Passage de la Loire.--Marche par Ingrande, Candé, Château-Gonthier et
Laval.
Je n'ai pu retrouver dans ma mémoire les récits que je vais faire;
j'avais trop de douleur pour voir distinctement ce qui se passait autour
de moi; on m'a raconté depuis des détails qui étaient confus dans mon
souvenir.
MM. de Talmont et d'Autichamp avaient réussi dans leur entreprise sur
Varades; ils en avaient chassé les bleus, et le passage de la Loire
était assuré. Dès le 17, une foule de soldats s'étaient enfuis, sans
s'arrêter, jusqu'à Saint-Florent; pendant toute la nuit, les Vendéens
s'étaient portés sur ce point; nos soldats bretons et les gens de la
rive droite avaient amené quelques bateaux; ils appelaient les fugitifs,
disant: «Venez, nos amis, venez dans notre pays; vous ne manquerez de
rien, nous vous secourrons; nous sommes tous aristocrates.» Les Vendéens
se précipitaient en foule dans les barques.
Ainsi, lorsque le 18 au matin les officiers arrivèrent, le passage était
commencé. Nous avions quitté Chaudron pendant la nuit; on portait M.
de Lescure dans un lit qu'on avait couvert du mieux qu'il avait été
possible: il souffrait horriblement. Je voyageais à côté de lui; j'étais
grosse de trois mois: tant de douleur et d'inquiétude rendaient mon état
affreux. Nous parvînmes de bonne heure à Saint-Florent; et alors parut
à mes yeux le spectacle le plus grand et le plus triste qu'on puisse
imaginer; spectacle qui ne sortira jamais de la mémoire des malheureux
Vendéens.
Les hauteurs de Saint-Florent forment une sorte d'enceinte
demi-circulaire, au bas de laquelle règne une vaste plage unie qui
s'étend jusqu'à la Loire, fort large en cet endroit; quatre-vingt mille
personnes se pressaient dans cette vallée; soldats, femmes, enfans,
vieillards, blessés, tous étaient pêle-mêle, fuyant le meurtre et
l'incendie; derrière eux, ils apercevaient la fumée s'élever des
villages que brûlaient les républicains; on n'entendait que des pleurs,
des gémissemens et des cris. Dans cette foule confuse, chacun cherchait
à retrouver ses parens, ses amis, ses défenseurs; on ne savait quel sort
on allait rencontrer sur l'autre rive; cependant on s'empressait pour y
passer, comme si au-delà du fleuve on avait dû trouver la fin de tous
les maux. Une vingtaine de mauvaises barques portaient successivement
les fugitifs qui s'y entassaient, d'autres cherchaient à traverser sur
des chevaux: tous tendaient les bras vers l'autre bord, suppliant
qu'on vînt les chercher. Au loin, du côté opposé, on voyait une autre
multitude dont on entendait le bruit plus sourd; enfin au milieu était
une petite île couverte de monde. Beaucoup d'entre nous comparaient
ce désordre, ce désespoir, cette terrible incertitude de l'avenir, ce
spectacle immense, cette foule égarée, cette vallée, ce fleuve qu'il
fallait traverser, aux images que l'on se fait du redoutable jour du
jugement dernier.
Quand les officiers poitevins virent cet empressement à quitter la rive
gauche, et le passage de la Loire devenu nécessaire par ce mouvement
désordonné de toute l'armée, ils se livrèrent au désespoir. M. de La
Rochejaquelein était comme un furieux; il voulait rester sur le rivage,
et s'y faire tuer par les bleus: on lui représentait vainement qu'il
fallait céder au torrent; que jamais on ne pourrait ranimer le courage
des soldats, et les ramener au combat; que c'était là le seul moyen de
sauver tout ce peuple; il n'écoutait rien. Il vint avec un grand nombre
d'officiers trouver M. de Lescure qu'on avait retiré dans une maison
à Saint-Florent, et il lui raconta, en pleurant de rage, ce qui se
passait. M. de Lescure se ranima pour protester qu'il voulait aussi
mourir, se faire achever dans la Vendée; mais on lui représenta son
état: il ne pouvait pas se soutenir; on lui dépeignit la situation de
l'armée dont une partie avait déjà passé, et que certainement on ne
pourrait engager à revenir; on lui parla de cette foule de blessés, de
femmes, d'enfans, de vieillards, de l'armée républicaine victorieuse qui
s'avançait de moment en moment, et des flammes qui se rapprochaient de
plus en plus; on lui fit observer qu'il n'y avait plus de munitions ni
aucun moyen de défense. Enfin il se rendit: il vit que se maintenir
était un effort au-dessus du génie et des forces humaines; il consentit
à être porté sur l'autre bord.
Un petit nombre d'officiers qui avaient ou qui croyaient avoir de
l'influence sur la rive droite, furent les seuls qui virent sans douleur
ce passage de la Loire. M. de Bonchamps, qui l'avait conseillé et
préparé, était sans connaissance: il expirait.
On avait amené à Saint-Florent, cinq mille prisonniers républicains. M.
Cesbrons d'Argogries, vieux chevalier de Saint-Louis et commandant de
Chollet, les avait conduits: c'était un homme fort dur; il en avait fait
fusiller en route neuf, qui avaient cherché à s'échapper. Cependant on
ne pouvait pas les traîner plus loin, ni leur faire passer la rivière;
les officiers délibérèrent sur le sort de ces prisonniers. J'étais
présente; M. de Lescure était couché sur un matelas et je le soignais:
chacun fut d'avis, dans le premier mouvement, de les faire fusiller
sur-le-champ. M. de Lescure me dit, d'une voix affaiblie et qui ne fut
point entendue: C'est une horreur! Mais quand il fallut aller donner
l'ordre et faire exécuter ces malheureux, personne ne voulut s'en
charger: l'un disait que cette affreuse boucherie était au-dessus de
ses forces; l'autre, qu'il ne voulait pas faire office de bourreau;
quelques-uns ajoutaient qu'il y avait de l'atrocité à exercer des
représailles sur de pauvres gens qui, prisonniers depuis quatre mois,
n'étaient pour rien dans les crimes des républicains: on disait aussi
que ce serait autoriser les massacres des bleus; que leur cruauté en
redoublerait, et qu'ils ne laisseraient pas une seule créature vivante
sur la rive gauche; enfin il fut décidé qu'on leur rendrait la
liberté. Depuis, quelques-uns ont trouvé le moyen de témoigner leur
reconnaissance en sauvant madame de Bonchamps à Nantes; ils ont signé un
certificat qui attestait que M. de Bonchamps, d'après la sollicitation
de sa femme, avait obtenu leur grâce de l'armée vendéenne. Madame de
Bonchamps n'a pas pu revoir son mari; on lui avait caché l'état où
il était. A la vérité, les prisonniers devaient avoir pour elle une
reconnaissance particulière; elle avait rencontré sur la place le vieux
M. d'Argognes, qui échauffait les soldats pour faire massacrer les
prisonniers; et par ses reproches, elle l'avait forcé à se retirer[15].
[Note 15: On voit dans la Vie de M. de Bonchamps, qui a paru après
mes Mémoires, une quantité de certificats qui assurent que ce général,
ayant appris sur son lit de mort que les prisonniers risquaient d'être
massacrés par une émeute, avait fait crier grâce en son nom. Je l'avais
ignoré; ce qui est simple, au milieu de l'affreux désordre de notre
armée dans ce moment.]
Nous nous préparâmes à passer sur l'autre bord; on enveloppa M. de
Lescure dans des couvertures, et on le posa sur un fauteuil de paille,
garni d'une espèce de matelas. Nous descendîmes de Saint-Florent sur la
plage, au milieu de la foule: beaucoup d'officiers nous accompagnaient;
ils tirèrent leurs sabres, se mirent en cercle autour de nous, et nous
arrivâmes au bord de l'eau. Nous trouvâmes la vieille madame de Meynard,
qui s'était cassé la jambe en arrivant à Saint-Florent; sa fille était
auprès d'elle, et me pria de les recevoir dans notre bateau. On embarqua
M. de Lescure; M. Durivault, ma petite fille, mon père et moi, ainsi que
nos domestiques, nous montâmes dans la barque. Le brancard de madame de
Meynard ne pouvant y tenir, sa fille ne voulut pas la quitter: elles
restèrent toutes deux. Nous ne trouvions plus ma mère; elle était à
cheval et avait passé à gué, jusque dans la petite île qui était non
loin de la rive gauche: elle courut de fort grands risques, et nous
causa d'affreuses inquiétudes pendant long-temps; car nous ne la revîmes
qu'à Varades.
Quand nous fûmes embarqués, mon père dit au matelot qui nous conduisait,
de faire le tour de la petite île et d'aller à Varades sans s'arrêter,
pour éviter à M. de Lescure la souffrance d'être débarqué et rembarqué
une fois de plus: cet homme s'y refusa absolument; ni prières, ni
menaces ne purent le décider; mon père s'emporta et tira son sabre:
«Hélas! Monsieur, lui dit le matelot, je suis un pauvre prêtre; je me
suis mis par charité à passer les Vendéens; voilà huit heures que je
conduis cette barque; je suis accablé de fatigue, et je ne suis pas
habile dans ce métier: je courrais risque de vous noyer si je voulais
traverser le grand bras de la rivière.» Il fallut donc descendre dans
l'île au milieu du désordre; nous trouvâmes un bateau, et nous arrivâmes
de l'autre côté.
Il y avait sur la plage une multitude de Vendéens assis sur l'herbe;
chacun, pour aller plus loin, attendait que ses amis eussent passé. Mon
père se mit à la recherche de ma mère. J'envoyai chercher du lait pour
ma fille dans un petit hameau tout brûlé qui était au bord delà Loire.
Varades est à un quart de lieue, sur le penchant d'un coteau; M. de
Lescure était impatient d'y arriver; le temps était serein, mais le vent
était froid. On passa deux piques sous le fauteuil, et les soldats se
mirent à le porter; ma femme de chambre et moi, nous soutenions ses
pieds enveloppés dans des serviettes; M. Durivault nous suivait avec
peine.
Nous avancions dans la plaine, lorsqu'un jeune homme à cheval passa près
de nous, et s'arrêta un instant: c'était M. d'Autichamp; je ne l'avais
pas vu depuis Paris. Il nous dit qu'il allait rassembler trois mille
hommes pour attaquer Ancenis et assurer un gué pour notre artillerie; il
chercha à calmer un peu le désespoir où il me voyait.
Un instant après, j'entendis que dans Varades on criait _aux armes;_ et
bientôt le bruit des tambours et de la mousqueterie commença: jamais je
ne m'étais trouvée si près d'un combat, et encore dans quel moment nous
attaquait-on! Je m'arrêtai tout effrayée: les coups de fusil ranimèrent
M. de Lescure qui était presque sans connaissance; il demanda ce que
c'était; je le suppliai de se laisser porter dans un bois voisin; il me
répondit que les bleus lui rendraient service en l'achevant, et que
les balles lui feraient moins de mal que le froid et le vent. Je ne
l'écoutai point; on le porta dans le bois: ma fille m'y rejoignit.
Beaucoup de personnes s'y réfugièrent.
Au bout d'une heure, nous sûmes que tout était tranquille; un
détachement de hussards s'était présenté devant Varades sans savoir
qu'il était occupé, et s'était retiré en toute hâte. Nous continuâmes
notre route et nous arrivâmes dans le bourg; comme j'y entrais, un
paysan que je ne connaissais pas vint à moi, et me serrant la main, me
dit: «Nous avons quitté notre pays; nous voilà à présent tous frères et
soeurs; nous ne nous quitterons pas: je vous défendrai jusqu'à la mort,
et nous périrons ensemble.» On me donna une petite chambre pour M. de
Lescure; mon père, ma mère et ma tante vinrent nous joindre. La maison,
comme toutes celles de Varades, était remplie de fugitifs qui ne
savaient que devenir; beaucoup souffraient de la faim; mais la plupart
de ces braves gens étaient si éloignés de se porter au désordre, que
dans notre maison il y en eut qui ne voulurent pas prendre des pommes de
terre dans le jardin, comme je le leur conseillais, avant que le maître
du logis le leur eût permis.
M. d'Autichamp trouva les Vendéens maîtres d'Ancenis. L'armée de M.
de Lyrot, après avoir passé la rivière à gué en face de cette ville,
l'avait courageusement attaquée et emportée. Ce fut là qu'on fît passer
les canons et les caissons; on emmena aussi des bestiaux.
Le passage s'acheva pendant la nuit. On se coucha sur des matelas, sur
de la paille, le plus grand nombre dehors.
M. de Bonchamps était mort lorsqu'on l'avait descendu de la barque
sur la plage: il fut enseveli le lendemain. Quelques jours après, les
républicains l'exhumèrent pour lui trancher la tête et l'envoyer à la
Convention. On ne savait ce qu'était devenu M. d'Elbée; l'armée était
sans général en chef. M. de Lescure envoya chercher les principaux
officiers des diverses divisions, et leur dit qu'il fallait élire un
chef; on lui répondit que c'était évidemment lui qui était général, et
qu'il commanderait quand il serait rétabli. «Messieurs, leur dit-il, je
suis blessé mortellement; et même, si je dois vivre, ce que je ne crois
pas, je serai long-temps hors d'état de servir. Il est nécessaire que
l'armée ait sur-le-champ un chef actif, aimé de tout le monde, connu des
paysans, ayant la confiance de tous, c'est le seul moyen de nous sauver.
M. de La Rochejaquelein est le seul qui se soit fait connaître des
soldats de toutes les divisions; M. de Donnissan, mon beau-père, n'est
pas du pays; on ne le suivrait pas si volontiers; de plus, il ne s'en
soucie pas. Le choix que je propose ranimera le courage des Vendéens; je
vous conseille et vous prie de nommer M. de La Rochejaquelein. Quant à
moi, si je vis, vous savez que je n'aurai pas de querelle avec Henri: je
serai son aide-de-camp.»
Ces messieurs se retirèrent et formèrent un conseil de guerre où fut élu
M. de La Rochejaquelein. On voulut nommer un général en second; M. de La
Rochejaquelein répondit que c'était lui qui l'était; qu'il prendrait les
avis de M. de Donnissan, et qu'il le regardait comme son supérieur.
M. de La Rochejaquelein, loin de désirer cet honneur, le craignait
beaucoup, et de bonne foi en fut très-affligé. Il avait représenté qu'à
vingt-un ans, il n'avait ni assez d'expérience, ni assez d'âge pour
en imposer: c'était là en effet son seul défaut. Au combat, sa valeur
subjuguait, animait toute l'armée, et on lui obéissait aveuglément; mais
il négligeait le conseil: n'attachant pas assez, d'importance à son
propre avis, il le disait sans le soutenir, et, par trop de modestie,
laissait gouverner l'armée par d'autres. Quand il ne pensait pas comme
eux, il disait aux officiers de ses amis: «Ils n'ont pas le sens commun;
mais quand viendra le combat, ce sera à notre tour à commander, et l'on
nous obéira.» Malgré cet inconvénient, on ne pouvait choisir que lui
pour gênerai. Les paysans aimaient tant à le suivre, il leur inspirait
tellement tout son courage et toute son activité, il avait si bien ce
qu'il faut pour entraîner une armée sur ses pas, qu'il n'eût pas été
raisonnable de penser à d'autres. Mon père ne désirait pas la charge
difficile de conduire une foule de paysans qui ne le connaissaient
point, et qui d'ailleurs aimaient mieux être conduits par des jeunes
gens que par des chefs âgés.
M. de La Rochejaquelein fut donc proclamé général, aux acclamations de
tous les Vendéens. M. de Lescure, qui les entendait, me pria d'aller
chercher Henri: il s'était caché dans un coin, et pleurait à chaudes
larmes. Je l'amenai: il se jeta au cou de M. de Lescure, répéta qu'il
n'était pas digne d'être général, qu'il ne savait que se battre, qu'il
était beaucoup trop jeune, et qu'il ne saurait jamais imposer silence
aux personnes qui viendraient traverser ses desseins. Il supplia M. de
Lescure de reprendre le commandement dès qu'il serait guéri. «Je ne
l'espère pas, lui répondit-il; mais si cela arrive, je serai ton
aide-de-camp; je t'aiderai à vaincre cette timidité qui t'empêche de te
livrer à la force de ton caractère et d'imposer silence aux brouillons
et aux ambitieux.»
On rassembla ensuite un conseil pour délibérer sur la marche de l'armée.
M. de Lescure fut d'avis de marcher sur Nantes. Il pensait qu'une
brusque attaque sur cette ville dont la garnison était entrée dans la
Vendée, pourrait avoir un heureux succès; outre l'importance de la
position, c'était un moyen de rentrer dans notre pays et de concerter
les opérations avec l'armée de M. de Charette. On n'avait pas de ses
nouvelles; mais il paraissait probable que notre perte avait dû le
sauver, en attirant l'ennemi sur nous. On parla aussi de marcher sur
Rennes: on était assuré que la Bretagne était prête à se révolter;
moins d'obstacles devaient nous arrêter sur cette route. Les paysans se
souvenaient de leur défaite sous les murs de Nantes, et cela pouvait les
décourager. Il fut décidé qu'on se dirigerait sur Rennes. Le chevalier
de Beauvolliers fut envoyé sur-le-champ avec une petite avant-garde pour
occuper Ingrande. Après le conseil, M. de Lescure, à qui l'occupation de
tant de choses importantes avait rendu une sorte de force, retomba dans
une espèce d'anéantissement d'autant plus grand, que son esprit avait
été plus tendu. Vers le soir, les prisonniers que nous avions laissés
libres à Saint-Florent, ramassèrent quelques canons, et tirèrent à toute
volée sur Varades: on leur riposta; mais il n'y eut pas de mal de part
ni d'autre.
L'armée devait, le lendemain, se rendre à Ingrande; on décida que M. de
Lescure partirait dès le soir. Un jeune homme des environs avait offert
de le cacher, ainsi que ma mère, ma tante et moi; il répondait de la
sûreté de l'asile qu'il nous donnait. M. de Lescure ne voulut pas
entendre parler de quitter l'armée. Je fus tentée de profiter de cette
offre pour ma fille; mais la crainte qu'on ne la portât aux enfans
trouvés, l'espérance qu'elle continuerait à se bien porter, me
décidèrent à la garder. On ne pouvait se résoudre à se séparer de ce
qu'on aimait; on éprouvait le besoin de courir les mêmes dangers et
d'avoir un sort commun.
Nous partîmes sur le soir: on ne put pas trouver de voiture pour M. de
Lescure; on le plaça dans une charrette dont les mouvemens trop durs le
faisaient souffrir si horriblement qu'il poussait des cris de douleur.
Quand il arriva à Ingrande, il était presque sans connaissance: nous
nous arrêtâmes dans la première maison; on donna un mauvais lit à M. de
Lescure; je couchai sur du foin, et nous eûmes à peine de quoi souper.
Il y avait un tel désordre, qu'on fut obligé de battre la caisse pour se
procurer un chirurgien qui vînt le panser. Le chevalier de Beauvolliers
vint nous voir; il avait appris, dans les lettres qu'il avait prises à
la poste, que Noirmoutier venait d'être surpris par M. de Charette. Le
lendemain matin, le gros de l'armée arriva et continua sa marche sur
Candé et Segré. Nous ne savions comment emporter M. de Lescure; il ne
pouvait supporter le mouvement de la charrette; la calèche où voyageait
ma tante était trop petite; j'allai dans le bourg avec MM. de Beaugé
et de Mondyon; nous fîmes faire une sorte de brancard avec un vieux
fauteuil; on mit des cerceaux par-dessus et l'on ajusta des draps pour
garantir de l'air le malheureux blessé. Je me décidai à aller à pied,
auprès du brancard, avec ma femme de chambre Agathe, et quelques-uns de
mes gens; ma mère, ma tante et ma fille étaient parties devant. On se
réunissait et l'on marchait par famille et par société d'amis; chacun
avait des protecteurs et des défenseurs parmi les officiers et les
soldats; on tâchait de ne pas se quitter. Les combattans, après avoir
fait leur devoir, songeaient à préparer des logemens et des vivres aux
femmes, aux enfans, aux vieillards, aux prêtres et aux blessés qui
s'étaient ainsi attachés à eux.
Nous nous mîmes en marche. M. de Lescure jetait des cris de souffrance
qui me déchiraient; j'étais accablée de fatigue et de malaise; mes
bottes me blessaient les pieds. Au bout d'une demi-heure, je priai Forêt
de me prêter son cheval; on l'avait chargé de commander l'escorte qui
gardait M. de Lescure; nous voyagions entre deux files de cavalerie, et
un assez gros corps d'infanterie était derrière nous.
Un moment après, M, de Beauvolliers arriva avec une berline qu'il était
parvenu à trouver; on avait démonté et brisé un canon pour avoir des
chevaux. On arrangea des matelas dans la berline, et nous portâmes le
blessé dans cette espèce de lit; M. Durivault se mit aussi dans la
voiture; Agathe se plaça auprès de M. de Lescure pour lui soutenir la
tête: la moindre secousse lui arrachait des gémissemens; il ressentait
de temps en temps les douleurs les plus aiguës. Un rhume assez fort
ajoutait beaucoup à son mal. Quelquefois l'humeur coulait de sa plaie
à gouttes pressées; alors il éprouvait quelque soulagement, et l'on
profitait de ces momens pour avancer; puis on s'arrêtait quand les
souffrances recommençaient; l'arrière-garde nous rejoignait et attendait
que la voiture reprît sa marche. M. de Lescure était comme mourant; il
semblait n'avoir que le sentiment de la douleur: son caractère était
changé; au lieu de ce sang-froid inaltérable, de cette angélique
douceur, il éprouvait des impatiences continuelles et s'emportait
souvent avec une sorte de violence. Agathe était adroite et patiente
dans les soins qu'elle avait de lui; ma vue basse et mon émotion trop
forte m'empêchaient de lui rendre les mêmes services.
Nous avancions sur Candé. A une lieue environ de cette ville, nous
entendîmes un bruit qui nous fit croire que l'on s'y battait. Nous
étions alors presque seuls sur la route; j'étais à cheval; nous avions
devancé l'avant-garde; un instant après j'entendis crier: Voilà les
hussards! Ma raison s'égara; mon premier mouvement fut de fuir; dans
le même clin-d'oil, je songeai que j'étais auprès de M. de Lescure; me
défiant de mon courage, craignant que l'approche des hussards ne me
frappât d'une terreur involontaire et invincible, j'entrai vite dans la
voiture sans en dire la raison, pour qu'il me devînt impossible de ne
pas périr avec mon mari. Les eris et le tumulte l'avaient rappelé à lui;
il s'était mis sur son séant, s'avançait par la portière, appelait les
cavaliers, demandait qu'on lui donnât un fusil; il voulait qu'on
le descendît à terre et qu'on le soutînt; il n'écoutait pas mes
représentations, et sa faiblesse seule l'empêchait de sortir de la
voiture. Plusieurs cavaliers arrivèrent au galop; il les appelait par
leur nom et les excitait à combattre; mais il n'y avait pas un seul
officier; ils étaient tous en avant; enfin il aperçut Forêt: «Te voilà!
lui dit-il; à présent je suis plus tranquille; il y a-quelqu'un pour
commander.» En effet il se calma, se mit à vanter la bravoure de Forêt,
et à s'indigner de la poltronerie de M. de S***, qu'il avait entrevu se
cacher derrière la voiture.
Cette alarme était mal fondée: les hussards qu'on avait aperçus
n'étaient qu'au nombre de trois, et s'enfuyaient de Candé en toute hâte.
Nous arrivâmes vers le soir dans cette petite ville: on s'en était
emparé après un léger combat où M. Després de la Châtaigneraie avait été
grièvement blessé. Nous y fûmes assez bien; il s'y trouva des vivres.
Ces paysans vinrent encore me prier de demander au maître du logis la
permission d'arracher des pommes de terre dans son jardin; ils étaient
moins discrets pour les tas de pommes à cidre qui, en automne, sont
placés devant les portes de presque toutes les maisons en Bretagne.
La faim les faisait se jeter avec avidité sur cette nourriture qu'ils
trouvaient sous leurs mains: ce fut la cause de beaucoup de maladies et
d'une dyssenterie qui ravagea l'armée.
Le lendemain, de bonne heure, on se remit en route pour Segré et
Château-Gontier. Une dame de Candé avait proposé de cacher M. de Lescure
et sa famille; nous avions refusé cette offre, de même qu'à Varades.
C'était un singulier spectacle que cette marche de l'armée vendéenne:
on formait une avant-garde assez nombreuse, et on lui donnait quelques
canons; la foule venait après, sans aucun ordre, et remplissait tout le
chemin. On voyait là l'artillerie, les bagages, les femmes portant leurs
enfans, des vieillards soutenus par leurs fils, des blessés qui
se traînaient à peine, des soldats rassemblés pêle-mêle. Il était
impossible d'empêcher cette confusion; les commandans y perdaient tous
leurs soins. Souvent, traversant cette foule la nuit à cheval, j'ai été
obligée, pour me faire un passage, de nager pour ainsi dire, entre
les baïonnettes, les écartant de chaque main, et ne pouvant me faire
entendre pour prier que l'on me fit place. L'arrière-garde venait
ensuite: elle était spécialement chargée de garder M. de Lescure.
Cette triste procession occupait presque toujours quatre lieues de
longueur: c'était offrir une grande prise à l'ennemi; il aurait pu sans
cesse profiter du vice d'une pareille disposition. Les hussards auraient
pu facilement nous charger et massacrer le centre de la colonne; rien
ne protégeait les flancs de l'armée vendéenne; nous n'avions pas douze
cents hommes de cavalerie; il n'y avait d'autres éclaireurs que les
pauvres gens qui s'écartaient dans les villages à droite et à gauche
pour avoir du pain. Ce qui a préservé long-temps notre armée de la
destruction, c'est la faute qu'ont faite toujours les républicains
d'attaquer la tête ou la queue de la colonne.
Il y a neuf lieues de Candé à Château-Gonthier. Nous traversâmes Segré
où les paysans, suivant leur goût invariable, brûlèrent les papiers des
administrations et les arbres de la liberté. Après une forte journée
où la pluie nous avait très-incommodés, nous arrivâmes fort tard à
Château-Gonthier, que les républicains avaient essayé de défendre un
instant.
J'étais accablée de fatigue et de faim: j'étais partie sans déjeuner. En
route, j'avais donné mon pain à des blessés; dans tout le jour, jusqu'à
minuit, je n'avais mangé que deux pommes. Bien des fois, pendant ce
voyage, j'ai souffert de la faim. Les douleurs physiques venaient sans
cesse s'ajouter aux peines de l'ame.
On apprit à Château-Gonthier que les bleus, rentrés à Candé, avaient
massacré quelques malheureux blessés que nous avions été forcés
d'abandonner, ne pouvant les transporter. Depuis, ils eurent constamment
cette cruauté, chaque fois qu'ils trouvèrent nos blessés. Cette horrible
manière de faire la guerre excita au ressentiment. M. de Marigny fit
saisir dans une cave le juge de paix de Château-Gonthier, qui s'y était
caché, et qu'on lui avait dénoncé comme un républicain exalté et féroce:
il le tua de sa main sur la place publique, et fit quelques autres
exécutions semblables. Dans la suite de la route, M. de Marigny continua
quelquefois à se montrer cruel; aucun officier ne l'imitait, mais on
ne s'opposait plus à ses vengeances. C'est ainsi que la guerre civile
dénature le caractère! M. de Marigny, un des hommes les plus doux et les
meilleurs que j'aie connus, était devenu sanguinaire.
On fit aussi à Château-Gonthier un premier exemple de discipline. Un
soldat allemand avait voulu prendre l'argent d'une femme, et lui avait
donné un coup de sabre: il fut fusillé. Les Allemands se livrèrent à
beaucoup de désordres dans cette expédition; mais ils furent toujours
punis sévèrement, dès qu'on fut instruit de leurs délits. Le pillage ne
fut jamais permis; cependant on doit bien penser que la police d'une
pareille armée ne pouvait être très-stricte. Nous n'avions ni magasins,
ni convois, ni vivres; nulle part on ne trouvait de préparatifs pour
nous recevoir. Nous voyant passer sans nous arrêter, les habitans, même
les plus disposés en notre faveur, n'osaient s'employer pour nous, dans
la crainte d'être le lendemain en butte aux vengeances des républicains.
On était donc réduit à exiger les vivres; mais jamais on n'a mis une
contribution ni autorisé le pillage. On permit, par nécessité, aux
soldats de se faire donner du linge blanc et des vêtemens en échange de
ceux qu'ils portaient Il m'est arrivé quelquefois d'être réduite à en
agir ainsi, et à prier mes hôtes de me céder quelques hardes grossières,
mais propres.
Nous passâmes douze heures à Château-Gonthier; puis l'on partit pour
Laval. M. le chevalier Duhoux fut chargé de commander l'arrière-garde,
et vint prendre les ordres de M. de Lescure pour l'heure du départ.
Quinze mille gardes nationaux s'étaient rassemblés pour défendre Laval;
mais ils firent une faible résistance, et prirent la fuite. On perdit
dans ce combat deux officiers qui furent fort regrettés: M. de
la Guérivière et le garde-chasse de M. de Bonchamps. M. de La
Rochejaquelein courut un assez grand danger. Depuis le combat de
Martigné où il avait été blessé, il portait toujours le bras droit en
écharpe; il n'en était pas moins actif ni moins hardi. En poursuivant
les bleus devant Laval, il se trouva seul, dans un chemin creux, aux
prises avec un fantassin; il le saisit au collet de la main gauche, et
gouverna si bien son cheval avec les jambes, que cet homme ne put lui
faire aucun mal. Nos gens arrivèrent et voulaient tuer ce soldat; Henri
le leur défendit: «Retourne vers les républicains, lui dit-il; dis-leur
que tu t'es trouvé seul avec le général des brigands, qui n'a qu'une
main et point d'armes, et que tu n'as pu le tuer.»
Les Vendéens furent très-bien reçus à Laval: les habitans étaient
favorablement disposés. La ville est grande, et elle offrait plus de
ressources que les gîtes des jours précédens. Beaucoup de paysans
bretons vinrent se joindre à nous. J'en vis arriver une troupe qui
criait, _Vive le roi_! et qui portait un mouchoir blanc au bout d'un
bâton. En peu de temps il y en eut plus de six mille: on donnait à ce
rassemblement le nom de _Petite-Vendée_. Tous ces insurgés bretons
étaient reconnaissables à leurs longs cheveux et à leurs vêtemens, la
plupart de peaux de chèvre garnies de leur poil. Ils se battaient fort
bien; mais le pays ne se soulevait pas en entier. Cette division n'était
formée que de jeunes gens sortis d'un grand nombre de paroisses.