le grand chemin; ma tante avait voulu y remonter avec ma petite

fille. Un instant après, le postillon, qui était un lâche, vint et nous

dit que l'on voyait arriver, sur les derrières, les hussards ennemis

pour nous attaquer; qu'il avait coupé les traits des chevaux, et que

ma tante était descendue précipitamment pour venir nous retrouver. Je

courus vite du côté où elle devait être; je trouvai ma fille dans les

bras de sa bonne, qui venait la rapporter dans la maison; mais il me fut

impossible de savoir où ma tante avait passé. Les bagages, les voitures

étaient dételées; la foule se pressait autour pour échapper aux

hussards; cependant elle ne pouvait avancer de l'autre côté, parce que

les boulets de la ville arrivaient jusqu'aux premiers chariots de nos

équipages. Je voulus m'approcher de notre voiture qui était tout-à-fait

à la tête, un boulet et un biscaïen passèrent à côté de moi. Pendant que

j'étais occupée à la triste recherche de ma tante, M. Forestier arriva,

et me dit qu'il allait, avec la cavalerie, repousser les hussards; il

me parla avec un sang-froid et une confiance qui me firent une vive

impression: son chapeau et sa redingote étaient percés de balles.

«Voilà, me dit-il en me montrant deux trous, les balles qui ont tué

Boispréau et Rhines.»

La cavalerie chassa les hussards, bien qu'ils eussent de l'artillerie

légère. M. Richard, qui avait eu l'oil crevé à Châtillon, fut blessé

au bras et fait prisonnier dans ce combat. Le général Marigny, qui

commandait la cavalerie des bleus, fut si charmé de sa bravoure,

qu'il le renvoya sur-le-champ, mais à pied et sans armes. M. de La

Rochejaquelein rendit aussitôt au général Marigny deux dragons tout

équipés, les seuls qu'il venait de prendre, en le faisant remercier, et

lui offrant à l'avenir dix prisonniers pour un. Ce général républicain,

le seul qui, à ce moment, ait montré de l'humanité en combattant contre

nous, fut tué le jour même.

Après trente heures d'attaque, il fallut bien prendre le parti de lever

le siège d'Angers; la retraite commença vers les quatre heures du soir.

Nous restâmes long-temps à chercher ma pauvre tante, à l'appeler, à

fouiller dans toutes les maisons des environs, sans pouvoir en découvrir

la moindre trace. Ma mère était inconsolable; mon père envoya beaucoup

de gens de tous côtés, sans avoir plus de succès. Enfin, lorsqu'il ne

fut plus possible de demeurer en arrière, sans courir le risque d'être

pris, nous suivîmes l'armée, pensant que ma tante avait pris le parti de

se cacher, car elle avait de l'argent sur elle en assez grande quantité.

Nous n'avons jamais appris les détails de cette triste et surprenante

disparition; mais nous avons su qu'elle avait été prise et avait été

fusillée deux jours après.

J'arrivai à deux lieues d'Angers: le froid, la fatigue, le chagrin,

m'avaient comme anéantie; je me jetai sur un matelas avec ma mère,

pêle-mêle avec beaucoup de gens. Presque toute l'armée bivouaqua.

Nous n'avions plus d'espoir de salut; l'armée était livrée au

découragement le plus complet; on ne voyait plus aucun moyen de repasser

la Loire. Tous les projets qu'on avait formés reposaient sur la prise

d'Angers. On était mécontent des soldats qui n'avaient pas montré

l'ardeur qu'on en attendait. Les maladies se multipliaient chaque jour.

On entendait de toutes parts les cris des malheureux blessés que l'on

était forcé d'abandonner; la famine et le mauvais temps se joignaient à

toutes ces souffrances; les chefs étaient harassés de corps et d'ame;

ils ne savaient quel parti prendre. Telle était notre situation.

Mémoires de Mme la marquise de La Rochejaquelein écrits par elle-même · 第 18 / 56 题