Combats entre Laval et Château-Gonthier.--Route par Mayenne, Ernée et
Fougères.--Mort de M. de Lescure.
Il fut résolu que l'armée passerait quelques jours à Laval; il était
nécessaire de lui donner un peu de repos, d'y remettre l'ordre autant
que l'on pourrait, et de donner à tout le pays le temps et les moyens de
se soulever pour se joindre aux Vendéens.
Ce repos fît un grand bien à M. de Lescure; il reprit sensiblement
ses forces, et, dès le second jour, il était beaucoup mieux. Le soir,
plusieurs officiers étaient chez moi, quand tout-à-coup un bruit se
répandit que les Mayençais venaient nous attaquer. On nous dit d'abord
que ce n'était rien; cependant j'entendis bientôt les préparatifs du
combat. On rassembla les soldats; on les encouragea. Ce n'était pas sans
crainte qu'on se voyait assailli, de nuit, dans un pays de plaine, par
ces redoutables Mayençais qui nous avaient chassés de notre pays. Nous
étions logés à l'entrée de la ville, du côté de Château-Gonthier; je fis
transporter M. de Lescure dans une maison du faubourg opposé.
M. Forestier partit d'abord avec quelques officiers, pour s'assurer de
la marche de l'ennemi; il sut qu'en effet il s'avançait sur Laval, et
revint en avertir les généraux. M. de La Rochejaquelein envoya faire une
seconde reconnaissance par M. Martin, de l'armée de Bonchamps, à la tête
de quelques cavaliers: il s'en acquitta avec promptitude et précision.
On marcha alors à la rencontre des républicains qu'on trouva entre Laval
et Antrames. Ils soutinrent un instant le choc de notre armée qu'ils
croyaient peu nombreuse, et dont l'obscurité de la nuit leur dérobait
les mouvemens. Bientôt ils furent tournés. On les prit en queue, et le
désordre devint tel, que nos gens prenaient des cartouches dans leurs
caissons, et eux dans les nôtres; mais cette mêlée fut favorable aux
Vendéens: ils perdirent peu de monde, et en tuèrent beaucoup à l'ennemi.
L'obscurité était telle, que M. Keller donna la main à un républicain
pour sortir d'un fossé, croyant qu'il était des nôtres: la lueur du
canon lui fit tout-à-coup reconnaître l'uniforme, et il le tua.
Le lendemain se passa fort tranquillement. M. de Lescure était si bien,
qu'il revint à cheval à son premier logement. Le jour d'après, on sut,
dès le matin, que toute l'armée des républicains venait attaquer Laval.
La défaite de la division qui avait combattu, leur avait montré que les
Vendéens étaient encore nombreux et redoutables; ils avaient cette fois
réuni toutes leurs forces, qui se montaient bien à trente mille hommes
de bonnes troupes.
On sentit l'importance de l'affaire qui allait avoir lieu; toutes les
mesures furent prises avec soin, et on résolut de redoubler d'efforts et
de courage: M. de Lescure voulut profiter de la faible amélioration de
sa santé pour monter à cheval et aller au combat: nous eûmes bien de la
peine à l'arrêter par nos instances. Voyant que nous nous opposions tous
à ce projet insensé, il se mit à la fenêtre, et, du geste et de la
voix, il encourageait tous les soldats qui partaient pour combattre. La
fatigue et l'émotion de cette malheureuse matinée dissipèrent le fruit
de trois jours de repos et de soins; et, depuis ce moment, son état alla
toujours en empirant.
La bataille commença sur les onze heures du matin. Les Vendéens
attaquèrent vivement. Les républicains avaient deux pièces de canon sur
une hauteur en avant. M. Stofflet, qui se trouvait à côté d'un émigré
qui venait de rejoindre l'armée, lui dit: «Vous allez voir comme nous
prenons les canons.» En même temps il ordonna à M. Martin, chirurgien,
de charger sur les pièces avec une douzaine de cavaliers. M. Martin
partit au galop: les canonniers furent tués et les deux pièces
emportées. On les retourna sur-le-champ contre les républicains; on y
ajouta des pièces à nous, et M. de la Marsonnière fut chargé de les
diriger; une balle morte vint le frapper si rudement, qu'elle enfonça sa
chemise dans les chairs. Il voulut continuer; mais la douleur devenant
trop forte, il fut obligé de se retirer: M. de Beaugé le remplaça. Cette
batterie était importante; elle était exposée au feu le plus vif de
l'ennemi. MM. de La Rochejaquelein, de Royrand et d'Autichamp s'y
tinrent presque continuellement avec M. de Beaugé, faisant toujours
avancer les pièces en face des républicains qui reculaient. Les
conducteurs étaient si épouvantés, qu'on était obligé de les faire
marcher à coups de fouet. Un instant on manqua de gargousses; M. de
Royrand partit au galop pour en faire apporter: en revenant, une balle
l'atteignit à la tête; il mourut de cette blessure quelque temps après.
Le courage et la ténacité de cette attaque décidèrent le succès de la
bataille; il fut complet, lorsque M. Debargues, à la tête d'une colonne,
eut tourné l'ennemi et l'eut attaqué par derrière. Alors les bleus se
débandèrent et s'enfuirent en déroute jusqu'à Château-Gonthier; ils
voulurent se reformer dans la ville, et placèrent sur le pont deux
pièces pour le défendre. M. de La Rochejaquelein, qui les avait vivement
poursuivis, dit à ses soldats: «Hé bien! mes amis, est-ce que les
vainqueurs coucheront dehors, et les vaincus dans la ville?» Jamais les
Vendéens n'avaient eu autant d'ardeur et de courage; ils s'élancèrent
sur le pont: les canons furent pris. Les Mayençais essayèrent un
moment de résister: ils furent culbutés, et nos gens entrèrent dans
Château-Gonthier. M. de La Rochejaquelein continua la poursuite. Il vit
que les bleus tentaient encore de faire front; il fit courir tout de
suite à Château-Gonthier, pour qu'on lui amenât de l'artillerie.
On aperçut plusieurs cavaliers qui revenaient à bride abattue;
ils portaient l'ordre. Ceux de nos gens qui étaient dans la ville
s'imaginèrent que l'ennemi venait de reprendre l'avantage: une terreur
panique se répandit parmi eux; ils se précipitèrent en foule dans les
rues avec un tel désordre, qu'il y en eut une vingtaine d'écrasés; le
cheval de Stofflet fut étouffé entre ses jambes. Mais tout fut bientôt
éclairci: les républicains furent une dernière fois rompus et poursuivis
jusqu'à la séparation des routes de Segré et du Lion-d'Angers. La
bataille avait duré douze ou quatorze heures.
M. de La Rochejaquelein déploya, dans cette bataille, un talent et un
sang-froid qui firent l'admiration des officiers: on l'avait toujours
vu jusqu'alors téméraire et emporté, se précipitant sur l'ennemi sans
s'inquiéter si on le suivait; ce jour-là, il se tint constamment à la
tête des colonnes; mais il les dirigeait, les maintenait en ligne,
empêchait les plus braves de se porter seuls en avant, et de mettre
par-là dans l'armée un désordre qui nous avait souvent été funeste. Il
opposa toujours des masses aux républicains; et contre l'ordinaire, ils
ne purent jamais reprendre l'avantage en faisant volte-face dans leur
retraite, et repoussant le petit nombre d'officiers qui se lançaient à
leur poursuite. On voit quelle importance Henri attacha à remporter la
victoire aussi complètement qu'il fût possible.
C'est alors qu'il eût fallu changer de marche, et rentrer triomphans
dans notre pays, après nous être ainsi vengés de ces Mayençais qui nous
en avaient chassés. Il était facile de reprendre Angers et de repasser
la Loire: c'était bien l'avis de M. de La Rochejaquelein, mais il était
demeuré beaucoup de monde à Laval; plusieurs généraux et officiers
marquans y étaient revenus aussi, au moment où la bataille avait
été gagnée; la plupart des soldats les avaient suivis. M. de La
Rochejaquelein était à Château-Gonthier avec l'avant-garde et les jeunes
officiers; il n'osa pas prendre une résolution si importante: faire dire
à tout ce qui était à Laval de venir le joindre, lui parut un acte trop
absolu. Il se détermina à revenir à Laval, où l'on s'attendait cependant
à recevoir de lui l'ordre de se mettre en marche pour Château-Gonthier.
Un corps républicain s'était rassemblé à Craon; il prit cette route, et
remporta encore un avantage complet.
Ce fut après ce retour, pendant tous les conseils qui furent tenus pour
aviser à ce qu'on aurait à faire, que les cabales, les jalousies, les
manoeuvres secrètes commencèrent à diviser les chefs et les officiers de
l'armée.
Le grand sujet de discussion, outre les incidens journaliers qui
devenaient des occasions continuelles d'aigreur, était la marche de
l'armée et le parti qu'il était convenable de prendre. Ce n'était
plus le moment d'essayer de repasser la Loire; on avait laissé aux
républicains le temps d'y mettre obstacle: c'était là le grand regret
des Vendéens. M. de Talmont, qui se croyait sûr de toute la Bretagne,
voulait qu'on se dirigeât sur Paris. Beaucoup d'autres chefs demandaient
que l'on allât à Rennes qui était bien disposé pour nous; de-là, on
aurait pris des mesures pour faire soulever tout le pays.
Pendant la bataille, on avait apporté une lettre adressée à MM. les
généraux de l'armée royaliste. M. de Lescure était le seul chef qui se
trouvât en ce moment à Laval; on lui remit la lettre; je l'ouvris, et
je lui en fis la lecture. Elle était courte: après des complimens
emphatiques sur les succès et la bravoure de l'armée royale, on
annonçait qu'une armée de cinquante mille révoltés était prête à se
lever auprès de Rennes, et que les chefs désiraient un sauf-conduit pour
venir de l'endroit où ils étaient cachés, conférer avec nos généraux.
Cette lettre venait, je pense, de M. de Puisaye; elle fut trouvée fort
bizarre: je ne me rappelle pas les signataires; mais après chaque nom
il y avait un grade: c'étaient des généraux, des majors-généraux, des
commandans. On s'amusa beaucoup de ces généraux qui commandaient une
armée invisible de cinquante mille hommes, et qui demandaient si près de
nous un sauf-conduit. On fit venir l'homme qui avait apporté la lettre:
il ne voulut donner ni détails, ni explications, et refusa de faire
connaître l'exprès qui la lui avait remise. Alors on soupçonna que
ce pouvait bien être un espion, et que sa lettre était supposée. On
répondit verbalement que, puisque nous étions à douze lieues seulement
de Rennes, les cinquante mille hommes pouvaient commencer à agir, et que
nous étions prêts à les seconder; quant au sauf-conduit, qu'on pouvait
parler à nos généraux sans en être muni. Cette lettre ne pouvait
inspirer assez de confiance pour influer sur notre marche; mais comme
nous étions assurés par d'autres voix qu'il y avait de ce côté quelque
fermentation et un commencement de révolte, et Rennes étant d'ailleurs
la capitale de la Bretagne, sans doute le meilleur parti eût été de
suivre cette direction.
On parla aussi d'aller attaquer un port de mer. Un officier du génie,
nommé M. d'Oppenheim, qui avait pris part à la révolte du général
Wimpfen et des Girondins, et qui venait de se joindre à nous, parla de
Granville, dit qu'il en connaissait le côté faible, et qu'il s'offrait
à diriger l'attaque. M. de Talmont insistait toujours pour l'expédition
sur Paris; il assurait que si l'on ne pouvait y entrer, il serait
toujours facile d'aller rejoindre les Autrichiens en Flandre. Henri
combattait ce projet; il représentait combien une pareille marche était
impossible à une armée qui traînait avec elle des femmes, des enfans,
des blessés. La saison était aussi une grande objection, sans parler des
obstacles militaires que l'ennemi opposerait sûrement; il ajoutait que
jamais les paysans vendéens ne voudraient entreprendre un tel voyage.
Enfin, il fut à peu près résolu qu'on marcherait sur Fougères; de-là on
pouvait également se porter à Rennes ou vers la côte.
Vers la fin de notre séjour à Laval, je vis M. de Lescure souffrir de
plus en plus. Il avait d'abord été soulagé par le repos des premiers
jours; on avait retiré beaucoup d'esquilles de sa plaie; il avait été
pansé plus régulièrement: mais il était peu docile à ce qui lui était
ordonné; il ne voulait prendre aucun remède, et faisait toute sa
nourriture de riz au lait et de raisin. L'os du front était fendu
jusqu'à la partie postérieure du crâne, ce qui n'avait pas été aperçu
d'abord. Ses cheveux, collés par le sang, la sueur et l'humeur de sa
plaie, le gênaient beaucoup; il voulut qu'on l'en débarrassât. Agathe,
fort adroite à le panser, et qui suppléait très-bien le chirurgien
absent ce jour-là, se chargea de les couper. Je voulais qu'on ne lui
en ôtât qu'une petite partie, il insista pour qu'on les coupât tous,
assurant que cela le soulagerait: rien ne put le faire céder. J'ai
toujours pensé que c'étaient cette opération et la fatigue qu'il éprouva
le jour du second combat, qui lui avaient été funestes, et qui avaient
détruit les espérances que nous avions d'abord conçues. Les événemens
de la guerre, la mésintelligence des chefs, la situation de l'armée,
étaient aussi, pour lui, des motifs continuels de souffrance. Tout ce
dont il s'occupait, s'emparait fortement de son ame et lui donnait une
agitation extrême, qui tenait même un peu de l'égarement et qui me
pénétrait d'une frayeur affreuse; toute la journée il parlait de la
guerre, de ce qui s'était passé, de ce qui pouvait arriver. Un matin
le brave Bourasseau, des Échaubroignes, vint le voir, et lui raconta
qu'avant le passage de la Loire, cette paroisse avait déjà perdu cinq
cents hommes tués ou blessés. Pendant ce jour-là, M. de Lescure ne nous
entretint que du courage des gens des Échaubroignes, exaltant sans cesse
leur héroïque dévouement. Je m'efforçais en vain de le calmer. Le soir,
la fièvre le prit, et son état empira sensiblement. Je fis venir M.
Desormeaux, très-bon chirurgien, qui ne me quitta plus; car dans les
premiers momens du passage de la Loire, il y avait un tel désordre, que,
pour lui procurer un chirurgien pour le panser, on était souvent obligé
de battre la caisse. Je ne pouvais envisager l'horrible malheur qui me
menaçait.
Nous séjournâmes neuf jours à Laval. La sur-veille de notre départ,
j'étais le matin couchée sur un matelas, près du lit de M. de Lescure:
je le croyais assoupi; tout le monde était sorti de la chambre, même
M. Durivault; il m'appela et me dit avec sa douceur accoutumée, qu'il
reprit alors et qui ne le quitta plus: «Ma chère amie, ouvre les
rideaux.» Je me levai, je les ouvris. «Le jour est-il clair?
continua-t-il.--Oui, répondis-je.--J'ai donc comme un voile devant les
yeux; je ne vois plus distinctement. J'ai toujours cru que ma blessure
était mortelle: je n'en doute plus. Chère amie, je vais te quitter:
c'est mon seul regret, et aussi de n'avoir pu remettre mon roi sur le
trône. Je te laisse au milieu d'une guerre civile, grosse et avec un
enfant; voilà ce qui m'afflige: tâche de te sauver, déguise-toi, cherche
à passer en Angleterre.» Quand il me vit étouffant de larmes: «Oui,
continua-t-il, ta douleur seule me fait regretter la vie; pour moi, je
meurs tranquille. Assurément j'ai péché; mais cependant je n'ai rien
fait qui puisse me donner des remords et troubler ma conscience: j'ai
toujours servi Dieu avec piété; j'ai combattu et je meurs pour lui;
j'espère en sa miséricorde. J'ai souvent vu la mort de près, et je ne
la crains pas; je vais au ciel avec confiance. Je ne regrette que toi:
j'espérais faire ton bonheur. Si jamais je t'ai donné quelque sujet de
plainte, pardonne-moi.» Son visage était serein; il semblait qu'il fût
déjà dans le ciel; seulement, quand il me répétait: «Je ne regrette
que toi,» ses yeux se remplissaient de larmes; il me disait encore:
«Console-toi, en songeant que je serai au ciel: Dieu m'inspire cette
confiance. C'est sur toi que je pleure.» Enfin, ne pouvant soutenir tant
de douleur, je passai dans un cabinet voisin. M. Durivault revint; M.
de Lescure lui dit d'aller me chercher et de me ramener. Il me trouva
à genoux, suffoquée par les larmes; il chercha à me rendre quelque
courage, et me reconduisit dans la chambre.
M. de Lescure continua de me parler avec tendresse et piété; et voyant
ce que je souffrais, il ajouta avec complaisance, que peut-être il se
trompait sur son état, et qu'il fallait faire une assemblée de médecins.
Je les fis venir tout de suite. Il leur dit: «Messieurs, je ne crains
pas la mort; dites-moi la vérité: j'ai quelques préparatifs à faire.»
Il voulait, je pense, recevoir les sacremens et renouveler un testament
qu'il avait fait en ma faveur; mais je repoussai avec horreur tout ce
qui pouvait annoncer une mort prochaine. Les médecins donnèrent quelque
espoir. Il leur répondit tranquillement: «Je crois que vous vous
trompez; mais ayez soin de m'avertir quand le moment approchera.»
On quitta Laval le 2 novembre, sans avoir décidé bien formellement si
l'on marchait sur Rennes; la route de Vitré était plus courte pour y
aller. Stofflet, de sa propre autorité, prit le chemin de Fougères avec
les drapeaux et les tambours qui d'ordinaire étaient sous sa direction.
En route, M. de Lescure apprit une nouvelle que je lui avais cachée avec
soin, et qui lui fit bien du mal. La voiture étant arrêtée, quelqu'un
vint lui lire, dans une gazette, les détails de la mort de la reine;
il s'écria: «Ah! les monstres l'ont donc tuée! Je me battais pour la
délivrer! Si je vis, ce sera pour la venger: plus de grâce!» Cette idée
ne le quitta plus; il parla sans cesse de ce crime.
Le soir, nous nous arrêtâmes à Mayenne; le lendemain nous continuâmes
notre route. L'armée, après un léger combat où elle obtint un succès
complet, entra à Ernée; nous y couchâmes.
J'étais accablée de fatigue; je me jetai sur un matelas auprès de M.
de Lescure, et je m'endormis profondément. Pendant mon sommeil, on
s'aperçut tout-à-coup que le malade perdait ses forces et qu'il devenait
agonisant: on lui mit les vésicatoires. Il demanda le même confesseur
qu'il avait eu à Varades; mais un instant après il perdit la parole
et ne put lui parler; il reçut l'absolution et l'extrême-onction. On
n'avait pas fait de bruit pour ne pas me réveiller. A une heure du matin
le sommeil me quitta, et je vis l'état affreux où était tombé M. de
Lescure. Il avait encore sa connaissance, sans pouvoir parler; il me
regardait et levait les yeux au ciel en pleurant; il me serra même la
main plusieurs fois. Je passai douze heures dans un état de désespoir
et d'égarement impossible à dépeindre. On ne conçoit pas qu'on ait pu
supporter tant de douleur.
Vers midi il fallut quitter Ernée et continuer le voyage; cela me parut
impossible. Je voulus qu'on nous laissât, au risque de tomber entre les
mains des bleus. Le chevalier de Beauvolliers demandait à rester avec
nous. On me représenta que m'exposer à une mort affreuse, c'était
désobéir à M. de Lescure; on me dit que son corps tomberait au pouvoir
des républicains. Je m'étais déjà frappée de cette idée. Les indignités
auxquelles avait été livré le corps de M. de Bonchamps, m'avaient fait
une profonde impression d'horreur, et je ne pouvais soutenir l'image
d'une pareille profanation; on me décida à quitter Ernée. Quelle guerre
affreuse! quels ennemis nous avions! On était obligé de dérober à leur
fureur un mourant qui les avait si généreusement combattus, et qui tant
de fois les avait épargnés! Ainsi je fus condamnée à voir ses derniers
momens troublés et hâtés par l'agitation de ce funeste voyage. Je me mis
d'abord dans la voiture, sur un matelas, auprès de M. de Lescure; Agathe
était de l'autre côté. Il souffrait et gémissait. Tous nos amis me
représentèrent que le chirurgien était plus utile que moi, et que je
l'empêchais de donner les secours nécessaires. On me fit sortir de la
voiture; on me remit à cheval. Ma mère, le chevalier de Beauvolliers,
MM. Jagault, Durivault, le chevalier de Mondyon, m'entouraient et
prenaient soin de moi. Je ne voyais rien; j'étais anéantie; je ne
distinguais ni les objets, ni même ce que j'éprouvais intérieurement:
tout était enveloppé dans un nuage sombre, dans un vague affreux.
J'avouerai que ce jour-là, trouvant sur la route les corps de plusieurs
républicains, une sorte de rage secrète et involontaire me faisait, sans
rien dire, pousser mon cheval, de manière à fouler aux pieds ceux qui
avaient tué M. de Lescure.
Au bout d'une heure environ, j'entendis quelque bruit dans la voiture,
et des sanglots: je voulus m'y élancer. On me dit que M. de Lescure
était dans le même état; que le froid l'incommoderait si l'on ouvrait
la portière: on m'éloigna. Je me doutai de mon malheur, mais je n'osai
insister; je craignais la réponse qu'on me ferait; je repoussais et
n'osais envisager le triste soupçon qui avait traversé mon ame; j'étais
sans nulle force; je m'abandonnai à ce qu'on voulut faire de moi.
Je demeurai sept heures à cheval auprès de cette voiture. Le temps était
pluvieux. En approchant de Fougères, nous sûmes que la ville avait été
prise après un combat qui avait été meurtrier pour les républicains. Ils
avaient élevé quelques remparts en terre devant l'entrée, et nos gens
avaient fait dans ces fortifications une ouverture où un seul chariot
pouvait passer; ainsi il y avait beaucoup d'encombrement à notre
arrivée. On nous dit qu'il fallait bien deux heures avant que la voiture
pût entrer dans la ville; il était même presque impossible de passer à
cheval. On me supplia de m'en aller à pied. Je souffrais des douleurs
de reins insupportables. On me représenta que c'était un devoir de me
conserver pour l'enfant dont j'étais grosse, et dont j'avais tant
exposé l'existence. Je me laissai conduire, en exigeant du chevalier
de Beauvolliers sa parole d'honneur qu'il me mènerait auprès de M. de
Lescure, dès que la voilure serait arrivée. Ma mère s'y opposait; déjà
plus d'une fois elle avait voulu m'arracher de ce spectacle de douleur.
Quand je voulus marcher, j'éprouvai que cela m'était comme impossible;
la souffrance et la fatigue m'avaient courbée; je ne pouvais me relever.
Il était nuit close. La foule et l'obscurité furent cause que, séparée
de ma famille et de mes gens, le chevalier de Beauvolliers se trouva
seul par hasard près de moi; il voulut essayer de me porter; mais bien
qu'il fût très-robuste, il était lui-même tellement abattu, qu'il ne put
y réussir. Nous arrivâmes, en nous traînant, dans la première maison de
Fougères. De bons soldats qui y étaient logés, me firent chauffer, me
donnèrent un peu de vin, et prirent soin de moi jusqu'au moment où une
voiture, envoyée par ma mère, vint me prendre et me conduire au logement
qu'elle avait dans la ville. J'y trouvai un lit préparé: on voulut me
faire coucher. Je me mis auprès du feu, sans rien dire. Je demandais,
de temps en temps, si la voiture de M. de Lescure arrivait. Quand je
l'entendis, je fis sortir tout le monde, et je demandai au chevalier
de Beauvolliers de remplir sa promesse; lui seul alors et moi nous
ignorions que c'en était fait. Il sortit; un instant après il rentra
baigné de larmes, me prit les mains, et me dit qu'il fallait songer à
sauver mon enfant. Tout le monde rentra; on me mit au lit.
En effet, le moment où j'avais entendu du bruit dans la voiture, avait
été le dernier pour M. de Lescure. Le chirurgien était sorti; Agathe
avait voulu en faire autant; mais songeant ensuite qu'en la voyant, je
serais sûre de mon sort, elle avait eu le courage de passer sept heures
de suite, sans quitter cette malheureuse place: en descendant, elle
resta évanouie pendant plus de deux heures. Elle avait été élevée avec
M. de Lescure, dès son enfance.
La chambre où j'étais couchée, à Fougères, servait de passage. Les
allées et venues continuelles, la présence de nos gens qui traversaient,
bien qu'ils n'osassent me parler, étaient un supplice pour moi. Je crois
pourtant que si j'étais restée livrée à mon désespoir, sans contrainte,
je n'aurais pu y résister. Je commençais à sentir des douleurs qui
semblaient annoncer une fausse couche; mes souffrances redoublaient et
devenaient si violentes, qu'elles m'arrachaient des cris. On fit appeler
M. Putaud, médecin, chez lequel nous logions. Il déclara que je ferais
une fausse couche, si l'on ne me saignait à l'instant. M. Allard se
trouvait là; et ne sachant pas où les chirurgiens étaient logés, il
descendit dans la rue en criant: «Un chirurgien! au secours, c'est une
femme qui se meurt!» Un homme se présenta: il me l'amena sur-le-champ.
Je n'ai jamais su le nom de ce chirurgien; mais sa figure et la frayeur
qu'il me causa me sont encore présentes; il avait six pieds, un air
féroce, quatre pistolets à sa ceinture et un grand sabre. Je lui dis que
la saignée me faisait peur. «Hé bien! moi, je n'ai pas peur, dit-il;
j'ai tué plus de trois cents hommes à la guerre; encore ce matin j'ai
coupé le cou à un gendarme: je saurai bien saigner une femme. Allons,
donnez votre bras.» Je le tendis, il me piqua; le sang sortait avec
peine: je me trouvai mal. Cependant, à force de secours et de soins, on
me sauva. Toute la nuit, M. Putaud me donna des soins empressés.
Le lendemain, MM. de La Rochejaquelein, de Beaugé, Desessarts et le
chevalier de Beauvolliers, entrèrent dans ma chambre; ils s'assirent
loin de moi, sans proférer une parole, en pleurant amèrement. Au bout
d'un quart-d'heure, Henri se leva et vint m'embrasser. «Vous avez perdu
votre meilleur ami, lui dis-je; après moi, vous étiez ce qu'il avait de
plus cher en ce monde.» Il me répondit, avec un accent de douleur que
jamais je n'oublierai: «Ma vie peut-elle vous le rendre? prenez-la.» Le
vieux M. d'Auzon vint m'embrasser aussi. Tout le monde pleurait; pour
tous ceux qui l'avaient connu, la perte de M. de Lescure était un grand
et sensible malheur.
Bientôt ce fut pour moi une sorte de consolation que de parler sans
cesse de M. de Lescure, de rappeler tous les souvenirs qui avaient
rapport à lui, de me rapprocher de tous les objets qui lui étaient
chers, d'entendre dire combien il était regretté, et combien il méritait
d'admiration, et de douleur. Ce sentiment ne me quittera jamais; il sera
celui de ma vie entière: c'est lui qui m'a inspiré d'abord le besoin
d'écrire ces récits.
J'avais toujours une terreur affreuse de voir le corps de M. de Lescure
en proie aux outrages des républicains; je voulais le faire embaumer et
le porter avec moi dans la voiture: on s'y opposa, en me représentant
les dangers où j'exposais l'enfant que je portais. Je fis promettre à M.
l'abbé Jagault qu'il se chargerait de ce triste devoir. Il fit célébrer
un service solennel à Fougères, et il y fit inhumer les entrailles. Le
corps fut mis dans un cercueil et placé sur un chariot. On avait trouvé
sur ce corps les marques du cilice que M. de Lescure avait porté dans sa
jeunesse, à l'insu de tout le monde.
M. Jagault tomba malade quelques jours après à Avranches; on profita de
cette circonstance pour faire disparaître si secrètement le cercueil,
que, malgré mes recherches, je n'ai jamais pu savoir ni où ni comment.
Je crois que ce fut mon père qui l'ordonna ainsi; il avait toujours
fortement combattu mon dessein de ne pas m'en séparer, parce qu'il
voyait que notre position rendait la chose impossible. Quoi qu'il en
soit, c'est encore pour moi un sujet de regret d'ignorer où furent
déposés ses restes: j'ai du moins la certitude qu'ils ne sont pas tombés
entre les mains des républicains, ce qui ne pouvait guère manquer
d'arriver, sans les sages dispositions de mon père.
Les vives inquiétudes que l'on avait sur ma santé se calmèrent un peu;
il ne me resta plus qu'une fièvre lente et continue, qui dura plus de
six mois, et qui me réduisit à un état de faiblesse et d'étisie.