Tentative pour repasser la Loire.--Déroute de Savenay.--Dispersion de
l'armée.
Je logeai à Laval dans la même maison où j'avais déjà été; mais le
propriétaire, qui se nommait M. de Montfranc, n'y était plus. Après
le passage des Vendéens, il avait été arrêté avec sa famille; on lui
reprochait de nous avoir reçus: il représenta qu'il ne dépendait pas
d'un habitant de refuser le logement à des vainqueurs; on ne l'écouta
pas; il périt sur l'échafaud, ainsi que sa respectable mère. Il est
pourtant vrai que, bien qu'il fût disposé en notre faveur, il n'avait
rien fait qui pût le compromettre.
Le lendemain, à dix heures, comme nous partions pour Craon avec les
débris de l'armée, on annonça l'arrivée des hussards républicains, et
chacun pressa sa marche. En sortant de la ville, je trouvai M. de La
Rochejaquelein: il me dit que c'était une fausse alarme; qu'il venait de
rassurer les soldats, d'arrêter leur fuite, et qu'il retournait déjeuner
tranquillement à Laval; il me pria d'être sans inquiétude, et m'assura
que nous irions à Craon sans être troublés. C'est la dernière fois que
je vis Henri.
A Craon, nous lûmes des journaux; ils nous apprirent que ma pauvre
tante et sept cents fugitifs, hommes et femmes, avaient été trouvés aux
environs d'Angers, jugés et fusillés. Cette affreuse nouvelle plongea
ma mère dans le désespoir: nous étions bien tendrement attachés à cette
malheureuse tante; elle avait, à quatre-vingts ans, la piété la plus
douce et le caractère le plus aimable.
De Craon, l'armée passa à Saint-Marc, se dirigeant sur Ancenis. On
marchait jour et nuit afin de devancer assez les armées républicaines
pour pouvoir passer la Loire sans être inquiété. Les chemins étaient
affreux, le temps froid et pluvieux; on ne savait comment traîner avec
soi les blessés et les malades. Je vis un prêtre qui en portait un sur
ses épaules, et qui succombait sous le poids. Ma fille était mourante
de la dentition et surtout de fatigue; je me couchai avec elle dans le
chariot qui portait la caisse de l'armée; nous n'avions plus de voiture;
je voyageai ainsi pendant quelques lieues.
Nous arrivâmes à Ancenis le 16 décembre au matin. M. de La
Rochejaquelein y était entré le premier sans résistance, et se préparait
déjà au passage de la Loire. Au château de Saint-Marc, il avait fait
prendre une petite barque dans un étang, et l'avait fait charger sur
un chariot: il prévoyait bien que l'on ne trouverait aucun moyen de
passage, parce que les républicains auraient emmené les bateaux avant
notre arrivée. La rive opposée était au pouvoir des bleus qui
avaient des troupes à Saint-Florent. Cependant on assura à M. de La
Rochejaquelein qu'un petit corps d'insurgés avait paru en face d'Ancenis
quelques jours auparavant.
On trouva un seul petit bateau à Ancenis; mais sur l'autre bord on
aperçut quatre grandes barques chargées de foin. M. de La Rochejaquelein
voyant que personne n'osait tenter le passage, prit le parti de passer
le premier; il voulait faire débarrasser ces barques, s'en emparer de
vive force, s'il était nécessaire, protéger le passage en défendant le
point de débarquement contre les bleus; et surtout il comptait empêcher
les Vendéens de se débander à mesure qu'ils arriveraient sur cette rive
gauche qu'ils désiraient comme un asile: c'était en effet ce que tout le
monde craignait.
MM. de La Rochejaquelein, de Beaugé et Stofflet, se mirent dans le
batelet qu'on avait apporté sur une charrette, et M. de Langerie entra
dans l'autre avec dix-huit soldats: toute l'avant-garde de l'armée avait
les yeux sur ces deux petites barques auxquelles notre sort semblait
attaché. En même temps on rassemblait des planches, des tonneaux, des
bois de toute espèce pour construire des radeaux. Le curé de Saint-Land
prêchait les paysans pour les occuper et prévenir le désordre. M. de La
Rochejaquelein arriva sur l'autre bord. Pendant qu'il s'occupait à faire
débarrasser les bateaux de foin, une patrouille républicaine se porta
sur ce point: il y eut quelques coups de fusil tirés, et au bout de peu
de momens nos soldats se dispersèrent. M. de La Rochejaquelein et ses
deux compagnons furent poursuivis: en même temps une chaloupe canonnière
vint se placer en face d'Ancenis, et tirer sur les radeaux que l'on
mettait à flot: plusieurs furent submergés. La rivière était forte
et rapide; très-peu de soldats purent passer, malgré l'ardeur qu'ils
avaient de regagner la rive gauche.
Voilà donc l'armée vendéenne privée de son dernier espoir, séparée de
son général: il n'y avait plus qu'à attendre la mort. Au même instant,
les hussards et quelques pièces d'artillerie volante arrivèrent devant
Ancenis: les portes étaient barricadées. Les bleus n'osèrent pas
attaquer; ils jetèrent des boulets dans la ville; plusieurs même
tombèrent à la maison où nous étions; mais ils ne faisaient aucun effet.
Nous ne savions que devenir: M. de Beauvais, officier d'artillerie,
se jeta dans un petit bateau, et promit de revenir, dans vingt-quatre
heures, donner des nouvelles de ce qui se passait sur la rive gauche.
Les officiers se promettaient de ne pas se quitter; mais chacun ne
désirait que de traverser la Loire: quelques-uns y réussirent. M.
Allard, aide-de-camp de M. de La Rochejaquelein, y parvint le lendemain.
L'armée se débandait; les uns allaient se cacher dans la campagne; les
autres remontaient ou suivaient le fleuve pour chercher un passage.
Quelques-uns ayant entendu parler d'une amnistie pour ceux qui
s'engageraient, et dont les républicains semaient le bruit à dessein,
voulurent se rendre à Nantes. Nos domestiques nous demandèrent la
permission de suivre ce parti; nous leur dîmes qu'au point où l'on en
était, chacun devait chercher à sauver sa vie; mais que cette amnistie
paraissait peu probable. Ils persistaient à y croire, nous protestant,
ce qui était bien vrai, que leurs sentimens pour nous et pour notre
cause n'avaient pas changé, et qu'ils déserteraient à la première
occasion favorable. Deux jours après ils partirent pour Nantes. La
plupart de ces braves gens y ont péri. Les deux femmes de chambre de ma
mère restèrent avec nous.
Cependant il fallait quitter Ancenis; l'armée des bleus avançait et
allait nous entourer; on se dirigea sur Nort. Ce fut pendant cette
marche que je cachai ma fille: elle était l'objet de ma plus vive
inquiétude; la pauvre enfant était fort malade; il n'y avait pas
moyen de l'emporter, pendant une fuite qui, d'ailleurs, suivant toute
apparence, ne devait pas nous sauver. A force de chercher, je trouvai
quelqu'un qui m'offrit de la cacher chez de bons paysans, auprès
d'Ancenis: je m'y rendis; je leur donnai de l'argent; je leur promis une
forte pension, si jamais je pouvais la leur faire; j'habillai ma fille
en petite paysanne, et je partis la mort dans le cour. Je pense que nous
n'étions plus que dix mille environ. On s'arrêta à Nort, et l'on y passa
vingt-quatre heures. Le désordre continuait à régner parmi le peu de
Vendéens qui restaient encore; il fut tel, que, comme une dissolution
prochaine était inévitable, des officiers se partagèrent la caisse de
l'armée. J'étais avec mon père, ma mère, le chevalier de Beauvolliers,
lorsque M. de Marigny vint nous apprendre cette indignité: il était
furieux, et s'y était opposé vainement. Je serais bien fâchée de jeter
des soupçons sur qui que ce soit; j'ignore absolument qui en fut
coupable.
Quelques momens après, on cria: _Aux armes! voici les bleus!_ Nous
prîmes la fuite, et toute l'armée en fit autant; les plus braves
ne songeaient plus à se défendre. M. Forestier et plusieurs autres
montèrent à cheval, s'enfoncèrent dans la campagne et traversèrent la
Vilaine. Ce fut dans ce moment que nos gens et cent cinquante cavaliers
se rendirent à la fausse amnistie.
Pendant ce temps-là, mon père, le chevalier Desessarts, un brave
cavalier nommé Moulin, qui n'avait que dix-sept ans, et quelques autres,
se portèrent du côté des républicains avec une pièce de canon; ils
attendirent les hussards, leur tirèrent un coup à mitraille qui en tua
sept ou huit, et les firent ainsi rétrograder. Nous passâmes le reste du
jour tranquillement à Nort.
Le lendemain on alla à Blain: M. de Fleuriot y fut nommé général. Il
paraît que M. de Talmont fut blessé de cette préférence. Dans l'horrible
position où se trouvait l'armée, le désir de la commander était
assurément un excès de dévouement: M. de Talmont se retira; chaque
instant nous privait de quelques-uns des officiers. M. de Fleuriot fit
quelques préparatifs de défense: on mit des pièces en batterie sur la
route; on crénela les murailles. Les troupes légères des bleus furent
repoussées, et l'on parvint à passer deux jours à Blain. Il fallait
pourtant en partir avant l'arrivée de l'armée républicaine. On avait
envie d'aller à Redon; mais on craignit de s'engager sur la chaussée
étroite et fort longue qui y conduit: cependant les républicains n'y
avaient préparé aucun moyen de résistance, et c'eût été le meilleur
parti; mais on l'ignorait. On marcha sur Savenay. Nous partîmes au
milieu de la nuit; une pluie froide tombait abondamment. Rien ne peut
exprimer l'idée de notre désespoir et de notre abattement: la faim, la
fatigue, le chagrin, nous avaient tous défigurés. Pour se garantir du
froid, pour se déguiser, ou pour remplacer les vêtemens qu'on avait
usés, chacun était couvert de haillons: en se regardant les uns les
autres, on avait peine à se reconnaître sous toutes ces apparences de la
plus profonde misère.
J'étais vêtue en paysanne; j'avais sur la tête un capuchon de laine
violet; j'étais enveloppée d'une vieille couverture de laine, et d'un
grand morceau de drap bleu rattaché à mon cou par des ficelles; je
portais trois paires de bas en laine jaune et des pantoufles vertes
retenues à mes pieds par de petites cordes; j'étais sans gants; mon
cheval avait une selle à la hussarde, avec une schabrack de peau de
mouton. M. Roger-Mouliniers avait un turban et un doliman qu'il avait
pris au théâtre de la Flèche; le chevalier de Beauvolliers s'était
enveloppé d'une robe de procureur, et avait un chapeau de femme
par-dessus un bonnet de laine; madame d'Armaillé et ses enfans s'étaient
couverts d'une tenture de damas jaune.
Quelques jours avant, M. de Verteuil avait été tué au combat, ayant deux
cotillons, l'un attaché au cou, et l'autre à la ceinture; il se battait
en cet équipage.
Les républicains suivaient de près l'armée vendéenne. Je m'arrêtai
un instant dans une ferme avec ma mère, pour demander à manger: nous
aperçûmes les hussards; il fallut rejoindre l'armée au grand galop. On
entra à Savenay; les portes furent fermées, et sur-le-champ les coups de
fusil commencèrent. Cependant le reste de la journée se passa sans que
l'attaque devînt sérieuse; il n'y avait qu'une avant-garde que nos gens
repoussèrent. Nous nous doutâmes que les républicains voulaient engager
le combat avec toutes leurs forces, et nous vîmes que notre perte serait
alors consommée. Sur les neuf heures du soir on me fit lever; je m'étais
jetée tout habillée sur un lit; on me mit à cheval sans que je susse
pourquoi; j'allais en redescendre, ne sachant pas où je devais aller,
lorsque j'entendis la voix de M. de Marigny. Je l'appelai et lui
demandai des nouvelles: il prit la bride de mon cheval, et, sans
proférer une parole, il me mena dans un coin de la place; là, il me dit
à voix basse: «C'en est fait, nous sommes perdus; il est impossible
de résister à l'attaque de demain; dans douze heures, l'armée sera
exterminée. J'espère mourir en défendant votre drapeau: tâchez de fuir;
sauvez-vous pendant cette nuit; adieu! adieu!» Il me quitta brusquement
sans attendre ma réponse, et je l'entendis qui encourageait les soldats,
et s'efforçait de les ranimer. Je retournai auprès de ma mère; elle
était avec mon père. M. l'abbé Jagault lui proposait de prendre pour
guide un homme de la ville, qui paraissait sûr, et qui nous cacherait
chez de bons paysans. Je racontai à ma mère ce que m'avait dit M. de
Marigny; elle consentit alors à ce qu'on lui proposait. Mon père, la
tête appuyée sur ses mains, ne pouvait parler; enfin il nous engagea à
prendre ce parti. «Pour moi, dit-il, mon devoir est de rester à l'armée
tant qu'elle existera.» Il nous confia aux soins de M. Jagault, le
conjura de ne point nous abandonner; seulement il le pria de tâcher de
lui faire savoir où nous serions cachées. M. Jagault promit de revenir
le lendemain le lui dire. Nous prîmes des habits de paysannes bretonnes;
nous embrassâmes mon père. Nous ne pouvions parler; les larmes nous
étouffaient; il me dit seulement: «Ne quitte jamais ta malheureuse
mère.» Telles furent les dernières paroles que j'ai entendues de lui.
Nous partîmes vers minuit avec M. l'abbé Jagault et mademoiselle Mamet,
femme de chambre de ma mère, qui n'avait pas voulu se séparer de nous.
Dans le désordre de la retraite, et pendant que je soignais M. de
Lescure, mes diamans et une forte somme d'argent avaient été pris
ou perdus; il ne nous restait plus qu'environ soixante louis et des
assignats au nom du roi. Nous sortîmes par une petite porte, et nous
prîmes le chemin de Guérande. Nous entendions de loin les coups de
fusil et le galop des chevaux; à chaque instant nous tremblions d'être
rencontrés par une patrouille. Cependant nous fîmes un quart de lieue
sans trouver personne; notre conducteur s'arrêtait à chaque instant,
et disait: «Écoutez! écoutez!» puis il continuait, en répétant: «On
se bat.» Cet homme ne voulait pas quitter la grande route; malgré nos
instances, il voulut nous faire entrer dans une maison; ma mère lui
donna sa montre pour l'engager à aller plus loin. Nous nous aperçûmes
qu'il était ivre; enfin nous le déterminâmes à laisser le grand chemin,
et il nous conduisit à travers les champs. A chaque pas nous tombions
dans des fossés pleins d'eau; nous avions des sabots pour la première
fois de notre vie, et nous ne pouvions marcher. A trois quarts de lieue
de Savenay, il fallut s'arrêter; nous ne pouvions plus aller, et notre
guide tombait d'ivresse et de sommeil: nous entrâmes chez des paysans;
le guide s'endormit sur-le-champ, en nous disant que nous étions bien
là. Nous aperçûmes bientôt que nous nous étions fort peu écartés de
la grande route; nos hôtes ne se croyaient pas en sûreté; ils nous
offrirent de nous faire conduire au château de l'Écuraye, dont le maître
était émigré. Un paysan, régisseur de la terre, y habitait avec sa
famille; on nous dit que c'était un brave homme. Une jeune fille nous
servit de guide. Mademoiselle Mamet resta dans la maison.
Nous partîmes, et, à deux heures du matin, nous arrivâmes devant la
porte du château. On nous fit attendre. Ma mère me dit: «Je mourrai ici,
si l'on ne veut pas nous recevoir.» Je me jetai à genoux pour prier Dieu
qu'on ne nous refusât pas. Enfin, on nous ouvrit. «Tenez, dit la jeune
fille, voilà des brigands qui se sont sauvés chez nous, mais nous sommes
trop près de la route.--Ah! pauvres gens, s'écrièrent le régisseur et sa
femme, entrez! tout ce qui est ici est à votre service.» Ils nous firent
chauffer, séchèrent nos habits, qui étaient tout trempés, nous donnèrent
à manger; ils voulaient nous faire coucher; mais nous craignions trop
d'être poursuivis.
Ce brave homme se nommait Ferret; il était ivre de joie d'avoir chez
lui des Vendéens; il nous dit que tout le pays allait se révolter; que
beaucoup de jeunes gens étaient déjà allés à Savenay, avec des fusils,
pour se joindre aux Vendéens; il ne concevait pas pourquoi nous nous
sauvions. Nous n'osâmes pas lui dire que tout était perdu; nous avions
peur que cela ne changeât sa bonne volonté; nous dîmes seulement que
nous étions malades.
Au bout de quelques momens nous allâmes nous jeter sur des lits où la
fatigue nous endormit. Sur les huit heures du matin, le bruit du canon
nous réveilla. En même temps, Ferret entra dans la chambre en criant:
«Ah! mon Dieu, qu'est-ce qui arrive? Voilà le canon qui tire sur le
chemin de Guérande, et des gens vêtus de toutes couleurs qui s'enfuient
sur la lande.--Au nom de Dieu! sauvez-nous, lui dîmes-nous sur-le-champ;
nos gens sont perdus.» C'était en effet la déroute des Vendéens. Bientôt
les bleus à cheval se dirigèrent vers le château. «Sauvez-vous, dit la
Ferret; mon mari va vous conduire dans une métairie dans les bois; vous
serez moins en danger qu'ici.» Les hussards frappaient déjà pour entrer
dans la cour; nous sortîmes par une porte dérobée, et en trois quarts
d'heure nous arrivâmes à la métairie de Lagrée, dans un lieu fort
écarté. «Je vous amène, dit Ferret aux métayers, de pauvres gens que
j'ai sauvés.» Il y avait là des paysans qui pleuraient notre défaite, et
qui avaient déjà pris leurs fusils pour aller joindre les Vendéens; ils
s'apitoyèrent sur notre sort, et nous montrèrent beaucoup de bonté d'ame
et des sentimens conformes aux nôtres.
Cependant les hussards se répandaient partout. La métayère décida que,
pour prévenir tout soupçon, il fallait nous séparer. Elle envoya le
pauvre M. Jagault travailler avec les hommes: il était malade; et comme
il avait beaucoup marché nu pieds, ils étaient tout en sang; elle
établit ma mère à tricoter auprès du feu, dans un coin obscur; elle me
conduisit à un moulin à vent isolé de la maison; elle dit au garçon
meunier: «Renaud, voici une pauvre brigande que je te donne à garder;
si les bleus viennent, tu diras qu'elle est venue pour faire moudre son
grain.» Je m'assis sur un sac, et j'y passai quatre heures. A chaque
instant j'entendais le bruit des chevaux, les coups de fusil et les
cris: Arrêtez les brigands! tue! tue! Toute la campagne était couverte
de fugitifs qu'on massacrait. Les bleus venaient heurter à la porte du
moulin pour demander à boire ou à manger; Renaud répondait qu'il n'avait
rien. Je causai un peu avec cet honnête garçon; il me rassurait et
cherchait à me consoler. Il me parla beaucoup de notre armée, me demanda
qui j'étais: je lui dis que j'étais la fille d'une petite marchande
de Châtillon: nous n'avions confié notre secret qu'à Ferret. Le soir,
Renaud arrêta son moulin et me reconduisit à Lagrée; je m'y couchai tout
habillée avec ma mère.
Cette métairie, comme toutes celles de la Basse-Bretagne, est une
chaumière basse et obscure. Au fond est une grande cheminée où l'on
brûle de la tourbe, dont la flamme verdâtre jetait un reflet lugubre
sur nos visages pâles. Il y a deux ou trois lits très-élevés, garnis de
paille, d'un matelas de balle d'avoine, de deux draps courts et étroits,
d'une couverture de filasse piquée, et quelquefois de mauvais rideaux
verts. Au pied des lits, sont des coffres empilés l'un sur l'autre, où
les paysans mettent leur grain. L'étable tient à la maison, et n'en est
séparée que par une cloison en planches; le râtelier se trouve en dedans
de la chaumière, et les boeufs, pour manger, passent leur tête par de
grands trous pratiqués dans la cloison; leurs mugissemens, et le bruit
de leurs cornes frappant contre les planches, nous réveillaient toujours
en sursaut: nous pensions qu'on venait nous prendre. Le grenier à foin
est toujours au-dessus de la maison; les soliveaux sont peints en noir
par la fumée; il n'y a point de fenêtres. Outre la porte d'entrée, il y
en a une en face qui va dans le jardin, et une autre dans l'écurie.
Les pauvres Bretons sont fort sales. Ils fument du tabac; ils boivent
à la cruche, mangent dans des écuelles, n'ont ni assiettes, ni
fourchettes; la soupe aux choux et la bouillie de blé noir au lait aigre
font leur unique nourriture. Heureusement leur beurre est fort bon:
c'était notre ressource.
Le lendemain il fallut encore nous disperser. La métayère me conduisit,
le matin, chez le maire. En revenant, je trouvai deux cavaliers qui
passaient au galop; ils nous firent crier: _Vive la république_! D'abord
j'eus bien peur; puis je m'aperçus que c'étaient deux malheureux
Vendéens qui cherchaient à se sauver. L'après-dîner, on me mena chez le
procureur de la commune, et sa femme dit qu'elle allait m'envoyer garder
les moutons, avec sa fille. Je craignais que ce ne fût un enfant; mais
un instant après elle vint, et je vis une fille de vingt ans, avec un
bâton à la main, suivant l'usage de la Bretagne, où les hommes et les
femmes ne sortent jamais sans en porter un. «Tiens, Marianne, voilà la
brigande, lui dit Perrine.--Ne craignez, pas, ma mère, répondit-elle, je
mourrai à côté d'elle; s'il n'en vient qu'un, je l'assommerai avec mon
bâton.» Je m'en allai avec la bonne Marianne qui nous a toujours montré
un grand dévouement.
Le soir, je retournai à Lagrée. Après quelques jours, nous allâmes
nous établir tout-à-fait chez Billy, père de Marianne, procureur de la
commune. Il y avait moins de monde dans sa cabane; mais il n'était pas
mieux logé. Nous ne faisions aucune attention à ce malaise; nous étions
devenues comme insensibles, à force de chagrins et de souffrances.
Nous continuâmes à mener la même vie. M. l'abbé Jagault allait
travailler avec les paysans; on l'appelait Pierrot: ma mère se nommait
Marion; moi, Jeannette. Je gardais habituellement les moutons avec la
fidèle Marianne. Nous étions dans une petite paroisse de quatre cents
ames, que l'on nomme Prinquiaux. Tous les habitans étaient royalistes
et hospitaliers; aucun n'était capable de nous trahir. Les jeunes gens
avaient refusé de marcher aux armées; ils se cachaient aussi. Les
paroisses d'alentour étaient absolument de la même opinion; mais, à la
gauche du grand chemin de Guérande, à Donges, à Montoire, etc., les
paysans étaient républicains. Ceux des nôtres qui y cherchèrent asile, y
ont péri. Il en fut de même dans les bourgs où, en général, on trouvait
des gens très-révolutionnaires.
Peu de jours après nous retrouvâmes mademoiselle Mamet: elle avait couru
de très-grands dangers. Les personnes chez qui nous l'avions laissée,
voyant la déroute des Vendéens, n'avaient pas osé la garder; elle
sortit, et se trouva sur le grand chemin, au milieu des fuyards que les
bleus poursuivaient en leur tirant des coups de fusil. Elle arriva
hors d'haleine chez un paysan, en lui criant: «Ayez pitié de moi!» Il
l'accueillit, et la cacha sur-le-champ dans une niche recouverte en
paille, où il mettait des navets. Les républicains vinrent un instant
après; ils fouillèrent partout; ils enfoncèrent leurs sabres et leurs
baïonnettes dans la paille; mademoiselle Mamet en voyait arriver les
pointes jusqu'à elle, mais elle ne fut point blessée. Elle s'habilla
ensuite en bretonne; et ce brave homme, qui se nommait Laurent Cochard,
consentit à la garder. Elle passa l'hiver chez lui, dans la paroisse
de la Chapelle, et de temps en temps elle venait nous voir. Elle était
petite, jeune, et semblait un enfant, ce qui la mettait plus à l'abri
des soupçons.
Quelques jours après, l'autre femme de chambre de ma mère, mademoiselle
Carria, restée à Savenay, trouva aussi moyen de nous rejoindre. Elle
avait, dans le dernier moment de la déroute, fui à bride abattue, sans
savoir où elle allait. Elle entendit tuer du monde derrière elle; et
après avoir traversé, par miracle, des villages révolutionnaires, elle
arriva chez des paysans royalistes, qui la cachèrent. Peu à peu elle
s'était rapprochée de nous, et nous avait découvertes.
Elle nous donna quelques détails sur cette malheureuse bataille de
Savenay, dont elle avait été témoin, et qui avait achevé de détruire
notre armée. Elle put nous parler de mon père qu'elle avait quitté
plusieurs heures après nous. Elle lui avait entendu dire, avant le
combat, que si les Vendéens étaient vaincus, ce qui était fort assuré,
il se retirerait avec les officiers dans la forêt de Gâvre, avec les
derniers débris de l'armée; que de-là, furtivement ou de vive force, ils
repasseraient sur la rive gauche de la Loire; mais que, dans tous les
cas, ils combattraient et périraient jusqu'au dernier. Mon père fit
promettre alors à mademoiselle Carria de ne le point quitter, de le
suivre dans sa retraite après la dispersion de l'armée, afin de pouvoir
ensuite aller nous chercher pour nous porter de ses nouvelles, ce qui
serait probablement possible à une femme; puis il brûla ses papiers.
Faisant ainsi ses dernières dispositions, l'idée de ne plus nous revoir
lui faisait répandre un torrent de larmes. Son parti pris, il retourna
sur la place; et pendant toute la nuit, avec M. de Marigny et les autres
chefs, il ne cessa d'exhorter les soldats à se battre en désespérés.
Tous les blessés, qui pouvaient encore se tenir à cheval, prirent les
armes. M. de Marigny songea encore à protéger la fuite des femmes et
des autres blessés; il mit en réserve une pièce de canon, pour pouvoir
retarder l'ennemi sur la route de Guérande, après que la ville aurait
été emportée.
Au point du jour, les républicains attaquèrent, et le combat s'engagea
avec fureur. M. de Marigny, trois fois à la tête des plus braves, se
précipita sur les bleus, tenant mon drapeau et pleurant de rage. Un
enfant de quatorze ans, M. de la Voyerie, ne le quitta pas un instant.
Mon père, MM. de Lyrol, Desessarts, de Piron, etc., et tous nos soldats
firent des prodiges de valeur; mais ils ne purent se maintenir. M. de
Lyrot fut tué. Les républicains avaient vu tomber M. de Piron, qu'ils
reconnaissaient bien à son cheval blanc, et qu'ils avaient appris à
redouter depuis sa victoire de Coron. Alors M. de Marigny fit sortir les
femmes de la ville, par la route de Guérande, et plaça deux canons pour
protéger la retraite. Deux fois il rentra dans Savenay pour y chercher
mon père, et dit à mademoiselle Carria qu'il n'avait pu le trouver. Il y
retourna une troisième, et revint en s'écriant de loin: Femmes, tout est
perdu, sauvez-vous!
Il arrêta ses canons au petit bois près de Savenay, et là recommença
un combat qui donna aux fugitifs le temps de s'échapper. Un brave
canonnier, nommé Chollet, servit sa pièce jusqu'au dernier moment; et
enfin, après une heure de résistance près de ce bois, environ deux
cents cavaliers purent regagner la forêt de Gavre. Au milieu de cette
détresse, mademoiselle Carria n'avait pas revu mon père; mais elle
espérait qu'il était avec ces deux cents cavaliers.
Il faut que cette dernière résistance des Vendéens ait été bien
héroïque. Long-temps après ce triste moment, j'ai lu dans les gazettes
du temps, et avec une sorte d'orgueil, le passage suivant d'une lettre
qu'un des généraux républicains écrivait à Merlin de Thionville, le
lendemain du combat de Savenay:
«.....Je les ai bien vus, bien examinés; j'ai reconnu ces mêmes figures
de Chollet et de Laval. A leur contenance et à leur mine, je te jure
qu'il ne leur manquait du soldat que l'habit. Des troupes qui ont battu
de tels Français, peuvent bien se flatter de vaincre tous les autres
peuples. Enfin, je ne sais si je me trompe, mais cette guerre de
brigands et de paysans, sur laquelle on a jeté tant de ridicule, que
l'on affectait de regarder comme méprisable, m'a toujours paru, pour
la république, la grande partie, et il me semble à présent qu'avec les
autres ennemis nous ne ferons que peloter.»