Arrivée de deux émigrés envoyés d'Angleterre.--Route par Pontorson et
Avranches.--Siège de Granville.--Retour par Avranches, Pontorson et Dol.
Je vais continuer mon triste récit. Mon malheur ne pouvait plus croître,
mais les souffrances des Vendéens devaient encore augmenter beaucoup.
On s'occupa à Fougères de ce qui avait déjà été tenté à Laval, de
remettre un peu d'ordre dans la conduite de l'armée. Il fut réglé que
le conseil de guerre serait composé de vingt-cinq personnes: M. de
Donnissan, mon père, gouverneur des pays conquis et président du
conseil; M. de La Rochejaquelein, général en chef; M. Stofflet,
major-général; M. de Talmont, général de la cavalerie; M. Debargues,
adjudant-général; M. le chevalier Duhoux, adjudant en second; M. de
Beauvolliers, trésorier-général; M. d'Oppenheim, commandant le génie;
M. de Marigny, commandant l'artillerie; M. de Péraults, commandant
en second; M. Desessarts, commandant la division poitevine de M. de
Lescure; M. le chevalier de Beauvolliers, commandant en second; M. de
Villeneuve de Cazeau, commandant la division de M. de La Rochejaquelein;
M. de la Ville de Beaugé, commandant en second; M. de Fleuriot,
commandant la division de M. de Bonchamps; M. d'Antichamp, commandant
en second; MM. de Lyrot, d'Isigny, de Piron, de Rostaing, le chevalier
Destouches, ancien chef d'escadre; de la Marsonnière, Berard, aide-major
de M. Stofflet, et M. de Lacroix. Le curé de Saint-Laud pouvait aussi
assister au conseil de guerre.
Tous les officiers qui entraient au conseil devaient porter, comme
marque distinctive, une ceinture blanche avec un noeud de couleur qui
devait marquer la différence de grade. M. de La Rochejaquelein avait un
noeud noir, M. Stofflet un noeud rouge, etc. Les officiers inférieurs
avaient pour signe une écharpe blanche autour du bras. Tout cela était
devenu nécessaire. Sur la rive gauche, chacun connaissait son chef;
on marchait par paroisses. Depuis le passage de la Loire, il en était
autrement; des paroisses entières avaient passé le fleuve, hommes,
femmes et enfans; dans quelques autres, pas un individu n'avait suivi
l'armée, des compagnies se trouvaient sans leurs commandans, et des
commandans sans leurs compagnies.
Pendant les trois jours que l'on passa à Fougères, deux émigrés
arrivèrent d'Angleterre. Je ne suis pas sûre de me rappeler précisément
leurs noms; cependant il me semble que c'étaient M. Fresloc, conseiller
au parlement de Rennes, et M. Bertin: tous deux étaient déguisés en
paysans; les dépêches étaient cachées dans un bâton creux. On lut
d'abord une lettre du roi d'Angleterre, flatteuse pour les Vendéens,
et où des secours leur étaient généreusement offerts. Une lettre de
M. Dundas entrait dans de bien plus grands détails. Il commençait par
redemander quels étaient notre but et notre opinion politique: il
ajoutait que le gouvernement anglais était tout disposé à nous secourir;
que des troupes de débarquement étaient prêtes à se porter sur le point
que nous désignerions; il indiquait Granville, comme lui paraissant
préférable à tout autre. Les deux envoyés étaient autorisés à
convenir, avec les généraux, des mesures nécessaires pour concerter le
débarquement, et l'on nous marquait que ce qu'ils nous promettraient
serait en effet accompli.
Lorsque les deux émigrés eurent remis les dépêches anglaises et donné
quelques explications, ils cassèrent le bâton plus bas, et en, tirèrent
une petite lettre de M. du Dresnay, un des principaux émigrés bretons,
qui avait eu beaucoup de rapports directs avec le ministère anglais, et
qui se trouvait pour lors à Jersey. M. du Dresnay mandait aux généraux
qu'il ne fallait pas avoir confiance entière aux promesses des Anglais;
qu'à la vérité, tous les préparatifs d'un débarquement étaient faits,
que tout semblait annoncer qu'on s'en occupait réellement; mais qu'il
voyait si peu de zèle et de véritable intérêt pour nous, qu'on ne devait
pas compter absolument sur ces apparences. Il ajoutait que les émigrés
continuaient à être traités comme avant par le gouvernement anglais;
que de tous ceux qui étaient à Jersey, aucun ne pouvait obtenir la
permission tant désirée de passer dans la Vendée, et que même on venait
d'en désarmer un grand nombre. Nous apprîmes aussi, par cette lettre,
que les princes n'étaient point encore en Angleterre.
Les deux émigrés dirent qu'ils partageaient entièrement l'opinion de M.
du Dresnay, et qu'il était impossible de ne pas avoir des doutes, sinon
sur la bonne foi, du moins sur l'activité des Anglais à nous servir. Ils
furent déchirés de la situation de l'armée, montrèrent peu d'espoir et
beaucoup de tristesse. Ainsi leur mission porta le même caractère que
celle de M. de Tinténiac.
Mais cependant il fallait bien accepter les offres des Anglais, tout en
n'y prenant pas une confiance entière. Dans la position désespérée où
se trouvait l'armée, on pensa que c'était encore la chance la plus
favorable qui pût être tentée. Ce qui détermina surtout les généraux,
ce fut l'espoir de prendre et de conserver, avec l'aide des Anglais, un
port où l'on pourrait déposer la foule nombreuse des femmes, des enfans,
des blessés, qui embarrassaient la marche de l'armée. On avait déjà
parlé de Granville; M. d'Oppenheim la disait facile à surprendre. On se
décida pour cette attaque: les signaux furent convenus avec les deux
envoyés; si la ville était prise avant l'arrivée des secours, tout de
suite un drapeau blanc, élevé entre deux drapeaux noirs, devait en
avertir les Anglais.
On répondit avec respect et reconnaissance au roi d'Angleterre. Un
mémoire pour M. Dundas fut rédigé avec détail; on l'assurait encore une
fois que les Vendéens n'avaient d'autre intention que de remettre le roi
sur le trône, sans s'occuper du mode de gouvernement qu'il lui plairait
d'établir pour le bonheur de son peuple; on demandait, plus que toute
chose, un prince de la maison royale pour commander l'armée, ou l'envoi
d'un maréchal de France qui fît cesser le conflit des prétentions
personnelles; on sollicitait ensuite des renforts en troupes de ligne,
ou du moins en artilleurs ou ingénieurs; enfin, l'on exposait à quel
point on était dénué de munitions, d'effets militaires et même d'argent,
et l'on disait que cinq cent mille francs seulement seraient une grande
ressource.
Les deux émigrés furent chargés de remercier verbalement M. du Dresnay.
Toutes ces dépêches furent rédigées par le chevalier Desessarts, dans un
conseil présidé par mon père, et signées de tous les membres du conseil.
Une autre mission moins importante avait précédé celle-là de quelques
jours. M. de Saint-Hilaire, officier de marine, était arrivé à
Saint-Florent, à la nage, pendant le passage de la Loire. Il n'était
point chargé, comme M. Bertin, de traiter entre les Anglais et les
Vendéens; il n'avait même aucune dépêche des ministres; mais il
apportait un bref du pape, adressé aux généraux. Ce bref portait que
le soi-disant évêque d'Agra, ce prétendu vicaire apostolique, était un
imposteur sacrilège. Le curé de Saint-Laud fut appelé pour lire ce bref,
qui était en latin, comme cela est d'usage. Les généraux demeurèrent
confondus d'étonnement, et furent embarrassés de ce qu'ils avaient à
faire: ils se résolurent à tenir la chose secrète, de peur de trop de
scandale, et de l'effet que produirait cette nouvelle dans l'armée. On
en parla si peu, que je ne le sus qu'à Pontorson, où M. de Beaugé
me confia le tout, en me disant que, si on prenait Granville, on
embarquerait secrètement l'évêque. On était indigné de ce qu'il avait
abusé toute l'armée dans une matière si sainte et si respectable.
D'ailleurs, on croyait que son mensonge était lié à quelque trahison
concertée avec les républicains.
Ainsi, depuis Saint-Florent, on commença à le traiter froidement, à lui
retirer toute confiance: cela ne fit pas un grand changement; car déjà
la nullité de ses talens et de son caractère, et les menées du curé de
Saint-Laud, avaient détruit peu à peu presque toute son influence. Il
avait fait un séjour à Beaupréau, qui lui avait nui aussi. Au lieu
de s'y contraindre, et d'être édifiant et régulier, comme il l'était
toujours à Châtillon, il s'était livré à la société, et avait passé
cinq semaines sans dire la messe. Madame d'Elbée m'avait raconté cela
confidemment quand je la vis à Beaupréau. Cependant on avait toujours
conservé de l'affection pour lui, parce qu'il était doux et bon homme:
même après l'arrivée du bref, quelques personnes le plaignaient
et savaient mauvais gré au curé de Saint-Laud, qui, à ce que l'on
supposait, se doutant de la fraude, parce que la jalousie l'avait rendu
meilleur observateur, avait trouvé moyen d'écrire secrètement en cour de
Rome pour solliciter le bref; ce qui, je crois, lui a été impossible.
L'évêque s'aperçut bientôt que l'on savait quelque chose, et il fut
encore bien plus sûr de sa perte, lorsqu'en passant à Dol, il y fut
reconnu: c'était là qu'étant vicaire, il avait prêté le serment que
depuis il avait rétracté. Alors il devint profondément triste, bien que
toujours calme en apparence.
Il y eut encore à Fougères une négociation d'un autre genre. M. Allard
avait fait prisonnier un avocat de Normandie, qu'on avait enrôlé par
force dans un bataillon: cet homme offrit de rendre un grand service
aux Vendéens; il raconta qu'il était fort lié avec un M. Bougon,
procureur-syndic du Calvados, qui avait pris une grande part à la
révolte de ce département, au mois de juin 1793; il dit que M. Bougon
serait heureux de rejoindre l'armée, et qu'il serait sûrement très-utile
par ses talens, son courage et son influence dans le Calvados; il
demandait un sauf-conduit pour aller le chercher: on hésita long-temps;
enfin on le lui accorda. M. de Bougon arriva; c'était en effet un homme
de beaucoup d'esprit; il parlait facilement, et semblait aussi propre à
l'exécution qu'au conseil, il proposa de marcher en Normandie, et assura
qu'on y exciterait facilement une insurrection. Son projet séduisit
plusieurs chefs. M. de Talmont surtout s'engoua beaucoup de M. Bougon;
mais on avait promis d'attaquer Granville, il n'y avait plus à revenir.
On partit de Fougères après un repos de trois jours, et l'armée fut
dirigée sur Granville. Elle arriva à Dol, et y séjourna un jour; ensuite
on passa à Pontorson, et de-là à Avranches. On trouva quelque résistance
dans cette dernière ville; cependant la garnison se retira avant que le
combat fût engagé. Les prisons de la ville étaient pleines de détenus
qui furent mis en liberté. Un détachement de cavalerie se porta au Mont
Saint-Michel, et délivra de malheureux prêtres qu'on avait entassés dans
cette forteresse: ils avaient eu tant à souffrir, que la plupart d'entre
eux se trouvèrent hors d'état de suivre leurs libérateurs.
Tout ce qui ne pouvait point combattre resta à Avranches avec les
bagages, et l'armée marcha sur Granville, au nombre de trente mille
hommes à peu près. L'attaque commença à neuf heures du soir: rien
n'avait pu être préparé; quelques échelles étaient le seul moyen qu'on
avait pour entrer dans une ville entourée de fortifications. Cependant
la première ardeur des soldats fut telle, que les faubourgs furent
emportés, et qu'ils escaladèrent les premiers ouvrages de la place, en
plantant des baïonnettes dans les murs; quelques-uns même parvinrent sur
le rempart avec M. Forestier; mais un déserteur, qui avait encore sa
veste blanche, ayant crié: «Nous sommes trahis! sauve qui peut!» nos
gens reculèrent; M. Forestier fut culbuté dans le fossé, et y resta
trois heures évanoui. En vain M. Allard brûla la cervelle à ce
déserteur; les Vendéens, qui avaient été d'abord emportés par un
mouvement rapide, eurent ainsi le temps de réfléchir sur leur témérité,
et s'arrêtèrent dans leur attaque. Les républicains se défendirent
obstinément; ils parvinrent à mettre le feu dans les faubourgs. Le
désordre commença alors dans l'armée vendéenne; les soldats, que leur
premier élan n'avait pas conduits à la victoire, se découragèrent
suivant leur coutume. L'attaque sur laquelle on comptait le plus, le
long d'une plage que la marée laissait découverte, fut manquée, parce
que deux petits bâtimens, arrivés de Saint-Malo, couvrirent ce point
de leur feu et démontèrent les batteries des Vendéens. On attendit
vainement le secours des Anglais: leur grande expédition ne pouvait être
arrivée; mais comme ils entendaient le canon à Jersey, il leur était
possible d'envoyer des vaisseaux et des renforts; l'apparence seule
d'un secours nous eût fait triompher. Peu à peu l'armée commença à se
débander: la longue portée des canons de rempart, auxquels nos gens
n'étaient pas accoutumés, les rebutait. Les chefs et les officiers
redoublèrent d'efforts et de courage pour maintenir les soldats.
L'évêque d'Agra parcourait les rangs en exhortant les soldats, et
cherchait une mort que sa position lui faisait désirer. Les Suisses
firent des prodiges de valeur; il y en eut vingt de tués. Cette
malheureuse attaque se continua pendant la journée du lendemain et
la nuit suivante, parce qu'on attendait les Anglais. MM. de Pérault,
Roger-Mouliniers, de Villeneuve, le chevalier de Beauvolliers, le
respectable M. le Maignan, furent blessés; le nombre des assiégeans
diminuait sans cesse par le combat ou la fuite. Enfin M. de La
Rochejaquelein fut forcé de consentir à la retraite; les soldats ne
voulaient plus continuer à se battre; l'attaque avait duré trente-six
heures; il n'y avait aucun moyen de les retenir. On n'avait pas de
vivres à leur distribuer; les munitions allaient manquer; on ne
pouvait compter sur un secours actuel des Anglais; il fallut revenir à
Avranches. Là on parla du projet de M. Bougon, et on voulait l'adopter.
M. de La Rochejaquelein partit sur-le-champ avec de la cavalerie pour
s'emparer de la Ville-Dieu, sur la route de Caen; mais bientôt une
sédition s'éleva dans l'armée. Dès qu'on vit qu'il était question de
prendre une route qui ne ramenait pas au bord de la Loire, les paysans
s'attroupèrent, et demandèrent à grands cris qu'on les conduisît dans
leur pays, en se répandant en murmures contre les généraux qui les en
avaient éloignés. Il fut impossible de songer à une autre marche qu'à
celle qu'ils exigeaient de la sorte, et que la plupart des officiers
préféraient aussi à toute autre. On fit de vains efforts; jamais on ne
put faire entendre raison aux soldats; ils se seraient révoltés contre
leurs chefs, plutôt que de les suivre en Normandie. Il fallut céder. On
annonça, à la grande satisfaction de tous, que l'on allait retourner
vers la Loire. Les soldats savaient qu'Angers était le poste le plus
important sur la route, auprès de ce fleuve; ils criaient qu'ils y
entreraient, même quand les murailles seraient de fer.
M. de La Rochejaquelein avait été jusqu'à la Ville-Dieu avec M.
Stofflet; il n'y avait pas de garnison: les habitans se défendirent avec
acharnement; ils prirent d'abord et massacrèrent quelques cavaliers
qui étaient venus en éclaireurs. Quand on fut entré dans les rues, les
femmes jetaient des pierres par les fenêtres. Henri leur cria
plusieurs fois de se retirer, puisqu'on ne tirait pas sur elles; elles
continuaient à s'obstiner. On fit tirer quelques coups de canon dans la
rue, et elles cessèrent. Le pillage fut permis dans cette ville; mais
nos gens ne firent aucun mal aux habitans. M. de La Rochejaquelein
apprit bientôt ce qui se passait à Avranches, et fut contraint de
revenir.
Le lendemain on prit la route qui mène à Pontorson. Six cents
républicains étaient venus, avant le jour, pour couper un pont qui est
à une lieue d'Avranches; mais Lejeay l'aîné, étant avec sa compagnie
de cavalerie couché près de-là, entendit du bruit, et, ayant rassemblé
quelque infanterie, courut sur l'ennemi arec M. Forestier. Ils
poursuivirent les bleus si vivement qu'il ne s'en sauva que dix; ils
allèrent jusqu'auprès de Pontorson, et étant tous deux seuls en avant,
ils se trouvèrent, au détour du chemin, en face de l'armée ennemie. Ils
voulurent revenir; mais Forestier avait un cheval rétif qu'il ne put
jamais faire retourner; il s'écria: «A moi, Lejeay, je suis perdu!»
Lejeay revint, prit la bride du cheval: ils se sauvèrent au milieu d'une
grêle de balles, et rejoignirent l'armée qui s'avançait.
Les républicains essayèrent de défendre Pontorson; ils furent battus et
perdirent beaucoup de monde; car ils furent chargés à la baïonnette dans
les rues. J'arrivai en voiture sur les neuf heures du soir, comme le
combat venait de finir. J'étais avec MM. Durivault et le chevalier de
Beauvolliers, tous deux blessés, et une femme de chambre qui portait
ma pauvre petite fille. La voiture passait à chaque instant sur
des cadavres; les secousses que nous éprouvions lorsque les roues
rencontraient ces corps, et le craquement des os qu'elles brisaient,
faisaient une impression affreuse. Quand il fallut descendre, un cadavre
était sous la portière; j'allais mettre le pied dessus lorsqu'on le
retira.
Forêt fut blessé à mort à Pontorson. On brisa un canon pour avoir des
chevaux à mettre à sa voiture.
Le matin du lendemain, on répandit le bruit que MM. de Talmont, de
Beauvolliers l'aîné et le curé de Saint-Laud, avaient quitté l'armée
pour s'embarquer dans un bateau de pêcheur et se faire conduire à
Jersey. Il n'y avait pas une heure qu'on s'était aperçu de leur absence,
que déjà Stofflet, resté seul pour commander l'arrière-garde, avait
envoyé M. Martin à leur poursuite; et que, sans autre explication, il
s'était emparé des chevaux de M. de Talmont, restés à Avranches; il
avait aussi forcé la caisse de M. de Beauvolliers, et se mettait en
devoir de prendre ou de distribuer tous les effets de ces messieurs,
en les traitant de déserteurs. Ils arrivèrent au bout de trois heures
d'absence, sans avoir été rencontrés par M. Martin, se plaignirent
hautement du mauvais procédé que l'on avait pour eux, et des propos que
l'on se permettait. Ils se firent restituer sur-le-champ ce qui leur
appartenait.
Ils racontèrent, pour se justifier, que madame de Cuissard, sa fille
madame de Fey et mademoiselle Sidonie de Fey, avaient voulu s'embarquer,
et s'étaient adressées à M. de Talmont pour qu'il leur en donnât les
moyens. Il avait fait marché avec un patron qui avait promis de passer
ces dames à Jersey; et le lendemain, dans la nuit, il les avait
conduites au rivage en priant M. de Beauvolliers et quelques cavaliers
de les accompagner. Le bateau n'avait pu s'approcher de terre à cause
de la marée. Le pêcheur avait crié qu'on pouvait, sans danger, venir à
cheval jusqu'auprès de la barque: ces dames n'avaient pas osé. Pendant
qu'elles hésitaient, on aperçut, de loin, les hussards républicains, et
il avait fallu revenir précipitamment.
Cette affaire fit d'abord un grand bruit dans l'armée. Beaucoup de
personnes ne voulurent pas croire à la justification de ces messieurs.
Cependant j'ai toujours été persuadée qu'ils avaient dit la vérité; leur
récit avait toute sorte de vraisemblance. M. de Talmont était fort lié
avec ces dames; il était tout-à-fait naturel qu'il n'eût pas songé, en
leur rendant service, à ce qu'on en pourrait dire ou penser. Pour M. de
Beauvolliers, il avait à l'armée deux frères qu'il aimait tendrement;
sa femme et sa fille étaient prisonnières à Angers, et il ne cessait
d'insister pour qu'on y marchât, afin de les délivrer. Il laissait la
caisse de l'armée; M. de Talmont et lui n'avaient pas même emporté un
porte-manteau. D'ailleurs, ces messieurs avaient tous les deux beaucoup
trop d'honneur pour être capables d'une pareille fuite. Il n'y avait
pas quatre jours que tous les officiers de l'armée s'étaient juré de ne
point s'abandonner, quelque chose qui pût arriver.
On fut surpris que Stofflet, qui était l'homme le plus dévoué à M. de
Talmont, se fût ainsi conduit envers lui; cependant tout reprit son
cours ordinaire, et il vint à bout de regagner ses bonnes grâces. Cette
caisse de l'armée, dont Stofflet avait pris ainsi possession, renfermait
quelques assignats endossés au nom du roi, le reste d'un million en
billets royaux que nous avions faits à Laval, et peut-être cinquante
mille livres en argent, offertes sur notre route par quelques personnes
zélées pour nous. Les billets royaux servaient à payer les vétemens des
soldats et les réquisitions; mais ni soldats, ni officiers n'avaient de
paie. Quand quelqu'un de l'armée n'avait rien, il le disait franchement,
et on lui donnait quelques secours modiques.
On passa un jour à Pontorson. Je me souviens que M. de La Rochejaquelein
vint me voir, et me donna un exemple de ces répugnances physiques
qu'aucun courage ne peut surmonter. On m'avait apporté un écureuil d'une
espèce étrangère, tout rayé de noir et de gris, qui avait été trouvé
dans la chambre de la femme d'un officier républicain; il était
apprivoisé, et je le tenais sur mes genoux. Sitôt que Henri entra et
qu'il vit ce petit animal, il devint pâle, et me raconta, en riant, que
la vue d'un écureuil lui inspirait une horreur invincible. Je voulus
lui faire passer la main sur son dos; il s'y résolut, mais il était
tremblant. Il convint, avec grâce et simplicité, de cette impression
involontaire, sans songer à rappeler, même indirectement, que cela était
plus singulier dans lui que dans un autre.
Le soir, je trouvai un vieux paysan angevin qui était à l'armée
avec cinq fils: l'un d'eux était blessé; les autres le portaient et
soutenaient aussi leur père: je cédai ma chambre à cette respectable
famille, et je m'en allai coucher dans une grande salle sur un matelas.
Nous arrivâmes à Dol, d'autant plus fatigués, qu'il ne s'était pas
trouvé de vivres à Pontorson. J'entrai dans une chambre où était déjà
le chevalier de Beauvolliers, qui souffrait toujours de sa blessure. Un
instant après, Agathe arriva en pleurant; elle me dit qu'il y avait
dans la cuisine un pauvre jeune homme qu'on allait fusiller, et qui
paraissait n'être pas coupable; elle me pria de l'entendre. Il entra et
se jeta d'abord à mes pieds: sa figure était douce et intéressante. Il
raconta qu'il se nommait Montignac; qu'on l'avait forcé de s'enrôler
dans un bataillon à Dinan; que, pour pouvoir passer chez les Vendéens,
il s'était fait envoyer à Dol; qu'à l'arrivée de notre avant-garde, il
avait quitté les gendarmes avec lesquels il était, pour venir au-devant
de nos cavaliers; que le premier qu'il avait rencontré, était un grand
jeune homme, vêtu d'une redingote bleue et portant une écharpe blanche
et noire. Il avait déclaré à ce jeune homme qu'il voulait servir avec
les Vendéens. Alors M. de La Rochejaquelein, car je connus que c'était
lui, avait ordonné à un cavalier de prendre soin du nouveau venu. En
rentrant à Dol, Montignac perdit de vue son cavalier. Il avait voulu
changer de vêtement. Il avait vu une vingtaine de soldats chez un
marchand de draps, où ils prenaient ce qui leur convenait; encouragé par
eux, il avait emporté une pièce d'étoffe. Un officier l'avait rencontré,
et l'avait conduit au conseil comme pillard. Il avait encore un habit de
volontaire; on le prit pour un transfuge qui venait donner un mauvais
exemple à nos gens: il fut condamné.
Comme il achevait son récit, Agathe rentra en criant: «Madame, voilà
les Allemands qui viennent le chercher pour l'exécuter!» Il se jeta de
nouveau à mes pieds: je résolus de le sauver. Je montai chez mon père,
où se tenait le conseil. Quand je fus là, au milieu des généraux, on me
demanda ce que je voulais. Je n'osai pas m'expliquer, et je répondis
que je venais chercher un verre d'eau. Je redescendis; et, d'un ton
d'autorité, je dis aux Allemands: «Retirez-vous: le conseil met
le prisonnier sous la garde du chevalier de Beauvolliers.» Ils se
retirèrent. J'envoyai chercher M. Allard, et je le priai d'arranger avec
M. de La Rochejaquelein toute cette affaire. Je fus heureuse de sauver
ce pauvre homme. La veille, j'avais été fort touchée en voyant passer
devant mes fenêtres trois Mayençais qu'on menait au supplice, et qui s'y
rendaient avec une noble et fière résignation.